Propos esthétiques

De
Publié par

l'idée directrice de l'ouvrage est le projet d'élaboration d'une esthétique des arts africains. L'intérêt de l'ouvrage réside dans la variété des préoccupations de l'auteur et la diversité des champs esthétiques investis. Ce dernier ouvrage de Ibi Ndiaye Djadji ne comporte ni unité ni cohérence car il s'agit d'une compilation de textes retrouvés dans les manuscrits de l'auteur, écrits à des périodes différentes (de 1996 à 2003) et dont les thèmes sont tout aussi différents.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 276
Tags :
EAN13 : 9782296223592
Nombre de pages : 177
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

PROPOS

, ESTHETIQUES

Les Arts d'ailleurs Collection dirigée par Dominique Berthet, Dominique Chateau, Giovanni Jopp%, Bruno Péquignot
Cette collection s'adresse à tous ceux qu'intéressent les formes d'art qui ont pu émerger ou émergent encore à l'écart du champ artistique dominant. Non seulement les arts dits premiers (africains, océaniens, etc.), mais toute manifestation d'art contemporain où une culture « non occidentale» s'exprime - art de la Caraïbe, d'Amérique du sud, d'Afrique, d'Asie... et d'ailleurs. Les livres de la collection, monographies ou traités, développent une approche ethnoesthétique, historique, philosophique ou critique. Titre parus

Olivier VARGIN, Regards sur l'art de « l'autre» Europe. L'art contemporain est-européen après 1989,2008. Giovanni JOPPOLO, Portraits en métissages, 2008. Olivier VARGIN, Regards sur l'art polonais de 1945 à 2005, 2008. Iba NDIA YE DIADJI, La critique d'art en Afrique, 2006. Iba NDIA YE DIADJI, Qui a besoin de la critique d'art en Afrique - et ailleurs?, 2006.
Dominique BERTHET, Les corps énigmatiques d'Ernest Breleur, 2006. Pie-Aubin MABIKA, Les arts d'ailleurs, 2006. Dominique BERTHET (sous la direction de), L'audace en art, 2005. Pie-Aubin MABIKA, La chanson congolaise, 2005. Christine FREROT, Art contemporain d'Amérique latine, 2005. Hortense VOLLE, La promotion de l'art africain contemporain et les NT.Ie., 2005. Susana SULlC, Sciences et Technologies de l'art contemporain en Argentine, 2004. Noémie AUZAS, Tierno Monénembo, 2004. Sylvie COELLlER, Lygia Clark, 2003. Diala TOURE, Créations architecturales et artistiques en Afrique sub-saharienne (1948-1995). Bureaux d'études Henri Chomelle, 2002. Stéphane ELlARD, L'art contemporain au Burkina Faso, 2002.

IBA NDIAYE DJADJI

,

PROPOS

ESTHETIQUES

Editépar Abdou SYLLA

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08172-7 EAN:9782296081727

SOMMAIRE

MOT DE L'EDITEUR CHAPITRE 1: Iba Ndiaye, Artiste: L'Echo de l'Identité humaine CHAPITRE 2: L'Africanité artistique face aux défis des nouvelles technologies CHAPITRE 3 : Problématique du Goüt esthétique dans l'approche de l'œuvre d'art: une hiérarchie est-elle possible? CHAPITRE 4 : Mutations disciplinaires dans les arts et champs nouveaux de créativité: le cas des arts africains CHAPITRE 5 : Pour une relecture de l'histoire des civilisations plasticiennes par les arts CHAPITRE 6: La Critique d'art en Afrique: concept et pratique aussi vieux que le continent CHAPITRE 7 : Plastique africaine et situations conflictuelles contemporaines: interaction et distanciation CHAPITRE 8: Qui peut critiquer l'art africain contemporain? CHAPITRE 9: Evaluation des 10 ans de Dak'art

