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Rencontres entre artistes et ingénieurs autour du numérique

286 pages
Faire se rencontrer et dialoguer des artistes, des managers, des ingénieurs et des chercheurs autour des arts numériques et alternatifs, tel était le projet de SIANA. Cet ensemble de communications montre ainsi à quel point les technologies numériques sollicitent les arts comme autant de trouées en dehors du monde du spectacle et de la marchandise, en dehors de l'ennui et du contrôle.
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Rencontres entre artistes et ingénieurs autour du numérique

Sous la direction scientifique de Yannick Fronda et artistique de Grégoire Courtois

Rencontres entre artistes et ingénieurs autour du numérique
Mobilité et Glocalité

Actes de Siana 2007 Biennale internationale des arts numériques et alternatifs

Référence antérieure : Actes de Siana 2005, Siana, Institut National des Télécommunications Mairie d’Évry, 263 pages.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12806-4 EAN : 9782296128064

Coordinations
Coordination scientifique : Yannick Fronda Avec le concours de Jean-Luc Moriceau Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis ; Laboratoire CEMANTIC Coordination artistique : Grégoire Courtois Théâtre de l’Agora, Scène Nationale d’Evry et de l’Essonne

Ces actes n'auraient pu voir le jour sans la contribution active de Madeleine Besson et le laboratoire CEMANTIC, Mélanie Blanchard, Sandrine Bourguer et les services communication et imprimerie de Télécom & Management SudParis, Michel Charles-Beitz et les équipes techniques / accueil du Théâtre de l’Agora, Véronique Donnat et le service Culture de la ville d’Evry, Christian Guillard, Wolf Ka, Hélène Mugnier, Aurore Pineau, Céline Radici et le service communication de la Communauté d’agglomération d’Evry Centre Essonne, Nicolas Rosette, Didier Schwechlen et le Conseil général de l’Essonne, Mabel Seijas, Dominique Turbelin et la radio Evryone.

Remerciements

Introduction
Créé en 2005 sous l'impulsion de Bruno Salgues et Hervé Pérard, SIANA est la Semaine Internationale dédiée aux Arts Numériques et Alternatifs. C'est une période où différents acteurs du numérique - artistes, chercheurs, ingénieurs, chefs de projet et managers - confrontent leurs idées et rencontrent le grand public. C'est un temps d'effervescence, de découverte et d'échanges, à l'image dynamique et innovante du territoire qui l'accueille et des acteurs qui l'organisent. Territoire emblématique, l'ex ville nouvelle d'Évry a passionné et passionne encore urbanistes, sociologues et même historiens qui se sont déjà penchés sur sa courte histoire. Une ville active où de nombreuses entreprises novatrices et de technologies de pointe ont choisi de s'implanter. Evry est un pôle économique de premier plan à l'échelon national, particulièrement dans les sciences du vivant et les STIC, et un haut lieu de la recherche et l'enseignement, avec notamment Télécom & Management SudParis (ex INT) au cœur du projet SIANA. En tant qu'établissement d'enseignement supérieur et de recherche dans le domaine des STIC sous les aspects scientifiques / techniques d'une part et management / services / usages d'autre part, Télécom & Management SudParis ne pouvait rester indifférent face à la transformation de nos modèles culturels liés à l'émergence de nouveaux modes de production et de diffusion de la création artistique. Ainsi, à l'heure où cette Grande École doit, prioritairement, faire face à la constitution de nouvelles "mégapoles mondialisées" de l'innovation, des enseignants-chercheurs de cette-ci s'engagent dans l'exploration de rencontres inédites afin d'ouvrir d'autres voies de réflexion. 7

