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ADMINISTRATEUR CIVIL AU SAHARA

De
352 pages
Ancien administrateur de communes mixtes en Algérie et dans les Territoires du sud, l'auteur nous entraîne à travers les tribulations et les méandres d'une vie bien remplie, où jeunesse alsacienne, études à l'ENFOM, guerre de 1939-1945 et carrière d'un grand fonctionnaire nous conduisent en 1962 à la fin d'une Algérie française regrettée.
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Administrateur

civil au Sahara

(Ç) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9097-2

Charles

Kleinknecht

Administrateur civil au Sahara
Une vie au service de l'Algérie et des Territoires du Sud
1942-1962

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

à Manou en souvenir des joies, des peines, des luttes communes, en gage de mon affection, je dédie ce livre.

Présentation
"Le passé est mort", affirme une expression courante souvent employée au Maghreb pour éluder des souvenirs gênants. Non, le passé n'est pas mort puisqu'il survit dans nos mémoires! Suite à une sérieuse alerte de santé, dans la solitude de mon lit d'hôpital, j'ai décidé, à 75 ans, d'écrire l'histoire de ma vie et de porter témoignage des événements vécus au cours d'une existence mouvementée qui m'a permis de rencontrer aussi bien de grands responsables de la politique de la France que les plus humbles fellahs et bédouins de notre Algérie perdue. Je pense avoir acquis, surtout au cours de ma carrière algérienne, une expérience précieuse des hommes et la conviction que le respect de l'autre est le premier des devoirs. J'ai pu mesurer leur puissance d'abnégation mais aussi les méfaits de la jalousie, des ambitions et même de la haine. J'ai éprouvé le besoin de me remémorer les endroits où j'ai vécu, le travail accompli, les impressions ressenties au contact de groupes humains aux origines, religions, traditions souvent opposées, dans des circonstances exaltantes ou dangereuses, les amitiés nouées avec les uns et les autres et rompues par le destin. J'ai conscience de l'isolement, des dangers et des multiples séparations imposées à mon épouse. Je rends hommage à son courage exceptionnel. Je vois défiler tous ceux qui, trop tôt, ont disparu dans les tourmentes successives qui ont bouleversé ma Province d'adoption, ma Province natale et ma Patrie. C.K.

Barr
19 janvier 1915
-

septembre

1928

Il faut plaindre
car leur espoir

tous ceux qui n'ont pas de mère,
est triste et leur joie est amère.

Paul Bourget

La nuit enveloppait depuis de longues heures déjà la petite ville endormie, éclairée par les seuls reflets d'une lune pâle sur une neige que de lents et rares flocons venaient encore épaissir. Les lampadaires à gaz dont les taches jaunes dirigeaient habituellement les pas des noctambules étaient éteints. Nous étions en guerre et l'extinction obligatoire des lumières, exigée par la "Feldgendarmerie", donnait parfois au veilleur de nuit municipal l'occasion d'intervenir pour la fermeture de volets qui laissaient filtrer quelque inoffensif rai de lumière. La petite cloche de la mairie égrenait les onze coups de ce 18 janvier 1915. Quelques lampes à pétrole brûlaient encore et surtout au n01S de la rue de la Kirneck où la famille attendait un heureux évènement. La "Taverne Alsacienne" venait de convaincre ses derniers et rares clients d'avoir à vider les lieux, la fermeture étant quelque peu hâtée. Mon père avait ouvert devant lui, sur la petite table basse près du comptoir, le livre de caisse régulièrement complété tous les soirs par les dépenses et les rentrées du jour. Il inscrivait de sa belle écriture régulière l'objet, le détail, le montant de chaque rubrique. En allemand, hélas, ce qui n'était pas sans lui présenter quelques difficultés, langue imposée par l'occupant depuis le début des hostilités alors que, jusque-là, mon père et avant lui mon grand-père, rédigeaient ce carnet de caisse en français qu'ils étaient fiers de connaître et écrivaient, il est vrai, avec quelques fautes bien excusables. Ainsi, le grand-père qui achevait régulièrement la page récapitulative du bilan mensuel par la facture du gaz de ville, n'orthographiait jamais ce terme, pourtant commun, autrement que "caze", ce jusqu'en novembre 1910, deux mois avant sa mort. Dès lors, sans interruption, mon père reprit la tenue de ce fameux cahier que je conserve encore comme une précieuse relique de famille. Je reviendrai sur ce document révélateur des activités et des préoccupations quotidiennes de la famille et en reprendrai par la suite l'analyse.

Mais revenons à ce soir du 18 janvier. J'imagine que, pendant que mon père mettait à jour ses comptes et réfléchissait aux travaux à prévoir pour le lendemain, ma mère ressentant ses premières douleurs, avait dû grimper à la chambre à coucher de l'étage, alors que les deux grands-mères,

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tante Marguerite et l'une ou l'autre voisine s'affairaient pour préparer langes, serviettes, eau chaude et vérifier une dernière fois matelas, oreillers, draps, édredon du moïse qui allait recevoir ce petit être tellement attendu. Le docteur Wagner, médecin de famille, déjà alerté, calmait les inquiétudes du futur papa, tandis que la sage-femme, sur le pied de guerre, attendait. La maman s'était allongée sur le lit, les douleurs de plus en plus vives: agitation, inquiétude, et enfin, le cri de la délivrance. Un garçon, quelle joie! On voulait tout oublier, la guerre même, et remercier le Seigneur de ce don précieux en appelant sa bénédiction sur la mère et l'enfant. Au-dehors, la neige continuait à disperser ses flocons, au loin les échanges d'artillerie continuaient à marteler leurs coups sourds sur les flancs du Champ du Feu. D'aucuns mouraient pour permettre à d'autres de naître et de vivre dans la paix! Libéré du cordon, lavé, bichonné, langé, enveloppé de molleton, l'enfant était couché dans son moïse, sous le regard fier et attendri de sa maman et de son papa, livré à l'admiration de tous. Grand-père Schoen, le père de l'accouchée, seul homme présent parce qu'invalide et donc non mobilisé, avait préparé le traditionnel kougelhopf. Boulanger de son état, il avait dû travailler sa pâte avec un soin particulier et le cuire à point pour le servir avec un Sylvaner d'un millésime de choix monté tout poussiéreux de la cave. Dans notre bourg, où tout le monde se connaissait, la nouvelle passant du boulanger au boucher, de la marchande de légumes à la laitière, avait vite fait le tour, alors que le papa accompagné de l'oncle Haas Alfred montait jusqu'aux bureaux de l'état-civil pour y déclarer l'arrivée, le 19 janvier à o heure 30 de ce nouveau sujet de l'empereur Guillaume II, inscrit sous le nom quelque peu rugueux, en caractères gothiques, avec la calligraphie très appliquée du secrétaire de service: Joannes Jakob Karl Kleinknecht. Malgré la joie familiale, l'inquiétude s'installait dans les cœurs. Les communiqués glorieux des troupes impériales se succédaient. L'avancée "Nach Paris" se précisait, mais déjà parvenaient les rumeurs de combats sur la Marne et, de toute façon, les canons français continuaient à tenir la crête des Vosges, proche. L'avancée rapide de Thann, la prise de Mulhouse, ranimaient cependant l'espoir que ce conflit allait, dans quelques mois au plus tard, se terminer. Les hommes reviendraient dans leurs foyers, reprendre une vie normale dans une Alsace enfin délivrée. Les drapeaux, cachés dans les greniers et les soupentes, étaient prêts à ressortir. Tragiques illusions! Mon père, profitant sans doute d'un sursis lui permettant de rentrer et stocker la récolte de ses vignobles, put rester encore quelques mois auprès des siens. Ses camarades et parents, mobilisés dès août 1914 pour la plupart, donnaient, par leurs cartes postales aux images patriotiques à la gloire de

