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Au soleil des Dodos

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 235
EAN13 : 9782296205567
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Jean-Henri AZEMA

AU SOLEIL DES DODOS
Préfaces de Daniel-Rolland ROCHE

~ribeennes

,ç:- ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Ce livre a été publié avec le concours du Conseil Régional de la Réunion

Tous droits

@ Editions CARIBEENNES, 1990 de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
ISBN 2-87679-063-7

Collection:

Mascareignes

Dirigée par Annie DARENCOURT et Albert WEBER Les Mascareignes? Près de deux millions d'insulaires répartis entre Réunion, Maurice et Rodrigues. Des peuples profondément métissés, à l'image des continents qui les entourent dans l'immensité de l'océan Indien. Leur langue commune, le créole, différente selon les îles, a évolué au gré de leur histoire tourmentée, entre traite des Noirs et abolition de l'esclavage. L'empreinte anglaise puis française n'a pas empêché pourtant l'émergence des cultures réunionnaise, mauricienne et rodriguaise, où les apports afro-malgaches, européens, asiatiques et indiens se côtoient souvent avec bonheur et parfois aussi, avec tension. Derrière les cartes postales exotiques, les Mascareignes vivent une mutation délicate, marquée notamment par le chômage et l'émigration vers des continents et des métropoles trop longtemps idéalisés. Le temps n'est plus aux poésies doudouistes et aux romans qui folklorisent les hommes et les cultures. Une nouvelle génération de créateUrs cherche à s'imposer depuis le début des années 80. Ils délaissent enfin les modes de pensée venus d'ailleurs, pour revivre, avec de nouvelles armes, leur abolition de l'esclavage. Grâce à ces Réunionnais, Mauriciens et Rodriguais, fiers de leur métissage et capables de créer sans imiter, la collection MASCAREIGNES met en lumière, dans divers genres littéraires, des vérités trop souvent enfouies.

Déjà publié dans la Collection:

Mascareignes

Poétique mascarine. Gilbert Aubry.
Némésis et autres humeurs nOIres. Monique Séverin.

La malle Beaugendre ou la passion d'Augusta. Ludovic de Beaugendre. A paraître: Gillot, mon amour. La vie des Réunionnais en France. Albert Weber.

A Colita, ma femme

Cartouches pour Dodo Portulans pour vavangue

Vous viviez entre deux théologies deux trinités Celle du Père sur son nuage du Fils sur sa croix et du Saint-Esprit l'oiseau Celle du père Ordinateur du fils Circuit Intégré et du saint-esprit Logiciel Vous viviez dans ce monde de sublime incohérence dans cet espace de déséquilibres et d'affrontements planétaires Et c'était comme une ivresse de liberté Vous perceviez l'histoire les mœurs le caractère unique des choses Vous désiriez des femmes sur les cinq continents Vous créolisiez le monde entier puisqu'être créole c'était être « du monde entier» Vous fîtes la guerre autant que la guerre vous fît Vous avez aimé et souffert souffert d'aimer Et vous avez réalisé la vie qui est de l'autre côté de nos vies la vie que nous n'aurons pas que nous ne pouvions avoir Vous avez vu « l'hostie stérile de la lune» sur la pampa « l'escalier d'écume de la mer du Nord» « la nuit qui souffle ses tisanes sur la blessure du jour» des îles visité les musées les cathédrales

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descendu les fleuves baroques d'Amérique telle bateau rimbaldien fou à se délier respiré les odeurs mêlées et violemment contrastées des bouges et des fleurs les plus rares Erré royalement Erré divinement Erré humainement Dans ce monde sans Dieu L'Homme est Roi et Dieu Et il mesure le monde A ces trois unités
Vous eûtes, et vous le savez, une vie de maître, escorté des maîtres de l'art, et je ne suis pas sûr que vous n'ayiez pas voulu, pour conserver et continuer cette existence au-dessus du commun, vous allier aux maîtres de la guerre, qui se croyaient supérieurs à tous, à tout, et finalement à n'importe qui et n'importe quoi, même à eux-mêmes, mais il y a un seuil à ne pas franchir sous peine de tomber dans le dérisoire et dans la misère.

