AUTOUR DU COUPLE AMBIGU CRAPAUD-GRENOUILLE

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Grenouille et crapaud forment, selon l'opinion de la majorité des occidentaux, un couple ; la grenouille étant appréhendée comme la femelle du crapaud. Ces animaux font ainsi l'objet de multiples traditions, croyances et utilisations qui reflètent un état de connaissance d'origine populaire, particulièrement révélateur et instructif en ce qui concerne l'histoire des mentalités, l'évolution entre l'homme et l'animal. Provoquant tour à tour attirance et répulsion, ces animaux ambivalents restent chargés des mystères de leur évolution biologique.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
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EAN13 : 9782296419971
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Autour du couple ambigu Crapaud-Grenouille
Recherches

ethnozoologiques

<9 L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9566-4

Valérie BOLL

Autour du couple ambigu Crapaud-GrenoiIille Recherches ethnozoologiques
Préface Colette MÉCHIN

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Conseil Scientifique de l'Université Marc Bloch de Strasbourg

Préface

g

ue de chemin parcouru depuis l'époque où Valérie Boll me faisait lire un premier travail qui portait (déjà!) sur les grenouilles et les crapauds dans la va ée de Munster. Elle a, au cours de ces années, pris goût à la recherche foisonnante pour tenter de comprendre et enrichir la connaissance des relations complexes que les humains entretiennent avec les animaux. J'ajouterai qu'elle a aussi dépassé les perspectives de ses débuts en entreprenant une prospection

dépassant largement le cadre alsacien pour explorer un espace européen
gulièrement celui des cultures de langues germaniques sité qui révèle sa bonne connaissance de cet espace.

-

et sin-

- dans un esprit de curio-

Cet ouvrage porte sur la grenouille et le crapaud. On se croirait transporté dans une fable de La Fontaine tant cette association semble hasardeuse. Il ne s'agit pas moins, en effet d'entrée de jeu, de considérer la grenouille et le crapaud comme faisant partie d'une même entité symbolique et à ce titre « fonctionnelle », non pas parce que ce sont des batraciens l'un et l'autre mais parce que la mentalité populaire des sociétés traditionnelles en Europe en a décidé ainsi. rétude ne va pas de soi puisqu'aussi bien les « croyances» et autres « superstitions » les concernant ont été rangées au magasin des accessoires mais qu'elles ont été taxées auparavant, d'erreurs d'un autre âge. La gageure était donc la suivante: puisque les gens ordinaires, ceux de la société non-scientifique, continuent de penser la grenouille et le crapaud comme un couple, il convient d'accepter ce postulat et d'en explorer les conséquences. Ou, pour dire autrement: si, dans un passé récent, les gens ont imaginé que grenouille et crapaud révèlent deux aspects d'une même réalité (en étant l'un la femelle, l'autre le mâle d'une même espèce ou en représentant l'un le comestible, l'utile, le « beau », l'autre le non comestible, le vénéneux, le « laid ») il faut y aller voir de plus près pour comprendre les développements que cette catégorisation a produit dans l'iconographie bien sûr mais aussi dans les pratiques alimentaires, les usages sociaux, les représentations verbales...C'est cette perspective de compréhension que propose d'explorer

Autour

du couple ambigu Crapaud-Grenouille

Philippe Descola lorsqu'il énonce dans La nature domestique (Paris, Edition de la Maison des Sciencesde l'Homme) : « En dotant la nature de propriétés sociales,
les hommes font plus que lui conférer des attributs anthropomorphiques, ils socialisent dans l'imaginaire le rapport idéel qu'ils établissent avec elle» (1986 : 401). Mais cela ne suffit pas: il s'agit aussi de tenir compte des réalités zoologiques et de comprendre par exemple pourquoi toute la symbolique de Pâques va être imprégnée d'une « ambiance» batracienne. Se révèle alors une cohérence profonde entre des faits météorologiques - la sortie des batraciens de leurs retraites hivernales - des rituels sociaux et religieux qui vont des formules commitatoires du 22 février à la « cueillette» de la Semaine Sainte en passant par la crécelle-grenouille de la nuit des Ténèbres, et des règles diététiques qui privilégient, en cette période de l'année un traitement « en blanc» des aliments... On

