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Pierre Herbart, cinématographes et colonies

De
254 pages
"Je suis l'homme le plus apte à se détacher instantanément de ce qui l'entoure", écrivait Pierre Herbart, homme de lettres, résistant, journaliste. L'Art, sous toutes ses formes y contribuait. Celles des lanternes magiques, des cinématographes de cirque, de foire et d'estaminets qu'il a mêlées aux récits et vues d'une enfance à Dunkerque. On le retrouve jeune voyageur en Afrique qui traverse quelques-uns des plus beaux films coloniaux français. Militant communiste, il aimait écrire des tracts, les répandre dans les casernes et s'en prendre au cinéma viril des défenseurs de l'Occident et de la paix en Europe.
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Pierre Herbart, Alain MOREEWS
cinématographes et colonies
(1903-1974)
« Je suis l’homme le plus apte à se détacher instantanément de ce
qui l’entoure », écrivait Pierre Herbart, homme de lettres, résistant,
journaliste. L’Art y contribuait, toutes les formes d’art – la
littérature et le cinéma, et plus précisément certaines formes
de cinéma. D’abord celles des lanternes magiques, des
cinématographes de cirque, de foire et d’estaminets qu’il a mêlées Pierre Herbart,
aux récits et vues d’une enfance à Dunkerque. Ce parcours,
qui le met en rapport avec les choses et les gens et accroît son cinématographes
expérience esthétique, l’éloigne paradoxalement du Cinéma,
c’està-dire du cinématographe en soi, pour soi, séparé des publics et et colonies
des arts du spectacle, associant parfois l’hystérie et le comique,
l’épilepsie et le bruit… (1903-1974)
Ainsi, Pierre Herbart transforma-t-il la féérie identitaire en l’un
de ces riens essentiels qui le ft vivre. C’est un Pierre Herbart jeune
voyageur en Afrique que l’on retrouve traversant quelques-uns des
plus beaux flms coloniaux français.
Militant communiste, adepte du geste qui dure dans un temps
décousu et de la folie dans un décor de carton-pâte, il n’aimait
qu’une seule chose : écrire des tracts, les répandre dans les casernes
et s’en prendre au cinéma viril des défenseurs de l’Occident et de
la paix en Europe. Hédoniste et joueur, c’est pour faire vivre son
ordre à lui qu’il s’efforçait, dans les années 30, de faire cesser les
discussions avec les chefs fascistes.
Alain MOREEWS, ancien professeur de sciences économiques et sociales,
animateur de ciné-club à Dunkerque, propose cette étude à partir de compilations
et de réinterprétations d’œuvres du patrimoine cinématographique et de la
littérature.
Photographie de couverture : Pierre Herbart
(collection particulière).
ISBN : 978-2-343-11225-1
25,50 €
Alain MOREEWS
Pierre Herbart, cinématographes et colonies (1903-1974)







Pierre Herbart,
cinématographes et colonies
(1903-1974)

















Alain MOREEWS











Pierre Herbart
cinématographes et colonies
(1903-1974)





















Du même auteur, chez L’Harmattan


James Ivory et Edward Morgan Forster (1879-1970). L’amitié,
deux cultures, trois continents. 2013
L’esprit et l’espoir de Glauber Rocha (1939-1981). Idade da Terra
(L’Âge de la Terre), 1980, 2014
La grève des mineurs du Borinage (Belgique, 1932-1936), 2015


























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-11225-1
EAN : 9782343112251

Mes remerciements vont à tous ceux grâce à qui ces séances de
ciné-club et les livrets qui les ont accompagnées furent
possibles : Nicole Alberto, Lionel Bartolini, Gilles Bonis des
Archives du diocèse de Nice, la Bibliothèque Jacques Doucet de
Paris, Guido Convents, Christian de Beir, Jacques Donker,
Jean-Luc Duval de la Bibliothèque municipale de Dunkerque,
Marie-Henriette Hugoo, Gérard Jamin de La Seyne-sur-Mer,
Micheline et Maurice Lemière, Lobster films, Paris, Philippe
Loisel, Benjamin Macaigne du café A l’espérance de
Malo-lesBains, William Maufroy des Archives municipales de
Dunkerque, Jean Meurisse, Jean-Luc Moreau, le Musée
Georges Borias d’Uzès, le Musée national de l’éducation de
Rouen, Mme Monique Van Cauwenberghe et Michel
Vangheluwe des Archives départementales du Nord.

