AUSTRALIE

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Trop à l'étroit - et trop dans le confort peut-être - dans son pays natal, la Suisse, le héros de cette épopée rêve d'un ailleurs, d'un Eldorado, d'espaces neufs à conquérir, de pépites d'or roulant sous ses pas. Et voilà qu'un beau jour, le rêve prend forme. Dans une langue savoureuse et déconcertante le récit haut en couleur d'une découverte douloureuse mais salutaire : l'Australie n'est pas un rêve mais une réalité.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296401495
Nombre de pages : 366
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AUSTRALIE
L'ENVERS DU DECOR
~

1999 ISBN: 2-7384-8559-6

@ L'Hannattan,

Richard POINTET

AUSTRALIE
L'ENVERS DU DÉCOR
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris-~CE

L'Hannattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qe) - Canada H2Y lK9

Je tiens à remercier ici Messieurs Joseph Henry et Daniel Lorenzin, deux de mes amis qui m'ont aidé financièrement. Grâce à leur générosité, j'ai pu me procurer tout l'équipement indispensable pour préparer ce livre. Que soient remerciés également tous ceux qui m'ont assisté sur le plan technique et qui m'ont enseigné la manière de me servir correctement d'un ordinateur.

Pour des raisons morales autant que juridiques, certains noms
propres ont été changés.

SOMMAIRE

I.Melbourne 2. Whyalla 3. Adélaïde 4. Sydney 5. Brisbane 6. Retour à Whyalla 7. Kalgoorlie 8. Perth 9. Port Hedland 10. Bangkok Il. Croisière 12. Mount Isa 13. Northern Territory 14. Weipa 15. Darwin 16. Gove. 17. Retour à Sydney

7 71 l01 .115 137 .143 ..155 .161 .163 ...199 211 .231 ..235 241 .247 .253 ..341

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Chapitre I MELBOURNE

« We shall be landing at Melbourne Tullamarine airport in approximately thirty llÙnutes », annonça la voix familière du capitaine. Aussitôt les gens commencèrent à se détendre et à s'agiter sur leurs sièges. Enfin! me dis-je, encore une demi-heure à écraser dans ce zinc et une page sera définitivement tournée. .Pourtant je ne me sentais pas vraiment à l'aise, mes sentiments étaient mitigés; j'éprouvais à la fois un soulagement et une sorte d'angoisse: soulagement de pouvoir bientôt sortir de cette cabine et angoisse devant l'inconnu. Maintenant que j'arrivais au but, des réticences et des doutes me rendaient perplexe. Quel genre de vie m'attendait ici... parviendrai-je à m'adapter? Trouverai-je un bon job? N'aurai-je pas envie après deux ou trois mois, de retourner en Suisse en vitesse? Un peu tard pour me poser de telles questions. Au bout d'un moment en effet, l'avion pencha légèrement en avant, on amorçait la descente; l'océan de lumières en bas se rapprochait puis le signe « Fasten your belt» s'alluma. Cette fois c' était du sérieux, j'allais bientôt mettre le pied sur le sol du continent austral à l'autre bout du monde, celui qui est toujours situé en bas sur les cartes et les mappemondes. Quant à la partie «d'en haut »... bien loin derrière moi maintenant, déjà du passé. 7

Atterrissage sans problème, un « kiss landing» comme disent les Anglais... le Boeing s'immobilisa. Alors que, debout, nous commencions déjà à rassembler nos effets, on nous signifia aussitôt qu'il ne fallait pas bouger et rester assis. Alors quoi encore? quand serons-nous enfin libérés de cette boîte à sardines! La porte s'ouvrit, deux personnages en uniforme entrèrent et se mirent à vaporiser la cabine de long en large... un vrai sulfatage. « They are Health Authority Officers », nous expliqua+on. Tiens, tiens! drôles de manières d'accueillir le monde! Prenait -on les immigrants pour des gens couverts de puces? Non... on nous informa que ce « cérémonial» était obligatoire et s'appliquait à tous les avions arrivant en Australie. Ensuite seulement nous eûmes la permission de sortir; pas trop tôt, mes membres étaient tout engourdis. Dehors l'aube se levait; le temps était magnifique et l'horizon avait des reflets roux et grenat que l'on ne voit pas habituellement dans l'hémisphère Nord. La température était douce, ici c'était le printemps. Passer de l'automne au printemps en trois jours... il faut le faire! Je suis parti de Suisse un dimanche matin de novembre, en catimini, presque en rasant les murs. A part à mes parents bien sûr, je n'avais révélé à personne la date exacte de mon départ. Il valait mieux en effet être prudent et filer sans fanfare pour éviter les mauvaises surprises. Les autorités militaires par exemple pouvaient m'intercepter au dernier moment et bloquer mon départ à cause d'une ridicule taxe non payée qu'un fonctionnaire pointilleux aurait découverte dans mon dossier. Ou simplement pour une question de paperasse: un livret de service pas en règle, une signature ou un coup de tampon manquant, que sais-je? J'avais subi ce genre de tracasseries administratives si souvent auparavant que j'étais devenu sur ce point, un peu paranoïaque. Une fois dans le train en route pour Zurich, je me suis senti tout de suite plus à l'aise. Mais à la sortie de la ville, la voie ferrée passant juste derrière la maison de mes parents, j'ai eu un douloureux serrement de cœur en voyant une dernière fois l'endroit où je suis né et où j'ai passé mon enfance. Mais le train a continué: on a passé Neuchâtel, Bienne, Olten, etc. Plus l'express s'est éloigné, plus mon malaise s'est 8

dissipé; ainsi va la vie! A Zurich, quand le DC de la Swissair a décollé pour nous emmener à Londres comme première étape, j'ai éprouvé un sentiment de libération: comme un oiseau qui réussit enfin à se dégager de la couche de glu qui le retenait prisonnier. A Londres, le temps d'avoir visité un peu les endroits intéressants comme n'importe quel touriste consciencieux, et nous avons embarqué le lendemain dans un Boeing de la Qantas. L'appareil à l'emblème du kangourou a fait d'abord un grand saut jusqu'à Téhéran, puis un autre jusqu'à Karachi; ensuite Singapour et enfin l'Australie après un voyage de plus de vingt-cinq heures. Après les inévitables contrôles de douane qui durèrent à peu près une heure, nous fûmes canalisés vers des bus qui attendaient pour nous transporter jusqu'au Migrant Hostel. Le trajet entre l'aéroport et I'hôtel en question fut mon premier contact avec le paysage australien. l'observai les rues et les maisons de la banlieue de Melbourne: presque tous les cottages étaient en bois et couverts d'un toit de tôle ondulée. Tous étaient entourés d'un jardin, et bien espacés. On pouvait remarquer d'emblée qu'ici il y a de la place à revendre. Un détail me plut: dans plusieurs de ces jardins, une chèvre ou un mouton était attaché à un piquet; chose qu'on ne voit plus tellement dans les périphéries des villes européennes. Au fond du car, trois garçons aux cheveux noirs ne regardaient pas le paysage mais chantonnaient des flamencos en s'accompagnant d'une guitare: ils avaient apporté l'Espagne avec eux. Notre bus ralentissait maintenant et s'engagea dans une impasse entre deux bâtiments à l'aspect plutôt rébarbatif: « Commonwealth Ammunition Factory» vis-je sur une plaquette. Oh! mais voilà donc un endroit charmant! ils ne vont tout de même pas nous faire descendre ici? Je commençais à avoir franchement peur. Justement

le véhicule s'arrêta. Je dus me rendre à l'évidence, c'était bien là que mon séjour en Australie allait débuter; j'en eus la confinnation en voyant une petite bâtisse à gauche sur laquelle,on pouvait lire: « CommonwealthMigrantHostel». Eh bien,je le saurai queje suis dans le Commonwealth...et jusqu'au cou encore! Le chauffeur baragouina quelque chose et les passagers commencèrentà sortir. Avant de les suivre je regardai à travers la vitre... un hôtel ça? 9