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l'Allemagne, des nouvelles apparemment anodines, avec des allusions à double sens, s'inquiétant de leurs familles et affaires, espérant une permission à l'occasion des fêtes ou pour surveiller leurs activités professionnelles, en tout cas toujours persuadés d'un définitif retour. Mes parents, nés dans le même quartier, se connaissaient tout enfants, partageaient les mêmes jeux: seules les séparaient les classes non mixtes à l'école primaire protestante et même sans doute les récréations. Les multiples fêtes organisées par les sociétés locales, les cortèges de chars fleuris, les bals populaires, les foires, les mariages des amis, leur donnaient l' occasion de se retrouver et de faire éclore les sentiments qui devaient par la suite les réunir. En attendant, chacun grandissait parmi ses proches. Mon grand-père maternel, installé dans la grand-rue, spécialiste paraît-il de bretzels savoureuses et appréciées, pétrissait sa pâte à l'ancienne, à pleins bras, dans son pétrin traditionnel. Le métier était dur. Atteint d'arthrose et de scoliose, lui, I'homme grand et solide, avait dû, à l'âge de 39 ans, cesser son métier pour vivre de ses quelques petits lopins de vigne, de trois maigres locations et d'une rente très modeste. Ce qui ne l'empêchait pas d'assurer à sa fille une bonne éducation scolaire lui donnant, outre un parfait usage de l'allemand, une connaissance étonnante de la langue française, perfectionnée dans les placements comme gouvernante auprès de familles d' outre- Vosges. Le Reich avait à l'époque une conception très libérale des frontières ce qui facilitait les déplacements vers la France, surtout pour les Jeunes. Mon grand-père paternel, le tonnelier, vigneron et propriétaire de la "Taverne Alsacienne", avait pour ses trois enfants, deux garçons et une fille, de grandes ambitions. Tout en les faisant participer aux lourds travaux du vignoble, il leur a assuré de solides études au collège de Barr et en a été largement récompensé. Son aîné, Charles, après avoir réussi brillamment son diplôme de l'école de Brasserie de Nancy, ville où il était hébergé par une tante mariée à un maraîcher installé dans la banlieue de cette cité bien française, a fait une carrière exceptionnelle dans sa branche, devenant l'un des plus importants brasseurs d'Alsace. Sa fille, Marguerite, grâce à une éducation littéraire et musicale, s'est mariée avec l'un des principaux tanneurs de Barr et le meilleur baryton de la région. Quant à Henry mon père, après son abitur (baccalauréat), il a effectué des stages pratiques auprès des divers tonneliers et négociants en vins de Strasbourg avant d'aller" s'expatrier", lui aussi, dans le Bordelais pour effectuer des stages dans les principaux domaines de cette région, dont il rapportait une étude détaillée, illustrée par luimême, sur les procédés de vinification, les méthodes de distillation, un recensement des caves et crus. Ce document est conservé dans la famille comme une précieuse relique, il l'avait intitulé Les Vins. Il a achevé sa for-

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mation en suivant à Geisenheim, en Allemagne, les cours de la Pflanzen Phisiologische Station, institut spécialisé en œnologie. Parallèlement à l'exploitation du vignoble familial et de la Taverne, il s'était lancé dans la distillation et le négoce des vins et alcools. Une plaque apposée sur l'immeuble: H. KLEINKNECHT Weinbau und Kommission Branntweinbrennerei indiquait cette nouvelle activité à laquelle il avait ajouté l'organisation et l'exploitation d'un dépôt de bière de la brasserie de l'Espérance de Schiltigheim dont son frère Charles était alors le directeur. Sa valeur professionnelle lui avait valu des offres alléchantes, dont une en particulier, conservée dans mes archives, émanait d'une grosse société de négoce en vins de BuenosAyres, qui l'aurait sans doute convaincu s'il n'était, à l'époque, tombé amoureux de ma mère pour se marier avec elle le 6 mai 1913. Elle avait 21 ans et lui-même 27! L'élégant faire-part rédigé en français est, lui aussi conservé avec mes reliques, ainsi que le Bibelbuch gothique remis au jeune couple par le pasteur Uhlhorn qui les a unis en l'Eglise évangélique de Barr avec ce verset que je traduis: Mathieu 18/19: «Si deux d'entre vous s'accordent sur la terre pour demander une chose quelconque, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux ». C'était le bonheur, l'espérance en une vie heureuse et prospère, faite d'amour, de travail et de joies. Au printemps de 1914 ma mère se trouva enceinte. Mon père venait de lui offrir un beau pendentif en or que porte toujours mon épouse et dans lequel on découvre une minuscule photo en pied de mon père et un petit poème: «Wo Liebe schenkt ein und Lieb trinkt aus, da flieen die Engel in Scharen durchs Haus» (Là où l'amour emplit (la coupe) et où l'amour la boit, là les anges volent en bande à travers la maison)... y a-t-il plus bel aveu d'un amour partagé? Bien fragile, puisque au troisième mois de la grossesse, c'était la guerre, la mobilisation, les inquiétudes et les angoisses! Nous avons vu combien, à ma naissance, la situation de mon père était précaire. L'incorporation brutale le menaçait, ainsi que les hommes valides qui demeuraient encore dans leur foyer. Les rares permissionnaires étaient assaillis de questions. Ils étaient convaincus que la campagne serait brève. Les anciens se souvenaient de 1870 ! Les discussions devaient aller bon train dans la taverne paternelle où se retrouvaient les ouvriers des tanneries voisines mais aussi ces messieurs les commerçants, retraités et notables qui venaient faire là, tous les soirs, leur partie de billard lorsqu'ils ne venaient pas déjà dans l'après-midi se retrouver dans une pièce du premier étage, pour quelques jeux de belote, de twist, au-

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tour d'un pichet de vin ou d'un bock de bière pression. Là se réunissaient aussi habituellement l'importante société de tir, le Club Vosgien, la corporation des viticulteurs et autres associations. Là ces messieurs pouvaient consulter à l'aise les ''Neuste Strassburger Nachrichten", la "Barrer Zeitung", la "Neue Presse" ou autres journaux bien-pensants présentés sur des tiges de bois accrochées aux patères.

Vers le 20 octobre, un matin, ce qui devait arriver arriva. Un Feldgendarm, rigide dans son uniforme gris-vert, vint remettre à ma mère la convocation fatale. Son mari devait être dirigé, sans délai, sur le IVe dépôt de recrutement à Insterburg, en Prusse-Orientale, à 50 km à l'Est de Konigsberg et à 50 km du front russe où les armées d'Hindenburg résistaient victorieusement, et où il a été incorporé comme Landsturmmann au "Infanterie Régiment 45". Lui aussi devait donc participer à ce drame affreux: faire la guerre contre un allié de la France qui, dans son cœur, était sa vraie patrie. Ce fut alors pour ma mère l'épreuve de toutes les épouses dans les pays belligérants: se trouver du jour au lendemain seule devant des responsabilités énormes avec, en plus, les inquiétudes. Drame terrible et courage exceptionnel de ces femmes, souvent mères de famille qui, en poursuivant les activités essentielles, ont permis à leur pays de survivre et de produire, alors qu'au loin leur compagnon se sentait souvent inutile et dans l'incapacité de les aider sinon par leurs lointains conseils et le soutien de leur amour. Ma mère, qui n'avait alors que 23 ans, et peu d'expérience, devait assumer des tâches et des responsabilités importantes, aidée, il est vrai, par le fidèle Elsasser qui s'occupait de l'écurie, de la porcherie, du cheval, de la cave, et de la brave Kathel, femme de ménage qui promenait aussi l'enfant et prêtait la main au comptoir de la taverne. Quelles étaient ces tâches? L'exploitation du vignoble, assez vaste mais disséminé par petites parcelles sur l'ensemble des collines entourant le bourg, et produisant Sylvaner, Riesling, Traminer et surtout le Pfoeller qui était un Sylvaner très apprécié, La bonne marche de la taverne. A l'époque, chaque vigneron de quelque importance avait son petit bistrot où il écoulait une partie de sa production. Mais notre taverne, assez vaste, dotée d'un billard et d'une salle de réunion, se devait en outre, surtout le samedi jour de marché, de servir quelques spécialités locales où le civet de lapin aux nouilles semblait être devenu un plat très demandé. On y servait surtout de la bière sous pressIon,