INTRODUCTION
« Si je prenais un taxi pour aller à Montmartre ? se dit Jésus.
Non pas ce soir. Il revient sur ses pas dans le dernier tronçon de
la rue de Rennes. Il y a là un bar-tabac. Avec deux machines à
jouer. L’une est occupée par un garçon qui parait en transes. De
tout son corps il accompagne la bille dans son chemin à travers
les trous, les embûches. Quand la machine enregistre un gain
sérieux, sa vitrine du fond s’allume, montrant une femme nue,
des chevaux de course. Le garçon, les mains agrippées à chaque
côté de l’appareil, fléchît parfois du jarret, envoie des coups de
reins. Ses yeux complètement vides ne quittent pas le tableau, à
moins que la vitrine du fond ne s’allume. Alors très vite il
regarde si c’est la fille qui paraît ou les chevaux, ce qui doit
1faire une différence de points. »
Nous sommes dans les années soixante, non loin du cabaret
de La Rose rouge, rue de Rennes, rive gauche de la Seine. En
21968, Pierre Herbart a 63 ans et il divorce d’Elizabeth Van
Rysselberghe, son épouse qu’il ne cessera pourtant pas d’aimer.

1 Pierre Herbart, Souvenirs imaginaires, suivis de La nuit, N.R.F. Gallimard,
1968, pages 136 à 138.
2 Pierre Herbart est né à Dunkerque le 23 mai 1903. Second fils de Maurice
Herbart, assureur maritime, et d’Eugénie Combescot, il est l’un des petits-fils
de Léon Herbart, fondateur d’un important chantier naval, les Ateliers et
Chantiers de France, membre éminent du parti colonial à Dunkerque. Son
enfance et son adolescence furent marquées à la fois par l’errance et le
déclassement de son père légal, que les dockers de Dunkerque appelaient
« Ravachol » et par l’amour des garçons. Elève au collège Jean-Bart, il échoue
au baccalauréat et occupe un emploi au service publications de la compagnie
Thomson Houston de Paris. Après son service militaire, il voyage au Maroc et
au Niger puis se mêle au milieu littéraire et mondain du « Bœuf sur le toit » et
9
« Vous me demandiez ce qu’était la Chine ? Pour moi c’est
cela, celle qui passe par le parc aux singes de Singapour et par
la petite fille qui vendait Le Général Dourakine, celle qui donne
un sens à la vie ».
3 Tout comme le flipper, le juke-box et le scopitone, fétiches
des bars tabac des années cinquante à soixante-dix, les images

