Adieu terrils, adieu corons

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296200364
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ADIEU TERRILS ADIEU CORONS

@ L'Harmattan, 1990.
ISBN: 2-7384-0583-5

ROBERT

BOUSSEMART

ADIEU TERRILS
ADIEU CORONS
Les mines du Nord-Pas-de-Calais

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sommaire
CHAPITRE I Quelques années avant la guerre de 1939
CHAPITRE

...........................................
II

19

Du 3 septembre 1939 à mai 1940
CHAPITRE III

102

A l'époque de l'invasion et de la défaite
CHAPITRE IV

115

Pendant l'Occupation et à la Libération
CHAPITRE V

132

Silicose, deuils et difficultés
CHAPITRE VI

211

Les belles années de progrès
CHAPITRE VII

235

La grève de 1963. La récession
CHAPITRE VIII

252

La fin d'un monde

268

Ce livre est dédié à mes parents et aux autres retraités des Mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ce n'est pas l'histoire de la Mine, ni des mineurs, mais un roman, dont l'action se déroule dans un coron des Mines de Lens à partir de 1937.

Les personnages et situations de ce roman, bien qu'inspirés du réel, sont imaginaires. Entre eux, les mineurs parlaient le patois du Nord. Ils utilisaient souvent le françaispour répondreà des « supérieurs ». Pour faciliter la lecture, j'ai écrit le texte dans notre langue.

Entendons-nous bien sur l'égalité ; car si la liberté est le sommet, l'égalité est la base. L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de jalousies s'entrechâtrant; c'est civilement toutes les aptitudes ayant la même ouverture; politiquement tous les votes ayant le même poids; religieusement toutes les consciences ayant le même droit.
VICTOR HUGO, Les Misérables, 5epartie, Livre premier, Chapitre V.

Une explosion immense, la terre qui tremble, un gros nuage de poussière et de fumée qui s'élève au-dessus des toits rouges des corons. Les spécialistes viennent de dynamiter le chevalement de la fosse numéro 17. Charles Dumont s'est dressé brusquement. De sa position sur le terril, il domine la plaine et la cité minière au loin. Peu à peu, le nuage se dissipe. Charles scrute l'horizon, à gauche du bouquet d'arbres de la prairie. Le chevalement n'existe plus. C'est fini. Notre homme aux cheveux grisonnants de la soixantaine éclate en sanglots, comme un gosse. Quoi? On vient de détruire sa fosse, la mine des bons et des mauvais souvenirs, la mine de la sueur et de la souffrance, la mine de sa jeunesse, la mine de son âge mur. Des milliers d'hommes y ont vécu, des milliers d'hommes y ont dépensé leurs forces. Ses copains Lemaire et Mankowski y sont mons par accident. Combien de coups de hache? Combien de berlines remplies? Combien de coups de pioche? Combien d'heures de rabiot jusqu'au milieu de l'après-midi? Combien de souci et d'inquiétude? Non, ce n'est pas possible! Comment peut-on détruire si facilement l' œuvre de tant de travailleurs? Depuis une dizaine d'années, Charles, mineur retraité, jouit enfin de la vie, de la vie au grand jour. Très peu atteint par la silicose, à soixante et un ans, c'est le dernier survivant de son équipe. Maintenant, d'un geste rageur, il essuie ses larmes avec le plat de sa main droite et jette un regard circulaire pour s'assurer que personnè ne l'a vu. Oui, il est bien seul... 13

Le rerril depuis toujours lui sert de havre de repos. C'est un ancien terril plat désaffecté depuis une trentaine d'années. Peu à peu, la végétation l'a envahi. Parmi la verdure maigrichonne et les schistes noirs poussent les acacias et les bouleaux. Gamin, il y jouait avec ses camarades; adolescent, après son poste du matin, il y emmenait les filles les moins farouches; père de famille, il y promenait sa femme et ses enfants. De nombreux sentiers parfois à peine tracés sillonnent ce terrain. Le terril que l'on dit plat ne l'est pas tellement. Parfois, il faut grimper de petites buttes, contourner des arbres morts. C'est le royaume des lapins et des oiseaux sur le sol noir et souvent poussiéreux. Le ciel bleu du printemps avec quelques nuages blancs se reflète dans les marais avoisinants, à moitié couverts de nénuphars et de roseaux. Quelques barques grises, en fer, amarrées à des piquets rouillés de la berge, attendent la venue des pêcheurs, au grand étang. Hier, le copain de Charles, Arthur, le garde des Mines, est venu le voir chez lui, dans les « Vieux Corons ». Il lui a dit: « C'est demain à dix heures que l'on fait" sauter" le chevalement de la fosse n° 17. » Aussi, ce matin, après avoir nourri ses pigeons et préparé son tiercé, il a rejoint son observatoire à pied en une demi-heure, se disant qu'il verrait mieux le spectacle de loin que de près. Charles jette un dernier coup d' œil sur la plaine, un damier de champs de betteraves et de pommes de terre. Plus au nord, il distingue les alignements rectilignes des corons de la cité n° 17 maintenant veuve de son chevalement. Charles traverse le terril dans sa largeur et une fois encore regarde les toits des usines au sud. Il reconnaît les bâtiments importants des Ateliers Centraux des Mines où l'un de ses fils travaille encore. Solitaire, il descend vers les marais pour une courte promenade. Il ne remarque pas les pêcheurs silencieux, immobiles, figés, assis sur leurs pliants. Il lui faut maintenant rejoindre les corons où il habite. Insalubres, la direction des Mines va les faire détruire après relogement des occupants dans les cités rénovées. Déjà la plupart des maisons sont vides. Les maçons obstruent portes et fenêtres avec des parpaings pour éviter leur occupation par des intrus. Les corons autrefois si animés sont désormais silencieux. Charles est passé bien souvent devant la demeure de son ami François, mort de la silicose l'année dernière. A cause des issues maçonnées, il lui avait semblé que celui-ci avait été enterré une seconde fois. Charles s'assied sur une grosse pierre le long du canal. Les péniches glissent au fil de l'eau. Il ne les voit pas. Il revoit son passé, ses amis des cités Sainte-Cécile, Sainte-Barbe, .de la gare, de la Briquette, des « Vingt-huit ». Il pense à ses collègues Jules Thellier, Charles Calin, Jean Delval, « tués» par la silicose. Depuis des années, la direction ferme les fosses les unes après les autres. Il n'en subsiste que quelques-unes. Est-ce un bien? Est-ce un mal? De toute façon, en ces années quatre-vingt, c'est la fin d'un monde... 14

