AUX ORIGINES DE LA CHINE CONTEMPORAINE

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En dépit de sa récente ouverture, la Chine demeure mystérieuse. Les auteurs de ce volume s’efforcent de jeter sur la Chine, sur son passé récent et son devenir, le même regard large et froid que celui de Lucien Bianco, leur maître, collègue et ami, en l’honneur duquel ces contributions ont été réunies. Non pas un regard dénué de passion et d’engagement, mais un regard qui ne se détourne pas des faits déplaisants parce que contraires aux opinions déjà formées ou aux idées reçues.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296290082
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Aux origines
de la Chine contemporaine
En hommage à Lucien BiancoAux origines
de la Chine contemporaine
En hommage à Lucien Bianco
Sous la direction de
Marie-Claire Bergère
Préface de Jacques Derrida
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
HONGRIE ITALIEFrance@L'Hannattan,2002
ISBN: 2-7475-2562-7Sommaire
Préface
Signé l'ami d'un « ami de la Chine»
Jacques Derrida I
Introduction
Marie-Claire Bergère XVII
Première partie
Les origines urbaines et rurales
de la révolution
Révolutionnaires et paysans. Le cas chinois
et l'héritage du marxisme classique
Roland Lew 1
La « tragédie du 2 février 1948 »
à la Shenxin na 9 : une grève de femmes?
Alain Roux 47
Du capitalisme au communisme: cadres et
entrepreneurs à Shanghai de 1949 à 1952
Marie-Claire Bergère & Wang Ju 83
Mao Tsé-toung: ébauche d'un caractère
Jacques Andrieu 141Deuxième partie
Société chinoise et pouvoir communiste
Mille aiguilles au bout du fil:
taxes et paysans dans la Chine d'aujourd'hui
Hua Chang-ming 183
Les nouveaux mouvements paysans
Isabelle Thireau & Mak Gong 229
Décentralisation, corruption et criminalisation :
le cas chinois
Guilhem Fabre 281
Pourquoi l'Archipel a-t-il survécu?
Jean-Luc Domenach 311
La presse de Hong Kong
avant et après la rétrocession
Michel Bonnin 335
Vers l'émergence d'un national-confucianisme?
Jean-Philippe Béja 365
Travaux et pUblications
de Lucien Bianco 385
Liste des auteurs
ayant contribué à cet ouvrage 395PRÉFACE
Signé l'ami d'un« ami de la Chine »
Jacques Derrida
« Votre geste prouve que vous êtes
1
un ami de la Chine»
Je multiplierai les signes de reconnaissance. À plus
d'un. D'abord à ceux et à celles qui, m'honorant de leur
invitation, m'ont ainsi permis d'être présent au juste
hommage rendu à un grand sinologue, Lucien Bianco,
qui reste pour moi un grand ami de toujours.
Honneur pour moi redoutable: les limites de ma
compétence sont ici, plus que jamais, notoires. Qui
croirait qu'il suffit de les avouer pour en être quitte?
Mais juste hommage dès lors que, on le verra à lire les
remarquables contributions de cet ouvrage, le salut
évite la célébration conventionnelle pour proposer des
travaux originaux dans un champ fortement identifié,
exploré, marqué, sillonné par l' œuvre de Bianco.
La conscience vive et pudique que je garde du
fait, trop évident, que je ne suis en rien ce qu'on appelle
un sinologue, voilà qui aurait dû me faire décliner une
invitation imméritée. Pourtant, on le voit bien, je n'ai
1
Propos cité par Lucien BIANCO, « Voyage dans un bocal », in
Regards froids sur la Chine, Paris, InéditlÉditions du Seuil, 1976,
p. 61. Voir plus bas.pas résisté une seconde. Comment aurais-je pu manquer
la chance qui me fut généreusement offerte? Je
pourrais ainsi, me dis-je, témoigner publiquement de
mon admiration et de ma dette. À Lucien Bianco je dois
en effet, entre autres choses, tout ce que j'ai appris, tout
ce que j'ai appris à comprendre, et à penser, de façon
inquiète, critique, mouvementée, de la Chine moderne.
