Anjouan l'histoire d'une crise foncière

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L'histoire de l'île d'Anjouan fait apparaitre une double dépossession des terres au détriment des populations anciennes, d'abord par les Arabo-shiraziens, ensuite par les Européens. Exode des populations spoliées vers les grandes villes, déforestation, accroissement de la population, manque de terres furent les principales conséquences. Pourtant, aucun programme de développement n'a tenté d'évaluer ces changements dus à l'explosion démographique, ni pour l'arrêter, ni pour l'atténuer. Cette pression sur le milieu fait courir Anjouan à la catastrophe.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296370272
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Aïnouddine

SIDI

ANJOUAN
L'HISTOIRE D'UNE CRISE FONCIÈRE

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Collection Archipel des Comores dirigée par Pierre Vérin, Mohamed Ahmed-Chamanga et Sophie Blanchy Centre d'Études et de Recherche sur l'Océan Indien (CEROI)

Études sur l'Archipel:

vision du passé et du présent

Déjà parus
Sultan CHOUZOUR, Le pouvoir de l 'honneur: tradition et contestation en Grande Comore, 1994. Michel LAFON, L'éloquence comorienne au secours de la révolution: les discours du PrésidentAli Soilibi, 1995. Mohamed AHMED-CHAMANGA, Dictionnaire français-comorien (dialecte shindzuani), 1996. Mahmoud IBRAHIME, Etat français et colons aux Comores, 1997. Ainouddine SIDI, Anjouan, l'histoire d'une crise foncière, 1998.

Prochaines parutions
Moussa SAID, La littérature comorienne. Mohamed AHMED-CHAMANGA et Ahmed ALI MROIMANA, Hala halele: contes de l'île de la Grande Comore. Émanuel et Pierre VÉRIN, Le verbe contre la coutume: histoire de la révolution d'Ali Soilihi et texte des discours en français.

@I J'Harnlattan,

1998

ISDN : 2-7~R4-696~-9

A mes parents Bweni Rahamatou malheureusement

Ibrahim et Mwe Sidi Said Ali qui n'ont pu voir l'aboutissement de ce travail.

A Nourdine Keldi qui nous a quitté accidentellement

A Kouratie, Nazlie, Sonia, Samori dont les privations ont permis l'aboutissement de cette étude
A tous mes frères et sœurs.

REMERCIEMENTS

Tout d'abord je suis très reconnaissant à M. Pierre Vérin, qui a accueilli mon projet en 1984 et l'encouragea aussitôt. Malgré ses multiples occupations, il ne me refusa jamais sa riche expérience. La relecture de ce travail a été assurée avec beaucoup de profit pour moi par MM. Claude Allibert, Noël Gueunier, Mohamed Ahmed-Chamanga. Je leur suis redevable de nombreuses suggestions faites. Je voudrais enfin remercier le cercle des amis tenaces et persuasifs qui m'ont convaincu de mener ce travail jusqu'au bout, en particulier Yahaya Djaffar et son épouse Sitty Nouriat, Abdallah Daoud (Ancien Ministre), Ahmed Mohamed (Ancien Ministre de l'Éducation), Houmadi Houssène (Ancien Directeur des Finances). Sans l'aide matérielle et l'efficacité de ma femme, l'achèvement de cette tâche m'aurait sans doute coûté deux ans d'efforts supplémentaires. Je lui exprime toute ma gratitude pour le soutien qui m'a permis d'arriver à bon port.

PRÉFACE
Le propriétaire c'est celui qui plante

À une époque où j'occupais aux Comores un domicile d'ambassade que mes fonctions m'assignaient, j'eus, il y a bientôt deux décennies, la surprise d'observer un agriculteur venir de grand matin, avec le ~eilleur naturel, dépouiller de leurs fruits des bananiers de mon jardin. J'étais bien sûr persuadé que le visiteur ignorait tout des immunités de la convention de Vienne. J'assistais plutôt à la mise en œuvre d'une coutume comorienne qu'il était bon d'apprendre. Elle se résumait à ceci: le jardinier de la terre d'autrui avait planté les arbres, il était donc en droit d'en récolter les fruits sans consulter le propriétaire du sol. Cet incident me dessilla les yeux sur l'ambiguïté qui présidait depuis aux relations entre Comoriens et étrangers depuis un siècle et demi. Avant l'arrivée des Occidentaux, les règles qui réglaient l'exploitation des terres étaient bien connues des paysans, puisque ceux-ci recevaient des propriétaires d'extraction arabe lointaine une autorisation d'utiliser le sol selon un contrat de métayage oral dénommé mikataba, ou plus rarement en vertu d'un écrit hatwi. Lorsque le William Sunley obtint du sultan d'Anjouan les terres de l'immense domaine de Mpomoni, il ouvrit la porte à une nouvelle notion de la propriété selon laquelle les précédents possesseurs sont dépouillés de tout. La faiblesse du pouvoir des sultans alliée à la voracité des colons fit le reste si bien qu'au début du XXe siècle les deux tiers des terres étaient contrôlés par la colonisation. Devant une dépossession d'une telle ampleur, les Comoriens réagirent à leur manière
continuant

~ squatter

pour planter et récolter.

Une fois les concessions foncières attribuées, la logique d'exploitation coloniale allait tourner à plein régime jusqu'au temps de l'autonomie: les habitants qui jadis cultivaient les terres durent contribuer à leur "mise en valeur" et fournir la main d'œuvre à faible salaire. S'ils étaient autorisés à cultiver des lopins, souvent en métayage, on s'empressait d'oublier que bon nombre de ces ouvriers avaient été jadis locataires dans des conditions meilleures, ou même quasiment propriétaires. La procédure d'enregistrement des concessions faisait que les limites du domaine d'un colon étaient celles d'un autre colon et, malgré l'institution de réserves, bien peu d'habitants accédèrent à la propriété de type colonial. Ils furent donc contraints de louer leurs bras ou de mendier des droits d'usage. Il est vrai

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que sur certaines terres restées aux princes, comme celles de Sima, la situation des travailleurs n'était guère plus favorable. Malgré toutes ces vicissitudes, les Anjouanais ont maintenu intact ce que Sidi Ainouddine appelle "la conscience foncière". TIsont été chercher des lopins partout et surtout dans les enclaves forestières où les défrichements pouvaient se faire discrets. Les layons que les forestiers traçaient pour chercher les dernières essences se remplissaient rapidement de bananiers. Plus tard, lorsque le pouvoir politique se fit plus tolérant à l'égard des habitants, la puissante société Bambao se contenta d'acheter les fleurs comme si la production venait de propriétaires indépendants. Cette lutte sileQcieuse, rarement violente, est évoquée dans ce livre émouvant dont l'auteur a élaboré le contenu plus grâce aux traditions orales qu'au moyen de cadastres administratifs. Avec lui, nous pourrons déplorer que l'accès à l'indépendance n'ait pas entraîné une redistribution foncière, à laquelle pourtant les efforts du B.D.P.A. (Bureau de Développement de la Production Agricole) avaient préparé les politiciens sous l'autonomie. Mais ces politiciens, ou les administratifs, ont pris "la relève des colons en accaparant les terrains que les paysans croyaient se voir rétrocéder un jour.

Pierre Vérin
Directeur du Centre d'Études et de Recherche sur l'Océan Indien Président de l'Université Française du Pacifique

INTRODUCTIONl

Al' origine de cette étude est une idée force: la question foncière à Anjouan, plus encore que dans les autres îles, obère l'existence du paysan pris dans un engrenage hérité de l'histoire et du système social. Ce processus historique qui l'a engendré ne saurait être compris sans confronter les données des archives laissées par les colonisateurs avec celles de la tradition orale. Cette histoire de la propriété foncière remonte à l' arri vée des Arabo-chiraziens qui imposèrent le droit foncier musulman; elle se développe au dix-neuvième et au vingtième siècle avec l'intrusion de l'économie coloniale de plantation; celle-ci a pour corollaire un régime foncier fondé sur l'immatriculation. On verra que l'aboutissement de ce processus explique, au moins en partie, les maux dont souffre Anjouan: émergence d'une classe paysanne sans terre, conflits fonciers aigus entre villageois, exode dans les autres îles et à l'étranger, déforestation, autant de phénomènes que nous souhaitons développer dans cette étude en faisant usage d'une approche multidisciplinaire. Le lecteur s'étonnera que ce travail fasse usage de la tradition orale, mais, comme chacun sait, les documents écrits n'ont jamais été la seule source de 1'histoire. Ceux qui considèrent que la tradition orale est une altération continue de l'image du temps et que- les sciences constituées, historiques particulièrement, ne doivent accepter que les transmissions écrites oublient qu'il n'y a pas de peuple sans histoire, et que là où l'écrit ne donne qu'une vision partielle ou erronée, il faut rechercher d'autres sources. Nous nous élevons là contre ceux qui comme Lowie ont écrit: "je ne puis attacher la moindre valeur que ce soit sous quelque condition que ce soit à la tradition orale" (R. Lowie: 1917, p.5). Il va de soi, comme nous le verrons plus tard, que la tradition qui est aussi idéologique mérite d'être traitée avec précaution. Eginard et Villehardouin l'ont fait eux aussi sans se le dire. Les ouvrages Oral Historiography de Henige (1982) et Oral Tradition as History de Jan Vansina (1985), se présentent l'un et l'autre comme des outils méthodologiques, embrassant tous les aspects de la recherche
1 Pour la transcription du comorien, nous avons adopté l'alphabet mis en pratique dans les différentes publications de Mohamed Ahmed-Chamanga et qui est aujourd' hui largement répandu.