de Jean Cocteau qu’il rencontre en 1924. Après un séjour solitaire chez des
scieurs de bois à Omessa en Haute-Corse où il se désintoxique, sa rencontre,
en 1929, avec André Gide sera décisive : la Nouvelle Revue Française
l’accueille. Gallimard publie ses deux premiers textes, Mirliflore ou le droit
d’aînesse et Maman Bonheur ainsi qu’un premier roman, Le Rôdeur (1931).
Le 15 septembre 1931, il épouse Elizabeth Van Rysselberghe, mère de
Catherine, fille unique d’André Gide. La deuxième famille d’André Gide lui
ouvre les portes de puissants réseaux littéraires, artistiques et sociaux
européens : la N.R.F., les entretiens de Pontigny, le cinéma des frères
Allégret, le groupe de Bloomsbury en Angleterre ainsi que celui des Mayrisch
au Luxembourg. Son voyage en Indochine en compagnie de la journaliste
Andrée Viollis, puis en Chine, l’amène à publier dans Monde, l’hebdomadaire
d’Henri Barbusse, un retentissant reportage : « Ce que j’ai vu, nous souffrons
tant !... crient les affamés et les prisonniers torturés d’Indochine », inaugurant
quinze ans de journalisme engagé. Il adhère et milite au Parti Communiste
Français. Au décès de son fils, il s’installe dans le village de Cabris près de
Grasse où il fait construire « Les Audides ». Il publie Contre-ordre en 1935.
Après avoir dirigé, à Moscou, pour quelques mois, la version française de la
revue Littérature Internationale, il publie Carnets de voyage : en URSS, 1936
(1937) et rompt avec le Parti communiste. Un voyage en Afrique Occidentale
Française le conduit à publier Le Chancre du Niger (1939) où il défend, contre
l’Office du Niger, les réformes de Léon Blum. Inspecteur général du
Mouvement de Libération Nationale, il reconstitue en Bretagne la résistance
non communiste, obtient la reddition des autorités de Vichy à Rennes (août
1944) et édite trente- trois numéros de Défense de la France. Il est avec Albert
Camus à la rédaction de Combat, publie Alcyon (1945), dirige l’hebdomadaire
Terre des Hommes. Il participe à plusieurs projets de scénarios de films
comme La Symphonie Pastorale, Isabelle, Le Pénitencier et son Alcyon.
Après le controversé A la recherche d’André Gide (1952), L’âge d’Or (1953)
le ramène à l’amour des garçons. Il présentera sa philosophie de vie dans La
Ligne de force (1958). Pierre Herbart décède à Grasse le 2 août 1974. Jeté
dans la fosse commune, son corps fut ensuite enterré à Cabris.
3 Le nom de scopitone fut inventé par les ingénieurs de la CAMECA
(Compagnie d’applications mécaniques de l’électronique au cinéma et à
l’atomistique) à partir de ses racines grecques. Le nom signifiait « regarder le
son ». Trois appareils furent commercialisés de 1960 à 1970. Ils proposaient
pour un franc de visualiser une chanson filmée ou un film musical en 16 mm
d’une durée de trois minutes. Héritiers des films sonores de Georges Cordier,
les scopitones, juke-box à images des bars américains, européens et français
10
et les sons d’une fausse télévision en couleurs, les gestes du
joueur de la machine à la femme nue et aux chevaux composent
l’une des pages de souvenirs d’un album qu’il avait
ethnographié dès l’enfance, dès les projections de lanterne
magique à Malo-les-Bains.
Produisant « cette sorte de hasards apparemment futiles »,
elles avaient constitué « la trame la plus solide de sa vie
4 5intérieure » . Cette trame, tissée d’écarts , de retraits, de stress
et de strass lui permettait de transcender les pires débâcles et les
catastrophes. C’est, dit-il, sa ligne de force, « celle qui donne du
6sens à la vie » et qu’il nous restitue sous forme d’images en
mouvement, comme au temps des cinématographes.
7Quand l’angoisse le talonne, il marche et marche comme
son père marchait, jour et nuit lorsqu’il était petit. Pareil à
L’homme des foules, son père légal, Maurice Herbart
(18721922 ?) « Ravachol », homme errant, « entrait successivement
dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait pas un