À l'occasion de l'édition 2007, le Théâtre de l'Agora, scène nationale d'Evry et de l'Essonne a rejoint la direction de SIANA. Parce que la création artistique liée au numérique fait partie de la création contemporaine qu'elle a pour mission de promouvoir, mais aussi parce les frontières entre les disciplines s'estompent au profit d'une circulation plus fluide de la pensée, de l'émotion ou de l'expérience sensible. En 2007, pour sa 2e édition, SIANA a choisi le thème de la mobilité/glocalité, c'est à dire l'exploration des interactions, des jeux et des enjeux actuels entre espace virtuel et espace physique. Défi, à la fois technologique et intellectuel : la banalisation des nouveaux moyens de communication nous amène à nous penser en terme de « géographie globale » le fameux « village planétaire » de Mc Luhan - alors que notre « expérience sensible » a besoin de s'ancrer dans du concret et sur des territoires. C'est ce paradoxe quotidien de notre monde contemporain que questionnent artistes et chercheurs. Bruno SALGUES Directeur d'études, Institut Télécom (ex-GET), Télécom & Management SudParis (ex-INT), Président de l'association SIANA Hervé PERARD Maire adjoint à la Culture, puis au Développement Durable, à la Ville d'Evry Membre du bureau de la Fédération Nationale des élus à la Culture (FNCC) Monica GUILLOUET-GELYS Directrice du Théâtre de l'Agora, scène nationale d'Evry & de l'Essonne Vice-présidente de l’association SIANA 8

SIANA, une aventure singulière des Arts Numériques
L’histoire émergente des « Cultures Numériques » ne peut pas se confondre avec les échos médiatiques des bouleversements et des conflits qu’elles ont provoqués dans les industries culturelles comme dans les réseaux sociaux. À cet égard, il est intéressant de se pencher sur les origines de SIANA, manifestation à la fois artistique et scientifique, qui est née en 2003 de rencontres singulières autour d’un appel à projet de la DATAR1 intitulé « Technologies alternatives d’accès à l’internet haut débit ». À Évry, des partenaires institutionnels (élu et Fonctionnaires territoriaux), des universitaires et des ingénieurs ont ainsi développé avec des acteurs associatifs l’idée d’une télévision interactive de proximité accessible à partir de simples téléviseurs. Deux ans avant l’arrivée de YouTube cette équipe cherchait déjà les possibilités de diffuser des vidéos produites localement grâce à des hotspots Wi-Fi, WiMax et des décodeurs TV. Dans les balbutiements de cette expérience est venu s’installer le désir de prolonger cette exploration de créativités nouvelles que les NTIC2 autorisaient ; humbles et immodestes nous avons souhaité nous confronter au monde des artistes qui émergeaient sur la scène numérique.
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La Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale est devenue en 2005 la Délégation Interministérielle à l’Aménagement et à la Compétitivité des Territoires (DIACT) 2 Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.

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C’est peut-être l’éclatement de la bulle Internet qui permettait cette ré-ouverture des possibles que nous partagions avec de nombreux internautes au début des années 2000. Wikipédia (2001), YouTube (2005) ou le Web 2.0 (2007), à quelques années d’intervalle, ont progressivement permis de synthétiser ces aspirations autour de la culture comme Bien Commun (« Creative Commons »), de la nécessité d’une démocratie plus participative (réseaux sociaux) ou d’une coopération plus équitable entre pairs (les « Wikis », le « Pear to Pear », etc.). Biens communs, expertise de la société civile, liberté d’expression et de débat avec le monde des « spécialistes » et élaboration démocratique des choix scientifiques et techniques : la charte de la fondation Sciences Citoyennes (créée en 2002) traduit assez bien les aspirations des communautés numériques qui aspiraient à « rebattre » les cartes du savoir, des compétences et des richesses. SIANA est le fruit de ce bouillonnement d’idées et de cette volonté de décloisonnement des pratiques entre Art et Science, Expert et Citoyen ou Usager et Producteur. Cette semaine dédiée aux Arts Numériques et Alternatifs n’aspire pas à être une vitrine de l’innovation ou de la découverte de nouveaux talents artistiques ; elle se propose davantage comme un forum de réflexion sur les conditions d’émergence de la créativité et de la diffusion liés aux biens culturels. Nous souhaitons qu’elle s’inscrive dans une logique de réseau et de collaboration, qu’elle offre des échos à d’autres manifestations comme le festival Némo de la région Ile-de-France ou le Forum des Usages Coopératifs de Brest. 10