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historique "sur le terrain", c'est-à-dire aussi bien la collecte des sources orales, que leur exploitation - avec les problèmes posés par le délicat passage de l'oral à l'écrit et leur interprétation critique. Ils ont renouvelé ce débat engagé depuis bientôt trois décennies sur les sources orales de l'histoire de l'Afrique où l'on semble admettre une certaine adéquation entre les sociétés et leurs traditions mais, contrairement à 'ce que dit Jack Goody, la congruence n'est pas totale, elle ne va pas jusqu'à l'homéostasie (ClaudeHélène Perrot: 1985). Nous savons depuis Vansina qu'un corpus de traditions orales reflète à la fois le présent et le passé et que la part du présent peut l'emporter dans son évaluation. En même temps que les Occidentaux, les Soviétiques Lévine et Sakalava ont lors du congrès international d'ethnologie, tenu à Paris en avril 1960, ins,.isté sur le fait que la tradition orale est le fondement de la culture des peuples sans écriture. Imprégné des conseils de Pierre Vérin, Directeur du Centre Océan Indien Occidental de 1'INALCO, et des indications pratiques dispensées dans les ouvrages de Henige et surtout Vansina, nous avons parcouru l'île d'Anjouan pour essayer de comprendre son histoire en général et plus particulièrement celle des dépossessions en collectant les récits et les témoignages des principaux traditionistes de l'île. Le plus remarquable d'entre eux est Abdérémane Abdallah Hazi. Les récits de nos traditionistes convient l'historien à briser désormais les barrières qui séparent les disciplines, à recourir aux textes vernaculaires et à se faire anthropologue, mais aussi "littéraire", en appliquant à l'analyse des récits qu'il exploite les mêmes méthodes que ceux-ci, afin de distinguer parmi les éléments qu'ils contiennent ceux qui visiblement sont placés là pour embellir ou pour en assurer la progression dramatique. Ce cheminement a été parcouru par Claude-Hélène Perrot dans son ouvrage sur les Agni de Côte d'Ivoire (1982). Les problèmes posés par la colonisation foncière restent vivants dans la mémoire collective du peuple comorien. Comment pourrait-on écrire une histoire de la colonisation foncière sans recourir aux témoignages de ceux qui l'ont vécue de près ou de loin, depuis surtout la fin du XIXe siècle? Les traditions orales sur cette question touchent une période suffisamment rapprochée de nous pour être prises en compte dans la documentation. Même si parfois elles peuvent contredire les documents d'archives, elles restent importantes dans la mesure où elles sont l'expression d'une revendication foncière qui cherche à justifier sa légitimité. De toute façon, les archives représentent surtout la documentation du pouvoir, tandis que la tradition se greffe sur les récits des dominés, victimes du système. Une

INTRODUCTION

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exception notable doit être relevée à propos des documents de l'Administrateur Pobéguin qui, à la Grande Comore, défendit les intérêts des paysans dépossédés1. Les Anjouanais n'eurent pas d'avocat pour défendre leur cause chez ceux qui les administraient. A Anjouan, nous avons donc procédé à de nombreuses enquêtes intensives auprès des familles et des villages pour pouvoir recueillir la documentation nécessaire. La rédaction définitive de cet ouvrage est donc le résultat d'une confluence des sources orales (tradition savante et populaire) révélées et de la documentation écrite dépouillée par nos prédécesseurs comme Jean Martin, mais aussi recueillie aux archives d' Aix-en-Provence. Nos enquêtes nous ont aussi permis de souligner l'importance donnée à la vision du passé par les Anjouanais eux mêmes. Il ne s'agit pas seulement d'un travail d'étude sur le foncier mais aussi d'une contribution à la reconstitution d'une histoire nationale, trop facilement occultée. Nous en sommes venus très vite à identifier les trois régimes fonciers qui ont été successivement en faveur à Anjouan. On peut les caractériser au premier abord comme suit: 1) le régime pré-chirazien qui implique un droit foncier communautaire, vraisemblablement introduit par les premiers habitants de l'île; 2) le droit foncier musulman qui consacra la domination arabochirazienne. C'est ce que nous appelons le droit foncier traditionnel; un droit qui répondait aux besoins nouveaux des Arabes et d'une économie précaire dans laquelle la terre était presque la seule source de richesse et de la promotion sociale, la condition même d'existence. Nous verrons comment ce nouveau droit fut diffusé dans toute l'île d'Anjouan, et comment l'esprit communautaire s'y est amenuisé. Entre l'homme et la terre, les rapports ne seront désormais plus mystiques mais économiques. Au résultat de cette évolution apparaît l'idée individualiste du patrimoine et de la propriété et avec elle, l'avarice et la convoitise (M. Kouassigan : 1966). Nous expliquerons en nous fondant sur les travaux de Paul Guy la philosophie du droit musulman à Anjouan, fractionnant le domaine collectif

1 Jean Martin, T2, 1983, p. 176., note ceci: "Pobéguin portait beaucoup d'intérêt à la population autochtone. Il avait montré quelque réticence à approuver les diverses mesures préconisées par l'inspecteur. L'on savait transmis qu'à contrecoeur le plan tracé par le capitaine Dubois. Il refusa de signer certains arrêtés élaborés par Hoarau-Desruisseaux de concert avec Léon Humblot. D'autorité, l'inspecteur le remplaça par un jeune médecin de marine de Mayotte, le Dr Nicolas du Plantier, qu'il jugeait plus docile. Du Plantier signa volontiers les arrêtés. Il approuva l'engagement par la Société de plus de cent cinquante enfants de moins de douze ans. Mais son séjour à Moroni allait être marqué par de nouveaux et graves incidents."

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par l'héritage. Désormais, la valeur créatrice du travail fait du défrichage un droit de propriété. En conséquence, l'arrivée des Arabes va modifier l'utilisation qui était faite des sols et leur tenure. 3) l'étude du droit foncier colonial nous permettra de comprendre comment le colonisateur a dans le système antérieur introduit le régime de l'immatriculation et comment ce régime a légitimé les appropriations européennes dans le cadre de l'économie de plantation. La colonisation a ensuite consolidé les transformations juridiques en leur apportant un appui qui viendrait d'une croyance à la supériorité de son propre droit. Le colonisateur s'est déclaré propriétaire éminent de toutes les terres. Le domaine éminent de l'état devient la règle, la propriété d'exception. On institue des livres fonciers et on établit un cadastre où les terres immatriculées assurent leur existence, tandis que les réserves ou les terres sans statut perdent leur entité. Ces trois régimes foncièrement et philosophiquement différents, le second (arabe) dominant le premier (communautaire), et le troisième (colonial français) dominant le second, coexistent à des degrés divers encore de nos jours, même si le communautaire est aujourd'hui réduit uniquement à la jouissance d'arbres fruitiers dans certaines régions. La connaissance des problèmes fonciers actuels entraîne l'obligation de faire l'histoire des domaines. Beaucoup de Comoriens ignorent qu'à l'exception des domaines de Mayotte, les premiers grands domaines se sont constitués aux Comores avant la colonisation française. Pour une meilleure compréhension de la question, nous avons trouvé utile de faire l'étude des précédents de Mayotte avant qu'Anjouan ne devienne terre de concurrence. Le chapitre sur Mayotte aura donc surtout valeur d'introduction pour comprendre ces situations ultérieures. Instruits du précédent mahorais, nous étudierons la formation des domaines Sunley et Wilson antérieurs aux appropriations du temps du protectorat. Au cours des ces appropriations, la politique foncière va prendre un aspect confiscatoire. D'une part surviennent les appropriations résultant d'appétits d'une nouvelle vague de colonisation (surtout après l'échec de la révolte d'Othman), d'autre part des capitalistes industriels reprennent le domaine sultanesque auquel ils ajoutent de-nouvelles terres dont ils ne cesseront d'accroître les superficies au XXe siècle. Jules Moquet, cet