Cet endroit ressemblait plutôt à un camp militaire, avec ces baraques en fonne de tonneaux. Cela ne correspondait pas du tout... oh! mais pas du tout à ce que j'avais vu sur les brochures du service d'inunigration : montrant des palmiers, de la verdure, des kangourous par-ci, des koalas par-là, on était loin du compte! Le chauffeur me tira de mon amère contemplation et me signifia que j'avais intérêt à « get out» comme tout le monde car un autre bus suivait derrière. Je constatai avec plaisir que le Romand dont j'avais fait la connaissance à Zurich avant d'embarquer dans l'avion, était à bord du second véhicule et n'avait donc pas été dirigé vers un centre d'accueil différent. Je rejoignis les autres passagers qui étaient déjà agglutinés autour d'un personnage tenant une liste. C'était un gros homme dans la quarantaine, en pantalons courts et affublé de longues chaussettes lui couvrant les mollets. Curieuse silhouette ce type! J'avais bien sûr remarqué déjà cet accoutrement drolatique à l'aéroport, où tout le personnel portait des unifonnes à pantalons courts. Mais ce gaillard-là était encore plus pittoresque: avec son grand chapeau, ses bras couverts de tatouages, et les replis de son ventre débordant sur sa ceinture, ça devait être l'authentique Australien du cru, pas frelaté. Tous les bagages étaient déjà déchargés et alignés au bord de la route, mes valises? ... Je vis avec soulagement qu'elles étaient bien là... deux grosses valises jaunâtres en simili-cuir, que j'avais achetées à bon marché dans quelque « Prix Unique» avant de partir. Je pouvais les identifier plus facilement car j'avais eu soin de leur coller une bande rouge après l'incident de Londres (un passager avait confondu l'une d'elles avec les siennes et l'avait emportée), ça m'avait fait bouillir le sang mais finalement tout s'était arrangé. Ce sympathique escogriffe d'Australien nous gratifia d'un large sourire et nous dit quelque chose qui devait être des paroles de bienvenue. Je m'efforçai d'y comprendre quelques bribes... en vain. Je croyais pourtant avoir des notions d'anglais mais ça n'était pas brillant du tout: le seul mot que j'arrivai à saisir au passage fut « breakfast », mieux que rien. Ça me réconforta un peu car j'avais une grande faim qui me tenaillait depuis quelque temps. Après nous avoir indiqué un endroit pour poser nos affaires, notre hôte nous 10

conduisit dans une salle qui me parut très accueillante: des tables bien réparties, des fleurs un peu partout, un aquarium au milieu et deux ou trois « toasters» dans un coin; «the dining-room» nous expliqua-t-il. On nous servit là un déjeuner à l'anglaise qui nous remit d'aplomb: du lard, des œufs, des toasts et des tomates grillées; avec deux ou trois bons cafés... excellent! Ensuite tout le monde fut invité à se rendre à la réception pour se faire attribuer une chambre. A l'appel de son nom, chacun allait prendre sa clef et était conduit vers son logement respectif Dans quel genre de piaule allais-je tomber? Certainement pas aussi bien que l'appartement que j'avais quitté en Suisse. Enfin mon nom, que je reconnus malgré la prononciation bizarre. Je pris ma clef et suivis un grand gaillard blond qui m'indiqua le chemin; « take it easy! » me dit-il, jovial, en empoignant une de mes valises. « Take it easy», voilà une expression que j'allais entendre souvent en Australie: littéralement cela signifie « prends-le facile », en fait ça correspond plus ou moins à « ne te casse pas la tête». Ce garçon avait sans doute remarqué mon air soucieux et cherchait à me mettre à l'aise, un bon type! Malheureusement je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il me disait et ne savais que répondre bêtement « yes» ou « I see» ou « of course », les deux ou trois formules que j'avais apprises dans un de ces livres « Parlez correctement l'anglais en trois mois ». Je saisis néanmoins qu'il était Finlandais, et en Australie depuis près d'une année. Je lui répondis que j'arrivais de Suisse. « Then you must know skiing? » demanda-t-il; sur ma réponse négative il me regarda avec de grands yeux: pour lui, être Suisse et ne pas savoir skier, ça le dépassait. TIouvrit enfin la porte d'un de ces «tonneaux» et j'entrai dans cette cabane qui allait être mon premier lieu d'habitation aux antipodes. Hélas! je m'aperçus vite que mes craintes étaient justifiées, j'aurai à partager cette chambre avec un autre: deux lits, deux armoires, deux chaises, tout allait par deux. Je cherchai à me faire une idée sur le personnage que le sort m'avait réservé... une lettre sur la table? ça venait d'Allemagne. «He is a good fellow, he is working today» (c'est un bon type, il travaille aujourd'hui), me dit le Finlandais en me tendant ma valise; «take it easy», répéta-t-il avec son éternel sourire

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et il s'éclipsa. Je fus brusquement seul avec moi-même dans cet endroit minable; mon moral, qui n'était déjà pas trop haut, descendit encore plus: d'un seul coup je me sentis absolument découragé, désemparé, décontenancé, en un mot... paumé. Je restai là un bon moment dans un état de semi-prostration, ruminant des idées noires. Mais je me ressaisis et décidai que le seul moyen d'échapper à cette attitude malsaine était de faire quelque chose. J'avais du pain sur la planche: défaire mes valises et ensuite me raser, j'avais une barbe qui datait du temps où j'étais encore dans l'ancien monde, c'est-à-dire trois jours. D'abord extraire mon Braun de mes bagages; opération difficile que de trouver quoi que ce soit au fond d'une malle, c'est connu. Ensuite, introduire la fiche dans la prise de courant... catastrophe! ça ne correspondait pas, le système ici est différent; je commençai à m'affoler. Etrange! me voilà complètement effondré à cause d'un ridicule problème de cordon électrique, je devais être vraiment fatigué... une trentaine d'heures d'avion plus le changement de latitude, ça traumatise. Finalement j'allai à la réception où je réussis à m'expliquer tant bien que mal. Le manager, d'un air amusé, me donna un « adaptor»; ça ne devait pas être la première fois qu'il avait affaire avec ce genre de situation. Après m'être rasé je m'arrangeai à disposer mes affaires aussi bien que possible dans ce logement exigu. Ensuite une bonne douche et deux ou trois pas autour de la baraque pour me relaxer. Je passai le reste de cette première journée à essayer de recharger mes batteries par un bon sommeil. Vers cinq heures du soir, « five
pm » disent les Anglais, un type moustachu et rouge de figure entra

et me regarda d'un air bourru, il n'avait pas l'air content du tout de me voir par ici; je le comprenais d'ailleurs, à sa place j'aurais eu exactement la même réaction. TI y avait peut-être un mois qu'il avait la chance d'être seul, et tout à coup un intrus débarquait dans sa piaule et lui prenait la moitié de son espace vital. « Good evening », lâcha-t-il d'une voix sourde et, de mauvaise grâce, il retira une partie de ses affaires qui occupaient encore mon armoire. Je sentis que cette promiscuité n'allait pas être facile à supporter. J'engageai la conversation pour essayer de détendre un peu l'atmosphère; je lui dis que j'étais arrivé le matin même après un 12

voyage en avion assez pénible. TIme répondit que, pour sa part, il avait fait le voyage en bateau depuis Hambourg et qu'il avait eu le « sea sickness» (mal de mer). J'appris aussi qu'il était là depuis six semaines et qu'il avait trouvé un job comme mécanicien dans un bled pas loin du camp. TI se débrouillait en anglais presque aussi mal que moi: ce qui bizarrement me soulagea un peu mais ne facilitait certes pas la conversation. En guise de conclusion je lui demandai à quelle heure s'ouvrait le réfectoire pour le dîner. « Halfpast five », répondit-il. Parmi la paperasse qui nous avait été donnée en entrant dans l'hôtel: règlements, aménagements disponibles, etc., se trouvait une recommandation nous invitant à aller le plus tôt possible se faire enregistrer au Commonwealth Employment Service. Là, nous assurait-on, les préposés s'efforceront tant bien que mal de caser les nouveaux venus dans un job. Je m'y rendis le lendemain matin après avoit passé une nuit inconfortable. Le bureau ouvrait à neuf heures... bon signe! il y avait déjà un progrès d'avec la Suisse où tout commence barbariquement à sept heures, même en hiver où il faut affronter la bise et la neige pour aller gagner durement son beefsteak. L'office en question se trouvait dans une jolie baraque en bois entourée de palmiers. Très sympathique comme aspect, mais ça ne donnait pas tellement envie de travailler. J'entrai dans le « lobby» avec mes papelards d'identité et mes certificats. Il y avait déjà pas mal de monde qui attendait et ça parlait un peu toutes les langues de la planète là-dedans... une vraie tour de Babel. On entendait surtout de l'italien, du yougoslave, du grec et aussi des accents arabes. Tiens! il y a aussi du français quelque part, trois types qui discutaient dans un coin... je me rapprochai un peu. Parmi eux il y avait un grand noiraud moustachu à la voix forte et à l'accent marseillais. - Non, non, mon collègue! disait-il en gesticulant: je ne suis pas pressé du tout d'aller me jeter dans la gueule du loup. - Mais tôt ou tard tu devras y passer! lui répondit-on. - Le plus tard sera le mieux! conclut le grand moustachu. Entendre ces Francophones me soulagea un peu et je me sentis déjà un peu moins seul au milieu de cette macédoine de différents 13

langages, je fis encore un mouvement stratégique dans leur direction. De temps en temps la porte de l'office s'ouvrait et une voix ordonnait de l'intérieur: « next please! » Quelqu'un s'introduisait dans le bureau et un autre en sortait, une feuille jaune à la main. J'avais remarqué d'ailleurs en entrant qu'il y avait deux groupes bien distincts dans ce hall : les impatients qui s'agglutinaient près de la porte et se précipitaient à l'intérieur à chaque « next please », et les autres, qui ne paraissaient pas du tout pressés d'être « next ». Ceux-là se tenaient instinctivement le plus loin possible de la lourde fatale. Le Marseillais et ses copains étaient du second groupe. Je me rapprochai encore et notai aussi que le mot « abattoir» revenait souvent dans leur conversation. Je me décidai enfin à les accoster et me présentai.

