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Raymond Bernard

De
348 pages
Cinéaste ayant su mêler le souffle des fresques à la délicatesse des miniatures, Raymond Bernard (1891-1977) a marqué les années 20 et 30 par quelques œuvres magistrales : héritier de Griffith dans Le miracle des loups (1924), il signe avec Le joueur d'échecs (1926) l'un des sommets du cinéma muet français. Après d'autres chef-d'œuvres, il est éloigné des studios sous l'Occupation et ne retrouvera pas après-guerre le niveau de ces grandes productions, mais tournera encore quelques films notables (Le jugement de Dieu, 1950).
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I - ENTRÉE EN SCÈNE (1891-1916)
L’ENFANCE DE RAYMOND BERNARD1
Du 10 octobre 1891, jour de la naissance, à Paris, de Raymond Bernard, nous avons quelques images, gravées avec précision dans la mémoire de son frère aîné, Jean-Jacques, alors âgé d’à peine plus de trois ans et qui en livrera le témoignage bien plus tard2 : « Ce jour-là, dira-t-il, mon univers rencontre celui de mes parents. C’est comme un petit bout de film très précis, lumineux, échappé aux tempêtes de l’oubli. Je vois – j’y suis encore – mon père qui m’attend dans l’antichambre de la rue de Vézelay. La porte vient de s’ouvrir. Je revenais des Champs-Elysées. J’entre. Je lève les yeux vers lui. Mon souvenir mesure avec précision ma taille et la sienne. Mon père me dit : Ton petit frère est là. Je me précipite. Je traverse la salle à manger en courant. J’ouvre la porte de ma chambre : grande clarté, mais personne. Chez maman, fait mon père qui m’a suivi. J’ouvre la porte de maman : un trou noir. Le bout de film s’arrête là… » Cette année 1891, qui voit la naissance de son deuxième fils, Raymond, est pour Paul Bernard une année-charnière. Alors âgé de vingt-cinq ans, licencié en droit, il a goûté – brièvement – aux métiers d’avocat (il ne plaida qu’une affaire) puis de conseiller juridique (sans grand succès) et d’administrateur (virtuel) d’une usine d’aluminium appartenant à son père Myrthil. Mais, tournant le dos à ces carrières respectables qui ne le motivent guère, Paul va désormais se consacrer à deux de ses passions : le sport et l’écriture. S’il lui faudra attendre 1894 pour faire paraître son premier livre (Vous m'en direz tant) et 1895 pour voir la création de sa première pièce (Les Pieds Nickelés), il publie, en octobre 1891, son premier article dans La Revue Blanche, prestigieuse publication fondée deux ans plus tôt. Peu après, il fonde (et rédige) Le Chasseur de chevelures, journal humoristique, devient directeur sportif du tout nouveau vélodrome de Neuilly et lance la gazette Le Journal des Vélocipédistes. Mais

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Principales sources concernant l'enfance de Raymond Bernard : Échos de naguère (mémoires en grande partie inédits de Raymond Bernard), Mon père Tristan Bernard (de Jean-Jacques Bernard, Albin Michel, 1955), Tristan Bernard ou le temps de vivre (de Olivier Merlin, Calmann-Lévy, 1989), les repères chronologiques établis par Bertrand Lebert pour le recueil Tristan Bernard – Un jeune homme rangé (Omnibus, 1994). 2 Mon père Tristan Bernard par Jean-Jacques Bernard (Albin Michel, 1955).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

1891 est aussi l’année où Paul adopte le pseudonyme sous lequel la renommée et la postérité le retiendront : Tristan Bernard. Raymond voit donc le jour dans un milieu où se mêlent l’influence des talents littéraires et théâtraux de cette fin de siècle, et l’esprit d’initiative et d’entreprise cher à son grand-père paternel : celui-ci, Myrthil Bernard (né en 1838), qui fut marchand de chevaux à Besançon, est en effet, avec son frère Ernest, à l’origine d’importantes affaires immobilières et urbanistes – dont le percement de la rue Édouard-Detaille, dans le XVIIe arrondissement de Paris, rue où famille et amis vont s’installer à partir de 1893. À l’époque de la naissance de Raymond, Tristan et sa femme Suzanne, qu’il a épousée en 1887, vivent chez Myrthil et Emma, les parents de Tristan, au 15 rue de Vézelay, près du parc Monceau. Leur premier enfant, Jean-Jacques, est né le 30 juillet 1888. En 1893, la rue Édouard-Detaille, située à quelques centaines de mètres de la rue de Vézelay, est prête à accueillir les Bernard, ainsi que les Bomsel, famille de Suzanne. Tristan, Suzanne et leurs deux fils – un troisième enfant, Étienne, vient agrandir la famille le 28 septembre de cette année – emménagent dans un appartement à l’entresol du n° 9. Dans le même immeuble s’installent Myrthil, Ernest, des cousins, ainsi qu’Armand Schiller, secrétaire général du Temps. Marguerite, sœur de Tristan, et son mari, l’auteur de vaudevilles Pierre Veber, s’installent au n° 7. « Il y avait dans toutes les maisons des oncles, des tantes et des cousins », résumera Raymond3. Petit être chétif, Raymond est choyé jusqu’à l’âge de quatre ans par sa nourrice, Victorine, qui lui voue un amour sans borne. « Jamais, se souviendrat-il, je ne connus sentiment plus simple, plus fruste, plus indiscutable ; il était sans fissure comme sans discernement et tenait de l’absolu. » Jusqu’à sa mort en 1915, Victorine restera en contact avec son “pauvre Raymond”, comme elle le qualifiera toujours, revenant chaque année lui rendre visite. La mère de Raymond, Suzanne, est une jeune femme à la mode, aimante et sensible sous des allures frivoles. « Elle était très jolie, rappellera-t-il ; l’extraordinaire finesse de ses traits jointe à la candeur un peu mélancolique qui se lisait dans son regard, lui donnait une curieuse ressemblance avec le portrait de Madame Récamier peint par Gérard. » Les réceptions qu’elle organise, les samedis après-midi d’hiver, sont l’occasion pour Raymond, alors âgé d’une dizaine d’années, d’admirer comédiennes et gens de lettres. Un homme en smoking, au teint pâle, y fait des apparitions remarquées : Marcel Proust. On ne sait pas encore bien ce qu’il écrit mais l’enfant est frappé par l’originalité de ce convive qui arrive en retard et souffre, comme lui, de crises d’asthme. On y voit aussi parfois, paraît-il, Sarah Bernhardt, dont la carrière croisera celle de Raymond quelques années plus tard.
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Sauf mention contraire, les citations de Raymond Bernard de ce chapitre sont extraites de ses mémoires, Échos de naguère.

Entrée en scène (1891-1916)

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Tristan est rarement présent aux samedis de Suzanne. Il faut dire que chacun s’est construit en quelque sorte une vie sociale indépendante, et que leur amour s’est enfui avec les années. Ils font chambre à part et, note Olivier Merlin, biographe de Tristan Bernard4, « le ménage se contente de cohabiter sous le même toit – concession faite pour les enfants et qui évitera pendant trente ans – jusqu’à la mort de Suzanne – une procédure de divorce. » Du reste, Tristan fréquente assidûment un riche couple d’amis, Marcelle et Sam Aron, avec lesquels il forme quasiment un ménage à trois – son amour pour Marcelle ne se démentira jamais puisqu’il l’épousera finalement en 1929, après la mort de Suzanne, et finira ses jours à ses côtés. Suzanne, apparemment détachée du succès théâtral et littéraire grandissant de son mari a, de son côté, un admirateur en la personne de Lucien Muhlfeld, critique littéraire à La Revue Blanche – sans que l’on sache si leur amitié alla jusqu’à une liaison amoureuse. Loin des mondanités, Suzanne sait aussi, quelquefois, jouer les infirmières au chevet du petit Raymond, pour lui administrer les soins que nécessite son état de santé. Pourtant, ce n’est que plus tard, lorsque ses deux frères, mariés, auront quitté la maison, et que Suzanne devenue plus mélancolique aura ralenti le rythme de ses sorties, que Raymond apprendra à mieux la connaître : « Son bonsoir était triste, quand, après le dîner, je venais l’embrasser avant de m’en aller un peu vers la vie. Alors pour ne pas voir cette tristesse, souvent, et de plus en plus souvent, je restais près d’elle (…). Nous bavardions longuement et elle était contente. Elle ignorait beaucoup de choses et surtout la méchanceté. Nos entretiens touchaient à tout et ne rimaient à rien. Mais ils révélaient sans cesse la justesse de ses vues, son inépuisable indulgence et l’attention délicate qu’elle portait aux problèmes du cœur. » Tristan, bien que de plus en plus accaparé par de multiples occupations, ne néglige pas ses enfants auxquels il prodigue bonté et bienveillance. Raymond rappellera ainsi les instants privilégiés que son père passe au chevet du petit malade – qu’il surnomme “Ramet” : « Deux ou trois fois par jour mon père entrouvrait la porte de ma chambre et me souriait doucement. Parfois il venait s’asseoir auprès de mon lit et me contait une histoire pour me faire rire. Mais quand je riais, je toussais ; d’autre part, si je m’efforçais de ne pas rire, il pouvait me croire atteint d’une incurable tristesse et je lisais dans ses yeux qu’il en était malheureux. Chagriner mon père m’était intolérable. » L’amour – puis l’estime – que Tristan porte à ses fils sans que la pudeur lui permette de les exprimer ouvertement trouveront à s’extérioriser dans les instants précédant la séparation imposée par la mobilisation de 1914 : « On croyait se bien connaître et c’est alors seulement que l’on découvre avec ravissement tout ce pourquoi
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Tristan Bernard ou le temps de vivre (Calmann-Lévy, 1989).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

l’on s’aimait tant. (…) Il me paraissait incomparable d’être aimé ainsi par un tel père. » Le petit garçon s’attache aussi à un pittoresque personnage de l’entourage de Tristan : Guillaume Wolff, officiellement secrétaire de l’écrivain, mais dont la réputation de désordre lui vaut d’être éloigné des manuscrits. Éternel oisif, plus copain que secrétaire, il apporte à l’occasion des petits cadeaux aux enfants et les accompagne au cirque. C’est à lui que Raymond doit son premier contact avec le cinéma, lors d’une séance à laquelle Wolff l’emmène, avec son petit frère Étienne. Il faudra cependant encore attendre plusieurs années avant que Raymond s’y intéresse et prenne au sérieux l’art dont il fera son métier. Si la rue Édouard-Detaille est largement occupée par diverses branches de la famille, elle accueille aussi des amis : ainsi, Alphonse Allais habite l’appartement situé au-dessus de celui de Marguerite. Raymond et Étienne ont le loisir d’apprécier le mélange de loufoquerie et de tristesse qu’affiche l’humoriste, à l’occasion des vacances de Pâques durant lesquelles Suzanne les emmène souvent à Tamaris, dans la villa des Allais. Allais – qui mourra en 1905 – est alors un des proches amis de Tristan et se joint parfois aux réunions des “quatre mousquetaires”, groupe que forme celuici avec Lucien Guitry, Jules Renard et Alfred Capus. Raymond sera durablement impressionné par ces fortes personnalités : « Lucien Guitry qui oublie d’être olympien parce qu’il s’amuse, Alphonse Allais grave et triste laisse parfois tomber des réflexions d’une cocasserie confondante, Alfred Capus sans cesse étincelant et Jules Renard incisif mais souvent silencieux. » Lorsqu’il sera devenu cinéaste, Raymond souhaitera du reste faire tourner Lucien Guitry qui, conscient de la position supérieure qu’il a acquise au théâtre, préfèrera refuser : « Ce n’est pas possible, car il ne me faudrait pas seulement être mieux que les autres, il faudrait que je sois cent fois mieux… et je ne suis pas sûr d’y parvenir. »5 Parmi les proches de la famille se trouve aussi Toulouse-Lautrec, que Raymond a l’occasion de côtoyer – quoique brièvement, le peintre étant mort en 1901 – et dont les personnages tapissent les murs de la chambre des enfants Bernard. Plus marquante pour Raymond sera l’amitié de la famille Blum, que les Bernard connaissent depuis l’installation à Paris de Myrthil et Emma en 1879. Le cadet des cinq fils Blum, Léon, qui aura la carrière littéraire et surtout politique que l’on sait, et son frère René, mort en déportation sous l’Occupation, trouveront leur place parmi les ombres chères évoquées avec émotion par Raymond dans ses souvenirs. Raymond, on l’a dit, est de santé fragile. Des problèmes d’asthme, en particulier, l’obligent à mener une vie confinée, différente de celle de beaucoup
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Rapporté par Raymond Bernard dans Échos de naguère. Lucien Guitry a seulement joué dans un film, La Tosca d'André Calmettes, en 1906.