INTRODUCTION

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admirateur de Léon Humblot se rendra avec la complicité l'Administration coloniale maître de toute la presqu'île de Nyumakelel.

de

Tous ces domaines se sont constitués dans le cadre de l'économie coloniale de plantation, ce qui implique une connaissance des principales cultures coloniales au XIXe et au XXe siècle. L'analyse de l'apogée de la colonisation foncière triomphante et de l'économie de plantation nous permettra de mettre en évidence ce lien étroit qu'il y a entre les deux phénomènes, l'un expliquant l'autre, mais en même temps, nous comprendrons pourquoi le pouvoir colonial fut faible et presque toujours complice avec les colons qui s'approprièrent les terres. Le mauvais exemple partit d'ailleurs du Résident Ormieres, qui dès la fin du XIXe siècle, fit obtenir des terres à son beau-frère Plaideau. Face à la concentration foncière de la Nyumakele et surtout de la Bambao, le pouvoir ne pourra que rarement s'interposer entre les sociétés et les masses souffrantes. Toutes les réglementations seront en général mal appliquées. Dépossédés et misérables, beaucoup d'Anjouanais préférèrent s'enfuir dans les villes et à l'étranger. Cependant, nous verrons que les Comoriens ne restèrent pas des témoins impuissants de la colonisation. L'histoire de la colonisation foncière est aussi l'histoire d'une série de révoltes et de mouvements de protestation contre les possédants et l'administration complice; c'est l'histoire d'une revendication continue pour la rétrocession des terres aux paysans. Cette revendication et cette faim de terre vont .contrebattre le système colonial et se comprennent surtout à la lumière de l'histoire orale. Devant le bond démographique de notre pays, la puissante Société Bambao et la Nyumakele vont dans les années 50 chercher à désamorcer le côté explosif des revendications paysannes. Cette revendication explique alors la création des nouveaux villages. Les notabilités comoriennes cherchent à faire face à la squattérisation des paysans. En fait le nouveau système de l'autonomie favorisera l'avènement et le développement d'une nouvelle bourgeoisie terrienne locale aux Comores. Dans une ~ituation qui s'aggrave inexorablement, nous aborderons, pour terminer, la question d'actualité de l'environnement conséquence de la pression démographique. On verra qu'aucune conclusion optimiste ne saurait être envisagée dans un contexte actuellement de plus en plus mal maîtrisé.
1 Nous préférons l'orthographe comorienne sauf lorqu'il s'agit de citations où nous .laissons les noms propres tels quels.

PREMIÈRE

PARTIE

UNE

EXPLOITA DANS

TION

DÉJÀ

ENRACINÉE

L'HISTOIRE

Analyser les systèmes de la tenure foncière traditionnelle et arabe à Anjouan exige non seulement une connaissance profonde du peuplement de notre pays, mais aussi et surtout celle des familles royales du pays, y compris des généalogies. La tradition orale et les études déjà faites sur les antiquités d'Anjouan, nous donnent la clef des situations foncières d'Anjouan avant et après le peuplement arabo-chirazien.
Éléments d'histoire sur la période archaïque

Depuis 1966, date à laquelle Pierre Vérin fit dater par le carbone 14 le premier site comorien, celui de l'ancien village de Sima, on a commencé à mesurer la profondeur du passé à Anjouan (P. Vérin: 1967). Cette date a été corrigée et aujourd'hui on situe le premier peuplement d'Anjouan aux alentours de 900 après J. C. soit 288 de l'Hégire. L'ancienne culture de Sima se rattache à la phase Dembeni, période identifiée d'abord à Mayotte, puis à Mohéli, et maintenant à Anjouan. Rappelons que H Wright et S Kus ont fait une première prospection générale de l'île de Mayotte à l'occasion de laquelle ils ont déterminé les premières phases chronologiques de la vie de l'archipel: d'abord la phase Dembeni vers le IXe siècle, puis la phase Hanyundro vers le XIe siècle. Claude Allibert, Alain et Jacqueline Argant ont fait à Mayotte l'étude de quelques sites particulièrement importants qui remontent au tout début du peuplement de l'archipel et concernent cette période archaïque assez homogène au travers de l'archipel (Claude Allibert : 1990). Chanudet, aidé de Pierre Vérin, a étudié à Mwali les sites de Shwani et surtout celui plus ancien de Mwali Mjini (Claude Chanudet : 1984). Il s'agit d'un village qui s'est développé du IXe au XVIIIe siècle. On saisit à MwaliMdjini le passage à cet état de civilisation qui fait usage de bâtiments en pierres. Plus récemment, à Mbashile et à Male à la Grande Comore, on a aussi identifié des sites de haute époque (Sultan Chouzour : 1989). Les traditions sur cette période archaïque sont anciennes mais peu fiables. Vansina a très bien montré à quel point il est très difficile pour la tradition de restituer des faits au-delà de 300 ans. C'est donc sur l'archéologie qu'on doit s'appuyer pour tout ce qui est au delà de cette durée. Gevrey pensait que les premiers habitants des Comores venaient de différents points encore indéterminés de la côte d'Afrique orientale à bord des boutres qui selon la tradition orale auraient été conduits par des Arabes originaires de la mer rouge. Ces Arabes étaient vraisemblablement des

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Himayarites qui, au troisième siècle, étaient matîres du pays des Zenjs sous les ordres de Karb'il roi d'Himayar en Arabie du sud vers 220 après J-C. En fait Gevrey semble avoir puisé cette documentation dans les ouvrages de Guillain et de Codine. Quant au rôle des Himiyarites et de Karb'il, cette référence provient du récit du périple de la mer Erythrée. Sur ce problème du Périple, on peut consulter Pirenne, Mauny et surtout Casson. Mais Gevrey, et à sa suite beaucoup de prétendus érudits sur les Comores, ont mélangé cette documentation historique sérieuse avec des récits que contiennent les mythes comoriens, notamment toute 1'histoire du vol du trône de la reine de Saba que des Djinns auraient caché dans le volcan du Karthala. Cet amalgame de contes et de documents rend 1'histoire comorienne obscure et il faut s'appuyer sur les certitudes de l'archéologie pour ce qui est très ancien, et sur les textes pour ce qui est plus récent. Une erreur de traduction du manuscrit de Said Omar, Cadi de Mayotte (1965) a fait écrire au Prince Said Housseni que les premiers habitants des Comores étaient venus d'Afrique à bord de navires portugais à l'époque du Prophète Soulaimana Ben Daoud (950 av J.-C.) Le terme comorien pour Portugais est Mreno (pluriel Wareno) et nous ignorons si son sens a toujours été le même. Ce genre de confusion entre l'étranger arabe et le portugais existe aussi à propos de l'ancêtre des Hinya Fwambwaya, un grand de Mbeni. En 1989, Claude Chanudet, tout en reprenant les études faites sur le peuplement des Comores, a émis l'hypothèse selon laquelle les premiers habitants des Comores seraient des populations négroïdes, des noirs prébantous, bantous ou même proto-malgaches (1989, 34). Ceci n'est toutefois qu'une hypothèse puisque Chanudet a étudié les monuments et les céramiques et non les squelettes des premiers habitants. La composante bantoue du peuplement des Comores est très remarquable. Toujours selon Chanudet, elle correspondrait à la période de l'expansion bantoue et plus précisément à la diffusion des Bantous marins tels que les Bajun de Somalie, les anciens Makoa du Mozambique. Les dialectes comoriens seraient des dialectes périphériques qui présentent de nombreux traits communs avec les dialectes bantous tels que le Bajun des confins de Somalie ou encore le Vumba parlé plus au Sud, et à la hauteur du Kenya, de la Tanzanie, le Pokomo de la côte Kényane, région de l'embouchure du fleuve Tana. Huntingford (W. B Huntingford : 1967, 38-93) distingue deux branches principales à propos des mouvements bantous en Afrique: - L'une venue du Nord-Ouest s'infiltre en Afrique Orientale en longeant les rives du lac Victoria. Il qualifie de Bantou ethno-type A.

