Sculptures trouvées

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Depuis plusieurs années, un duo d'artistes - L'épongiste - produit par le biais de la photographie ce qu'il appelle des "sculptures trouvées", des objets de rencontre - heurts heureux du quotidien ou invention du regard- sont prélevés par l'objectif et, de la sorte, révélés ou élevés au rang d'oeuvres. L'objet de ce livre est d'analyser cette forme inédite d'art public dont la pratique trouve ses racines dans l'art moderne, comme dans une certaine approche politique du réel et de l'art.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296324060
Nombre de pages : 156
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Sculptures trouvées
ESPACE PUBLIC ET INVENTION DU REGARD

Collection Esthétiques
dirigée par Jean-Louis Déotte

Comité Daniel

de lecture:

Pierre Durieu, Humbertus

Véronique

Fabbri,

Pierre-Damien

Huyghe,

Jean Lauxerois, (Af), Jean-Louis Roesz

Payot, André Rouillé,

Peter Szendy, Michel von Hameluxen

Porchet Déotte-Lefeuvre Germain

Correspondants:

(Al.), Martine

Flecniakoska (u. M Bloch Strasbourg), Anne Gossot (Jp), Carsten Juhf (Scand.), (ARS), Georges 1èyssot (USA), René Vinçon (It.)

Lambition

de la collection Esthétiques est d'abord de prendre part aux initiatives qui aujour-

d'hui tendent à redonner vie et sens aussi bien aux pratiques qù aux débats artistiques. Dans cette collection consacrée indifféremment à l'esthétique, à l'histoire de l'art et à la théorie de la culture, loin des querelles faussement disciplinaires destinées à cacher les vrais conflits idéologiques, l'idée est de présenter un ensemble de textes (documents, essais, études, français ou étrangers, actuels ou historiques) qui soient aussi bien un ensemble de prises de positions susceptibles d'éclairer quant aux enjeux réels critiques et politiques de toute réflexion sur la culture.

Série" Ars " coordonnée par Germain Roesz
La collection Ars donne la parole aux créateurs. Du faire au dire, Ars implique les acteurs de
la création (les fabricants ainsi que les observateurs de la fabrique) à formuler

-

sur un terrain

qui semble parfois étranger -leurs

projets, leurs ambitions,

leurs inquiétudes,

leurs décou-

vertes. Sur les modes analytiques, critiques, politiques, polémiques, esthétiques et dans les formes du journal, de l'essai, de l'entretien, du collage, il s'agit d'énoncer une parole du fairecréateur. Rendre manifeste, de la revendication à l'adhésion, ce qui tisse les contradictions et les débats de la création contemporaine. Une complémentarité nécessaire en quelque sorte de la collection" Esthétique".

Dernières parutions
Jean-Louis Aldo Trione, Eric Valette, Jean-François Michel Stéphane Porchet, Déotte, (trad. :Lépoque Isabelle de l'appareil Lavergne), à l'ordre perspectif, 200l. 2001

Penser

la poésie,

La perspective Robic, Portrait

du jour, 2001. en naufrageur, de l'image, du peintre, sur les travaux critique maritimes, Ars, 2002. 2002. Stella,

Adolf Hildebrand,

Le problème de la forme dans les ans plastiques, 2002.
de l'artiste industrielle La production de l'image de synthèse, Chillida,

Morczowski,

Paul Klee, temps

avec Mondrian,

Soulages,

Ars, 2002.