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L'exploitation du dépôt de bière qui desservait une nombreuse clientèle autour de Barr. Lourde charge. Les fûts et les caisses arrivaient par wagons entiers en gare de Barr. Il fallait en assurer le dépôt dans la cave fraîche, le transport aux auberges, assurer l'état de l'attelage et des chariots, entretenir, en outre, le char à bancs découvert avec portière arrière. Il pouvait être protégé par une capote à soufflet et était réservé aux promenades du dimanche. L'entretien d'une petite porcherie pour assurer le ravitaillement de la taverne et de la famille. Et, bien sûr, élever son petit garçon, avec le souci de rendre compte régulièrement à son mari de la marche des affaires, tout en l'encourageant dans sa solitude qui devait lui paraître du temps inutilement perdu. Et elle reprenait alors, quasiment tous les soirs, une fois maison et affaires en ordre et l'enfant endormi, sa place à la petite table, sous la lampe à pétrole. De sa belle écriture régulière après avoir mis à jour le cahier de caisse, elle pouvait enfin converser avec son compagnon absent, pour combien de temps encore... ! Elle lui parlait, sans jamais se plaindre, de ses problèmes, des travaux des vignes et vergers, de la difficulté de trouver des journaliers. Elle s'inquiétait du sort des colis numérotés qu'elle lui adressait avec surtout des lainages et des denrées prélevées sur l'ordinaire. Elle espérait toujours une permission prochaine à l'occasion des grands travaux dans les vignes, des fêtes comme Noël ou Pâques, mais en vain. Elle avait parfois des démêlés avec des clients ou avec l'administration et demandait conseil. En décembre 1915 les autorités avaient déclaré que tous les objets en cuivre devaient être livrés. L'alambic pour la distillation allait être saisi. Elle avait sollicité une permission de 15 jours pour permettre à son mari d'assurer la transformation des fruits accumulés dans les cuves de fermentation, d'autant qu'il fallait livrer également la grande cuve en cuivre bloquée dans la maçonnerie. Il fallait en outre soutirer le vin. Démarche vaine semble-t-il et que de soucis pour une femme seule!

Et toujours un espoir pour une paix prochaine. « Que 1916 nous apporte lapaix! » Elle donnait des nouvellesde la famille, des amis mobilisés,
des permissionnaires et des tués aussi. Elle évoquait sans cesse leur amour conjugal blessé, la séparation insupportable, parfois avec une pudeur touchante, parfois avec véhémence. Et

elle évoquait toujours le « cherpetit Charlot », si précieux pour elle, dont la
présence chasse son cafard, ses premiers pas, ses premières dents, de plus en plus «sauvage », «il devient chaque jour plus drôle, commence à répéter les mots et ressemble de plus en plus à son cher papa. Il pourra te parler à

ton retour... ».

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Jeux, ses COUSIns.

Elle trouvait surtout appui et consolation auprès de sa belle-sœur Marguerite et de sa famille où le petit Charlot trouvait des compagnons de . .

La chance a voulu qu'une vingtaine de ces lettres, conservées par mon père et confiées par la suite, avant sa mort, à sa propre sœur, me soit parvenue. Elles sont pour moi un trésor particulièrement précieux. Elles sont, hélas, pour les jeunes de la famille et pour ma normande épouse, rédigées en allemand, l'usage du français ayant été strictement interdit dès le début des hostilités. Cela ne gênait pas ma mère qui écrivait les deux langues avec la même facilité et la même exactitude dans les expressions. Il faut savoir que les lettres destinées aux militaires devaient être remises ouvertes au bureau de poste par l'expéditeur et ne laissaient pas la possibilité de s'attarder à de longues déclarations intimes et personnelles, ni de faire allusion au déroulement des combats, de peur de manifester ses véritables sentiments et ses profonds espoirs. Une seule et lancinante question, toujours répétée: quand tout cela finira-t-il? Mon père, en réponse, envoyait régulièrement des cartes brèves, seules autorisées par la poste militaire et qu'il fallait interpréter entre les lignes. La dernière des lettres de ma mère qui ait été ainsi conservée date du 21 juillet 1916. Mon père était alors affecté à la VIlle armée, toujours dans l'Ouest, dans un commando responsable d'une scierie. Il semble qu'il y soit resté jusqu'à la débâcle de l'armée allemande. Que sont devenus ses autres messages? De mon père et, de mon oncle, les cartes sont plus récentes, mais je n'en possède que quelques-unes. Et l'attente continuait avec de rares permissions dont la dernière vers la mi-1918, évoquée par une photo jaunie prise devant la taverne où le jeune

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couple installé dans la calèche, tout à son bonheur, se prépare à une promenade avec, entre eux, leur déjà grand garçonnet et le fidèle Tommy bien couché sur le siège du cocher qui, lui, se tenait debout près du cheval, tout endimanché. Ballade en amoureux ou pour raccompagner le permissionnaire jusqu'à la gare? C'était en tout cas leur dernière image ensemble. Octobre 1918. Ma mère avait rentré les dernières vendanges. La permission agricole demandée par mon père avait été refusée. Les communiqués glorieux de l'état-major allemand ne pouvaient plus camoufler la réalité. Le moral des occupants baissait de jour en jour, la tenue se relâchait... Ma mémoire d'enfant garde le souvenir d'un soldat en feldgrau, casqué, avec son équipement de campagne, attablé dans un coin du bistrot et discutant avec ses voisins. S'agissait-il d'un des derniers rescapés rejoignant le pont de Kehl pour ne plus revenir? L'espoir grandissait dans une attente fébrile. On parlait d'armistice. Les journées s'écoulaient, monotones, lorsque la grave et terrible maladie qui se propageait dans toute l'Europe, la grippe espagnolè, fit son apparition dans notre malheureuse Alsace et, bien sûr, également à Barr. Elle s'attaquait surtout aux vieillards, aux personnes affaiblies. On comptait déjà de nombreux morts. Ma mère, fatiguée par une vie accablante, enceinte - on parlait d'une petite sœur pour moi - dut s'aliter, elle aussi et malgré les soins prodigués par tous ses proches, elle mourut foudroyée le 9 novembre 1918, deux jours avant cette victoire qu'elle attendait si intensément, qui devait lui rendre son époux pour reprendre ensemble une vie de famille normale dont elle avait si peu profité. Très aimée pour sa gentillesse, sa simplicité, très pleurée, le Seigneur l'avait rappelée à lui et la famille, malgré sa piété, était désemparée devant une telle injustice. On préparait les obsèques alors qu'au-dehors les cloches sonnaient la victoire et la libération. Les hourras retentissaient dans les rues, on s'embrassait de joie, les drapeaux, cachés depuis 48 ans, fleurissaient aux fenêtres. On les brandissait dans les cortèges, on se réunissait dans les bistrots pour boire à la gloire de la France victorieuse. Seule restait «fermée pour cause de deuil» la Taverne Alsacienne. Et on attendait les troupes françaises qui se préparaient à descendre dans la plaine, enfin! Le petit bambin de 3 ans et demi que j'étais alors ne pouvait se rendre compte de ce contraste entre la tristesse et la liesse. On lui avait dit que sa maman était malade, que son papa ne tarderait pas à venir. Celui-ci, rapidement alerté et sans doute favorisé par la débandade de l'ennemi, put être sur place pour les funérailles fixées au jeudi 12 novembre. Seuls les parents et amis de la proche région avaient pu se rassembler autour du cercueil ex-