est là dans ce que la recherche en milieu européen a de plus ardu, dans ce domaine où « dire le sens, comme l'écrit Daniel Fabre, ce n'est jamais « décoder » - comme si le sens était un secret enfoui - tel ou tel fait fragmentaire mais plutôt

mettre en place le champ où il signifie. » (in Chiva & Jegle, 1987: 394).
Pour moi qui ai suivi depuis le début cette recherche opiniâtre, ses errements parfois, ses découragements aussi, je peux dire aujourd'hui combien est difficile la démarche et combien sont méritoires les efforts. Car il faut fonctionner à contre courant en quelque sorte, retrouver des représentations masquées dans un discours ambiant dans lequel il ne convient plus de dire des croyances, celles qu'on apprenait des anciens, celles qui révélaient une cohérence du monde mais que la presse, les livres de vulgarisation autant que les documentaires télévisuels et les films animaliers, dénoncent jour après jour comme faux, en racontant les moeurs véritables des animaux. Dans la présentation qu'établit Valérie Boll, on voit progressivement que la conception binaire qui est proposée au début comme grille d'analyse peut être modifiée. Il y a un système duel évident au départ: d'un côté le bénéfique, la fertilité, la purification, la résurrection (côté grenouille pourrait-on dire) de l'autre (côté crapaud) le maléfique, le morbide, le venimeux, les vices et la mort; mais lorsqu'on parvient à la fin du travail on découvre un autre système plus riche, plus nuancé, et l'on en vient à soupçonner qu'il y a eu superposition au cours des siècles d'une simplification manichéenne (imposée par le discours chrétien ?) à une symbolique complexe profonde qu'on retrouve par bribes ici ou là. Le résultat de ce travail s'organise en quatre parties: la première sur la confrontation entre les « savoirs populaires» et la science zoologique, est de facture traditionnelle et trace un état des lieux en quelque sorte; la seconde qui situe le couple batracien dans l'environnement physique mais aussi mental des sociétés européennes et la troisième qui analyse l'articulation de la présence crapaud-grenouille dans le double cycle des saisons calendaires et des âges de la vie, sont, à mon sens, les plus intéressantes puisqu'elles permettent d'analyser avec beaucoup
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Préface

de finesse et de pertinence cette imbrication, intrication de l'animal non seulement dans les représentations mais dans l'imaginaire des anciennes sociétés rurales. La quatrième partie tente alors une exploration du sacré où le diable et les sorcières servent d'alibi à toute manifestation du couple crapaud-grenouille. Les représentations des « personnages» que sont grenouille et crapaud sont si riches qu'on en vient à regretter que certains thèmes n'aient pas été fouillés plus à fond: celui de la réutilisation du stéréotype dans la publicité ouvre des perspectives de réflexion somme toute bien venues sur la modernité et l'emploi de l'animal comme argument de vente, quant à celui plus énigmatique de l'image du bancal, du « bot )},qui accompagne de façon récurrente le crapaud dans une grande partie de l'Europe, Carlo Ginzburg propose une thèse stimulante qui a le mérite de dépasser la thématique simpliste de l'opposition dualiste du bien et du

mal : « Si nous éliminons comme tardiveset superficiellesles connotations négatives du crapaud, nous voyons apparaître une explication différente. De l'Italie du Nord à l'Allemagne à l'Ukraine et à la Pologne, le crapaud est désigné comme une « fée », une « sorcière)} ou un « magicien )}.On a supposé avec de bons arguments que le mot italien rospoqui désigne le crapaud dériverait du latin haruspex, le magicien et devin que les Latins avaient importé d'Etrurie. A ce qu'il semble, le crapaud constituait lui aussi dans de nombreuses cultures, comme l'amanita muscaria et les anomalies déambulatoires, un intermédiaire symbolique avec l'in-