Pour le présent volume photographies

de couverture et pages intérieures:

Lépongistes

JEAN-FRANÇOIS ROBIC & GERMAIN RŒSZ

Sculptures trouvées
ESPACE PUBLIC ET INVENTION DU REGARD

préface de Michel Demange postface de Daniel Payot

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4534-2

SCULPTURES

TROUVÉES

De l'objet trouvé à l'invention du ready-made.
Si Dieu interdit de faire des images taillles, il n'exclut pas qu'on pût en trouver de toutes faites. Et si ce n'est lui, bien Malin fut celui qui en inspira le simulacre. (Aphorisme trouvé)

Au commencement, il y eut le ready-made. L'art ne fùt pas créé, mais inventé. L'image ne fùt pas cherchée, elle fùt trouvée. L'anachronisme de cette prémisse est étayé par plusieurs indices, divers récits étiologiques ou mythes d'origine. Et de ce tête-à-queue, nous pourrions tirer, réciproquement, la conviction que le readymade (@I9I3) nest pas la fin de l'art annoncée par certains, mais son ultime recommencement - sous d'autres formes et pour
d'autres fins. Ici même enfin, on voit le vrac du quotidien pourvoir sans limites notre musée imaginaire. Car, à bien y regarder, l'œuvre sourd de toutes parts, elle trouve place à chaque coin de vue - entre hasard et discernement -, là où on ne la cherche pas.

Préhistoire des objets trouvés.
Parmi les découvertes faites sur les sites paléolithiques, il est une catégorie d'objets dont la présence est longtemps passée inaperçue et dont l'étude reste encore largement négligée. Ces vestiges qui furent collectés, transportés et collationnés constituent sans doute les premiers cabinets de curiosités de l'humanité. Ce sont essentiellement des objets naturels - cristal de roche, fossiles, coquillages, minéraux, roches diverses dont J.-M. Le

Tensorer note qu'ils furent « vraisemblablement ramassés pour

leur aspect étrange, leur forme, leur texture ou leur couleur »1.
Si ces trouvailles des premiers âges sont habituellement éclip-

1. - ''Acquisition de la notion de symétrie et émergence du sens de l'harmonie", in CoUoqueinternational sur la signification de l'homme, Fondation Singer-Polignac, Paris, octobre 1999.

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SCULPTURES TROUVÉES

sées par la notoriété des images pariétales, elles n'en contribuent pas moins à témoigner des initiatives esthétiques de l'humanité et livrent sans doute une des clés essentielles sur la permanence de nos stratégies poïétiques2. De telles pratiques pourront en effet préfigurer l'aptitude des hommes aux jugements de goût, ou plus simplement leur faculté à se laisser séduire ou surprendre par la rareté d'une apparence. Mais elles nous font part également de leur désir d'en conserver le témoignage: ceux-là prélevèrent et isolèrent leurs trouvailles, tout comme on continue aujourd'hui à collationner, inventorier et photographier nos découvertes. Mais ces collectes faites au gré du hasard relèveront plus essentiellement encore de notre liberté de discernement dans l'ordre du visible - de cette faculté de discrimination singulière qui se distingue de l'instinct animal (dont la clairvoyance n'est qu'une condition de la survie). Au frémissement de l'humanité, il y eut en effet un jour où l'aptitude à séparer l'ordinaire du singulier s'immisça dans le flux indistinct des phénomènes visibles. Et, de même que l'activité langagière permit à l'homme d'ordonner et de mettre le monde à distance, de même le discernement éclipsa la confusion des sensations otiques et autorisa la discrimination entre le général et le particulier, le régulier et l'accident. . . Mais s'il était enfin permis à l'homme de juger de ce qu'il voyait, il reste à imaginer le vacillement de sa conscience à l'instant même où ce qui n'était pas attendu (pré-vu) surgit incongrument au sein du familier. Or, si on peut définir étymologiquement l'objet comme "ce qui est jeté au-devant de nous", l'objet" trouvé' ajoute à la violence de cette irruption l'imprévisibilité radicale de son jet - ce qu'on nomme justement "hasard' par référence à un ancien jeu de dés.
2. - Rappelons à ce titre qu'André Breton collectionnait lui-même de tels objets trouvés : cailloux et bois figuraient dans son appartement au même rang que des artefacts plus conventionnellement artistiques. Henry Moore réunira lui aussi os et bois trouvés tandis que Max Ernst s'attachera plus spécifiquement aux galetS de rivière...