UNE EXPLOITATION DÉJÀ ENRACINÉE DANS L'HISTOIRE

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- L'autre venue du Sud Ouest remonte vers le Nord en empruntant la voie passant entre les lacs Tanganyika et Nyassa. Ce sont les Bantous ethno-type BI. Antérieurs au XIe siècle, ces mouvements se poursuivent selon Ottino jusqu'au XIVe siècle. Les Bantous ethno-type A seraient des Bantous patrilinéaires qui, mêlés aux Nilo-hamites de la région des grands lacs, établirent depuis l'actuel Uganda jusqu'au Congo et au Zambèze les premiers royaumes centralisés. Certains de leurs concepts politiques se retrouvent dans les cités-états swahilies. Les Bantous ethno-type B, quant à eux, seraient des Bantous matrilinéaires, collecteurs et pêcheurs plus qu'éleveurs. Ils n'ont pas développé d'entités politiques. Aux Comores, on retrouve les deux types de Bantous; le type de bantou marin semble avoir eu une influence prépondérante bien que certains aspects indiqueraient aussi une influence de Bantou de type A : (l'existence de classes d'âge) ; cette influence se remarque à travers les conceptions politiques swahili et antemoro. Les marins de la civilisation swahili primitive ont joué un rôle essentiel dans les migrations africaines à Madagascar et aux Comores et il doit exister entre eux et les proto-Malgaches d'origine indonésienne une relation pertinente où les Comores ont certainement contribué pour une part importante. Un témoignage caractéristique de cette période, c'est l'existence dans la culture comorienne des objets et plantes venant du Sud Est Asiatique entre autres: la pirogue à balancier, la râpe à coco, le cocotier et la canne à sucre. Cette relation entre l'Océan Indien et la côte orientale d'Afrique se vérifie: - Dans les vocabulaires du comorien, d'autres langues bantoues, et du malgache: exemple pour la râpe à coco mbudhi chez les Bajun, mbuzi en comorien, ambozy en malgache. On pourrait multiplier les exemples en
I L'emploi de "bantou" comme terme ethnique ("les bantous ethno-type Alles bantous ethnotype B") inquiète certains spécialistes des pays du Sud-Ouest de l'Océan qui pensent que "bantou" n'a de sens vraiment clairement défini que comme le nom d'une famille de langues. En ce sens, les Comoriens, qu'ils soient de souche arabe ou de souche africaine, sont tous des "bantous". A l'appui de cette hypothèse, Noël Gueunier qui a bien accepté de lire cette étude montre que les Bantous venus aux Comores ne sont pas très différents des "cercles" de civilisation de Baumann et Westermann. Des ensembles de populations qui ont en commun certains traits: une langue de famille bantoue, la parenté patrilinéaire, un mode de vie donnant une grande place à l'élevage. Selon lui, ces différents traits ne sont pas liés entre eux par essence. Des populations ont pu devenir "bantou ethno-type A", ou cesser de l'être. Dans l'histoire, des peuples changent de langue fréquemment, d'autres changent de système de parenté, d'autres changent de mode de vie.

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citant autant d'autres mots étudiés par Vérin tels que la pintade, la poule, l'âne, le manioc, le bœuf. Ces interférences se vérifient aussi dans la syntaxe relative aux structures affirmatives et négatives propres au malgache et au swahili. Mais la plupart des traits de la civilisation comorienne la rattache à l' Mrique Orientale. Ce sont: - Les toponymes tel à Mayotte l'ancien village de Mshambara (L'actuel Mtsamboro) qui est aussi le nom d'une peuplade considérable de la côte Mozambiquel. - L'existence des sociétés de classes d'âge (hirimu en Grande Comore, et à Anjouan). - L'importance accordée au shungu2. - Le manyahuli 3 qui est, à la Grande Comore, la propriété collective du bien des femmes, gérée pour le compte d'une femme par son frère ou par son mari.
~

Le rôle de l'oncle maternel, la résidence matrilocale et la transmission

matrilinéaire des biens. - Des vestiges de religions pré-islamiques sont perceptibles dans les systèmes religieux comoriens notamment ce qui concerne l'existence des séances de possession (rumbu), la survivance du culte des esprits (djinns, fête du brisuala), l'importance sociale des mwalimu4. Il faut cependant tenir compte d'une réalité: c'est que toutes ces manifestations ne correspondent pas à des migrations anciennes venues d'Afrique. L'apport humain, culturel et sociologique issu de la traite notamment des Makoa, Mshambara et Montshuwa est sans doute loin d'être
1 Sur le plan strictement linguistique, Mshambara ne donne pas Mtsamboro. Néanmoins, les traditionistes de Mayotte affirment que les premiers habitants de Mtsamboro seraient originaires de Mozambique. 2 Ce sont des festins et ce qu'on doit à un groupe donné. 3 Le manyahuli grand-comorien est un système de transmission de biens peu orthodoxe en pays musulman. Ni l'archéologie, ni la tradition orale ne permettent encore de déterminer dans quelles conditions et à quel moment précis cette institution fut instaurée. Certains auteurs y voient le fait des populations africaines puisque l'île de la Grande Comore est la plus rapprochée du littoral africain. Les Grand-Comoriens vivaient en effet, sous une organisation sociale matrilinéaire analogue à celles que connaissent aujourd'hui de nombreuses ethnies d'Afrique orientale, en Tanzanie, au Mozambique et même au Malawi. 4mwalimu est un mot d'origine arabe, lié directement à la religion. Mais, le sens de ce mot en comorien diffère du sens arabe. De ce fait, certains chercheurs ne sont pas persuadés que ce soit un très bon exemple d'institution "pré-islamique". D'une manière générale, toute cette question des pratiques "pré-islamiques" est à prendre avec beaucoup de précautions. Beaucoup de pratiques analogues existent dans les pays centraux du monde musulman. On peut faire l'hypothèse que, pour certaines, c'est plutôt une question de différence de niveau social, que de différence d'origine.

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négligeable et a dû au contraire profondément imprégner la civilisation comorienne populaire. Baha Pala, célèbre traditioniste de Wani nous a dit que les premiers habitants d'Anjouan étaient les Wakoni (habitants de l'intérieur). Selon toute vraisemblance, ils seraient venus de Somalie. Nous croyons que son hypothèse a quelque parenté avec celle formulée par Repiquet et Said Ahmed Zaki 1. A la lumière de cette analyse, nous pouvons provisoirement retenir l'hypothèse selon laquelle les premiers habitants des Comores seraient des noirs relativement swahilisés depuis la période swahili archaïque, période attestée plus tard par l'existence des vestiges plus tardifs. Par exemple, là céramique datant du IXe siècle. (Céramique Dembeni et poterie importée du Golfe, notamment de la "sassano-islamique".) Notons par ailleurs qu'il y a discordance entre les données archéologiques et celles de la tradition sur le plan historique mais il ne faut pas oublier que l'énoncé des traditions est un acte idéologique et que cette conception de la "sauvagerie africaine" est conforme à l'idéologie de la djahiliya, l'état de barbarie qui existait avant l'Islam. Le récit du Sultan Salim rapporté par Frappaz est très éclairant. Ajoutons que cette idée de la djahiliya justifie les appropriations ultérieures2.

La propriété Anjouanaise avant la conquête arabo-chirazienne
Tous les témoignages de nos principaux informateurs s'accordent pour affirmer qu'avant l'arrivée des premiers Arabo-chiraziens on avait dans l'île de Ndzuani un système de tenure foncière communautaire. Nous n'avons pas les moyens de vérifier cette assertion, mais constatons qu'elle fait partie de l'idéologie. n y a plus d'un millénaire, la quasi-totalité de l'île d'Anjouan était couverte par la forêt naturelle. Cette forêt était exubérante et a été en grande partie préservée jusqu'à la fin de la première moitié du XIXe siècle. La tradition orale rapporte que les Arabes furent à leur arrivée"impressionnés
1 TIest probable que Bahapala ait pu prendre connaissance par un lettré comorien, du livre de Repiquet qui a écrit en français et de celui en arabe de Said Ahmed Zaki. Par ailleurs, il faut attendre que soient entreprises à Anjouan des recherches d'anthropologie physique pour pouvoir vérifier s'il ya effectivement un lien de parenté physique entre les Wakoni et les Somaliens. 2 Dans l'islam, l'idéologie des lettrés a tendance à repousser dans la jahiliya tout ce qui ne lui paraît pas orthodoxe. Voir dans Ie panégyrique de Said Mohammed bin Sheikh par Said Kaabi, comment le Maître essaye de lutter contre la "coutume du pays" au nom dela "loi de l'islam" .