Vous avez connu le dérisoire et touché la misère échappé de peu aux bombes obus et balles made in Russia échappé à vous-même en somme en revenant à zéro créole démuni pauvre dépaysé pitoyable

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Et vous avez enfin atteint à ce destin médian (je ne dis pas moyen) où se définit ce pacte insensé d'écrire dans cette patiente solitude faite d'arrachements au quotidien enlisement.
Et c'est ici que je vous attendais Car il vous manquait quelque chose à connaître un pays un esprit une liberté une amitié invisibles insoupçonnés impondérables De là d)où je viens, entre Dauphiné et Provence) où l' histoire me fit un sort aussi provisoire que celui d'un Réunionnais, puisque je fus tour à tour plusieurs nationalités et identités contradictoires, de cette vallée des Préalpes qui est comme une île à la portée du premie.r venu et hors de portée de quiconque n'a pas suivi longtemps le rythme rude des saisons, et où je n'irai peut-être plus car c'est un pays aussi imaginaire que la Créolie...

De là d'où je viens je voulus partir un peu comme vous à la conquête du monde J'ai atterri dans cette île cernée des murailles profondes de l'océan et hirsute de ses montagnes infernales Et nous voilà maintenant Oppressés par la nouvelle Révélation la nouvelle métaphysique
Mis en fiches Perforés Mis en cartes magnétiques Engrenés dans de savantes machines

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Poètes malgré tout Marins d'une mer d'encre
Retenus par la lourde cha.îne d} ancre du monde en équilibre} aseptisé

jusque dans les attentats qui servent d} exutoires à des affrontements planétaires devenus impossibles - et c'est tant mieux - mais on entre dans le dérisoire aussi en devenant les otages du hasard programmé. Retenus aussi} et plus solidement encore} par les mille réseaux d'ondes hertziennes qui jettent désormais le monde dans nos demeures et nous empêchent de nous jeter dans le monde.

Mais marins indociles Nous savons que « l'ailleurs est toujours ailleurs» pour les poètes Et nous appareillons sur des mots pour d'indécises vavangues dans les portulans des recueils Daniel-Rolland ROCHE

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Le dodo vavangueur

Molendo, Arica, Le Callao: ports commerciaux sur le Pacifique où, à la fin du XIX" siècle faisaient escales les cap-horniers, chargés de guano. Caipas bumbu-meu-boi : rythme d'un « son» et d'une danse dans le Nord Est du Brésil (Bahia en particulier).

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Ports

Odeurs à sueur à drap de lit en l'hostal de Molendo d'Arica et du Callao odeurs à octane à rosée odeurs respirées aux narines du Sud ou à la canelle des bouches à Lima odeurs à miel vert à mangoustan à odeurs de sexe après l'amour à caïapas bumbu-meu-boi à mélasse à corps frottés d'indécences Immobile je voyage à l'est de vos réminiscences

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Le dodo vavangueur

Rincon de Milberg: zone de la banlieue de Buenos Aires située sur les rives du Delta, non loin du rio Lujan. En cet endroit ont été assassinés deux jeunes nationalistes argentins dans un guet-apens tendu par la police. Falcon: modèle d'automobile américaine (Ford) utilisé par la police en Argentine. Yararas : nom local de diverses espèces de vipères, dont la morsure est mortelle. Poncho: manteau typiquement andin. Tissé à la main, se caractérise par ses couleurs qui lui ont valu de conquérir les grands modistes parisiens. Facon : couteau que les gauchos portaient à la ceinture. Arme redoutable dans les fameux duels «criolIos ». Compadrito : type de voyou des bas-fonds du vieux Buenos Aires, violent, bagarreur, régnait dans les bars et les cafés des années 1910-1935. II jouait un rôle déterminant comme homme de main, lors des élections. Cortes y quebradas: figures et mouvements que réalisent les fins danseurs de tango. Carajo me cago en la policia de Buenos Aires: j'emm... (et plus que ça !) la police de Buenos Aires.

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Buenos Aires

Rincon de Milberg Des klaxons qui crachent des balles Les falcons vert-olive d'une place de mai sans fleurs éjectent en tir tendu leurs langues de lance-flammes rapides et meurtrières comme des yararas Deux cris deux corps deux falcons qui fuient... Le poncho autour du bras et le facon à la dextre deux Compadritos exécutent Cortes y quebradas de l'ultime tango Autour de la Plaza de Mayo marchent les mères-veuves Dans un silence d'étoile ensevelie la voix de Juan Moreira - Carajo me cago en la Policia de Buenos Aires

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Le dodo vavangueur

Recoleta : se prononce Récoléta. Ancien couvent des Récoletas (Récolets) fondé à Buenos Aires vers la fin du XVIIe siècle. Son campo santo est devenu le cimetière aristocratique. Milliardaires, généraux, riches estancieros, y dorment de leur dernier sommeil. Au cours de ces dernières années, la place de la Recoleta est devenue une sorte de « Village» et un centre de divertissements nocturnes. Ceibal : plantation de ceibos, arbres dont la fleur d'un rouge sanglant est un emblème national. Algarrobo : c'est une sorte de baobab. Ses fleurs sont d'un rose entre coquillages et muqueuses. Estas casas pensé en la Recoleta en el lugar de mi ceniza : ce sont les deux derniers vers de Borges en son poème « La Recoleta» (Fervor de Buenos

Aires, 1923.)