Néanmoins SIANA présente une particularité dont nous sommes particulièrement fiers. Cette biennale est née au sein d’une grande école d’ingénieurs et de management (l’INT -devenu Télécom & Management SudParis, établissement de l’Institut Télécom) et s’est rapprochée du Théâtre de l’Agora, Scène Nationale d’Évry et de l’Essonne, pour entrecroiser leurs compétences. Sa direction est collégiale et la programmation offre des espaces d’expression et de rencontres équivalents pour la partie colloque (conférences et communications scientifiques), les « workshops » (scientifiques ou techniques) et les présentations d’œuvres artistiques. Cette spécificité connaîtra en 2009 une forme de reconnaissance internationale grâce à des échanges avec le Brésil et la Chine, soutenus par Culturesfrance3, qui proposent d’associer également des scientifiques (en sciences de gestion comme de l’ingénieur, mais aussi en sciences humaines), des managers et des ingénieurs à la programmation culturelle et artistique. Nous souhaiterions que SIANA contribue à faire évoluer les usages et l’élaboration de nouveaux produits numériques entre pairs – chercheurs, managers, ingénieurs et artistes – sans que des logiques excessives d’ingénierie, de communication ou de management n’imposent pour autant des choix technologiques vides de sens et de nécessité.

Culturesfrance est l’opérateur délégué des ministères des Affaires étrangères et de la culture et de la communication pour les échanges culturels internationaux.

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Hervé PERARD Maire adjoint à la Culture, puis au Développement Durable, à la Ville d'Evry Membre du bureau de la Fédération Nationale des élus à la Culture (FNCC) Monica GUILLOUET-GELYS Vice présidente de SIANA Directrice du Théâtre de l'Agora, Scène Nationale d'Evry et de l'Essonne Bruno SALGUES Président de SIANA Directeur d’Etudes – Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis Grégoire COURTOIS Coordinateur artistique de SIANA 2007 Chargé de mission multimédia - Théâtre de l'Agora, Scène Nationale d'Evry et de l'Essonne Yannick FRONDA Coordinateur scientifique de SIANA 2007 Enseignant-chercheur – Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis, Laboratoire CEMANTIC

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SIANA, un espace de rencontres et de collaborations
Depuis sa création, en 2005, SIANA a été conçu comme un lieu de croisement entre des acteurs qui habituellement exercent une activité cloisonnée. D’un côté les artistes, vivant dans des « mondes de l’art » (Becker, 1982), dans le « champ artistique » (Bourdieu, 1977), ou encore dans le « monde de l’inspiration » (Boltanski & Thévenot, 1991). De l’autre des managers, aux logiques rationalisatrices et optimisatrices, celles du « monde marchand » de Boltanski & Thévenot, de plus en plus nécessaires dans un monde de l’art dont les financements sont de plus en plus privés et de moins en moins publics. Des ingénieurs enfin, détenteurs des compétences nécessaires aux technologies des arts numériques, mais pas tous conscients ou intéressés par ce potentiel. Faire se rencontrer et dialoguer ces trois groupes d’acteurs autour des arts numériques et alternatifs, tel était donc le projet de SIANA 2007. Si l’on consulte la liste de la vingtaine de participants sélectionnés pour ces trois journées de présentations scientifiques, le projet est indéniablement atteint. On y trouve en effet des gestionnaires préoccupés d’art, des universitaires du monde de l’information et de la communication ayant souvent euxmêmes une activité de production artistique, une structure de développement logiciel au service de la création artistique, et bien entendu des artistes numériques ou alternatifs cherchant à se rapprocher du monde managérial (diffusion des œuvres) et/ou du monde ingéniérique (développement des œuvres). La présence d’acteurs et 13

d’institution prestigieuses (HEC Paris, Cité de la Villette, Telecom Paris...) nous apparaît aussi comme un signe de pertinence du projet SIANA et de sa mise en oeuvre. Au rythme de ces variations sur les espaces de mobilités et de glocalités ouverts par les arts numériques et alternatifs, on verra, au fil de ces communications, de mêmes questionnements et de mêmes recherches prendre corps. Certaines communications montrent ainsi à quel point les technologies numériques sont déjà intégrées à notre vie économique et politique, et sollicitent les arts comme autant de trouées en dehors du monde du spectacle et de la marchandise, en dehors de l’ennui et du contrôle. Ou se servent de l’art comme miroir grossissant. D’autres guettent les possibilités de mondes ouverts par les nouvelles possibilités technologiques. Depuis une attention phénoménologique et interrogatrice, ils jouent avec nos différents sens, avec leurs rencontres, avec différents modes d’interaction, à l’écoute de ce que leurs dispositifs racontent, montrent ou démontent de notre monde – réel et virtuel. Qu’elles partent d’expériences artistiques, du savoir scientifique ou d’un état du monde, ces communications s’interrogent sur des arts numériques alternatifs définitivement nomades, infiniment glocaux, et pour autant ancrés dans des territoires locaux. Yannick FRONDA Jean-Luc MORICEAU Enseignants-chercheurs Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis; Laboratoire CEMANTIC Coordinateurs scientifiques de SIANA France 14