Celui des gueules noires « Chti-mi ».

La nuit, quand je ne dors pas, quand je recherche mes souvenirs anciens enfouis au fond de ma mémoire, mon esprit vagabonde et il m'arrive parfois de me retrouver cinquante années en arrière. Des scènes de la vie des corons, des situations cocasses, des conversations surprises me reviennent à la mémoire. Des événements importants ou futiles surgissent dans le plus grand désordre chronologique. Nous étions gamins et gamines et nous allions d'un logement ami à un autre sans problème. Je revois Fernande Dernoncourt en tablier gris vers neuf heures du soir par un beau temps d'été sur le pas de sa porte. Elle confie à Mireille sa
VOISIne:

«Mon homme est parti à l'enterrement d'un copain de travail à Wingles depuis trois heures de l'après-midi. Il n'est toujours pas rentré. Il doit certainement jouer aux cartes et boire dans les estaminets avec des amis de rencontre... » l'entends, un autre jour, Simone Delcourt qui crie à son fils Marcel occupé à confectionner une fronde: « Prends un verre vide et va me chercher cinq sous de moutarde à la

boutique. »
Je revois la petite épicerie minable où s'entassaient les cageots, les boîtes de conserve, les bocaux de bonbons, les sacs contenant les haricots ou les pois cassés. Les tonneaux alignés contre le mur de droite contenaient l'huile, le vinaigre, le vin ordinaire, le rhum. Il fallait amener ses bouteilles vides. La marchande pesait bien des produits sur sa balance à plateaux de cuivre miroitants. Elle utilisait des mesures en étain pour servir certains liquides qu'elle transvidait à l'aide de différents entonnoirs en aluminium. Elle possédait parmi sa clientèle des ménagères endettées qui payaient leurs achats deux fois par mois le jour de la« quinzaine» (1). La marchande peu scrupuleuse majorait ses prix en conséquence ou ajoutait parfois à certaines clientes des sommes qui ne correspondaient à aucun achat. Quelques femmes des corons négligentes ne notaient rien. Les ménagères qui savaient compter ne fréquentaient pas ce genre de boutiques de quartier installées dans les rares maisons privées à la périphérie des corons sauf le dimanche matin en dépannage parce que la coopérative des Mines était fermée. Certaines femmes peu organisées ou très modestes faisaient leurs courses chaque jour, une heure avant le repas principal. Elles ne possédaient aucun stock d'aliments dans le buffet ou la cave. Parfois, quand un visiteur imprévu arrivait vers midi un dimanche et qu'elles n'avaient pas de vin à offrir, ces femmes des corons envoyaient
(1) La paie. 15

leurs gosses discrètement acheter une bouteille de blanc au magasin le plus proche. A propos de boutiques d'épicerie, écoutez cette anecdote. Elle vous amusera certainement. Nous sommes un dimanche matin à onze heures. L'épicière se trouve à l'église. C'est sa seule sortie hebdomadaire. Son mari, un vieux mineur retraité, la remplace tant bien que mal derrière le comptoir. Le petit Maurice Delval, une bouteille vide à la main vient acheter un litre de vinaigre sur l'ordre de sa mère qui prépare une salade de scarole. Le vieux marchand remplit le litre à un tonneau et questionne: « Qui c'est ta mère? » Dans l'heure suivante arrivent un, deux, trois... sept, huit amateurs de vinaigre parmi les autres rares clients. L'épicier trouve curieuses ces demandes successives mais remplit les bouteilles l'une après l'autre. Les gens paient comptant... L'histoire ne dit pas si Coralie Delval a confectionné sa salade avec du rhum mais il devait avoir le nez bien bouché, le vieux qui avait confondu les tonneaux voisins... Je découvre dans un brouillard le grand Lamarche, un célibataire de vingt ans appuyé sur une palissade. Il roule une cigarette de gris. Aux douches de la fosse, il s'est mal lavé le visage et des cernes noirs lui entourent les yeux. Il me dit: «Je ne peux assister au match. Je m'en vais voir ma maîtresse à la cité Ste Barbe.» Dans nos corons, le mot « maîtresse» signifie: fiancée, petite amie et rien d'autre. Les gens qui venaient de la ville ignoraient souvent cette précision importante... Charles Dumont, ému, explique maintenant à un groupe d'hommes

attentifs: « Ils étaient plusieurs mineurs à travailler sur le toit de la cage.
Tout a basculé. Ils se sont écrasés au fond du puits. » Maintenant écoutons le vieux Robin qui, dans le jardin début octobre, arrache ses carottes. Il fait une pause pour annoncer à son voisin:
« Oui, les crédits sont votés. Les autorités vont construire un monument à