visible. » (1992 : 283).
Le grand mérite du travail de Valérie Boll tient peut-être justement à ses limites: le souci de réaliser un inventaire aussi exhaustif que possible des croyances et usages concernant grenouille et crapaud, s'il oblitère quelque peu de ce fait la synthèse, rend précieux le catalogue ainsi exposé. C'est dire que dans ce domaine difficile des études dites d'ethnozoologie et dans cette démarche d'exploration aux frontières des sciences naturelles et des sciences dites humaines il reste, malgré les efforts des pionniers de cette démarche, comme ceux de Raymond Pujol ou encore de François Poplin, beaucoup à faire pour que ne soit pas dévoyé et récupéré par des « folkloristes » sans grand bagage ce corpus riche de significations à la réalisation duquel Valérie Boll entend participer par cette publication. Colette Méchin, Docteur d'Etat. Chargée de recherche au CNRS Chargée de cours à l'Université Marc Bloch de Strasbourg

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Cet ouvrage reprend, pour l'essentiel, le contenu d'une thèse de doctorat qu'a dirigée Colette Méchin. Il tient compte des suggestions et critiques de Raymond Pujol, J.Pierre Berchtold, Christian Heck, Eric Navet et Colette Méchin, auxquels j'exprime toute ma reconnaissance. Je remercie tout particulièrement Colette Méchin et Raymond Pujol de m'avoir fait profiter de leur savoir et de leur maîtrise des questions ethnozoologiques, et Claire Boll, ma mère, pour m'avoir aidée à traduire l'essentiel des sources allemandes utilisées et pour avoir relu l'essentiel du manuscrit. Toute ma reconnaissance s'exprime parallèlement à feu André Martinet, à l'université Marc Bloch de Strasbourg pour m'avoir soutenue pour la publication et à Bertrand Bernard qui s'arma de patience pour donner forme à l'ouvrage final. Très précieux m'ont été les encouragements et le soutien que ne m'ont pas ménagé Francis Gueth et ses collaborateurs de la bibliothèque de la ville de Colmar. Remercier enfin tous mes informateurs et tous ceux sans le concours desquels ce travail n'aurait pas vu le jour.

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Introduction

Longtemps on a confondu les crapauds avec ces dernières (les grenouilles), qu'une malheureuse ressemblance a souvent fait comprendre dans. la disgrâce à laquelle les premiers ont été condamnés. H.Cloquet, Faune des médecins, IV, Paris, Crochard, 1823, p.293.

I Y a des millions d'années, les Amphibiens sortaient de l'eau pour conquérir la terre; parmi eux, les grenouilles et les crapauds. Plus de trois mille espèces peuplaient les mares, les étangs, les rivières, mais aussi les forêts et les déserts des continents. Très tôt dans l'histoire mythologique de l'humanité, la grenouille et le crapaud ont témoigné des relations que les peuples entretenaient avec les forces naturelles. Philosophies orientales, mythologies africaines, précolombiennes, amérindiennes, nord-américaines et européennes les ont parés de toutes les qualités, ou tout au contraire les ont rendus responsables des pires maux. Que ce soit par le truchement d'effigies, de masques, d'interdits alimentaires, de totems, de métamorphoses légendaires, l'homme a toujours eu recours à l'animal pour s'exprimer, pour communiquer avec les autres, comme avec lui-même. Pour le profane, la grenouille se distingue parfois assez mal du crapaud et vice versa. C'était le cas dans l'Antiquité et cette confusion a perduré jusqu'à nos jours. Car comme l'a suggéré Lacépède, « c'est un grand malheur qu'une ressemblance avec des êtres ignobles. Les grenouilles sont en apparence si conformes aux crapauds, qu'on peut aisément se représenter les unes sans penser aux autres; on est tenté de les comprendre toutes dans la disgrâce à laquelle les crapauds ont été condamnés, et de rapporter aux premières les habitudes basses, les qualités

I

Autour du couple ambigu Crapaud-Grenouille

dégoûtantes, les propriétés dangereuses des seconds 1788, p.503-504 et 568-570).