Entrée en scène (1891-1916)

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d’enfants de son âge. Lui-même se décrira comme un « enfant débile et torturé (…), petit être trop sage qui avait passé trop d’années pelotonné sur lui-même, retenant son souffle pour se faire oublier du monde en espérant, cependant, que le monde lui enverrait un jour le bonheur dont il guettait sans cesse le bruit de pas feutré. » Dans la solitude que lui imposent sa fragilité et les traitements médicaux, il trouve refuge auprès des héros de fiction et développe son imagination dans les romans d’aventures. Cette enfance protégée – et privilégiée – lui permettra d’acquérir une sensibilité, une douceur, qu’il intégrera à l’âge adulte à une courtoisie que tous les témoignages souligneront. Il mettra cependant du temps à surmonter un manque de confiance et des complexes que des expériences théâtrales l’aideront à gommer – le récit qu’il fera plus tard de sa première rencontre avec Sarah Bernhardt en 1913 témoignera ainsi avec humour de la profonde inquiétude que lui causent l’impression qu’il va produire et un physique qu’il n’aime pas : son nez qu’il juge trop long et « la forme si piteusement concave » des joues. Au-delà de ces doutes – somme toute communs à beaucoup d’adolescents – Raymond Bernard ajoutera toujours de la mélancolie à la douceur des souvenirs d’enfance. Comme il l’expliquera en 19586, « on se perd graduellement et ce détachement de soi-même, indépendant de la volonté, a commencé pour moi de très bonne heure. Me retrouver ? Je n’y tenais pas tellement, à cause de certains complexes. Mais j’ai cédé, comme chacun, à ce besoin qui est le fond de notre nature, d’analyser l’être que l’on fut. (…) Je n’aime pas beaucoup ces retours en arrière [qui ont révélé] une trop grande sensibilité… Jeune homme, j’en ai souffert terriblement. Moins cependant que dans mon enfance. » Trente ans plus tôt, déjà, il évoquait pour un journaliste de Cinémagazine7 la fragilité et la réceptivité liées au plus jeune âge : « Si on voulait se donner la peine d’établir une proportionnelle exacte, on réaliserait immédiatement l’intensité d’un chagrin, d’un repentir d’enfant. Car, dans la vie claire et neuve de l’enfant, une punition, une parole futile, une petite souffrance, correspondent – toutes choses pesées – à de graves événements dans la vie d’une personne âgée. » Il est vrai que le changement de vie qu’il connaît à l’age de treize ans, s’il peut sembler banal à certains, est sans doute une cassure trop brutale pour le jeune Raymond. En 1904, en effet, un médecin ayant préconisé d’éloigner l’enfant de l’air néfaste de Paris, Tristan et Suzanne décident de l’envoyer en pension dans un collège privé à Liancourt, dans l’Oise : l’E.I.F. (École de l’Ilede-France). Inspiré du modèle anglais, où le sport tient une grande place, l’établissement, situé dans un immense parc, semble tout indiqué pour fortifier le jeune garçon. L’annonce de cette nouvelle est pour Raymond un déchirement : quitter le refuge de sa chambre, ses objets et ses livres, ses frères
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Nous Deux Film n° 40 (26.7.58). Cinémagazine (8.6.28), interview par J.K. Raymond-Millet.

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et ses parents, lui paraît inenvisageable. « Je sentis mon cœur rouler et s’abîmer dans une solitude sans espoir », écrira-t-il, « j’eus l’impression que tout ce qui m’avait relié à la vie jusqu’à ce jour plongeait dans l’ombre, mourait pour moi, mourait en moi, tout, les êtres comme les choses. » Cette école accueille des enfants envoyés là, comme lui, pour se refaire une santé, mais aussi – et surtout – des enfants jugés “encombrants” par leurs familles : enfants non souhaités, ou nés hors mariage, enfants de ménages désunis… La rentrée d’octobre est une dure épreuve pour Raymond : ses camarades lui paraissent grossiers, le dortoir n’a rien du calme propice à la rêverie qu’avait sa chambre, les règles de vie imposent une discipline à laquelle il n’est pas habitué – lever tôt, douche froide, séances de culture physique… Sa constitution délicate le désigne comme souffre-douleur d’un groupe d’élèves mais, sur les conseils d’un garçon plus âgé, il affronte physiquement le meneur, mettant fin au bizutage. Si, durant l’année scolaire, les pensionnaires ne rentrent chez eux que lors des vacances de Noël et de Pâques, ils peuvent, le dimanche, recevoir la visite de leurs familles. C’est le plus souvent sa mère que Raymond voit à ces occasions, pour des après-midi mélancoliques. « Ces visites n’étaient jamais, hélas, que des visites. Elles se déroulaient presque selon un protocole obligé. (…) Dans le temps trop court, commandé par l’horaire des trains, il n’y avait place ni pour un doux abandon, ni même pour une illusion acceptable. Je recevais maman (…). L’affection qu’elle pouvait ainsi me témoigner n’allait plus si naturellement jusqu’à mon cœur. Non pas que mon cœur fût devenu moins sensible, mais le chemin pour y accéder s’était embroussaillé, comme tout sentier quelque peu délaissé. (…) De semaine en semaine ma mère me semblait plus lointaine. » Le départ de celle-ci accentue encore sa tristesse : « Ma solitude me faisait mal à crier. » Tristan, quelquefois, promet de venir, mais c’est souvent le brave Guillaume Wolff qui, finalement, le remplace et déploie toute sa tendresse pour essayer de consoler et d’amuser l’enfant. Malgré tout, Raymond trouve un certain épanouissement dans la pratique des sports intégrés au programme de l’École – notamment le hockey et le cricket, de rigueur pour ce collège à l’anglaise. « Je n’en ai peut-être pas l’air, mais j’ai toujours aimé les sports », expliquera-t-il8. De fait, après sa sortie de l’ E.I.F., il pratiquera l’escrime à un certain niveau et aura même le titre d’arbitre officiel de la Fédération de boxe ! Voilà qui dut surprendre ceux qui avaient connu l’enfant souffreteux, et qui dut satisfaire son père, amateur de sports quoique n’en pratiquant aucun lui-même. Tant bien que mal, Raymond passe deux ans à l’E.I.F., à l’issue desquels on juge préférable pour son moral de lui faire poursuivre ses études à Paris, l’amélioration de sa condition physique ne suffisant pas à contrebalancer une
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Nous Deux Film n° 40 (26.7.58).

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tristesse grandissante. Il se souviendra par exemple que ses vacances d’été au bord de la mer étaient gâtées par l’idée de devoir retourner à Liancourt : « J’avais perdu la saveur de toutes ces joies pures que les autres enfants goûtaient sans cesse, autour de moi, éperdument. » À la rentrée d’octobre 1906, il est donc inscrit au lycée Carnot à Paris. Le changement s’avère moins heureux qu’escompté : le niveau scolaire atteint par Raymond à l’E.I.F., où il obtenait d’excellents résultats, est insuffisant en regard des exigences du lycée parisien. Très vite, il se sent perdu, ne parvient pas à rattraper son retard, et tombe malade. Nouveau changement de régime : sur les conseils du médecin, il est astreint à de longues marches quotidiennes, retiré du lycée et termine son année scolaire avec les cours à domicile d’un certain Monsieur Hess qui, par sa patience, l’aide à combler partiellement ses lacunes. Pour la rentrée suivante, Tristan et Suzanne, préférant ne pas retenter l’expérience malheureuse du lycée, décident que Raymond continuera ses études avec un professeur particulier. Monsieur Hess étant parti en province, en attendant de lui trouver un remplaçant, c’est le frère aîné Jean-Jacques, tout récent bachelier, qui se charge de donner quelques leçons de littérature et de philosophie. Quant aux cours de mathématiques, ils sont confiés à l’oncle Alfred (frère de Suzanne), pittoresque personnage passionné de chiffres et d’abstraction, sans occupation bien définie et qui, en plus de ses leçons, fait bénéficier son neveu d’une amitié complice au cours de longues promenades dans Paris. Mais Raymond, à seize ans, a en tête des projets bien précis. Il a, depuis quelques années, affiché un goût pour le théâtre, auquel l’héritage paternel n’est certainement pas étranger. Il veut désormais s’engager plus avant dans cette voie et annonce sa vocation : c’est décidé, il sera comédien.