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par la verdure de l'île. Cette île décrite par Maçoudi (Qanbalu) pourrait bien être Anjouan. Peu de terres étaient effectivement occupées par les populations autochtones1. Selon les traditions, ces populations aux origines obscures vivaient principalement de chasse, de pêche côtière et de cueillette. Il semble qu'elles ne pratiquaient ni l'agriculture, ni l'élevage. L'île possédait des possibilités de subsistance. La surabondance de fruits tropicaux, le produit de la chasse et de la pêche côtière permettaient à ces anciens Anjouanais de subsister sans recourir à l'agriculture et à l'élevage que connaissaient déjà à l'époque de nombreux pays, notamment ceux aux milieux naturels contraignants. En réalité, le riz et le mil étaient déjà cultivés comme à Pemba. TIest important de constater combien l'idéologie du passé prend le pas sur le pas~é historique. L'état actuel des investigations archéologiques ne peut pas nous permettre de décrire avec exactitude la vie quotidienne ainsi que l'espace réellement occupé par ces anciens peuples anjouanais sans écriture2. Néanmoins, on sait qu'ils habitaient dans des villages d'une superficie de 1 à 6 hectares (Voir Wright dans Azania). Les témoignages arabes tardifs ne font pas état des situations foncières des anciens Comoriens si ce n'est que pour justifier leur conquête3. Toujours dans l'esprit de la Djahiliya, les traditions orales conservées dans les grandes familles arabes disent que les anciens Anjouanais occupaient peu de terres; qu'ils vivaient dans des grottes et cavernes. Cependant on peut émettre 1'hypothèse selon laquelle l'occupation de la terre se limitait pour chaque groupe communautaire au périmètre des habitations comprenant la cour, et que les communautés archaïques étaient en juxtaposition dans ces cours. TIest probable que Ziarani, le vieux Sima, était la localité la plus peuplée d'Anjouan du IXe Siècle à l'arrivée des premiers chiraziens (fin XIIIe Siècle). La tradition orale notée par Halidi Abdallah (1986) rapporte que cette première région peuplée d'Anjouan avait une démographie en plein
1 Il s'agit ici des populations de l'époque pré-islamique qui constitue en quelque sorte les "siècles obscurs" des Comores. Selon toute vraisemblance, ces populations étaient animistes. Elles se vêtaient de morceaux de peaux ou certaines feuilles d'écorce d'arbres. Cette population divisée en plusieurs groupes passait le temps en se faisant la guerre. 2 Faute de témoignages écrits et de moyens financiers et matériels nous permettant de mener des fouilles archéologiques dans les régions supposées avoir été peuplées avant les Arabes, il nous est très difficile de localiser avec précision les espaces qui étaient réellement occupées par les anciens Anjouanais. Grace à la tradition orale, nous savons aujourd'hui que les Wakoni vivaient avant l'arrivée des Arabes sur des régions non montagneuses. Bourhane Abdérémane (1987) nous donne des pistes sur le peuplement de certaines régions comme Wani. 3 Certains Arabes ont même souvent prétendu que les îles Comores étaient inhabitées avant leur arrivée; n'ont-ils pas voulu s'assurer un certain droit d'antériorité sur les Comores?

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essor. Mais la raison essentielle de la primauté de Sima nous paraît être inférée du mariage de Djumbe Adia.

Le système de tenure foncière avec l'arrivée des arabo-C~iraziens
Les Arabes sont an"ivés aux Comores par vagues. Cette page de l'histoire est l'une des plus connues. Il existe. une littérature orale que nous qualifierons de surabondante sur l'arrivée des Arabo-Chiraziens aux Comores. La légende des princes sunnites chassés de Chiraz est bien connue. Trois frères auraient débarqué aux Comores de trois boutres différents: le premier Mohamed à, la Grande Comore, le second Hassani, à Anjouan, et le troisième Othman, à Mayotte. Cette information n'a aucune consistance scientifique, et l'origine du Chirazien Hassan qui épousa Djoumbé Addia, fille de Fani Ali, et fut le fondateur du Sultanat d'Anjouan, reste inconnue; mais tout donne à penser qu'il venait d'une cité marchande de la côte orientale d'Afrique, très probablement de Quiloa. Les Comores avaient longtemps vécu dans la mouvance des .Sultans de cette ville, mais elles avaient également d'étroites relations avec Patte et Lamou. Nous savons qu'à l'époque médiévale, certains historiens et voyageurs arabes dont El Maçoudi, au Xe siècle et El Idrissi au XIIe siècle ont laissé des propos confus mais précieux sur les Comores. Kanbalu visitée par Maçoudi en 956 pourrait être Anjouan. Deux siècles plus tard en 1099 Al Idrissi donne une étude plus complète sur les Comores et cite même la liste des. noms sous lesquels les Comores étaient alors connues. Illes appelle successivement Kumbalou, Phambalou, Kermedet, El Afrandji, Andjabe, Kermona, Raneh, Anfordja...et même Komor. Les traditions orales conservées dans les grandes familles d'Anjouan "Gabila"Al madwa, Al masela ont été recueillies et traduites par de nombreux auteurs pour la rédaction de leurs travaux historiques et ethnographiques. D'autres subsistent sous la forme de textes traduits et dactylographiés tel celui de Said Ahmed, ancien Cadi d'Anjouan. Repiquet dans le sultanat d'Anjouan et Claude Robineau dans La Société et Économie d'Anjouan ont largement fait usage de ces traditions. Ces Arabes n'avaient pas de femmes. Ils se mariaient avec les filles du pays et héritèrent de la royauté. Métissés à cause du séjour de leurs ancêtres à la côte d'Afrique, ils étaient de pieux musulmans dans un pays où les croyants, loin des sources de l'islam, avaient tendance à relâcher leurs habitudes religieuses et composer avec les croyances des rites magiques. Dans une telle situation et dans la logique de la foi on assista à une domination intellectuelle, religieuse et politique du pays par ces Arabes: et puisque dans l'islam tout est lié et

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que la vie matérielle est subordonnée à la vie religieuse et politique, comme l'est le temporel au spirituel, la domination fut aussi juridique (imposition du droit musulman, des règles concernant la famille, les terres) militaire (qui découle du politique) et économique (un croyant ne saurait avoir une situation économique inférieure à un païen).

La naissance aux Comores d'une civilisation commerçante et urbaine
L'une des nouveautés que connurent les Comores avec l'arrivée des Arabo-Chiraziens est l'introduction d'une civilisation commerçante et urbaine qui se caractérise par le commerce de l'or à Anjouan et l'apparition des premières maisons en pierre (La première à Domoni aurait été édifiée par le fani Othman (dit Kalishi Tupu) vers 672 de l'hégire (1264 de l'ère chrétienne). Cette nouvelle civilisation exigeait des terres pour l'agriculture et l'élevage. Ce besoin de terres condamna le contact entre Arabo-Chiraziens et anciens Anjouanais à un affrontement qui se solda par le refoulement des Wakoni dans les régions de montagne Koni-Ngani, Koni-Jojo, Uzini, Utsa1. Le temps fort de cet affrontement fut marqué par la bataille du Mlima wahaki; une bataille qui permit aux Arabes de vaincre Mufalume Agidawe2. Par cette victoire, les Arabes et les Chiraziens se rendirent maîtres de meilleures terres. Avec le temps ils fondèrent les villes de Domoni, Sada, Ngomeni-Bazi, Hamdu, Moya3. Très rapidement, les Arabes comprirent tout l'intérêt qu'ils pouvaient tirer dans notre pays en s'imposant aux habitants par la persuasion, la force, peut-être les deux. Juridiquement, ils imposèrent le droit foncier musulman4.