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Tiens! encore un Français, s'exclamèrent-ils, quand êtes-

vous arrivé? Je leur expliquai que j'étais Suisse et que j'avais débarqué la veille. Au cours de la discussion qui suivit, les Français me mirent brièvement au courant de la situation: il y avait du chômage en ce moment, et le bureau de l'emploi avait quelques difficultés à placer les gens dans un job correspondant à leur formation; certains immigrants traînaient toujours dans ce camp après plus d'un mois. - Vous aurez donc tout le temps de vous acclimater avant de trouver un boulot, dit quelqu'un. Mais il faut faire gaffe car ils essayent de placer les nouveaux venus ne parlant pas bien l'anglais, à Footscray. - Footscray? - Ouais! c'est le bled d'à côté... il y a de grands abattoirs làbas : suivant comme le vent souffie ça pue jusqu'ici... vous allez vous en apercevOir. Oh! mais ça commence bien, pensai-je... moi travailler dans des abattoirs... cette histoire-là me rendit un peu mal à l'aise. - C'est à se demander pourquoi ils font venir des immigrants, observai-je, s'ils n'ont rien d'autre à offrir que des places aux abattoirs. Le Marseillais me considéra un moment d'un air navré. - Mon pauvre ami! s'exclama-t-il... avec les Anglais ou

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les Australiens, faut pas chercher à comprendre!.,. fis ont une
logique à eux qu'on n'arrive pas toujours à déchiffter; c'est comme les voies du Seigneur qui sont mystérieuses et impénétrables. La porte du bureau s'ouvrit encore: « next please! » gueula la voix. On hésita un moment... après vous! ... je vous en prie! ... que de civilités! Finalement je me décidai à entrer. Derrière une table se tenaient trois personnages, tous en culottes courtes et portant de grandes chaussettes. Un blond jovial m'indiqua un siège. - Do you speak a little english? me demanda-t-il. - Not very well, bredouillai-je, I speak ftench. - Dans ce cas venez par ici! me lança en ftançais, un autre fonctionnaire qui se tenait en retrait à une table séparée. J'obtempérai et posai sur le bureau, mes quatre ou cinq certificats et recommandations: ce qui ne constituait pas à vrai dire un gros volume. Ce geste ne sembla pas plaire au type, outre mesure, il jeta sur cette paperasse un coup d'œil oblique dédaigneux. - Alors mon fils, commença-t-il, vous êtes arrivé hier? « Mon fils »?.. drôles de manières! pourquoi pas « mon enfant » pendant qu'il y était, comme au confessionnal. Mais le décor là-dedans était loin d'évoquer une église, les murs étaient couverts de cartes et de plans: carte du Victoria, plan de Melbourne, et bien sûr la grande carte du continent australien. Il y avait aussi un tableau indiquant les différentes saisons des récoltes: récoltes des tomates dans le Victoria, du coton quelque part dans le New South Wales, les vendanges dans le South Australia, le coupage des cannes à sucre dans le Queensland, etc. Hum... j'éprouvai un sentiinent mitigé là-dessus; je m'imaginais mal, coupant les cannes à sucre sous un soleil de plomb, courbé comme un coolie. fi n'y a pas de sots métiers je sais... «mais il y a ceux qu'on laisse aux autres » a ajouté Sacha Guitry. - Avez-vous votre passeport? demanda le fonctionnaire. Je le lui tendis.

- Ah! vous n'êtes pas Français vous êtes Suisse, nota-t-il d'un air ambigu. Il s'imaginait peut-être que je serais plus facile à caser aux abattoirs... pas tellementsûr! 15

- Que faisiez-vous en Suisse? - Oh! j'ai travaillé un peu partout, dis-je: dans une fabrique, dans la construction et dans les coulisses d'un théâtre; j'ai suivi aussi un cours de programmation... vous pouvez regarder mes certificats . - Ecoutez mon fils, répondit-il en poussant négligemment ces pauvres papelards d'un revers de main, dans le bâtiment actuellement c'est compliqué: les syndicats font des difficultés pour les gens n'ayant pas le ticket de l'union. - L'union? - Oui les trade-unions: c'est le nom ici des syndicats. Les fabriques, continua-t-il, ne vous engageront pas en ce moment car ça va fermer bientôt pour les fêtes de fin d'année vous comprenez? peut-être qu'en janvier... Quant au théâtre, vous pouvez essayer bien sûr, mais vous avez peu de chances... vous ne parlez pas l'anglais suffisamment. - Mais! ... hasardai-je. - Je suis désolé mon fils mais la situation n'est pas brillante

en ce moment, c'est comme ça.

TI

m'avança une feuille jaune:

signez cette feuille et vous repasserez ici jeudi prochain... j'essayerai de faire quelque chose pour vous. Je pris donc ce papier et ma liasse ridicule de diplômes et d'attestations (paquet ô combien inutile en l' occurrence) et sortis du bureau en respirant profondément. Pas tellement encourageant comme début... enfin .ça me permettra de voir venir. TI va faire quelque chose pour moi, a-t-il dit. Hum... ce quelque chose pourrait bien être un job à ces abattoirs de Footscray qui sait? Peut-être était-il écrit que ma première fonction en Australie serait de tuer des vaches ou dépecer des moutons? Je chassai cela de mon esprit et me dirigeai du côté de ma piaule. Les Français discutaient devant rentrée du tonneau 12. L'un d'eux faisait de la gymnastique au sol: sans doute devait-il traîner dans cet « hostel» depuis quelques semaines et il lui fallait dérouiller ses muscles de temps en temps pour se maintenir en forme.

- Alors le Suisse! m'interpellèrent-ils, avez-vous dégoté un bonjob? 16

- Non! fis-je en brandissant ma feuille jaune, je dois repasser la semaine prochaine. - Méfiez-vous de celui qui dit toujours « mon fils », il a l'air bonasse comme ça mais il est mariolle; tôt ou tard il va essayer de vous planquer dans une petite boîte du quartier comme manœuvre ou « laborer» comme ils disent. J'en pris bonne note. Après le lunch je passai le reste du temps à écrire des lettres et des cartes à mes parents et à mes amis de Suisse, et à me familiariser avec l'environnement. Ce Migrant Hostel était un complexe d'environ cinq cents mètres de côté: aux deux extrémités se trouvaient des bâtiments neufs comprenant de petits appartements pour les gens mariés et au centre, les logements pour les célibataires. Il y en avait une bonne vingtaine de ces « tonneaux» avec les locaux de toilettes à proximité. Au beau milieu du camp se situait le réfectoire climatisé et au bord de la route, la réception avec les bureaux de l'administration. Il y avait aussi des locaux pour les cours d'anglais, un poste de premiers secours et un petit terrain de sport. Bref, à seconde vue l'endroit n'était pas tellement désagréable. Pendant les premiers jours je fis la connaissance de pas mal de Francophones: à part les Français il y avait des Belges, des Suisses, des Canadiens du Québec, etc. Taus des gens qui avaient quitté leur pays d'origine pour différentes raisons et qui espéraient se faire une nouvelle vie ici. Certains étaient venus avec toute leur famille et d'autres, tout seuls. Ils avaient tous un point commun entre eux: l'espoir que ça marchera mieux en Australie. Mais il y avait déjà des déçus... un Français du sud par exemple ne cessait de répéter: - Je réalise de plus en plus que j'ai commis la plus grande erreur de ma vie en venant ici... dès mon premier contact avec l'Australie quand j'ai débarqué à Fremantle, j'ai senti tout de suite que cette atmosphère n'était pas pour moi... non non! je ne m'y adapterai jamais à cette vie ici, il y manque quelque chose. Difficile à expliquer quoi exactement, mais il y manque quelque chose.