Becker, H.S., 1982, Art Worlds, Berkeley/Los Angeles, University of California Press. Boltanski L., Thévenot, L., 1991, De la Justification: Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard. Bourdieu, P., 1977, “La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 13, p. 3-44.

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Les auteurs
Bruno Salgues, Président de SIANA, Directeur d’Etudes – Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis Hervé Perard, Maire adjoint à la Culture, puis au Développement Durable, à la Ville d'Evry, Membre du bureau de la Fédération Nationale des élus à la Culture (FNCC) Monica Guillouet-Gelys, Vice présidente de SIANA, Directrice du Théâtre de l'Agora, Scène Nationale d'Evry et de l'Essonne Grégoire Courtois, Coordinateur artistique de SIANA 2007, Chargé de mission multimédia - Théâtre de l'Agora, Scène Nationale d'Evry et de l'Essonne Yannick Fronda, Coordinateur scientifique de SIANA 2007, Enseignant-chercheur – Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis, Laboratoire CEMANTIC Jean-Luc Moriceau, Enseignants-chercheurs, Institut Télécom ; Télécom & Management SudParis; Laboratoire CEMANTIC, Coordinateurs scientifiques de SIANA France Norbert Hillaire, département Arts, communication, langages, directeur du Master recherche Distic et co-directeur du laboratoire I3M, Université de Nice Sophia Antipolis Pierre-Antoine Chardel, maître de conférences, Institut Télécom / Télécom & Management SudParis, visiting scholar, New York University Elen Riot, doctorante, département stratégie et politique des entreprises, HEC Paris 17

Yu Chen, Assistant Professor, Michigan State Oakland University Igor Antic, artiste plasticien Andreu Solé, Professeur HEC Paris Jean-Paul Margnac, Photographe Plasticien Marc Veyrat, artiste, enseignant-chercheur, Laboratoire Institut de Recherche et Gestion et en Economie (IREGE), directeur du département Communication & Hypermédia, IMUS / Université de Savoie Christian Lavigne, poète et plasticien multimédia, cybersculpteur, co-fondateur de l’association Ars Mathématica Dr. Pierre-Yves Oudeyer, chercheur à l’INRIA Bordeaux Christian Guyard, designer et artiste, Studiometis Damien Beguet, artiste plasticien (Microclimat), président de l’association Arty Farty (Nuits sonores de Lyon) Daniel Bouillot, enseignant-chercheur, Laboratoire Institut de Recherche et Gestion et en Economie (IREGE), IMUS / Université de Savoie Stéphane Maguet, directeur de Numeriscausa, galerie d’art numérique (créée en 2004 – Paris) Raphaële Jeune, commissaire d’exposition Jacques Ibanez Bueno, Maître de conférences, Laboratoire Institut de Recherche et Gestion et en Economie (IREGE) Département Communication et Hypermédia, IMUS / Université de Savoie Eric Seulliet, Président de la Fabrique du Futur, Directeur d’e-Mergences 18