LA VOCATION THÉÂTRALE
On peut dire, en exagérant à peine, que Raymond Bernard fit ses premiers pas de comédien à l’âge de douze ans. Tristan, en effet, avait écrit spécialement pour ses trois fils une pièce, Perdu dans l’océan, destinée à être jouée devant la famille et quelques camarades lors d’une matinée enfantine. Son rôle était celui d’un explorateur traversant diverses aventures, Étienne – surnommé Tienette par ses parents – jouait son cuisinier tandis que Jean-Jacques était chargé de tous les autres personnages. « Le drame, déjà cinématographique, se déroulait sur la route de Rouen, nous montrait, au second acte, un navire en marche, et, au troisième acte, une île déserte : le tout aménagé dans un coin du salon », racontera Raymond une dizaine d’années plus tard9. Cet épisode, au-delà de l’anecdote, est une révélation pour lui : le jeu semble le libérer de ses
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Le Journal (20.12.13).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

inhibitions. « Ma surprise avait été grande de n’éprouver nulle timidité, seulement une émotion assez forte mais point du tout paralysante. J’avais, au contraire, eu l’impression que mes forces se trouvaient multipliées, que je portais soudain en moi un entrain et même une bonne humeur jamais ressentie, que mon verbe sonnait soudain haut et juste et qu’enfin je menais tout le jeu sans aucun effort. Je ne fus pas du tout insensible aux compliments qui me furent prodigués ». Quelque temps plus tard, alors qu’il est interne à l’École de l’Ile de France, il peut entretenir son goût du théâtre grâce à son professeur de lettres, Monsieur Montassut, qui aurait lui-même aimé être acteur et permet à Raymond de jouer la comédie avec lui à l’occasion d’une fête de l’école. Tristan, sans décourager ce que son fils considère comme une vocation (« ses protestations furent prononcées pour la forme seulement »10), ne manifeste cependant que peu d’intérêt à ce sujet. Pourtant, en 1907, sentant que sa santé encore fragile lui vaut une certaine bienveillance parentale, le jeune garçon demande à pouvoir suivre – à côté des leçons de Jean-Jacques et de l’oncle Alfred – des cours de théâtre. Tristan demande alors conseil à ses amis comédiens. Lucien Guitry lui recommande une amie avec qui il a souvent joué, Marie Samary11, qui donne désormais des cours de comédie. Firmin Gémier – dont l’épouse, Andrée Mégard, a été l’élève de “Tante Marie”, comme beaucoup la surnomment – confirme l’excellence de ce choix. C’est ainsi qu’à l’automne 1907, Raymond se présente rue d’Aumale, chez Marie Samary et son époux Charles Lenormand, ancien comédien reconverti lui aussi dans l’enseignement de son art. Raymond est rapidement conquis par la gentillesse, la patience, les conseils de Marie Samary qui, comprenant la timidité de l’adolescent, s’ingénie à le mettre en confiance. Il doit particulièrement faire des progrès en gestuelle, ces difficultés s’aggravant du fait que, son professeur estimant qu’il doit jouer les amoureux, il est amené à enlacer ses partenaires, des « vieilles dames de vingt à vingt-deux ans [qui] inspiraient à mes seize ans un respect ému ». S’il a donné sa bénédiction lorsque son fils a exprimé son envie de suivre des cours de théâtre, Tristan continue à n’y voir qu’une distraction passagère, et ne se préoccupe guère de ce qu’il y fait – à tel point que Raymond a l’impression de n’être pas pris au sérieux et de passer à ses yeux pour un oisif. Ce n’est décidément pas de sa famille qu’il doit attendre des encouragements… Heureusement, on croit davantage en lui chez Marie Samary, où on lui propose de répéter Roméo et Juliette sous la direction de Charles Lenormand, autoproclamé spécialiste de Shakespeare. Mais l’interprète de Juliette déçoit les
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Comœdia (17.3.14). Née en 1848, Marie Samary eut une riche carrière au Gymnase, à l'Odéon, au Vaudeville, à l'Ambigu, ainsi qu'à l'étranger (quatre ans en Italie, un an en Russie).

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attentes de Lenormand et, même si celui-ci assure à Raymond qu’il va proposer le rôle à une actrice en vue, le projet tourne court et on n’en parle bientôt plus. Selon un témoignage de son frère Jean-Jacques12, Raymond aurait également travaillé le rôle-titre de L’Aiglon d’Edmond Rostand et celui d’Oswald dans Les Revenants d’Ibsen. En 190913, Marie Samary incite Raymond à se présenter au concours d’admission au Conservatoire – surtout, d’ailleurs, par respect de la tradition et pour le prestige que peut procurer un prix, car elle doute de la qualité de l’enseignement qui y est dispensé. Il sollicite auparavant une audition dans la classe d’un fameux sociétaire de la Comédie Française, mais celui-ci le pousse à travailler des rôles comiques pour avoir une chance d’être reçu, conseil qui lui semble si absurde qu’il préfère renoncer au concours. Marie Samary estime désormais que Raymond est prêt à monter sur une vraie scène et qu’il doit se frotter au public pour parfaire son apprentissage. Peut-être pourra-t-il ensuite faire ses débuts à Paris dans un rôle que lui écrirait Tristan ? De fait, celui-ci en a fait la vague promesse sans montrer toutefois d’empressement à la tenir. En attendant, il utilise sa notoriété et ses contacts pour faire engager Raymond par un théâtre de Bruxelles dans la distribution d’une pièce14 de son beau-frère Pierre Veber, pour un rôle de jeune premier. Dans la troupe qui accueille avec un brin de condescendance ce jeune homme de dix-huit ans, une sympathie particulière l’attire vers un vieux comédien dont les encouragements lui semblent plus francs et judicieux que les pseudo-conseils de ses autres partenaires. Mais le directeur du théâtre, homme coléreux et tonitruant, observant Raymond sur scène lors d’une répétition, le malmène quelque peu, lui reproche le ton et la faiblesse de sa voix et entreprend à son tour de le modeler à sa façon. Il voudra bien, finalement, lui reconnaître quelque progrès, dont il s’attribuera d’ailleurs l’entier mérite : « Voyez-vous, mesdames et messieurs, ce que je suis capable de faire, moi, avec rien ! », se plaira-t-il à clamer en montrant le jeune comédien. De telles observations ne sont guère de nature à mettre le pauvre Raymond en confiance et c’est en tremblant qu’il attend son entrée en scène le soir de la générale. Mais, comme il l’a déjà constaté, son trac s’évanouit dès les premières répliques, il retrouve le plaisir de jouer devant un public attentif et goûte l’ivresse des applaudissements. La presse du lendemain évoque à son sujet des « dons qui ne demandent qu’à s’affirmer »15… Après quelques représentations – et une nouvelle engueulade du patron qui ne supporte pas de le voir écouter d’autres
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Gil Blas (26.12.13). Date incertaine, basée sur le fait que Raymond Bernard dit dans ses mémoires qu'il « allait avoir dix-huit ans ». 14 Je n’ai pu trouver les références de cette pièce. 15 Échos de naguère.

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

conseils que les siens – est annoncée la prochaine pièce que doit monter le théâtre. Persuadé qu’on va lui confier le rôle principal, et que personne d’ailleurs ne pourrait le tenir avec plus de vérité, Raymond achète le texte, le répète… et apprend finalement qu’il est distribué dans un rôle minuscule. Les doutes le reprennent : on ne croit pas en lui, le peu d’engouement de son entourage pour sa vocation est prolongé par le manque d’intérêt du directeur… Découragé, il préfère renoncer au nouveau spectacle plutôt que d’accepter cette humiliation et l’épisode bruxellois s’achève dans les éclats de voix du patron du théâtre qui, furieux qu’un tel freluquet se permette de refuser un rôle, lui rappelle que seul le nom de son père l’a fait accepter dans sa troupe, et lui prédit un avenir insignifiant… De retour à Paris, Raymond est consolé par Marie Samary qui comprend, mieux que personne, ses enthousiasmes et ses désillusions. Son goût du théâtre ne faiblit pas et il peut, au moins, l’assouvir en tant que spectateur. Il assiste ainsi à l’un des événements du moment : la création de Chantecler d’Edmond Rostand au Théâtre de la Porte Saint-Martin, le 6 février 1910. Grâce à leur père, Raymond et Étienne ont la chance d’obtenir une place pour cette prestigieuse soirée où se presse le Tout-Paris théâtral et politique et qui marquera la mémoire des spectateurs présents ce soir-là. « Quel souvenir m’a laissé la première représentation de ce chef-d’œuvre d’une si exceptionnelle audace ! », notera Raymond. C’est dans ce même théâtre que, deux ans plus tard, une nouvelle chance de s’affirmer se présente, grâce à Marie Samary : celle-ci envisage en effet d’y organiser, avec son fils, Charles Esquier, une série de matinées consacrées à Alfred de Musset afin de faire redécouvrir quelques-unes de ses pièces les moins jouées, et elle lui réserve le rôle romantique de Fortunio dans Le Chandelier. Fou de joie, Raymond se sent rempli de fierté, d’autant plus qu’il doit y donner la réplique à une actrice de renom, Andrée Mégard. Née, selon les sources, en 1866 ou 1869, recalée au concours du Conservatoire en 1889, celleci avait été, comme Raymond, élève de Marie Samary (avec laquelle elle était restée très amie), avant de rencontrer Firmin Gémier, qu’elle épousa en 1903. Partenaire de Lucien Guitry, de Réjane, de Suzanne Desprès, avant de lier sa carrière à celle de Gémier, Andrée Mégard est alors une vedette, « très belle et très imposante avec son port altier et sa haute couronne de cheveux d’or » aux yeux du jeune homme, quelque peu intimidé. Mais dès la première répétition, elle le met à l’aise, révélant la bienveillance dissimulée derrière cette apparence. La première représentation, le 17 février 1912 à 15 h, est l’occasion pour Raymond16 de ressentir à nouveau les fortes émotions de la scène, la communion avec le public. Il se rend compte d’ailleurs que l’angoisse qui l’étreint à son arrivée sur scène, en faisant écho au trouble que doit ressentir son
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Crédité alors sous le nom "Raymond Tristan Bernard fils" !

Entrée en scène (1891-1916)

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personnage, enrichit son jeu. L’intensité est telle que, dans la scène où Fortunio déclame des couplets à l’élue de son cœur, Raymond sent de vraies larmes couler sur ses joues, ce qui lui vaut des applaudissements nourris. Les deux représentations prévues sont rallongées d’une troisième matinée17 et si, selon son propre aveu, son émotion deviendra « un peu plus artificielle », Raymond remporte chaque fois son petit succès. Dans le compte-rendu qu’il rédige pour Comœdia18, le critique Jules Delini précise que le débutant « fit preuve d’une grande sensibilité, son jeu fut assuré, et sa composition du rôle de Fortunio fait bien augurer de l’avenir de ce jeune et très adroit comédien. » Dans le même journal19, un certain Emery – tellement acquis à la cause de Raymond qu’on peut se demander si ce pseudonyme ne cache pas un membre de son entourage – le félicite de n’avoir « pas gâté comme le firent tant d’autres ce duvet immaculé d’aurore, de printemps, de jeunesse que donna l’auteur du Chandelier [à Fortunio]. Il a rendu avec un charme précieux les timidités, les espoirs, les adorations et les désespérances qui accompagnent l’éveil de l’amour (…). Raymond Bernard a joué comme doivent jouer, comme jouent tous les grands artistes. » D’ailleurs, affirme-t-il, les spectateurs « ont applaudi et rappelé cinq fois de suite le jeune comédien. » Et, dans Le Figaro20, Robert de Flers parle à son sujet d’un « début très intéressant » : « la voix est charmante, chaleureuse, le jeu fort sobre et très simple. » Mais, après l’ivresse de ces quelques jours, Raymond revient sur terre : trois représentations, et en matinée, seront vite oubliées. Il veut maintenant jouer “en professionnel” devant le public parisien, dans un spectacle régulier, et il attend, par la même occasion, une véritable reconnaissance paternelle. Tristan a certes montré un intérêt croissant pour la carrière de son fils mais ne semble toujours pas décidé à lui écrire le rôle promis depuis longtemps, à tel point que Raymond, qui estime avoir pourtant fait ses preuves, vit cette négligence comme une injustice. Son attente va durer encore de longs mois…

JEANNE DORÉ
Tristan a, en fait, une idée de rôle pour son fils : rien moins que le Hamlet de Shakespeare, dont il veut écrire une adaptation qui lui serait destinée. Mais ce projet cède bientôt la place à un autre : Sarah Bernhardt lui ayant, semble-t-il, demandé de lui composer une pièce, Tristan en trouve le sujet dans l'une de ses nouvelles, La dernière visite, publiée en 1905 dans le recueil Amants et
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Les trois représentations eurent lieu les 17 et 24 février (à 15 h) et le 30 mars (à 14 h 45). Comœdia (18.2.12). 19 Comœdia (26.2.12). 20 Le Figaro (19.2.12).