- Tu ne peux pas vraiment te faire une idée après seulement deux semaines,lui disait-on.
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- Non, non! répondait-il, mon instinct ne me trompe pas... je ne vais pas insister et j'ai déjà écrit à mes parents de m'envoyer de l'argent pour rentrer. Un beau matin on a trouvé sa piaule vide, mon gaillard s'était taillé en douce. En fait, les Français constituaient plutôt une minorité dans le camp. La plupart des immigrants étaient des Yougoslaves, des Grecs, des Italiens, des Allemands et pas mal de Scandinaves. TIy avait entre autres une famille de Suédois dont la fille blonde de seize ans était magnifique, la vraie beauté nordique; tous les jeunes gars du camp lui tournaient autour. Malheureusement elle n'est pas restée longtemps dans le centre car son père, qui était architecte et qui parlait un anglais irréprochable, a trouvé une position et un logement pour lui et les siens après une semaine. Pour d'autres, les choses ne marchaient pas aussi bien: plusieurs familles végétaient dans cet hôtel depuis plus de deux mois, et, malgré l'aide financière du service d'immigration, leurs économies fondaient COltU11e neige au soleil. Certains immigrants, pères de trois ou quatre enfants, devenaient de plus en plus nerveux. Pour nous autres célibataires la situation était différente: on s'était adaptés assez rapidement à la philosophie australienne et l'expression familière « don't worry » (ne t'en fais pas) était devenue notre devise favorite. Un jour, deux ou trois copains qui voulaient descendre à la City, m'invitèrent à les joindre. On se dirigea donc tous ensemble vers l'arrêt du tram qui se situait à cinq cents mètres de là. Le quartier que l'on traversait était occupé principalement par des fabriques de munition; toute cette banlieue était appareltU11ent contrôlée par le département de la défense et notre Migrant Hostel avait dû être avant, un camp militaire. Ces ammunition factories étaient toutes bien espacées et entourées de verdure. On n'avait pas vraiment l'impression d'être dans un quartier industriel; et qui aurait cru que derrière ces feuillages pleins d'oiseaux, il pouvait se fabriquer des bombes, des obus et des balles? Le temps était magnifique et l'on pouvait apercevoir en bas, les gratte-ciel de la cité. Tout le monde était de bonne humeur, on eût dit l'amicale des joyeux chômeurs en vadrouille. Voilà une amicale 18

qu'il serait difficile de trouver en Suisse, notai-je en passant, car làbas les chômeurs ne pavoisent pas. Arrivés à la station, on attendit dix minutes... vingt... trente... toujours pas de tram. Quelqu'un alla s'informer auprès d'un gentleman qui attendait comme nous. « fi y a eu une "strike" expliqua-t-il et le trafic normal devrait recommencer à dix heures. » « Strike »? Je consultai mon petit dictionnaire de poche, voyons sous « S »... « strict », « stricture », « strike »... je lus en face : « frapper », «heurter », « grève », « faire la grève ». Je venais de faire connaissance avec le mot le plus souvent cité dans les journaux et aux nouvelles, le mot peut-être le plus important de tout le vocabulaire australien. On patienta donc philosophiquement jusqu'à dix heures. On avait de quoi s'occuper: une nuée de mouches s'acharnaient sur nous, cherchant à nous pénétrer dans les oreilles, dans les yeux, dans le nez, et même dans la bouche à la première occasion. On m'avait averti que les mouches australiennes étaient voraces, mais à ce point! ... fi était bientôt onze heures et... toujours rien. « Eh! le Suisse, vint me dire le Marseillais en me tapant sur l'épaule, faut pas te frapper... tu sais, par ici ils ne sont pas à deux ou trois minutes près! » ça, je l'avais déjà remarqué. N'avais-je pas capté l'autre jour à la radio, ce passage que je n'avais pas compris tout de suite: « Good morning... news time it is almost seven o'clock ». Pour un Suisse qui avait l'habitude d'entendre tous les jours: « Ici l'observatoire chronométrique de ,Neuchâtel... au troisième top il
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sera exactementmidi et quarante-cinqminutes », ce « presque sept .
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heures» était un changement de climat un peu brusque. Mais je n'étais décidément plus au pays des horlogers. Au bout d'un moment on vit arriver un bon vieux tram vert et jaune qui faisait son petit bonhomme de chemin, peinard, sans s'affoler: la vraie allure australienne en somme. La we de ce vieux bahut se dandinant cahin-caha sur ses rails, remit tout le monde de bonne humeur. Personnellement j'aime bien les trams, ça a quelque chose de réconfortant, ça glisse sur les voies sans trop faire de bruit et ça ne pollue pas l'atmosphère. Je pense qu'on a tort de supprimer

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les tramways pour les remplacer par des bus qui crachent leurs gaz et qui, aux montées, font des bruits de chars d'assaut. Il y avait déjà pas mal de monde à l'intérieur du véhicule: entre autres deux femmes en bigoudis et un enfant en pyjama! curieux folklore. Dans le compartiment arrière, quatre ou cinq employés de la compagnie, avec leurs drôles d'uniformes à culottes courtes, discutaient en suçotant des ice-creams; ils plaisantaient entre eux et semblaient s'amuser comme des collégiens de la bonne farce qu'ils avaient faite avec leur petite grève. Le poinçonneur de bord s'avança... même allure de boy-scout que les autres sauf que lui avait une casquette et des galons. Quand il nous entendit parler français il fronça un peu les sourcils: quelque chose me disait que ce gaillard-là devait en avoir marre de tous ces immigrants. Comme dans tous les tramways du monde, les parois étaient couvertes de publicités: réclames de bière, de cigarettes, de chocolat, etc. Il y avait aussi une affiche de la « Royal Society» de quelque chose. A part ça je notai une particularité qui m'intrigua quelque peu: à chaque arrêt la porte se refermait automatiquement; par contre ça ne marchait pas pour l'ouvrir car les voyageurs voulant descendre au prochain stop, devaient la forcer manuellement. J'avais noté d'ailleurs de nombreuses bizarreries depuis le peu de temps que j'étais là. Ma première confrontation avec la logique étrange des Anglo-Saxons s'était produite dès le premier jour quand j'avais voulu écrire à mes parents; impossible de trouver au magasin, une enveloppe correspondant au format du papier à lettres, j'avais dû procéder à des pliages ultra-spéciaux. Une autre chose aussi m'avait fait me poser des questions: dans le petit kiosque du camp, les journaux étaient souvent placés à l'envers sur l'étal. Peut-être que les Australiens aiment s'amuser à lire les caractères tournés en bas... pour les autres, bon pour le torticolis. Le tram passait maintenant à proximité d'un impressionnant complexe sportif entouré de tribunes. « Ça c'est le champ de courses de Flemington, m'indiqua quelqu'un... c'est là que se déroule chaque année la fameuse "Melbourne Cup" ». Le véhicule continua à la même allure tranquille et après deux ou trois contours, on vit à notre gauche, un parc magnifique aux arbres majestueux. « Le 20

"Royal Park" », m'infonna encore le Français. Une grande animation y régnait dans ce parc: des joueurs de cricket, tout en blanc, s'entraînaient à lancer leur boule, de petits groupes courraient par-ci par-là, près d'un arbre un gars faisait des exercices au sol... un vrai terrain de sport ce « Royal Park». Ensuite on passa devant un imposant bâtiment un peu en retrait; je lus sur la façade « Royal Melbourne Hospital»... mais ma parole! tout est royal dans ce patelin! ce petit pavillon-là dans le coin, doit être soit un royal kiosque à journaux, soit un royal pissoir public. Enfin on arriva au cœur de la City; le tram s'engageait maintenant dans Elisabeth Street, une des rues principales. Plus on se rapprochait du centre plus une chose me surprenait... les banques; tous les vingt mètres une banque: « Commonwealth Bank », « Victoria Bank », banque de ceci, banque de cela. Même en Suisse, qui a pourtant la réputation d'être le pays où l'on planque l'argent, on ne voit pas autant de succursales dans la même rue. Une autre remarque... les immeubles devenaient de plus en plus hauts: du sommet de leur vingt-cinquième étage, les buildings de Melbourne semblaient considérer avec un peu de mépris, les petites maisons en style colonial qui traînaient encore par là... des condamnées en sursis pourrait-on dire, et qui tôt ou tard seront dévorées par les fauves cruels que sont les bulldozers.

