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Algérie, les islamistes à l'assaut du pouvoir

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272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 233
EAN13 : 9782296304772
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Algérie Les islamistes à l'assaut du pouvoir

déjà paru dans la même collection
Bernard Ravenel: Méditerranée, l'impossible mur

@EklitionsL'Hannatœn, 1995

ISBN: 2-7384-3382-0

AMINE TOUATI

Algérie

Les islamistes
à l'assaut du pouvoir

5..7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Editions L'Harmattan

Les cahiers de Confluences
Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud constituent le prolongement de la revue trimestrielle

Confluences Méditerranée
dont l'ambition est de contribuer à la réflexion sur les grandes questions politiques et culturelles concernant le bassin méditerranéen

Les dossiers traités par la revue Confluences Méditerranée parus à ce jour sont: - Des immigrés dans la cité. Le Proche-Orient entre guerre et paix. (N°l - Automne 1991). - La sécurité en Méditerranée. Le conflit israélo-palestinien après Madrid. (N"2 - Hiver 1992) - Maghreb: la démocratie entre parenthèses? (N° 3 - Printemps 1992) - Face à l'Etat, la permanence des minorités. (N° 4 - Automne 1992) - Les flux migratoires. (N° 5 - Hiver 1992/93) - Les replis identitaires. (N° 6 - Printemps 1993) - L'Europe et la Méditerranée. (N° 7 - Été 1993) - Balkans: l'implosion? (N° 8 - Automne 1993) - Repenser le Proche-Orient. (N° 9 - Hiver 1993 -1994) - Villes exemplaires, villes déchirées. La Tunisie au miroir de sa communauté juive. (N° 10 - Printemps 1994) - Comprendre l'Algérie. (N° 11 - Eté 1994) - Géopolitique des mouvements islamistes en Méditerranée. (N° 12 Automne 1994) - Bosnie. (N° 13 Hiver 1994 - 1995) - Immigration (N° 14 Printemps 1995)

Confluences Méditerranée. Fondateur: Hamadi Essid (1939 - 1991) Directeur de la rédaction: Jean-Paul Chagnollaud - Comité de rédaction: Christian Bruschi, Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Thierry Fabre, Alain Gresh, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Muller, Bernard Ravenel - Secrétariat de rédaction: Anissa Barrak.

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77 rue Blomet 75015 Paris Télécopie: 48424744

LA TRAJECTOIRE DU FRONT ISLAMIQUE DU SALUT

L'islamisme algérien, avant 1988, ne se pose pas explicitement comme alternative d'Etat. Revendicatif et contestataire à la fois, il se pense, jusque-là, avant-garde d'une grande dynamique de ré-islamisation sociale que ses adeptes qualifient de sahwa ou "prise de conscience générale", prélude à l'avènement d'un ordre nouveau où la parole de Dieu servirait de commandement régissant les rapports des hommes. La problématique de l'Etat ne se comprend que dans la mesure où celui-ci constitue un frein à la sahwa. Plutôt que de le combattre, donc l'abattre, pour lui substituer un autre modèle qui serait plus conforme aux préceptes divins, la question essentielle est alors de réformer cet Etat. Comment? Les solutions qui se dégagent sont presque toujours les mêmes: ou bien faire pression par la force sur les dirigeants afin de les soumettre aux obligations qui découlent de la chariâ, obligations morales et symboliques surtout; ou bien les acculer, par el borhane ("la preuve", coranique, destinée à confondre le régime aux yeux de l'opinion musulmane,. c'est-à-dire essentiellement celle qui va dans les mosquées), à démissionner et à laisser place à des hommes nouveaux acquis à ces obligations. "Ré-islamisation" par le haut ou par le bas? En 1980, deux événements simultanés accélèrent, dans le camp islamiste, la nécessité de passer à une phase plus radicale, non encore clairement formulée. Il s'agit de la révolution khomeiniste en Iran et de l'arrivée au pouvoir, en Algérie, d'un nouveau président dont l'autoritarisme s'accommode, contrairement à celui de son prédécesseur, d'une relative permissivité à l'égard des courants religieux, permissivité qui, pour les islamistes, n'est que poudre aux yeux. Surestimant leur capacité de mobilisation, ils entreprennent, coup sur coup, deux actions d'envergure, non concertées et révélatrices de la nature 5

LES ISLAMISTES A L'ASSAUT DU POINOIR

du paysage islamique algérien tel qu'il se dessine à ce momentlà. La première est menée par des réformistes néo-badissiens, qu'on appelera plus tard djaz'aristes, autour d'une poignée de oulamas ayant vocation de réhabiliter la fonction orthodoxe du lettré, entendue dans le sens de porte-parole d'une chariâ indépendante des circuits officiels du pouvoir. Des revendications en quatorze points sont élaborées lors d'une manifestation inédite (sans doute la première qui ait lieu en dehors d'une tutelle étatique depuis 1965) qui rassemble quelque cent mille personnes au coeur même de la capitale. Cette action dévoile le souci pour les oulamas d'encadrer l'émergence d'un Islam politique qui prétend, tout au moins à
travers sa littérature

- moyen-orientale essentiellement -,

se

bâtir précisément en leur disputant le "droit" d'interprétation du corpus; ce qui aboutit, à terme, à leur propre dénonciation comme complices, par silence ou omission, du pouvoir. n faut noter ici que le vocabulaire islamiste, tout entier articulé autour des concepts de Hassan El Hanna (années trente et quarante) et Sayed Kotb (années soixante), développe une vision politique "moderne" de type révolutionnaire - amalgamant textes coraniques et discours marxistes hérités de la période Boumediène -, incompatible avec les sermons éxégétiques et moralisateurs classiques des oulamas. La deuxième action d'envergure, coïncidant avec la première, explore d'emblée une voie extrême: le recours à l'action armée contre le régime. Organisés au sein du Mouvement islamique algérien (MIA), ses adeptes chercheront vainement la caution des cheikhs, dont ils dénonceront bientôt la tiédeur et l'impuissance, puis se rabattront sur une légitimité de fait. Mais le djihad se légitimerait-il (se rendrait-illicite) par son propre accomplissement? La fetwa, délivrée finalement dans le secret par Cheikh Larbaoui aux émirs du MIA, permet aux guérilleros de sortir de cette problématique. Composé de djamaâte ou "groupes", selon une des variantes de l'appellation des sunnites Ahl el Djamaâ oual Sunna, le MIA se dote aussitôt d'un organigramme recoupant les principales activités de guerre qu'il projette (section armement, section finances, section liaison, section recrutement...), établit sa hiérarchie (émirs, responsables de sections, chargés de mission, d'achat d'armes ou de médicaments, muphtis, etc.) et identifie les "zones de combat" dans les différentes régions du pays où les groupes sont déjà implantés (Est, Ouest et Centre). Une fois les 6