Une amitié sans ombre, une amitié de près d'un demi
siècle, en somme, ne peut être dissociée, à mes yeux, du
chemin sur lequel j'ai suivi, depuis 1953, avec une
docilité joyeuse et émerveillée, la première découverte
de la Chine, de la langue chinoise d'abord, par Lucien
Bianco, puis ses analyses inaugurales dans un champ
(mais est-ce seulement un champ, aujourd'hui, et un
territoire circonscrit ?), dans cet espace à peine
délimitable du monde et de l'histoire du monde (de la
« mondialisation », comme on dit, en vérité) qu'il m'a
appris, qu'il a sans doute appelé tant d'autres à
défricher et à déchiffrer, à émanciper des projections
idéologiques qui ont toujours abusé d'un non-savoir. Si
la Chine moderne était un «champ» du savoir
historique, l'objet d'une discipline (ce qu'elle est aussi
mais ce qu'elle n'est pas seulement), Bianco serait pour
moi comme un grand sinologue des Lumières, le
maître-explorateur d'une science aussi nécessaire,
lucide et rationnelle que désenchantée, dégrisée,
vigilante, réveillée - déçue mais non désespérée,
surtout au moment où les sommeils dogmatiques les
plus inquiétants, les plus menaçants, parfois les plus
comiques aussi dominaient la scène d'une certaine
« culture» parisienne. Comment oublier la terreur
obscurantiste qui bavardait alors dans certains quartiers,
dans des milieux qui furent les nôtres, parfois les miens
plus que les siens, au cours des années 1960 et encore
IIau début des années 1970 ? Je relis à l'instant ce qu'il
disait du « modèle chinois» en 1967 (je souligne la
date), à la fin de ce grand livre que fut pour moi,
comme pour tant d'autres, Les origines de la révolution
chinoise, 1915-1949. Il mettait alors en garde contre
« les simplifications hâtives, les oublis plus ou moins
volontaires, les tentations opposées. » J'aime tant ce
qu'il disait alors et comme il le disait: il fallait se
soucier « de déranger, non de venir en aide », qu'il
s'agisse de l'unité problématique du «modèle»
- négatif et positif - pour un Tiers-monde qui n'est
pas un, qu'il s'agisse de l'atrocité d'une histoire pleine
de mensonges et dont le torrent, disait Victor Serge cité
par Bianco, « charrie à la fois, violemment, le meilleur
et le pire », dont la complexité ne se laisse pas réduire à
l'alternative simple du « pour» ou du « contre », ou
qu'il s'agisse encore de l'opposition d'une Chine
idéalisée à une Europe diabolisée.
Et pourtant, au moment même où il dénonçait,
avec une ironie implacable, les simplifications
outrancières qui paradaient près de nous sur la scène
intellectuelle, Bianco se méfiait encore des abus et des
alibis que certains pouvaient exploiter dans cette
critique pourtant nécessaire. Je reconnaissais bien là
son infini scrupule, la vigilance d'une conscience
éthique et politique qui ne connaît pas de repos. Il
poussait l' hyperbole jusqu'à se méfier des effets
pervers, des dangereux prétextes politiques auxquels
pouvait donner lieu son esprit critique même:
« L'outrance des flagellants ne doit pas être prétexte à
congédier leur révolte. Plus discrète, plus insidieuse
aussi, une autre tentation consiste à s'abriter derrière les
exigences de l'esprit critique pour éluder les choix de
l'action. » Et sans cesse j'ai vu Bianco tendu, au cœur
IIIde son travail même, entre la nécessité inflexible du
savoir historique le plus critique et l'urgence de
l'engagement politique. L'un ne doit pas renoncer à
l'autre, bien au contraire, et même dans les situations
aporétiques, même dans les moments où les deux
responsabilités paraissent hétérogènes, voire
irréconciliables. La « question de la Chine» aura sans
doute été pour notre génération, elle restera longtemps
encore ce qu'elle est, certes, mais autre chose encore.