«

Je pensais à ces choses à la Recoleta sur les lieux de mes

cendres. Bicoca : " bagatelle de... Terme employé par les classes privilégiées. la Penthouse: type d'édification en vogue aux U.S.A. Ces constructions se situent au-dessus du dernier étage d'un édifice. La Biela: bar fameux sur une des avenues élégantes de la ville, face à l'église de la Recoleta où se célèbre la messe la plus courue des dimanches.

Portenas : femme de Buenos Aires. Le mot vient de puerto

qui habitent le port. Danieli : face au Grand Canal, café littéraire et mondain. Là défilèrent écrivains, peintres célèbres, riches voyageurs. Entre autres, Valéry Larbaud, Michel Déon, André Germain. Sniffer: argot pour décrire l'acte de renifler la cocaïne.

==

port. Celles

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La Recoleta-Buenos Aires II

Récoleta Murs blancs de chaux et de chaleur chapitaux ocres chamarrés des abaques ceibal passion des tuiles et un silence d'algarrobo qui teinte la mort en rose « estas casas pensé en la Récoleta en ellugar de mi ceniza » a écrit Borges Sans deviner qu'un caveau ici se cotise en dollars et vaut la bicoca d'un penthouse sur la Fith Avenue En face à la terrasse de La Biela les belles portenas sirotent une tasse de thé Lapsang et s'imaginent au Danieli à Venise D'autres fument l'herbe ou sniffent en la pénombre des tombes [ Récoleta

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Le dodo vavangueur

Candombé : danse originaire du Rio de la Plate et pleine de réminiscences africaines. Au XVIIre siècle la population noire était importante à Buenos Aires. Murana : célèbre truand et homme de main, de couteau et de rixe, chanté par Borges. Guapo : dans l'argot des bas-fonds désigne les hommes de main, souteneurs et truands du Buenos Aires de 1900 à 1930. Cafetin : sorte de café concert des bas quartiers. Mataderos : quartier des abattoirs où les cafés concerts, salles de jeux et bordels pullulaient.

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Tango

Par une nuit de couteaux tirés à San Cristobal et à San Telmo la lune plante entre les épaules la lame que dégainent les néons surgelés A la poursuite des hiers de tangos et candombés le couteau de Murana s'attarde comme un vers de Borges en la mémoire de duels sans compassion et de guapo de cafétin Epaule contre épaule face à la Plaza San Martin Hector Viel Temperley et La Tour en extase de Cavanagh imaginent un Buenos Aires dépecé par les diagonales guitares des Avenues - Comme un veau à Mataderos en une nuit de plaies [ et de couteaux

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Le dodo vavangueur

Rastreador : personnage qui s'incorpore au paysage argentin. Décrit par l'écrivain Sarmiento en son fameux Facundo Quiroga. Le rastreador c'est un peu le pilote des navigations équestres en la pampa dont il connaît la géographie. Mais c'est en même temps un chasseur d'hommes qui poursuit inlassablement les hors-la-loi. Le gaucho ce serait une sorte de Mussard qui aurait l'œil des guetteurs de Bourbon qui scrutaient la mer et annonçaient des flottes de vaisseaux que nul n'apercevait. Teru-teru : oiseau caractéristique de la pampa humide, sensible, vigilant, il s'apprivoise et les paysans argentins le considèrent un peu comme le gardien: de leurs ranchos demeures de torchis et de paille. Son cri teru-teru-tern annonce toute visite ou fait insolite. Palenque: se prononce «Palénké », montant de bois dur (quebracho ou cal den) placé à l'entrée du corral et des tavernes (pulperias) de la Pampa. Les gauchos y attachent leurs montures quand ils «dé-montent» pour boire ou jouer aux cartes. Chiripa : tissu de laine, carré, qui passe entre les cuisses du gaucho et s'attache à sa ceinture (faja) et qui sert de pantalon. De couleur blanche en général, peut être à franges ou rouge, selon la couleur politique ou l'origine régionale. Parfois le mazorquero de Rosas portait une chiripa rouge. Devise écarlate de l'an 40 : c'est la «devisa punzo» - ruban écarlate que portaient tous les partisans et admirateurs du «caudillo» Rosas, encore vénéré de nos jours par les masses et les démunis d'Argentine. La «devisa punzo» s'opposait à la cocarde blanche et bleue des libéraux ou «unitarios », tous adversaires de Rosas et «européistes ». An 40 : Les écrivains opposés à Rosas, en particulier Hilario Ascasubi et José Marmol consacrent leurs écrits à cette période où l'on parlait de la sangre deI ano 40 (le sang de l'année 40).