1 Nos informateurs situent la fondatiqn de Koni-Ngani et de Koni-Jojo au lendemain de l'affrontement entre les anciens Anjouanais et les Arabo-Chiraziens. Uzini et Utsa ne seraient peuplés qu'un peu plus tard par ces' mêmes Wakoni. 2 Baha Pala, un informateur de Wani situe Mlima wahaki entre Domoni et Numakele. D'après le même informateur Agidawe était le chef des Wakoni. Nous n'avons aucun portrait de ce personnage. 3 Mohamed Abderemane. Enquête du 20 Sept 1987. "L'existence dans ces villes des vestiges de monuments et d'objets anciens connus qui remontent à l'occupation arabo-chirazienne n'est pas une preuve suffisante pour affirmer que ces villes furent fondées par les Arabes. n faut continuer la recherche." 4 Paul Guy nous donne une idée du droit foncier musulman. La propriété s'acquiert par succession, par occupation, par acquisition, par accession (idwafat) par mise en valeur (Ihya). La mise en valeur des terres libres est même un moyen courant pour les musulmans d'acquérir des terres.

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Par le droit musulman les Arabes deviennent propriétaires par le fait d'avoir fait mettre en valeur des terres vacantes sans maître. C'est ce qu'on appelle la "vivification des terres mortes" (alhyâ-l mawâti). Le procédé habituel de vivification fut le défrichement. Par ce procédé, les Arabes ne tardèrent pas à acquérir des dizaines d'hectares de terres pour la mise en valeur desquels ils importèrent de la main d' œuvre servile. Ces terres constituent ce qu'on appelle communément aux Comores la propriété féodale réalisée selon le droit de conquête arabe. Elle était très étendue avant la colonisation européenne à Anjouan1. Le système de tenure arabe aux Comores en général et à Anjouan en particulier était vulnérable pour les cultivateurs. Les témoignages du dix-neuvième siècle s'accordent pour dire que toutes les terres appartenaient en principe au Sirikali (Domaine du gouvemement)2. Parfois, le sultan autorisait l'occupation provisoire, à titre essentiellement précaire et pour un temps indéterminé que limitait le bon plaisir du souverain. Dans des cas très rares, la transmission ne se bornait pas à la jouissance et concernait aussi la -nue propriété, une pièce écrite en arabe (mikataba) émanant du Sultan consacrait alors la donation ou la vente. Avant la colonisation française on distinguait trois catégories de terre: a) Le domaine de la couronne inaliénable dit Usawezi ainsi que les terres concédées temporairement (les paysans du Sirikali payaient au sultan un cens. Cette redevance payée annuellement était constamment boudée par la majorité des paysans. b) Les biens propres du sultan et de sa famille. Les terres du sultan et de sa famille comptaient parmi les plus fertiles et les plus étendues3. Peu avant la colonisation foncière française, le sultan Mawana possédait tout le littoral de Bambao Mtsanga ; ses frères et sœurs des terrains de choix à Milembeni (Mohamed et Othman), dans la presqu'île de Sima (Hamza) à Nyuumakele, Bambao Mtruni, Wani, Moya.

1 La propriété féodale pouvait englober des villages entiers. (Enquête auprès de M. Daniel Salim, Mutsamudu). 2 Ceux qui pouvaient prétendre occuper le domaine du Sirikali étaient ceux qui avaient des liens avec l'entourage du Sultan. 3 Dans son livre sur les Comores, les défis du développement indépendant, l'Harmattan, 1988, y oussouf Said-Soilihi montre que les domaines sultaniques étaient des domaines à caractère public, situés sur des telTes fertiles et gérés directement par la famille sultanique. "Ils sont généralement considérés comme inaliénables et travaillés par des esclaves moyennant des lopins de telTes, les "grattes". La production est destinée au sultan." p. 26.

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ANJOUAN: L'HISTOIRE D'UNE CRISE FONCIÈRE c) Les biens privés de ses sujets, libres de toute redevance.

n s'agit ici des terres d'anciens esclaves affranchis ou des personnes libres de toute redevance. Cette catégorie de terre était moins étendue. La superficie variait d'un sujet à un autre. Mawana délivrait souvent des titres (Ratwi) à ceux à qui il attribuait des terres. Ces pièces écrites en arabe poseront énormément de problèmes à l'administration coloniale. Les terres de l'île étaient principalement exploitées par l'aristocratie de quatre villes! (Domoni, Wani, Mutsamudu, Moya). Ces villes "nobles"en pierre étaient entourées de muraille (uhura)2 celles de Moya ont été rasées; les autres subsistent plus ou moins. La qualité de ville murée est une marque de domination de la ville (muji) sur la campagne (liju). L'opposition urbainrural n'existe pas; mais c'est une domination des villes murées sur les villages. D'après MM. Anliya Matraka et Shufuani Bakar de Moya, les terres des Domoniens s'étendaient de Muriju Nyumakele à Tratringa, et celles des habitants de Wani, de Tratinga à Mutsamudu, celles de Mutsamudu de Mutsanga Mhuni à Asimpao, celles de Moya, de Muriju à Asimpao. Les grandes familles propriétaires et leurs origines

De toutes les îles de l'archipel des Comores, Anjouan, la plus montagneuse, fut la plus aimée des Arabo-Chiraziens si l'on en juge par l'importance et l'ancienneté des dynasties originaires d'Arabie du Sud: Al Madwa, al Masela et Aboubacar Salim. Très rapidement, ils se rendirent maîtres de toutes les bonnes terres sur lesquelles ils établirent un droit éminent. Les grands propriétaires fonciers étaient principalement issus des familles auxquelles la royauté pouvait échoir. C'était essentiellement les Al Madwa et les Al Masela. Le lignage Al Madwa était le plus anciennement installé dans le pays où son établissement remonterait au début du XVIe siècle avec l'arrivée du prince chirazien Hassan, unificateur de l'île et fondateur du Sultanat. C'est probablement lui qui avait affranchi l'île ,dela tutelle des sultans des Kilwa. Il aurait aussi étendu sa domination aux autres îles. Les membres du groupe Al Madwa étaient connus à Anjouan sous l'appellation de gens du Palais
1 Youssouf Said-Soilihi (1988) pense au sujet des terres des nobles que :" comme les propriétés sultaniques, les terres des nobles sont issues de la dépossession des autochtones refoulés dans les montagnes et contraints dlabandonner leurs terres et leurs cultures proches du littoral. Elles sont aussi travaillées par des esclaves, ainsi que par des serfs; ceux-ci sont des paysans du village qui avaient le statut du servage." voir p. 16. 2 A la Grande Comore on dit ngome. Il existe sept villes entourées de murs. Ce mot est également employé en shindzuani.

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(djumbe) ou encore de clan chirazien, car ils revendiquaient une origine persane: ils se disaient descendant de musulmans sunnites expulsés des rives du golfe par les Chi'ites duodécimains. (Jean Martin: 1983, 47). Les El Masela qui prétendaient descendre du prophète par sa fille Fatima affirmaient provenir de l'Oasis dont ils portent le nom en Arabie du Sud. chassés du Yémen par les Zaïdites septimaniens. Ils avaient gagné Pate et Zanzibar mais les agents de l'Iman de Mascate les avaient expulsés de ces villes: ils avaient trouvé refuge à Anjouan. Ils apparurent dans l'histoire du Sultanat vers le milieu du XVIIe siècle, quand l'un d'eux épousa la reine Manaou Idarous. Leur fille Halima fut la première représentante des El Masela sur le Trône d'Anjouan. A côté de deux familles, il y avait d'autres kabila propriétaires de nombreux terrains: Les Aboubacar Ben Salim, un clan issu du mariage de Halima II avec un aventurier arabe venu de Mozambique (fin du XVIIe siècle). Les Aboubacar ont deux branches: Al Hamid et Djamal al Laili qu'on retrouve à la Grande Comore. D'autres familles propriétaires: c'étaient les Ahdali venues par Said Allaoui de Hadhramout, les Ibnu Attoumane, les Subulu, les Shihiri. Comme l'a bien noté Robineau (1966), l'ensemble de ces kabila formait ce qu'on appelle encore communément à Anjouan les nobles: gabayila. Ces kabila sont des lignages patrilinéaires qui ont pour origine des musulmans venus d'Arabie, de Chiraz, de l'Irak ou des villes-états de la côte orientale d'Afrique. Le témoignage suivant d'un noble de Domoni et rapporté par Robineau (Claude Robineau: 1966, 54) nous définit clairement le statut social des nobles:
"A Domoni, il y a deux grandes familles nobles qui sont une minorité. Elles descendent directement des Chiraziens. Ces gens se mariaient entre eux... "On leur donne le nom de princes, les derniers Sultans descendaient de ces familles. TI y a un quartier spécial ou ces familles habitaient, au centre de la ville... Autrefois elles avaient leurs serviteurs. Ces serviteurs n'habitaient pas dans les maisons des nobles mais dans un quartier spécial à l'intérieur du mur d' enceinte (de la cité), c'étaient des Africains... "Dans ces familles, les gens parlaient l'arabe, ils y mettaient un point d' honneur car c'est la langue de leurs ancêtres et c'est la langue du Coran."