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posé dans la chambre mortuaire. Mon oncle et les siens, habitant pourtant Strasbourg, à moins de 30 km, s'étaient heurtés à de sérieuses difficultés pour pouvoir rejoindre Barr par chemin de fer. Il fallait obtenir un saufconduit particulier délivré par le "conseil des ouvriers et soldats" émanation du régime populaire révolutionnaire que la République bolchevique allemande et des bandes de soldats armés voulaient installer à Strasbourg dans la plus totale anarchie. Ce n'est pas sans intention que j'ai parlé du rassemblement de la famille autour du cercueil et non de la tombe. On voulait procéder au domicile familial à mon baptême qui avait été différé de mois en mois à cause de l'absence de mon père. Le pasteur et les parents insistaient pour que la cérémonie ait lieu avant la levée du corps. J'avais déjà dépassé ma troisième année et le rituel et les gestes du pasteur ondoyant mon petit crâne sont restés gravés dans ma mémoire. Quelles paroles de consolation et de réconfort a bien pu trouver le pasteur Uhlhorn devant cette tombe ouverte, lui qui avait marié le couple cinq années plus tôt! Ma mère repose dans la tombe familiale des "Kleinknecht-Schuler" dans la rangée supérieure du cimetière qui domine l'église protestante et notre belle plaine libérée. Elle reste pour moi toujours présente et je sens peut-être plus qu'un autre combien est précieuse et essentielle la présence d'une mère. Ceux qui ont la chance de l'avoir près d'eux ne connaissent pas leur bonheur. La mémoire politique d'un enfant est d'abord faite d'images, d'une superposition d'images. Et la première image forte, restée imprimée dans ma mémoire de gamin au point de lui faire oublier l'irréel départ au Ciel de sa maman, ce fut l'arrivée des premiers cavaliers français à Barr, le lundi 16 novembre 1918, dans l'après-midi. Leur entrée solennelle était signalée par les cloches et le crieur public. La nouvelle eut vite fait le tour des habitants de la cité. En un clin d'œil, lit-on dans le journal de Barr du 23 novembre, la ville entière était pavoisée, décorée de guirlandes. En plus des vieux emblèmes sortis de leurs cachettes, une foule de drapeaux étaient confectionnés à la hâte. Les troupes venaient de Villé, par le Kreutzweg, le Hohwald et Andlau. Plusieurs itinéraires étaient prévus et mon oncle Alfred habitait un des axes qui descendaient depuis l'orée de la forêt à travers le vignoble de Mittelbergheim jusqu'à Barr. J'occupais un poste d'observation privilégié à l'une des fenêtres de sa maison où, derrière les étamines flottantes aux trois couleurs, mêlé aux cousins, cousines et de nombreux familiers, nous attendions dans une tension joyeuse et impatiente. Les trottoirs étaient noirs de monde avec du tricolore partout. De très nombreuses filles étaient parées du costume traditionnel à la grande coiffe noire piquée d'une cocarde. Et enfin

un cri:

« Les

voilà ». Quelquesmotards ouvraientla voie, suivis de cavaliers

rutilants, chamarrés, superbes, des musiciens puis enfin des poilus, casqués,

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fiers, baïonnette au canon, ovationnés à tout rompre, aux cris de

«

Vive la

France ». Je criais avec les autres... Vrais souvenirs ou transposition des images d'Hansi qui ont tellement imprégné nos jeunes imaginations? Qu'importe, la joie était partout, la France était revenue pour toujours et avec elle le bonheur et la fin d'un véritable cauchemar. «Le plébiscite était fait ». Ma grand-mère paternelle s'était installée chez nous pour s'occuper de la maison, de son fils et de son petit Charlot. L'autre grand-mère n'habitait qu'à une cinquantaine de mètres de là et j'imagine qu'elles devaient se disputer la joie d'avoir le petit bambin auprès d'elles pour pouvoir l'entourer de leur affection. En attendant, ledit bambin n'était pas abandonné. Il était entraîné par le tourbillon patriotique ambiant et là ses souvenirs se précisent, entourant ces braves "poilus" d'une auréole de plus en plus intense. Tout d'abord un médecin-major avec son képi rouge à galon d'or qui venait me soigner, paraît-il, pour la grippe espagnole et qui m'a sans doute sauvé grâce à des soins sortis de ma mémoire, mais grâce certainement à des tablettes de chocolat dont je n'ai jamais douté de l'efficacité. Ensuite, Paul, un simple poilu bleu horizon, qui m'avait pris en affection et qui, à chacune des revues aux flambeaux qui sillonnaient les rues de la petite ville tous les soirs, au son de « la Madelon », de «Sambre et Meuse» et de « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine », venait me chercher à la maison, me hissait sur ses épaules et je chantais avec tout le monde en brandissant un lampion illuminé d'une bougie, bousculant quelque peu son calot à deux pointes dont j'étais moi-même coiffé. C'était le couvre-chef des petits Alsaciens d'alors. Ce cher Paul avait un tort cependant. Il ravitaillait ma grand-mère en huile de foie de morue dans de grandes bouteilles en faïence blanche et j'échappais rarement à la grosse cuillère que ma grand-mère m'obligeait à ingurgiter midi et soir et dont je n'appréciais guère ni le goût, ni l'odeur. N'oublions surtout pas la cantine aménagée par un groupe de poilus dans un petit local en face de notre taverne et où je réussissais à me glisser souvent à l'heure de la soupe en évitant la surveillance familiale pour y déguster un excellent riz sucré qu'ils m'offraient de partager avec eux. Je n'avais jusqu'ici jamais mangé de dessert aussi succulent et ne pouvais résister à la tentation. L'absence de mon appétit habituel avait peut-être inquiété les miens, mais ce qui m'a dénoncé ce sont mes trop fréquentes chutes dans le petit canal1 qui longeait la rue et qu'il fallait traverser en empruntant

La Kirneck, canalisée dans sa traversée de la ville, occupait jadis une bonne partie de la rue. Gênant une circulation croissante, elle fut en grande partie couverte, ne laissant qu'un ruisseau large d'environ un mètre qui permettait aux nombreux artisans tanneurs

