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Quelles frontières pour quels usages ?

De
443 pages
Avec les transformations contemporaines, des frontières disparaissent, apparaissent ou s'imposent, géopolitiques, sociétales, sociales, politiques... Dans cette évolution s'imposent aussi les frontières mentales qui séparent les espaces vécus des espaces perçus. Cet ouvrage propose des éléments pour comprendre les transformations par ou qui provoquent de nouvelles frontières souvent articulées avec des anciennes. Il est important de rechercher leur sens, d'en décrire les usages et les enjeux.
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L&G
Sous la direction de
Gilles ROUET
QUELLES FRONTIÈRES
POUR QUELS USAGES ?
Avec les transformations contemporaines, des frontières disparaissent et d’autres
apparaissent ou s’imposent, géopolitiques, mais aussi sociétales, sociales, politiques,
produites et interrogées par le numérique, par un nouveau rapport au savoir. Les QUELLES FRONTIÈRES
imaginaires comme les représentations et les usages changent. Dans cette évolution
s’imposent aussi les frontières mentales qui séparent les espaces vécus des espaces POUR QUELS USAGES ?
perçus, inconnus, souvent eff rayants.
Le problème contemporain des frontières, du géopolitique au numérique,
soulève de graves problèmes que l’on peut aborder à partir de multiples entrées,
mobilisant diff érents champs conceptuels.
Cet ouvrage propose des éléments pour mieux comprendre les transformations
provoquées par ou qui provoquent de nouvelles frontières (géocapitalistes,
géonumériques, géoartistiques, géoesthétiques, etc.) souvent articulées avec
d’anciennes frontières (symboliques, culturelles, géographiques, géopolitiques). Il
est également important de rechercher le sens des frontières, d’en décrire les usages
et les enjeux pour chacun et pour les rapports avec les autres.
Gilles Rouet, chaire Jean Monnet ad personam en études interdisciplinaires
sur l’Union européenne, est professeur à Reims et à Banská Bystrica (Slovaquie).
Membre du Laboratoire de recherche en management (LAREQUOI) de l’Université
de Versailles St-Quentin-en-Yvelines, il est actuellement attaché de coopération
universitaire et scientifi que à l’ambassade de France en Bulgarie.
Illustration de couverture : © Bernard Kœst, La carte, la légende, la frontière, 1, 2012.
ISBN: 978-2-343-01215-5
23 €
Local & Global
Sous la direction de
QUELLES FRONTIÈRES POUR QUELS USAGES ?
Gilles ROUET
Local & Global






Quelles frontières
pour quels usages ? Collection Local & Global
Dirigée par Gilles Rouet & François Soulages

Migrations, Mobilités, Frontières et Voisinages, Maria Rosteková & Serge
Dufoulon (dir.)
Citoyennetés et Nationalités en Europe, articulations et pratiques, Gilles Rouet
(dir.)
Nations, cultures et entreprises en Europe, Gilles Rouet (dir.)
Productions et perceptions des créations culturelles, Helena Bálintová & Janka
Palková (dir.)
La photographie : mythe global et usage local, Ivaylo Ditchev & Gilles Rouet
(dir.)
Pratiques artistiques contemporaines en Martinique. Esthétique de la rencontre 1,
Dominique Berthet
Usages de l’Internet, éducation & culture, Gilles Rouet (dir.)
Usages politiques des nouveaux médias, Gilles Rouet (dir.)
Participations & citoyennetés depuis le Printemps arabe, Antoniy Galabov &
Jamil Sayah (dir.)
Internet ou la boite à usages, Serge Dufoulon (dir.)
Géoartistique & Géopolitique. Frontières, François Soulages (dir.)
Europe des partages, Europe partagée, Serge Dufoulon & Gilles Rouet (dir.)
Frontières géoculturelles et géopolitiques, Gilles Rouet & François Soulages
(dir.)
Transhumanités. Fictions, formes et usages de l’humain dans les arts contemporains,
Isabelle Moindrot & Sangkyu Shin (dir.)
e-Citoyenneté, Anna Krasteva (dir.)
Médias et sociétés interculturelles, Martin Klus & Gilles Rouet (dir.)








Comité scientifique international de lecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata), Belgique (Claude Javeau, Univ. Libre de Bruxelles),
Brésil (Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador), Bulgarie (Ivaylo Ditchev, Univ.
de Sofia St Clément d’Ohrid), Chili (Rodrigo Zuniga, Univ. du Chili, Santiago), Corée du Sud
(Jin-Eun Seo Daegu Arts University, Séoul), Espagne (Pilar Garcia, Univ. Seville), France
(Gilles Rouet, Univ. Matej Bel, Banská Bystrica et GEPECS, Univ. Paris Descartes,
Sorbonne Paris Cité, & François Soulages, Univ. Paris 8), Géorgie (Marine Vekua, Univ. de
Tbilissi), Grèce (Panayotis Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina), Japon (Kenji Kitamaya,
Univ. Seijo, Tokyo), Hongrie (Anikó Ádam, Univ. Catholique Pázmány Péter, Budapest),
Russie (Tamara Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie (Radovan Gura, Univ. Matej Bel, Banská
Bystrica), Taïwan (Stéphanie Tsai, Univ. Centrale de Taiwan, Taïpé)
Sous la direction de
Gilles ROUET












Quelles frontières
pour quels usages ?

















Les directeurs de cette publication remercient tous les contributeurs pour leur
implication dans le colloque organisé à Sofia à l’Académie des Beaux-arts, en
partenariat avec l’Université de Sofia Saint-Clément-d’Ohrid, la Nouvelle Université
Bulgare et l’Institut Français de Bulgarie, ainsi qu’à Svetla Koleva, pour son
implication essentielle, Radovan Gura et Thierry Côme pour la révision et la
validation des textes, Anne-Coralie Bonnaire, Julien Doutre et Christophe Lips pour
leur important travail de relecture attentive, patiente et efficace.



Publié avec le concours
de l’Institut d’études européennes et internationales de Reims, du Labex
ARTS-H2H de l’Université Paris 8 et de la Chaire Jean Monnet ad
personam « Identités et Cultures en Europe »
et grâce au soutien de l’Institut Français de Bulgarie.



Partenaires de la collection
RETINA.International,
Recherches Esthétiques & Théorétiques sur les Images Nouvelles & Anciennes,
ECAC, Europe Contemporaine & Art Contemporain, Paris 8,
Faculté de Sciences Politiques et des Relations Internationales, Banská Bystrica
& IEEI, Institut d’Études Européennes et Internationales, Reims









© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01215-5
EAN : 9782343012155







Introduction



Penser autrement les frontières



« La frontière n’est plus ce qu’elle était ». John Crowley
choisit ce titre pour son compte-rendu de l’ouvrage d’Étienne
1Balibar, Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple qui
nous invite à « penser autrement », en particulier, les problèmes de
citoyenneté, de nationalité, de civilité, d’espaces publics… Le
processus de construction et d’intégration européennes induit en
effet une évolution de la citoyenneté, en même temps ou presque
que les transports continuent à se développer et à rapprocher
espaces et territoires et qu’une partie non négligeable de nos
contemporains sont devenus, ou deviennent, mobiles,
physiquement comme mentalement, de manière souvent subie.
Les imaginaires comme les représentations et les usages changent.
Des frontières disparaissent et d’autres apparaissent ou
s’imposent, géopolitiques, mais aussi sociétales, sociales,
politiques, produites et interrogées par le numérique, par un
nouveau rapport au savoir ; des frontières culturelles, esthétiques,
2artistiques et ainsi géoartistiques .

1. Paris, La Découverte, 2001. Le compte-rendu de John Crowley est paru dans
Critique internationale, 2002/2 (n° 15), pp. 64-69.
2. Les textes réunis dans ce volume ont fait l’objet d’une présentation lors d’un
colloque organisé à Sofia en novembre 2012 dans le cadre du Cycle de recherche
Frontières dirigé par François Soulages au sein du Labex ARTS-H2H et en
partenariat avec l’Association des Sociologues Bulgares et le Balkan Sociological
Forum. Plusieurs ouvrages dans cette collection déclinent cette thématique. Déjà
parus : François Soulages (dir.), Géoartistique et géopolitique. Frontières & Gilles Rouet

7 Gilles Rouet
Jusqu’au début des années 1970, le concept de frontière est
resté lié à la logique de limite nationale. Puis de nouvelles
définitions furent proposées, une nouvelle géographie des
frontières, humaine et régionale, qui s’intéresse aux
déstructurations de certains types de territoires avec des frontières
sociales, ethniques ou politiques. Des frontières souvent invisibles,
mais bien réelles, et qui expliquent des discontinuités et des
éclatements territoriaux. Dans cette évolution paradigmatique,
s’imposent aussi les frontières mentales qui séparent les espaces
vécus - références d’appartenance de chacun, lieux de ses
quotidiens ou de ses repères - des espaces perçus, inconnus,
souvent effrayants.
Le problème contemporain des frontières, du géopolitique
au numérique, soulève de graves problèmes, de réels
conflits - voire des guerres - que l’on peut aborder à partir de
multiples entrées, mobilisant différents champs conceptuels.