7

9 17

43

71 89 113

123 147 169

MOT DE L'EDITEUR

Cet ouvrage est le dernier d'une série de trois ouvrages que nous publions de l'œuvre de notre défunt collègue, Iba Ndiaye Djadji. Si les deux premiers: Qui a besoin de la Critique d'Art en Afrique - et ailleurs? et La Critique d'art en Afrique comportent une unité et une cohérence, en tant que projets ficelés par l'auteur lui-même, celui-ci par contre est une compilation de textes, laissés par l'auteur, écrits à des périodes différentes et dont les thèmes sont tout aussi différents. C'est en fouillant les documents de l'auteur, transmis par le collègue, Cheikhou Sylla, que nous avons pris connaissance de ces textes; et la perception de leur intérêt pour l'esthétique nous a incité à les étudier et à les proposer à la postérité en les publiant sous la forme de cet ouvrage. Ainsi, cette postérité pourra apprécier la qualité de l'œuvre de Iba Ndiaye Diadji, contribution majeure à l'esthétique des arts africains. Cette œuvre comporte aussi les ouvrages publiés par l'auteur luimême, de son vivant. Il n'y a pas de doute qu'elle comporte d'autres textes, qu'une recherche méticuleuse permettrait de découvrir dans ses archives. Dans cet ouvrage-ci, la ligne directrice est le projet d'élaboration d'une esthétique des arts africains, projet majeur qui préoccupait et préoccupe encore tous les collègues de Iba Ndiaye. C'est pourquoi, ces textes disparates, ici rassemblés, ne comportent aucune ligne de cohérence; il n'y a en effet aucun lien entre les chapitres 1 et 2 ou 3 et 5 ou 1 et 8. C'est pourquoi chaque texte est accompagné de sa propre bibliographie. C'est également pourquoi, il n'est pas possible de proposer une conclusion à un ensemble aussi hétéroclite. L'intérêt de cet ouvrage réside sans doute dans la variété des préoccupations de Iba Ndiaye et la diversité des champs esthétiques investis. Enfm, nous avons préféré publier les textes de Iba tels quels, sans commentaire ni analyse, pensant nous conformer en cela à la volonté de l'auteur, dont aucun ouvrage publié par lui-même ne comporte de préface ou d'un quelconque éclairage.

8

PROPOS

ESTHETIQUES

Pour la mémoire de Iba Ndiaye Diadji, collègue avec lequel nous avons collaboré aussi bien dans le cadre de l'esthétique que dans celui de la revue Ethiopiques, au numéro 71 duquel nous lui avions demandé de collaborer (cf. ci-dessus, chapitre 7) à quelques mois de son décès, comme dans le cadre de l'Association internationale des critiques d'art, section du Sénégal, dans laquelle il a milité activement avec nous de 1992 à 2003 ; et pour la postérité, ce travail d'édition s'est imposé à nous comme nécessité et comme devoir.

Dakar, le 02 mai 2008 Professeur Abdou Sylla Directeur de Recherche à l'IFAN-CH.A.DIOP Université Cheikh-Anta Diop de DAKAR

CHAPITRE 1 : IBA NDIA YE, ARTISTE: L'ECHO DE L'IDENTITE HUMAINE-

Parler d'un artiste comme Iba Ndiaye est une entreprise relativement aisée si l'on se réfère à toutes les notes élogieuses de la critique sur son œuvre, aux témoignages et autres jugements recueillis ici et là. Mais le risque est grand de « servir}) du déjà dit, de réchauffer par endroit tels propos sur l'œuvre de l'artiste publiés il y a longtemps. En choisissant de parler de Iba Ndiaye, nous avons pensé possible d'éviter les formulations prêtes à porter de critique sur un artiste de renommée mondiale. Une possibilité qui ne signifie aucunement table rase sur ce qui a été dit et écrit sur cet artiste sénégalais. Nous avons retenu d'offrir quelques repères biographiques sur l'artiste, de proposer notre propre lecture de l'œuvre, et de souligner enfin en quoi les notions de créativité et d'identité esthétique défient le temps, les principes d'école et les barrières culturelles. 1. AU SOMMET DE LA MONTAGNE Il nous semble utile de préciser que Iba Ndiaye est bien parmi nous, contemporain, au sommet de la montagne de la vie avec ses 68 ans. Ce repère indique que non seulement l'artiste a la possibilité de corriger, voire de rejeter les envolées dithyrambiques de journalistes et autres critiques sur son œuvre, mais aussi avec le recul de l'âge qui lui donne cette vision au sommet de la montagne, il demeure comme le dit le philosophe wolof Kocc Barma, un des quatre piliers de la vie en société. Il faut rappeler que ce Saint-Louisien, qui vit à Paris depuis plus de quarante ans, est venu à la peinture par plaisir. Il consacrera plusieurs années à consolider sa formation d'artiste: cours suivis, contacts directs avec des praticiens, voyages, fréquentations de musées d'art, directeur de l'atelier « Arts plastiques}) à Dakar.