la gloire des "Gueules noires". Elles vont l'installer à l'entrée de Noyelles ou Sallaumines, le long de la rocade minière. Ce sera une construction géante, en béton, de trente à quarante mètres de haut. Elle représentera un mineur en tenue d'autrefois avec sa barrette de cuir noir sur la tête. Il sera agenouillé, la pelle à sept cotes entre les mains, la hache plantée dans le sol à sa droite, la lampe posée à sa gauche. La nuit, elle éclairera la base de la gigantesque statue. Un jardin public sera aménagé à ses pieds. Un concours est ouvert parmi les artistes nordistes. Pendant des générations et des générations, les gens qui passeront en voiture se diront et expliqueront à leurs enfants: "Ici, on exploitait des mines de charbon. Ici étaient les terrils, les corons, ici vivait un peuple valeureux..." » Certains habitants des cités qui venaient souvent de la campagne voisine .possédaient des surnoms, des «noms jetés» pittoresques, attribués parfois depuis des décennies à un de leurs ascendants. Ils étaient 16

connus er appelés par ces noms-là dans les corons. Il arrivait que l'on ne connaisse plus leur nom officiel. Seuls, les instituteurs, les employés de mairie, le facteur, tous d'origine locale, s'y retrouvaient. « M'mère, ch'est Coralie, un' fil' d'chez Blank' tier', à côté d'mou Gascon ch'marécha », répond Maurice Delval à l'épicier... Er puis, il y avait ce vieil oncle silicosé, survivant de la Grande Guerre, incapable de se déplacer, qu'un de mes frères transportait à pied de son coron au nôtre sur le cadre de son vélo quand il venait rarement nous rendre visite sur la fin de sa vie...

17

CHAPITRE

I

Quelques années avant la guerre de 1939

J'ai connu Charles Dumont, mineur de fond et sa famille. J'ai connu ses collègues français ou étrangers. J'ai connu les ouvriers« du jour ». J'ai connu leurs femmes et leurs enfants, leurs joies et leurs misères. Comme tant d'autres, j'ai vécu les grèves, la guerre, l'occupation, la délivrance, les années difficiles d'après-guerre et la période faste qui a suivi. Voici l'histoire de quelques familles de travailleurs. Je suis né en 1927 dans un coron. Un coron de la société des Mines de Lens. Il était (il l'est encore), situé à la lisière nord de la concession, à une dizaine de kilomètres de la capitale minière. Les promeneurs, en regardant vers le sud, découvraient des terrils, des chevalements, des usines, des lavoirs de charbon et des corons, toujours des corons. Au loin, ils pouvaient distinguer les hautes cheminées des centrales électriques et les bâtiments de la cokerie. Au nord, s'étendait la riche plaine des Flandres avec ses gros villages agricoles, ses champs de blé, de pommes de terre et de betteraves. Quelques rares bosquets, de nombreux étangs poissonneux, quelques pâturages attiraient les regards. Et puis, il y avait le canal avec ses péniches vides ou pleines à ras-bord de charbon ou de sable, la gare d'eau où elles stationnaient en attente de. frêt. C'était le coron de notre enfance avec ses hivers pluvieux, ses mois d'août chauds et orageux, et le vent froid d'automne. C'était, quand nous étions gamins, mes camarades et moi, le cadre de notre vie, notre terrain à explorer, notre champ d'action ou de rêverie. Dans la cité, vivait une ribambelle de gosses et il y en avait toujours un ou deux de disponible(s) pour m'accompagner le jeudi ou pendant les vacances dans mes promenades de découverte de la nature, des gens, des choses de la vie. 19

Nous possédions chacun un équipement assez uniforme toujours le même pendant la semaine. Culottes courtes, pull en laine, blouse grise en coton, chaussettes de couleur, grosses bottines en cuir et béret bleu marine. Le capuchon et le cache-nez s'ajoutaient à la mauvaise saison. Beaucoup d'entre nous revêtaient le dimanche une tenue plus élégante pour la messe ou les visites. Mais il ne fallait pas salir ses vêtements et ce n'était pas facile de jouer dans ces conditions. Mon père, ajusteur, travaillait « au jour» pour la Compagnie des Mines de Lens. Notre famille habitait à la «Cité des 28 ». La Compagnie des Mines de Lens, c'était un Etat dans l'Etat. Plusieurs milliers de salariés travaillaient pour elle, au fond comme au jour. Elle possédait une quinzaine de puits en activité, une centrale électrique, une cokerie, des ateliers de réparation mécanique, des lavoirs, des quais d'embarquement sur la Deule, des milliers d'hectares de terrain, des usines chimiques, des maisons en quantité innombrable groupées en corons ou individuelles. Elle possédait les bâtiments de la Gendarmerie de Lens, des églises, des presbytères, des écoles, des salles des fêtes, des salles de sport, des stades. Son chemin de fer particulier reliait Lens à La Bassée. Il transportait ses salariés et des voyageurs ordinaires. Il desservait les fosses et autres établissements pour le charbon et autres matériaux ou matériel.