Cet ouvrage s’ouvre avec deux photographes. Dans le
premier chapitre, Bernard Kœst explique comment « la frontière
prend corps, se met alors à exister, du seul fait de devoir la
traverser », comme l’image photographique, « on l’expérimente et
la voilà qui existe ». Théodore Liho, dans le chapitre 2, décrit sa
pratique artistique qui l’amène à découvrir « des parallèles cachés »
et à détruire « des barrières invisibles là où sa sensibilité les
trouve ». La frontière est « aussi un nouveau début, un start via la
curiosité vers l’altérité ».
Ces commentaires et auto-analyses sur des pratiques
artistiques renforcent l’intérêt de la problématique et de la
recherche de paradigmes nouveaux qu’il faut construire pour
donner une meilleure intelligibilité à ces réalités nouvelles.
François Soulages prend le contre-pied d’un grand nombre
d’analyses et cherche à comprendre pourquoi les frontières ne
s’identifient pas à des murs (chapitre 3). Les frontières, passages,
limites, confins sont présents depuis bien longtemps dans la
littérature, comme l’illustre Stoyan Atanassov avec ses « espaces
alternatifs ». Dans le chapitre 4, il nous invite à un « rapide
parcours de représentations » qui débute voici plus de deux

& François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles et géopolitiques, Paris, L’Harmattan,
2013.

8 Penser autrement les frontières
millénaires et qui permet de mettre en évidence à la fois des
différences et des régularités « dans l’évolution des espaces
alternatifs et leur attitude à l’égard des frontières ».
« Toute idée de frontière contient déjà en soi l’idée d’un
dépassement possible ». Les attitudes et représentations
s’inscrivent ainsi dans le vécu de chacun, comme l’explique Elena
Mihailovska dans le chapitre 5. Les frontières sont nécessaires, en
particulier pour la délimitation de l’Autre, et donc, doivent être
prises en compte dans la problématique identitaire. Alberto Freire
de Carvalho Olivieri nous y invite dans le chapitre 6 avec une
exploration de l’exemple brésilien et de l’articulation entre
l’évolution des pratiques artistiques et des processus identitaires.
Dans le chapitre 7, Mihai Dinu Gheorghiu poursuit cette
réflexion qui articule frontières ethniques et frontières sociales. En
effet, la frontière est « d’abord un instrument de l’ordre social : elle
sépare et organise les contacts entre les catégories, les groupes ou
les classes hiérarchisés », elle « participe à la construction de
l’identité de ces groupes ou classes », mais elle divise « aussi les
classes elles-mêmes ». L’auteur propose une typologie des
frontières et décrit le rôle des institutions, en particulier dans le
contexte de la Roumanie d’après 1989.
Les frontières articulent de multiples aspects de nos
quotidiens et Marie-Blanche Tahon, dans le chapitre 8, décrit
l’évolution du droit et des pratiques en matière de procréation.
L’exemple du Québec est significatif des tendances et pratiques
actuelles qui s’inscrivent dans les quotidiens et font réfléchir à la
pertinence de nos « vieux » paradigmes, notamment en matière de
parentalité.
Abordant la question des disciplines universitaires, Serge
Dufoulon rappelle qu’elles ont une histoire et des contextes
culturels et sociaux et évoque leurs frontières épistémologiques, en
développant l’exemple de la sociologie de l’environnement, une
spécialité assez récente (chapitre 9).
Pas question d’« effacer les frontières », titre du chapitre 10
mais de les considérer, voire de participer à leurs évolutions, de les
rendre, dans certains cas, moins étanches. Pour Sandrine Le
Corre, la frontière est « un marqueur », qui peut s’effacer, mais
qu’on ne peut pas aisément oublier. Le sable, support du travail de
l’artiste Sigalit Landau, se prête bien à l’application de cette

9 Gilles Rouet
tension entre marquage et effacement, dans le contexte israélo-
palestinien.
Les frontières sont donc bien multiples et dessinent les
villes, délimitent des espaces publics. Svetlana Hristova, dans le
chapitre 11, met en perspective les démarcations géopolitiques,
sociales et symboliques, en particulier dans le contexte des villes
postsocialistes : « Les frontières sont productives : elles tendent
vers les différences, mais les relient aussi ; le déliement des
différences sera un danger ».
Les enjeux, globalement, sont complexes, non seulement
parce que les frontières sont multiples, mais aussi parce que les
mondialisations, en particulier, ont transformé les représentations,
modifié les attitudes, renforcé, peut-être, les symboliques, entre le
local et le global. Le chapitre 12 développe l’enjeu des frontières
dans l’action collective, celui du « printemps érable ». Le conflit
social révèle en effet des frontières, en particulier de l’espace de
l’action, sémantique et générationnel, mais les dépasse pour
« atteindre une dimension internationale ».
Des espaces urbains particuliers sont interrogés dans le
chapitre 13 : Julien Doutre invite à réfléchir aux frontières entre
les parcs et jardins et les rues, en particulier. Antoniy Galabov,
dans le chapitre suivant, étend cette réflexion aux espaces
« indéterminés », ceux des zones frontalières, en particulier dans
les Balkans. Son « triptyque » de la frontière relie bien les héritages
et les usages aux processus identitaires. Cette thématique est au
centre du dernier chapitre, proposé par Ivaylo Ditchev qui relie la
mobilité et le voyage à la formation de l’identité. Alors que « le
déplacement devient une ressource identitaire », les frontières « se
multiplient ». Dans le cadre de nos mobilités géographiques,
sociales ou virtuelles, « nous vivons tous entre des frontières
invisibles », dans une confrontation permanente avec d’autres vies.
Il revient à Roberto Cipriani de conclure sur les « frontières
et paradigmes interprétatifs ». Traverser une frontière, c’est opérer
un « changement de perspective ». « L’élimination de la frontière
n’exerçant plus de séparation, il s’établit une nouvelle vision de la
réalité dans un autre contexte ».

Ces contributions apportent des éléments pour mieux
comprendre les transformations provoquées par ou qui
provoquent de nouvelles frontières (géocapitalistes,

10 Penser autrement les frontières
géonumériques, géoartistiques, géoesthétiques, etc.) souvent
articulées avec d’anciennes frontières (symboliques, culturelles,
géographiques, géopolitiques). Il est également important de
rechercher le sens des frontières, d’en décrire les usages et les
enjeux pour chacun et pour les rapports avec les autres.
Par exemple, la question du rôle des communautés
« virtuelles » et de la participation, dépassant le politique, est
centrale et incite à mettre en perspective les multiples frontières
nécessaires pour soi, pour les processus identitaires, en
transformation dans le symbolique, le culturel, l’artistique, la
géographie et la géopolitique. Nouvelles distinctions, nouvelles
limites et nouvelles altérités. Nouveaux sens en définitive. Le
social, le culturel et l’artistique – de nouvelles esthétisations
donc – transforment et inventent de nouvelles frontières.
Il est donc envisageable de prolonger ces analyses pour
participer à la construction de nouveaux paradigmes de la
frontière et à la compréhension des enjeux, ce que proposeront
d’autres volumes de cette collection.


Gilles Rouet


11







Chapitre 1



La Carte, la Légende, la Frontière



Rien à déclarer. Ou alors rien de solide, de si visible qu’on
puisse le dire. Autour de Jéricho, il n’y avait pas de murailles
paraît-il, et les trompettes, c’était tout simplement l’instrument
dont jouaient les prêtres. C’est dire à quel point c’est abstrait une
frontière, comme les moyens de la détruire, n’en déplaise à l’état-
major. Au mieux, on voit une ligne sur une carte.
Photographier des choses abstraites, des concepts, oui, mais
on cherche le point de vue. C’est difficile : je me place dedans, ou
dehors, et là, se trouve peut-être bien une frontière entre les deux.
Ou bien pas. Ou bien c’est une photo, la frontière.
Des images plutôt, des productions humaines, comme elles,
tracées sans demander l’avis des populations locales. Ou alors tu
illustres, paraphrases ; émeus, pourquoi pas, avec la guérite du
douanier, et puis tout le décorum… En noir et blanc, barrières en
haut des cols, types nostalgiques qui attendent un visa, camions
qu’on démonte, ou bien – c’est permis maintenant – on s’amuse
au portrait devant « Check-Point Charlie ». Là c’est en couleur
depuis 1989, le 9 novembre (il y a eu vingt-trois ans en 2012).
Évocation de la frontière : en donner l’ambiance, mettre
l’ambiance au final dans les soirées diapos. « Ah oui, c’est bien ça »
disait-on. Bon, on en fait plus, ouf. Ou alors en deux secondes sur
l’écran du téléphone, si on a le passeport numérique. L’album
familial est mort.

13 Bernard Kœst
Libérée des halogénures d’argent, il n’y a plus de frontière
qui contienne la prolifération des photos. Plus rien n’empêche le
nombre. L’innombrable tue la pièce rare, et c’est très difficile, je le
disais, parce que nous voulons tous être une pièce rare ; c’est la
condition de notre vie.
C’était il y a longtemps, on vivait la frontière, à des heures,
mais jamais bien loin. Un petit frisson la toute première fois que
tu la franchissais.
Avec elle, même les plus honnêtes frôlaient forcément
l’interdit – papiers en règle ou non, pourvu qu’on ne te fouille pas
– on t’aurait bien coffré pour une bouteille en trop dans le coffre.
Enfin, on se plaisait à le croire, et chacun, plus malin que l’autre,
avait du risque sa petite histoire.
La grande (histoire) ne tardera guère. Et plus tard, les
contes et légendes. Les grandes et les épopées, et aussi les
familiales, si la famille a survécu à la mort de l’album.