.

Cette étude a été commanditée par la Revue Convergences, revue trimestrielle d'art et de culture, paraissant à Dakar et publiée dans son numéro I (août 1996, pages 5 à 7), dans le cadre d'un débat dont le thème était: «Art et identité».

JO

PROPOS

ESTHETIQUES

Ce souci marqué pour la maîtrise de son métier d'artiste, cette humilité à apprendre constamment auprès d'autres explique la grande audience des œuvres de Iba Ndiaye. On peut citer ainsi une quarantaine d'expositions individuelles de grande facture en moins de 30 ans (de 1962 à 1991) à Dakar, Abidjan, Paris, Atlanta, Oslo, Vienne, New York, Stockholm, Munich, la Hollande et la Finlande sont quelquesuns des coins du monde qui ont accueilli Iba à titre individuel. Nous ne comptons pas la soixantaine d'expositions de groupe dans la même période allant de Dakar à Sao Paulo, de Londres à Alger, de Paris à Tunis, du Canada, du Mexique, de Séoul, d'Italie, du Japon. Et ce n'est pas étonnant de rencontrer des œuvres de Iba devenues acquisitions de musées d'art, de salons privés et de collections publiques d'Etat au Sénégal, en Côte d'Ivoire, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Norvège, etc. On ne compte pas non plus les articles et études sur Iba, des notes de présentation, aux avis plus approfondis, ou encore les documents audiovisuels. Plusieurs textes existent à la fois en anglais, français et allemand. Ces quelques repères biographiques attestent de la notoriété de Iba Ndiaye. Il n'y a pas de gris-gris spécial ou de talisman pour justifier ce succès. La seule explication réside dans la passion du travail bien fait, dans le refus du mimétisme et de la médiocrité. Le choix de l'exil lui-même, même si l'on peut toujours disserter sur les « délices}) ou les « déchirements}) de cette distanciation voulue, nous semble être un premier défi à la base de l'extraordinaire motivation de Iba pour son métier. Peut-on décider de partir sans penser au retour? Peut-on rester indifférent au sort culturel et politique de la collectivité qu'on a quittée, surtout lorsqu'on affirme en acte son appartenance congénitale à ses valeurs? Assurément, il y a là un condensé de préoccupations qui ont arrosé année après année l'itinéraire de Iba Ndiaye. 2. LES NIVEAUX DE SIGNIFIES DE L'ŒUVRE Il peut paraître paradoxal de parler de l'idéologie d'un artiste, surtout s'il a choisi les formes et la couleur pour s'exprimer. Mais, à notre lecture des œuvres de Iba Ndiaye, c'est le mot qui nous est apparu tout naturellement pour désigner le signifié des toiles et autres dessins.

PROPOS ESTHETIQUES

11

Il nous semble que c'est bien une idéologie, débarrassée des ismes-pompeux, qu'offre l'examen des œuvres de Iba, je ne dis pas regard furtif, ou quête ethnographique. Même si Iba Ndiaye vivant peut encore contredire Iba Ndiaye, trois niveaux de signifiés nous paraissent clairement caractériser ses œuvres. D'abord le cri de l'exilé qui appelle à déchirer le confort du mimétisme et les bas-fonds culturels dans lesquels les étiqueteurs professionnels de l'art rangent tranquillement tout ce qui porte signature d'Afrique. Les superlatifs sur le « charme innocent» de l'art africain, sur « la spontanéité du nègre », ou sur la « superbe spécificité négroafricaine» sont encore là au coin des analyses savantes sur l'art en Afrique. Il faut examiner « Le cri », une œuvre de 1987 (lavis d'encre sur papier) pour lire la forte expression de la révolte, révolte contre le sort fait à un continent, révolte aussi contre la bêtise et la méchanceté. Tout l'espace pictural est rempli principalement par cette gorge déployée et cette bouche rendues par le jeu de l'artiste comme de réelles machines à cris! Il y a eu auparavant « Le droit à la parole» en 1976 (autre lavis d'encre sur papier), où l'artiste souligne la légitimité de la revendication par la mise en exergue de l'harmonie entre le regard et le mouvement de la bouche. Ce n'est plus le cri, mais la demande qui se mue avec l'image, de la main, en exigence! On peut se demander cependant, si cette œuvre de Iba ne gagnerait pas en expressivité si les éléments du buste droit du personnage étaient plus stylisés pour mieux laisser grandir l'arrondi de la bouche. Dans le même esprit, la pertinence de l'accentuation de l'oreille gauche est bien discutable. Avec « La ronde, à qui le tour? », huile sur panneau de 1970, le sacrifice du mouton est le prétexte pour fustiger l'attentisme, le suivisme. L'image est doublement symbolique: d'abord par le choix du mouton, considéré comme l'animal domestique le plus docile; ensuite par les éléments plastiques avec la dominante rouge sang et ocre. Tout concourt à faire de ce tableau une correcte illustration de l'univers de sang qui attend les abonnés à l'indifférence, à la docilité, à la soumission, à ce qui les touche directement. Par delà les individualités, c'est là un avertissement qui intéresse les collectivités victimes de l'injustice et de l'oppression.