Elle sera longtemps un lieu propre, un nom propre et la
figure métonymique de tous nos rêves et de toutes nos
insomnies, voire de nos cauchemars politiques. Je viens
de citer une première édition (1967). Vingt ans après,
en 1987, la seconde édition des Origines de la
révolution chinoise reprenait en Annexe ces
conclusions toujours actuelles, sur «Le modèle
chinois» mais y ajoutait « La révolution fourvoyée»
- qui commençait ainsi: «Pour la gloire de Mao, il
eût mieux valu qu'il mourût, comme Lénine, quelques
années plus tôt. » Ce texte fut écrit à la mort du « grand
Timonier» et à l'invitation du journal Le Monde qui
« l'ayant jugé sacrilège, avait dégagé sa responsabilité
en le publiant sous la rubrique "Libre opinion" ». Ironie
de Bianco: son article, note-t-il, est « tous comptes
faits, plutôt plus modéré que ce que les Chinois ont
écrit depuis qu'ils ont effectué la démaoïsation ». Je
relis aujourd'hui ce «bilan» d'une «sinisation du
marxisme» qui fut d'abord une de la
stratégie, c'est-à-dire du léninisme », et je suis encore
frappé par la justesse d'une analyse qui ne renonce
jamais à la justice équilibrée du jugement politique. Les
attendus du verdict sont terribles mais ils laissent une
respiration au salut - à la justice qui commande de
prendre encore la mesure d'une monstrueuse grandeur:
IV« Mais il est exceptionnel qu'un même personnage soit
I'homme de deux situations historiques, et d'avoir su
faire face à la première suffirait à la gloire de
beaucoup. » La Préface à la seconde édition mériterait
de devenir un texte canonique ou une charte pour tout
historien lucide de I'histoire contemporaine.
Autoanalyse sans complaisance, certes, et qui situe la
signature de l'historien dans l'évolution d'une
discipline tout autant que dans la trajectoire politique
du signataire, mais aussi leçon générale et acte de foi:
il faut résister à l'historicisme et au relativisme, il faut
garder sa foi dans la science historique et dans le
triomphe final d'une vérité qui « finit par s'imposer ».
Quelle «vérité»? Celle qui aura «par exemple
foudroyé des forêts de papier imprimé vouées à la
célébration de la grande révolution culturelle chinoise,
avec une efficacité dont n'oseraient rêver les plus zélés
pyromanes de la Côte d'Azur. Même dans le domaine
moins brûlant - moins inflammable - qui nous
occupe ici (la Chine avant 1949), la masse des
connaissances déterrées depuis deux décennies a
multiplié par trois ou quatre le savoir du spécialiste
moyen ».
Bianco n'ignore pas, en analyste exercé de la
discipline institutionnelle, que son insistance sur les
causes sociales et surtout paysannes de la révolution a
heureusement bouleversé I'historiographie, et d'abord
l'historiographie américaine dont on sait l'autorité à
cette époque. Mais il est toujours prêt à s'accuser, dans
un geste que je lui connais si bien, qui à la fois
m'amuse, m'attendrit et m'inspire le plus grand
respect; il n'hésite jamais à se reprocher de ne pas en
faire assez pour « embrasser la totalité », pour « rendre
pleine justice non seulement aux acteurs de l'histoire
Vmais à ses scribes »2.
Au même moment (on pardonnera au
nostalgique que je reste ici de privilégier ces passages),
il parle de ses « vingt ans ». Pour s'accuser encore. Un
mea culpa pousse la surenchère jusqu'à s'en prendre au
narcissisme de cette auto-critique, et même de ce qui l'a
poussé à être «exagérément soucieux ». Il rappelle
alors sans complaisance ses «vingt ans », et ses
« certitudes juvéniles ». Qui dira mieux 1'historicité du
savoir historique? Toujours dans cette seconde édition,
vingt ans après, donc, il se reproche aussi ce que
personne n'a jamais songé à lui reprocher. Quoi? La
tentation en somme, pour l'historien vigilant et
désenchanté3, de croire encore à un «sens de
1'histoire» :
« La plus grande insatisfaction et le seul
vrai malaise que me procure aujourd'hui la
lecture de ce livre (une redécouverte, qui incline
au narcissisme), c'est un aire d'inévitabilité, de
progression presque inexorable vers l'issue
révolutionnaire. À vingt ans, l'horreur sacrée que
2
Les origines de la Révolution chinoise, seconde édition, Paris,
Gallimard(<< Folio»), p. 17.