Image n° 1 : « Quelques contes de la frontière du siècle », n° 9,
Bernard Kœst, 2012

L’enjeu est important pour le photographe : il sait que la
chose ne meurt pas une fois qu’elle est photographiée. C’est

14 La Carte, la Légende, la Frontière
comme pour la légende qui survit à la mort de ses acteurs, car c’est
la chair qui s’est fait verbe.
Le monde, à découper selon le pointillé, c’est la règle du
jeu, je suppose, du jeu de l’histoire. Tu lis la carte, et tu passes d’un
pays à l’autre, d’une pièce à l’autre, d’une photo à l’autre.
Le photographe avait fait sa marque de fabrique de son
cadre noir, la preuve – il devait en avoir besoin – que plus fort que
toi, il ne recadrait pas. Quel iconoclaste aurait l’audace de le
publier par fragments ?
Ces images-là ont découpé le monde, leur territoire est
fermé. C’est drôle pourtant que le pointillé, une ligne ouverte,
clôture plus fort que le trait.
Les vingt-six touristes qu’on croise plus ou moins accoudés
à la balustrade écoutent le guitariste local. Nouvelles Frontières
leur a vendu le droit de passage pour celle-ci qu’ils vont ajouter à
leur collection. Une petite queue à la fouille, on les numérote, on
leur pique leurs ciseaux à ongles interdits depuis le 11 septembre,
et hop. Elles sont « poreuses » paraît-il, les frontières.
Celles du langage, on ne sait pas, on ne les viole que dans la
pub, la sphère où ils ne parlent qu’entre eux, en charabia anglo-
machin : οι βάρβαροι . Dans la Grèce antique, Les barbares c’étaient
ceux dont on ne comprenait pas les mots. Sans parler, je me suis
lancé, j’ai mis du jaune, plus dur à franchir que nos lignes
devenues blanches. Attention, travaux. Work in progress.
La carte n’est pas le territoire, c’est plus simple à
comprendre que de l’apprendre par cœur, surtout quand la guerre
la déplace chaque mois, la frontière, et pas qu’un peu. C’est
étonnant que le tracé ne soit pas plutôt rouge avec tout ce sang
des pauvres types crevés là par leurs voisins, des cartographes
martyrs en quelque sorte. Les frontières nouvelles ne sont pas non
plus les naturelles, qui n’intéressent pas grand monde, même pas
quand l’île Lohachara (10 000 habitants) est engloutie. C’est qu’on
les a tout simplement adoptées, les naturelles.
Regardez l’eau : c’est trop difficile de découper la cascade
au cordeau comme le continent africain. La mer, curieusement,
beaucoup s’y frottent, et pas mal s’y noient. La nature fait mieux
les choses pour contenir les importuns.
Plus fragiles sont les frontières des hommes : malgré les
fous qui ont isolé la plage de leurs rails et malgré leurs barrières,
malgré leurs voitures et leurs trains, un gars a pu taguer « je

15 Bernard Kœst
t’aime ». Comme sont fragiles mes images dans leur simple constat
géographique. Je l’assume, comme le font les animaux, escargots
ou bébés pigeons qui risquent leur vie à chaque instant dans leur
transgression de nos frontières. Et on effleure celle-là, entre
animal et humain ; ni l’un ni l’autre ne sait si l’univers est fini ou
infini, il y en a juste un qui se pose la question.


Image n° 2 : « Quelques contes de la frontière du siècle », n° 3,
Bernard Kœst, 2012

La mise à jour de la carte ne serait donc que l’illusion d’une
mise au jour. Mise au point : nous partageons un monde indéfini.
Le photographe le savait, dans les temps anciens où l’on
choisissait soi-même la distance focale. Sur les objectifs,
simplement c’était marqué. Après dix mètres, l’infini.
C’est en dessous d’un mètre que les problèmes
commencent, c’est amusant, cette frontière optique.
Les petits malins de la profondeur de champ ferment le
diaphragme, mais voilà l’autre frontière, l’évidente, celle de la
lumière. Le cauchemar du photographe, c’est les trous noirs, pas
photographiables même réglés sur l’infini. Et tu peux toujours

16 La Carte, la Légende, la Frontière
pousser les films ou bidouiller le capteur, ça ne marche pas. On
est rivés au sol. Aux effets spéciaux les extra-terrestres !
Et si le drapeau aux cinquante étoiles prétend sur la lune
repousser les frontières du ciel, sans vent il ne flotte même pas. A-
t-il blanchi comme sur la photo de Krassimir Terziev ? Ici,
attraction terrestre, je retombe toujours sur cette carte des
frontières !
Hors du champ géographique, pourtant leur liste est
longue. Et une journée de colloque n’y suffit pas.
J’imagine bien une agence de voyages philosophiques qui
s’appellerait « Nouveaux Paradigmes »…
En bas des chapitres, avec les notes, on pourrait mettre une
échelle, comme en bas de la carte. Pour ceux qui n’ont pas de
carte – d’identité –, pas besoin, ils font bonne mesure lors de la
reconduite à la frontière. C’est qu’elles ne sont pas si nombreuses
celles que tu peux franchir l’esprit à peu près libre : le monde est
dans un tel état que plus de la moitié des destinations est reconnue
dangereuse. Heureusement il nous reste l’autre moitié, avec Bond
Street, la frontière de Mayfair. Dans le Jura, entre la Suisse et la
France, il y a un long muret haut de cinquante centimètres, juste
pour s’y rassurer dans une transgression bien enfantine.
C’est ça, c’est enfantin : je compose de jolis traits bien vifs
sur les images, et je peux des yeux passer d’un côté à l’autre,
puisque du coup il y a plusieurs côtés, et puis là me rendre compte
que même bien placés, parfois au nombre d’or, ce sont de sacrés
obstacles. Ils gênent tellement les yeux de certains qu’ils les
oublient jusqu’à ne même plus les voir. J’entends qu’on cherche
« où c’est ça ? », ou bien « c’est quoi ? », comme s’il n’y avait rien,
que c’était juste une photo de cette chose, là : le champ de lave, le
reptile sur la voiture, le mur… Il va falloir se battre, alors, les
défendre mes frontières.
On pourrait aussi appeler notre agence « Nouveaux
Fronts ». Dans leur frénésie de nous rendre compte des tueries, les
photojournalistes s’y précipiteraient, et donc les marchands
d’armes pourraient suivre. Ils auraient leur business-class. Les
clients new age paieront pour faire du trekking dans la forêt
d’Orléans, et tant pis s’ils tombent sur les croix des résistants
fusillés là, et qui la découpent d’une frontière qui résiste, elle, au
regard.

17 Bernard Kœst
Non, mes frontières ne seront pas photogéniques, je courbe
le front. Les marques jaunes dessus n’y suffisent pas.

« C’est quoi, là, une piscine sous la neige ? »
Drôle de question !
« Non, c’est une photo ! »
Alors j’attaque au scalpel. Des scarifications. Aléatoires,
frontières. Arrivent les découpes, les déchirures, et j’ajoute les
collages, la peinture : des strates. L’une sur l’autre, jusqu’à ce qu’on
n’y comprenne plus rien. Ou bien tout : il faut passer à travers,
comme les Grecs pour qui le front, c’était le miroir des
sentiments, en particulier de la pudeur, et de l’impudence.
Voilà que la surface de l’image, comme celle de l’eau, est à
troubler pour y pénétrer. La distorsion des reflets dans les remous
du plongeon est la meilleure preuve de la présence de l’eau. C’est
quand je vois le moins que je la vois le mieux, et la frontière prend
corps, se met alors à exister, du seul fait de devoir la traverser.
Pour l’image, il en va de même : on l’expérimente et la voilà
qui existe. Elle invite à une connaissance qu’on ne peut pas
atteindre autrement, à créer les souvenirs de choses que l’on ne
connaît pas, à raconter d’autres histoires. On imagine
(littéralement).
Hé Stranger ! comme on dit dans les westerns.
C’est une rencontre possible alors, un roman-photo qui n’a
qu’une histoire par image, où le reste de la page, ce sont les
marges, le no man’s land. Trop étroit pour qu’on y place les
miradors stériles de la nostalgie, il est bien assez grand pour la
légende. Il nous faut juste mesurer le no man’s land à la frontière
de l’inconscient, et faire rentrer la carte des frontières de notre
mémoire dans notre carte mémoire.
- Rien à déclarer ?
- Euh… l’esprit d’aventure.
- Votre nom ?
- François Soulages.
-Allez, passez !


Bernard Kœst

18






Chapitre 2



BorderAREA_ГРАНИЧНА зона
Zone frontalière



Une tentative de surmonter la gravitation

Rencontre/séparation, début/fin, ressemblance/différence,
proche/lointain, nuance/contraste, pont/barrière.

Nous pouvons ajouter encore d’autres antonymes et ils
vont parfaitement s’accorder avec ce
simple/compliqué, concept/sentiment, terme/image.

Une zone frontalière. Un lieu avec un bizarre
statut/accès, marquage/pulsation, sensibilité/sensation,
saturé de limitations/interdictions.

Physiquement il appartient plus au passé et psycho-
logiquement, à l’avenir… 07:40 min : une zone avec sa propre
dramaturgie de recherche et de découverte
rencontre/collision, contact/conflit, curiosité/peur.

Vers la différence au-delà/à une matière immuablement
attrayante : avec ses catégories polaires, avec ses contours
flottants, et sa relativité individuelle sans importance… Vers
quelle direction orientera-t-on son attention à l’intérieur ou au-
dehors ?