PRÉFACE

7

Qu'on s'imagine en effet l'étonnement provoqué par le jeté de ces "trouvés", Lamusement peut-être, la stupeur, l'inquiétude aussi. On peut alors concevoir qu'en ces instants, l'esprit de l'homme fut porté à s'interroger sur l'existence de la chose trouvée, et à se demander d'où elle (lui) venait et ce qu'elle (lui) voulait. .. Lévénement de la trouvaille, l'étrangeté de la chose trouvée s'associant au heurt de sa rencontre, auront certainement produit un de ces ébranlements par lesquels nous sommes irrésistiblement portés à nous interroger sur la causalité de ce qui "arrive" et, plus globalement, sur la question de l'origine. À cet égard, on a pu faire l'hypothèse que de tels événements constituaient l'un des premiers ressorts de la pensée métaphysique3. Lobjet trouvé serait bientôt conçu comme un signe jeté d'en haut et qui nous tombe sous les yeux. Don du ciel ou objet tombé des nues, l'objet trouvé fut perçu comme un accident ou un écart de la nature: un "monstre" - ce par quoi "dieu se montre" .

L'invention des images.
"Il est un point que je veux établir très clairement, cest que le choix

de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par

quel4ue

délectation

esthétique. Ce choix était fondi sur une réaction d'indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou mauvais goût... En fait une anesthésie complète': Marcel "Inventer cest trouver,. trouver quelque Duchamp

chose présuppose son exis

-

tence quelque part, impliciteml'J# ou explicitement H. Füssli, Troisième conférence: " invention"

Si donc l'insolite des premiers objets trouvés a quelque chose à voir avec l'origine conjointe de l'art et de la métaphysique, il en ira de même des conditions de leur élection: ce qui fut trouvé - sans l'avoir cherché - constituerait ainsi une des initiatives

3. dans

«La question de l'Auteu~>, note M. Lorblanchet,
des mythes et des symboks». CE La Naissance

«ks introduisait dans k domaine des
de l'art, genèse de l'art préhistorique

croyances,

k monde. Ed. Errance,

1999, p. 93.

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SCULPTURES

TROUVÉES

premières de la création artistique. Cet enchaînement peut d'ailleurs être corroboré par plusieurs mythes d'origine touchant l'invention de l'image. De fait, ce qui se trouve ici - dans cette première occasion serait à plus proprement parler "re-connu", ou mieux encore: "révélé". La connotation religieuse du terme conviendrait en effet à caractériser le système de croyance qui justifie l'avènement de l'art chez les Anciens. Rappelons l'importance de la Tychè chez les Grecs (ou de la Fortuna des Latins) qui fait du hasard de la rencontre une condition décisive des débuts de l'art, et dont les circonstances manifestent implicitement l'immanence des dieux au monde.
La plus célèbre de ces fables prend Eros pour artisan. C'est l'his-

toire de la fille du potier de Sicyone qui découvre le moyen de retenir son amant en emprisonnant son ombre par un trait de fusain4. [important n'est pas tant ici le procédé que la prise de conscience soudaine de l'image formée par la silhouette ombrée, et dans laquelle se préfigure la représentation proprement dite. L'image est ici "inventée" au sens exact et foncier du terme: comme on parlera de "l'invention d'un trésor",de "l'invention du corps de Saint Marc", et de tout ce qui serait de la sorte exhumé, dévoilé ou dé-couvert. Ce qu'il faut entendre ici, c'est l'antériorité de l'existence de la chose à son événement. Ce qui est mis à jour est ce qui était" déjà-là". Ce que la fille du potier dé-couvre (ou invente) est donc le fait que l'ombre puisse devenir le modèle naturel des représentations à venir. C'est en quelque sorte le stade du miroir à l'échelle de l'histoire de l'humanité - le moment où l'homme saisit son reflet comme potentiellement autre et distinct de lui. Ici, ce n'est plus l'objet qui vient "sejeter" au-devant de l'homme, c'est sa ressemblance qui se projette littéralement sous ses yeux et irradie sa conscience d'un concept nouveau.
4. - Plinel'Ancien,Histoirenaturelle, ~ l,