LA TRAJECTOIRE

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maquis constitués, où sont soigneusement aménagées des caches (casemates), des cibles sont choisies, répondant à des normes tactiques devant installer le MIA dans la durée, et le développer: attaques d'entreprises publiques pour s'approvisionner en argent, puis attaques de casernes de police pour y dérober des armes, puis attentats individuels contre des personnalités, enfin attaques de plus grande envergure par l'usage de bombes; l'objectif étant d'instaurer, grâce à une "armée" de quarante mille islamistes, que Mustapha Bouyali (fondateur et chef du MIA) s'estime en mesure de lever à moyen terme, une instabilité telle que le pouvoir n'aurait d'autre issue que de partir. Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, le pouvoir n'éprouve pas de grandes difficultés à mater la rébellion car la population n'a pas bougé, demeurant par la suite indifférente au sort de ceux, y compris les ou lamas (parmi lesquels Abbassi Madani), qui ont été arrêtés et emprisonnés. Le potentiel militant que compte la mouvance islamiste, déjà considérable à l'époque, a été paralysé par le tempérament conciliant de ses leaders charismatiques - ces fameux cheikhs dont l'objectif prioritaire est non pas de faire la guerre au pouvoir mais de se faire reconnaître par lui -, ainsi que par l'absence de perspectives politiques susceptibles de mobiliser les masses autour de l'action armée initiée par les djamaâte du MIA. En fait, impliquée dans un processus de re-socialisation parfaitement accordé à la situation politique, culturelle ou même économique (trabendo et économie informelle comme modes de substitution à une économie officielle fortement étatisée et en voie de décomposition) -, il manque encore à la mouvance islamique, expression d'une aspiration au changement, les contradictions nécessaires et suffisantes avec les autres forces qui traversent la société (forces indéchiffrables alors, en dehors de la contestation des berbérophones) pour la projeter dans un processus d'affrontement avec le pouvoir qui soit compréhensible pour ses militants. Reste que la répression menée à cette occasion contre les islamistes en général dévoile au pouvoir l'ampleur du phénomène. Etendant ses ramifications à tous les niveaux de la société algérienne et privilégiant les couches les moins nanties, l'islamisme apparaît, en dehors des régions berbérophones, notamment la Kabylie, comme la caractéristique principale d'un paysage politique national en proie à de grands bouleversements que la révolte
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POUVOIR

d'octobre 1988 va précipiter. C'est sans doute dans l'espoir illusoire de prévenir cette révolte que le pouvoir de Chadli multiplie, préjugeant de leur portée générale, les gestes de bonne volonté à l'égard des lobbies religieux au sein du FLN: institutionnalisation du discours islamiste, avec le sermon hebdomadaire du leader égyptien exilé en Algérie, Mohamed Ghazali; apologie du djihad par des feuilletons télévisés en provenance du Golfe; séminaires annuels de la "pensée islamique"; et, surtout, promulgation du code de la famille dénoncé, en son temps déjà, par les femmes comme "code de l'infamie". Hélas! le pouvoir se trompe en tout, puisque la révolte de 1988, couronnant une série d'autres explosions populaires qui ont eu lieu tout au long de la décennie 80, vient démontrer que l'islamisme, tout considérable qu'il soit, n'est, pour l'heure, qu'épiphénomène (dans le vaste ensemble des mutations sociales, s'entend) même si, réagissant quelques jours après le début de la révolte, il sait organiser une grande manifestation qui se termine dans un bain de sang. Et c'est à la faveur de ces troubles qu'est promulguée une nouvelle Constitution autorisant le multipartisme et donnant naissance au Front islamique du salut (FIS); l'islamisme plonge ainsi, par la grâce de ce basculement, au coeur même de la problématique de l'Etat... Jusqu'aux premières élections libres (les municipales de juin 1990), que le FIS emporte largement, avec cependant moins d'un tiers de l'électorat, soit quatre millions sur treize, l'islamisme algérien se déploie dans une dynamique fondamentaliste, comme mouvement à la fois social et religieux. Il crée, dans et autour des mosquées dont il s'empare avec une fulgurante rapidité, le microcosme d'un Etat islamique, entièrement articulé sur une "révolution morale" dans les rapports humains; et s'implante, avec le concours des institutions officielles (subventions, presse, locaux...) dans le territoire ennemi: permanences du parti, associations et comités divers, infrastructures sportives et établissements scolaires qu'il considère comme ses postes d'avant-garde... Commence à peser sur le corps social une chape de plomb dont certains démocrates, inquiets, ne perçoivent que l'aspect politique: ils protestent, par exemple, contre le fait que le FIS peut tenir cinq réunions par jour (allusion aux cinq prières quotidiennes dans les quelque 10 000 mosquées passées entre les mains du FIS) et un congrès par semaine (la grande prière hebdomadaire du 8