[...] » (c. de Lacépède,

Ainsi, grenouille et crapaud demeurent, chacun à leur façon, dans l'opinion de la majorité des Occidentaux, des animaux à part, souvent détestés, redoutés ou suspectés de quelque malfaisance. Les amphibiens inspirent, pour les raisons les plus diverses, plus de dégoût et de crainte que de sympathie. Ils sont le plus souvent méprisés ou ignorés, et ont sans conteste le privilège peu enviable de compter parmi les mal-aimés du règne animal. Ils ne laissent, en tout cas, personne indifférent. On pourrait penser qu'il en a toujours été ainsi, et partout. Il n'en est rien. Cette aversion est très spécifique de notre civilisation et relativement récente. A l'instar des serpents, araignées et mille-pattes, ces animaux rejoignent la cohorte des animaux maudits. Ce statut particulier des amphibiens n'a pas empêché, au contraire, qu'ils fassent l'objet de multiples traditions, croyances et utilisations, qui reflètent un état de connaissances d'origine populaire, particulièrement révélateur et instructif en ce qui concerne l'histoire des mentalités, l'évolution des relations entre l'homme et l'animal. Entre l'attirance et la peur de ces animaux, la connaissance ou la méconnaissance de leurs mœurs, de nombreuses croyances avaient vu le jour. Au travers de diverses pratiques et interdits, on entrevoyait en fait une véritable fascination pour l'animal.

EliphasLevia écrit que « les animaux sont les symboles vivants des instincts et des passions des hommes» O.P.Clébert, 1971, p.10). Si en chaque homme un animal sommeille, c'est que l'homme reconnaît en tout animal quelque chose d'humain et quelque chose d'extra humain. Etant doué de vie, d'instinct et de raison, l'animal est porteur de vérités cachées. Il devient véhicule entre les trois grands règnes qui se partagent notre conception du monde: l'infernal, l'humain et le divin. De tout temps, l'homme a toujours eu recours à l'animal pour s'exprimer, pour communiquer avec les autres, comme avec lui-même. Mais que n'a-t-on imaginé sur la grenouille et le crapaud? Pas d'êtres vivants sur qui la « fonction fabulatrice », comme dit Bergson, se soit plus largement donnée carrière.
Ce sujet, à la fois riche et vaste, s'enracine dans des domaines les plus divers: la zoologie, l'écologie, l'éthologie, la botanique, l'histoire, l'art, la religion, le symbolisme, la magie, les coutumes, la médecine, le fantastique, les croyances populaires, la culture traditionnelle [...], et c'est en cela qu'il y a sollicitation d'une réflexion ethnologique. Comme l'ont affirmé, R.Pujol et G.Carbone, « les connaissances populaires constituent, d'une manière différente, un mode autre de pensée et d'organisation de la réalité naturelle à laquelle l'homme social est confronté. La relation homme-animal traduit en savoirs et savoir-faire les connaissances ethnoécologiques dont un groupe humain est détenteur. Le mode de transmission, par reproduction de la tradition, n'élimine pas toute possibilité d'acquisitions individuelles, empiriques ou déductives, véritables facteurs d'évolution diachronique de ce corps. Il est également vivant, synchroniquement, 14

Introduction dans la mesure où ces savoirs n'existent pas uniquement sur le plan théorique et s'inscrivent dans une perspective d'application des connaissances au sein de la vie quotidienne. C'est là, dans le déroulement des moments habituels, qu'apparaissent toute la richesse des savoirs naturalistes populaires et la maîtrise des technologies qu'ils rendent possibles. Chaque technique est une mise en valeur directe des connaissances dont elles sont issues, et le fruit d'un travail de réflexion sur les données brutes d'observation. En même temps, elle matérialise un choix culturel» (1990-1991, p.1307). Cependant, l'individu, pour comprendre la place qu'il occupe dans le monde, doit connaître avec précision la place de tous les êtres dans le monde et leur situation par rapport à lui. Connaître un animal, ce n'est pas seulement connaître un certain nombre de caractères morphologiques, mais c'est aussi avoir une vision précise des rapports existants entre cet animal et l'homme: c'est-à-dire leurs « propriétés ». Ainsi, « le terme d'espèce se révèle souvent inadéquat, car ne recoupant pas sur le plan scientifique, la réalité culturelle. C'est sur ce point essentiel que s'articulent les différences majeures entre connaissances scientifiques et populaires, et qu'apparaissent les diverses enculturations. A savoir que tout objet, toute parole et tout acte inclus dans une relation homme-animal révèlent la présence simultanée de la connaissance ethnoécologique de la population animale et la conception de celle-ci, obtenue par un travail de reconstruction des faits d'observation. Cette représentation de l'animal et de la population à laquelle il est censé appartenir justifiera la pratique par l'aspect théorique de la connaissance correspondante: la taxinomie (c'est-à-dire les lois et principes de la classification des êtres vivants) » (op.