des années soixante, permettaient aux lycéens et jeunes adultes d’écouter de la
musique, d’apprendre les nouvelles danses américaines. Relayés par
l’émission radiophonique Salut les copains d’Europe 1 en 1959, animée par
Daniel Filipacchi, que Pierre Herbart avait rencontré, les scopitones
renforçaient la popularité des artistes pour adolescents, tels Sylvie Vartan,
Eddy Mitchell, Dick Rivers, Françoise Hardy, Sheila et bien sûr Johnny
Hallyday, « l’idole des jeunes ». Claude Lelouch réalisa une centaine de
scopitones. Le temps des cabarets à chansons à textes de la rive gauche et des
scopitones cessa au début des années 1970 lorsque la télévision en couleurs, le
vidéo-clip, le magnétoscope et le désir de converser entre soi dans les cafés
modifièrent les cultures des classes moyennes et supérieures. (Jean-Charles
Scagnetti, L’aventure scopitone, 1957-1983, histoire des précurseurs du
vidéo-clip, collection Mémoires/culture, n°151, Autrement, 2010.
4 Pierre Herbart, ibid., pages 9 et 10.
5 Dans son conte, La Licorne d’octobre 1963, dédié à Emile et Charlotte
Aillaud, sœur de Juliette Gréco, Pierre Herbart écrit : « Pourquoi s’est-il mis à
examiner des objets sans importance, un loquet, la clé dorée d’un secrétaire ?
La solution de ce problème est plus difficile à trouver que celle du problème
de son examen de Mathématiques Supérieures. Martial doit beaucoup errer,
beaucoup penser n’importe quoi, pour y parvenir. Il a trouvé. En observant les
choses figées dans leur utilité, il cherchait à mesurer l’écart, chaque heure,
plus grand, entre elles et ce qui se prépare » (Pierre Herbart, La Licorne, récit,
NRF, Gallimard, 1964, page 123.
6 Pierre Herbart, La ligne de force, Gallimard, 1958, Folio, page 154.
7 Ibid., page107.
11
8mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide. »
« Ce vieil homme » se mettait « à arpenter la cohue dans tous
9 les sens, sans but apparent. » A l’instar du narrateur de la
nouvelle d’Edgard Allan Poe, son fils le suivait,
l’accompagnait, le croisait ou était écarté de ses allées et venues
à Dunkerque, de 1906 à 1922, date présumée de sa mort.
« Je suis comme l’homme des foules » dira-t-il dans La
Ligne de force, lorsqu’à l’occasion de son voyage en Chine,
Pierre Herbart voit « la chose […] une sorte de petit trapèze
qu’il avait à la main au bout d’un bâton et qu’il tenait en l’air,
comme on brandirait une canne. »
Eclairée par une enseigne au néon, il découvre que la loque
qui pendait au trapèze était une « chauve-souris ;(…) endormie,
les pattes accrochées à la barre du trapèze, les ailes lui
10recouvrant le corps et la tête. »
Les jeunes gens du bar tabac de la rue de Rennes ont le
même « regard fixe, effaré, vide » qui ne s’éclaire que lorsque
la vitrine du flipper allume des images. Jésus « gagne le fond de
la salle où trône un pick-up grand comme un buffet. On met une
pièce de cent francs et on pousse le bouton correspondant au
morceau choisi. Le mécanisme se déclenche. On peut suivre
toute l’opération à travers la vitre qui recouvre le tourne-disque.
[...] Ce n’est pas tout : un écran de fausse télévision en couleurs
surmonte l’appareil et l’on voit se démener les interprètes du
disque. En ce moment, c’est un jeune chanteur dont le visage
ruisselle de sueur. Il chante, très fort : Je sais que tu mens. Celui
qui a mis le disque regarde l’écran avec les mêmes yeux vides
11que le joueur de la machine à la femme nue et aux chevaux. »
Pierre Herbart démode et vieillit : « les maîtres d’hôtel ont
cent ans, les garçons soixante-dix. C’est ainsi que les voit
12 Jésus. » Don Jésus est un caballero espagnol, qui n’aime pas
13les « personnes toutes faites, bien habillées, propres et tout. »

8 Edgar Allan Poe, « L’homme des foules » in Nouvelles histoires
extraordinaires, Garnier-Flammarion, 1965, page 103.
9 Ibid.
10 Ibid., pages 153 et 154.
11
Pierre Herbart, « La nuit » in Souvenirs imaginaires, ibid., page 138.
12 Pierre Herbart, Ibid., page 157.
13 Ibid.
12
Pierre Herbart, note Philippe Berthier, s’écarte du convenu,
14de l’attendu et de la couleur locale. Jésus déteste les
noctambules et leur préfère « les filles qui n’ont pas trouvé de
miché, les garçons qui ne savent pas où loger », les rencontres
15« par hasard, comme tout le monde » , « une fille ou un garçon
16qui veulent bien venir avec moi. » Sa « haine du capitalisme
17régnant » le conduit à fréquenter » de préférence les sans-abris
18marginaux » , les exclus de tout genre, ceux qui, comme son
père, sont déclassés.
Il déclasse donc, dépayse, déprogramme et surprend. La
surprise vient du jeune chanteur « dont le visage ruisselle de
sueur ». C’est Johnny Hallyday. Il interprète Pas cette chanson,
une adaptation de Madison Twist, du chanteur de Rhythm and
blues américain Ben E. King.
« Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime ens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
19Tu mens, oui, oui, oui. »
Un jeune réalisateur du nom de Claude Lelouch s’était fait
une spécialité de tourner des films pour scopitones.
De la rue du Dragon à la rue de Rennes, par
Saint-Germaindes-Près, il y avait 500 mètres et le bar-tabac était, sinon le
cabaret « La Rose rouge », du moins un bar proche que Pierre
Herbart devait fréquenter, comme nombre d’artistes et
d’intellectuels de la rive gauche : Maria Casarès, Jean-Paul
Sartre, Simone de Beauvoir, Léo Ferré, Greta Garbo, Boris
Vian et Juliette Gréco.