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Voleurs. L'héroïne en est une couturière veuve, Mme Léon, dont le fils devient assassin par amour pour sa maîtresse, une femme mariée. Le fils est condamné à mort et, la veille de son exécution, sa mère parvient à lui rendre visite grâce à la complicité d'un gardien. Le jeune homme croit que c'est sa maîtresse qui a voulu l'approcher une dernière fois et sa mère, restant dans l'ombre, préfère ne pas le détromper. Tristan voit là l'opportunité d'offrir à Sarah un nouveau type de rôle, celui d'une femme humble d'aujourd'hui, de rang social modeste. Pour lui-même, ce serait l'occasion d'écrire, pour la première fois, une pièce dramatique, et de tenir sa promesse à Raymond en lui confiant, pour ses véritables débuts théâtraux, le rôle du fils assassin21. Sarah, sur simple lecture de la nouvelle, approuve l'idée dans son ensemble, y compris l'engagement de Raymond, « soit, racontera-t-il, qu'elle ait entendu parler avec faveur de mes premiers essais, soit, hélas ! tout simplement pour faire plaisir à son nouvel auteur. » Lorsque Tristan annonce la nouvelle à son fils, c'est pour celui-ci un fameux choc : reine du théâtre à la renommée mondiale, Sarah Bernhardt, alors âgée de soixante-neuf ans, est pour Raymond « une sorte de déesse descendue d'un vitrail, un être immatériel nimbé d'un mystère et d'un charme quasi surhumain. » Ainsi, la joie d'avoir enfin un rôle qui, estimait-il, lui était dû par son père, se double de celle – un peu inquiétante – de donner la réplique à une des plus grandes actrices de l'histoire du théâtre. Au mois de juin 1913, Raymond est chargé par Tristan d'aller lire à la fameuse tragédienne les trois premiers actes, qu'il a, avec sa facilité coutumière, écrits plus ou moins au dernier moment. La trame de la nouvelle est conservée mais son héroïne, devenue papetière, est rebaptisée Jeanne Doré, donnant son titre à la pièce. Sarah, qui revient d'une tournée aux États-Unis, séjourne alors dans sa propriété de Belle-Ile-en-Mer et, dans le train de nuit qui l'emmène en Bretagne, Raymond sent renaître ses complexes : ne va-t-il pas bafouiller devant elle ? Que va-t-elle penser de sa voix, de son physique ? Sur place, la maîtresse des lieux lui apparaît « stupéfiante de charme, de prestige et de naturel ». Oubliant ses angoisses, il commence la lecture du manuscrit et conquiert si bien son auditrice que celle-ci affiche, paraît-il, à la fin du premier acte, un « visage bouleversé, étincelant de larmes » et, les trois actes terminés, juge cela admirable, ce qu'elle s'empresse de confirmer à Tristan par télégramme. La pièce n'est toujours pas achevée – elle comptera finalement cinq actes et sept tableaux – et, une fois encore, il en termine l'écriture juste à temps pour la date, fixée par Sarah, de la lecture du texte aux artistes dans son théâtre de la place du Châtelet. L'apparente légèreté avec laquelle Tristan se met au travail, et
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Une caricature publiée dans Le Figaro du 17.12.13 montrera Tristan guillotinant son fils !

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l'aisance avec laquelle il l'achève, ne sauraient d'ailleurs être prises pour de la désinvolture : Raymond expliquera que les pièces de son père étaient l'aboutissement d'un long travail intérieur, d'un mûrissement de son sujet, enrichi des idées et des observations engrangées par une prodigieuse mémoire. Quoi qu'il en soit, Jeanne Doré maintenant prête, Sarah en distribue les rôles. Raymond, incapable comme souvent de jouir pleinement du moment, se demande s'il ne va pas être l'objet de jalousies de la part du reste de la troupe, ayant le rôle le plus important juste après celui de la "patronne", lui le débutant… et fils de l'auteur. Mais, apparemment, aucun sentiment de cet ordre ne se manifestera. Les répétitions commencent (vraisemblablement fin octobre), sous la houlette de Maurice Bernhardt, le fils de Sarah et directeur de son théâtre – non sans prendre régulièrement l'avis de celle-ci. Les méthodes qu'emploie Sarah pour conseiller son jeune partenaire (le juger avec indulgence, le guider avec précision tout en laissant s'exprimer ses qualités propres) constituent pour lui une aide précieuse et, véritablement, une leçon, dont il s'inspirera par la suite lorsqu'il dirigera des acteurs de cinéma. Il acquiert le sentiment qu'il est finalement « très facile de donner la réplique à Sarah Bernhardt », tant elle communique de ferveur et de justesse à ceux qui l'entourent. Elle-même semble entrer dans son rôle comme on entre en transe et parvient à tailler Jeanne Doré à la mesure de sa propre légende : « parce qu'elle avait le don du sublime et ne savait s'en départir, notera Raymond, elle grandit le personnage de cette infortunée maman, elle l'éleva jusqu'à montrer, sous le simple voile noir qui fut sa seule parure, le visage pathétique et surhumain de la Mater Dolorosa. » Le soir de la générale, le 15 décembre 1913, lorsque Sarah paraît sur scène, le public, composé essentiellement d'amis et de critiques, marque un temps d'hésitation avant de reconnaître la tragédienne dans cette simple silhouette noire et de lui accorder l'ovation réservée aux idoles : « C'est comme un respect religieux qui plane sur la foule… C'est une apothéose instinctive et spontanée », commente un journaliste22. La plupart des spectateurs seront séduits et touchés par la pièce et, à la fin de la représentation, Raymond, ému lui aussi, vient sur le devant de la scène et, modifiant la forme de l'annonce traditionnelle, déclare : « La pièce qui a eu l'honneur d'être jouée par Madame Sarah Bernhardt est de Monsieur Tristan Bernard. » L'accueil critique est très majoritairement favorable : on estime que Tristan Bernard a su échapper aux conventions propres à ce type de sujet, sauvant ainsi sa pièce des excès du mélodrame, lui conférant au contraire une sobriété, une concision, un réalisme bienvenus – même s'ils déroutent certains. On souligne la présence de détails de la vie quotidienne, de conversations insignifiantes, le
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G. Davin de Champclos dans Comœdia (16.12.13).

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passage d'anonymes, « opposition entre la vie indifférente et la tragédie intérieure », comme le note Louis Schneider23. C'est un triomphe pour Sarah Bernhardt qui, pour Guy Launay24, « n'a jamais prouvé plus pleinement qu'en ce drame familier son génie de tragédienne. » « Il semble même, ajoute Charles Martel25, que son jeu et sa déclamation se soient épurés pour arriver au sublime de l'art. » Et Raymond dans tout cela ? Si lui-même a l'impression d'en avoir fait « un peu trop », Tristan a du mal à cacher son émotion dans les couloirs du théâtre à l'issue de la générale : « Hein ! Il a bien marché, l'enfant ! Quel naturel ! Quelle sincérité ! C'est qu'il est intelligent ! »26 Cela n'empêchera pas quelques comptes-rendus assassins, comme celui de Gabriel Reuillard27 : « M. Raymond Bernard est un grand garçon dégingandé (…) qui serait plus digne d'un théâtre de quartier que d'un grand théâtre. Il n'a pas de mesure. Il joue faux et en dehors. Il s'agite à la manière des acteurs de mélodrame. » Et le verdict exprimé par le correspondant du journal bruxellois L'Éventail28 est un couperet : « M. Raymond Bernard possède un nez long, un cou long, seule la voix est courte, oh ! courte, comme je ne saurais le dire. (…) Pour son avenir, M. Raymond Bernard fera mieux d'entreprendre une autre carrière que celle d'acteur. » Toutefois, de telles condamnations sont très minoritaires, et beaucoup préfèrent faire « crédit à la jeunesse de M. Raymond Bernard qui a de la fougue et du tempérament »29 et attendre « que son métier se soit fortifié », notant qu'il a « d'indéniables qualités de sincérité et d'ardeur, et un visible désir de jouer simplement. »30 On lui reconnaît « une conviction acharnée »31, « une sensibilité, une sincérité, une passion traduites par le ton le plus juste »32, un « jeu vibrant et passionné [qui] fait à merveille ressortir ce rôle »33. L'enthousiaste Emery34 en fait même « déjà un très grand comédien (…). Après ces deux débuts, dans Fortunio et dans Jacques Doré, on peut affirmer que
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Comœdia (16.12.13). Parmi les rares opposants, on peut citer Paul Souday qui, dans L'Éclair (17.12.13), parle d'un « mélodrame-express, sans prétentions transcendantes et n'ayant pour objectif essentiel que de fournir un rôle à Mme Sarah Bernhardt » et surtout Léone Beaujeu, de L'Action française (21.12.13), qui y voit « un drame extrêmement radical-socialiste dirigé contre la peine de mort » et « des lieux communs contre la justice et la société. » 24 Le Matin (16.12.13). 25 L'Aurore (17.12.13). 26 Propos rapportés par G. Davin de Champclos dans Comœdia (16.12.13). 27 Les Hommes du Jour (27.12.13). 28 L'Éventail (21.12.13). 29 Guy de Teramond, La Presse (17.12.13). 30 Jean Manégat, Paris-Journal (17.12.13). 31 André Leroy, L'Intransigeant (17.12.13). 32 Édouard Sarradin, Le Journal des Débats (17.12.13). 33 La Cité (16.12.13). 34 Journal de la Beauté (20.1.14).

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Raymond Bernard est le premier de nos jeunes comédiens en vue : aucun autre, parmi ceux que l'on appelle les jeunes (…) n'interpréterait ces deux rôles avec ce caractère de vie sincère et vibrante, d'exactitude psychologique, de réalisme idéalisé. » En somme, Sarah, Tristan et Raymond ont toutes les raisons de se réjouir de cette pièce que, jouant sur leur homonymie, on surnommera bientôt, paraît-il, « le succès des Trois-Bernard »35. En février 1914, un petit événement agite la troupe du théâtre SarahBernhardt ; la patronne, malgré la réticence de quelques officiels, est décorée de la Légion d'Honneur, fait encore très rare pour une comédienne. Le 27, cette nomination est fêtée dans la salle de conférence de l'Université des Annales. En présence du président de la République, Raymond Poincaré, des artistes (Mounet-Sully, De Max, Cécile Sorel, Marguerite Moreno…) viennent déposer aux pieds de l'illustre Sarah les hommages écrits par quelques poètes, chacun s'étant inspiré d'un de ses grands rôles. Invité à fournir quelques vers pour l'occasion, Tristan (qui, grippé, ne pourra assister à la cérémonie) a composé un "Salut d'un rimeur de fortune à une paradoxale Marchande de Journaux" – allusion, bien sûr, à Jeanne Doré. Le comédien chargé de l'interpréter est, naturellement, Raymond, qui se taille un petit succès – à la fois, dira-t-il, car « ma jeunesse et ma timidité me valaient plutôt un préjugé favorable », mais aussi car la fantaisie de Tristan tranche agréablement sur le lyrisme des textes précédemment entendus. Jeanne Doré reste à l'affiche à Paris jusqu'au 14 mars 1914, est reprise le mois suivant pour une nouvelle série de représentations du 22 avril au 1er mai, et part à la mi-mai pour une tournée en France et en Belgique (avec, en alternance, La Dame aux Camélias, increvable succès de Sarah, et Phèdre). Amiens, Roubaix, Lille, Bruxelles, Anvers, Liège en sont quelques-unes des étapes. Mais, dès les répétitions précédant la tournée, il devient évident que Sarah Bernhardt souffre du genou plus qu'à l'ordinaire. Ses difficultés pour marcher ne sont pas nouvelles : elle s'était blessée en 1905 en chutant alors qu'elle jouait La Tosca de Victorien Sardou à Rio de Janeiro36. Mais le problème devient préoccupant : son docteur accompagne la tournée, elle doit jouer en s'agrippant aux meubles, à ses partenaires ou à la rampe dont on a dû munir le décor, seules
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Signalé par Jean Veber dans L'Image (13.2.33). Au lieu de se faire soigner à Rio, elle préféra s'embarquer pour les États-Unis, où elle devait jouer à New York. N'ayant pas été soignée à temps, elle souffrait, depuis, de cette blessure. Cette version est celle couramment admise mais Raymond Bernard, dans ses mémoires, note que sa blessure daterait d'une représentation de Jeanne d'Arc à la Porte Saint-Martin, où elle serait tombée à genoux avec trop de violence…