12

PROPOS

ESTHETIQUES

Iba Ndiaye d'ailleurs a repris dans plusieurs de ses interviews cette idée lorsqu'il rappelle que là où il n'y a pas de conscience de révolte, on va tout droit pour être« le mouton de quelqu'un d'autre ». Le second niveau qui caractérise l'idéologie de Iba, nous le trouvons dans cette sincérité de l'inspiration, base essentielle de grande production humaine. Même s'il est prétentieux de vouloir mesurer la sincérité d'un homme, la variété de tons dans les œuvres de Iba, son aisance à passer d'une thématique à l'autre, et parfois même les juxtaposer ou combiner dans ses compositions, autorisent à parler de cette qualité comme autre fondement de ses œuvres. Qu'on prenne par exemple « Le Trompettiste », œuvre en huile sur toile de 1986, ce qui domine dans le tableau, c'est le nuage opaque qui couvre l'espace pictural où se détache une figure humaine confondue avec une trompette. Le constat créé par la couleur à côté suffit pour camper cette atmosphère des night-clubs au rythme du jazz qui a très tôt bercé Iba Ndiaye. Il y a « Savane en hivernage », une huile sur toile de 1989 où la nature est stylisée par le contraste des couleurs réalistes du ciel et de la terre, avec une verdure en abstraction. « Crépuscule» (huile sur panneau de 1983) est dans la même ligne d'expression de choses bien connues. Sur un autre plan « Guiss Rapp» (huile sur toile) de 1991 révèle l'univers surréel qui accompagne l'homme depuis l'aube des temps. Loin d'être une spécificité nègre, il y a là la fibre qui nourrit le spiritualisme qu'il prenne l'allure de superstition ou d'irrationnel tout court. C'est sans doute dans cet engagement à peindre vrai qu'il faudra chercher l'une des bases de résistance de cette idéologie de Iba face au folklorisme tenace et au particularisme exacerbé. Le troisième niveau caractérisant l'œuvre de Iba Ndiaye est ce qu'on pourrait appeler le dialogue cœur et raison. Nous utilisons cette formulation pour mieux rendre la distance que Iba prend par rapport à l'art nègre consacré et à l'art occidental primé. Ni fondamentalement « nègre », ni outrancièrement « hellène », Iba laisse transparaître dans ses espoirs, ses fantasmes et hallucinations, mais aussi toutes les crevasses de la réalité ou les rondeurs du quotidien.

Cet équilibre dont on ne trouve nulle part dans l' œuvre la recherche factice est le pendant naturel de la sincérité que nous évoquions plus haut.