14 Philippe Berthier, Pierre Herbart, morale et style de la désinvolture, Centre
d’études gidiennes, 1998, pages 36 et 37.
15 Diderot, Jacques le fataliste et son maître, 1796, Le livre de poche, 2000,
page 43.
16 Pierre Herbart, ibid., pages 163 et 164.
17 Elizabeth Porquerol, présentation de Pierre Herbart, A la recherche d’André
Gide, Gallimard, 2000, page 11.
18
Ibid., page 12.
19 Johnny, le DVD collector, 1961-1966, tous les scopitones, SUDE-EDV
1395. Madison Twist était sorti le 27 juin 1962.
13
Pierre Herbart, lorsqu’il était à Paris, « vous entraînait dans
de longues promenades, à Montmartre ou à la Bastille. Il
marchait d’un pas vif, d’aventurier plus que de rôdeur. […] il
est vrai que l’on faisait de longs arrêts dans des bistrots
populaires » témoigne Jacques Brenner. « C’est après minuit
20disait-il que l’on rencontre les gens les plus extraordinaires. »
L’ami de Gide, l’écrivain engagé, le directeur de
publications, le résistant, veste blanche, monocle et nœud
papillon, démodé, déclassé, n’hésite pas à frapper de désuétude
la modernité factice pour faire surgir les souvenirs et les
21spectacles d’autrefois.
Lors de sa première visite à la Bibliothèque Nationale de
Paris où il se rendit pour prendre connaissance des manuscrits
des Mémoires du colonel Maumort de Roger Martin du Gard
qu’il était chargé d’achever, il eut cette réaction :
« Vous vous rendez compte, ils ont tout mis sur écran !
22Comment voulez-vous que je travaille sur un écran ! »
« Je suis l’homme le plus apte à se détacher instantanément
23de ce qui l’entoure » disait-il. L’Art, toutes les formes d’art, y
contribuaient, le traversaient « comme une gorgée d’alcool
24inouïe. » L’Art irriguait les échanges qu’il établissait entre ses
souvenirs et son imaginaire, comme cette « chauve-souris qui
vient de passer au-dessus de lui, et qu’il voit palpiter quelques
25secondes à la lumière des contrevents. »
« Only connect » telle était sa devise, selon les amies
26 anglaises d’Elisabeth Van Rysselberghe. Mettre en rapport les
choses et les gens pour accroître notre expérience esthétique et
notre pouvoir de création dans l’art de vivre, auraient dit
27Edward Morgan Forster et John Dewey.

20 Jacques Brenner, Les Lumières de Paris, Grasset, 1983, page 16.
21 Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, 1925, Bibliothèque
de l’évolution de l’Humanité, Albin Michel, 1994, pages 86 à 93.
22 Elizabeth Porquerol, ibid., page 14.
23 Henri Thomas, Le goût de l’éternel, N.R.F., Gallimard, 1990, page 85.
24 Ibid., page 94.
25 Ibid.
26
27 Richard Shusterman, L’Art à l’état vif. La pensée pragmatiste et
l’esthétique populaire, éditions de Minuit, 1992, page 23.
14
Pierre Herbart remonte d’abord le temps, le temps perdu des
jardins de Bourron-Marlotte, celui des projections de lanternes
magiques, le temps perdu des cinématographes d’estaminets et
de foire d’une enfance dunkerquoise.
C’est au sein de l’élite économique de Dunkerque, de riches
et puissantes familles, des « agents de la Lloyd’s, de
28shipchandlers, d’armateurs » que s’était constitué son goût
pour les entreprises lointaines. L’univers africain que diffusait
la chambre de commerce de son grand-père, Léon Herbart
(1838-1915), la Ligue maritime du collège Jean- Bart où il fit
ses études et les conférences de la Société de géographie,
conjuguaient l’exotisme à la Loti et le sens de l’organisation et
de l’action de Robinson Crusoé. Le moment était venu de
mettre en valeur l’immense empire colonial, débouché pour la
riche métallurgie du Nord et d’en éradiquer les « barbaries
primitives ». Ainsi un Maroc sans voie ferrée, sans mœurs
européennes, ne méritait-il que le mépris !
Pendant ou dans le prolongement de son service militaire, en
1923 ou en 1924, Pierre Herbart fit un voyage au Maroc et au
Niger à un moment où, faut-il vraiment le croire, « je ne
29connaissais rien à l’Afrique ».
Chez Diloy, le chemineau de la comtesse de Ségur, un auteur
qu’il affectionnait, Diloy est un ouvrier étranger, cordial mais
aviné, qui travaille aux chemins de fer. Il aime corriger les
enfants méchants qu’il rencontre en chemin. En fait, Diloy est
un ancien colon d’Algérie qui a sauvé, à coups de serpe, le
colonel du 40ème régiment de ligne, une unité sous le
commandement du général Pélissier. Le colonel était aux prises
30avec trois Arabes qui l’attaquaient.