LA TRAJECTOIRE

DU FIS

vendredi), alors qu'ils en sont réduits, eux, à quémander auprès des autorités une salle pour leurs rares rassemblements. Fondamentaliste, le FIS est contraint, par sa victoire municipale qui le projette dans 850 communes à travers toutes les villes du pays, à gérer ses dividendes, donc à faire l'apprentissage du pouvoir, situation que les salafistes (fondamentalistes) dénoncent comme un cadeau empoisonné de la part de leurs adversaires. La guerre du Golfe permet à une direction ébranlée par la contestation interne (Abbas si se voit reprocher par ses adversaires au sein du FIS le fait de s'être laissé prendre dans "le piège tendu par le pouvoir" au lieu de s'en tenir à des élections présidentielles qui constituent, à leurs yeux, la voie idéale vers l'Etat islamique) de détourner les esprits un moment. Mais, dès février 1991, l'affrontement avec le pouvoir appanu"t:comme le seul moyen pour la direction du Front islamique de préserver son unité et de satisfaire une aspiration de la base devenue de plus en plus pressante. La "grève générale illimitée" de juin est en branle, alors qu'un courant significatif à l'intérieur du FIS, les djaz'aristes, s'y rallie du bout du lèvres. Ces derniers estiment, en effet, que la commune constitue une victoire de grande portée puisqu'elle est "la base de l'édifice" (c'est-à-dire de l'Etat islamique) et que, par conséquent, c'est sur ce terrain d'abord que les islamistes se doivent de convaincre le peuple. Parce qu'il ne conteste pas son approche, Abbassi s'allie avec ce courant, dont le niveau scolaire et le profil social général de ses tenants permettront de "moderniser" le parti. Il lui confie la tâche, complexe, de gérer l'acquis des municipales. Ainsi se dessine, peu à peu et jusqu'à la veille de la grève, un FIS parallèle à celui que dirige officiellement le Mejless choura salafiste, et qui va sans grande difficulté s'emparer de la totalité des structures du parti dès la fin de la grève. Si la grève de juin 1991 ne peut être évitée c'est parce qu'elle vient résoudre trois contradictions principales. Celle du FIS luimême menacé d'éclatement par l'opposition entre salafistes et djaz'aristes sur l'approche de leur objectif stratégique commun qui est l'instauration d'un Etat islamique. Celle du pouvoir qui désire, tout autant, que ses adversaires islamistes déclenchent leur grève et qui, au besoin, les y encourage parce que, lui aussi, est emporté par deux courants antagonistes, les réformateurs d'un côté, l'Armée conservatrice de l'autre. Enfin, la contradiction de la société algérienne dans sa globalité,
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déchirée entre un grand besoin de changement et la peur diffuse de manquer de repères (d'où le rôle de la religion comme valeur refuge et repère stable) pour assumer ce changement. Cette triple contradiction est à l'origine de la première tentative islamiste d'instaurer un Etat. Dans une période caractérisée par une grande confusion sociale et politique, le mérite de cette grève est d'avoir constitué le lieu privilégié où s'est clarifiée l'identité des protagonistes essentiels de la crise algérienne. Mieux que toutes les élections programmées par les politiciens, c'est elle qui permet de lever le voile sur la véritable nature du paysage politique et les rapports de force qui le sous-tendent. Les trois contradictions principales, évoquées plus haut, qui sont à son origine vont, certes, disparaître mais pour ramener la complexité du problème algérien à sa plus primitive et à sa plus dramatique expression: un affrontement entre l'armée et les islamistes, avec un peuple entier sous leurs feux croisés. Avant le déclenchement de la grève, le 25 mai 1991, l'institution militaire apparaît comme la seule force, analysant ses conséquences et anticipant sur les opportunités qu'elle lui offre, à s'y être préparée convenablement. Elle contribue donc à son avènement, puis elle aggrave les tensions qui en ont découlé (c'est ainsi qu'il convient d'interpréter la décision du 3 juin de faire évacuer les grévistes des quatre places publiques qu'ils occupaient). En fin de compte, l'Armée se redéploie sur la scène politique d'où elle a été expulsée de manière significative aux lendemains d'octobre 1988. Elle écarte les réformateurs dirigés par le chef du gouvernement Mouloud Hamrouche et, quelques mois plus tard, "démissionne" Chadli lui-même. En décrétant l'état de siège et en s'emparant de la lutte antiislamiste, l'ANP désignera son principal adversaire et l'amènera à s'engager sur son terrain de prédilection, celui du combat armé, au détriment du combat politique. Les réformateurs, quant à eux, ont compté sur l'incapacité du FIS à mobiliser, dans la durée, les troupes nécessaires pour sa grève "générale et illimitée". Un mois auparavant, ils opèrent une démonstration de force, via une grève générale qui paralyse le pays durant quarante-huit heures; mais, lorsque la mécanique du FIS s'enclenche à son tour, le gouvernement opte pour une stratégie dite" de pourrissement", consistant à tenter d'essouffler les grévistes islamistes par des opérations de discrédit médiatiques et des dispositifs policiers prévus afin de 10

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contenir les manifestants dans des espaces préalablement délimités. Mais il manque alors aux réformateurs l'appui des démocrates, qui préfèrent jouer sur les divisions du pouvoir d'un côté, et son opposition au FIS de l'autre, pour en tirer bénéfice, oubliant ainsi que leurs propres divisions internes les ont déjà disqualifiés aux yeux de l'opinion publique lors des élections municipales. La grève se termine donc par un échec du processus démocratique qui menaçait l'Armée dans son articulation autour du pouvoir. Le paysage politique national qui en résulte apparaît comme suit: la direction du FIS, représentée par son Mejless choura, est éclatée, certains de ses membres, parmi les plus symboliques (Abbassi et Benhadj par exemple), sont emprisonnés, et le reste des militants qui ont tenté de s'opposer aux militaires sont durement reprimés. Le pouvoir, débarrassé de son courant réformateur, se "ramasse" autour de son noyau essentiel qui est l'Armée. Les démocrates, convoqués par la nouvelle instance dirigeante pour la cautionner, estiment que l'islamisme est défait et exigent la levée de l'état de siège ainsi que la relance des élections dans les meilleurs délais. Aux yeux de l'immense majorité des islamistes qui composent l'opinion publique, démocrates et pouvoir se sont alliés contre le FIS. Ce sentiment restera tenace, même lorsque les événements ultérieurs vont le nuancer à défaut de le démentir. En effet, l'idée qui prédomine dans l'esprit du régime, depuis la révolte d'octobre 1988, a trait à la possibilité de changer la nature du pouvoir, y compris dans ses articulations essentielles, sans modifier notablement sa composante humaine. Une sorte de "changement dans la continuité" demeure possible, pense-t-on follement; et les élections constituent le moyen privilégié pour y parvenir sans heurter une population encore secouée par sa récente colère. Or, des élections sans la participation du FIS apparaissent à beaucoup comme insuffisantes pour offrir des garanties sûres à la réalisation de cette idée, les communistes, seuls, y étant farouchement hostiles. Donné pour battu d'avance et pressé par le pouvoir de répondre favorablement, le FIS, à présent dirigé par les djaz'aristes, va tenter de monnayer sa participation aux élections législatives (prévues pour décembre 1991) contre la libération de tous ses militants détenus, à la tête desquels les dirigeants Abbassi et Benhadj. En définitive, les élections vont directement profiter aux islamistes, à leur propre étonnement d'ailleurs. Ce que la grève du FIS n'a pu permettre,
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le pouvoir l'a accompli en écrivant pour les islamistes son plus mauvais scénario: une loi et un découpage électoraux qui leur donneront, avec à peine la moitié des suffrages exprimés et le tiers de l'électorat, une majorité absolue de sièges dès le premier tour. Cette "légitimité" populaire qui vient couronner "la légitimité de Dieu" va mettre en porte-à-faux non seulement le pouvoir, désormais confronté au "choix du peuple" (ce sera le slogan principal du FIS clandestin et d'une partie des groupes armés), mais aussi l'ensemble des forces politiques qui le soutiennent. La guerre "civile" est là... Il faut cependant noter que si les militaires se sont préparés à l'éventualité de cet affrontement avec les islamistes (sans jamais, vraisemblablement, percevoir l'allure dramatique qu'il allait revêtir), c'est qu'un très fort courant d'officiers supérieurs est demeuré réticent au processus électoral en tant que tel, quels que puissent être ses résultats. En effet, toute élection aurait eu cette caractéristique de redéfinir les modalités d'accès au pouvoir, espace monopolisé par l'Armée, hier au nom de la légitimité historique du FLN, aujourd'hui au nom de la sauvegarde de l'unité du pays face à la menace que constitue "l'anarchie démocratique" et face au danger (issu d'ailleurs de cette anarchie) intégriste. Mais pour qu'un discours cohérent puisse justifier la réappropriation totale par l'Armée du pouvoir central, encore détenu par Chadli à ce moment-là, il faut que la menace démocratique et le danger intégriste soient évidents pour tous et, de préférence, en ces temps de crise économique, par la communauté internationale. Sans aller jusqu'à dire que ce courant militaire a favorisé la victoire électorale du FIS, qui sert ses desseins, ce qui expliquerait par exemple la nomination du général Belkheir comme ministre de l'intérieur la veille du vote, il n'est pas exclu que cette victoire en ait réjoui plus d'un au sein de la haute hiérarchie de l'Armée. Après avoir échoué à instaurer son Etat islamique par la grève, puis par les urnes, il ne reste plus au FIS qu'à tenter de réaliser son objectif par des insurrections généralisées. En prévision de son arrestation, Abbassi Madani a déjà préparé son appel au djihad dès le début de la grève, au mois de mai 1991. Il n'est pas faux de croire que, informée de ce projet par certains membres du Mejless choura hostiles à Abbassi, l'Armée trouve là un excellent argument de contrainte sur la Présidence, acquise aux réformateurs, pour l'amener à avaliser une intervention "musclée" contre les grévistes. Comble de 12