Les « Grands Bureaux» de Lens géraient tout cet ensemble. La
Société des Mines de Lens était une puissance devant laquelle tous s'inclinaient ou presque. Elle faisait la loi, sa loi. Rien ne se faisait dans la région sans son accord. En exagérant un peu, on pouvait même dire que le personnel des corons était la propriété de la Société des Mines de Lens. Elle logeait ses ouvriers près des fosses ou des usines, pour les avoir sous la main, le jour, la nuit et les dimanches, pour des dépannages ou des travaux supplémentaires. Elle possédait ses écoles maternelles ou primaires où ses employés instituteurs formaient l'esprit des enfants de certains mineurs. Elle possédait sa Caisse de Secours, employait des médecins, des infirmières. Elle ne manquait pas d'agents de renseignements. Elle fournissait gratuitement un logement à certains prêtres catholiques, ainsi que du charbon et du bois cassé. Lorsque, rarement, un salarié compétent essayait de la quitter, elle mettait son veto à son embauche chez un autre employeur de la région. Les sous-traitants, les fournisseurs s'inclinaient toujours. Ils ne pouvaient pas mécontenter un si gros client. La saine distraction des mineurs n'était pas oubliée. La Société des Mines de Lens finançait le Racing-club et d'autres sociétés de football. Elle subventionnait des équipes de basket et des Sociétés musicales importantes. Elle distribuait des prix chaque année aux meilleurs jardiniers. 20

A l'époque, les mineurs peu instruits ne voyaient aucune malice dans ce paternalisme outrancier. « Travaillez, travaillez », disaient les patrons, «nous nous occupons du reste ». Les mineurs dépensaient chaque quinzaine leur maigre salaire. Ils ne pouvaient se permettre aucune ambition. Sans argent, comment quitter le coron, la mine, pour changer d'employeur, pour ouvrir un commerce ou un atelier d'artisan? Il n'en était pas question. Chacun à la longue se satisfaisait de sa modeste condition comme si elle résultait de la fatalité. A cette époque, j'étais jeune et j'ignorais tout cela. J'avais neuf ans en 1936, et je ne vous parlerai pas du Front Populaire dans le bassin minier. J'étais trop jeune pour comprendre. Je ne connaissais rien en politique, ni en syndicalisme. Mes souvenirs se révèlent plus précis à partir de 1937. A dix ans, on écoute, on observe, on apprend et l'on se tait. Mon récit commence donc deux ans avant le début de la drôle de guerre. C'est l'histoire de quelques familles ouvrières, c'est -à-dire modestes. Notre cité proche des «Vieux Corons », de la cité Sainte-Barbe, de la cité de la Briquette, comporte deux rangées de quatorze logements contigus qui se font face de chaque côté d'un chemin poussiéreux l'été, boueux l'hiver. La direction ne lui a pas encore donné de nom officiel et l'appelle, pour le moment, la Cité des 28. Ces bâtiments d'un étage sont occupés par des gens du fond et du jour. Construction en briques « Mines de Lens» ; la société possède plusieurs briqueteries. Construction d'après la guerre quatorze-dix-huit, donc récente. Au fur et à mesure de mon récit, je vous présenterai certains des occupants. Ils jouent un rôle plus ou moins important dans ce roman. Au bout de cinquante ans, bien des détails se sont effacés de ma mémoire, vous voudrez bien m'en excuser... Mais, suivez-moi donc pour l'instant. Allons au numéro deux de la cité chez mon camarade François. Agé de onze ans, c'est mon voisin de table et mon copain à l'école communale comme à l'extérieur. Nous sommes fin juin, les vacances scolaires approchent. Quelques nuages blancs courent dans le ciel bleu. Température douce et agréable. Nous entrons dans le logement par un couloir étroit. A gauche s'ouvre la pièce « de devant» (la belle pièce), avec une fenêtre donnant sur la rue. La « belle pièce », on n'y entre pas souvent. La ménagère la conserve propre et nette, pour les grandes occasions, repas de mariages, de baptêmes, de ducasses et visites (rares) de personnes importantes. Elle est meublée d'une «salle à manger» en chêne foncé, composée d'un buffet, d'une table ronde et de six chaises au siège de paille. De nombreux portraits dans des cadres disparates ornent le buffet et la table. Ils représentent des parents vivants ou décédés des familles Thellier .et Moreau. Sur la tablette de la cheminée, au-dess.us du feu éteint les photos de Léon Blum et de Léa Lagrange. Un crucifix en plâtre peint de couleurs 21

« pastel» et orné d'un brin de buis pend au-dessus, accroché à un clou entre deux photos de militaires aux moustaches conquérantes. Un grand voilage blanc, incrusté de dentelle, décore la fenêtre d'où arrive un soleil estival. Ça sent l'encaustique dans cette pièce de quatre mètres sur quatre. Au milieu du plafond blanc, un lustre en bois à trois branches, aux coupelles en laiton fournit l'éclairage le soir. Les murs recouverts de :papier peint à fleurs donnent une note claire dans l'ensemble. Sur l'appui intérieur de la fenêtre, quelques statuettes de céramique encadrent un grand vase de couleur bleue. Ouvrons la porte au fond du couloir. Et nous voilà dans la cuisine. La cuisine, c'est la pièce à tout faire. La ménagère y prépare ses repas; l'hiver elle y fait la lessive, en toutes saisons son repassage. C'est là qu'elle coud, qu'elle tricote à ses moments perdus. La cuisine sert de cabinet de toilette et de salle de bains pour tous. On fait chauffer l'eau sur le feu dans un bassin émaillé ou une lessiveuse galvanisée. Quand une personne se lave, les autres doivent interrompre leurs travaux, évacuer la pièce. La cuisine, c'est là qu'on reçoit les amis, c'est là que l'on écoute la TSF. C'est là que le mari bricole, que l'enfant