19 Théodore Liho
Une expérience artistique, lancée en 2009

À cette époque, je vivais avec ma famille dans une autre
capitale européenne et souvent j’ai dû surmonter la distance entre
elle et Sofia de diverses manières. En un temps relativement court,
je traversais par la diagonale la quasi-totalité du « vieux »
continent. Donc, pour mes compagnons et moi, les frontières de
tous genres ont commencé à tourner comme un kaléidoscope
coloré d’impressions, frontières invisibles ou physiques, où
existent-elles encore… Cette dynamique des comparaisons est
devenue ma vie pendant des nombreux mois.
Dans le projet Zone Frontalière, je tente de faire une liaison
organique dans une structure visuelle entre vidéos et grands
3formats d’impressions numériques sur plastique et métal . En
utilisant des images apparemment abstraites, comparées et
interprétées sur des supports différents, j’essaie d’exprimer l’idée
de la recherche de l’accent personnel pour chacun d’entre nous,
quels que soient le contexte et la situation où il est placé.
Dans le premier cas, le sujet est dirigé par son intuition
personnelle ou dans l’autre – par les lignes de fonctionnement
spécifiques des zones frontalières. La vidéo se compose de trois
parties distinctes. Cela correspond plutôt à une méditation visuelle
abstraite, une déambulation intérieure dans des formes organiques
diffuses. La structure visuelle évolue du coloris jovial bicolore au
début vers un épaississement provocateur monochrome final.
La musique magnétique de Théodosii Spasov, Vlatko
Stefanovsi et Miroslav Tadic, extraite à partir de leur album
« Troisième mère », contribue à un effet direct en transposant le
« beat balkanique » sur la vidéo. Elle est projetée sur une image
numérique de grand format, un fluide fixe au début du film.
Similaire à nos premières perceptions vitales et expériences
sociales, qui sont ensuite transportées dans n’importe quelle
direction, cet environnement plastique de l’écran de projection
accepte en superposition sur soi la narration abstraite de la vidéo.
Des impressions sur métal, porteuses d’une dose élevée de
concret sont fixées en bas de l’écran.


3. Vidéo du projet disponible en ligne sur <https://www.youtube.com
/watch?v=SAnd7ezzDmU>.

20 Zone frontalière

Images n° 1 & 2 : BorderAREA_ГРАНИЧНА зона
Zone frontalière, Theodore Liho, 2009

Pour l’artiste et le graphiste, surmonter et traverser les
limitations frontalières est un défi constitutif – telle est leur
nature –. Leur sensibilité trouve son environnement d’inspiration
hors du connu et des stéréotypes – sociaux, culturels et nationaux.
Par leur marginalité ils définissent le défi artistique et ouvrent un
espace – zone d’expérimentation – artistique et
communicationnel.
Pour le créateur travaillant dans une société totalitaire ou
non démocratique, la censure et sa doublure, l’autocensure,
constituent aussi une forme de frontière éthique, politique et
artistique. Elle crée un ensemble complexe de questions et de
perspectives que l’auteur affronte quotidiennement. La lecture des
limites frontalières est ajustée suivant la personnalité, la génération
et l’échelle. Le développement du changement dynamique de
l’angle du regard ouvre des horizons personnels différents. Sur le
plan social, ce qui constitue une façon naturelle de vie

21 Théodore Liho
contemporaine pour les 30-50 ans, va au-delà des rêves de leurs
parents, pour ne pas mentionner les générations d’avant…
Un bref aperçu historique nous donne des exemples
abondants de maîtrise des frontières et des tabous sociaux et
religieux. Certaines de ces divisions antagonistes existent encore
aujourd’hui : entre la foi et la connaissance, entre les faits objectifs
et la transformation du désir en réalité. Sans surprise, aujourd’hui,
l’appel à la tolérance sociale est souvent associé à l’époque que
nous vivons. Le fait qu’il existe aujourd’hui encore des zones de
construction de murs, des restrictions imposées, ne fait que
confirmer qu’une transformation de l’attitude publique globale et
locale est nécessaire. Ce changement est plus efficace et durable
quand il est organique. Souvent les meilleurs exemples sont
provoqués par un modèle artistique, visant une utopie à la base…
La vue pointue de l’artiste découvre des parallèles cachés et
détruit des barrières invisibles là où sa sensibilité les trouve. La
diffusion dans le contexte culturel, ethnographique et
psychologique dans les zones frontalières est son champ créatif. Il
s’agit donc d’un domaine dans lequel l’artiste cherche à mettre
l’accent sur l’importance individuelle et universelle de ses
messages artistiques ; il teste la communicabilité et les différentes
interprétations de son langage figuré…
La frontière est aussi un nouveau début, un start via la
curiosité vers l’altérité. En contrepoint à la « contrebande »
matérielle dans ces zones, les interventions spirituelles profitent
d’une attitude sociale positive, mettant en rapport les réflexes
publics avec la préparation et la tolérance personnelle à les
accepter…
L’artiste reste à la tâche de les visualiser et de les définir
selon son propre naturel et son regard.


Théodore Liho


22






Chapitre 3



Les frontières-peaux & les murs


Un vaccin contre l’épidémie des murs
4Régis Debray


Pour penser les frontières, il faut comprendre pourquoi
elles ne s’identifient pas à des murs. Les enjeux sont massifs pour
les hommes et les pays victimes de murs, pour les frontières qui se
confondent avec des murs, pour les frontières qui deviennent peu
à peu des murs.
Il en va de l’interhumanité et du cosmopolitisme, des
relations entre les hommes et entre les peuples. Mais aussi de la
vie quotidienne ; de la vie donc. « Les principaux types de vie sont
au nombre de trois : la vie bestiale, la vie politique, et en troisième
5lieu la vie contemplative », écrivait Aristote . Méditons ce passage
si cher à Hannah Arendt : faut-il des frontières pour vivre, pour
les hommes et les pays ? Et, si oui, quels problèmes posent-
elles ou bien résolvent-elles ?


Réalité & représentations

Les frontières posent l’épineux problème de l’articulation
de deux ordres et perspectives distincts, voire opposés : la réalité

4. Régis Debray, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p. 27.
5. Aristote, Éthique à Nicomaque, I, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1959, p. 40.

23 François Soulages
et sa représentation, voire les réalités et leurs représentations, donc
le territoire et les cartes. Pour cela, l’artiste-contemporain Bernard
Kœst nous instruit :


Bernard Kœst, La carte & le territoire, Série Frontières II, 2010

Apparemment, il confronte quatre espaces : celui de la
nature culturalisée par les hommes, celui de la peinture, celui de la
carte et celui de la photographie ; en fait, il mobilise d’autres

24 Les frontières-peaux & les murs
espaces : celui de la mémoire, celui des affects, celui de
l’imaginaire, etc. Ainsi, il montre que la frontière nous installe face
non pas à la réalité ou à ses représentations, mais à la com-
position problématique des réalités et de leurs représentations, au
point qu’avec la frontière on ne sait jamais d’emblée où l’on est, ni
qui l’on est, ni de quoi l’on parle. Bref, la frontière est un objet
problématique qui, d’emblée, ne donne pas des réponses, mais
ouvre sur un travail de recherche à accomplir. En effet, la
frontière interroge toujours la représentation et donc la fragilité du
couple réalité et représentation, fragilité parce que c’est un couple,
et donc parce que c’est une histoire ; or il n’y a jamais Histoire
sans qu’il y ait des histoires, du tragique, de la mort, mais aussi de
la vie. Une frontière est vivante et organique, un mur est très
souvent minéral.
Et c’est en cela que la frontière n’est pas un mur ; elle est
d’un autre ordre que celui du mur, celui de cette réalité matérielle
qui délimite des maisons, des villes, des espaces et des pays. Et
6penser « des murs… au Mur » , c’est affirmer autre chose ; c’est
7poser l’hypothèse que le politique est supérieur au géopolitique, à
la terre. Les murs ne sont pas dans leur nature de l’ordre des
cartes, à la différence des frontières.
Les murs, comme en Irlande, délimitent les champs et nous
font passer à la fois de l’agriculture nomade à l’agriculture
sédentaire, de la cueillette au semis et à la récolte, du fil de l’eau au
barrage, du temps court au temps long, et de la terre pour tous à la
propriété – privée ou collective. Les murs sont, comme à Delphes,
le lieu d’inscription de textes et de graffitis : Berlin en est un
exemple récent, et c’est sur sa balustrade construite au-dessus du
Mur construit le 13 août 1961 que Kennedy proclame « Ich bin
ein Berliner », et c’est à côté qu’en 1989 Rostropovitch donnera
son célèbre concert spontané, puis ce seront les Pink Floyd qui
rejoueront la chute du Mur. Les murs sont physiques, forts et
souvent violents : entre les deux Corées, entre la Palestine et
8Israël , entre le Mexique et les USA, entre la Grèce et la Turquie, à

6. Georges Banu, Des murs… au Mur, Paris, Gründ, 2010.
7. Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Du Printemps de Prague à la Chute du Mur
de Berlin. Photographie & politique. Photographie & corps politiques, 4, Slovaquie, Paris,
Klincksieck, 2009.
8. François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitique. Frontières, Paris,
L’Harmattan, Collection Local & Global, 2013.