PRÉFACE

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Saisie conjointe de l'esprit et du regard, l'instant de l' œuvre tient donc à une sorte de saillie. .. Que le désir d'une femme ait été à l'origine d'un tel mouvement n'est pas le moins piquant de l'affaire, mais il allait de soi que seul un dieu malin aurait pu lui souffler cette ruse. D'autres scénarios des origines réitèrent cette épiphanie du hasard et de la trouvaille dans l'archéologie des représentations. La chose trouvée - ici l'image - sera encore "re-connue" en différents endroits. Qu'elle paraisse tombée du ciel conduira tout d'abord à lever la tête pour l'apercevoir dans les nuées. Ainsi, pour la plupart des civilisations primitives, le chaos stellaire s'organise en constellations zodiacales et leur cohorte zoologique continue de nous apparaître comme autant de figures "révélées", susceptibles d'influer sur nos destinées. . . Et si ce n'est Dieu qui, par le truchement du hasard, nous instruit de ses desseins (et dessins) cachés, ce sera le fait de son Œuvre. Ce sera la Nature qui parlera en son nom, multipliant les indices et les signes de sa main. Cette Nature dont nous procédons nous-mêmes et dont les figures générées par les mêmes Causes pouvaient donc engendrer des Effets similaires: les simulacres. C'est pourquoi les racines de mandragore, les "grotesques", les rochers anthropomorphiques, etc., ne passeront pas pour des accidents naturels, mais plutôt comme des "amusements de la nature" (lusus naturtt).

Alberti affirme ainsi que la nature « paraîtseplaireà peindre,
laquelle nous voyons si souvent peindre dans les craquelures du
marbre des centaures et des têtes de rois barbues et chevelues.
»5

Et si la nature est peintre, on pouvait logiquement lui attribuer le rôle d'intermédiaire pour initier les hommes aux plaisirs de la . ,. mImeSIS. Citons encore ici Alberti qui émet précisément l'hypothèse que
une pierre précieuse ayant appartenu à Pyrrhus et «sur 5. - Albeni cite notamment laquelle la nature elle-même avait distinctement peint les neuf muses avec leurs attributs». (De Pictura, livre II, 28).

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SCULPTURES

TROUVÉES

la sculpture nous fut révélée par la rencontre de configurations naturelles chargées de ressemblance. « Unjour, on découvritpar
hasard, dans un tronc d'arbre, dans un monticule de terre, ou dans quelque autre objet, des contours qu'il suffisait de modifier très légè -

rement pour obtenir une ressemblance frappante avec certaines
choses de la nature» (De Statua).

On vérifiera encore ici le caractère "imprévisible" de ces instants de dévoilement: le modèle était à portée du regard, mais celuici était encore incapable d'en saisir la signification. Tout aussi spectaculaire que ce déssillement sera l'entrée en scène de la représentation. [invention de la ressemblance est décrite comme "frappante", et résulte d'une sorte de heurt, lequel tient à l'heureux hasard, à l'arbitraire de la Tychèou de la Fortuna qui viennent soudainement à la rencontre des heurétés (les inventeurs) . Mais la fulgurance de ces coups de théâtre participe à l'évidence d'une rhétorique du miracle et souligne implicitement la présence d'un deus ex machina en coulisse. Parallèlement, l'inventeur de l'image fera en effet toujours figure d'heureux élu prompt à se fondre dans l'allure légendaire et mythique du récit. À cet égard, on observera que les premières histoires de l'art s'ordonnent autour d'une succession d'inventions décisives et d'artistes providentiels. De Pline à Vasari, l'aventure de l'art ressemble à une épopée faite de découvertes successives inaugurées par des aventuriers subitement inspirés. De l'innocent Giotto à l'indifférent Duchamp, l'aura des précurseurs se pare du prestige de l'inédit et du spontané; les coups du sort et les coups de dés ponctuant opportunément leurs destinées. . . Mais c'est ici toute une histoire de l'art et du hasard qu'il faudrait écrire. On y rappellerait, comme autant de faits divers, les "accidents" qui ont façonné les aventures de la représentation - de sa naissance avec l'infortuné Narcisse à sa mort par l'invention inopinée de l'abstraction, laquelle fut "découverte" par Kandinsky à la faveur d'un tableau retourné dans l'obscurité de