apprend ses leçons avec comme fond sonore la dernière chanson de
Berthe Silva ou de Tino Rossi. Au mur de droite pend le calendrier des Postes dont la photo représente le port d'Honfleur. On remarque aussi quelques reproductions de paysages montagnards encadrées et sous verre sur le mur opposé. Une table rectangulaire recouverte d'une toile cirée, un buffet à vaisselle, quelques chaises, un fauteuil, un poêle, voilà tout l'ameublement de la pièce. Au milieu du plafond, un fil porte une unique ampoule munie d'un abat-jour de verre blanc opaque. Le poêle, c'est une pièce importante et nécessaire dans la maison. Il fonctionne chaque jour du matin au soir, été comme hiver, alimenté par le charbon gratuit des mines. C'est souvent le seul moyen de chauffage de la maison (certes, il arrive dans les grandes occasions d'allumer le feu de la belle pièce mais c'est rare). C'est lui qui sert à chauffer l'eau pour la toilette, pour la cuisine, à cuire la nourriture, à brûler les déchets combustibles, de la boîte de camembert vide au carton d'emballage. C'est près de lui que se réchauffent l'hiver les travailleurs, les enfants rentrant de l'école les mains glacées. Assis sur une chaise de paille, les pantoufles sur le socle, en gros pull, un cache-nez autour du cou, c'est là que le grippé passe sa convalescence, un journal entre les mains. Les W.e. sont dans la cour, l'eau courante aussi. De la cuisine on accède aux chambres (1) à l'étage par un escalier étroit. De la cuisine,
(1) Trois en coupant la plus grande chambre en deux par une cloison. Les chambres ne possèdent aucun moyen de chauffage. 22

également, on descend à la cave située sous la pièce de devant. Une unique fenêtre et une porte vitrée permettent de voir la petite cour pavée de briques fermée par deux murs mitoyens et au fond, par une remise abritant l'unique robinet de la maison, les cabanes à lapins, une brouette en bois, le foyer servant l'été pour la lessive. On accède au jardin par une lourde porte en bois de couleur marron. Accolé au mur extérieur.

de la remise, le poulailler modeste sert parfois de débarras. Au-dessus des chambres existe un grenier auquel on accède par u'ne .

échelle de meunier. Par temps de pluie, sur les fils de fer tendus, la ménagère y fait sécher son linge. En me voyant arriver, Marie Thellier, en tablier, encore jeune, encore belle malgré la fatigue des maternités, pose son .fer sur la platine du feu brûlant. Ce n'est pas agréable de r:epasser dans ces conditions, en cette période estivale. Pour son travail, elle occupe la moitié de la table de la cuisine qu'elle a recouvert d'une couverture brune et brûlée par endroits. Sur l'autre moitié, François a déposé un journal grand ouvert. Sur celui-ci et devant lui, son cahier et sa bouteille d'encre violette. Difficile d'écrire pendant le repassage. François regarde d'un œil inquiet vaciller l'encre dans le flacon. Ses frères, deux gamins de six et huit ans se battent et se poursuivent en courant autour de la table, trébuchant sur son cartable posé à ses pieds. La mère distribue deux paires de claques, ce qui ramène la paix pour un moment. Le poste de TSFsoudain grésille, siffle, couine, grince. La voix chaude de Tino Rossi disparaît dans l'éther emportant Marinella à Naples ou ailleurs. Le son revient aussi brusquement qu'il était parti et l'on entend maintenant parmi les parasites: «Ramona, j'ai fait un rêve merveilleux... ». « Ferme ça» crie Marie Thellier en sueur, à François, son fils aîné, « et arrête tes devoirs. Tu continueras ce soir ». «Bonjour, Madame, je suis venu chercher François pour jouer» dis-je. «Bonjour, mon garçon. Je suis d'accord mais il faut aussi qu'il demande l'autorisation à son père qui est au jardin ». répond Marie. Le jardin n'est pas un passe-temps ni un amusement mais une nécessité. Dans les Houillères, les salaires sont si bas qu'il faut les compléter par l'élevage des lapins, des poules et la production des légumes. Chaque maison du coron possède un jardin situé derrière la dépendance. L'inconvénient de certaines maisons, c'est qu'elles ne possèdent aucun passage extérieur, cela veut dire que le mineur se trouve contraint de passer sa brouette, son vélo par le couloir, au grand dam de son épouse, qui veille, la wassingue à la main, pour nettoyer les salissures. Dans son potager, Jules Thellier, en costume de toile bleue, en espadrilles, la casquette enfoncée de biais sur la tête, roule pour l'instant une cigarette de gris. Il est accroupi, appuyé à un poteau de ciment qui 23

soutient les fils à sécher le linge, dans une position familière aux mineurs de fond au repos. Il sort de sa poche un briquet en laiton à essence et