LA TRAJECfOIRE DU FIS

maladresse, c'est le nouveau pouvoir lui-même, issu du putsch militaire, qui propagera ensuite (début juin 1992) l'appel au djihad de Abbassi, par voie de presse, pour "confondre" le chef du FIS et justifier son arrestation. Ce faisant, il met à la disposition des islamistes le texte intégral de la fetwa qui rend licite l'insurrection contre les dirigeants. Exclu de la vie politique par la force, désormais c'est dans la mosquée que le FIS tente d'organiser sa résistance, tandis qu'une partie de ses militants, encouragés par le sens que prennent les événements, se préparent aux maquis. Pourtant, il est encore possible au pouvoir de contrecarrer la logique de guerre qui se met en place, mais il lui faudrait mesurer à temps les conséquences de sa propre appréciation du conflit qui est en train de se dessiner. C'est loin d'être le cas. L'importance accordée par lui au contrôle des mosquées, lieu privilégié où s'élabore le discours mythique de l'islamisme, le pousse à promulguer en toute hâte (20 janvier 1992, soit quelques jours seulement après l'annulation des élections) une loi destinée à expulser son adversaire du seul territoire où il lui reste encore possible d'exprimer une bien faible autonomie. Sa crainte de voir les islamistes entraîner les fidèles (ces derniers étant maladroitement assimilés à l'ensemble du peuple) derrière leur projet de "résistance" lui a fait oublier les dangers d'une jonction entre islamistes et musulmans. La grève de juin a pourtant largement démontré que les électeurs du FIS ne sont pas disposés à se mobiliser pour lui au-delà du vote. Une attitude qui s'explique par des motivations sociales et psychologiques; motivations dont la classe politique algérienne, démocrates y compris, n'a d'ailleurs que très peu tenu compte lorsqu'il a fallu imaginer des issues à l'impasse générale dans laquelle l'annulation des élections a plongé le pays. Cette attitude de l'électeur FIS pourrait se résumer comme suit: voter pour le Front islamique du salut, qui reste un sigle comme un autre, non identifiable dans le corpus coranique ni dans dans le vocabulaire général du musulman, constitue un acte politique nettement différent de l'acte religieux que suppose le djihad qui, lui, ne peut se concevoir que dans la mesure où apparaissent en danger l'Islam, sa pratique ou ses symboles. Or, en s'attaquant aux mosquées, en violant la "maison de Dieu", en y arrêtant prédicateurs et islamistes (l'engrenage est rapidement tel que, souvent, ni les uns ni les autres n'appartiennent au FIS), le pouvoir consacre la cause de son adversaire, qui devient ainsi
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LES ISLAMISTES A L'ASSAUf DU POUVOIR

la cause de l'Islam, et élargit le cercle de la contestation islamiste aux populations musulmanes (simples pratiquants, s'entend). La résistance du FIS devient ainsi la résistance des fidèles contre l'intrusion des forces de l'ordre au sein des lieux de culte. Lorsque, dans certaines régions, l'on se met à détruire des mosquées suspectées de servir de caches pour des islamistes recherchés alors que, déjà, par dizaines de milliers, d'autres islamistes ou assimilés ont été arrêtés et pour la plupart internés dans des camps au sud du pays, les quelques groupes de maquisards se prennent à espérer que leurs effectifs vont connaître un considérable développement. A l'issue de la guerre des mosquées, qui aura duré de la fin de janvier 1992 jusqu'au printemps (mars-avril) de la même année, le pouvoir ne cache plus son triomphe: l'islamisme est "éradiqué" au prix de quelques dizaines de morts "seulement" et de 20 à 30 000 interpellations ou mises en détention... Le FIS peut alors être officiellement dissous; l'ensemble des autres partis est d'ailleurs publiquement menacé de l'être, certains se contentant d'approuver, d'autres allant jusqu'à s'autodissoudre pour donner l'exemple! Les dirigeants évoquent même une possible élection présidentielle, "avant la fin de l'année", pour contourner les divergences internes (qui vont coûter la vie au président Boudiaf) et conférer ainsi au pouvoir une légitimité par le suffrage universel. En effet, l'islamisme semble bien mort en Algérie. Les municipalités où le FIS a été élu sont transférées aux fonctionnaires de l'Etat. Les associations civiles de ce parti, que l'on pouvait compter par milliers entre comités des lieux de culte et organisations caritatives diverses, sont pour la plupart interdites. La presse islamiste est censurée, la majorité de ses journalistes arrêtés. Les mosquées sont "normalisées" et, dans la foulée, vidées de leurs affluences habituelles, peu de fidèles s'y risquant ou trouvant encore goût aux prêches des imams étatisés, etc. Banni par la force, dans ses expressions politiques tout au moins, il semble que l'islamiste ait déserté ses espaces d'évolution habituels, y compris la rue: il lui est désormais difficile de porter les signes qui font sa spécificité, kamis ou barbe, sans se heurter à toute sorte de tracasseries policières.. . Mais le triomphe du pouvoir est illusoire et le bilan établi, faux. L'islamisme existe toujours; ce sont ses manifestations qui ont changé. Le Prophète de l'Islam avait annoncé le règne de Dieu ouvertement durant la période mecquoise; pourchassé par 14