cit., p.1309). Cependant,

«

une taxinomie ne s'isole pas de la réalité dans laquelle

elle existe et où elle sert de clef de correspondance entre la perception des animaux et leurs représentations. Différente d'un groupe à l'autre, chaque classification trahit la connaissance que le groupe a de la forme de son écosystème, bien qu'elle soit maîtrisée avec plus ou moins d'acuité selon les personnes, en fonction de leur classe d'âge, de leur sexe, de leur intérêt et de leurs aptitudes» (op. cit., p.1374).

Ainsi, « l'objet même de la recherche est le réseau de relations au sein desquelles
tel acte fait sens, car c'est cet ensemble ouvert qui justifie les façons de dire, de faire, les croyances et les savoirs qui le constituent. Cet ordre est souvent inexprimable par ses propres acteurs. « Ça se fait comme ça, c'est la coutume» - mais il leur permet à la fois de comprendre et de prendre position devant les évènements, même les plus rares, de produire des actes et des commentair~ adéquats, c'est-à-dire « sensés », de vérifier leur efficacité [...J. Analyser, construire ces objets qui restituent la logique des acteurs dans l'ordre des pratiques et des représentations sur le monde naturel, spirituel et social, exige donc le passage à un mode de pensée rationnel et conduit à traverser sans cesse les catégories élaborées qui servent à classer et à comprendre le monde et la vie sociale» (I.Chiva et u.Jeggle, 1987, p.13l).

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Première partie: Relation avec l'espace et les éléments

Lorsque la pluie en courtes aiguillettes rebondit aux prés saturés, une naine amphibie, une Ophélie manchote, grosse à peine comme le poing, jaillit parfois sous lespas du poète et sejette au prochain étang. EPONGE, Pièces,Paris, Gallimard, ColI. Poésie, 1962, p.54.

'ethnozoologie, en tant que discipline frontière, étudie les interférences homme/milieu naturel, homme/animal: relations qui remontent très loin dans le temps, et qui peuvent revêtir des formes variées et complexes; les rapports réciproques de l'homme avec le monde animal impliquent l'étude de tour ce qui les associe, dans le passé et dans le présent. Ce « voyage », qui s'amorce à travers diverses traditions, nous introduit dans un univers spatial et dans un univers mental radicalement différent de notre modernité. Claude Levi-Strauss n' a-t-il pas écrit que « toute civilisation humaine, aussi humble soit-elle se présente sous deux aspects majeurs: d'une part, elle est dans l'univers, d'autre part, elle est ellemême un univers ». Ainsi, « l'homme de la campagne, l'homme rural, celui qui nourrit ce qu'on appelle faussement des « superstitions », c'est quelqu'un qui est une créature confrontée avec la Création, c'est-à-dire avec les éléments naturels, [...J et il est obligé de se défendre. Il est obligé aussi de tenir compte pour sa vie quotidienne de ces éléments-là qui, évidemment, au départ, le dépassent. En analysant ces éléments en question, l'homme est amené à décomposer la nature en ses différents éléments et c'est à partir de ce moment - là qu'il comprend la

L

nature en La reconstituant» (P.J.Helia'L et J.Markale, 1978, p.l2-B). Car, l'homme se sait, se sent et vit en tant que partie et membre du monde dans lequel il existe et il agit. La nature qu'il côtoie tous les jours, et sur laquelle il influe par la culture, est chargée à ses yeux de mystères, de présences. « Dans cette société