allume sa « cibiche » d'une flamme trop longue. Ce tabac, avec ses gros
déchets. n'est plus fumable, pense-t-il. Je vais désormais acheter du « bleu ». Il fume des Gauloises le dimanche et les jours de fêtes. Jules Thellier se lève, prend sa houe luisante, et à petits coups secs et précis, nettoie la «voyette» centrale des herbes envahissantes. L'allée coupe le jardin dans sa longueur en deux parties égales. Dans quelques minutes, Jules va repiquer deux douzaines de laitues. Quel beau potager planté de pommes de terre, de haricots! On y trouve de l'oseille, des poireaux, du céleri, du persil, des oignons, des échalotes, du thym, des ails, des carottes, de la rhubarbe. Au bord, à droite, un carré de fraisiers voisine avec une demi-douzaine de groseillers. Jules, bowetteur de quarante années, s'est levé .ce matin à quatre heures, sans bruit pour ne pas réveiller la famille. En vingt minutes, il a gagné à pied la fosse, par-àelà le canal. Il est descendu à cinq heures. Remonté à treize heures, noir, sale, fourbu, il est rentré chez lui où l'attendaient sa femme, le chaudron d'eau chaude et le savon noir. Il s'est lavé, a mangé en écoutant les nouvelles du quartier communiquées par son épouse et ses récriminations habituelles sur le comportement fatigant des enfants. Ensuite, il s'est couché pendant deux heures environ. A seize heures, il a pris le café en compagnie de son épouse, a inspecté son pigeonnier, nourri ses « coulons» et maintenant il travaille une heure ou deux au jardin. Pour lui, le jardin est une aire de repos, loin du bruit des marteaux piqueurs et des chamailleries de la maison. Dans une heure, il ira boire une chope à l'estaminet voisin, jouera une partie de javelots avec quelques copains ou deux ou trois parties de manille avec des retraités. Jules aime bien sa maison, son jardin. Grâce au fumier des poules, des pigeons, des lapins et à la vidange annuelle de la fosse d'aisance, sa récolte fait l'admiration des voisins. Il faut dire qu'il a la chance de cultiver une bonne . terre, argileuse, grasse. Dans sa jeunesse, il était ouvrier agricole, travaillant du matin au soir, près de Marquillies, pour un salaire ridicule. Il vivait dans une vieille maison basse, insalubre, avec ses parents. Ici, il s'estime mieux payé, mieux logé et gratuitement encore. En plus, comme tous les salariés de la mine, il perçoit une allocation de charbon et profite de la médecine gratuite. C'est un homme bourru et rustre, au vocabulaire restreint. Il parle assez rudement et il faut le connaître pour savoir qu'au-dessous de son apparence, il cache une grande timidité due à son manque d'instruction et d'éducation. A treize ans, il commença le travail chez le cultivateur. Au retour de la Grande Guerre, il se fit embaucher aux mines grâce à la recommandation du curé de son village, ami des notables locaux. Certes, il .ne fut pas embauché tout de suite. Il travailla une année 24

dans un lavoir au jour, pour un « marchand d'hommes ». Là il fut jugé, jaugé, mal payé, sans les avantages accordés aux mineurs. Et en fin de compte, comme il était travailleur, comme il ne faisait pas de politique, comme ce n'était pas une « forte tête », il fut embauché pour les travaux du fond. C'est comme cela qu'il commença à la fosse 17 un deux janvier. Chaque matin, à vélo, le long du canal, il arrivait de son village, déposait son vélo dans la cour du bistrot, buvait un «genièvre », joignait la lampisterie. Plus tard, quelques mois après son m~riage, la direction lui attribua cette maison proche de la fosse... A la requête de son fils, après m'avoir à peine salué, Jules Thellier répond:
« Au lieu de parler de jouer, prends un sac, une faucille, et va "faire"

de l'herbe pour les lapins. Ils ont faim. Et demain soir, n'oublie pas de bêcher le morceau de terre que je t'ai signalé hier, au bout, à gauche. » «D'accord, Papa », répond vivement François. Il sait qu'il ne fait pas bon désobéir à son père. Les taloches tombent vite et les coups de pied au cul aussi. François prend une faucille, l'aiguise avec un bout de meule cassée, roule un grand sac de jute, et nous voilà partis en vitesse de peur que le père ne change d'avis. Dans la nature, une nouvelle fois, l'aventure commence. Pour nous le temps ne compte pas. Après dix minutes de marche, François cache sac et faucille dans un buisson; nous voilà libres
.

pour les jeux et les découvertes.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est la chasse aux grenouilles. Mon camarade sort sa fronde d'une poche de sa culotte courte et me dit:
« Regarde cette grosse rainette à quatre mètres devant nous. Je la vise

et je la tue. ». Il ne rate pas sa cible. La victime se trouve projetée un peu plus loin par le silex meurtrier. Quelques soubresauts et elle s'immobilise, morte. Au bout de cinq minutes de marche, nous tombons en arrêt devant une fourmilière. Bien des fois, nous avons observé l'activité inlassable des insectes. Je m'exclame: « Oh ! des fourmis à-z'ailes ! » On parle comme ça chez nous, et il ne viendrait à l'idée de personne de faire la liaison correctement. Cela ferait précieux. «Quelle chance! pour la pêche demain, elles feront un fameux appât» me répond le copain. Il nous faut maintenant trouver une boîte ou un flacon pour y loger nos insectes. Au bout de cinq minutes de recherche, nous trouvons une petite bouteille vide de quinquina qui fera l'affaire. Nous déambulons maintenant sur un chemin de terre qui longe un bois. Un lapin, surpris, déboule devant nous et disparaît dans les fourrés.

Dans les arbres, les moineaux piaillent en un concert assourdissant.

.

« N'entrons pas dans les taillis aujourd'hui, allons plutôt au marais de 25

Meurchin repérer les bonnes places pour demain» me dit François.
«

D'accord. »