PRÉFACE

Il

son atelier. . . On y rapporterait également toutes les anecdotes où l' œuvre du hasard supplée - comme le dit Pline - à "l'impuissance de l'art"6 : l'empreinte des pattes de grues dans la peinture chinoise ; les jets d'éponge simulant miraculeusement la bave des chiens, l'écume des chevaux ou les paysages de Botticelli, et les jets de peintures (chers à Didi-Hubermann) de l'Angelico à Pollock. .. On y verrait enfin tomber du ciel les stoppages-étalons de Duchamp et les ready-mades comme s'il en pleuvait, ou comme si on ne s'était jamais soucié de les chercher: derniers objets trouvés et dernières trouvailles de l'art pour en finir avec l' art7... Mais si le hasard peut être admis au rang des auxiliaires patentés de la création (voir les stratégies surréalistes du "hasard objectif"), son intercession ne relève pas toujours de l'anecdote mystificatrice ou du délire mystique. Il est un autre versant de son histoire où la part du "trouvé" appelle un discours plus sécularisé et antropocentré, et dans lequel la Tychè prend pour nom l'aléatoire ou le projectif. . C'est de cet autre point de vue plus terre-à-terre que procèdent, pour l'essentiel, la plupart des autres scénarios étiologiques connus. Jean-Claude Lebensztejn situe notamment chez Philostrate le «moment crucial» où l'interprétation théogénétique bascule pour replacer l'homme à l'origine de ses représentations8. Pour la première fois en effet, on vient soutenir que les images ne nous ont pas été jetées sous les yeux, comme un don de la nature ou de la providence divine. Ce ne serait, en définitive, que notre imagination qui en concevrait, seule, la projection.
118. 6. - Op.cit.,~ dada : comments'exprimer ansart s 7. - «Solutionsubtileà un dilemmeessentiellement
quand tous les moyens d'expression sont potentiellement Dada Painters and Poets, An Anthology. p.191. 8. - L'art de la tache Limon, 1990, p. 110. artistiques». Robert Motherwell, d'Alexander in

-

introduction

à la Nouvelle

méthode

Cozens, éd. du

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SCULPTURES

TROUVÉES

Significativement, ciel :

le discernement nous vient, là encore, du -

«Ce que l'on voit dans le ciel, lorsque les nuages s'effilochent: cen taures, boucs-cerft, et même, par Zeus, loups et chevaux, de tout cela, que diras-tu? Est-ce que ce ne sont pas aussi des imitations? - Assurément. - Dieu est donc peintre, Damis, et, descendant de son chariot (.. .), il s'assoit pour jouer et dessiner tout cela, comme les enfants dans le sable? Ce n'est certainement pas ce que tu veux dire, Damis, mais sim