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des piqûres de morphine lui permettent d'achever certaines représentations. La douleur (qui, dit-on, ajoute encore à l'intensité de son jeu) est bientôt insupportable et, le 25 mai, sur la scène du théâtre de Liège, Sarah va au bout de ses forces et annule la représentation de La Dame aux Camélias prévue le lendemain. Elle se rend à Charleroi où elle doit jouer le 27 mais, en étant incapable, elle interrompt la tournée et rentre à Paris. Les journaux se veulent rassurants, parlant d'une « entorse sans gravité », Maurice Bernhardt évoque même l'éventualité d'une reprise de la tournée après un repos à Belle-Ile. Ce ne sera pas le cas, et c'est donc à Liège que le rideau sera tombé pour la dernière fois sur le « succès des Trois-Bernard »… et, sans qu'il le sache, sur la carrière d'acteur de Raymond – tout au moins sur les planches. Quelques mois plus tard, le 22 février 1915, Sarah Bernhardt sera amputée de la jambe droite. L'expérience restera pour Raymond l’une des plus marquantes de sa vie. Il suffit pour s'en convaincre de constater que dans ses mémoires (où, il est vrai, il s'attarde essentiellement sur ses années de jeunesse), il ne consacrera pas moins d'une centaine de pages à Sarah Bernhardt et Jeanne Doré. Et, toute sa vie, il conservera la photo offerte par la comédienne avec cette dédicace : « À Raymond Bernard qui fut le fils aimé et criminel de Jeanne Doré ». À vingt-deux ans, Raymond Bernard, selon toute vraisemblance, envisage l'avenir sous un jour radieux. Fier de ses débuts au théâtre, fort de la reconnaissance de son père, libéré d'un certain nombre de doutes, il n'a jamais été aussi confiant. « Je ne croyais pas en ma jeunesse mais en ma volonté et mon étoile », écrira-t-il plus tard en évoquant « ces jours lumineux de foi enivrante et puérile », goûtant « l'allégresse de ne plus me sentir oppressé par le poids d'un cœur d'enfant, dont je n'étais pas encore bien sûr que toutes les blessures fussent irrémédiablement cicatrisées. » Que va-t-il faire dans l'immédiat ? Le projet Hamlet, version Tristan Bernard, n'est peut-être pas abandonné. Début 1914, Raymond a expliqué à un journaliste37 que son père en avait commencé l'écriture, cherchant à dépouiller le héros shakespearien « de toute la complexité et de toute la philosophie qui l'obscurcissent un peu. » Du reste, si ce n'est pas Hamlet, ce sera autre chose : il a fait promettre à son père de lui écrire des pièces dramatiques, avec de grands rôles pour lui. Une autre perspective, moins réjouissante, est celle du service militaire, pour lequel il a déjà sollicité plusieurs sursis d'incorporation38. Celui qu'on vient de
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Pierre Humble, pour Comœdia (7.1.14). Deux documents de la Préfecture de la Seine, correspondant à des sursis d'incorporation, figurent dans les archives du fonds Raymond Bernard (SACD). L'un, daté du 31 août 1912, accorde un sursis jusqu'au 30 septembre 1913. L'autre, daté du 20 juin 1914, l'accorde jusqu'au 30 septembre

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lui accorder, le 20 juin 1914, est valable jusqu'au 30 septembre 1915. Il a donc encore du temps devant lui. Du moins le croit-il. En ce mois de juillet 1914, les menaces de guerre se précisent mais, si Tristan s'en inquiète, ni Suzanne ni Raymond ne veulent y croire. Pourtant, l'assassinat de Jaurès, le 31 juillet, sonne le glas de leurs espoirs, car seuls les socialistes, pensent-ils, pouvaient encore sauver la paix. Ce jour-là, Raymond, pour la seule fois de sa vie, voit pleurer son père. Le 1er août, la mobilisation générale est ordonnée. Les trois frères sont appelés : Jean-Jacques doit partir le deuxième jour, Raymond et Étienne, n'ayant pas encore effectué leur service militaire, sont mobilisés le dixième jour pour faire leurs classes. Jean-Jacques a déjà fondé une famille : il a épousé en 1911 Georgette Fray et un premier fils, François-René, est né en 1913. Georgette attend d'ailleurs un deuxième enfant : Nicolas naîtra le 24 novembre 1914. C'est apparemment le 3 août, le jour où l'Allemagne déclare la guerre à la France, que Jean-Jacques rejoint son unité à Langres, dans la Haute-Marne, affichant – peut-être pour rassurer ses proches – un bel optimisme. Tristan fait le trajet avec lui, occasion d'exprimer sa tendresse, souvent cachée derrière un masque de pudeur. Quelques jours plus tard, la scène se reproduit avec le départ de ses deux autres fils. Raymond, qui doit se rendre à un dépôt de Troyes (il est affecté au 37ème Régiment d'Infanterie), conservera le souvenir fort de cet instant : « À voir Tristan tel qu'il se montrait à moi pour la première fois, j'éprouvais une qualité d'émotion dont je craignais fort de rompre le charme. » Quant à Étienne, étudiant en médecine, il rejoint le centre de recrutement du Quai de la Rapée, pour être affecté ensuite dans le service de santé. Des trois frères, cependant, seul Jean-Jacques connaîtra réellement les combats au front. Raymond, en effet, souffre à nouveau de problèmes pulmonaires et voit rapidement sa santé faiblir. Tâchons de reconstituer sa « non-guerre ». Il effectue, en août, son mois d'instruction, censé, en cette période, transformer en soldats les jeunes gens n'ayant pas fait leur service militaire. À la fin du mois, le médecin major chargé de la visite médicale estime que Raymond doit être réformé. Si l'on en croit ses mémoires, il aurait « éclaté en sanglots » à cette perspective – honte d'être éloigné des combats où son frère aîné risque sa vie ? retour de ses complexes d'enfant ? patriotisme sentimental ? Un jeune major lui aurait fait alors obtenir une permission pour éviter le prochain conseil de réforme, dans l'espoir d'une guérison et donc d'une incorporation au conseil suivant. De fait, le 1er septembre, une permission de trente jours lui est accordée à titre de convalescence. Bien que très faible, il ne peut rester à Troyes, le dépôt
1915. On peut supposer qu'un premier sursis lui avait été accordé en 1911 pour 1912 (puisqu'il était de la classe 1911), et, de toute évidence, de 1913 pour 1914.

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étant évacué devant l'avancée allemande dans l'Aube. Sa permission39 précise qu'il doit se rendre à Hendaye, dans les Basses Pyrénées (aujourd'hui Pyrénées Atlantiques). Prenant un des derniers trains pour Paris, il a le temps de passer quelques heures rue Édouard-Detaille et de revoir ses parents avant de partir pour le Sud-Ouest40. Deux nouvelles visites, à l'Hôpital Militaire de Bayonne, le 22 septembre puis le 16 octobre, lui valent chacune des prolongations de convalescence et, le 26 octobre, le médecin major Garat décide de le faire admettre dans cet hôpital, où il entrera le surlendemain. Combien de temps reste-t-il hospitalisé ? On ne le sait précisément41, mais il se souviendra y avoir été « longuement traité avec une grande sollicitude ». Le médecin major pense même à l'envoyer à Cambo, dans la villa qu'Edmond Rostand a convertie en maison de repos pour militaires, ce que Raymond refuse, craignant que ce séjour chez un confrère de Tristan ne le fasse passer pour un planqué. Toujours est-il qu'un conseil de révision finit par le réformer (vraisemblablement en juin 191542) et le rendre à la vie civile. C'est à ce moment-là qu’il revoit Sarah Bernhardt, installée à Andernos, dans le bassin d'Arcachon, depuis le début de la guerre. Se remettant de son amputation, elle envisage déjà des tournées sur le front et en Amérique – et, pourquoi pas, une rentrée à Paris. Apprenant que Raymond est à Bayonne, elle le convie à venir la voir. Il sera, une nouvelle fois, étonné par la force de caractère de la comédienne qui, tout en s'entraînant à utiliser une jambe artificielle qu'elle supporte mal, cherche à faire oublier son infirmité et consacre ses loisirs à la peinture. Faute de remonter tout de suite sur scène, elle a bientôt un autre projet. La proposition vient d'une compagnie cinématographique, la Transatlantic, et elle la transmet à son tour à Raymond : il s'agit de tourner un film tiré de Jeanne Doré.
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Document figurant dans le fonds Raymond Bernard (SACD), signé à Troyes le 1er septembre 1914 par le chef de bataillon du 37ème Régiment d'Infanterie. 40 Un tampon de la Commission militaire de la gare Bordeaux-Saint-Jean sur sa permission nous informe qu'il passe par Bordeaux le 4 septembre. 41 Un document du 19 novembre indique qu'à cette date il est toujours à l'hôpital de Bayonne. 42 Une convocation l'invitant à se présenter le 11 juin 1915 devant un conseil de révision à Bayonne permet d'avancer cette date. Toutefois, est-ce le conseil qui le réforma définitivement ? On notera qu'à cette date, il a une adresse à Bayonne, ce qui suppose qu'il n'était plus hospitalisé.