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On descend au prochain stop, nous avertit un copain qui

connaissait un peu la ville, il y a un petit pub pas cher dans le coin. On débarqua joyeusement, on commençait à avoir sérieusement soif. Nous suivîmes donc le Français qui pointa du doigt un endroit tout carrelé qui faisait penSer à un établissement de bains.
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Tu es sûr que c'est bien un pub? s'étonna-t-on en voyant

cette devanture de buanderie. - Ah! certain... c'est le style ici en Australie, ces façades de bistros... ça m'a aussi étonné la première fois. C'était pien là le bistro en effet, l'enseigne « Public Bar » et le brouhaha venant de l'intérieur le confirmaient. A peine avions-nous passé la porte que le bruit s'amplifia et une odeur de bière et de fumée nous enveloppa. L'intérieur était tout carrelé comme la devanture. Je pensai que les locaux des abattoirs de Footscray ne

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devaient pas être tellement différents. Au centre du troquet se trouvait un grand ovale au milieu duquel deux serveuses remplissaient d'énonnes verres de « draught» (bière pression) qu'elles apportaient aux clients. Tout là-dedans suintait la bière; les nappes couvrant le bar en étaient toutes imprégnées et la plupart des tables et des chaises en étaient plus ou moins aspergées. Au mur il y avait le portrait de Sa Majesté Elisabeth qui, avec son sourire de joconde, semblait bien loin et bien au-dessus de tout cela. Je m'assurai que mon siège soit propre avant de m'asseoir. TIme vint à l'esprit que celui qui aurait l'originalité de commander autre chose que de la « draught », passerait ici pour une sorte de snob. En effet, quand la fille vint vers moi elle me demanda : - A « schooner» or a « middy» ? Devant mon air ahuri elle précisa: Do you want a big glass or a small glass? - A big glass! répondis-je sans avoir eu le temps de spécifier ce que je voulais dans ce verre. On but là-dedans deux ou trois bibines sans grande conviction; ça faisait une sacrée différence d'avec les bons vieux bistros d'Europe. On s'aperçut également que lorsqu'on parlait un peu trop haut, les gens nous regardaient de travers; faut les comprendre, on parlait un « foreign language» et ça.les indisposait. On baissa donc un peu le ton. De toute façon on n'avait pas tellement envie de s'attarder longtemps dans cet établissement... on se sentait un tantinet dépaysés. Une fois dans la rue, on reprocha à notre guide: - Tu aurais pu nous conduire dans un endroit un peu plus civilisé! Tu ne vas pas nous dire que tous les pubs australiens sont comme ça?

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Bien sûr que non! répondit-il, il y a beaucoup de saloons

très chics à Melbourne, mais c'est plus cher et vous ne pourriez pas y entrer, habillés de cette façon.

- Et pourquoipas? ... explique-toi! - TIsn'acceptent pas les gens en sandales et en shorts: si vous êtes en culottes courtes, vous devez avoir aussi des souliers et porter des chaussettesqui vous couvrentles mollets...c'est la règle. Un matin, comme chaque semaine, nous étions au bureau de 22

l'emploi dans l'antichambre des condamnés au travail, en train de mettre au point un plan de défense efficace pour contrecarrer les manœuvres perfides de l'engeance bureaucratique, qui cherchait toujours à nous refiler des boulots dont le moins qu'on puisse dire est qu' ils étaient peu attrayants. « TIs veulent m'envoyer comme aide-charpentier, disait l'un, c'est un comble! j'étais dessinateur en France... et d'abord j'ai le vertige... je vais refuser carrément. » « Et moi, disait un autre, je leur montre un C.A.P.de soudeur et ils me trouvent un boulot devinez où? ... Quand je vais me présenter à l'adresse indiquée sur la feuille, je vois un individu plein de taches de sang sur sa blouse, qui vient me répondre; il se met à rigoler comme un bossu en lisant la transcription de mon diplôme. Devant mon air ahuri il m'expliqua qu'il ne cherchait pas des welders (soudeurs) mais des laborers (manœuvres). C'était une usine à préparer et à mettre en boîtes, de la viande pour chiens. » « C'est comme pour moi! ajouta un troisième, en France... » Mais pendant qu'on écoutait toutes ces récriminations, arriva un monsieur tiré à quatre épingles qui tenait un cartable à la main. TIportait même une cravate... par cette chaleur il fallait le faire! Au bout d'un moment il se rapprocha de nous et, pour amorcer la conversation, demanda à quelle heure ouvrait le bureau. « A neuf heures lui répondit-on... parfois un peu plus tard. » TI prit un air légèrement impatient: l'attitude de l'homme énergique qui n'a pas de temps à perdre. Comme pas mal de nouveaux venus, il était sans doute persuadé qu'il allait trouver illico le travail correspondant à ses qualifications. Les présentations faites, la question inévitable vint sur le tapis: - Quel était votre boulot en France? - J'étais maître d'hôtel, dit-il en prenant son souftle, j'ai travaillé dans les meilleurs établissements de Paris. Et, sans qu'on le lui demande, il sortit deux ou trois documents de son cartable, papiers assez convaincants il faut le dire: « Nous certifions que M. Freddy Untel a travaillé pendant trois ans dans notre restaurant et nous a donné entière satisfaction... », « Nous attestons que M. Freddy... », « Nous recommandons Freddy... », etc. 23

« Conune vous pouvez le constater, j'ai des années d' expérience dans des restaurants de première classe! par exemple regardez cette photo: (on pouvait voir ce Freddy en habit noir et gants blancs, en train d'aider un monsieur à enfiler son pardessus) vous voyez ce personnage... c'est le fameux acteur X, il était de passage à Paris. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de personnalités importantes que j'ai eu l'occasion de rencontrer! continua Freddy: écrivains, chanteurs, comédiens, politiciens, etc. Avec de telles références, il va de soi que je ne saurais accepter une place dans n'importe quel boui-boui de Melbourne... je ne suis .d'accord d'aller que dans les hôtels de tout premier ordre! » On le considéra un moment d'un œil amusé, son optimisme faisait plaisir à voir. « Surtout que je me débrouille assez bien en anglais car l'établissement où je travaillais était tous les soirs, plein de Ricains. » Et, conune pour étayer ses affirmations, Freddy s'adressa inopinément à un employé du bureau qui collait un avis contre la paroi, et prononça quelques mots avec un fort accent américain qui nous impressionna vraiment. Mais le type ne semblait pas y comprendre grand-chose car après avoir regardé dans le vague d'un air ahuri, il se contenta de répondre d'un ton ambigu: « yes, yes ». Le Parisien revint vers nous, le sourire un peu figé. Mais il fut tiré d'embarras par une diversion qui arrivait à point: « Next please! »gueula la voix habituelle depuis l'office. Le maître d'hôtel, saisissant l'occasion, rassembla ses papiers et se dirigea résolument du côté de la voix. Pendant qu'on attendait notre tour d'entrer dans la fosse aux féroces « employment officers », la sirène des pompiers se mit à hululer une fois de plus. Je dis « une fois de plus» car j'avais remarqué déjà que depuis quelque temps la « fire alarm » du camp se déclenchait presque tous les jours et même dans certains cas, deux ou trois fois par jour. D'abord ça m'avait étonné bien sûr, mais à la fin j'en avais pris mon parti. Habitué déjà à pas mal de trucs bizarres, je m'étais dit : « C'est conune ça en Australie, il doit y avoir chaque jour une maison ou une baraque qui brûle quelque part... peut-être à cause du climat? » C'était faux bien sûr car la