LA TRAJECfOlRE DU FIS

le clan des Koreïche, il avait fui la Mecque et s'était réfugié dans une oasis du désert, d'où la période médinoise; et c'est de là qu'il mena la guerre sainte (le djihad) contre les idolâtres koreïchites. Les islamistes radicaux revivront la période médinoise dans les maquis, vaste territoire d'un pays qui compte deux millions de kilomètres carrés. Ils s'adapteront aux exigences imposées par leur ennemi, le taghout (tyran), et mèneront une guerre implacable contre les représentants de la société impie, qu'ils soient artistes, écrivains ou simples fonctionnaires. Après l'échec de leurs tentatives insurrectionnelles, les djaz'aristes s'effaceront progressivement du terrain, comme l'ont fait avant eux les salafistes, pour laisser place à une idéologie de combat (el kitai) dont le cheikh Ikhlef Cherati, aujourd'hui emprisonné, dessinera les contours dans une célèbre fetwa enregistrée sur cassette au printemps 1992. Document de base pour tous les groupes islamiques armés, qu'ils appartiennent à l'AIS (d'obédience FIS) ou au GIA, nébuleuse de groupuscules radicaux, cette fetwa inspirera toutes celles qui cautionnent, a priori ou a posteriori, le meurtre d'un journaliste, d'un médecin ou d'une femme qui a simplement refusé de porter le voile. L'islamisme, en tant que phénomène politique et social, s'est métamorphosé, sous l'effet conjugué de la répression et de ses dérives intrinsèques, en une machine à tuer. Une machine d'autant plus redoutable et effarante que sa mécanique est totalement connectée à un dispositif religieux (la chariâ), voire plus directement au Coran lui-même qui, réinterprété à la lumière des situations présentes, a su offrir aux adeptes du kital (synonyme de combat et de meurtre tout à la fOis) la rationalisation nécessaire. Aujourd'hui, chaque groupe armé dispose de son pourvoyeur de sens religieux, appelé muphti, sans lequel le djihad islamique ne saurait se développer. Personne d'autre, en dehors des islamistes eux-mêmes, ne peut, hélas, intervenir sur la nature et la perception de ce sens malgré la certitude. qu'il dénature profondément le message coranique et les exégèses que, depuis des siècles, la Tradition musulmane a consacrées. Frappé d'interdiction, le mouvement islamique algérien n'avancera plus à visage découvert. Désormais il vivra dans une clandestinité totale après avoir vécu, naguère, en marge de la société. Contraint, il renoncera à son look vestimentaire et à son discours habituel, pour se fondre dans la foule anonyme. Il renoncera aussi à réinvestir les espaces d'où il a été délogé,
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LES ISLAMISTES

A L'ASSAtIT

DU POuvom

pour occuper les maquis, forêts ou montagnes. Il ne tentera plus de convaincre mais de frapper, indistinctement, ses ennemis car tous sont devenus ses ennemis. Ses réseaux, il les reconstituera sur la base d'un principe: le cloisonnement, et d'un objectif: l'opération meurtrière. Sa force de frappe, il la recrutera là où elle se trouve, dans une jeunesse victime du désespoir sociétal que son idéologie seule a pu mettre en forme. Pour cette raison, elle reste le seul segment qui lui reconnaît un statut: celui de dispenser l'espoir. Il en usera, en distribuant fetwas, drogue et argent: le Paradis ici et dans l'audelà. La rencontre des islamistes et d'une partie de la jeunesse, c'est la rencontre de deux désespoirs sur un pied d'égalité. Pas de boniments, pas de discours: service contre service. C'est un islamisme nouveau qui cherchera moins à abattre un Etat qu'à purifier son âme. En donnant la mort. C'est le djihad expiatoire; le rituel du sang, le corps souillé qu'on égorge et mutile, sur lequel on s'acharne. La rédemption impossible que la violence libérée atteste. On tue le policier pour lui prendre son arme, puis le journaliste ou le médecin pour prendre à témoin toute la société. Châtier, punir et traquer comme l'on est traqué, terroriser comme l'on est terrorisé, mettre à terre comme on l'a été soimême. Redevenu anonyme, dépouillé de ses symboles, l'islamiste frappe de préférence celui qui est hors de l'anonymat: autorité administrative, médecin prestigieux, chef de parti, écrivain ou journaliste sont symboles du pouvoir et symboles de la société que "veut" le pouvoir. Il s'agit de l'en dépouiller, même si ce sont des "innocents" qui meurent. L'Algérie, son histoire en a décidé, n'a connu d'autres cultures que celle qui donne la part belle à la violence. La violence que mettent en scène les djamaâte islamiques est délibérément primitive, barbare, "irrationnelle". Elle ne tue pas, elle montre, elle exhibe, elle prouve. Le terrorisme n'est pas seulement exprimé dans la menace, les appels téléphoniques anonymes, les boîtes aux lettres trouées, le rituel du linceul qu'on destine à la future victime pour l'avertir de son destin, ou dans l'acte macabre lui-même, mais dans le spectacle qui l'accompagne: cadavres mutilés, vieillards et femmes abattus, policier assassiné par son frère, etc... Volontiers nihiliste, cette violence veut ramener l'Etat ennemi à son degré zéro, en tuant et en terrorisant la société qui le soutient, de fait ou par passivité, mais aussi en saccageant 16