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de petits ponceaux sans doute trop éloignés pour moi ou... en sautant pardessus d'un bond parfois mal calculé pour mes petites jambes. Et c'était le bain forcé, le retour dégoulinant d'eau dans la salle de la taverne, le martinet de la grand-mère ou la taloche paternelle et le coucher sans souper. Une consolation: n'était considéré comme digne citoyen de Barr que celui qui était tombé une fois au moins dans ce canal. Et comme j'y ai goûté huit fois! La vie continuait. Mon père avait repris l'exploitation de son vignoble, de son dépôt de bière, de la taverne, développant son installation de distillation d'alcools d'Alsace et son négoce de vins facilité par les relations qu'il s'était créées avant guerre avec les producteurs de Bourgogne et surtout du Bordelais. Le travail ne manquait pas. Il fallait plus de personnels donc plus de surveillance. Malgré le dévouement de sa mère, il pensait à se remarier. Et un beau jour de mars 1921, on me présenta une nouvelle maman, fort jolie et charmante, l'une des filles de la grande quincaillerie de la ville. Elle n'était pas une inconnue pour moi, puisque chaque soir, juché sur un de nos braves chevaux que l'on conduisait à l'abreuvoir situé juste devant son magasin, j'avais droit à une caresse ou une gâterie de sa part. J'étais un enfant choyé. Je recevais beaucoup de cadeaux pour les fêtes, en général de caractère guerrier. L'époque le voulait. Je me souviens surtout d'une caisse qui cachait sous son couvercle des tours crénelées, des chemins et escaliers de ronde, un porche à herse et pont-levis, des fossés. On assemblait tout cela, on y installait la garnison et on attendait l'ennemi. Un drapeau tricolore flottait sur le donjon. Je disposais de fantassins équipés de havresacs, de fusils et de baïonnettes et d'un contingent de cavaliers aux jambes bien arquées prêts à enfourcher leur monture, tout ce monde harnaché, ensabré, casqué. Des billots en bois, munis d'une lame de ressort, bricolés par mon grand-père et sur lesquels on plaçait une véritable balle de cartouche servaient de canons, efficaces lorsque l'ennemi se présentait en enfilade. Mais, hélas, et ce fut là mon plus grand chagrin, des ennemis, il n'y en avait plus, car dès que le Père Noël de 1918 m'eut apporté mes nouveaux "pioupiou", j'avais rassemblé tous les anciens soldats gris-vert pour les précipiter... dans le ruisseau. Plus d'ennemis, plus de guerre, mais de simples manœuvres qui m'occupaient tout autant. Je disposais en outre d'un grand canon en bois, peint en gris argenté qui lâchait des obus capables d'ébranler l'assemblage de ma forteresse. Pour me faire détester encore un peu plus les Allemands, on me racontait que mon grand-père paternel, surpris dans ses vignes par une patrouille allemande de la gendarmerie, avait été passé à tabac pour avoir nargué les autorités. Celles-ci exigeaient que les maisons soient pavoisées aux

installés le long de la rue de tremper et rincer les peaux et, en cas d'incendie, de placer des barrages en bois permettant aux pompes des sapeurs d'aspirer l'eau ainsi retenue.

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couleurs germaniques et non aux couleurs régionales "rouge et blanc" que les Alsaciens arboraient ostensiblement en signe de résistance. Mon aïeul refusant de se plier au "Verbot" aurait en effet, confectionné une oriflamme rouge et blanche de dimensions confortables en y accolant un très modeste drapeau impérial. Mal lui en prit, mais quelle fierté chez son petit-fils! Il fallait également penser aux choses sérieuses et ce fut l'école, mais tout d'abord la salle d'asile, "d'Kinderschuhl", le jardin d'enfants, sorte de crèche et d'école maternelle où des éducatrices accueillaient les tout petits enfants autour de jeux où les cubes et les voiturettes miniatures étaient les plus disputés. Pendant les mois d'été, chacun apportait sa chaise pliante ou son tabouret jusqu'à un petit parc clos, dans la vallée, en face du Buhl, où l'on pouvait courir à sa guise et où l'on apprenait à confectionner de belles fleurs en papier de soie multicolore, enfilées et retenues par des fils de fer. Quelle joie de pouvoir, au retour à la maison, les offrir à ses parents ou en décorer sa chambre! Souvent nos maîtresses nous conduisaient au jardin anglais qui était pour les Barrois le parc de détente avec sa gloriette, ses bancs et ses superbes platanes. Comme il était situé en bordure de la voie ferrée, notre joie était de saluer de nos gestes les voyageurs inconnus qui répondaient volontiers à nos enthousiasmes. C'est là que l'on faisait les photos de groupe, assis dans l'herbe ou alignés les uns derrière les autres en se tenant par le tablier! images précieusement conservées et encadrées où encore aujourd'hui, après plus de soixante-dix ans, je retrouve l'une ou l'autre vieille personne que je croise dans les rues. Et puis ce fut l'école, la vraie, celle des grands. Notre cité, qui comptait alors 5.000 âmes et qui vivait de son vignoble, mais aussi de ses tanneries et usines à chaussons avait trois établissements scolaires: une école primaire protestante, une école primaire catholique et un collège. A cette époque, on ne mélangeait pas les genres: les Protestants luthériens dont le temple, avec sa belle tour romane, dominait l'agglomération, étaient de loin les plus nombreux et avaient aussi l'école primaire la plus imposante. Les catholiques, encore très isolés au XVIIe siècle et qui partageaient le temple en simultanéité, avaient transformé la caserne construite par les occupants autrichiens en 1815 en lieu de culte et disposaient d'une école confessionnelle moins spectaculaire. C'était encore, dans ma jeunesse, le temps où un Protestant ne serait pas allé acheter son pain chez un boulanger catholique, ni un catholique prendre sa viande chez un boucher protestant. On se côtoyait sans trop se fréquenter et un ménage mixe était rare et faisait scandale. L'école séparait ce qui devait demeurer séparé, sauf au niveau du collège où j'allais faire mon entrée prochaine. La date fatidique approchait, mais je ne voulais trop y penser bien que ma grand-mère acheva de me confectionner le réglementaire et sinistre tablier noir et que le cartable, flambant neuf, trôna déjà sur une chaise, dans un coin de ma chambre. Rien n'y manquait: ni le plumier noir décoré de fleurs vives, garni d'un crayon, d'une gomme, d'une

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plume sergent-major, ni l'ardoise avec une petite éponge suspendue à une ficelle, ni un ou deux cahiers calligraphe. Même la boîte en fer blanc destinée à recevoir mon casse-croûte était déjà préparée. Mais tout cela était pour plus tard. En attendant, les vendanges battaient son plein et c'était pour moi, comme pour tous mes copains, une grande joie que de participer à la cueillette de ces belles grappes bien drues et fermes dans lesquelles il n'était pas interdit de mordre. On nous confiait à chacun, comme à des vendangeurs confirmés, un "kewele", petite cuvette en bois à anses et une serpette, et c'était à qui, dans l'émulation ambiante, pou-

vait crier le premier « kewelefol» (la cuvette est pleine) : à ce signe arrivait
un solide gaillard porteur d'une hotte en bois cerclée de fer dans laquelle un voisin charitable vidait nos "kewele". La hotte pleine, amenée jusqu'au chemin où se trouvait le chariot avec les cuves, son porteur, grimpant sur une courte échelle, en déversait d'un coup d'épaule adroit le contenu dans un entonnoir à volant placé sur une des cuves. Les griffes de deux rouleaux permettaient d'écraser les grappes sur place pour en diminuer le volume. Que la chaleur fut torride, qu'il pleuve ou même qu'il neige, rien ne pouvait décourager l'ardeur des vendangeurs, ni leur bonne humeur. Leurs blagues et histoires drôles faisaient rire toute la compagnie et maintenaient un rythme de travail qui n'admettait pas de répit. Le moment sacré, où alors chacun se débridait, était le repas de midi pris en bordure de la vigne, sur le talus du chemin, dans la bousculade cordiale que sans doute mon imagination doit embellir, mais à peine. Le maître-vigneron faisait amener là d'énormes chaudrons où mijotaient des paires de knacks, ces fameuses saucisses de Strasbourg craquantes et bien rouges, ou des pommes de terre en robe des champs brûlantes, des "munster" succulents, des "loyele" d'Edelzwicker ou des canettes de bière selon le goût de chacun. Par temps froid, les chaudes soupes de pois cassés avec montbéliardes étaient très appréciées. Et cela accompagné d'énormes miches de pain, de quoi satisfaire les plus solides appétits et redonner du tonus pour continuer jusqu'à la nuit, au rythme imposé par le temps. Et alors, revenant le soir fourbu, mêlé aux vendangeurs qui trouvaient sous le hangar paternel un autre casse-croûte, mon grand plaisir était de m'approcher du grand pressoir dont coulait directement vers les cuves du sous-sol un jus doux et doré dont je cueillais quelques verres et dont le goût velouté n'existe plus, hélas, que dans mon souvenir. Et c'était toute une vie de liberté et d'insouciance qu'un matin d'automne il a fallu quitter pour aller s'enfermer dans le collège imposant, certes, mais fermé derrière ses grilles. Fin prêt, culottes courtes, tablier noir, pèlerine bleu marine, béret basque incliné sur l'oreille, cartable avec l'éponge flottant au vent, je fus confié à la vieille Madame Schmidt, notre femme de ménage, qui tirait par la main ce petit bonhomme. Sachant que toute résistance était inutile, il se contentait de bougonner, de faire la forte