Art, culture et communauté à l’âge du fun shopping
Norbert HILLAIRE, département Arts, communication, langages, directeur du Master recherche Distic et co-directeur du laboratoire I3M, Université de Nice Sophia Antipolis I - Les enjeux du réseau et le déclin des territoires De la même manière que le XXe siècle, en matière d’art, a privilégié l’idée qu’il s’agissait de rapprocher l’art de la vie, de réduire la distance qui séparait « la réalité » et « la représentation » en vertu d’un culte effréné de la présence et de la présentification (de l’œuvre et de l’artiste), de même il semble que notre société entende transformer désormais les pratiques et les activités les plus concrètes et les plus banales telles que l’achat de vêtements, l’achat de biens ou de services, et jusqu’à la gastronomie et l’acte de se nourrir, en activité ludique voire en expérience esthétique ou en fiction (apportant ainsi, comme en une sorte d’effet boomerang, un prolongement inédit aux esthétiques du banal, désormais intégrées au cœur de la vie même). C’est le règne du fun shopping qui apparaît comme une tendance lourde de l’époque destinée à s’amplifier. Acheter devient un art, un jeu, et la consommation un spectacle. Le vieux précepte « quand on aime la vie, on va au cinéma » est désormais réversible, puisque la vie est elle-même un film, et que, comme disait le philosophe Gilles Deleuze, « le monde se fait son cinéma » : « quand on aime le cinéma, on 19

va au spectacle continu de la marchandise et de la consommation esthétisées ». Ce processus est déjà à l’œuvre aux débuts de la modernité. Car le XXe siècle est aussi celui de l’insistance des objets à se manifester et à s’accumuler – âge placé sous le signe de la reproduction et du consumérisme, dans une sorte de mise en spectacle continue de la marchandise qui s’expose, comme l’a bien vu Walter Benjamin, dans les vitrines (ou dans les si justement nommés passages). Si bien que les sociétés modernes auront été indissolublement des sociétés de consommation et de communication, des sociétés du « réel » et des sociétés de l’image ou de l’imaginaire, des sociétés continûment placées sous le signe double de la reproduction technique des images et de la reproduction industrielle des objets manufacturés. Il y a donc une forte corrélation, dans les esthétiques modernes et contemporaines, entre la photographie et le réel, mais aussi entre les esthétiques du passage et celles du recyclage, du reste, du résidu – goût du reste ou du résidu consécutif au mouvement cumulatif des signes et des objets donnés en excès dans le monde moderne, mais aussi, et pour les mêmes raisons, promis à une obsolescence rapide qui a nom innovation. En ce sens, la tendance actuelle qui vise à l’esthétisation généralisée de la réalité et de la marchandise n’est que la concrétisation d’un processus déjà ancien, amorcé dès la fin du XIXe. Même si ce phénomène prend aujourd’hui une ampleur inaccoutumée. Ainsi, face à ce consommateur de plus en plus pressé, exigeant, nomade, avide de plaisir et infidèle que nous sommes devenu, Décathlon a inventé le concept de « parc de la forme » dont le premier a ouvert ses 20

portes près de Mulhouse, il y a quelques années. Le magasin est situé au milieu d’un domaine de 30 hectares équipé d’un terrain de sport et d’un gymnase pour tester le matériel. On peut ainsi essayer son équipement à sa guise avant d’acheter. Au Centre commercial Val d’Europe de Marne la Vallée, on trouve, outre l’hypermarché, un complexe de restauration, un kiosque à animation permanente et un centre de remise en forme avec piscine. Aujourd’hui, le client ne vient plus seulement pour acheter mais pour chercher des idées, constatent les spécialistes du marketing. Chez Castorama, on apprend à bricoler avec les Castostages. Le samedi matin, toute personne désirant se perfectionner, peut gratuitement prendre des cours. A L’Espace Toyota, ce sont des concerts hebdomadaires, des séances de maquillage pour Halloween, un PC de course de la Coupe de l’America. Le mégastore Levi’s de San Francisco offre la possibilité de s’immerger dans un grand jacuzzi d’eau tiède pour faire rétrécir son 501 brut, non lavé, sur soi et de rejoindre ensuite une soufflerie où on se sèche tout habillé en regardant des films et des vidéo-clips. Réciproquement, on observe une tendance inverse à la transformation des lieux dédiés à l’art et à la culture en lieux de vie et de divertissement. Certains lieux, comme le Palais de Tokyo à Paris, attestent de cette évolution dans le champ des arts contemporains. Le Palais de Tokyo se veut non seulement le lieu le plus branché en matière de création contemporaine. Il se présente aussi comme un lieu de vie, dont les horaires d’ouverture et de fermeture (tard le soir), les événements qui s’y déroulent, les spectacles et animations de toute sorte qui s’y produisent, témoignent d’une volonté d’ouverture du monde de l’art au-delà du cercle restreint des spécialistes et collectionneurs. Contre une certaine doxa de l’art contemporain, le Palais de Tokyo ne s’oppose en rien à une logique de l’entertainment. Et le 21