Autour du couple ambigu Crapaud-Grenouille traditionnelle, tout est marqué par le retour régulier des choses, et par la répétition. La maîtrise de l'environnement est faible; constamment l'homme s'y heurte ou y rencontre la présence du surnaturel. Il s'agit de se protéger sans cesse contre les forces menaçant l'ordre des choses. Le monde connu, maîtrisé, celui de l'en-

tourage immédiat, familier

(<<

heimlich »), s'oppose au monde de l'inconnu, de

l'étrange et de l'angoissant (<< unheimlich,,).Ce domaine, contrairement à celui dans lequel nous vivons, rationalisé, monovalent, désenchanté (<< entzaubert»),
est un univers polyvalent, polycentrique, enchanté (<< bezaubert») » (G.Leser et M. Doerflinger, 1986, p.ll?). Lhomme subit des forces qui le dépassent et dont il surestime le mystère; mais, il domine à sa façon ce qu'il subit en s'en fournissant une explication. Animaux communs et parfois familiers, grenouilles et crapauds participent des relations quotidiennes de l'homme et de l'animal, de l'eau et de la terre et, de ce fait, se situent à la charnière des deux mondes. Menant alternativement une vie aquatique et une vie terrestre, le terme amphibien qu'on leur attribue signifie
« double vie », « car le fils de Cronos a fait les grenouillesamphibies pour

sauter

sur la terre et se cacher dans l'eau, et pour habiter des demeures divisées en deux éléments» (Batrachomyomachie, v.59, WDeonna, 1951, p.23). Dans l'Antiquité, grenouilles et crapauds faisaient partie de cette faune incertaine, mi-normale, mimonstrueuse, représentant les vestiges du chaos primordial où les animaux hésitaient encore entre l'eau et la terre, entre le monde aquatique et le ciel. Au Moyen Âge et jusque chez Victor Hugo, la grenouille resta associée à l'univers des crapauds, bêtes des marécages sortant de leur obscur habitat à la nuit tombée; tous deux illustraient l'ambivalence. Que n'a-t-on cependant pas imaginé à leur propos! «Noch Gessner ist der Meinung, daf sich die Frosche teils durch Eier bewehren, anderstheils wachsen sie von jhnen se/bs auf dem Sch/eim und Kaat der faulen Wiissern» (Ainsi Gessner (XVIe siècle) croit que certaines grenouilles se reproduisent par des oeufs, mais d'autres croissent d'elles-mêmes du limon et de l'eau croupie) (H.Bachtold-Staubli, t.3, p.125). On croit, et ceci encore dans les temps modernes, que les amphibiens apparaissant en grand nombre avec l'humidité et les pluies, disparaissant avec elles, naissent spontanément du sol fangeux, du limon. Animaux élémentaires, ils sont le symbole de la matière primitive, humide et informe; ils sont à l'origine du monde, contribuent à sa formation et parfois le soutiennent même sur leur dos. Attachons-nous donc tout d'abord à déchiffrer les multiples relations qu'entretiennent ces animaux avec l'élément liquide.

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eeau

'eau est nécessaire à toute vie. Comme les poissons, les amphibiens naissent presque tous dans l'eau et y passent leur premier âge. Les adultes respirent dans l'air mais beaucoup ont gardé un mode de vie aquatique, et l'immense majorité des espèces retourne à l'eau pour la reproduction. Certains amphibiens vivent en milieu terrestre, mais gardent un grand besoin en eau: ils fréquentent les lieux frais et humides, mènent une existence nocturne lorsque l'humidité est saturante et ne sortent le jour que lorsqu'il pleut. Très souvent leurs déplacements à terre sont liés à la recherche de points d'eau. Mystère et ambivalence Afin de survivre biologiquement l'homme doit absorber régulièrement une quantité minimale d'eau. Mais celui-ci n'utilise pas seulement cette eau pour boire ou se laver. Il en tire aussi parti pour étancher sa soif de signes et de symboles, grâce auxquels, il peut s'imaginer percer le secret de son énigmatique existence. Leau est un élément vital primordial. Mais on peut cependant en être privé et sévère est alors la punition. Ainsi un récit rapporte que Latone, après avoir mis au monde des jumeaux, fuyait la colère de Junon. Parvenue en Lycie, des paysans l'empêchèrent de se désaltérer aux eaux d'un étang et en punition, ils furent changés en grenouilles (Ovide, 1928, t.G, chap.3) 1 (Fig.I). Un autre récit