28 Pierre Herbart, Contre-ordre, NRF, Gallimard, 1935, 4ème édition,
réédition Le Promeneur, page 144.
29 Pierre Herbart, Souvenirs imaginaires, ibid., page 67.
30 Comtesse de Ségur, née Rostopchine, Diloy le chemineau, Librairie
Hachette, illustrations de Castelli, pages 120 et 299. Aimable Pélissier, duc de
Malakoff (1794-1864) se rendit célèbre en Algérie pour avoir enfumé dans
une grotte une tribu arabe qui y avait trouvé refuge. Il n’y eut aucun survivant.
Le ministre de la Guerre présenta ses excuses et le général-gouverneur
d’Algérie, le « père » Bugeaud, le promut.
15
Dans ses Souvenirs imaginaires, Pierre Herbart remonte, en
le décontextualisant souvent, le temps de la mise en valeur des
colonies, celui des hommes très bien de la coloniale, celui des
films coloniaux de Marcel L’Herbier, de Julien Duvivier et de
René Chanas. « C’était tout cela la colonie ».
Rentré d’Afrique du Nord « en état d’ivresse
anticolonialiste », c’est dans le Var et les Alpes- Maritimes que
Pierre Herbart, adossé à la vie d’Elisabeth, dénonce les méfaits
des Jeunesses patriotes, de l’Action française et les infiltrations
du corporatisme, l’occasion de voir quelques films étonnants et
d’écrire Contre-ordre.
16
PREMIÈRE PARTIE

RÉCITS, VUES ET CINÉMATOGRAPHES
D’UNE ENFANCE DUNKERQUOISE
CHAPITRE I

Le temps perdu des jardins
de Bourron-Marlotte : Mère et fils
« A six heures l’enfant s’éveilla. C’était en mai. L’aube avait
point depuis longtemps, enveloppée de brume vagabonde. A
regarder le ciel par la grande lucarne qui s’ouvrait dans la pente
du toit, on ne pouvait douter d’être à la campagne – et l’enfant
ne s’y trompa point, bien qu’on l’eût couché tout endormi dans
ce grenier après un lent voyage nocturne, en auto, depuis la
grande ville. Un oiseau chanta très vite, sur deux tons. Puis ce
fut le silence.
L’enfant sortit ses jambes des draps et vit avec surprises
qu’elles étaient nues. Alors il se souvint d’une phrase de sa
mère entendue à travers le sommeil : Je ne sais pas où j’ai mis
31la chemise de nuit de Guillaume. Il dormira comme ça. »
Histoires confidentielles est publié chez Bernard Grasset en
1970, alors que la situation financière de Pierre Herbart s’est
aggravée, « qu’il est très malade » et « qu’il peut à peine
32marcher. »
« Le jardin, peu entretenu, était parsemé de buissons de
genêts dont l’odeur sucrée flottait dans l’air matinal. Presque
tous les volets étaient clos. Ils donnaient sur des chambres
occupées par des inconnus – inconnus pour Guillaume, mais
eux se connaissaient puisqu’ils étaient les invités de l’oncle