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plupart du temps ce n'était que des alannes bidon, les « firemen» se précipitaient à toute vitesse avec leur pompe rouge, vers des endroits où il n'y avait pas plus de feu que dans un frigidaire. Je m'étais toutefois posé des questions là-dessus. Ou bien les pompiers devaient s'ennuyer à mourir dans leur caserne et déléguaient un farceur pour les appeler, ou bien il devait se trouver dans le coin, certains immigrants britanniques qui avaient été traumatisés par le' « blitz» et avaient gardé la nostalgi~.des sirènes... il y a des masos partout. La porte du bureau s'ouvrit de nouveau et l'on vit émerger notre ami parisien; en plus de son porte-documents il tenait une feuille verte à la main. Une feuille verte?.. TIs lui avaient donc

trouvé une place... mon gaillard avait le vent en po~pe.
- Alors... ça al' air d'avoir marché! lui fit-on. "'~'&~;r - Ça n'a pas été facile, mais quand ils ont vu que j'ai travaillé'> dans les meilleurs hôtels de Paris, ils ont été très impressionnés (quand Freddy prononçait le nom « Paris », on sentait que pour lui, ce nom devait avoir comme un pouvoir magiqqe et lui ouvrir toutes les portes, tel un sésame). Et je n'ai pas manqué de leur faire comprendre que je n'étais pas d'accord d'aller n'importe où. Finalement celui qui parle ftançais m'a trouvé une place dans un quartier chic qui s'appelle... Freddy regarda sa feuille ve~... qui s'appelle... « Footscray ». A ce moment-là, j'entendis le Marseillais qui toussait bruyamment derrière mon dos. - Le type m'a assuré, continua Freddy, qu'en attendant mieux pour moi, c'est une excellente maison dont le nom est... tenez, lisez ça sur mon papier... je dois aller me présenter à cette adresse demain matin à huit heures. Le Marseillais regarda le formulaire; je remarquai tout de suite qu'il semblait faire des efforts inouïs pour réprimer un éclat de rire. Puis, en se ressaisissant et en gonflant sa joue gauche avec la langue, il sortit: - ça, pour une excellente maison c'est une excellente maison! J'ai risqué moi-même d'y aller plusieurs fois et... enfin vous verrez ça demain matin. 25
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Freddy le Parisien reprit sa feuille d'un air pas très rassuré. Quand il fut parti le Marseillais m'attira à l'écart et, le nez dans son mouchoir, me glissa en sourdine: .- Vous savez ce que c'était marqué sur ce sacré bout de papIer vert. ? « Angli ss ».

- « Angliss»... et alors? - « Angliss », c'est le nom des abattoirs de Footscray! Demain matin ça va être le grand cirque... faut pas rater ça! A part le Parisien qu'on a d'emblée appelé « Freddy», on avait pris l'habitude, entre Francophones, de désigner les gens, non pas par leur nom mais par leur nationalité: il y avait le Belge, le Suisse, le Québécois, le Marocain, etc. Les Français eux-mêmes étaient subdivisés d'après leurs régions... le plus illustre était le Marseillais; il y avait aussi le Breton, le Cannois, le Niçois, l'Alsacien et j'en passe. Quelquefois l'Alsacien voulait raconter des histoires drôles mais son genre d'humour était très particulier: était-ce trop subtil? trop hermétique? ou simplement mal raconté? Toujours est-il que jamais personne ne riait. Un jour le Marseillais n'a pas pu se retenir de lui dire avec son accent épicé: Mais mon pauvre ami! si dans mon quartier tu racontes des histoires comme ça... tu te fais pendre par les pieds ! - Mon humour est trop fin pour toi, répondit l'Alsacien avec sa morgue habituelle. Depuis quelque temps on était arrivés à la conclusion qu'il ne fallait pas faire grande confiance aux gens du bureau de l'emploi. En effet, ils s'ingéniaient continuellement à nous planquer dans des places comme laborer ou autres jobs plus ou moins subalternes, sans tenir compte de nos qualifications ou expérience... leur prétexte : « vous ne parlez pas l'anglais assez correctement »... ce qui était malheureusement vrai dans la plupart des cas, mais on les suspectait d'abuser un peu de la situation. n faut reconnaître néanmoins que beaucoup d'immigrants ne profitaient pas au maximum des cours d'anglais gratuits qui étaient donnés dans le camp. Certains n'y allaient même pas et d'autres s'y rendaient surtout pour s'amuser. Je m'explique... les différentes classes étaient réparties de la manière suivante: les leçons du

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premier degré étaient données par Helen, une fille magnifique, noiraude aux yeux bleus; et les degrés supérieurs tenus par des Australiens typiques: gros, tatoués, culottes courtes et chaussettes jusqu'aux mollets. Résultat, la cabane où enseignait Helen était toujours pleine à craquer tandis que les baraques où étaient les jules, pourtant d'excellents professeurs, n'étaient fréquentées que par une minorité d'immigrants très studieux, le plus souvent des Allemands ou des Scandinaves qui n'étaient pas ici pour rigoler. Quant à la plupart des Français et des Latins en général, ils traînaient leurs socques depuis des semaines au premier degré, juste pour pouvoir contempler la belle Helen. n faut dire aussi qu'il y avait parfois des situations burlesques pendant ces leçons d'anglais. Une fois, Helen, voulant illustrer la signification de l'expression « let's go », citait des exemples : « It is a nice day today, let's go to the garden together » ou « it is shopping night tonight, let's go to the city », etc. Pour voir si on avait bien compris le problème, elle prit un élève au hasard; en l'occurrence Janeck, un gentil Tchèque toujours dans les nuages, et lui demanda : - Janeck, please give me an exemplewith « let's gO»! Mon Janeck, pris au dépourvu, ne'pipa mot. Helen chercha à le débloquer en commençant une phrase: - Janeck...« it is raining today, let's... », come on Janeck! « it is raining today let's... » - It is raining today, let's go to bed (allons au lit), finit par sortir Janeck sans sourciller. Helen ne perdit pas son sang-froid et, dans le rire général, répondit en souriant: - No sorry! Janeck, it is simply impossible... definitely impossible... I am married! On n'a jamais su si le Janeck avait vraiment compris le sens de ce qu'il avait dit là. Une autre fois, le Marseillais, selon son habitude, faisait le guignol et provoquait des rires étouffés par ses plaisanteries et son accent de la Canebière. Helen, qui commençait à en avoir assez, lui ordonna simplement d'aller au coin... comme à un petit garçon: 27

« You naughty boy! go to the comer till the end of the lesson». Le grand Marseillais, qui n'attendait que cela pour amuser la galerie, se leva sans rouspéter et s'en alla docilement se mettre « comer». fi ne lui manquait plus que le bonnet d'âne sur la tête. Inutile d'ajouter que la classe n'a pas fait beaucoup de progrès en anglais durant le reste de la séance. Helen de son côté s'amusait aussi comme elle pouvait: son truc favori, quand la leçon devenait un peu morne, était de nous faire prononcer la phrase « whose is this », (à qui appartient ceci). En général elle demandait cela à un Français, sachant la peine qu'ont les Francophones à prononcer correctement le fameux « th». « Alain, please read the first sentence in lesson number three. » Alain. .. « ouzzz izz dizz ». « No Alain... wrong! You must pronounce "this" like that, look at me. » Et elle montrait comment prononcer cela en faisant un effet de langue spécial. « Try again Alain. » Alain... « ouz iz diz ». Elle en essayait un autre: « Paul, would you read this, please. » Même tabac, tout y passait: « zouzou », « zozo », « zazou », etc. Ça finissait toujours par la rigolade générale. Un autre de ses thèmes... nous faire comprendre la progression en anglais, exemple: « tall », « taller », « the tallest » (grand, plus grand, le plus grand). Pour illustrer la différence elle appelait trois élèves sur le podium: un moyen, un grand et un tout grand. Pour le dernier elle prenait toujours le grand Marseillais. « You see, qu'elle disait en montrant Ie premier... he is tall, prenant le suivant... he is taller, et enfin avec le grand Marseillais... he is the tallest! » Le Marseillais, du haut de sa moustache, l'approuvait sans réserve et, avec un sourire qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles, il répliquait de son accent ensoleillé: « Elle a entièrement raison! je suis en effet le plus grand "en stature et en sagesse". » Là encore c'était l'hilarité générale; les gens qui ne suivaient pas les cours d'anglais ne savaient pas ce qu'ils manquaient.