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Le Rastreador

Les odeurs comme des courants marins convergent :au sensible sextant de ses narines où l'épine du gel épingle une trace fugace de papillon et de téru-téru Il interroge la délation des vents les messages flairés de la poussière que capte une oreille ouverte aux confidences des sabots évanouis sous l'averse Silence Au palenque la sueur d'une bride que le soleil aride a bu laisse briller sa gemme de salure La pampa tend ses mains au rastreador dont le facon tranche -ligne de vie et ceibal de carotides - un rouge destin de Nessus et qui saigne comme Chiripa de mazorquero et devise écarlate de [« l'an 40 »

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Le dodo vavangueur

Nandues : sortes d'autruches américaines. Circulaient par troupeaux dans la Pampa, avant la conquête du désert par l'homme blanc vers 1880. On en voit encore de nombreuses dans le sud de la province de Buenos Aires. Ombu : c'est l'unique arbre de la Pampa primitive. Selon le poète Echeverria dans La captive (poème gauchesco) c'est un arbre corpulent, épais et de feuillage touffu. Il ne donne ni fruit ni bois, mais son ombrage (que certains disent vénéneux) protège le gaucho des ardeurs du soleil de l'été. Pachinal : ce sont les hautes herbes (joncs, chardons, tournesols...) qui poussent à l'état sauvage dans la pampa fertile. Au temps des gauchos primitifs elles étaient un refuge pour les fugitifs. Le mot est employé par le poète gauchesco Hilario Ascasubi (Santos Vega y los mellizos de la flor). China: nom donné à la femme du gaucho primitif. Cette femme était métisse d'indienne et de blanc. Malan: groupes d'indiens à cheval qui attaquaient, au XVIII" et au XIX. siècles, les forts, fortins, villages et villes; les mettaient à sac, emportant le bétail, les instruments et les femmes. Ce thème a été traité par tous les poètes gauchescos en particulier Esteban Echeverria dans la captive.

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Pampa

Plus vaste que les vents qu'arpentent les bourrasques de fiandues la Pampa sur des lieues des lieues et des lieux A peine assez de ciel pour contenir tant de terre aux ondulations d'océan où voilier vénéneux l'Ombu hisse ses toiles Quel gaucho galope si tard et arrache des éclaboussures aux cailloux étoilés de la voie lactée Les chiens cimarrons aboient aux odeurs de pelage Comme jonc de £achinalla china se plie à l'ouragan du viol Voici l'aurore L'horizon tend la corde de son lasso de feu et la Pampa résonne sous les sabots d'un malon de lumières

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Parana

Dans Ie port fluvial de Parana la fleur du jacaranda est bleue d'un bleu entre bleu natier et bleu roy d'un bleu ni bleu de Prusse ni d'oiseau bleu En la haute nuit bleue du Parana - ni bleu de France ni bleu Vendée elle est bleue comme le bleu de chauffe du Soutier nègre des cargos de naguère arrachant aux latitudes en dérive des floraisons de jacaranda

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Le dodo vavangueur

Alvar Nunez Cabeza de Vaca : célèbre «adelantado» et explorateur espagnol qui, aidé par les indiens guaranies, découvrit les chutes de l'Iguazu. Averrhoes : philosophe arabe (1126-1198), fut Cadi de Séville puis de Cordoue. Commentateur d'Aristote, il énonça la théorie de la double vérité (vérités rationnnelles et vérités révélées). Aras: énormes perroquets vert blanc rouge aux longues queues, vivant dans les forêts du Haut Parana. Camalotes : prononcer «camalotez ». Plantes aquatiques vivantes, débris, qui descendent le Parana et le Rio de la Plata au moment des crues. Ce sont de véritables îles vertes et flottantes qui entraînent des perroquets, des singes, des pumas, des vipères et des anacondas (serpents énormes).

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