-

plement que ce sont là des figuressans aucune signification,
emportées dans le ciel au hasard, (et) que c'est nous, naturelle

ment portés à l'imitation qui leur donnons des formes et les créons.»9

Et c'est sans doute de cet aveu que procèdent toutes les stratégies projectives qui émaillent l'histoire de la représentation. Celles-ci figurent habituellement comme préceptes dans les manuels ou les traités et invitent l'artiste à se représenter des images en toutes sortes de lieux: sur les murs accidentés (SongTi) ou salis (Léonard de Vinci), dans les crachats des malades (Piero di Cosimo), dans les empreintes digitales (Bewick), les taches d'encre (Cozens, Kerner, Hugo, Rorschach.. .), les planchers de bois (Max Ernst), ou les marbres des tables de restaurant (Klee). À la différence des mythes créateurs précédents, ces légendes d'atelier réduisent l'imprévisibilité du "trouvé' aux arcanes d'un jeu de hasard. Et cette part de hasard est désormais orientée par le discernement de l'observateur; car il ne suffit pas de voir, il faut y aller voir, projeter, regarder: «Si tu regardescertains murs
salis ou des pierres bigarrées, dit Léonard, tu pourras y voir la res semblance de divers paysages. . .diverses batailles», etc. . . 10. Il fau-

-

dra donc, pour qu'il y ait image, que la configuration aléatoire de l'accident naturel trouve en l'observateur une disposition psychique convergente. On pourra même parler dans certains
9. - We d'Apolloniosde Tyane, II, 22. 10. - (modo destareto ingegnioa varie inventiont).

PRÉFACE

13

cas de prédisposition (ou de création assistée par le hasard), comme dans la Méthode d'Alexander Cozens, lorsque c'est l'intention de produire des paysages qui oriente le jeté des taches d'encre sur le papier, et en canalise la lecture. De toutes les matières propices à la formation d'images fortuites, on relèvera que les pierres (<<bigarrées»), les murs (<<salis») et toutes les surfaces minérales en général, revendiquent ici une place prépondérante. Outre les" imagesde pierres"l1qui sont des représentations "trouvées" toutes formées à même les éclats de roche, il faudra encore mentionner l'important répertoire des pietre dipinte, ces peintures réalisées sur ardoise, travertin ou marbre, et qui exploitent généralement les tavelures et les fissures ou les stratifications qui animent la plaque minéralel2. Tantôt ces concrétions accidentelles suggèrent un décor sur lequel le pinceau improvise une action, tantôt elles forment l'embryon d'une figure que l'artiste prolonge ou précise. Or, l'intérêt de cette procédure créative n'échappera à personne, car parmi tous les scénarios inventoriés jusqu'ici, celui-ci est sans doute le plus proche de l'origine (scientifiquement) avérée des images. Revenons donc à cette occasion aux lieux de notre commencement, là où furent découverts nos premiers gisements d'objets l ou de "proto-scu Iptures trouvees " . Au pied du mur donc, l'examen des peintures pariétales du paléolithique semble en effet confirmer l'hypothèse de la stratégie "projective" dans la naissance de l'art et des images. Cette

Il. - Nom donné par Athanase Kircher au XVIIe siècle. aux pierres dont les concrétions ou les irrégularités simulaient la représentation de symboles, de ftgllfes, de paysages ou de thèmes iconographiques plus complexes. Celles-ci étaient conservées dans divers cabinets de curiosité et leur description a été commentée par Jurgis Baltrusaitis in Aberrations- Q!u1treessaissur la légendedesfOrmes,O. Perrin, 1957, p. 59. Plus près de nous, R Caillois s est fait l'exégète de configurations pétrifiées dans Ecritures tks pierres,

Skira,1970.
12. - Ces peintures dont l'origine remonte à l'antiquité, ont surtout été produiteS en Italie entre le XVIe et le XVIIe siècle. CE cat. Pietra dipinta, Palazzo Realle, Milan, 2000.