II – L’APPRENTISSAGE DU CINÉMA (1916-1923)
PREMIERS CONTACTS AVEC LE CINÉMA
Si, en 1915, Sarah Bernhardt a déjà plusieurs films à son actif (notamment La Dame aux Camélias et Elisabeth, reine d'Angleterre), Raymond, lui, est perplexe lorsque la tragédienne lui demande de jouer dans celui tiré de Jeanne Doré : « J'ignorais tout du cinéma », avouera-t-il un peu plus tard1. « Je n'étais pas entré plus de trois ou quatre fois dans une salle de projection et je m'y étais toujours ennuyé. C'est très amusant, le cinéma, me dit Sarah Bernhardt avec feu, vous verrez ! » Aussitôt dit, aussitôt fait : deux mois plus tard, Sarah revient à Paris et, « en quinze jours », se souviendra Raymond, le film, d'une longueur de 1600 mètres (5 bobines, soit une durée de projection d'une heure environ) est mis en boîte. Coproduit par les compagnies Éclipse et Transatlantic, le film est réalisé par Louis Mercanton (alors directeur artistique de l'Éclipse) en collaboration avec René Hervil, récemment démobilisé. Jeanne Costa y reprend le rôle de Fanny, qu'elle avait tenu sur scène, et Jean Marié de l'Isle crée celui de Robert Doré, l'époux de Jeanne, dans un prologue absent de la pièce et se déroulant douze ans avant l'action principale. La mise en scène est organisée de façon à s'adapter au handicap de Sarah : elle sera la plupart du temps immobile (assise, appuyée à la barre du tribunal…) et, lorsque son personnage doit se déplacer, le plan sera coupé au moment où elle s'apprête à marcher, un contrechamp sera alors inséré au montage et le plan suivant la montrera arrivée à destination. « Ce furent, dira Raymond2, des journées amusantes. Sarah se prodiguait avec entrain, sa gaieté et sa foi coutumière. Lorsqu'en répétant, elle pleurait de vraies larmes, j'ai autant de chagrin qu'au théâtre, me disait-elle, ravie. Pour moi, dans ce travail, tout était nouveau et surprenant. » Curieusement, lors de la création de la pièce, plusieurs chroniqueurs de théâtre avaient en quelque sorte pressenti la possibilité d'une adaptation au cinéma : « Quel beau film, par exemple, à faire avec ce drame ! », écrivait ainsi

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Le Film n° 146-147 (7.1.19). Le Film n° 146-147 (7.1.19).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

Guy de Teramond3. « Tout y est, la mise en scène, l'émotion, la rapidité dans la succession des tableaux ; jusqu'à l'absence de tout ce qui est intrinsèquement en dehors de la formule cinématographique. Car on pourrait presque en supprimer les paroles ; les faits parlent d'eux-mêmes. » Certains, du reste, y voyaient un défaut : « Tout cela n'est qu'un scénario, une succession de scènes de cinéma », notait avec condescendance un journaliste bruxellois4. La projection du film achevé est pour Raymond une épreuve pénible et décevante : « Je vis un drame qui rappelait vaguement celui que j'avais créé à la scène. L'interprète de Jeanne Doré ressemblait parfois à Sarah Bernhardt. Il y avait aussi un grand jeune homme qui était absolument insupportable, il gesticulait sans arrêt et ne cessait de faire d'abominables grimaces. Il me ressemblait, par instant, au point que je partis vexé. Je venais de prendre ma première leçon de ciné. »5 Le film était-il, dans l'esprit de ses promoteurs, conçu prioritairement pour être exporté aux États-Unis, où Sarah était très populaire, pour combler l'attente d'une nouvelle – et encore hypothétique – tournée ? Toujours est-il que le public américain pourra le voir très rapidement, et bien avant la France. Distribué par la Universal, le film est présenté en projection privée dans les locaux newyorkais de la compagnie le 20 octobre 1915 et sort, vraisemblablement, fin 1915 ou début 1916. Pour le New York Times6, « même si elle apparaît peut-être un peu plus vieille dans le film que lors de sa dernière venue ici, [Sarah Bernhardt] est toujours la même magnifique artiste. Son grand charme et la merveilleuse expression de son visage font toujours de l'effet. » En France, personne ne semble se presser pour l'éditer. L'Agence Générale Cinématographique, qui en a acquis les droits de distribution, envisage de l'inclure dans sa saison 1917-19187 et, de février à avril 1918, annonce à plusieurs reprises sa sortie prochaine, avant d'abandonner le projet. Ce n'est qu'à la mort de Sarah (le 26 mars 1923), que la compagnie exhume le film, qu'elle présente comme le « dernier film inédit » joué par la tragédienne (ce qui est mensonger puisqu'elle vient de tourner La Voyante de Léon Abrams), misant sur l'émotion générale pour tirer quelque bénéfice de cette pellicule dont, visiblement, on ne savait que faire. L'opération s'avère rentable : le film sort le 6

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La Presse (17.12.13). L'Éventail [Bruxelles] (21.12.13). 5 Le Film n° 146-147 (7.1.19). 6 The New York Times (21.10.15). 7 Signalé par exemple dans une publicité parue dans Le Film du 5.11.17.

L’apprentissage du cinéma (1916-1923)

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avril8 (sans présentation pour la presse) et, deux semaines plus tard, Comœdia9 rapporte que les salles (du circuit Fournier) qui le projettent « viennent de réaliser (…) de superbes recettes. »
L'accueil critique, lui, est calamiteux. En dehors d'articles émus invitant à venir revoir la grande actrice disparue « vivre sur nos écrans »10, mais sans rendre compte réellement du film (que les auteurs de ces articles n'ont, le plus souvent, pas encore vu), un certain nombre de journalistes expriment leur dégoût face à ce que Ricciotto Canudo11 appelle « l'exploitation de l'actualité funèbre ». D'une part, explique-t-il, « Sarah Bernhardt était le contraire d'une actrice de cinéma », d'autre part, le film est caractérisé par « la laideur photographique, la pauvreté de la mise en page cinématique (...) et la trop visible inexpérience de l'écraniste. » Fait extraordinaire, André Tinchant, dans Cinémagazine12, présente même ses excuses à ses lecteurs pour avoir pu les inciter à aller voir, avant d'avoir assisté lui-même à sa projection, « ce mauvais film qui semble dater des premiers âges du cinématographe ». « Le mieux que l'on puisse faire pour ce film, conclut Gaston Tournier13, est de n'en point parler. » Étrangement, c'est sous la plume de l'exigeant Louis Delluc14 que l'on trouve des arguments de défense : « Le drame était ingénieux, sobre, triste, et le film fut une des meilleures productions françaises de l'époque. Le plus curieux est que Sarah (…) [put donner à son rôle], elle qui n'était pas liée au cinéma pourtant, plus d'âme et de vie lyrique qu'à la scène. »

Il semble que, dans les années vingt, proposition sera faite à Raymond Bernard de tirer – en collaboration avec Henri Diamant-Berger – un nouveau film de La dernière visite, la nouvelle de Tristan ayant inspiré Jeanne Doré : un document dactylographié, non daté ni signé et figurant dans ses archives15 montre un projet de contrat avec la Rapid-Film, société dirigée par Bernard Natan, prévoyant la mise au point et la réalisation « pour le compte de RapidFilm ou de toute société créée ou reprise par Rapid-Film » d'une adaptation de La dernière visite – ou, le cas échéant, d'une autre nouvelle du recueil Amants et Voleurs, voire même de « tout autre sujet approuvé par Rapid-Film »… L'idée a-t-elle été sérieusement envisagée ? Nous n'en avons pas trouvé d'autre trace et Raymond, s'il travaillera plus tard avec Bernard Natan lors de sa période Pathé-Natan, n'a pas tourné pour le compte de la Rapid-Film. Un remake de
8

Le même jour, d'ailleurs, que Le Costaud des Épinettes de Raymond Bernard, et dans certaines mêmes salles. 9 Comœdia (20.4.23). 10 Boysivon, L'Intransigeant (7.4.23). 11 Paris-Midi (13.4.23). 12 Cinémagazine (20.4.23). 13 L'Écho de Paris (13.4.23). 14 Bonsoir (10.4.23) (repris dans Écrits cinématographiques II, Cinémathèque Française, 1986). 15 Fonds Raymond Bernard, bibliothèque de la SACD.

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

Jeanne Doré, toutefois, sera réalisé en Italie en 1938, pour la Scalera Film, par Mario Bonnard. Revenons en 1915, alors que la carrière de Raymond s'éloigne de celle de Sarah Bernhardt. Tandis que celle-ci, malgré son handicap, remonte sur scène et repart à travers le monde, Raymond, lui, aborde un nouveau tournant. L'ambition théâtrale qui le tenaillait avant la guerre s'efface : « Lentement s'est estompé, pour moi, le violent attrait du métier d'acteur. J'ai peu à peu perdu cette vocation où souvent se mêlent plus ou moins consciemment – en dépit parfois d'un important complexe de timidité – le goût de paraître et le besoin de se fixer, de se désincarner en prêtant son être à une fiction. Le feu de la rampe me sembla bientôt clignotant. Le charme était rompu (…). Le temps avait passé. »16 En 1916 est présenté en France Forfaiture (The Cheat) de Cecil B. De Mille. « Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, ce film fut une révélation », expliquera Raymond17. « Une source d'émotions nouvelles allait donner naissance à un art nouveau. Cet étonnant moyen d'expression qu'est le cinéma allait amener la création d'une dramaturgie, dont les diverses formules nous apparaissaient encore confuses, mais dont l'importance nous semblait déjà devoir être immense. » Mais son intérêt naissant pour le cinéma va se développer avant tout à travers celui de Tristan qui, toujours curieux de tout, accepte de se lancer dans l'écriture de films. Peut-être celui-ci y voit-il l'occasion de tromper le chagrin que lui cause l'état du monde : Raymond, évoquant cette période, se souviendra que la guerre « blessait [son] père dans sa qualité d'homme ; il se refusait à admettre cette faillite de la raison. Il était obsédé, désespéré par Le Drame (…). En fait il n'écrivit ni pièce de théâtre, ni roman durant la durée des hostilités. » Sa tristesse est encore accrue par la mort de son père, Myrthil, le 16 janvier 1916. La proposition faite à Tristan d'écrire pour le cinéma vient de Léon Gaumont, par l'intermédiaire, semble-t-il, de Jacques Feyder. Celui-ci, metteur en scène débutant, est employé chez Gaumont où, après avoir été l'assistant de Gaston Ravel, il a eu l'opportunité de réaliser des films lui-même à partir de février 1916 : ses comédies Têtes de femmes, femmes de tête, Le pied qui étreint, Le Bluff, Un Conseil d'ami ont, depuis, donné toute satisfaction à Léon Gaumont. Tristan, à qui il demande alors d'écrire une série de petits films
16

Les citations de Raymond Bernard non référencées par une note de bas de page de ce chapitre sont extraites de ses mémoires, Échos de naguère. 17 Le Film n° 146-147 (7.1.19).