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tête et de se laisser entraîner jusqu'au gros portail qui se refermait derrière lui. Qu'allait-il faire dans cette galère? L'impression d'être abandonné à des inconnus d'un abord froid et autoritaire fut vite dissipée. Je n'étais d'ailleurs pas la seule victime. Je retrouvais là mes copains de jeux et de rue, tout aussi inquiets, mais aussi des cousins plus âgés déjà avertis et disciplinés. Nous étions encadrés de dames et surtout de messieurs qui voulaient bien nous sourire, et nous faire mettre en rang, deux par deux, sans brusquerie ni remontrances, pour nous diriger, groupe par groupe, vers la salle de classe qui nous était affectée et nous répartir entre les tables. Le hasard m'installa dans les premiers rangs, bien en face d'une estrade où une dame de l'âge de ma mère, munie d'une règle, frappa sur son pupitre pour imposer le silence. Ce fut l'appel, et nos noms ont dû paraître bien barbares à cette personne élégante qui allait nous donner notre premier cours de français. Madame Bonicel, dont le nom est resté gravé dans mon cœur, était charmante. Elle était sans doute venue volontairement dans notre Alsace où le rôle des enseignants n'était guère facilité par le dialecte que nous parlions entre nous. Son mari, professeur de chimie, avait en charge une classe de grands élèves. La France qui voulait "franciser" au plus vite notre province, donc notre jeunesse, avait sélectionné les professeurs, les encourageant par des indemnités de résidence qui furent très critiquées. Leurs collègues alsaciens qui avaient été formés par les universités et écoles normales allemandes, étaient dans l'incapacité de poursuivre leur mission et durent se soumettre à des stages de reconversion souvent loin de leur résidence, ce qui créa des situations douloureuses et surtout une jalousie fort compréhensible à l'égard de ces collègues dits "de l'intérieur" favorisés dans leurs traitements et leur avancement. Ce fut même une des premières erreurs psychologiques avec comme conséquence les premiers mécontents. Comme, dans ma famille, on s'était très vite remis à parler le français, surtout avec moi, j'étais parmi les élèves favorisés. Malgré ma petite tête ronde bien celtique, je me sentis bien vite un descendant direct de nos rouquins et moustachus "ancêtres les Gaulois" et fus un des premiers à suivre les consignes imposées pendant les récréations, les maîtres nous rappelant sans cesse: «Il est chic de parler le français ». Formule, hélas, périmée aujourd'hui, soixante-dix ans plus tard, alors que toute notre jeunesse parle français sans problème. Certains intellectuels veulent inculquer à nos enseignants qu'il est « chic de parler le dialecte» dans les maternelles et les petites classes et d'imposer l'allemand comme deuxième langue, alors que les petites cocardes d'Hansi disparaissent des coiffes de nos compagnes. Europe oblige, paraît-il?

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J'étais un élève moyen, appliqué bien que parfois distrait, attaché à ses maîtres, rarement puni de retenue le jeudi. Une seule punition grave dont j'ai souvenance et que j'estime encore imméritée. J'étais régulièrement inscrit au Tableau d'honneur, mais un jour alors que notre proviseur était venu dans la classe avec la liste des élèves méritants pour les féliciter selon la tradition, 'notre professeur d'allemand, Monsieur Reihlé, venait de me mettre au piquet pour, je pense, bavardage intempestif. Il insista pour que je sois rayé sur le champ de la liste des inscrits; grave vexation que j'estimais parfaitement injuste et que je n'ai jamais pardonnée à ce professeur, brave homme par ailleurs et dont je suivais avec tant de plaisir les leçons de chant et de chorale. Paix à son âme! Deux évènements essentiels ont, à cette époque, marqué d'une manière très profonde ma jeune existence. Ma maman prenait des formes de plus en plus arrondies et comme je ne croyais déjà plus trop aux enfants déposés délicatement dans les cheminées par nos cigognes familières - version régionale des naissances dans les choux du potager - que, par ailleurs, on avait redescendu des combles l'ancien moïse sur roulettes pour le regarnir, j'avais compris qu'un grand bonheur se préparait et que j'allais avoir bientôt la petite sœur dont on m'avait déjà annoncé l'arrivée jadis. Ou alors ce serait un petit compagnon à choyer et à gâter et qui serait sous ma protection d'aîné. Et ce fut un solide garçon, que le 29 mars 1923, je découvris dans ses dentelles, rougeaud, blondin, bientôt accroché, vorace, au sein de sa maman épanouie. Je ne pense pas avoir éprouvé à son égard la moindre jalousie et je partageais auprès du berceau la joie que notre grand Victor Hugo a su si bien exprimer dans un de ses plus beaux poèmes et, en admirant "La mère et l'enfant" de Renoir, les images de ces temps heureux resurgissent. Je courais sans doute alors moins les rues pour rester auprès du petit Jean-Jacques et j'essayais de me rendre utile. Certaines dames de la société, dévouées et charitables, avaient organisé, à proximité du collège, une œuvre fort appréciée, la "goutte de lait", qui préparait et distribuait du lait stérilisé pour les jeunes nourrissons. Je m'y rendais avec une petite corbeille métallique à six alvéoles garnis de flacons vides et je revenais avec six biberons pleins. Or, un matin, glissant sur le seuil de notre entrée et heurtant violemment une marche avec mon visage, je lâchai la corbeille et le lait si précieux se répandit sur la chaussée au milieu des débris de verre. La colère de mon père fut aussi violente que la fessée qu'il m'administra de surcroît jusqu'à ce que, apercevant le sang qui coulait de mon nez, il m'emmène dans ma chambre et il fallut appeler le Docteur Wagner pour constater sinon une fracture du moins une déviation nasale qui m'est restée. J'avais, aux dires des petits copains venus me rendre visite et me tenir compagnie, un nez "comme une patate". J'étais mortifié!