L

nous décrit une mésaventuresimilairequi arrivaà Notre-Seigneur: « Un jour de
grande chaleur, alors que Notre-Seigneur et saint Pierre allaient par le monde, ils passèrent près d'un ruisseau où des hommes coupaient des roseaux. Les divins voyageurs mouraient de soif: ils demandèrent aux vanniers de leur donner une gorgée d'eau. Les hommes refusèrent et se moquèrent d'eux méchamment. Notre-Seigneur les maudit et les changea en grenouilles. C'est pourquoi les grenouilles disent en criant: Un raig! Un raig! Un raig! (Une gorgée! Une gorgée! 21

Autour du couple ambigu Crapaud-Grenouille

Une gorgée!), réclamant ainsi la gorgée d'eau qu'elles refusèrent à NorreSeigneur, et qui causa leur malheur» 0.Amades, 1950, p.270). De même, dans un conte de Haute-Bretagne, une femme, qui refusa de donner à boire à Margot La Fée, trouva sa buie remplie de grenouilles et de crapauds. Dans un autre conte, une fée, à laquelle une jeune fille avait refusé la charité, fit grouiller l'eau de sa cruche de grenouilles, de crapauds et de sourds (P'Sébillot, 1906, p.296297). Ainsi l'eau devint l'élément vital des grenouilles (et des crapauds). Ne sontelles pas Royne des ruisseaux (Reines des ruisseaux) comme l'affirma Ronsard (1950, p.790). « Dr Wasserfrosch»(la grenouille verte (Rana esculentaLinnaeus)) porte ce surnom car elle est très aquatique et ne s'éloigne jamais de l'eau (Fig.2). On la surnomme aussi « lèichfrosch» (grenouille des étangs) (Encyclopédie d'Alsace, 1986, t.I, p.I89). Selon Beauquier, la grenouille ordinaire des prés est

appelée « grenouille de rosée» (1910, p.308). La grenouille des champs (Rana arvilis Nilsson) est surnommée quant-à-elle « Moorfrosch» (grenouille des
marais), car bien qu'étant terrestre, elle vit au bord des marécages ou dans les prairies humides (Encyclopédie d'Alsace, 1986, p.I89). Au printemps, l'appel de l'eau se fait sentir. Aussi, grenouilles et crapauds n'auront de cesse de rejoindre un étang, une mare, et de trouver compagnes ou compagnons pour l'accouplement. Leau symbolise la substance primordiale. Sa transparence en fait le symbole par excellence de la limpidité et de la pureté. Cette eau riche en vertus (d'une personne qui va bien, ne dit-on pas: « Er esch gsund wie dr Froschim Wasser» (il se porte bien comme une grenouille dans l'eau (propos recueillis personnellement maintes fois en Alsace, en Allemagne et en Suisse)) est également origine de la force, de la puissance. Alors, ces animaux, issus de l'eau et amis de l'humide, assimilés à un réceptacle, passent pour purifier les eaux dans lesquelles ils se réfugient. Le Roi des crapauds, devant le refus de se voir épouser par la Reine des grenouilles, n'argumente-t-il pas sa laideur par le fait qu'il purifie l'eau qui nourrit quotidiennement sa bien-aimée! (P'Sébillot, 1881, t.2, p.I76). Aussi, n'était-il point étonnant de voir encore début du siècle, dans les campagnes, des malades mettrent un crapaud dans une cruche après l'avoir remplie d'eau et se servir de cette eau en guise de tisane (E.Rolland, 1881, t.3, p.51). 'Selon Friedel, « wirft man sie gem in Brunnen, mit der Meinung, da!
sie aus dem Trinkwasser alles unreine entfemen sollen» (on les jette volontiers (sous-entendu les crapauds) dans les fontaines, car on pense qu'ils éloignent tout

ce qui est impur de l'eau destinée à être bue) (1883, p.I48). De ce fait,

«

aus dem

Brunnen soli man die Krote nicht vertreiben, dann sie zieht die Gift an sich» (on ne doit pas chasser le crapaud des fontaines, car il attire à lui tout le poison)