L’apprentissage du cinéma (1916-1923)

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comiques, accepte avec d'autant plus de curiosité que, rappellera Feyder18, « il avait l'ambition de s'initier à la technique, d'apprendre par exemple à distinguer un positif d'un négatif. » Leur collaboration se déroule si bien que huit ou neuf titres verront ainsi le jour, qui sortiront entre novembre 1916 et avril 1917, et que Tristan sera témoin au mariage de Feyder et Françoise Rosay, le 26 juillet 191719. « Je crains bien de ne pas lui avoir appris grand-chose qu'il n'eût déjà deviné », dira Feyder20, « mais je suis sûr, en revanche, d'avoir beaucoup profité de nos entretiens », et en particulier d'avoir appris à considérer les films « sous l'angle du rythme et de la composition dramatique. » Le sérieux avec lequel Tristan Bernard considère le cinéma et le rôle que doivent y jouer les auteurs apparaît d'ailleurs avec évidence dans une véritable profession de foi qu'il écrit pour Le Film en 1917 : « C'est (…) une erreur comme je le prêche à mes confrères les auteurs dramatiques que de considérer le cinéma comme une forme inférieure de spectacle tout juste bon à utiliser les sous-produits du théâtre. (...) Je voudrais, par conséquent, que les auteurs dramatiques qui connaissent bien le public suivent mon exemple et viennent modestement apprendre un métier particulièrement délicat. (…) Depuis que j'y suis venu, j'ai acquis la foi. Je crois en l'avenir de cet art si jeune, si puissant. »21 Autre fait révélateur : en décembre 1917, est créée, à l'initiative de Camille de Morlhon et Henri Diamant-Berger, une « Société des Auteurs Cinématographiques » regroupant auteurs et metteurs en scène, dont la présidence est confiée à… Tristan !22 Raymond, par curiosité, demande à Feyder à assister au tournage de certaines scènes et, comme il le dira lui-même23, « je devins son assistant à force d'assister. » Il apprend ainsi les bases du métier et est frappé par la tranquille fermeté du metteur en scène, tranchant sur l'agitation et les colères de certains de ses collègues de la Gaumont. « Il a eu sur moi une très grande influence », avouera Raymond24, traçant d'ailleurs de Feyder un portrait qui rejoint
18 19

Jacques Feyder et Françoise Rosay, Le cinéma, notre métier (Cailler, Genève, 1946). Voir Jacques Feyder, artisan du cinéma de Victor Bachy (Librairie Universitaire, Louvain, 1968). Le nombre exact de films de Feyder écrits par Tristan Bernard est difficile à établir. Victor Bachy parle de « dix films », tout en ne citant que neuf titres. Le Catalogue des films français de fiction de 1908 à 1918 de Raymond Chirat et Éric Le Roy; en revanche, n'en recense que huit (sans compter Le Ravin sans fond, qui ne sera pas tourné – ou pas terminé – par Feyder). 20 Le cinéma, notre métier (op. cit.). 21 "Tristan Bernard au cinéma", Le Film (17.12.17). 22 Il semble cependant que cette Société, constituée alors d'un comité provisoire, sera remplacée dès janvier 1918 par la "Société des Auteurs de Films", dont le premier président sera Louis Feuillade. 23 Entretien avec Jean-José Marchand en décembre 1973, diffusé à la télévision en avril 1979 (Archives du XXe siècle). 24 Idem.

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

directement ceux que feront plus tard bien des observateurs de ses propres tournages : « Jacques Feyder était un homme extrêmement bien élevé. (…) [Il] était d'un calme extraordinaire, donnait ses indications avec précision, mais avec une grande volonté et une grande persuasion, et il obtenait les résultats qu'il voulait (…). Il était, non pas sévère, mais très rigoureux et très précis avec tous les acteurs. » En fait, le seul film de Feyder pour lequel Raymond est généralement cité comme assistant25 est L'Homme de compagnie, dernier titre de la série, tourné en août 1916, présenté le 11 avril 1917 et sorti le 27 avril, mais il est tout à fait vraisemblable qu'il ait pu participer à certains des films précédents. Hebdo Film26 décrit L'Homme de compagnie comme « une excellente comédie humoristique [où] de consciencieux et habiles artistes nous font passer de joyeux moments ». Les artistes en question sont Decaye, Gildès et Jeanne Dyris, entraînés dans « les amusantes péripéties d'un malade qui retrouve la santé en soignant celui qui devrait le dorloter », explique Le Film27. C'est, note Le Courrier cinématographique28, une « petite comédie humoristique, agréable et bien tournée. » Il n'y aurait pas de raison pour que la collaboration entre Jacques Feyder et Tristan Bernard s'arrête en si bon chemin… mais les événements rattrapent le metteur en scène qui, réserviste belge, est mobilisé en février 1917. Léon Gaumont, tout naturellement, porte alors sa confiance sur Raymond qui, en tant que fils de Tristan et assistant de Feyder, est tout indiqué pour prendre la suite de celui-ci : le voilà assigné à la réalisation de son premier film, Le Ravin sans fond.

CHEZ GAUMONT
À un rythme moins trépidant que sous la houlette de Feyder – mais avec, il est vrai, des métrages plus longs – la série « Tristan Bernard » de la Gaumont poursuit donc son existence, avec trois nouveaux films, réalisés par Raymond en 1917-1918 et dont les sorties s’échelonneront jusqu’en 1919. À cette époque, se souviendra-t-il, « les metteurs en scène de cinéma étaient encore, pour les producteurs, des employés que d’ailleurs ils payaient au mètre.
25

Notamment dans le Catalogue des films français de fiction de 1908 à 1918 de Raymond Chirat et Éric Le Roy (Cinémathèque Française, 1995). 26 Hebdo-Film (14.4.17). 27 Guillaume Danvers, Le Film (16.4.17). 28 Edmond Floury, Le Courrier cinématographique (14.4.17).

L’apprentissage du cinéma (1916-1923)

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Les débutants, comme moi, touchaient 0 F 25 ou 0 F 50 par mètre et les plus cotés pouvaient atteindre jusqu’à 3 F quand ils faisaient eux-mêmes l’histoire. » Habitant une maison adjacente à ses studios, Léon Gaumont règne en maître sur sa production, surveillant les différents services. Raymond le décrira surgissant « à petits pas pressés, sa serviette bourrée de papiers sous le bras. Il semblait toujours mécontent et à la recherche d’un coupable, ce qui le faisait craindre. » Un des chefs de file de la Gaumont est alors Louis Feuillade, dont Les Vampires viennent de passionner le public en dix épisodes durant l’hiver 19151916. Bien que ses préoccupations soient avant tout d’ordre commercial, Gaumont sait cependant reconnaître les initiatives artistiques de ses employés, comme l’expérimentera Raymond. Celui-ci, ayant admiré, on l’a dit, Forfaiture, premier film où, dira-t-il, on voyait « les ombres et les lumières jouer leurs rôles »29, décide de s’en inspirer. Les studios, inondés de lumière, empêchant de donner du relief aux images, de créer des ombres, d’avoir un éclairage adapté à l’ambiance souhaitée, il a l’idée de faire couvrir ses décors : « à travers ce toit, on glissait des phares qui donnaient des coups de lumière ici ou là selon ce que l’on voulait (…). Léon Gaumont, passant sur le studio, [me dit] : Comment ? Vous enlevez la lumière et vous en rajoutez ? Alors à quoi ça sert ? Envoyezmoi ces toits promener ! Alors je ne l’ai pas fait et je lui ai montré les résultats acquis. Je dois dire que, très gentiment, il a été immédiatement convaincu. »30 Gaumont lui confiera d’ailleurs le soin de réaliser des essais avec un procédé de cinéma « parlant » – en fait, de synchronisation d’un disque et de la pellicule – ce qui le conduira à faire enregistrer un poème par Marthe Mellot. Premier des trois films de Raymond Bernard pour Gaumont, Le Ravin sans fond avait peut-être été commencé par Feyder. Nettement plus longue que celles tournées précédemment par ce dernier (1500 mètres, alors que les films de Feyder mesuraient de 100 à 600 mètres environ), cette comédie narre les aventures d’un comte féru d’alpinisme qui, ayant légué toute sa fortune à sa filleule, devient la cible de ses héritiers directs, ceux-ci tentant de l’éliminer et de s’emparer du testament. Pour ses débuts officiels derrière la caméra, Raymond n’a pas encore à réfléchir aux problèmes d’éclairage en studio, puisque le film est, semble-t-il, tourné exclusivement en extérieurs, dans les environs d’Annecy, notamment dans les Gorges du Fier. La vedette du film, dans le rôle du comte, est Georges Tréville, bien connu de Tristan puisqu’il a créé sa pièce L’Anglais tel qu’on le parle. « Au début, les acteurs m’intimidaient beaucoup », avouera Raymond beaucoup plus tard31. « J’eus pourtant bientôt l’impression qu’ils attendaient de moi, sinon des conseils, du
29 30

Archives du XXe siècle (op. cit.). Idem. 31 L'Essor Savoyard (16.11.62).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

moins des indications. À la fin, j’étais devenu avec eux très exigeant. Mais ils ne s’en plaignaient pas. »
Présenté le 3 octobre 1917 au Gaumont- Palace, le film – attribué à Tristan Bernard dans les annonces parues dans la presse – sort le 9 novembre. Henri Diamant-Berger, ami de Tristan et directeur du Film, ouvre largement les colonnes de sa revue aux comptes-rendus élogieux : « Le Ravin sans fond est plus qu’un film », écrit-il lui-même32. « C’est l’accession officielle au cinéma d’un maître de la scène française, c’est l’exemple d’un homme applaudi au théâtre qui n’a pas dédaigné d’étudier l’art muet, qui l’a travaillé avec 33 passion. » Dans le même numéro, un autre chroniqueur félicite « M. Raymond Bernard qui sut si heureusement s’imprégner des idées de son père pour les réaliser selon son désir. » Quelques semaines plus tard, Louis Delluc (rédacteur en chef de la revue) en rajoute une louche34 : certes, reconnaît-il, « le point d’arrivée est moins intéressant que le point de départ », mais « il y a un luxe éblouissant de détails justes, simples, délicats (…). Beaucoup de naturel, de grâce, d’agrément. » Dans son Hebdo Film35, André de Reusse parle aussi d’un « superbe film, admirablement joué ».

Le film suivant, Le Traitement du Hoquet, marque le retour au moyen métrage (750 m) et au tournage en studio. Le héros, interprété par Charles Granval, est une victime du hoquet que l’on tente de guérir par tous les moyens. Seule l’arrivée inattendue de la femme qu’il aime aura un effet bénéfique. Aux côtés de Granval, un jeune acteur de vingt-quatre ans, tout juste sorti du Conservatoire, fait ses débuts au cinéma : Armand Bernard (aucunement de la famille de Tristan) va devenir une silhouette comique familière dans le cinéma français des années vingt – plusieurs fois sous la direction de Raymond. Mais l’interprète le plus difficile à diriger est… un lion, un des remèdes imaginés par Tristan pour débarrasser le héros de son hoquet. Mis au courant, Louis Castor, « admirable et crasseux accessoiriste, un quasi-nain délirant d’activité »36, a l’adresse adéquate : le maire de Montmorency, qui possède une petite ménagerie, acceptera sans doute de prêter un de ses fauves. De fait, quelques jours plus tard, une camionnette livre au studio la bête et son propriétaire, qui se mue alors en dompteur… mais n’arrive à rien avec le lion. L’animal, apathique, refuse de coopérer et il faudra faire appel à la bonne du maire, seule capable de le faire obéir, pour arriver à mettre la scène en boîte.
La bienveillance dont avait été entourée la sortie du Ravin sans fond n’est cette fois pas au rendez-vous. Présenté le 4 février 1918 (et sorti le 8 mars), le
32 33

Le Film (8.10.17). Article signé E.J., Le Film (8.10.17). 34 Le Film (19.11.17). 35 Hebdo Film (6.10.17). 36 C'est ainsi que le décrit Raymond Bernard dans Échos de naguère.