25 François Soulages
Chypre, au Sahara, au Cachemire, etc. Les murs sont aussi lieux de
paroles et de lamentations rituelles ou spontanées, comme à
Jérusalem, au Mur des Fédérés au cimetière du Père Lachaise à
Paris ou au Mémorial des vétérans de la Guerre du Vietnam à
Washington. Vauban a autant construit de murs et de remparts
que de citadelles : les murs protègent, mais peuvent aussi rendre
autistes et constituer une « forteresse vide ». Et, c’est vrai que,
parfois, ils sont aussi fronts et frontières, comme le mur
d’Hadrien, la muraille de Chine ou la ligne Maginot.
La frontière peut n’être que virtuelle, comme entre les pays
d’Europe, du moins quand on circule à pied, à cheval ou en auto,
car, en avion, on passe par des portails électroniques et l’on
montre son passe-porte, passeport, car le passe-muraille est
interdit. Le mur nous dit que nous avons un corps, la frontière
que nous avons au moins un corps et un esprit et un inconscient
et que ce tout est compliqué, d’autant plus que les autres hommes
ont cette même constitution : le mur nous oblige à agir, la
frontière nous oblige à penser. Le mur nous condamne à
l’endogamie, la frontière nous ouvre à l’exogamie ; l’absence de
frontières nous ramène à l’inceste.
Il faut penser cette séparation et cette union que toute
frontière pose, alors que le mur n’unit pas. Et ce, au niveau du
local – local contre local ou tout contre – et du local/global :
frontière entre Vatican et Italie, mais aussi entre tout pays, tout
local et le global.
La fin du local, par digestion du global, risque de
transformer le local en lieu de l’exotisme, le voyage en tourisme
marchand et communicationnel. Segalen, reviens, ils sont devenus
fous ! Les masses grégaires de la marchandise produite,
communiquée et achetée remplacent les sujets dans un monde
contemporain où, bien souvent, même l’art n’est qu’un produit de
mode ; et déjà, Lévi-Strauss ouvrait Tristes tropiques par son fameux
« Je hais les voyages et les explorateurs ».
D’où, avec ce dernier couple – local/global –, le danger
mortel, ou en tout cas potentiellement mortifère, des « régions »,
nouvelles zones que les multinationales et les banques se donnent,
quand ce ne sont pas les gestionnaires politiques au service de
l’économie globale, globalisée et globalisante : par exemple, non
plus la France, mais la zone regroupant Portugal, Espagne, France,
Belgique et Luxembourg. Dès 1790, Burke avait eu cette crainte,

26 Les frontières-peaux & les murs
« nostalgique et réactionnaire » diraient ses adversaires, quand la
Révolution française pensait et transformait géométriquement la
eFrance. Le même phénomène se reproduisit au XX siècle, au
moment des décolonisations, quand les politiques substituèrent
aux réalités culturelles et historiques une cartographie
géométrique : leur naïveté, leur inculture et leur bêtise seraient
touchantes si des centaines de millions d’hommes n’en souffraient
pas encore, au risque de la guerre, peut-être un jour globale. En
effet, si géographie et géométrie ont une origine étymologique en
partie identique – géo –, ces deux disciplines ne sont pas
identiques : encore une fois, on ne peut confondre réalité et
représentation ; cette confusion est en deçà de l’humanité qui se
pose non pas par la production du langage, mais par la distinction
du langage et de la réalité : ceci n’est pas une pipe nous rappelait
Magritte ; les Égyptiens le comprirent, démontrait Husserl dans
L’origine de la géométrie, et c’est ainsi qu’ils fondèrent en raison la
géométrie et que, corrélativement, la géométrie fonda la raison,
bien plus que le logos – entre autres johannique – qui fut évoqué et
invoqué de l’autre côté de la frontière d’Égypte à partir du départ
de Moïse, le passeur de frontières par excellence, l’homme sauvé
des eaux qui franchit la mer Rouge. Certes, on comprend la
résolution de 1964 du Caire adoptée par l’Organisation de l’Unité
Africaine qui déclare intangibles les frontières héritées de la
période coloniale ; mais n’est-ce pas oublier que toute frontière est
vivante et donc changeante ? « Les frontières ne sont pas à concevoir
autrement que comme l’expression d’un mouvement organique et
inorganique », écrivait en 1897 Friedrich Ratzel dans son fameux
Politische Geographie.
La frontière principielle est donc d’abord anthropogénique,
car elle sépare et lie réalité des choses et représentations
langagières ; une carte est d’abord langage et frontière, alors
qu’une photo est mur, mur de silence et non de lamentations. Les
animaux n’ont pas de frontières, ils ont des territoires ; et s’ils
n’ont pas de frontières, c’est parce qu’ils n’ont pas de concepts.
Les castors érigent des murs ; et il est vrai que les politiciens
actuels parlent plus de territoires que de frontières : il est plus
difficile de penser la relation et le mouvement que l’état des lieux ;
ce sont les huissiers de la politique actuelle ; leur objectif est non
de penser, mais de gérer, d’élaborer non une stratégie, mais une

27 François Soulages
tactique. Le mur est une réactivité immédiate, la frontière une
médiation réflexive.
La Série Territoires clôturés, 2012, de Gérard Rouergue pose
cette question du territoire et du pays, du mur et de la frontière, de
la clôture et de l’occupation, des animaux et des hommes. Et
surtout de leur devenir.


Gérard Rouergue, D’abord, Série Territoires clôturés, 2012


Gérard Rouergue, Ensuite, Série Territoires clôturés, 2012

28 Les frontières-peaux & les murs


Gérard Rouergue, Enfin, Série Territoires clôturés, 2012


Cosmopolitisme & nationalisme,
régionalisme & provincialisme

Or cette question de la frontière n’est-elle pas celle qui agita
les thèses et les réalités du modernisme au Brésil dans la première
e 9moitié du XX siècle ? N’explique-t-elle pas en partie les « saute-
10frontières » dont parle Michel Samson dans Une frontière française ,
celle qui, fixée en 1900, sépare le Brésil de la France, à savoir le
fleuve Oyapock entre Guyane française et Brésil ?
En effet, en mobilisant les concepts ou plutôt les outils
idéologiques tantôt de cosmopolitisme, tantôt de nationalisme,
tantôt de régionalisme, tantôt de provincialisme, ce modernisme
ou exactement ces différentes postures modernistes prennent
position et font front quant aux frontières non seulement entre le
Brésil et le Portugal et l’Europe, entre le Brésil et les pays
limitrophes, mais aussi à l’intérieur du Brésil même : frontières

9. Cf. l’article qui nous a beaucoup appris de Pierre Rivas, « Avant-garde
européenne et modernisme brésilien », in Le modernisme brésilien, Rita Olivieri-
Godet & Maryvonne Boudoy, Saint-Denis, Université Paris 8, Travaux et
documents, 10 – 2000.
10. Paris, Wild project, « Tête nue », 2013.

29 François Soulages
intérieures certes, mais frontières intérieures assurément ; et par là,
frontières idéologiques entre cosmopolitisme, nationalisme,
régionalisme et provincialisme.
D’une part, à Sao Paulo, le modernisme se donne à la fois
comme cosmopolitisme et enracinement : cosmopolitisme sans
frontière, comme le surréalisme, voire comme l’internationale
communiste, et ce souvent après le voyage initiatique en Europe,
vécu comme un anti-Portugal, un anti-empire ; enracinement lié à
l’émergence nationale, à un sentiment d’une identité
spécifiquement brésilienne, voire à un nationalisme : il faudrait
nationaliser l’avant-garde européenne. D’autre part, dans le
Nordeste, autour du groupe de Gilberto Freyre, un projet de
régionalisme, avec retour aux traditions, voire au traditionalisme,
se met en place. Comment résoudre cette contradiction quant aux
frontières ? Toute l’histoire du Brésil depuis un siècle peut être
vue comme le travail sur et avec cette contradiction : le
déplacement de la capitale et la fondation de Brasilia n’en étant
11que les signes les plus visibles . Autant de modernismes, autant
de rapports centre/périphérie, autant de découpages des
frontières. Les mêmes contradictions nourrissent l’histoire de bien
d’autres pays tentés à la fois par des frontières ouvertes et des
frontières défensives.
Au Brésil, le cosmopolitisme se fonde dans et sur une autre
langue que le portugais : Octavio Paz montre que si le français est
choisi, c’est non pas comme langue des Français, mais comme
langue de la pensée, de la Révolution, de la diplomatie, de la
modernité : comme le latin avant et ailleurs ? Comme le français
e een Russie au XIX siècle ? Comme l’anglo-américain au XIX
siècle ?...
Mais ce tropisme ne dure qu’un temps : après la fascination
et l’anthropophagie, viennent le rejet et le dépassement. Et si
Reverdy accuse le Chilien Vincente Huidobro d’être « un plagiaire
et un pâle copieur », ce dernier lui répond : « Je vous ai précédé »
12. Et Oswald d’affirmer que les Brésiliens sont « les pères de
13l’humanité » . Paradoxalement, le cosmopolitisme qui abolit les

11. Cf. François Soulages, « Les frontières & l’agora », in Gilles Rouet & François
Soulages (dir.), Frontières géoculturelles & géopolitiques. Paris, L’Harmattan, Collection
Local & Global, 2013.
12. Cf. Pierre Rivas, op.cit. p. 29.
13. Idem.