PROPOS ESTHETIQUES

13

Il n'est pas exagéré de désigner « Le poète et sa muse» (huile sur toile) de 1966 comme un chef d'œuvre d'équilibre par la plénitude de la composition (aucun détail n'est négligé dans l'expression attentive de l'artiste guettant le souffle fécondant de la muse dans l'écho du trompettiste, dans le parfum des fleurs ou dans l'envol rythmé de colombes au coin de la toile). Il faut voir aussi comment avec Sans titre, œuvre en encre de chine sur papier, de 1981, lba excelle dans le tracé des lignes et rend par le dessin I'harmonie de la face humaine. Vous pourrez changer à volonté l'origine géoculturelle de la signature d'une telle œuvre, sa capacité à défier les raisons du cœur et celles de la raison sera intacte. L 'huile sur toile de 1993 intitulée Sahel peut s'inscrire dans la même vague de sans-signature. J'attends encore qu'on me révèle « l'africanité » de cette toile ou je ne sais quelle fidélité à des techniques spécifiquement occidentales. Il y a là, selon nous, un homme qui manie le pinceau comme un verbe audible pour tous. On pourrait même revenir à l'huile sur panneau La ronde, à qui le tour? pour constater que le tableau que présente Iba dépasse la simple référence au sacrifice du mouton à l'occasion de la Tabaski. Nous l'avons dit. Il faut ajouter que cette œuvre reprend la démarche du fabuliste ou du conteur privilégiant le règne animal pour offrir à l'homme le miroir de sa propre condition. C'est pour dire, en défmitive, que les différents niveaux de signifiés de l'idéologie de Iba Ndiaye ne sauraient être perçus de façon linéaire, superposés les uns sur les autres. Il y a plutôt une dynamique circulation comme le cycle de la vie, avec une interpénétration des registres de signifiés qui conserve l'unicité de l'idéologie, une idéologie marquée de bout en bout par l'homme et pour l'homme. 3. CREATIVITE ET IDENTITE ESTHETIQUE Ce serait, cependant, s'arrêter à mi-parcours s'il fallait limiter la présentation de l'œuvre de Iba Ndiaye par cette constance dans l'expression de l'humaine identité. On pourrait même dire que, c'est par mille et un détours que notre présentation est arrivée à une conclusion dégagée par plusieurs critiques de Iba: son humanisme et le caractère universel de son œuvre.

14

PROPOS

ESTHETIQUES

Voilà pourquoi les notions de créativité et d'identité esthétique sont convoquées ici pour révéler en quoi l'humanisme de Iba n'est pas une aspiration, mais réalité quotidiennement vécue, en quoi aussi son identité esthétique s'affirmer non pas par opposition, mais en harmonie avec la personnalité collective voire universelle, en quoi surtout une créativité féconde est le meilleur gage pour transformer en atout pour l'éternité, habileté technique et attachement à l'Homme. Il nous a paru ainsi que ceux qui ont vu en Iba Ndiaye un Goya africain appauvrissent l'art par ce genre de rapprochement restrictif. Il y a Iba, il y a Goya, et plus largement encore, il y a plusieurs Iba. Comparez deux œuvres de Iba de 1979, l'huile sur toile: « Le peintre et son modèle », et le diptyque (huile sur toile) « Les femmes à la fontaine », ce n'est pas seulement la différence de thématique qui sépare ces deux œuvres, il y a aussi le niveau des formes et des couleurs. Le classique autoportrait fait place à l'expression d'une tranche de vie quotidienne. C'est justement dans la capacité de l'artiste d'être à l'aise dans tous les domaines thématiques et techniques que réside son identité esthétique, qui ne saurait signifier dissolution dans la personnalité du groupe socioculturel. Chercher par conséquent en Iba Ndiaye un « modèle» comme d'aucuns pourraient le suggérer nous semble être une méprise à la fois dans la défmition des conditions de la créativité et dans la diversité des signifiés. Il y a autant de modèles que d'individualités lorsqu'on considère la création artistique non pas comme affaire de copistes et autres répétiteurs, mais comme remise en question constante des certitudes et intégration à une spirale de découvertes infinies. On peut reprendre au hasard n'importe quelle huile de Iba, il y aura toujours ressemblance peut-être, mais jamais parfaite identité. Le contraire serait d'ailleurs nier l'âme humaine dans sa palpitante vitalité, au profit de la froideur mécanique de la machine. « Portrait d'Anna» (huile sur toile de 1962) rapprochée de « La femme qui crie» (huile sur toile de 1981) pouvait être ici un prétexte de choix pour lire les niveaux de créativité chez Iba. Il y a sans doute beaucoup de ressemblance dans le traitement du fond du tableau, mais les plans dégagés pour la femme, objet de création, sont riches en tracés suggestifs. Que dire aussi de « Souma Dome Gar fitt- Du Courage mon fils », œuvre de 1992, en encre de Chine sur papier, lorsqu'on la rapproche