succès est au rendez-vous. Nul doute que les tendances qui s’expriment au Palais de Tokyo ne font que préfigurer une évolution générale des musées et autres centres d’art. Si ces lieux se veulent d’abord des surfaces d’exposition d’art contemporain, ils entendent aussi promouvoir des espaces expérimentaux visant à instaurer un dialogue entre artistes, médiateurs culturels, et publics nouveaux, jeunes en particulier, qui ne relèvent pas des catégories de publics habituels des lieux dédiés à l’art contemporain. Car de quelque côté que l’on se tourne, on constate que l’artiste d’aujourd’hui est non seulement sommé de rayonner à l’échelle internationale dans un marché de l’art qui s’est affranchi de toute appartenance à un sol et à un territoire, mais aussi de reconquérir une place au sein de la cité, et parfois à ses marges, et au fond de faire œuvre de médiation, voire de « remédiation » sociale et culturelle, sous une forme parfois ludique. Nombre d’artistes ont ainsi relevé le défi de l’entertainment, à travers des interventions dans l’espace public qui se présentent autant comme des événements – parfois ludiques - que comme des œuvres. On peut citer à titre d’exemple les interventions de Jean-Luc Moulène dans la commune d’Excideuil, ou encore le monument vivant de Johen Gerz mis en œuvre avec les habitants de Biron. Ou ici même, au Québec, les interventions ludiques de Thierry Marceau dans certains espaces improbables anciennement dédiés à l’industrie. Selon une étude de la société Contours, cette évolution se manifeste aussi dans le cas des Multiplexes qui se présentent de plus en plus comme des lieux de vie. C’est finalement la totalité du champ de la Culture, ou presque, qui se trouve impliqué dans l’évolution en cours, qu’il s’agisse des musées, des cinémas ou encore des Monuments. De manière générale, ces lieux se définissent 22

désormais non seulement comme des lieux du passé, des abris du temps, des conservatoires, mais aussi comme des laboratoires sociaux et culturels, des lieux destinés à produire des expériences de vie au présent, et non seulement à offrir au public de contempler les chefs d’œuvres éternels du passé (ces lieux ne font ainsi que suivre une évolution qui fût déjà celle de tout l’art du XXe siècle, qui n’a cessé de vouloir égaler la vie, et se confondre avec elle, opposant l’idée de l’œuvre comme « présence réelle », à la vieille idée de l’œuvre comme représentation.) Il semble que les lieux de mémoire soient appelés à devenir ainsi des lieux de vie ouverts sur le présent, le vivant et même le festif, comme en témoigne la rencontre de plus en plus fréquente du Patrimoine et de l’art contemporain, ou dans un autre registre, les reconstitutions vivantes comme celles organisées au Puy du Fou. De tous ces éléments, il ressort que le loisir, le divertissement doivent être repensés dans le contexte de notre culture (ou notre inculture). Car ce qui est en jeu à travers ces phénomènes, c’est un bouleversement des conditions même de l’accès à la culture à l’âge industriel ; et c’est aussi , entre autres, la remise en cause de la vieille opposition entre arts majeurs et arts mineurs, entre culture savante et culture populaire. Car on ne saurait trop souligner, dans le contexte d’une mondialisation rapide de la culture, le caractère très relatif de ces oppositions, dans le domaine de la culture cultivée comme dans le domaine de la culture de masse. Jean-Marie Schaeffer nous a montré que telle pratique culturelle comme la cérémonie du thé, peut être considérée ici, en Europe, comme un art mineur, alors qu’elle est un art