LA 1RAJECfOIRE

DU FIS

et en brûlant usines, édifices administratifs, écoles, moyens de transport, voitures, autobus, camions, trains, aéroport... L'enclaver par rapport au monde, discréditer sa puissance par les attaques de casernes, désorganiser ses relais, bref le paralyser. L'Etat islamique n'ayant pu être érigé par d'autres moyens, c'est sur les décombres de tout un pays, sur le néant, qu'il s'instaurera. Comment en est-on arrivé là? L'erreur, nous l'avons dit, fut d'avoir contrecarré un projet d'intégration politique de la masse islamiste, puis de lui avoir dénié toute existence sociale en la privant de ses réseaux traditionnels. De ce point de vue, l'annulation des élections législatives n'est pas fondamentale puisqu'elle concerne des élites politiques qui auraient pu trouver des compromis entre elles. Ce n'est ni parce que Abbassi et Benhadj ont été emprisonnés, ni parce que le FIS a été interdit que la violence existe aujourd'hui avec tant de force. C'est plutôt parce que le pouvoir a créé un vide, sans trouver de solutions pour le combler, ne s'étant pas rendu compte, empêtré qu'il est dans ses guerres de clans, que le meilleur rempart dont il disposait contre la colère générale, annoncée en 1988, c'étaient les islamistes eux-mêmes. Autrement dit, le pouvoir n'a pas su "digérer" et domestiquer son opposition principale. En entreprenant de la décimer par la violence, il libère sa propre violence. Ce n'est pas le terrorisme en soi qui fait problème en Algérie. C'est, du fait de la double faiblesse de l'Etat et de la société civile, le contexte, favorable à toutes sortes de jonctions, dans lequel il se développe qui le rend particulièrement dramatique. Le terrorisme s'agence sur une série de crises graves que vit l'Algérie, en raison de sa politique antérieure. C'est un pays fragilisé par de grandes mutations à la fois économiques et culturelles, croulant sous la dette et la démographie, paralysé par les déchirures de son tissu social qu'une ouverture démocratique menée à temps aurait pu prévenir. C'est cela aussi le contexte dont bénéficie le terrorisme et qui, rapidement, lui a conféré les allures d'une guerre civile larvée. Décrire l'évolution de ce phénomène, c'est d'abord identifier ses articulations. Ici, ce ne sont pas les segments tribaux qui lui ont servi de base, comme ce fut le cas en Afghanistan, mais les noyaux familiaux (Djafar El-Afghani par exemple était gendre de Mansouri Meliani, lequel était beau-père de Bouyali
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LES ISLAMISTES A L'ASSAUf DU POtNOIR

Mustapha, etc...). Ce sont les liens de parenté qui constituent la trame de la "groupusculisation" de l'islamisme radical. Mais, très vite, les djamâate se sont redimensionnées sur l'esprit de djihad qui transcende la segmentation familiale au profit de l'idée de Oumma. D'où la nécessité d'improviser un cadre d'organisation, la djamâa, et son chef, l'émir. Les familles seront gérées par leurs chefs respectifs. Mais, cantonnées dans leur région natale, elles ne peuvent satisfaire les exigences d'unité que leur développement appelle. Leurs structures demeurent solides à la base, mais confuses et peu performantes au sommet. C'est toute la difficulté qu'a connue le MIA de Chebouti pour se constituer, car ses prétentions d'unité se sont heurtées à la problématique familiale autour de laquelle les djamâate sont organisées. En dehors du lien de sang, les djamâate n'ont pas d'autre cadre d'expression et d'organisation puisque le phénomène tribal a été dispersé par l'urbanisation générale du pays; ni territoire, ni fief, où elles pourraient affirmer leur souveraineté et encadrer les populations. Elles profitent donc de leur propre handicap, en agissant "partout", là où les mène le fil parental, et c'est généralement dans la ville, à Alger, et dans sa banlieue où l'exode a été massif. C'est l'histoire du premier mouvement armé, dont les principaux chefs de la guérilla d'aujourd'hui sont issus, qui a désigné la Mitidja comme espace privilégié du terrorisme. Peut-être faut-il aussi se demander pourquoi est-ce là précisément que ce mouvement est né en 1980? En un mot, c'est vers cette région que l'Algérie indépendante a laissé s'étendre la capitale, avec toute l'urbanisation sauvage que l'on imagine. Les liens de compagnonnage issus de ce premier mouvement ont servi de ferment pour sa renaissance après juin 1991. La famille lui a conféré une assise stable. Les militants du FIS, particulièrement ceux qui furent détenus dans le Sud (la détention les ayant cautionnés !), vont apporter aux djamâate un potentiel qui leur était étranger jusque-là: la jeunesse urbaine dont l'islamiste est d'ailleurs issu. Identifié suite à un attentat, le jeune est condamné par contumace et se trouve projeté dans l'engrenage du maquis ou du meurtre en série. A son tour, il va précipiter ses proches dans sa chute. Le terrorisme aurait existé sans la répression, mais c'est indiscutablement la brutalité de cette dernière qui lui a donné ses dimensions actuelles. 18

LA TRAJECTOIRE

DU FIS

Parmi les facteurs majeurs qui caractérisent la problématique algérienne, il y en a un qui paraît déterminant, celui de la langue. Ce facteur, qui mériterait plus longue réflexion, constitue la ligne de partage quasi infranchissable entre arabophones, berbérophones et francophones, entités socialement concrètes où se meuvent des prises de position alibis, telles que "démocrates", "nationalistes" ou "islamistes", perçues d'ailleurs souvent comme des abstractions inutiles. L'islamisme, sans échapper à cette abstraction (d'où le reproche assez répandu que l'on fait à ses adeptes d'ignorer totalement ce que dit le Coran), résume à lui seul toute la complexité à laquelle nous renvoie l'existence de ces trois langues, terriblement rivales dans le contexte algérien parce que reflétant et reproduisant les inégalités sociales. Il apparaît ainsi comme l'ultime réaction à un vide de communication, un désarroi de sens, une compréhension subjective des rapports entre couches sociales, parasitée par des signes étrangers les uns aux autres, voire hostiles car empruntant des référents incompatibles. L'humour algérien a élaboré une expression pour le dire: analphabétisme trilingue... Mais l'islamisme est aussi la traduction d'une réalité sociale, culturelle, démographique, politique et économique; à moins de changer la société elle-même, on ne peut le contraindre à s'effacer par la seule force, surtout après qu'une ouverture démocratique malheureuse lui ait conféré une légalité indiscutable. L'islamisme n'est pas la cause des problèmes majeurs que connaît l'Algérie, mais il constitUe à la fois un produit de ces problèmes et une réponse possible pour les résoudre, les différer ou les travestir. Est-il encore imaginable qu'il puisse les aggraver dans la situation où se trouve l'Algérie? En s'attaquant à des "apparences", le pouvoir, applaudi par quelques partis démocrates et de nombreux intellectuels, journalistes ou représentants de la société civile, a pris le risque de "soulever le couvercle". Nous pouvons, avec lui, constater aujourd'hui la hideuse réalité que ce phénomène voilait. Ce ne sont même pas les islamistes, en tant que tels, qui "résistent" mais une grande partie d'une jeunesse désoeuvrée dont le mécontentement a épousé l'extrémisme. Pourquoi? Parce que l'islamisme est la seule idéologie à offrir à tous les mécontents des couches populaires le discours qui leur sied, et parce que, de toutes les oppositions plus ou moins compromises, c'est encore la seule qui a interdit au pouvoir toute possibilité de la
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LES ISLAMISTES A L'ASSAUfDU