PRopos

ESTHETIQUES

15

de cette sculpture de Iba reproduisant en cuivre (fonte à cire perdue) une tête (œuvre de 1971) ou encore avec cette autre Tête réalisée à partir d'un lavis au brou de noix, œuvre de 1979 ? Personne ne trouverait à redire si l'examen de ces trois œuvres aboutissait à la conclusion qu'il s'agit de plusieurs artistes, tellement la pluralité des compositions est manifeste. L'artiste dessinateur par la finesse de son crayon met en mouvement la leçon de courage ici, laisse éclater là, par la création de couleurs, un regard questionneur que semble porter toute une tête, et s'installe en sculpture proche parent de la peinture. Mais partout l'objet principal qui structure le dit ou suggéré de l'artiste reste l'homme dans ses angoisses et ses assurances. Voici donc un artiste qui a réussi à poser sa personnalité esthétique à partir d'une conception de la créativité qui ne s'arrête pas à la classique opposition abstrait/réaliste, ni aux clichés d'école impressionniste, négro-africain! occidental. Notre lecture de l'œuvre de Iba Ndiaye nous autorise plutôt à considérer cet artiste, non pas comme un modèle, mais comme un témoignage de l'unicité de l'Art et de la naturelle pluralité des signifiés et des formes d'expression. Le poète Léopold Senghor disait qu'avec l'œuvre de Iba, « la tradition est transcendée pour atteindre un langage universel» (Catalogue de l'Exposition au Musée Dynamique de Dakar, en 1977). Aimé Césaire trouvait lui, que l'œuvre de Iba Ndiaye redonne « confiance dans l'avenir de l'Afrique» (Dédicace à Iba, dans un exemplaire du «Cahier d'un retour au pays natal », 1966). Et Iba lui-même s'exprimant sur sa conception de l'art, dans une interview (<< L'Afrique littéraire et artistique» n° Il, 1969) soulignait que « la peinture n'est pas un art de loisir, mais un moyen de combat, une façon d'exprimer ma conception du monde ». Des jugements et avis qui se passent de commentaires. Même si l'on peut s'interroger sur l'efficacité de ce moyen de combat sur les limites de la conviction individuelle pour transformer les choses et les êtres, aucun doute n'est permis cependant sur la valeur artistique de Iba et sur l'écho de son œuvre dans l'affirmation de l'identité humaine.

CHAPITRE 2 : L'AFRICANITE ARTISTIQUE FACE AUX DEFIS DES NOUVELLES TECHNOLOGIES.

INTRODUCTION

C'est un lieu commun d'indiquer que les progrès scientifiques et techniques ont amené aujourd'hui l'humanité toute entière à reposer sous un angle existentiel profond l'interrogation de Shakespeare: to be or not to be? Non pas qu'il faille choisir d'être ou de ne pas être dans une mouvance où les nouvelles technologies englobent tout? Les mutations introduites dans les distances, l'anéantissement du temps et l'apogée du virtuel ne constituent-ils pas des aspects d'un monde qui exige de nouvelles catégories de penser, de dire, voire de vivre? Allons-nous vers un non - temps, vers le chaos si aucun repère n'est possible pour fragmenter notre vision et maîtriser la rapidité avec laquelle nos découvertes prennent leur revanche sur nous et nous interdisent tout repos? Autant d'interrogations pour situer le retard scientifique et technique de l'Afrique dans un questionnement auquel pourtant participent ses fils et filles formés par les universités occidentales, ces universités justement qui avaient justifié la barbarie esclavagiste et le pillage colonial, au nom de « mission civilisatrice» et de « pacification» de peuplades arriérées. Nul ne sait cependant à quelle étape d'épanouissement les peuples d'Afrique seraient arrivés si la traite négrière n'avait dépouillé le continent de plus de deux cents millions de ses enfants les plus valides. La question est à poser quand on sait que l'Europe au quatrième millénaire avant Jésus-Christ n'était habitée que par des hordes de nomades, alors qu'au même moment la civilisation égyptienne était florissante. A quel niveau de technicité serait le continent noir si les pillards et missionnaires occidentaux n'avaient pas fait table rase des structures socio-économiques trouvées sur place, n'avaient pas détruit

.

Ce texte a été présenté au colloque de Montréal (Canada) sur le thème: « Art africain et nouvelles technologies », organisé le 23 avril1999 par l'association canadienne ISEA-Société des arts électroniques, dans le cadre du Festival « Vues d'Afrique»,

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.