Aujourd'hui, cette tradition est perdue, et comme tous les autres Anjouanais, ils utilisent le Shindzuani.

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L'HISTOIRE

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Les produits de la terre
La plupart des rapports faits par les capitaines des navires qui firent escale à Anjouan au XVIIIe siècle mettent l'accent sur les facilités que les marins avaient à se procurer des denrées alimentaires1. Mais celles-ci étaient vendues à des prix élevés en comparaison de ceux qui étaient pratiqués ailleurs. Le système féodal de production agricole imposé par les Arabes avait favorisé la mise en place d'une économie de subsistance fondée sur la production des denrées de première nécessité tels que le coco, la banane, le riz de montagne, le mil, les fruits tropicaux, la nourriture carnée - volaille, bœuf ou chèvre2. Cette dernière restait d'un usage exceptionnel. Elle était limitée aux grandes festivités heureusement assez fréquentes, telle mariage et les réjouissances qui l'accompagnaient. Nous n'insisterons pas sur le rôle des cocotiers dans l'histoire économique du sultanat3 d'Anjouan et plus tard des Comores coloniales. Originaire du Sud-Est asiatique pour certains, végétal d'origine douteuse pour d'autres, le cocotier existe à Anjouan depuis des siècles. John PIKE qui visita Anjouan en 1704 résume en ces termes l'importance de cette plante au XVIIIe siècle:
"Le cocotier pourvoit à la moitié de leurs besoins: l'eau [de la noix] leur donne une très bonne boisson et constitue la liqueur de réception d'honneur, l'écorce ou les fils de la noix sont utilisés de la même manière susdite. La noix âgée leur fournit de I'huile pour les lampes et divers autres usages, les branches ou rameaux servent à faire les paniers et aussi à couvrir leurs maisons et réduits d' ombre. Avec l'espèce la plus grande ils font leurs clôtures et les piquets pour séparer leurs cours et jardins des uns des autres. Cet arbre produit aussi le toddy, une boisson alcoolisée rafraîchissante très agréable, que l'on peut boire pendant les premières 24 heures, mais qui ensuite devient épaisse et aigre. Quand elle est ainsi, ils la mettent au soleil. Quand elle est stabilisée ils la filtrent, ce qui leur donne un vinaigre d'un goOt aussi bon que tout ce que j'ai rencontré. Ils ont ce vinaigre et n'en ont pas besoin d'autre. Aussi avons-nous préféré le leur au nôtre. Le nôtre étant fait de vin, leurs chefs religieux leur interdisent de le goOter. Les coques de noix leur servent de tasses et de louches. La chair est

1 Pour la liste des escales, consulter Jean Martin, 1983, Tl et Anne Molet Sauvaget, CEROI, 1994. 2 John PIKE qui visita Anjouan en 1704 nous laisse une description de l'île à l'époque avec ses principales productions alimentaires."Elle est très fertile et bien pourvue en toutes sortes de provisions utiles à la subsistance des hommes. TIy a quantité d'oranges, limons, citrons, citrons verts, ananas, melons de toutes espèces, plantains, cocos, papaye, calebasses, ignames, patates, courges, caravances, kouskous, paddy, maïs et bétel. Ils ont des quantités importantes de miel et de mélasse, des vaches, des chèvres, des pintades, des poules, des tourterelles, des faucons et une espèce de corbeau avec plus de blanc que nos pies, une espèce d'écureuil aussi grand qu'un singe qu'ils appellent pondgee. TIsutilisent du curcuma, qu'ils ont en grande quantité, à la place du poivre. Ils ont du santal, aussi de l'aloès, du kohish. Ils ont peu d'ambre gris et de l'écaille de tortue. Je n'ai vu ni cheval, ni mule, chameau ou âne et ils n'ont aucune espèce de métal en dehors de ce qui vient d'ailleurs." (Voir Sauvaget, 1994, p. 76). 3 L'île d'Anjouan était le principal fournisseur de noix de coco aux comptoirs de l'Mrique de l'Es t.

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excellente. Tantôt ils la mangent telle quelle, tantôt ils la râpent en filaments et la font bouillir, tantôt ils la mélangent avec du riz et cela donne alors un pudding. En mélange avec du riz et et la mélasse, ils la font cuire entre deux plats de cuivre, ce qui en fait une espèce de pain comri1e notre pain d'épices. Ds font aussi dans ce pays de jolies nattes".

De son côté, un colonialiste frappé par l'obstination de l'indigène à se cantonner dans sa routine en ne cultivant que le manioc, l'ambrevade, la banane, le sorgho, les cultures vivrières, disait ceci: "le cocotier est presque la seule richesse du Comorien qui ignore malheureusement les cultures coloniales de rapport". Certains colons ont mis du temps pour comprendre l'utilité du cocotier chez le Comorien avant la colonisation. En effet, le cocotier était considéré comme un arbre à fruits et sur l'utilisation de laquelle était aussi fondée l'économie vivrière comorienne. Le coco était utilisé dans la plupart des plats de la cuisine et fournissait les matières grasses indispensables à l'alimentation. A Anjouan, les maisons étaient faites en feuilles de cocotier tressées. Les parois, les toits, les portes et palissades étaient fabriqués avec des matériaux tirés du cocotier. Le cocotier fournissait aussi divers ustensiles de ménage; les objets de vannerie indispensables aux nécessités matérielles de la vie quotidienne. Les débris desséchés procurant aux femmes les combustibles dont elles avaient besoin pour l'entretien des feux domestiques. Dossar Mohamed Bacar (1983) eut raison de qualifier le cocotier d'arbre miracle. Les témoignages arabes de l'époque précoloniale recoupent les déclarations des marins au sujet du caractère florissant de l'économie anjouanaise. Frappaz cite dans Froberville un témoignage de Sultan Allaoui qui nous semble très édifiant:
"Jadis l'île d'Anjouan connaissait le bonheur, elle était florissante. Ses villes étaient bien peuplées, son agriculture parfaitement soignée par de nombreux laboureurs, son commerce s'étendait dans l'Inde, dans l'Arabie et dans l'Afrique; en un mot je régnais autrefois sur une île riche et fortunée."1

1 Sultan Allaoui cité par Frappaz dans Froberville,

p. 202, A.N.S.O.M,

MAD, 614.

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ANJOUAN: L'HISTOIRE D'UNE CRISE FONCIÈRE