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Or donc disais-je, nous étions devenus plutôt réfractaires à toute tentative de la part des « officers» de l'emploi de nous épingler et nous caser quelque part à Melbourne. Notre attitude n' était pas vraiment dictée par de la mauvaise volonté: on n'allait pas rester dans cet « hostel» indéfiniment, non! Notre vrai but en fait était d'éviter de retomber dans l'ornière déprimante « métroboulot-dodo » qui, pour la plupart d'entre nous, avait été notre lot en Europe. On était venu ici pour quelque chose de différent, de plus exotique. D'abord on voulait partir de Melbourne et visiter la grande Australie... on avait les yeux plutôt tournés vers le nord. Mais il fallait jouer serré car « eux » (les gens de l'emploi), peutêtre en vertu d'un programme établi, voulaient nous planquer ici dans le Victoria. Le Marseillais, lui-même, n'avait pas échappé au coup de filet et avait dû faire preuve de toute sa virtuosité pour s'en tirer in extremis. « Eux », ces bourreaux, lui avaient trouvé un job comme peintre sur les charpentes métalliques. Là, il n'avait même pas fait une demi-journée. Le patron l'avait envoyé se percher tout en haut sur une poutrelle, lui montrant du doigt ce qu'il devait peindre. Le Marseillais regarda un moment sans grande conviction; puis, comme il ne pouvait pas décemment refuser d'emblée, il escalada tant bien que mal, les échelles qui conduisaient à cet endroit peu cOnfortable. Arrivé sur place, figé par la peur, il s'agrippa d'une main au premier bout de poutre venu et ne le lâcha plus. De l'autre main il saisit le pot de peinture qu'on lui donna, l'accrocha quelque part et se mit à barbouiller un peu tout ce qui était à sa portée. Quand il fallut se déplacer un peu plus loin, mon gaillard, plus terrorisé que jamais, se mit à hurler: « Mais je ne peux pas! je ne peux pas! je vais me tuer! » Le patron, qui ne voulait pas se mettre des ennuis sur le dos avec cet acrobate, lui a signifié qu'il pouvait descendre et retourner à la maison. Deux ou trois jours après, il a été envoyé comme kitchenman (aide de cuisine) dans un restaurant de la City. Ds s'étaient dit : « un Français ça doit être au moins capable de travailler dans une cuisine ». Là-bas il a duré quand même trois ou quatre jours. Mais, étant donné que la quantité de travail qu'il accomplissait était inversement proportionnelle à la 29

quantité de ce qu'il engloutissait pendant les repas, le patron de 1'hôtel, analysant cette étrange équation, ne jugea pas utile de le garder plus longtemps. Le lendemain lorsqu'on le vit, on lui demanda : - Alors ce job à la cuisine... ça marche? - Ne m'en parlez pas! Je devais couper les carottes à une telle vitesse que je risquais chaque fois de me couper les doigts. Non non... ça ne pouvait plus durer. Et d'ailleurs ils me refusaient la nourriture... ils disaient que je mangeais comme quatre. Non non... j'ai préféré partir plutôt que de rester chez des sauvages. 11va de soi que l'attitude de ce gros malin de Frenchman ne plaisait pas tellement aux fonctionnaires du bureau de placement. L'un d'eux en particulier (celui qui parlait français justement), s'était juré de mettre ce « Froggy » échec et mat une fois pour toutes. Jugeant que ce gaillard avait joué suffisamment au chat et à la souris avec lui, il le convoqua un jour dans son bureau. - Mon fils! commença-t-il d'un air qui en disait long. Chaque fois que ce type disait « mon fils » sur ce ton, ça ne présageait rien de bon. Le Marseillais le savait, il était prêt.

- Mon fils! continua I'homme de l'emploi en savourant ses effets,vous êtes ici dans cet hôtel depuis bientôt trois mois si je ne m'abuse (non il ne s'abusait pas et il en eut la confirmation en consultant ses fiches). Trois mois disais-je, et malgré toutes les offres qu'on vous a proposées vous n'avez toujours pas trouvé de travail. - Maisje... je ne peux.., - Ça suffit maintenant! interrompit l'abominable homme du Commonwealth en brandissant une feuille verte comme on brandirait un poignard. Voici un formulaire sur lequel il y a une adresse! - Eh! doucement...il faudrait.., - Vous irez vous présenter demain à huit heures, à cette « factory »,., on vous montrera votre job et vous commencerez
immédiatement.

- Mais... Mais la main du fonctionnaire s'abattit lourdement sur le 30

bureau, signifiant un point final irrévocable à la conversation. « L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd », a dû penser le Marseillais. Il se leva péniblement de sa chaise, l'œil vide. Cette fois c'est la fin des haricots ! - Capri c'est fini! cette fois t'es pris comme un rat! lui fit-on lorsqu'on le vit arriver, l'air cassé. Demain matin... tes salopettes sous le bras et hop au boulot! Le Marseillais n'aima pas cela du tout. On put le remarquer tout de suite à son expression qui, abattue qu'elle était, devint tout à coup agressive. Pour lui, des mots tels que « boulot» ou « salopettes » sonnaient à ses oreilles comme des tennes plus ou moins indécents qu'il fallait prononcer le moins souvent possible. - Au boulot! rétorqua-t-il avec un air de défi... c'est ce qu'on verra. Rappelez-vous cela mes collègues (là c'est tout juste s'il n'empoigna pas quelqu'un par le collet) : celui qui réussira à m'envoyer au travail quand je n'en ai pas envie, n'est pas encore né! vous m'entendez... pas encore né! TIprit son souffle... je n'ai pas encore joué ma dernière carte. Le lendemain au déjeuner, le Marseillais n'était pas là. « TIa sûrement dû aller se présenter à sa "factory" », observa quelqu'un. C' était mal connaître un Marseillais qui veut faire de la résistance car à peine avions-nous commencé à commérer là-dessus que l'on vit cet impayable moustachu qui rappliquait. S'amusant sans doute de nos airs ahuris, il se dirigea vers notre table, nonchalant et décontracté. - Ça c'est le comble! fit l'un des Français. Quel stratagème as-tu encore trouvé pour t'en tirer cette fois? C'est peut-être ton réveil qui n'a pas sonné? - Non, non, rien de tout cela... c'est beaucoup plus émouvant, répondit le rescapé du turbin en prenant un air mystérieux.

- Alors explique! - Eh bien, ce matin quandje suis parti, j'étais vraimentdécidé à travailler croyez-moi! (rires étouffés dans la galerie). Mais en arrivant à la station des trams, voilà queje tombe sur un type queje connais bien: un pauvre Grec qui a quatre ou cinq gamins et qui 31

cherche désespérément du boulot depuis trois semaines. Vous me connaissez, j'ai le cœur sur la main! alors qu'est-ce que je pouvais faire? Je n'ai pas hésité une seconde; je lui ai donné ma feuille et lui ai dit : « tiens mon vieux j'ai du travail pour toi, voici l'adresse, tu n'as qu'à aller te présenter là-bas et ça marchera; tu en as plus besoin que moi. ». Le brave bougre... j'ai cru qu'il allait m'embrasser! Enfin quoi! s'exclama le Marseillais en se versant une tasse de café, il faut s'aider mutuellement entre immigrants. Tout le monde en était baba de ce numéro. Ah! ça c'était vraiment du grand art. Mon gaillard devait se prendre pour Saint Martin... à la différence près qu'il n'avait pas coupé, sa feuille en deux, comme le canonisé avec son manteau, mais avait bel et bien donné le fonnulaire en une seule pièce au « pauvre Grec ». C'était donc ça, sa dernière carte. Sacré Marseillais! Avec son coup de Jarnac à la Saint Martin, le Marseillais avait peut-être gagné une bataille mais il n'avait pas gagné la guerre. Il fallait qu'il trouve quelque chose d'autre pour s'en sortir car le terrain devenait brûlant pour lui. n le savait mais ne s'affolait pas. n nous avait laissé entendre que, de toute façon, lui-même et d'autres copains, mettaient la dernière touche à un projet grandiose qui allait les débarrasser une bonne fois de tous ces problèmes sordides de jobs et de placements. On avait bien remarqué que depuis quelque temps son attitude était différente... détachée. Manifestement il se mijotait quelque chose dans le clan des Français... mais quoi? On en eut le cœur net un certain matin au déjeuner (décidément c'était toujours au déjeuner que l'on se mettait au courant des derniers événements). On vit débarquer tout à coup un groupe d'individus dans un accoutrement des plus insolites, ils étaient tous en tenue militaire: chemise verdâtre et pantalons « de combat» avec des poches partout: devant, derrière, sur les mollets, sur les cuisses, etc. Ils avaient aussi un large ceinturon auquel était accroché un coutelas impressionnant et, sur la tête, un chapeau typique de « digger» (soldat de l'armée australienne). Que signifiait ce branle-bas? Etait-ce un commandode parachutistesdont la mission