31
Pierre Herbart, Histoires confidentielles, Grasset, 1970, pages 101 et 102.
32 Maurice Nadeau, Grâces leur soient rendues, Mémoires littéraires, Albin
Michel, 1990, page 219.
19
Marcel au même titre que Guillaume et sa mère. Si Guillaume
avait su où elle dormait, il serait entré à pas de loup dans sa
chambre, aussi vite enlevé culotte et chandail et se serait glissé
33dans le lit. »
Guillaume, c’est Pierre Herbart enfant. Sa mère s’appelle
Eugénie Combescot (1876-1953) et c’est dans une lettre de
février 1929 de Pierre Herbart à Jean Cocteau qu’elle apparaît
pour la première fois dans la littérature :
« Ma mère m’écrit qu’à Dunkerque, il fait si froid que les
mouettes se sont révoltées. Toutes ensemble ont pris
rendezvous sur la Grand-Place de la ville, avec de grands cris. On leur
a apporté à manger. La Mer du Nord, “couleur d’huitres“,
34charrie des glaces. »
Eugénie et ses sœurs, Albertine, Henriette et Henriette
« Justine », avaient épousé des Dunkerquois. L’un d’entre eux,
s’appelait Marcel Vancauwenberghe (1873-1919). Domicilié
20, impasse Marceau à Rosendaël, « un faubourg ouvrier tout
35 proche » d’un Dunkerque qui s’industrialise, il épousa le 10
mai 1901, à Colombes, « Justine » Combescot (Colombes, 21
septembre 1880 - Malo-les-Bains, 21 avril 1903). Le mariage
eut lieu en présence d’Emile Vancauwenberghe, capitaine de
cavalerie, retraité et d’Albert Combescot, artiste, frères des
époux. Le contrat de mariage fut rédigé devant Me Cocteau,
36notaire à Paris. Marcel Vancauwenberghe, c’est l’oncle
Marcel.
Morte à 23 ans, 3 jours après la naissance de son fils,
Henriette « Justine » repose auprès de son mari au cimetière de
37Dunkerque.
« Il s’approcha de la piscine et regarda longtemps l’eau
captive. Tout cela appartenait à l’oncle Marcel. L’oncle Marcel
était riche. Il avait épousé une sœur de maman, Justine, qui était

33 Pierre Herbart, Histoires confidentielles, ibid.
34 Lettre de Pierre Herbart à Jean Cocteau, février 1929, Bibliothèque Jacques
Doucet, Paris, Ms 29186.
35 Pierre Herbart, L’Age d’or, Gallimard, 1953, réédité par Le Promeneur,
Gallimard, 1998, page 51.
36
Archives communales de Colombes, 1 E 131, 1901, n° d’acte : 65.
37 L’enfant, Marcel, André, Albert, né le 18 avril 1903, survécut. Pierre
Herbart avait donc « un cousin de ce côté-là ».
20
morte en couche. Pourtant Guillaume n’avait pas de cousin de
ce côté-là. Peut-être l’avait-on volé, ou s’était-il perdu ?... Ne
serait-ce pas la raison pour laquelle l’oncle Marcel était toujours
38si triste et en colère ? »
Pourtant Pierre Herbart avait bien un cousin de ce côté-là.
Né le 18 avril 1903, Marcel-André survécut. Il épousa en 1928
à Malo-les-Bains Suzanne Grysez, fille d’un lieutenant-colonel
au 110ème régiment d’infanterie.
L’oncle Marcel, « toujours si triste et en colère », se remaria.
Le 28 juillet 1904, il épousa, à Malo-les-Bains, en secondes
noces, Thérèse Ponsart, née à Bourron-Marlotte en 1883, dont il
eut trois enfants.
« Un léger grincement lui fit tourner la tête. Deux volets
s’ouvraient sous les glycines, sur la terrasse – maman apparut
décoiffée, ses bras nus écartés poussant chaque vantail. Guillaume
l’observait le cœur en déroute. Qu’elle fût si belle lui faisait mal. Il
se sentait seul au monde. Il se serait mis à pleurer si elle ne l’avait
soudain regardé. Debout, les bras toujours écartés, elle dévisageait
son fils comme si elle ne parvenait pas à le reconnaître. Guillaume
vit passer dans ses yeux une lueur malicieuse. Elle lui fit signe
d’approcher. Et quand il fut tout près :
39- Mais…C’est mon petit garçon, murmura-t-elle. »
Après lui avoir donné une tablette de chocolat, sa mère se
mit à lire sur son lit et invita son fils à en faire de même.
« Tiens, il y a là Gisèle, enfin cet Amour d’enfant que tu aimes
40 si fort » de la comtesse de Ségur.
Après le petit déjeuner, sa mère l’invita à jouer avec les
enfants. Mais :
« Guillaume ne peut se résoudre à rejoindre les petites filles qui
entraient en hystérie dès qu’il paraissait. Il s’assit au bord de
l’allée, attendant que sa mère revienne. Elle revint, la main posée
sur le bras de son compagnon et ne sembla pas voir Guillaume.
Il y a longtemps que je ne l’ai rencontré, entendit Guillaume,
il doit être dans le Midi, ou bien… »