Et nous continuons notre marche par les sentiers tortueux, herbeux. Nous faisons un crochet, parce qu'au loin, nous apercevons quatre gamins qui viennent dans notre direction, le long d'une rigole. Et si c'était nos adversaires des «Vieux Corons» ou de la cité Sainte-Barbe? A la queue leu leu, ils ont l'air de Sioux sur le sentier de la guerre. Méfiance. Nous voilà arrivés sans encombre au marais ombragé. Nous décidons d'en faire le tour, bavardant avec les jeunes pêcheurs, des adolescents calmes et pacifiques, soulevant les bourriches pour évaluer le contenu. e est un frétillement de perches et de goujons. Pour prendre un peu de repos, nous nous asseyons sur le sol herbeux derrière un vieux fervent de la gaule de notre connaissance, qui pêche au ver de vase en faisant des commentaires à mi-voix. François, bon garçon, décortique des roseaux gluants pour récupérer les vers minuscules, d'un rouge vif, qu'il met dans la boîte à appâts du grand-père. Il doit être environ six heures. Dans l'eau calme du marais, les saules et les peupliers du bord se reflètent en dansant. Les roseaux s'agitent légèrement au gré du vent. Sous un ciel bleu sans nuages, les feuilles vertes des nénuphars aux magnifiques fleurs blanches agrémentent le tableau digne d'un Manet, d'un Monet, d'un Sisley. Assis, immobiles, silencieux, nous suivons d'un œil attentif le bouchon rouge et blanc qui dérive insensiblement. Je pense à ma pêche de demain. Je suis le propriétaire d'une seule canne, d'une seule ligne et d'un seul hameçon de rechange. Attention aux accrochages. Seul le chemin de halage sépare le marais de la Deule. Nous décidons de poursuivre notre route, et en quelques pas, nous voici le long de la berge. Une péniche de bois, vide, manœuvre pour entrer au quai d'embarquement des Mines. Le marinier la guide, à l'aide d'une longue gaffe. Un peu plus loin, des ouvriers sont en train de décharger des bois de soutènement de la « Marie-Jeanne ». A côté, deux grues sur portiques transfèrent le contenu d'une rame de wagons de dix tonnes dans le ventre de deux chalands amarrés l'un derrière l'autre. Sur leurs flancs, à l'avant, leur nom ainsi que l'indication du port d'attache sont peints en blanc. Anvers, Gand, ces villes lointaines nous font rêver de voyages à nous qui ne connaissons ni la mer, ni la montagne. Dans la gare d'eau, une douzaine de bateaux vides en attente de frêt, subissent un nettoyage ou une réparation légère. L'odeur de goudron flotte dans l'air. Du linge aux couleurs claires en cours de séchage, danse au vent sur quelques péniches. Près de là, un pêcheur, assis sur son pliant, goûte à la douceur du soir en roulant une cigarette de tabac bleu, sa canne de bambou posée près de lui sur le sol. 26

Quelques mariniers d'une quarantaine d'années, les mains dans les poches, la casquette bleu marine à la visière de cuir enfoncée sur la tête, descendent l'étroite passerelle du « Conquérant ». Au pas de promenade, ils se rendent en discutant au «Café de la Marine », une buvette-épicerie en fait, près du pont de fer. Ce débit de. boissons, modeste, géré par une vieille dame au caractère bien trempé, vit de la clientèle des mariniers de passage et des nombreux ouvriers des usines sises le long et à proximité de la voie d'eau. Des péniches passent sans cesse dans les deux sens, tirées péniblement par de lourds tracteurs électriques roulant sur voie étroite. Parfois l'on entend le toussottement continu de quelque rare automoteur. Nous voici arrivés en face d'un autre estaminet, établi dans un baraquement peint en vert. C'est le siège des « Poissons rouges », le club des nageurs locaux. En août, ils organisent ici une grande fête nautique avec le concours de sociétés extérieures. Pour le moment, l'eau trop froide n'attire pas les sportifs. Deux cyclistes, en casquette et toile bleue, la musette sur le dos, sautent prestement de leur vélo, se baissent pour enlever les pinces au bas de leur pantalon, appuient leur engin sur la façade et entrent dans le débit en sifflotant. Des groupes de personnes roulent le long de la Deule, à vélo. Ce sont des ouvriers revenant de leur travail ou des familles allant rendre visite à des parents ou amis dans les villages voisins. En principe, les voies de berge sont interdites sauf pour les mariniers, mais leur utilisation diminue souvent la longueur du parcours et c'est si agréable l'été d'emprunter ce chemin. A l'enseigne « Vaut mieux ici qu'en face », toujours le long du canal, nous nous arrêtons alertés par des éclats de voix. Dans la cour, une partie acharnée de javelots se déroule, entre joueurs de villages voisins et rivaux. . Les pointes d'acier garnies de plumes de diverses couleurs, lancées d'une main ferme et habile par les concurrents se plantent près du centre de la cible dans le bois déjà piqué de dizaines de trous. Les représentants de la société des « déplumés» l'emportent difficilement de quelques points. La réconciliation se fait devant le comptoir, une chope de bière blonde mousseuse à la main. La partie étant terminée, nous continuons notre chemin. Pour la troisième fois, le tenancier, le mégot dans le coin des lèvres, écoute « Ramona» sur son gramophone. II aime cette musique et la chanson de Jean Lumière « II est une église au fond du hameau ». Nous atteignons le pont reliant Bauvin à Billy-Berclau, important carrefour de la navigation. C'est là que se rejoignent la Deule et le canal d'Aire à la Bassée. Une voie vous conduit à Lille et en Belgique, une autre vers Douai. La troisième mène les chalands vers Béthune et Dunkerque. Quelques ponts permettent le trafic routier. « Nous n'irons pas jusqu'à l'écluse de Don, c'est bien trop loin. II faudrait penser à se rapprocher des corons» déclare mon copain. En effet, 27