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majeur dans certains pays comme le Japon4. Ou encore, que telle industrie de masse comme le cinéma est devenue dans bien des cas, mais bien plus tard il est vrai, un art majeur. Bref, plus que jamais, la concurrence éventuelle entre des lieux de mémoire et de culture d’un côté et d’autres lieux comme les parcs à thème et de loisirs se pose. Et l’on aurait tort de craindre une moins grande culture d’entreprise chez les managers des centres d’art, ou un défaut de culture gestionnaire et marketing chez les responsables de musée et de monuments. Avec la mondialisation de la culture, et avec la décentralisation des compétences et des tutelles à laquelle contribue paradoxalement, comme on l’a vu, cette mondialisation, il semble que la culture des acteurs culturels évolue plus rapidement que l’on ne pouvait l’imaginer. Et nos anciennes fonctionnaires des musées sont devenus peu ou prou des managers sensibles aux évolutions du marché et fort informés des tendances à la mode en matière d’art et d’entertainment. Cependant, cette industrie du fun ne va pas de soi, car, loin de contribuer à l’accomplissement des promesses « participationnistes » des avant-gardes, elles en réalisent une version dévoyée, qui ne fait que contribuer à la perte du sentiment d’appartenance – et à l’existence parfois d’une sentiment d’exclusion - des êtres humains à leur territoires, à une culture – perte du sentiment d’appartenance auquel, paradoxalement, le nomadisme des réseaux offre sinon la réalité d’une alternative – du moins le sens d’ un nouvel « horizon d’attente ». En ce sens, ce n’est pas le réseau et la mondialisation technologique en général qui sont source et cause de la crise identitaire des territoires et des cultures, de rupture du lien social, comme on le dit
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Jean-Marie Schaeffer, L’art de l’âge moderne, Gallimard, 1992

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parfois – mais plutôt la réalisation in situ de programmes industriels et culturels décidés et programmés à l’échelle mondiale, mais totalement déconnectés des humains ordinaires et des cultures traditionnelles, et auxquels ces derniers ne sont invités à participer qu’à titre onéreux, comme de vulgaires consommateurs. C’est la marchandisation généralisée de la culture, via le règne omniprésent des marques, des enseignes, et des produits dérivés (et tout produit est finalement le dérivé d’un autre produit dérivé, un peu comme on disait que toute image renvoie à une autre image au temps de l’hégémonie du visuel). Les industries de l’imaginaire ne fonctionnent plus seulement sur les supports anciens des médias que furent le cinéma ou même la télévision. Elles ont étendu leur pouvoir et leur visibilité à l’ensemble des activités humaines et des produits marchands, sur les territoires eux-mêmes et en relation avec les médias eux-mêmes, bref à la réalité même, prétendant ainsi couvrir et enclore ce réel, le contenir – réel dont on a pourtant bien vu qu’il devenait, avec la modernité, inépuisable et insaisissable dans la conscience de l’artiste moderne (le réel, appelons-le dans les termes de Lacan, est ce qui fait trou). En ce sens, la modernité commerciale contemporaine des enseignes mondiales et des marques réalise, pour le meilleur et pour le pire, une utopie dont on peut voir les prémisses sous la plume d’Enfantin (encore les Saint Simoniens) quand il écrit : «Nous avons enlacé le globe de nos réseaux de chemin de fer, d’or, d’argent, d’électricité! Répandez, propagez, par ces nouvelles voies dont vous êtes en partie les créateurs et les maîtres, l’esprit de Dieu, l’éducation du genre humain »5
5

Cité par Gaston Pinet, « Écrivains et penseurs polytechniciens », pages 165-6. Paul Ollendorff Editeur. Paris. 1898

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II - Les enjeux du réseau Face à ces phénomènes, il reste à se demander quelles promesses nouvelles portent les réseaux numériques et le modèle de l’interactivité qui les sous-tend. Mais on s’aperçoit alors que le modèle des anciens médias a réussi à s’approprier jusqu’à la figure alternative de l’interactivité, et à imprimer sa marque au fonctionnement du réseau des réseaux (et il est vrai que Google, par exemple, fonctionne à l’audimat, puisque que le succès d’un site est corrélatif au nombre de clics dont il est l’objet). Pourtant, le réseau est paradoxalement porteur de nouvelles formes de sociabilité, qui ont nom aujourd’hui « blog » ou « open source » ou « internet collaboratif », à condition que l’on ne cherche pas à appliquer à ces nouvelles formes de socialité les normes et les règles qui prévalaient dans les espaces sociaux antérieurs (c’est tout le débat sur la question de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur, et l’enjeu de recherches artistiques comme celle d’Antoine Moreau autour du copy left6). Il s’agirait alors d’envisager la culture et la technique comme ouverture d’espaces (Berque) ne relevant pas du même monde de référence que celui des espaces antérieurs. Patrice Flichy 7 a pu ainsi montrer que l’espace public n’est pas une donnée intangible et que, dès la fin du XIXe siècle, cet espace voit s’imposer une forme de « vivre ensemble séparément », ainsi que Baudelaire
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Cf. supra. « l’œuvre portée disparue au lieu de son événement même ». 7 Patrice Flichy, Une histoire de la communication. op. cit., pp. 210-221