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Grâce au petit Jean-Jacques, je me suis alors découvert une troisième grand-mère, la maman de ma belle-mère, sans doute parce qu'elle venait plus souvent chez nous pour voir son petit-fils et parce que je l'accompagnais quand elle le prenait chez elle. Femme de tête, énergique, ordonnée, sa quincaillerie était pour moi une mine de découvertes qui m'ont donné le goût du bricolage. Mais elle avait surtout, dans son grenier, une étonnante boîte de construction "made in Germany" dont la marque est restée gravée dans ma mémoire "Der Anckersteinbaukasten" et qui, grâce à des plans minutieusement détaillés, permettait de construire des édifices variés avec des éléments en pierre naturelle, briques, voûtes, charpentes, tuiles, dalles... Que d'heures passées à suivre les modèles, à en imaginer d'autres! Je pense qu'une vocation d'architecte s'est éveillée là mais, par la suite, les mathématiques n'ont pas voulu suivre et ne m'est resté que le goût pour les beaux monuments, leur harmonie, leurs volumes et l'urbanisme, goût qui m'a été fort utile dans ma carrière. Ce jeu a disparu et je n'en ai, hélas, plus retrouvé de pareil en fouillant dans les brocantes. Grand-mère Anna possédait, aux abords du bourg, un petit jardin très soigné, aux nombreux fruitiers. Les parterres de légumes ou de fraisiers y étaient bordés de buis taillés au cordeau. Elle allait y passer les soirées ensoleillées et les dimanches. Au centre, un "Gardehiesel" petite construction à étage et escalier extérieur, comme il y en avait dans la plupart des propriétés bourgeoises. C'était le cabanon, l'évasion. Le rez-de-chaussée permettait de stocker le matériel agricole, et à l'étage on découvrait une petite pièce à deux fenêtres aux rideaux impeccables. La tapisserie était gaie, le sol recouvert d'un linoléum reluisant de cire, un petit buffet pour le service à thé, une table recouverte d'un napperon rouge et blanc, quatre chaises. Elle aimait venir se reposer là, prendre son thé, y retrouver ses amies. Ce genre de construction était assez répandu à Barr et en Alsace d'une manière générale. C'était l'évasion dans la verdure et le calme. La plupart d'entre elles se sont effondrées, faute d'entretien ou ont été balayées par des habitations, mais quelle perte pour notre environnement! C'est dans ce jardin que j'ai gagné mon premier salaire. Grand-mère m'avait confié le soin de nettoyer une grande planche de fraisiers, les débarrasser des rejets, désherber, biner. Vraisemblablement satisfaite d'une tâche dont je m'étais d'ailleurs acquitté avec plaisir, elle me récompensa par une pièce de 5 francs avec laquelle je me suis offert, sur le champ, un pistolet à amorces dont j'avais tellement envie. J'ai eu encore le privilège de connaître la grand-mère Méon, donc la maman de grand-mère Anna, vieille dame toute ratatinée, toujours coiffée d'une bonnette noire, encore alerte, l'esprit vif, qui habitait seule un petit appartement où j'aimais la retrouver pour l'entendre raconter ses souvenirs et lui soumettre mes devoirs de français. Elle était institutrice en retraite, d'origine vosgienne, venue en Alsace avec ses parents. Elle ne parlait guère l'alsacien et avait pour les "boches", tout comme sa fille d'ailleurs, un mé-

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pris et une haine qui ont sans doute aussi influencé le petit garçon que j'étais alors. Elle me racontait des histoires affreuses sur ces sauvages qui massacraient femmes et enfants, qui avaient égorgé tous ses pigeons, et qui grâce à nos vaillants poilus et à leurs chefs prestigieux où le Maréchal Pétain et Clemenceau tenaient la première place, avaient enfin été chassés de notre belle province. Grand-grand-mère était fière de dire qu'elle était à l'école normale l'élève de Jean Macé, dont, sans elle, j'aurais ignoré le rôle essentiel joué dans les réformes de l'instruction publique. De tels souvenirs forgeaient peu à peu les pensées et l'âme des jeunes Alsaciens au patriotisme à fleur de peau! Le collège continuait à nous accaparer et l'on ne pensait guère à faire l'école buissonnière. Mes parents étaient exigeants et je travaillais de mon mieux. Mais j'attendais avec impatience le jeudi où ma grande joie était de profiter de la présence de mon père. Par tous les temps, je l'accompagnais lorsqu'il faisait sa tournée dans les vignes. Toujours porteur de ses leggins en cuir (c'était paraît-il une de ses coquetteries), il parcourait chemins et collines pour surprendre ses ouvriers bêchant, amendant, taillant, sulfatant selon les saisons, leur prodiguant conseils ou remontrances. Il me racontait la nature, les arbres, l'histoire des ruines qui dominaient l'horizon: avec lui je rêvais de cavaliers, de châtelaines, des paysans de jadis. Il me parlait de l'histoire de l'Alsace, de la guerre. Nous étions suivis par le fidèle Tommy, bâtard affectueux qui ne nous lâchait pas d'une semelle. Ou alors j'accompagnais notre cocher lorsqu'il allait vider un wagon de fûts de bière ou de caisses à la gare ou lorsqu'il livrait les clients dans les villages alentour. J'avais le droit, le soir, de mener le cheval à l'abreuvoir, de lui donner l'avoine ou quelques morceaux de sucre. Les jours de mauvais temps ou lorsque les livraisons l'exigeaient, j'apprenais à manipuler la machine à bouchonner, à sertir la capsule de plomb, à coller bien droites les belles étiquettes portant le nom du cru et la marque paternelle, à envelopper chaque bouteille dans du papier de soie, puis dans un étui de paille. On plaçait ensuite les bouteilles dans des caisses en bois marquées au fer du nom de mon père pour être expédiées, soit aux restaurateurs de la région de Strasbourg, soit même à des clients fidèles de Paris ou d'autres régions de France. Autre opération à laquelle je participais, mais plutôt par intérêt: le lavage et le rinçage des bouteilles récupérées qui arrivaient par wagon entier. J'en prélevais les capsules usagées, les entassais dans une boîte de cigares, les comprimant au minimum, ce qui donnait un certain poids de plomb que j'allais porter à notre voisin, un vieillard juif récupérateur de métaux et qui me remettait, en échange, quelques piécettes pour ma tirelire. J'aimais bien me rendre chez lui. Il vivait en solitaire, bricolant je ne sais quoi sur son établi boiteux et profitait de ma présence pour raconter de belles histoires de jadis et me faire apprécier saucisson kacher et pain azyme.

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Les dimanches après-midi, lorsque le temps le permettait, on attelait la calèche, mes parents sur la banquette avant, l'une ou l'autre grand-mère, le petit Jean-Jacques dans son berceau et moi-même sur les bancs placés à l'arrière, accessibles par une portière avec marchepied et, fouette cocher, avec, trottinant derrière, le fidèle Tommy. Souvent, mon père en profitait pour visiter quelques clients dans les villages de la plaine, prendre des commandes, et en tout cas, déguster un bon casse-croûte et ramener quelques produits de ferme. Parfois, on déjeunait au restaurant et le civet de lièvre aux nouilles et le Baeckeoffe restent mes plus succulents souvenirs gastronomiques de ces repas. Je dois avouer que le pot-au-feu traditionnel des dimanches ordinaires et que j'aimais pourtant, passait parfois difficilement. Je ne parvenais pas toujours à mastiquer la viande et profitais alors d'un moment d'inattention de mon père pour glisser la boulette à Tommy, toujours à l'affût, mais gare à la taloche lorsque j'étais surpris. Et le coude sur la table n'était pas non plus apprécié. Un dernier souvenir heureux de mon père. Il m'avait offert un délicieux petit agneau tout laineux et vif, cravaté de... tricolore qui me suivait partout et que mes copains me jalousaient. J'ai retrouvé dans ma mémoire la grâce de sa petite tête ronde, l'exceptionnelle douceur de son museau, lorsque bien longtemps après, je fréquentais mes amis nomades des Hauts-plateaux algériens et m'occupais de leur élevage. J'ose à peine avouer que j'aimais... le méchoui! Je crois lui avoir donné une ultime joie: voir son grand fils lâché seul sur sa petite bicyclette toute neuve par une amie plus âgée, Liesel Hartmann, qui me maintenait en équilibre sur la selle. Mon père suivait la scène depuis la fenêtre de sa chambre de malade et je me souviens qu'il applaudissait à mon exploit! Il était revenu de la guerre et des fins fonds de la Prusse, épuisé, amaigri, le visage ravagé! La seule photo conservée de cette époque, photo

d'identité, qui figure sur le document officieljustifiant de la « réintégration
dans la nationalité française» délivré par la mairie de Barr, en porte témoignage. Il souffrait beaucoup de l'estomac, tombait parfois pendant son travail ou même dans la rue, ses médecins traitants y perdaient leur latin et, un matin, sa jeune femme le trouva mort dans son lit, à côté d'elle, sans que l'on ait pu déterminer avec certitude la maladie qui l'a emporté. C'était le 2 décembre 1923. Mon père qui avait joué un rôle important dans la vie économique et sociale de la petite ville, n'avait laissé que des regrets. Pionnier des méthodes les plus récentes de traitement de la vigne et de la vinification, il avait apporté à l'association des viticulteurs dont il était un membre très actif, ses connaissances approfondies. Ses conseils étaient précieux et son exemple un modèle.