le jour décline. Nous pressons le pas. Il s'agit de retrouver la faucille, le sac et de couper de l'herbe avant la nuit... Malgré nos recherches sérieuses, nous ne retrouvons pas la faucille ni le sac de jute. Prise de guerre des Sioux? C'est bien possible. François rentre chez lui à la nuit tombante. En vitesse il compose un menu de luxe pour ses lapins, un assortiment de feuilles de choux et de carottes, dérobées dans les jardins. Passant à travers champs, il pénètre chez lui par la porte de derrière. Personne ne prête attention à lui, ni sa mère, ni sa sœur de dix-huit ans, une beauté blonde prénommée Louise, ni ses frères Arthur et Jacques. Assis dans la cuisine, la lampe éteinte par économie, ils écoutent le « crochet» de Radio prr Nord. Des chanteurs amateurs succèdent aux chanteuses amateurs. Certains ne manquent pas de talent; les mauvais, les prétentieux, ceux dont la voix déraille sont éliminés brusquement d'un coup de gong péremptoire par un jury populaire pendant le cours de leur prestation. Les spectateurs crient, applaudissent, protestent, sifflent, éclatent de rire. Les auditeurs de la TSF aussi. Pour la famille, c'est une heure de détente et d'amusement. Le père déjà couché à l'étage, crie pour faire baisser le volume du son. Il veut dormir, il est fatigué. La nuit sera brève. La mère se lève et d'autorité éteint le poste. Elle fait chauffer dans les casseroles rouges émaillées, le café, le lait, coupe une dizaine de tartines d'un gros pain long, sort le beurrier en céramique mauve de l'armoire, ainsi que quelques grandes jattes en porcelaine décorée. De la cave, elle remonte un camembert et un bocal de cornichons. « Il faut manger, dit-elle, demain c'est le travail ou l'école. » A dix heures, Louise se couche. Demain, comme chaque jour de la semaine, il lui faudra se lever à l'aube et prendre le train pour la filature située dans la région lilloise. Elle n'a pas eu grand choix. Le jour de ses quinze ans, son père lui a dit: « C'est le triage du charbon ou la filature, choisis.» Elle avait accepté ce «métier» sans intérêt qui consiste à surveiller le déroulement des bobines de coton et à renouer de temps à autre les fils cassés. Nous sommes vendredi soir. Dimanche, sans malheur, elle ira au cinéma voir Fernandel dans Ignace ou un film de Laurel et Hardy. Pour elle, c'est toujours difficile d'obtenir la permission de se rendre au spectacle. Le cinéma, comme dit sa mère, c'est l'école du vice. Louise doit toujours négocier, palabrer, discuter avant d'obtenir de père et mère l'autorisation d'y aller. Jules Thellier craint les mauvaises rencontres pour sa fille. Au fond de la mine, au café, il entend souvent les récits des exploits amoureux de ses jeunes collègues et ça lui donne à réfléchir. Louise pense un instant à Henri, un de ses prétendants, avant de s'endormir. Elle trouve le sommeil en souriant, au son de la musique de Django Reinhardt, provenant de la maison voisine.

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Au numéro 1 de la cité, habitent monsieur et madame Leroy Clément. Ils n'ont jamais pu avoir d'enfant. Le mari, ancien gendarme, exerce la fonction de garde des mines depuis deux ans. Agé de quarante-cinq ans, il porte l'uniforme avec élégance, le képi bleu, et fait peur aux enfants à cause de sa grosse voix. Sa femme Eloïse, légèrement plus jeune, passe son temps à son ménage et à tricoter des dizaines de paires de chaussettes et de cache-nez p6ur les uns et les autres, cela à longueur d'année. La fonction du garde Leroy consiste à protéger les installations des Houillères contre tous les dangers possibles, le vol notamment. C'est lui qui fait la police dans les corons, mène des enquêtes pour la direction, au moment des grèves ou en cas d'accident. Il connaît les mœurs et la couleur politique des gens du quartier. On le voit souvent à la porte de la fosse ou des usines, surveillant la sortie. Il confisque les musettes emplies de bois cassé dérobé. C'est l'agent de renseignement de la Direction. Il est maintenant huit heures, ce samedi, et Leroy se dit qu'il est temps d'ouvrir la vanne, comme chaque semaine. Les ménagères doivent laver trottoirs et caniveaux. Le garde tourne la manette, l'eau jaillit et court dans le ruisseau. Leroy frappe aux portes, et les femmes avec balais et wassingues se mettent à l'ouvrage en échangeant les derniers ragots. La coutume veut qu'elles disent du mal des absentes, à charge de revanche, naturellement. Eloïse, charitable, lave le trottoir de sa voisine, Marie Thellier.

Celle-ci vient de partir à la « chambre », le cabinet médical, avec son
dernier un peu fragile. « S'il y a autant de monde que samedi dernier» déclare Eloïse, « elle en a jusque dix heures et demie ou onze heures. J'étais dix-huitième et il m'a fallu bien de la patience. » Le garde sait qu'il est craint et respecté. C'est à lui qu'il faut s'adresser pour faire réparer une fuite au toit, pour obtenir un bout de jardin supplémentaire. C'est lui qui effectue les enquêtes pour embauche. Souvent en rapport avec les ingénieurs, les chefs de service, il peut nuire aux mineurs, à leur famille, ou à l'occasion, leur rendre service. Ce matin, le garde Leroy mène une enquête en vue de l'embauche d'un jeune de la cité Sainte-Cécile. A peine arrivé au domicile du candidat, la mère lui verse une tasse de café brûlant accompagné d'un verre de genièvre. «Je viens me renseigner pour l'embauche du gamin. Donnez-moi s'il vous plaît un journal afin que je le mette sur la table pour protéger mes papiers », dit-il. C'est une astuce qu'on lui avait apprise dans la gendarmerie. La femme, sans malice, apporte 1'« Humanité ». Le garde sort un imprimé de sa sacoche de cuir noir et au crayon encre, y indique dans la case appropriée « l'Humanité ». Très mauvais point pour le candidat. 29

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