POUVOIR

récupérer. Les démocrates ne peuvent prétendre à la même virginité du fait de leurs désunions et de la confusion qui domine leurs positions à l'égard du régime, lequel se définit d'ailleurs lui-même comme défenseur de la démocratie.

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CHAPITRE 1 L'ETAT ISLAMIQUE PAR LA GREVE

A quoi ressemble une grève "générale et illimitée" islamique? Au premier jour de la grève, entreprises et administrations fonctionnent normalement, à quelques rares exceptions, comme l'ENMTP (sur la route Baraki-EI-Harrach) ou l'ENEPAC (à Bourouba) qui connaissent respectivement des taux de grève de 50 % et 100 %. Une vingtaine d'autres entreprises sur un peu plus d'un millier, subissent des pourcentages d'arrêts de travail allant de 2 à 10 %, sans compter les collectivités locales où seules les APC, deux ou trois lycées, jardins d'enfants et écoles primaires, suivent. La surprise vient de la Bibliothèque nationale où la grève est massive (146 travailleurs sur 150), rapide et durable, ainsi que de l'hôtel Aurassi où 200 travailleurs sur un effectif de 1200 ont entamé une grève bruyante et agitée qui n'a jamais pu, néanmoins, entraîner les autres dans son sillage. Que se passe-t-il donc? Un parti de la dimension du FIS, se prévalant de quelque trois millions de militants, ne peut-il rivaliser avec une centrale syndicale, l'Union générale des travailleurs algériens (UGT A), qui a fait une éclatante démonstration en avril, malgré sa proximité avec le pouvoir durant trente ans? Mais, au fait, qu'est-ce que cette "grève générale et illimitée"? Et que vise-t-elle? Le souci de Abbassi Madani et de Ali Benhadj n'est pas de déclencher une grève classique autour d'exigences précises, comme par exemple la révision de la loi électorale préparée par Mouloud Hamrouche, chef du gouvernement, et approuvée par l'Assemblée populaire nationale (APN), car, alors, ils auraient laissé cette charge à l'une de leurs structures officieuses, le Syndicat islamique des travailleurs (SIT) qui est un instrument 21

LES ISLAMISTES A L'ASSAUT DU POlNOIR

tout indiqué en la circonstance et dont la vocation première est de répondre à ce type de besoin. Or, Abbassi lui-même, en sa qualité de porte-parole du Front islamique du salut, fait un communiqué dans lequel il annonce officiellement la grève générale illimitée et du coup, çà et là, on se met à parler d'une "grève politique". Quel sens donner à ce concept? Le FIS va-t-il littéralement fermer son siège et appeler ses militants à ne plus faire de politique pour ne pas cautionner le régime, jusqu'à ce que Chadli consente par exemple à annoncer des élections présidentielles anticipées? Le FIS, conscient de la stabilité que sa participation à la scène politique confère à un pouvoir en butte à la défiance populaire depuis les graves émeutes de 1988, compte-t-il suspendre ses activités entièrement et de façon durable? Mais non! Le FIS n'est pas en grève. Il entend tout simplement mettre un peuple entier dans cet état, en "travaillant" comme il ne l'a jamais fait. En fait, il s'agit bel et bien d'une action de désobéissance civile qui a été déclenchée avec l'aval des autorités de la République, parce qu'elle a été présentée comme une grève. Dès le premier jour, il devient clair que la priorité pour les islamistes n'est pas tant de paralyser les lieux de travail que d'occuper la rue. Alors que la ville est en effervescence, Harnrouche s'entête à croire que la grève du FIS a échoué parce que les statistiques, prélevées dans le monde du travail, en donnent la preuve. Si, de toute évidence, Abbassi et Benhadj ont bâti leur raisonnement sur une autre logique (celle d'une révolution douce), Harnrouche reste persuadé qu'ils vont se rendre à la fatalité de leur échec et s'avouer vaincus. Autrement, qui l'aurait empêché de déclarer cette grève illégale dès le premier jour et de riposter par l'arrestation de ses promoteurs, avec menace d'interdire le FIS s'il réagissait? Quant à Abbassi, son choix est clair. Contesté au sein de son parti, persuadé qu'une victoire aux législatives (qu'il doit tenir pour improbable) ne permet guère la satisfaction de ses ambitions et pourrait même la compliquer, puisque le chef de l'Etat concentre entre ses mains de larges prérogatives dont celle, notable, de dissoudre l'APN, ou bien il participe au jeu, favorisant la "normalisation" du FIS, qui risque d'accentuer son déclin supposé, ou bien il le refuse. Cette dernière option est d'autant plus séduisante qu'elle permet au cheikh, par une action de masse, d'en référer aux 22