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l’exprime dans ses « Tableaux parisiens »8. Par ailleurs, l’écart entre les arts majeurs et les arts mineurs que certains disent se réduisant dans nos démocraties, reste une question centrale. Il semblerait au contraire que cet écart aille croissant, en particulier sous les effets de la mondialisation de la culture et de l’économie. Ainsi, s’empresse-t-on de mobiliser les « médiateurs culturels » pour expliquer aux « usagers » de la culture – si possible sur un mode attrayant, voire ludique – le sens de telle ou telle œuvre relevant du domaine des « arts majeurs »9 dont la portée, la lecture ou l’appréciation supposent tout un arsenal de références culturelles sans lesquelles ces œuvres resteraient encloses dans leur hermétisme. Cependant, c’est le plus souvent à une expérience immédiate de l’œuvre que l’artiste appellerait ses publics éventuels, précisément sans aucune médiation, qu’elle prenne la forme de discours, d’action, voire de marketing touristique. Cet exemple atteste de la situation d’une sorte de rupture à l’intérieur même des institutions de la culture. Avec la dissémination des mondes de références et des savoirs, la fin des grands récits verticaux qui fondaient le sujet moderne, l’éclatement des territoires, et enfin la perte d’une confiance immédiate accordée à l’art, notre monde se présente, en un sens, comme « rivé » aux seules conditions de l’espace et du temps, ainsi que l’exprimait Hölderlin : « A la limite
Charles Baudelaire, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, 1976 (tome II, Le peintre de la vie moderne) 9 Et cela, même si, l’œuvre emprunte parfois - et même souvent aujourd’hui - ses codes aux domaines des « arts mineurs » ou des « arts de masse ». C’est part exemple le cas de la pièce présentée par Pierre Huygue à la 49e biennale de Venise, pièce dans laquelle le personnage d’Ann Lee - pur produit des « arts de masse » et des jeux vidéo - occupe une place centrale.
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extrême du déchirement, il ne reste en effet plus rien que les conditions du temps et de l’espace10. » Curieusement, les seuls vecteurs de sens autour desquels s’agrège parfois le « peuple » des internautes concernent soit les virus, soit les velléités de puissance de certains grands opérateurs économiques ou politiques s’avançant manifestement pour en obtenir le contrôle et en réguler le fourmillement anarchique. Les internautes n’ont alors de cesse de réclamer en chœur qu’on ne les prive pas de ce défaut de sens dont ils paraissent si bien s’accommoder. La formule de Hölderlin peut alors s’entendre comme un cri de détresse, mais aussi comme la promesse d’une liberté, d’un « sens » qui reste à inventer, car nul grand récit n’en orienterait le mouvement et n’en fournirait le cadre a priori. Elle voudrait dire aussi que le sens se dessine toujours comme un horizon d’attente et qu’il existe encore, parce qu’il reste à venir dans sa quête. Le modèle de l’Internet « libertaire » des débuts, avec ses communautés virtuelles, pouvait prétendre compenser le déclin du sentiment d’appartenance dans les sociétés développées et la crise de l’espace public. Dans ce contexte, les arts du numérique et de l’interactivité, l’ouverture de nouveaux espaces à la médiation culturelle prennent tout leur sens : moins comme une table rase que comme une réponse, fût-elle fondée sur une médiation technique ubiquitaire, au besoin de participation des individus et des communautés à la création des formes symboliques, dont les industries culturelles les avaient « détachés ». Mais ce sentiment d’appartenance
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Fiedrich Hölderlin, cité par Lyotard dans « Quelque chose comme : “communication ... sans communication” », L’inhumain, op. cit., pp. 124-125

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