était d'investir le dining-room? Parmi ces redoutables militaires, 32

on put identifier entre autres : le Breton, le Ca1aisien,plusieurs autres Français queje connaissaisassez mal, et enfin... ce fabuleux Marseillais qui, à vrai dire, paraissait plutôt mal à l'aise dans ce déguisementcompliqué.Un de ces « paras », la démarcheà la John Wayne dans « les bérets verts », s'approcha de notre table en roulant les épaules et déclara que cette fois ils en avaient marre, mais définitivement marre de ce camp et qu'ils partaient à l'aventure. Le Marseillais, qui faisait un effort louable pour avoir l'air d'un vrai baroudeur, s'avança aussi et, le regard dur, se lanca dans une tirade dignede Tartarin : « Finis la sécurité dégradante et le confort amollissant de cet hôtel! Maintenant nous allons affronter les vraies difficultés: la chaleur terrible du désert, la soif, la faim, les dangers du bush, l'aventure enfin! Ça vaut mieux que de végéter ici sans rien faire. Notre but, c'est d'arriver à Sydney par nos propres moyens en travaillantpar-ci par-là, dans les fermeset les « sheep-stations». Impressionnant son speech! pendant un moment on se sentit! tout honteux de rester lâchement dans le bien-être facile et la médiocritéde ce camp. - Ah, ils ont raison! s'exclama quelqu'un, enthousiasmé,
nous sommes des couillons de rester là sans rien tenter... c'est une

honte!on devrait... . - Pas si vite!coupal'Alsacien, oujourstrèsfroid,je parieque t
dans deux ou trois semaines, on les reverra ici. Une fois calmés, on vit les choses un peu plus objectivement. Après tout, notre émule du héros de Tarascon avec ses « dangers» oubliait que dans le bush du Victoria ou du New South Wales il n'y a pas de tigres féroces, pas de lions ni de boas constrictors, mais de braves kangourous, de paisibles émeus et de gentils koalas. Or donc, après avoir consommé leur dernier breakfast de la civilisation, les futurs aventuriers firent leurs adieux: ils embrassèrent les filles qui étaient par là, enfilèrent leurs sacs, mirent leurs grands chapeaux et départ. - Où ont-ils trouvé tout cet équipement? demandai-je. - Dans les « Army Surplus Shops », m'informa-t-on; tu peux trouver là des articles intéressants à des prix raisonnables.

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L'initiative de ces copains d'aller dans le bush, nous avait donné.à réfléchir. Après tout, eux avaient au moins essayé quelque chose; ça pouvait réussir ou pas mais ils avaient pris un risque. Tandis que nous autres, que faisions-nous? Rien, à part esquiver les coups fourrés des types du placement. Ça ne pouvait plus durer, il fallait qu'on se tire de là. D'autant plus que la situation dans le camp commençait à se détériorer: certains immigrants avaient traîné un peu trop longtemps dans l'inactivité et commençaient à devenir agressifs. li y eut plusieurs bagarres: la plus grave, déclenchée par une minorité de Yougoslaves. L'un d'eux avait épinglé un immense portrait de Tito dans sa piaule. Un jour, d'autres de ses compatriotes qui manifestement n'aimaient pas cette personnalité, firent irruption dans son tonneau et en arrachèrent le portrait... une bagarre s'ensuivit. Non contents de cela, ces quatre ou cinq fanatiques conduits par une espèce de brute à mine patibulaire, décidèrent d'aller contrôler s'il n'y avait pas d'autres effigies du maréchal dans le camp. Pour ce faire, ils enfonçaient simplement les portes à coups de pied et pénétraient dans les turnes.

Quand ils arrivèrent chez le Grenoblois,celui-ci les attendait avec un grand couteau à la main... ça allait chauffer! Mais heureusement tous ses amis francophones, alertés par le vacarme, se ruèrentà sa défense...finalementles Yougoslavesfirent retraite. On alla rapporter cet incidentau manager de I'hôtel et l'on ne revitplus la grosse brute ni sa horde de demi-fous. Quatre ou cinqjours après il y eut un autre petit événementqui contribua à nous changer un peu les idées. Une station TV de Melbourneenvoya une de ses équipes pour faire un reportage sur les conditions en général, des immigrants dans notre centre. lis questionnèrentplusieurs résidents, entre autres le Finlandais qui m'avait accueilli le premier jour. Ce dernier raconta complaisamment ses petites misères. li avait, assurait-il, une formation de technicien.Mais depuis son arrivée en Australie il avait dû accepter cette position de concierge dans ce camp, bien que son anglais ne fût pas mauvais du tout. li y avait aussi l'histoire du Tchèque père de famille qui, après plus de trois mois, n'avait pas encore trouvé un emploi. Bref, les reporters n'eurent pas à forcer 34

beaucoup les gens pour qu'ils exposent leurs griefs. Ce reportage fut diffusé un soir à la chaîne principale. On s'aperçut en le regardant que les journalistes et les cameramen. fidèles à leurs habitudes, avaient dramatisé la situation: à les entendre nous étions un peu comme de pauvres réfugiés croupissant sans espoir, dans une sorte de ghetto. Pendant plusieurs semaines on n'entendit plus parler de nos « bushmen»; même pas une carte postale, rien. « TIsarriveront à Sydney dans un mois ou deux, se disait-on. une fois là-bas ils nous enverront certainement des nouvelles! ». Franchement on commençait petit à petit à les oublier. Mais un beau soir, juste avant l'heure du thé, on vit se glisser dans le camp, deux silhouettes faméliques qui faisaient de leur mieux pour ne pas attirer l'attention. On y regarda d'un peu plus près. C'était cette grande asperge de Marseillais en compagnie de Martin le Calaisien. Les deux compères nous revenaient la tête basse, amaigris, mal rasés, et leur beau costume militaire frippé. A bout de ressources, ils étaient allés se présenter à un bureau de l'immigration pour se faire réintégrer dans le camp. TIs avaient réussi grâce au pouvoir de persuasion du Marseillais qui se débrouillait déjà pas mal en anglais, et aussi, il faut le dire, à la gentillesse quasi illimitée de ces bons Australiens qui, à les voir dans un état aussi lamentable, n'avaient pas eu le cœur de refuser. On leur avait donc attribué de nouvelles piau1es, réinscrits à la cantine et hop! c'était reparti « allégro con pemod » pour une deuxième époque de chômage. De toute façon ils avaient eu le mérite de tenter quelque chose, et il ne serait venu à l'idée de personne de faire de mauvaises plaisanteries à leur sujet.

Certains soirs, le Marseillais s'en donnait à cœur joie à nous raconter ses dernièresaventuresfabu1euses dans le bush. « Vous ne pouvez pas savoir comme c'était dur! disait-il en roulant les yeux. On était dans nos tentes, il y avait une odeur irréspirable, et tout le temps quelqu'un devait monter la garde car il y avait pas loin. un groupe de rastaquouèresqui nous cherchaientdes noises. » Quand le Marseillais prononçaitle mot « rastaquouère» sur ce ton, on avait l'impression que ce devait être des espèces de 35

monstres plus ou moins hideux. Martin et le Marseillais vivaient les deux dans la même piaule. Comme l'un venait de l'extrême nord de la France et l'autre, tout à l'autre bout, ils avaient bien sûr des mentalités un peu différentes. Ce qui faisait que parfois ils s'engueulaient comme des chiffonniers : on pouvait les entendre jusqu'au fond du camp. TIsn'étaient d'ailleurs pas les seuls à avoir tenté une sortie, il y avait aussi le Genevois. Le Genevois, disons le tout de suite, était ce que j'appellerais un « cas ». TIavait la désagréable habitude de contrarier et contester tout ce qui se disait; c'était plus fort que lui il était incapable de résister à la tentation. Chaque fois qu'il était présent dans une conversation, on prenait bien garde de ne rien exprimer qui eût pu lui donner l'occasion de ramener sa science. Mais c'était peine perdue car il s'accrochait au moindre petit détail. TIs'acharnait surtout sur le Marseillais: le pauvre n'arrivait pas à sortir trois mots sans être interrompu par cet ergoteur de Genevois, ce qui le rendait parfois franchement dingue. « Mais quelle plaie ce mec! hurlait-il, hors de lui... ce fada arriverait même à nous prouver que deux et deux ne font pas quatre, ma parole! » Même quand on disait des faits les plus évidents, les plus irréfutables, cet affreux Suisse trouvait moyen de les contester... c'était un vice. Si par exemple quelqu'un lui eût dit « Quel beau temps aujourd'hui, le ciel est bleu », faut pas croire qu'il s'en serait tiré comme ça facilement, oh que non! On peut être sûr que le Genevois aurait réagi instinctivement là-contre. Selon son habitude il serait resté trois ou quatre secondes sans broncher; puis, après avoir ôté lentement son éternelle pipe, il aurait dit quelque chose comme: « Hum... bleu... bleu... c'est vite dit "bleu". Je sais que tout le monde a 1'habitude de dire, quand il fait beau temps, que le ciel est bleu... c'est facile d'affirmer cela... mais rien n'est plus faux! L'atmosphère nous le savons est incolore et le bleu que l'on voit n'est qu'une illusion... Non, non, non! aurait-il conclu d'un ton définitif, avant de remettre sa pipe: je ne suis pas d'accord... le ciel n'est pas bleu du tout. »

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