L'ETAT ISLAMISTE PAR LA GREVE

militants pour rétablir son autorité fortement discutée par ses pairs (notamment Bachir F'kih et Kerrar Mohamed), ainsi que par la presque totalité des membres fondateurs hostiles aux djaz'aristes. En outre, il répond à un vieux reproche qui le poursuit depuis juin 90: les élections municipales ont permis à Chadli de durer et conduit le FIS à se disperser et à se discréditer dans la gestion des APC régies à présent par un Code communal extrêmement défavorable aux nouveaux élus. Enfin, il peut ainsi acculer (pourquoi pas?) le pouvoir à concéder une date pour les élections présidentielles anticipées et rafler la mise pour avoir été l'argument de contrainte principal. Plus idéologiquement, un travail de premier plan a contribué à nourrir son choix: celui de Saïd Makhloufi, auteur du fameux fascicule intitulé: "La désobéissance civile" et dont Abbassi aurait confié l'avoir trouvé remarquable 1. Ce fascicule propose une série "d'actions", de nature à permettre la prise de pouvoir, toutes articulées autour de la grève générale, justement! Voici comment est définie cette grève, par l'auteur du livret: "C'est une grève de tout le peuple qui est déterminé à faire cesser l'arbitraire (...) c'est une protestation et un refus généralisé contre le pouvoir en place et l'expression pratique de cela. La grève générale doit demeurer jusqu'à ce que succombe le régime et que se substitue à lui un régime islamique". 25 mai, premier jour... Il fait beau, un jour ensoleillé. L'entraîneur de l'équipe de football du Chabab de Belcourt (CRB) est prévenu par le responsable du stade du 20 ao11t que les entraînements sont suspendus, ce jour-là. en raison d'une manifestation importante du FIS. Empêchement banal: comme les mosquées, les stades sont tous "squattés" par ce parti. Mais les organisateurs, victimes sans doute de zèle, se trompent. Le FIS a boudé le 20 ao11t:il a maintenant les places publiques d'Alger pour lui. Déjà, quelque trois mille manifestants encombrent durant la matinée la place Tripoli de Hussein-Dey, d'autres le centre-ville de Bordj-EIKiffan, Dar-EI-Beida ou Baraki. Curieusement Bab El-Oued et Kouba ne sont pas dans le programme. Les APC ont fermé leurs portes, certaines d'entre elles assurent un service minimum, un ou deux guichets pour les
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LES ISLAMISTES A L'ASSAUT DU POUVOIR

extraits de naissance ou les actes de décès. Quant à leurs présidents, ils sont en réunion à "huis clos" depuis 10 heures du matin. On peut imaginer aisément de quoi les "élus du peuple" sont en train de discuter... La grève islamique commence donc par les mairies du même nom. Peu avant midi, l'université de Bab-Ezzouar (USTHB) connaît un début d'agitation inhabituelle: un groupe d'une vingtaine d'étudiants ont fait irruption dans les amphithéâtres où se déroulent des examens et ont appelé à la grève générale. D'autres s'en sont pris à leurs camarades récalcitrants, leur arrachant des mains les copies pour les déchirer. Vers midi, l'agitation se calme néanmoins. Mais, dans les artères de la capitale, on continue à marcher par petits groupes de cent à cent cinquante personnes. Pour aller où? A la place des Martyrs où un grand rassemblement est prévu pour après la prière. A 14 heures, on peut déjà dénombrer quelque 9 000 personnes encombrant ce carré. Le citoyen n'est pas pour autant impressionné, lui qui n'a pas cessé depuis un an de voir déferler dans les rues de la ville des marées humaines aux couleurs politiques les plus diverses, représentées par une multitude de partis. Par contre, la cinquantaine de manifestants qui ont emprunté la rue Didouche Mourad, aux cris de "La illaha illa Allah, Chadli aadou Allah" ("Il n'y a de Dieu que Dieu, Chadli est l'ennemi d'Allah"), semble plus impressionnante car elle mobilise autour d'elle tous les passants et paralyse la circulation automobile, qui constitue déjà un cauchemar les jours ordinaires. Vers 17 heures, la foule s'est déplacée de la place des Martyrs vers la place du 1er Mai. Visiblement fatigué, Ali Benhadj escalade la fameuse passerelle que l'APC a longtemps auparavant interdite aux passants 2, et prononce un discours confus et sans saveur. Cela dure longtemps et l'assistance ne réagit qu'une seule fois au cri de "Dieu est grand", avant de se disperser dans le calme. Rendez-vous est pris pour le lendemain. Le SIT publie un appel à la grève générale, destiné aux ouvriers et aux commerçants, dans lequel il est affirmé avec une belle hypocrisie: "Cette action ne vise pas seulement des objectifs politiques islamiques, mais aussi la satisfaction d'exigences pratiques telles l'augmentation de salaire, la protection du pouvoir d'achat et l'amélioration des conditions 24

L'ETAT ISLAMISTE PAR LA GREVE

de travail. Mais ce n'est qu'après que sera édifié un Etat islamique fondé sur la justice sociale...". Le texte ajoute que cette grève est l'instrument qui "va mettre un terme définitif au pouvoir actuel". Le défi est lancé. 26 mai - Jour du procès... Personne n'a fait attention à tous ces hommes qui ont passé la nuit à la belle étoile sur les places publiques, et qui vont servir de repère pour l'histoire de cette grève: "Tout a basculé le jour où la police est venue déloger les dormeurs des places...", écrira-t-on plus tard. En attendant, les services de sûreté n'ont pas manqué de les recenser. TIs sont 300 à la place des Martyrs, 400 à la place du 1er Mai et 300 à EI-Harrach, soit un millier de personnes qui, visiblement, ne sont pas de la ville et n'ont nulle part ailleurs où dormir. Le vrai noyau dur du FIS est là, parmi ces gens qui ont répondu présents dès le premier jour et qui, au mépris de la fatigue et, parfois, de la faim, vont tenir leur "poste" et ne lâcher prise que sous la force violente. Les véritables acteurs de la grève, ce ne sont pas Abbassi Madani et Benhadj Ali qui viennent prononcer un discours de temps à autre, puis s'en vont tranquillement chez eux, mais cette petite foule mobilisée en permanence et qu'on a fait venir quelquefois de très loin. Son nombre va grossir pour atteindre plusieurs milliers, mais ce sont toujours les mêmes qu'on retrouve, harassés par les "marches", la nuit venue. Le 26 mai débute par une chaude alerte: les éléments du SIT ont, dès 6 heures du matin, tenté d'empêcher la sortie des autobus de l'ETUSA, à Hussein-Dey, pour que les gens ne puissent pas se rendre à leurs lieux de travail. Les guichets de la gare centrale sont fermés, mais l'intervention rapide des forces de l'ordre rétablit la situation. Les éboueurs, eux, se mettent en grève d'office, leurs camions étant bloqués dans les parcs de la ville sur instruction du CPV A que préside l'actif Kamel Guemazi, membre du Mejless choura du FIS. Quant aux autres secteurs d'activité, on y retrouve les mêmes pourcentages (insignifiants) de grève que ceux recensés la veille, avec cette exception qu'elle s'est élargie au tri postal (90 % sur un effectif de 820 travailleurs) et à certains centres de formation professionnelle dépendants du CPV A.
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