La rébellion Tumpa (1771- 1775)
S'il y a une figure historique qui symbolise la résistance à la domination arabe, c'est bien Tumpa. Originaire de Bambao Mtruni et descendant des anciens fani, cet homme est resté immortel dans la mémoire des Anjouanais1. Hostile à l'ordre établi par les Arabes, il osa, à la tête d'une imposante armée, lever les armes contre le vieux Sultan de Domoni. La tradition orale rapporte que Tumpa commença par rassembler sous sa bannière tous les exploités, sur la nécessité de renverser l'ordre établi par les Arabes afin de bâtir un état où les droits des non Arabes seraient garantis. Les bushmen2 ne supportaient plus la domination arabe et plus particulièrement la confiscation abusive des meilleures terres, seuls moyens matériels d'existence, par les Arabes. Ils considéraient les Arabes comme des usurpateurs sur tous les plans. Ces Arabes étaient exempts de toute imposition, à l'exception de la Zakat (impôt religieux ou aumône légale) alors qu'une contribution en nature était levée sur le peuple des campagnes. "cet impôt personnel (kundza mavuna) était acquitté par tout homme libre. Son importance était variable d'un règne à l'autre, mais paraît s'être élevée le plus souvent à un boisseau (60 kilos) de paddy. Cet impôt accablait donc avant tout les ruraux et pesait plus lourdement sur les pauvres gens que sur les propriétaires, les marchands ou les artisans citadins. Nos informateurs disent que les ruraux devenaient de plus en plus réticents à participer au financement d'un sultanat qui ne leur rapportait à peu près rien en retour, mais profitait aux dignitaires des villes de Mutsamudu, Domoni, Wani, Moya. Nous sommes fondés affirmer à partir des informations que nous avons recueillies dans la région de la cuvette que c'est l'augmentation de cette imposition très injuste qui fut à l'origine du soulèvement3. Silbermann pense que les troubles auraient été provoqués par des questions de droit matrimonial. Les paysans se seraient insurgés contre l'interdiction qui leur était faite de prendre femme dans la population arabe des villes4. Mais l'on peut aussi penser que l'apparition de la traite fut à
1 Said Hashim 95 ans nous affirme que Tumpa est de ceux qui ne meurent pas. Le lecteur peut s'il le desire, lire l'enquête n° 6 du tome 2 de notre thèse sur la dépossession et la conscience foncière, Sidi Ainouddine, 1993. D'un autre côté, MQhamed Oussène Oili Bacar, chef de la Troupe Théâtrale Watukufu Walezi de WaDi conclut ses enquêtes sur ce personnage qui a inspiré une pièce de théâtre, qu'il est bien immortel, surtout à Bambao. 2 Bushmen est un mot anglais qui désigne ici l'ancien anjouanais. On le trouve dans les livres sur les Comores pour désigner les Anjouanais de la brousse par opposition à ceux des villes. Mais nous ne savons pas qui a introduit ce terme qui n'est pas très heureux. Dans la littérature ethnographique sur l'Afrique du Sud, il désigne des populations bien particulières, les Khoi-San. 3 Said Hachim, Shandra, Enquête n06., ibid. 4 Silberman mss., trad orale transcrite par le Docteur Silberman et communiquée par Hébert.

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l'origine de ce soulèvement. Dès cette époque, l'aristocratie cherchait probablement à vendre des esclaves ou des paysans aux négriers européens. Le mémoire de Said Ahmed Zan nous donne quelques détails utiles sur le déroulement de l'insurrection1.
"Trente cinq ans après l'avènement d' Ahmed (prince de Domoni qui régna de 1736 à 1782), un autre prétendant, le fameux Tumpa de Bambao M' trouni, leva les armes contre le vieux sultan. Selon Said Ahmed Zaki, "Tumpa se disait le descendant des anciens Fani. n souleva la population Bushmen contre les Arabes; il considérait ces derniers comme usurpateurs. n attaqua Ahmed à l'improviste et prit Domoni sans oser toutefois lui faire du mal. Il se borna à prendre possession des armes du Sultanat et retourna de Domoni à Bambao M'trouni (1775). "n écrivit à Mweni Wazir Abdallah, gouverneur de la ville de Mutsamudu lui disant qu'il avait battu Ahmed et pris possession du trône de ses ancêtres. n invitait en même temps Mweni Waziri Abdallah à se rendre à Bambao Mtruni pour se soumettre. "Sur le refus de celui-ci, Tumpa envoya son ministre insister auprès d'Abdallah. Le ministre avait mission, en cas de nouveau refus, d'informer Abdallah que Tumpa considérait cette résistance comme un acte de rébellion qui serait poursuivie comme telle. "Qu'au cas où les Arabes seraient battus, les Bushmen seraient considérés comme leurs égaux à tous les points de vue et qu'ils auraient le droit de se marier avec les femmes arabes. "Abdallah refusa complètement de se soumettre et mit comme conditions de son côté que les Bushmen au cas d'une victoire des Arabes seraient considérés comme esclaves de ces derniers. Trois jours après, Tumpa investissai~ Mutsamudu avec ses soldats wamatsaha. Il y avait en rade de Mutsamudu un navire anglais.. Abdallah obtint du commandant du bateau anglais le débarquement de quelques marins. "Tumpa en tête du commandement de son armée se fit porter sur le palanquin et le parasol rouge l'abritait (les insignes de la royauté). Quand, sur les indications des chefs arabes, les marins anglais fITentfeu avec leurs armes, le roi "Bushmen", atteint d'une balle, tomba de son palanquin, inanimé. Sur ce, les indigènes ayant pris pour miracle ce fait, les Wazungu (sing. Mzungu, Blanc) furent considérés comme des êtres surnaturels et la peur finit par mettre en désordre l'armée "bushmen" qui battit en retraite. "n (Tumpa) prononça un diseours devant la population réunie, rassurant celle-ci qu'il pardonnerait tout et à tous. "Il (Tumpa) prit les armes (de la royauté) et alla à Domoni les remettre au sultan Ahmed et, après avoir mis de l'ordre dans toute les affaires du sultanat, il revint à Mutsamudu" .

La narration du soulèvement survenu à Anjouan dans les années 17701780 présente d'étranges analogies avec le récit de l'insurrection de 1891 que nous étudierons plus loin. Jean Martin se demande si ce n'est pas un télescopage entre des événements éloignés de plus d'un siècle qui serait produit dans l'esprit des informateurs (Jean Martin, 1983, 54). Ce que nous
1 Said Ahmed Zaki, op. cit. , p. 13 ; A.N.D.A.O.M. , Fonds historique Madagascar, 4 Z 158 (Mémoire attribué au prince Said Hamza.)

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ANJOUAN: L'HISTOIRE D'UNE CRISE FONCIÈRE

pouvons retenir de ces faits, ajoute Jean Martin, c'est que le pouvoir sultanien était sans cesse à la merci d'une jacquerie. "Les paysans de l'intérieur, Makoas et surtout wa Matsaha, étaient toujours prêts devant les exactions fiscales des agents du sultan à se muer en une armée de croquants menaçant la domination de l'aristocratie arabo-chirazienne." (Jean Martin: 1983, 55). On voit donc là que les tensions qui existent à propos de la question foncière ne sont pas nées du temps du régime colonial à Mayotte et à Anjouan, mais qu'elles y préexistaient. Elles prendront cependant, nous allons le voir, une nouvelle tournure plus conflictuelle.

DEUXIÈME

PARTIE

L'HISTOIRE DE L'APPROPRIATION DES DOMAINES

i

CHAPITRE

I

LES PRÉCÉDENTS DE MA YOTIE
On a constaté que l'appropriation foncière a été la véritable raison d'être de la colonisation à Anjouan, Mohéli et la Grande Comore. Mais cet~e démarche a été précédée par un~ appropriation à Mayotte cinquante ans plutôt. C'est dans cette perspective que nous tenons à développer l'exemple mahorais c~r il constitue un essai réussi d'appropriation de terres qui va se reproduire dans les autres îles d'une façon aggravée.

Du traité de cession à la transformation canne à sucre

de Mayotte en champs de

Le signal de la colonisation foncière de l'île comorienne de Mayotte fut donné par le traité de cession du dimanche deuxième du mois de Rabi El Awal1157 de l'hégire (24 avril 1841)1. Celui-ci fut passé entre Passot2 et l'usurpateur Andriantsoly qui était alors préoccupé par la précarité de sa situation3. Pour se maintenir au pouvoir, il lui fallait s'appuyer sur les Français contre la majorité des Mahorais et céder en toute propriété l'île de Mayotte, sans autres conditions qu'une pension qui lui fut versée chaque année. Les dispositions relatives à l'occupation de la terre à Mayotte étaient stipulées dans les articles 5 et 6 du traité. Si l'article 5 laissait les mains libres aux colons pour occuper un terrain habité, l'article 6 mettait à la disposition du gouvernement français toutes les terres non reconnues comme propriétés particulières. Pratiquement toutes les terres qui paraissaient inoccupées dans l'île y compris celles de défrichements temporaires devenaient en quelque sorte domaniales. Il est vrai que Mayotte était

1 A.N.S.O.M MAD 360 981 Traité du 25 avril 1841 (transmission). 2 Pierre Passot était né le 29 Septembre 1805 à Cluny (Saône-et-Loire. Il avait fait la campagne d'Algérie en 1830. 3 La présence au pouvoir d'un Malgache dans l'île comorienne de Mayotte avait suscité bien des problèmes. L'aristocratie comorienne d'origine arabo-persane cherchait les moyens de renverser le Sultan usurpateur en revendiquant la comorianité de l'île. Le chef de fil de cette revendication politique fut le Sultan Salim. Pour beaucoup plus d'informations, consulter les fonds d'archives suivants: .A.N.S.O.M., MAD 220464, Historique de la possession de Mayotte (par Said Omar) ; A.N.S.O.M., MAD 224478 Prétentions du sultan d'Anjouan sur Mayotte (1843-1846).

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