30 Les frontières-peaux & les murs
frontières est le passage obligé pour accéder au nationalisme qui
érige les frontières défensives : d’ailleurs, après l’URSS, les
nationalismes fleurissent. Ne disait-on pas pour le modernisme
brésilien « C’est du haut de l’atelier de la Place Clichy, qu’Oswaldo
14de Andrade redécouvre le Brésil » ? Certes la position sur les
frontières dépend du lieu où l’on vit – en province, à la capitale, à
l’étranger – ; mais surtout le recul du voyage, de l’installation
ailleurs, des études à l’étranger, de l’exil volontaire et involontaire
permet de se voir et de se vouloir, de voir et de vouloir son pays
d’origine différemment ; nécessité du suspens et du pas de côté
pour penser, c’est-à-dire penser autrement.
Et d’ailleurs les Brésiliens ont-ils un seul pays d’origine ? Ce
n’est pas tant les sangs qui sont mêlés que les origines qui sont
multiples ; les conceptions des frontières sont alors plurielles.
D’autant plus qu’avec le modernisme, le localisme est parfois
appréhendé comme tellurique, autre forme du géo : alors, histoires,
contes, légendes et mythes nourrissent la vision des frontières ;
littératures, musiques et arts chantent ces frontières-peaux du pays
avec merveilleux et imaginaire. Rimbaud, Gauguin, Cendrars
Marinetti, Picabia d’abord sont des références obligées qui sont
remplacées par les artistes brésiliens qui, à leur tour, magnifient
primitivisme, exotisme, fauvisme et altérité. On passe d’une
extrême modernité européenne aux racines ethnographiques
15brésiliennes, au « repliement psychique sur l’ancestral »
qu’évoque Debray, à la régression vers l’archaïque, vers l’archè –
structure et origine, fond et fondement. Et le passage de Pierre
Verger l’ethnographe au Pierre Verger le photographe est la
troisième étape d’un même processus qui déplace les frontières
culturelles et géopolitiques, et ouvre sur de nouveaux paradigmes
pour les frontières.
Peut-on penser que l’altermondialisme s’enracine aussi dans
cette inscription et ce dépassement ? En tout cas, il prône d’autres
frontières économiques et culturelles. Reconnaître des frontières,
c’est reconnaître qu’il y a des autres et qu’ils sont ailleurs ; c’est ne
pas se prendre pour Dieu qui est sans frontière, autosuffisant et
autofondé, comme le cogito cartésien : le cogito pour un pays est
toujours dangereux, c’est une robinsonnade déjà critiquée par

14. Idem.
15. Op. cit., p. 57.

31 François Soulages
Marx. Nous sommes avec : la philosophie des frontières est une
philosophie de la relation ; les modalités des frontières nous
indiquent la spécificité de nos relations entre pays, spécificité
donnée ou spécificité rêvée dans le cas d’un autre monde, voire
d’un monde autre avec de nouveaux types de frontières à
construire, avec l’altermondialisme. Est-ce utopique ?
Étymologiquement, bien sûr ; c’est justement parce que cet autre
monde autre n’existe pas qu’il faut non seulement l’imaginer, mais
surtout le penser : la chute du Mur de Berlin devait être pensée, les
nouvelles frontières européennes aussi.
Penser les frontières, c’est penser les relations, c’est donc
penser le mouvement : une philosophie des frontières est une
philosophie non de l’être, mais du devenir, non de l’espace, mais
du temps.
Vrai problème pour cet ancien empire qu’est le Brésil qui
epeine tout au long du XX siècle à être une grande puissance. Et le
problème des frontières rebondit, quand, comme Mario de
Andrade, les Brésiliens critiquent non pas le régionalisme, mais le
provincialisme. Alors des frontières immatérielles, mais bien
palpables sont établies entre le centre et la périphérie. Ce qui n’est
pas sans rappeler le parisianisme français, sentiment de supériorité
que les habitants de la capitale ont souvent vis-à-vis des
provinciaux ; ce véritable racisme territorial est l’effet certes de
Paris, la capitale de la France, mais surtout de Versailles : quand,
par peur d’un retour de la Fronde qui l’avait traumatisé enfant,
Louis XIV construit Versailles et lui donne la fonction qu’il va
avoir en France et en Europe, c’est pour au départ maîtriser les
nobles de province, pour réduire leur pouvoir à n’être qu’en
dépendance par rapport à lui, à n’exister qu’en fonction de lui ; les
frontières qui faisaient tenir les provinces disparaissent au profit
d’un État centralisé, incarné dans la personne du roi : « L’État,
c’est moi ». Les nobles – loups devenus chiens enchaînés – sont
alors satellites du soleil ; il n’y a plus de frontière, il n’y a plus que
de la dépendance globalisante. La cité interdite est remplacée par
la cité désirée – désir et interdit étant les deux faces-frontières du
même rapport au sexe et au pouvoir.
Aussi n’est-il pas surprenant que le mépris brésilien contre
le provincialisme, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans le
sentiment de supériorité sur les Nordestins qu’ont des Paulistes et
des habitants de Porto Alegre – lieu pourtant du Forum

32 Les frontières-peaux & les murs
altermondialiste – s’enracine aussi dans un racisme contre les
esclaves et contre les Noirs : idéologie en opposition totale avec le
régionalisme tropicalisant. Comme en France, l’élite méprise le
peuple et préfère l’oligarchie à la démocratie participative chère à
l’altermondialisme. Ce sont ces mêmes élites qui au départ
critiquaient Lula du haut de leur héritage et qui vivent retirées
dans des quartiers résidentiels entourés de murs et protégés par
des gardes armés.
Les contradictions du modernisme brésilien expliquent ces
positions contradictoires quant aux frontières. Bahia, par exemple,
oscille entre le régionalisme de Pernambouco et le modernisme du
Sud, donc entre l’enracinement dans une réalité locale ayant une
histoire, une tradition, une identité, une spécificité et une
aspiration à la civilisation européenne. D’où la tension inévitable
entre ces deux tentations qui se posent totalement différemment
face aux frontières : les unes sont des protections, les autres des
ouvertures.
Et ces différences sont dues aussi à la grande influence de
l’Italie dans ce Brésil grandissant, et, par conséquent, du futurisme.
Futurisme d’abord italien certes, mais ouvert, à la différence du
marinettisme de 1909. Ce mouvement permet de se relier – via
l’Italie – à un mouvement européen et par là même de dépasser le
nationalisme et la tradition : l’internationalisme est visé ; alors les
frontières ne sont plus l’objectif pour ce peuple divers qui, pour
une part, a quitté son pays d’origine et franchi ses frontières. Le
franchissement originel des frontières est une transgression
ambivalente qui rend certains libres de toute fixation à la frontière
et d’autres esclaves d’un nouveau nationalisme frontièriste. Dans
tous les cas, la frontière originaire est vécue fantasmatiquement ;
or c’est le fantasme qui nourrit l’attitude ultérieure du sujet face à
ses nouvelles frontières.


L’histoire, avec ses tentions, oppositions et contradictions,
se rejoue pour l’Europe centrale et orientale après la fin de
l’empire de l’URSS, et pour des pays arabes après le printemps de
2011. En politique, le printemps est souvent suivi de l’hiver :
Prague, Tunis, Le Caire, Damas mettent en cause la conception de
la politique considérée selon la logique des saisons ; celle plus
psychologique – « Enfants battus, parents batteurs » – semble

33 François Soulages
tragiquement expliquer la transmission de la violence, si l’on ne
fait pas sienne la foi girardienne, voire kantienne ; alors les
frontières seraient bénies ; on pourrait, à la manière de Debray, en
faire l’éloge.
16Ou à la manière de Michel Agier qui montre que les
frontières constituent un « entre-deux » qui donne un autre sens
au cosmopolitique et un autre avenir aux migrants, quand on ne
leur fait pas la peau avec un mur, mais qu’on leur offre une
frontière-peau.


François Soulages

16. Michel Agier, La condition cosmopolite, Paris, La Découverte, 2013.

34






Chapitre 4



Espaces alternatifs (au-delà, autres
mondes, utopies) et leurs frontières



Quand les historiens représentent la terre, Sossius Sénécion, ils
relèguent aux extrémités de leurs cartes les pays qui échappent à leur
connaissance, et ils inscrivent à côté de certains : « au-delà, sables
arides, pleins de bêtes féroces », ou : « marais ténébreux », ou « froid
de Scythie », ou : « mer prise par les glaces ». Je pourrais à leur
exemple, dans la rédaction de ces Vies parallèles, après avoir
parcouru les temps accessibles à la vraisemblance que peut explorer
une enquête historique fondée sur les faits, dire à juste titre des
époques antérieures : « Au-delà, c’est le pays des monstres et des
tragédies, habité par les poètes et les mythographes ; on n’y rencontre
plus ni preuve, ni certitude ».
17Plutarque

Une culture fascine davantage avec ses constructions
imaginaires qu’avec les produits de sa rationalité. Longtemps, les
hommes ont pensé leur individualité, leur vie et leur mort à partir
de notions sans référents précis ou palpables tels l’âme ou l’au-
delà. Aujourd’hui, ces catégories s’étiolent. La modernité n’a que
faire d’elles. Leur longue vie nous les rend pourtant indispensables
chaque fois que nous éprouvons le besoin d’appréhender notre
présent en rapport avec des phénomènes passés. Nous pensons
ainsi notre corps à travers la dichotomie corps/âme de même que

17. Plutarque, Vies parallèles, Paris, Gallimard, « Quarto », 2001, p. 61.

35 Stoyan Atanassov
la vie ici-bas prend un sens plus riche dans sa mise en rapport avec
une représentation de l’au-delà.
Dans la succession des grandes périodes culturelles, l’idée
de l’au-delà garde des traits de continuité tout en introduisant des
éléments nouveaux. On retrouve nombre d’aspects du royaume
des morts (les enfers ou les îles océaniques) de l’Antiquité gréco-
romaine à l’époque du Moyen Âge dont l’au-delà porte l’empreinte
très forte du christianisme (enfer, purgatoire, paradis) et de l’Autre
monde celtique. Espaces concurrents en même temps que
convergents, à la fin du Moyen Âge les représentations
antiquisante, chrétienne et celtique de l’au-delà s’amalgament et se
dévitalisent au point de céder la première ligne aux utopies de la
Renaissance et à quelques-uns de leurs échos pendant l’âge
e classique du XVII siècle. Tel sera le cadre temporel de la présente
enquête. Son ampleur m’oblige à adopter une approche de survol
et à sacrifier maints détails significatifs.
J’appellerai les différents types d’au-delà du terme général
d’espace alternatif, car, quelles qu’en soient les spécificités, ces
espaces proposent une alternative quelconque : de justice, de
18bonheur, de vérité. Imaginaires, ces hétérotopies relèvent
essentiellement de la fiction philosophique, littéraire et religieuse.
Mes textes de référence appartiennent à ces trois domaines.
L’idée d’au-delà impliquant celle d’une limite et d’une
séparation, je me propose de suivre les grandes lignes de
l’évolution des espaces alternatifs en prêtant une attention spéciale
à tous les changements de l’environnement qui annoncent la fin
d’un type d’espace et le commencement d’un autre. Parler de
frontière à ce propos ne va pas sans quelque coup de force. Le
mot n’aura pas ici le sens géopolitique qu’on lui associe
d’habitude. Je m’en servirai à titre de métaphore pour désigner
toute configuration qui délimite, qui marque la ligne de séparation
avec l’au-delà. Mon hypothèse de travail pourrait s’énoncer en
trois points. D’abord, la frontière de l’au-delà est la preuve visible
de son lien avec le monde réel, car, comme on sait, toute frontière
est poreuse ; elle sépare autant qu’elle relie. La frontière est aussi
un élément essentiel d’une cartographie possible des espaces
alternatifs ; enfin, elle ne suffit pas à elle seule pour définir la

18. J’emprunte le mot à Michel Foucault, cf. Les mots et les choses, Paris,
Gallimard/France loisirs, 1990, p. 22.

36 Espaces alternatifs et leurs frontières
nature de tel ou tel espace alternatif, mais elle lui sert d’enseigne,
voire d’emblème.