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SCULPTURES TROUVÉES

scène primitive est en tout cas cautionnée par de nombreux préhistoriens qui, tels l'abbé Breuil, estiment que l'idée de la représentation germa dans l'esprit des premiers hommes par la découverte de figures dans les entrelacs de griffades d'ours sur la paroi des cavernes. De même, Gombrich jugeait plausible que
«les contours bizarres des rochers, les fissures et les veines apparentes dans les parois des cavernes» hommes (d'y) "découvrir" aient pu permettre aux «regards des [...] l'apparition des chevaux et des tau G-H. Lucquet

-

reaux, avant d'essayer de les fixer et de les rendre visibles pour
d'autres regards, à l'aide d'argile colorée».13 Enfin,

estime lui-même que la première image ne put procéder d'une intention délibérée: «la première exécution volontaire d'une
œuvre figurée, dit-il ne peut avoir été que la répétition hasard» 14 voulue d'une

activité qui, si elle a produit en fait une image, l'a produite par

Images gigognes
«Nous
ne pouvons

(.

..) voir lesformes et les figures que si, d'une
ou d'une autre, nous les avons déjà vues». p.32) Mangue!, Le Livre d'images,

manière

(Alberto

Qu'elle relève du commun ou procède du divin, la trouvaille originelle se révèle donc à la fois motif et mobile de l' œuvre à venir. Point d'image qui naisse spontanément d'un désir inopiné de faire image. Rien qui advienne sans que nos pulsions mimétiques (ou nos réflexes projectifs) soient sollicitées par quelque leurre. Mais sans doute faudrait-il encore s'expliquer sur notre faculté apparemment innée à "reconnaître" dans quelques vagues stimuli visuels l'embryon d'une figure. Car, hors l'expérience ou
13. 14. LArt et l'illusion, Gallimard, 1971, p. 144. Ibid., cité in LArt et la religiontks hommes fossiks, p.13 5.

PRÉFACE

15

l'apprentissage, serions-nous en effet prédisposés à fomenter des images par le simple jeu de cette faculté imageante qu'on nomme imagination? De même, il faudrait admettre que certaines images demeurent insoupçonnées, soit qu'elles paraissent (provisoirement) ignorées de leur observateur, soit qu'elles ne puissent jamais être reconnues par lui. Et il faudrait également rapporter ici les nombreux cas de "préjugés visuels" qui ressortissent de l'observation ou de la description "orientée", abusive ou défaillante des phénomènes naturels ou culturels15. Roland Barthes a notamment rapporté l'expérience décrite par André Ombredane en Mrique noire où les autochtones conviés à voir pour la première fois de leur vie un film se révèlent incapables de comprendre ou de commenter les images qui défilent sur l'écran16. Ces images existent, mais n'atteignent pas à l'entendement de ces spectateurs novices - soit que le medium cinématographique les rende confuses, soit que leur identité ne soit précédée d'aucun modèle antérieur qui permette de les reconnaître. Quoique nous nous en défendions - car on ne croit que ce que l'on voit -, nous naissons et demeurons inégaux devant l'image ; sa perception nous trouve toujours prédisposés à son égard et ne peut donc être réductible à l'opinion commune ou ramenée à un quelconque jugement universel (ce que les kantiens, comme l'explique en conclusion Daniel Payot, rapportent à la notion de transcendance; ou ce que les cogniticiens repèrent sous l'appellation de perceptions catégorielles ou situées). En

15. - On devrait alors distinguer entre les préjugés par excès (comme les hallucinations de ceux qui veulent à tout prix voir une géométrie secrète dans le plan des cathédrales ou la composition des tableaux - et les préjugés par défaut quand certains détails sont délibérément ou inconsciemment omis (ainsi Leroi-Gourhan négligeant le relevé de certains signes dans ses analyses d' œuvres pariétales, ceux-ci ne s'accordant pas à sa conception sexuée des regroupements de figures.) 16. - Alberto Mangue! rapporte la même expérience à propos de paysans cubains. Curieusement dans les deux récits, un seul et même détail est apparemment perçu ou

compris par les spectateurs: l'image d'une pollie. (voir Le Livre d'image, op.cit.,p.44).

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