(E.Rolland,I88I, t.3, p.52). « ln der schonen Jahreszeitsitzen siegeme in offenen
Brunnen und ziehen das Gift an, das darin enthalten ist. Deshalb da if man nur in der Zeit von Georgi oder Walpurgis bis Michaeli aus solchen offenen Brunnen

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Relation avec l'espace et les éléments

trinken,

in der übrigen Zeit, oder wenn keine. Kr/He sich darin aufhalten,

ist es

gefiihrlich » (pendant les beaux jours, crapauds et grenouilles aiment bien s'asseoir
dans des fontaines et pompent le poison qui s'y trouve. C'est pourquoi on ne peur boire de ces fontaines que de la saint Georges ou du premier mai jusqu'à la saint Michel, autrement ou s'il ne s'y trouve aucun crapaud, c'est dangereux) (H.Bachtold-Staubli, t.5, p.612). A Saint-Disdier-en-Develuy (Hautes-Alpes) se situe une grotte avec une fontaine dont l'eau passait pour être miraculeuse. Il existait un pèlerinage, mais celui-ci a été abandonné. Certains habitants persistent à croire que cette eau est un remède souverain contre la gale et les maladies de peau. Selon un auteur anonyme du XVIIe siècle, la caverne en question était peuplée de crapauds, de serpents et autres reptiles, une génération aussi spontanée qu'horrifiante, que la chaleur du rocher, celle des eaux et la corruption engendrent (P.Minvielle, 1970, p.371).

Ainsi, le bon peuple ne s'y trompe pas et appelle l'eau du « sirop de grenouille:
gribouille qui la boira ». Parfois, celle-ci est également nommée « ratafiat de grenouille », « champagne de la veuve grenouille », « vin de grenouille », « tisane de grenouille », « bouillon de grenouille» (G.Bachelard, 1947, p.256). En argot, « un grenouillard » est un buveur d'eau, mais aussi un amateur de bains froids (Trésor de la langue française, 1978, t.9, p.481). Si quelqu'un boit beaucoup d'eau, on lui dit ceci: « Tu auras une grenouille dans le ventre» (SourcesoralesAlsace, 1993 / Allemagne, 1996 / Autriche, 1997). « Grenouiller », c'est boire abondamment d'eau (c'est aussi se baigner, barboter dans l'eau), mais également à l'inverse s'enivrer (Trésor de la langue française, 1978, t.9, p.481). Et les buveurs qui méprisent

l'eau l'appellent « sirop de grenouille»

(E.Rolland, 1881, t.3, p.69). « Faire le métier de grenouille », c'est boire et babiller, double occupation des ivrognes. « Grenouiller» devient alors synonyme de boire, s'ivrognier. Et les buveurs, sûr d'eux, affirment que l'eau engendre des grenouilles si l'on en boit trop. Nombreux sont ceux qui, aujourd'hui encore, croient que crapauds et grenouilles peuvent, à l'inverse; souiller cette eau pure. A.Wuttke, dans les années 1860, releva en Allemagne de telles affirmations: « Am Georgi 1àge (23 April) solI niemand Brunnenwasser trinken, denn offnet sich die Erde und la.ft ihr Gift aus ; das Gift geht dann auf die Kroten und Schlangen über die also vorher nicht giftig sind» (le jour de la saint Georges (23 avril) personne ne doit plus boire l'eau des fontaines, car la terre s'ouvre et laisse sortir son poison; celui-ci se met sur les crapauds et les serpents, bien que ceux-ci ne soient pas venimeux auparavant) (1869, p.82 et 111). Et H.Bachtold-Staubli d'affirmer au début de ce siècle: « Fast atlgemein verbreitet herrscht heute noch die Meinung da.f, wenn man Krotenlaich in Wasser trinke, man Krote im Leib bekomme, und da.f diese Kr/Hen lang im Menschen Korper teben konnten» (presque partout règne encore aujourd'hui la croyance, que lorsque l'on boit de l'eau contenant du frai de crapaud on aura un crapaud dans le ventre et ces animaux pourront vivre longtemps dans le 23

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