L’Antiquité gréco-romaine

Depuis l’Antiquité, l’évocation de l’Autre Monde procède
de la conception de la nature double de l’homme – corps mortel et
âme immortelle, celle-ci étant susceptible de s’incarner
successivement (métempsychose). Cette idée est présente dans le
mythe du guerrier Er (Platon, La République, X, 613b – 621d). La
descente d’un homme vivant dans le royaume des morts
(catabase) n’est réservée qu’à des êtres exceptionnels (Er,
Héraclès, Orphée, Ulysse, Enée). Le héros se renseigne sur la vie
passée de ses anciens amis et connaissances (notamment sur les
circonstances de leur mort), de même que sur son propre avenir
(Ulysse apprend du devin Tirésias comment il pourra retourner
dans son pays natal, Ithaque – Odyssée, ch. XI ; l’âme d’Anchise, le
père d’Enée, révèle à son fils son avenir de fondateur d’empire –
Enéide, ch. VI). L’Autre Monde devient le lieu de rencontre des
vivants et des morts, opérant ainsi le lien entre le passé, le présent
et le futur. Celui-ci se profile à travers le motif des âmes en attente
de réincarnation (Platon, La République, X, 613b – 621d ; Virgile,
Enéide, ch. VI) ou bien d’un héros mû par un projet d’envergure.
La communication verbale et visuelle avec les âmes des défunts
crée l’illusion que celles-ci possèdent une substance corporelle,
illusion vite déjouée par ailleurs : Ulysse essaie en vain d’embrasser
l’ombre de sa mère Anticlée ; l’élan d’Enée tendant les bras vers
son père Anchise tourne également à vide.
Chez Platon (l’histoire d’Er) et chez Virgile on trouve déjà
cristallisée l’idée que l’âme du défunt doit passer par une longue
période d’expiation et de purification avant de retourner dans le
monde réel sous un corps nouveau. Le séjour dans le royaume des
morts implique ainsi une idée de réparation d’un mal commis. Dès
lors, une certaine idée de justice lui sera souvent associée.
Le royaume des morts impose des interdits qui sont autant
de défis à relever par le visiteur vivant : par exemple, Orphée n’est
autorisé à emmener Eurydice des Enfers qu’à condition de ne pas

37 Stoyan Atanassov
19se retourner et de ne pas la regarder . Ces interdits creusent
l’abîme qui sépare le visiteur du monde infernal du monde
terrestre. Le monde infernal est souvent empreint de traits
merveilleux qui, appropriés par le visiteur, en font un élu, un être
supérieur : lorsque le berger Gygès se retrouve dans l’Autre
Monde, il y découvre une bague qui peut le rendre invisible et
grâce à laquelle il deviendra le roi de son pays (Platon, La
République, II 359 b6 – 360 b2). La descente aux Enfers peut se
justifier par la recherche d’un exploit exceptionnel : Héraclès s’y
aventure pour capturer le Cerbère, Thésée – pour enlever une
femme.
L’entrée dans l’univers des morts implique souvent l’aide
d’un guide : la déesse magicienne Circé livre à Ulysse le mode
d’emploi des Enfers ; la prophétesse Sibylle servira de guide à
Enée. L’Autre Monde est rendu accessible dans le cadre d’un rite
d’initiation qui rend indispensable la figure du passeur. Reste à
voir si, et dans quelle mesure, pareil parcours initiatique entraîne
un changement réel de l’identité ou du statut social du héros.
Les descriptions de l’Autre Monde prennent consistance
grâce à toute une série de motifs et d’éléments : une grotte
profonde, rituels de purification (libations), sacrifice d’animaux
dont le sang attire et ranime les âmes des défunts, promesse de la
part du héros d’organiser les funérailles d’un ami mort sans
sépulture (Elpénor, Odyssée ; Misène, Enéide), cortège de morts
célèbres, état somnolent du visiteur des Enfers (Ulysse, Enée). À
ces éléments s’ajoute un paysage macabre : portes de fer, fleuves
noirs, lacs ou marais pestilentiels, montagnes et collines d’aspect
lugubre, monstres grotesques, flammes dévorantes, cris de
souffrance, le tout dans des proportions hypertrophiées.
Suivons un instant l’entrée d’Ulysse à l’Hadès, telle que la
décrit Homère dans le chant X de l’Odyssée. Le héros aura à
traverser d’abord l’Océan avant d’arriver dans un pays de marais et
d’atteindre les deux rivières du royaume des morts, l’Achéron et le
Styx. À l’endroit de leur confluent, Ulysse doit creuser une fosse
carrée, faire trois libations puis saupoudrer le trou d’une blanche
farine. La mer qui sépare deux continents, la rivière que l’on doit
passer pour entrer dans l’au-delà sont deux premières
configurations de la frontière. Elles impliquent un déplacement

19. Cf. Ovide, Métamorphoses, X, pp. 1-85.

38 Espaces alternatifs et leurs frontières
sur l’axe horizontal. Dans le cas d’Ulysse, une descente dans les
profondeurs de la terre est également nécessaire.
Comment Enée pénètre-t-il dans le pays des morts ? Le
chant VI de l’Enéide décrit comment Enée se rend d’abord à
Cumes, la cité d’Apollon et le siège de l’oracle souterrain de la
Sibylle, avant de traverser une forêt obscure où un chemin relie le
pays des vivants au pays des morts. Ensuite, Enée doit descendre
dans une grotte profonde dont les nombreux labyrinthes sont
autant de voies que la Sybille emprunte et depuis lesquelles elle
livre, invisible, ses prophéties : « Creusé dans ses profondeurs, le flanc de
la roche eubéenne recèle un antre énorme où mènent cent larges galeries, avec
20cent portes d’où s’élancent autant de voix, réponses de la Sibylle » . Virgile
complète le paysage des confins du royaume des morts par trois
éléments nouveaux : la forêt, le chemin qui fait office de frontière
et la salle souterraine aux nombreuses galeries. Tout comme
Ulysse, Enée aussi aura à sacrifier des animaux (sept taureaux et
sept brebis). Plus encore, il doit se munir d’un talisman (le rameau
d’or) pour pouvoir pénétrer aux Enfers. Virgile semble plus
attentif aux fleuves des Enfers. Il fait mention de l’Achéron, du
Cocyte (mal distingué du Styx) aux eaux stagnantes, du
Phlégéthon, de l’Eridan, du Léthé. Le chemin bifurque. Celui de
droite mène à l’Elysée qui se présente comme de vastes champs
où l’air est pur et le ciel ensoleillé ou étoilé. Le chemin de gauche
mène au Tartare où coule le Phlégéthon au milieu d’un paysage
sinistre : « fleuve dévorant, torrent de flammes, le Phlégéthon, roulant des rocs
retentissants. En face, une porte énorme, des piliers d’acier massif […] ; une
21tour de fer se dresse dans les airs. Sur un siège, Tisiphone , serrée dans sa
22robe sanglante, garde l’entrée, nuit et jour, sans dormir jamais » . L’entrée
des Enfers prend donc l’aspect d’un horrifiant poste frontière.
D’autres portes sont placées à la sortie des Enfers. Anchise
raccompagne son fils et lui parle de deux portes par lesquelles les
âmes peuvent s’élever après s’être purifiées : « Il est deux portes du
Sommeil, l’une, dit-on, est de corne, par où une issue facile est donnée aux
ombres véritables ; l’autre, d’un art achevé, resplendit d’un ivoire éblouissant,
c’est par là cependant que les Mânes envoient vers le ciel l’illusion des songes
de la nuit. Parlant ainsi, Anchise y accompagne son fils et la Sybille et il les

20. Virgile, Enéide, Paris, Gallimard, « Folio classique », 1991, p. 187.
21. Une des trois furies.
22. Enéide, ibid., p. 203.