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Sa disparition fut un déchirement pour le grand garçon que j'étais devenu. Dans le souci de m'écarter des scènes douloureuses et de l'ambiance de grande tristesse qui avait envahi notre foyer, on me confia à ma tante Marguerite, sœur de mon père et là, auprès de mes cousins Fredo et Denise, en leur compagnie et nos jeux communs, je retrouvais peu à peu mon équilibre. Entre mes grands-parents maternels d'un côté, ma belle-mère et mon petit frère de l'autre, se posait le problème de savoir qui allait s'occuper de moi. Les uns et les autres me revendiquaient, chaque parti estimant être le mieux placé pour me former, m'entretenir et surtout m'entourer de son affection. Mon oncle Charles, frère de mon père, co-tuteur légal chargé de mes intérêts, ne pouvait intervenir dans ce problème délicat mais rappelait que mon père avait souvent exprimé le désir qu'après sa mort, je reste près de son épouse et sois élevé par elle. Finalement ce fut à moi que fut soumis ce choix difficile, mon affection allant aux uns comme aux autres. Grave dilemme qui me fut pourtant imposé par une loi inhumaine et je ne souhaite à personne de se trouver dans une pareille alternative. Tous les intéressés furent convoqués devant le tribunal, cantonal de Barr le 25 juin 1924 et le juge me posa carrément la question du choix. Désemparé, malheureux pour mes grands-parents Schoen, j'ai finalement opté pour demeurer auprès de ma belle-mère surtout pour ne pas être séparé de mon frère. Mes grands-parents l'ont-ils compris ou pensé que je choisissais une vie plus aisée alors que chez eux j'aurais connu une existence plus modeste? La vie reprenait le dessus. Je restais dans mon cadre habituel, conservais ma chambre, mes objets et jouets familiers, mes vastes espaces de greniers, de cours, de caves. Je continuais à me rendre utile, mais je sortais davantage avec les copains, je me sentais moins surveillé avec, je crois, un certain relâchement scolaire. Par contre, on m'avait inscrit au cours hebdomadaire de dessin et de peinture organisé par Mademoiselle Daubenmeyer, artiste d'une certaine classe qui regroupait autour d'elle une dizaine d'élèves de mon âge. Attentif et passionné je fis de rapides progrès au point, que maintenant encore, je suis fier de montrer certains travaux faits dans son atelier avec une évidente mais discrète collaboration de sa part. Nous sortions parfois en groupe dans la campagne et elle nous apprenait à croquer une maison, un arbre, des fleurs, à nuancer au crayon les ombres et les lumières. J'appréciais moins les leçons de piano de Mademoiselle Muller et les exercices d'assouplissement des doigts qu'elle m'imposait, mais trouvais par contre un réel plaisir aux leçons de solfège et de chant choral du collège. C'était l'époque aussi de la passion pour le meccano. Recevant à l'occasion des fêtes de Pâques et de Noël les boîtes de plus en plus importantes de ce jeu, j'avais grand plaisir à réaliser des constructions compliquées de camions, de grues, de ponts. La tour Eiffel était parfois en chantier. Autre passion: la lecture, avec les Pieds Nickelés, Pierrot, Le sapeur Camenbert, et

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déjà Sans Famille et les premiers Jules Verne. C'était l'heureux temps des distributions de prix, et je conservais avec un soin jaloux les beaux livres reliés rouge et or que je ramenais chaque année, le 13 juillet, avec fierté, de la séance solennelle présidée par le proviseur, Monsieur le maire, et diverses notabilités de la ville. Ils récompensaient en ce qui me concernait, le tableau d'honneur, le français, 1'histoire, la géographie et le dessin. Et quelle émotion lorsqu'une année il me fut demandé de réciter devant cet aréopage et le public barrois La Mouche du coche avec des intonations et un rythme dont je me souviens encore. Le dimanche matin, ma grand-mère maternelle qui était très pieuse et pratiquante me'conduisait au culte pour me laisser ensuite avec des camarades entre les mains du pasteur Muller, pour suivre le catéchisme qui, dans notre Temple luthérien de la confession d'Augsbourg, était encore enseigné en langue allemande. Et souvent ce brave pasteur que nous aimions tous bien, nous réunissait dans le local de l'Union Chrétienne de Jeunes Gens ou nous apprenions entre autres, à confectionner paniers et objets en osier, préalablement détrempé dans sa baignoire, ou à tricoter entre deux planchettes munies de clous des cache-cols pour la vente de la paroisse. Avec un groupe d'amis protestants, pour la plupart plus âgés que moi, nous faisions de nombreuses excursions. Nous partagions la joie de parcourir la forêt, grimper sur les sommets, visiter les ruines, les fermes isolées. J'adorais la marche, le rucksack sur le dos, les gros godillots aux pieds, un bâton à la main, parcourir les sentiers, grimper sur les rochers. "Les Eglantines", ainsi avions-nous baptisé notre groupe, était mixte, quelques couples s'y sont formés pour la vie et nous nous revoyons encore, les survivants du moins, avec beaucoup de plaisir.

Lorsqu'en 1928 ma belle-mère s'est remariée, mon oncle Charles qui craignait que je ne sois livré qu'à moi-même, pensait à mon éducation et à mon avenir scolaire. Il était mon parrain et tuteur et estimait devoir me prendre en charge à Schiltigheim, auprès de lui. Aussi, pour la rentrée scolaire de 1928 Ge n'avais alors que 13 ans, mais sans doute un livret scolaire satisfaisant) il réussit à me faire inscrire en classe de 3e au lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg. Il me fit installer une chambre à proximité de son domicile et de son usine, chez un contremaître de la Brasserie de la Perle, Monsieur Berbach. Je partageais entièrement la vie familiale de mon oncle, avec ma tante Frédérique et mes cousines Riquette et Jacqueline. Commençait alors pour moi une toute nouvelle existence dans un milieu citadin de grande bourgeoisie, tout différent de mon ancien cadre de vie plus modeste et rural, mais avec lequel je ne m'étais pas entièrement coupé, allant passer souvent les week-ends et vacances auprès de mes grands-parents dont je pouvais mesurer la grande dignité malgré les restrictions et les moindres

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économies auxquelles ils devaient se soumettre, alors que je vivais moimême dans un milieu d'opulence et de luxe. Mon oncle Charles était un homme exceptionnel, travailleur infatigable, très exigeant pour lui-même, donc aussi pour son entourage. Sévère, mais juste, il demandait discipline, travail et résultats. Me prenant entièrement à charge, son objectif était de pousser mes études jusqu'au deuxième baccalauréat pour ensuite me laisser voler de mes propres ailes avec le modeste héritage de mon père, libre de mon choix de carrière, sans le partager d'ailleurs. Mais il m'a inculqué des principes et des règles de vie qui m'ont permis de me forger un avenir dont je lui suis redevable. Je lui en reste profondément reconnaissant et me demande ce qu'aurait été mon existence sans son intervention! Ce fut un tournant essentiel de ma vie où ombres et lumières n'ont cessé de se succéder.

Strasbourg
septembre 1928 - octobre
1935

Lajeunesse est un état de l'esprit, un effet de la volonté, une qualité de l'imagination, une victoire du courage sur la timidité, de l'aventure sur l'amour du confort Général Mac Arthur