38
Ibid., page 105 et 106.
39 Ibid.
40 Ibid., page 107.
21
« Il », c’était son père, Maurice Herbart, dont les
nombreuses errances, les allers, les retours et la maladie
psychique frappaient l’imagination.
« Guillaume se leva, suivit à distance le couple et s’assit à
nouveau, bien décidé à guetter le retour de sa mère. Elle passa,
sans plus le regarder.
41Non, Jamais en hiver, disait-elle. »
Eugénie Combescot était souriante, désinvolte, naturelle et
coquette. Elle faisait penser à la princesse de Batemberg, la
grand-mère du duc d’Edimbourg, la grande dame dont son mari
Maurice Herbart était tombé amoureux.
Sa beauté est associée à la paix. « Chez elle, tout était
42paisible » ; « Tout respire en Esther l’innocence et la paix ; Du
43chagrin le plus noir elle écarte les ombres. »

Eugénie Combescot, mère de Pierre Herbart (Collection particulière)
C’est aussi une sportive qui fait du cheval non loin de
l’hippodrome de Malo-les-Bains. Le matin, quand il fait beau,
en compagnie de son ami, elle galope au bord de la mer.
« Guillaume sentit que baissait en lui on ne sait quelle
secrète marée, comme la Mer du nord après l’équinoxe, se retire

41
Ibid.
42 Pierre Herbart, Souvenirs imaginaires, ibid., page 20.
43 Jean Racine, Esther, II, 7
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au fond d’une plage immense qu’elle a jonchée de coquilles, de
morceaux de liège, de débris de bois rongés, d’os de seiche, et
44n’est plus à l’horizon qu’une mince ligne grise. »
Scène œdipienne, flux et reflux de la mère et de la mer du
Nord, cette matinée proustienne ne se déroule ni à Malo-les-Bains,
ni à Rosendaël ou dans les environs de Dunkerque, mais à
Bourron-Marlotte, en Seine-et-Marne, dans la résidence de «
l’oncle Marcel », à 75 kilomètres de Paris, dans la forêt de
Fontainebleau.
« Irrigué, desséché par le passage de sa mère, Guillaume
attendait, petite pierre ponce, au bord du chemin. Cette fois, elle
s’arrêta à sa hauteur, dit au monsieur : “ Attendez-moi un
instant…“, entraîna Guillaume à l’écart. Que t’avais-je dit ?
Demanda-t-elle.
Guillaume baissait la tête.
- Regarde-moi !
45Et soudain, elle le gifla très fort sur la joue gauche. »

Sur la terrasse des « Platanes » à Bourron-Marlotte (Collection particulière)

44 Ibid., page 111.
45ages 11 et 112
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Tombe d’Henriette « Justine » Combescot au cimetière de Dunkerque
(collection particulière).
L’oncle Marcel était un descendant d’armateurs-corsaires,
l’un des petits-fils de Charles Joseph Désiré Van Cauwenberghe
46(1801-1885), fondateur de l’une des dynasties dunkerquoises
enrichies par la pêche à la morue en Islande. L’un des cousins
de l’oncle Marcel, Georges (1853-1929), fut le fondateur du
sanatorium, aujourd’hui Hôpital Maritime de Zuydcoote.
Une autre sœur d’Eugénie, Henriette, avait épousé le 19 juin
471897 à Colombes Alfred Pauwels (1867-1947), fils d’un
négociant Alfred Joseph Pauwels (1832-1900) et d’Aline Weus
(1842-1878). En 1865, Alfred Joseph avait fondé, avec son
beau-frère, une société de négoce située quai des Hollandais à

46 Trois maisons de commerce portent, à Dunkerque, le nom des Van
Cauwenberghe, dont celle de l’armement de Jules Van
CauwenbergheLemaire créée en 1829 et dont le site est à l’origine de la société Charles
Daudruy, Van Cauwenberghe & fils, spécialisée dans le raffinage d’huile de
foie de morue. En 1965, le petit-fils du fondateur, Charles Daudruy, implanta
à Petite Synthe, une usine de raffinage de corps gras animaux. Aujourd’hui,
l’entreprise Charles Daudruy Van Cauwenberghe et fils fabrique et
commercialise des graisses, des huiles végétales et marines.
47 Archives communales, ville de Colombes, 1897, 1 E 119, acte n°54.
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