39 Stoyan Atanassov
23fait sortir par la porte d’ivoire » . Ce passage énigmatique a fait l’objet
de nombreuses interprétations. Je ne retiendrai pour ma part que
l’image des portes de sortie qui font pendant à la porte d’acier
gardée par Tisiphone. Les portes d’entrée et de sortie du royaume
des morts signifient qu’il s’agit d’un lieu de passage non autorisé
au commun des mortels.
Le degré de réparation atteint par l’âme du défunt
correspond à un découpage territorial du monde infernal : l’Erèbe,
lieu d’errance des âmes dont les corps n’ont pas été inhumés ;
l’Enfer, où les âmes subissent tous les châtiments comme si elles
étaient des corps ; le Tartare, espace clos où purgent leurs peines
Titans, Géants et dieux déchus de l’Olympe ; les Champs-Élysées
enfin où séjournent les âmes vertueuses. Dans L’Odyssée, ch. IV,
Protée décrit à l’intention de Ménélas les Champs-Élysées en
termes suivants : « […] là où la plus douce vie est offerte aux humains, où
sans neige, sans grand hiver, toujours sans pluie, on ne sent que zéphyrs, dont
24les risées sifflantes montent de l’Océan pour rafraîchir les hommes […] » .
Sur ce point, les Champs-Élysées sont l’équivalent de l’Olympe, lui
aussi à l’abri de toutes les intempéries : « […] ni les vents ne le battent,
ni les pluies ne l’inondent ; là-haut, jamais de neige ; mais en tout temps
25l’éther, déployé sans nuages, couronne les sommets d’une blanche clarté » .


Le Moyen Âge

La littérature didactique et narrative du Moyen Âge
développe, en prolongement de la tradition gréco-romaine du
royaume des morts, le thème chrétien du voyage de l’âme dans l’au-delà et
le motif celtique de l’Autre Monde. Les trois voies peuvent
interférer au gré de l’imagination de chaque auteur qui propose
ainsi sa propre version de l’Autre Monde. Les sources multiples de
ce motif et sa géométrie variable d’un texte à l’autre justifient le
pluriel d’« Autres Mondes ». L’expression apparaît, au singulier,
edans la seconde moitié du XIX siècle, sous la plume des
celtisants. Nous avons donc affaire à un concept anachronique,
cas fréquent lorsqu’il s’agit de dresser un bilan théorique des

23. Ibid., p. 213.
24. Homère, Odyssée, Paris, Gallimard, Pléiade, 1955, p. 612.
25. Ibid., p. 634.

40 Espaces alternatifs et leurs frontières
phénomènes d’époques antérieures. Tout concept est réducteur,
on le sait, et c’est particulièrement vrai de celui d’Autre Monde,
tant le champ désigné se trouve vaste et sujet à d’infinies
associations, à de nombreuses transformations. Or, au sein de ce
phénomène littéraire et philosophique mouvant, on peut saisir des
constantes, établir des influences, observer des évolutions. Par
conséquent, le motif de l’Autre Monde possède son dynamisme
interne en même temps qu’il se prête à une mise en contexte
philosophique, historique, esthétique.
Avec le christianisme, la contiguïté des zones du monde
infernal, telle qu’on l’observe pendant l’Antiquité, va
progressivement s’estomper au profit de l’opposition verticale
enfer/paradis. À cette superposition verticale commence, dès le
eVIII siècle, à s’ajouter un purgatoire. L’au-delà chrétien devient
l’objet privilégié de deux genres – le « voyage » de l’âme dans l’au-
delà après la mort et les « visions », récits de songes qui mettent
l’âme au contact avec l’au-delà. Le succès de cette littérature
édifiante tient à la croyance générale en l’au-delà. Autrement dit,
entre la vie d’ici-bas et la vie après la mort, le passage était
inévitable. Les frontières étaient plutôt ce lieu de passage qu’une
barrière comme pendant l’Antiquité. L’historien russe de la culture
du Moyen Âge Aaron Gourevitch formule bien ce changement
d’attitude envers l’au-delà : « à cette époque la frontière entre la vie et la
mort n’était pas très nette. Dans la littérature antique, le royaume des morts
se présentait au regard du voyageur vivant qui avait réussi à y pénétrer au
moyen de quelque artifice. Dans la littérature latine du Moyen Âge, on ne
pouvait y accéder qu’après la mort, et en faire le récit n’était possible qu’à
condition de revenir à la vie ou d’apparaître en vision à une tierce personne. Le
contact entre le royaume des morts et celui des vivants ne pouvait se réaliser
26que moyennant un miracle faisant éclater l’omniprésence des forces divines » .
Relatés le plus souvent à la première personne du singulier,
ces récits se présentent comme une expérience personnelle et
exceptionnelle pendant laquelle le visionnaire découvre, en rêve
ou dans un état cataleptique (ou bien d’une mort suivie de
résurrection), les lieux où séjournent les âmes en cours de
purgation, de peine (en enfer, éternelle) ou de félicité (au paradis
terrestre, incomplète ; au paradis céleste, éternelle). Le purgatoire

26. Aaron J. Gourevitch, « La Divine comédie avant Dante », in La culture populaire
au Moyen âge, Paris, Aubier, 1996, p. 201.

41 Stoyan Atanassov
et l’enfer étant beaucoup plus longuement décrits que le paradis,
on peut considérer que ces récits participent d’une stratégie
d’intimidation : la peur des souffrances à encourir dans la vie après
la mort est présumée être la meilleure caution d’une vie juste et
bonne ici, sur terre. Cette écriture de l’épouvante force
systématiquement les traits du paysage infernal : arbres sinistres,
vallées et monts ténébreux, ponts difficiles à passer, fleuves et lacs
glaciaux ou bouillants dans lesquels les âmes sont immergées,
violences météorologiques, puanteurs asphyxiantes, puits et
gouffres d’enfer, des vallées, des montagnes. Ces espaces
résonnent de cris plaintifs, de monstres voraces, de bêtes
immondes et d’autres êtres diaboliques qui soumettent les âmes à
des tortures corporelles. Le malheur des âmes ne semble
représentable que sous les aspects des corps qu’elles ont déjà
quittés.
« Tout s’expire par la pénitence », déclare saint Pierre dans
27La Vision d’Albéric (1127) , résumant et légitimant ainsi l’idéologie
28du purgatoire et de l’enfer . Les peines sont imposées en fonction
des péchés commis. De cette spécialisation du châtiment découle
une typologie des vices. Les âmes en peine, classées uniquement
par la nature de leurs fautes, relèvent d’une vision strictement
morale et supra-individuelle. Il faudra attendre Dante pour voir
une individualisation de la peine en conformité avec la vie de la
personne singulière.
La visite de l’au-delà est en général guidée : un personnage
célèbre (un ange, un saint) accompagne le visionnaire, livrant des
explications qui ont parfois le relent de la glose allégorique,
encourageant le visionnaire à surmonter son effroi et à poursuivre
le voyage initiatique.
Le troisième domaine de l’au-delà, le paradis, se caractérise
par la relative constance de ses traits : luminosité, fragrance des
lieux, musique harmonieuse, végétation abondante, sources d’eau
et fontaines rafraîchissantes. Au paradis, le temps semble
immobilisé dans un éternel printemps. Des édifices d’architecture
somptueuse abritent des personnages aux habits blancs qui

27. La Vision d’Albéric, in Alexandre Micha, Voyages dans l’au-delà, Paris,
Klincksieck, 1992, p. 102.
28. La meilleure étude sur le purgatoire reste celle de Jacques Le Goff, La
naissance du purgatoire, Paris, Gallimard, 1981.

42 Espaces alternatifs et leurs frontières
accueillent les nouveaux venus et chantent des hymnes à la gloire
de Dieu. Celui-ci, invisible, se manifeste essentiellement par sa
29voix, garant suffisant de l’ordre existant .
Après son voyage dans l’au-delà, le fidèle connaît un regain
de piété. Il renonce à la société et aux biens matériels pour vivre
dans une retraite d’ascèse et de pénitence. L’expérience de l’au-
delà chrétien se présente donc comme un parcours d’initiation qui
fait du visionnaire un moine et un pénitent exemplaire.
Les voyages, songes et visions de l’au-delà donnent lieu à
des récits écrits en latin et ultérieurement remaniés en langue
vernaculaire. Cette littérature s’étend sur une période de quelque
dix siècles, puisque la première version du récit fondateur, La
eVision de saint Paul, remonte au III siècle, tandis que Le Purgatoire
de saint Patrice, considéré comme l’aboutissement de ce courant,
e date de la fin du XII s. Même si les auteurs, connus ou anonymes,
introduisent, au fil des siècles, des détails intéressants, l’ensemble
de cette littérature témoigne d’une vision peu évolutive des lieux
pénaux et du paradis. La Vision de saint Paul fournit déjà les
principaux éléments du périple chrétien dans l’au-delà : un guide
(saint Michel) ; un arbre devant les portes de l’enfer, auquel sont
suspendus, par tel membre vicieux du corps, les pécheurs ; une
fournaise à sept flammes autour de laquelle sont infligés sept types
de tourments ; un dragon qui engloutit les âmes ; un pont que les
âmes justes traversent sans danger, les autres étant précipitées
dans le fleuve et englouties selon la gravité de leurs péchés ; une
typologie des pécheurs : usuriers, femmes débauchées, hommes
adultères, etc. ; une roche très haute dont les étages correspondent
aux degrés des tourments ; une roue à laquelle sont rivées les âmes
des pécheurs ; le Tartare, un étang aux eaux noires qui changent
brusquement de température ; un pécheur lisant la « charte » des
péchés qu’il avait commis ; les pécheurs implorant saint Michel et
saint Paul de prier pour leur salut ; Jésus interpellant les pécheurs ;
prière de saint Michel et de saint Paul pour les âmes pécheresses.
Cette vision du purgatoire, de l’enfer et du paradis
présuppose une jurisprudence morale que l’intéressé subit

29. Sur le paradis, cf. l’ouvrage fondamental en trois volumes de Jean Delumeau,
Une histoire du paradis, t. I, Le jardin des délices ; t. 2, Mille ans de bonheur ; t. 3, Que
reste-t-il du Paradis ?, parus à Paris chez Fayard respectivement en 1992, 1995,
2000.

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