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film « fait peu rire », déplore Louis Delluc37. « On s’est trompé lourdement dans son exécution. Il n’était peut-être pas possible de le faire mettre en scène par Mack Sennett mais il était possible de le faire jouer par Marcel Levesque. Et l’on avait enfin, peut-être, un film comique français capable de plaire dans le monde entier. » André de Reusse38 s’est encore moins amusé : « L’idée promise par le titre (…) nous laissait escompter un sujet de fou rire. Il n’en a rien été et, pour être aussi sincère qu’il sied entre des gens tels que Tristan Bernard et moi, j’ajouterai même qu’on s’est rasé. La bande est absolument pleine de vide et fait longueur, longueur, longueur. (…) Je dois loyalement reconnaître à la décharge de notre nouveau confrère en pellicules (…) qu’il a été desservi par une interprétation déplorable. »

Tourné en 1918 mais présenté après la guerre, le troisième film, Le Gentilhomme commerçant (910 m) est dans la pure tradition du vaudeville : un vicomte désargenté, convoité par une riche veuve « agrémentée d’une perruque malencontreuse et d’une moustache que ne renierait pas un sapeur »39, s’éprend de la charmante nièce de celle-ci, qui est fiancée elle-même à un ami du vicomte. Tout s’achèvera par le mariage du vicomte et de la jeune première.
Dans Hebdo Film40, André de Reusse, après son éreintement du Traitement du Hoquet, revient à de meilleurs sentiments : « Le talent de Tristan Bernard (…) consiste à cacher une énorme finesse et une irrésistible force comique sous beaucoup de simplicité apparente et de bonhomie malicieuse. Ce procédé est évidemment de plus immédiat résultat au théâtre qu’au cinéma, où le manque de dialogue (…) oblige l’auteur à “mâcher” ses effets. Il fait donc, peut-être, paraître un peu anodine l’action imaginée par le scénariste. Mais ce film, très spirituellement français, n’en constitue pas moins une intéressante production. La photo en est bonne ; c’est joué adroitement, sans aucune pitrerie. (…) Le seul reproche à faire serait, sans doute, une longueur un tantinet lourde pour le sujet un peu mince. » C’est, affirme Ciné-Journal41, « un joli régal des yeux et de l’esprit ». « Le film a été soigné dans son ensemble », précise La Cinématographie française42, « et l’interprétation ne le cède en rien à la mise en scène. »

LE PETIT CAFÉ
1919. La guerre a laissé dans le pays des plaies béantes. Abel Gance, dans J’accuse, fixe sur pellicule sa vision des soldats morts revenant sur terre
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Le Film (6.5.18). Hebdo Film (9.2.18). 39 Selon le résumé fourni par La Cinématographie française n° 24 (19.4.19). 40 Hebdo Film (12.4.19). 41 Ciné-Journal n° 504 (12.4.19). 42 La Cinématographie française n° 23 (12.4.19).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

demander aux hommes de tirer les leçons de leur sacrifice. Un romantémoignage sur la vie au front connaît un formidable succès et reçoit le prix Fémina : Les Croix de Bois de Roland Dorgelès. Raymond Bernard qui, douze ans plus tard, en tournera une magistrale adaptation, vient, pour l’heure, d’achever son apprentissage chez Gaumont et s’apprête à passer à un tournage plus ambitieux, à l’initiative de Henri Diamant-Berger – défenseur, on s’en souvient, du Ravin sans fond. Diamant-Berger, né en 1895, se consacre au cinéma depuis déjà plusieurs années malgré son jeune âge. Après avoir participé au tournage de films d’André Heuzé avant la guerre, il est devenu critique au Film lors de la création de cette revue par Heuzé en 1914, puis rédacteur en chef en 1916 et, après avoir été blessé au front, a succédé à Heuzé à la direction du journal, confiant le poste de rédacteur en chef à Louis Delluc. La guerre achevée, Diamant-Berger, à la demande de Charles Pathé, effectue un voyage d’études aux États-Unis pour y observer les techniques de production et de distribution des films. Pathé, trouvant judicieuses les idées développées par le jeune homme dans son compte-rendu, lui permet dès 1919 de les mettre en pratique et de devenir un « executive producer » à l’américaine, créant son unité, les « Films Diamant », sous la protection et avec le financement de Pathé. Pour sa première production, Diamant-Berger choisit d’adapter l’une des pièces de Tristan Bernard ayant connu le plus de succès, Le Petit Café, créée en 1911 au Théâtre du Palais-Royal. Le personnage central en est un garçon de café, Albert Loriflan, qui, héritant d’une fortune, ne peut cependant quitter son emploi en raison du contrat concocté par son patron. Serveur le jour, il passe alors ses nuits à mener la grande vie dans les boîtes à la mode. Quelques éléments seront ajoutés pour le scénario du film, en particulier un prologue où l’on voit les divers emplois tenus précédemment par Loriflan. Tout naturellement, Diamant-Berger, empruntant la pièce de Tristan, engage pour la mise en scène son fils – qui, à vrai dire, ne s’est pas encore fait un prénom dans le monde du cinéma, et c’est sous le nom bicéphale « Raymond Tristan Bernard » qu’il sera crédité de la réalisation à la sortie du film. L’une des ambitions de Henri Diamant-Berger est de redonner au cinéma français une dimension internationale perdue du fait de la guerre, et donc de produire des films susceptibles d’être exportés avec profit. Pour cela, il tient à inclure dans la distribution une vedette connue hors des frontières et songe à Max Linder, qui pourrait ainsi faire une rentrée remarquée en France. Linder, en effet, est absent des studios français depuis plus de deux ans : parti aux ÉtatsUnis fin 1916, il y a tourné trois films en 1917 pour la compagnie Essanay, expérience d’ailleurs malheureuse, les trois ayant été des échecs. Victime de problèmes de santé, il est ensuite revenu en Europe pour se reposer dans un sanatorium en Suisse où, en avril 1919, Diamant-Berger lui écrit pour lui

L’apprentissage du cinéma (1916-1923)

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proposer Le Petit Café. L’acteur hésite, le pari de tourner un film comique de long métrage (une nouveauté en France) lui semblant risqué, puis donne son accord – pour un confortable cachet de 100 000 francs. Selon Diamant-Berger43, le budget total du film s’élèvera à 165 000 francs, dont 20 000 pour Tristan et 45 000 pour le tournage44. Le rôle du patron du café, Philibert, sera tenu par Jean Joffre, et pour celui de sa fille, Yvonne, Diamant-Berger engage Wanda Lyon, une jeune danseuse américaine qui achève alors une tournée dans les camps militaires. Un rôle secondaire, celui du plongeur, marque les débuts à l’écran45 d’Henri Debain, qui va devenir un fidèle de Raymond Bernard (il jouera dans ses quatre films suivants) et son ami jusqu’à la mort de celui-ci. Debain, né en 1886, se destinait d’abord à suivre son père dans le métier de l’orfèvrerie, tout en s’essayant au théâtre amateur, où il fait la connaissance, avant la guerre, de Diamant-Berger. Après la mort de son père, il abandonne l’orfèvrerie, participe à des revues de chansonniers et, encouragé par DiamantBerger à faire du cinéma, rencontre Raymond Bernard avec lequel il va tourner Le Petit Café. Quarante ans plus tard, Henri Fescourt46, pour qui Debain fut « un des plus grands acteurs – et des plus simples – du cinéma muet français », analysera ainsi son talent : « Humour en demi-teinte, émotion fugitive, jeu effleuré. Aucune convention, aucune gesticulation agitée et pourtant des mains prodigieusement expressives, presque parlantes. Nulle grimace, nulle vaine contraction du visage malgré les traits mobiles. Un suave regard de biche avec au plus profond de l’œil un inquiétant soupçon de moquerie. »47 Le tournage du Petit Café se déroule aux studios Éclair d’Épinay. Henri Diamant-Berger pallie aux insuffisances matérielles de l’immédiate aprèsguerre par le système D. : grâce à un opérateur de l’armée américaine, il récupère de la pellicule Kodak, de meilleure qualité que la pellicule Pathé. L’électricité étant défaillante, se souviendra-t-il48, « j’achète un tank réformé et transforme son moteur 400 CV Panhard en groupe électrogène ; aux stocks américains, j’achète une vieille Ford dont je dénude le châssis pour fabriquer un
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Il était une fois le cinéma (éditions Jean-Claude Simoën, 1977). Dans ses mémoires, Raymond Bernard dira avoir lui-même été payé 2 000 francs. 45 Toutefois, selon Henri Fescourt (La foi et les montagnes, éditions Paul Montel, 1959), Debain serait apparu en 1914 dans une « actualité reconstituée » sur l'affaire Caillaux, réalisée par Diamant-Berger. D'après une interview de Debain dans Cinémagazine (15.6.23), il aurait aussi joué une scène, pendant la guerre, pour la revue cinématographique Paris pendant la guerre, réalisée aussi par Diamant-Berger. 46 La foi et les montagnes (op. cit.). 47 Henri Debain jouera dans une vingtaine de films, essentiellement jusqu'en 1935, souvent dans des seconds rôles. Il s’essaiera brièvement à la réalisation et, par la suite, dirigera une entreprise de doublage de films, puis sera directeur artistique du théâtre-cabaret "La Tomate". Il est mort le 15 janvier 1983. 48 Il était une fois le cinéma (op. cit.).

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Raymond Bernard, fresques et miniatures

travelling. » Il supervise la construction de décors solides « dont les murs ne tremblent pas » ainsi que les éclairages, mettant en pratique ce qu’il a observé aux États-Unis afin que les lumières créent des contrastes, rejoignant ainsi la préoccupation de Raymond Bernard. L’un des opérateurs est Marc Bujard, qui collaborera régulièrement avec Bernard durant les années vingt. Bujard vient de travailler avec Gance pour J’accuse et, pendant la guerre, avec Griffith lorsque celui-ci vint en France tourner des plans pour Cœurs du Monde. À statut et salaire de star, loge de star : Max Linder exige que la sienne soit équipée de l’eau courante, chaude et froide, luxe inédit pour un studio français. Il réclame aussi une habilleuse personnelle et une voiture avec chauffeur – ce que Diamant-Berger comprend tout à fait, ces détails faisant partie de la conception américaine du traitement des vedettes pour améliorer la qualité d’un film. « Scrupuleux et inquiet » selon Diamant-Berger49, Linder sera décrit par Raymond Bernard comme « le comique le plus neurasthénique que j’aie connu »50. Sur le tournage, en effet, il découvre que le génie du gag de l’acteur vire parfois à l’obsession et que Linder ne conçoit pas d’interpréter une situation simplement, cherchant constamment à émailler de ses propres trouvailles les instructions du metteur en scène. « Il n’envisageait pas d’aller d’une chaise à une porte sans se prendre les pieds dans un tapis, jongler avec des pots de fleurs ou escamoter une statue », observera-t-il51, résumant ainsi le travail de l’acteur : « Devant la caméra, il ne voulait pas faire un geste qui ne fût comique. Si bien que ses inventions devenaient de plus en plus impossibles. Cette obsession compromit tout son effort à la fin de sa vie. »52 Figure aussi dans le film l’un des personnages les plus pittoresques de l’entourage de Tristan Bernard : le Major Heitner. Ami d’adolescence de Tristan, Heitner avait été nommé « Major » non pour des raisons militaires… mais par Alphonse Allais. À la fois érudit et ingénu, ce curieux bonhomme, qui vécut essentiellement de la générosité de ses amis, avait un physique original, une « mousseuse chevelure poivre et sel » associée à une « large barbe qui, soigneusement entretenue en friche, lui donnait un air imposant de prophète », dont Raymond eut un jour le malheur de lui dire que c’était un « magnifique physique d’acteur comique ». Le prenant au mot, le Major insistera pour obtenir un rôle et Raymond finira par lui confier celui, bref, d’un pianiste tzigane dans Le Petit Café. Mais il s’avère, devant la caméra, être un cabotin de la pire espèce. Chacun essaie de retenir son fou-rire, sauf Max Linder. Magnifiquement

49 50

Témoignage dans Max Linder de Charles Ford (Seghers, 1966). L'Image (21.4.33). 51 Échos de naguère. 52 L'Image (21.4.33).