3
«Désenchanté », c'est souvent son mot. Par exemple à la fin de
la même Préface qui décrit ainsi les « conclusions... plus tristes et
désenchantées, qui le tentent aujourd'hui ». Je le souligne ici car
cette note de désenchantement me paraît marquer toute l'histoire
de cette histoire. Celle du mouvement de Bianco vers la Chine,
certes, qu'il s'agisse de son travail d' historien, de sociologue, de
politologue ou, plus généralement, de l'expérience historique et
politique que nous sommes si nombreux à partager avec lui en ce
siècle.
VIm'inspirait la dialectique hégélienne m'a prémuni
contre la tentation d'adhérer au P.C.F. Quinze ans
plus tard, mon refus persistant de l'hégélianisme
aurai t dû m'épargner d'être fasciné par les
vainqueurs. Exagérément soucieux de saisir dans
son dynamisme le processus révolutionnaire, j'en
suis arrivé à donner trop d'importance au
mouvement communiste, trop peu à un
phénomène comme le militarisme (celui des
"seigneurs de la guerre", que mon dédain rejetait
en somme dans les "poubelles de l' histoire") [...].
Cest selon moi (à ma connaissance, personne ne
me l'a jamais reproché, pas même en Amérique,
où ce livre en est à sa onzième édition) dans le
chapitre 5 que mes certitudes juvéniles m'ont le
plus gravement égaré. J'y appréciais avec
bienveillance, mais sans illusions, les chances du
libéralisme et de la réforme face à la révolution.
Je ne vois toujours pas comment le libéralisme
aurait pu s'imposer, mais cette façon de poser le
dilemme "réforme ou révolution" témoigne de
l'emprise persistante du "sens de I'histoire" sur
l'auteur. »4
« Vingt ans », « certitude juvéniles », « sens de
l'histoire », dit-il. Que faisions-nous quand nous avions
à peine plus de vingt ans? Je n'abuserai pas de
l'hospitalité pour céder à la tentation - tout aussi
« narcissique », justement - de la mémoire commune.
Je ne rappellerai pas ici tout ce que j'ai eu la chance de
partager avec Lucien Bianco d'un bout à l'autre d'une
4
Ibid, pp. 15-16.
VIIvie d'adulte, en somme. Parmi quelques clichés, parmi
ceux qui m'attendrissent, moi, je me permettrai
seulement de choisir. D'abord ceux qui dessinent nos
silhouettes tremblantes de jeunes étudiants sur fond de
Chine révolutionnaire. Comme si quelqu'un me
soufflait en riant: allons, raconte, montre-nous ton
vieux film, laisse revenir des fantômes silencieux, en
noir et blanc, juste quelques ombres chinoises. Eh bien,
voici un bout de pellicule. Mettons que, suivant
l'intrigue d'une histoire que je rapporterai plus tard,
après me l'être appropriée, cette pellicule, comme si je
l'avais confisquée pour la rendre conforme à «ma
vérité », en y pratiquant quelques coupures nécessaires,
je projette par exemple ces quelques images: après la
khâgne de Louis-le-Grand, où nous nous trouvons déjà
ensemble, nous travaillons à l'École normale dans la
même «turne». Nous partageons une chambre
« double ». Un seul lavabo, une tenture de couleur
brique entre deux lits. Cela se passe dans les nouveaux
bâtiments de la rue d'Ulm, en 1953-1954. «Coco»
commence à apprendre le chinois, il a décidé de se
spécialiser dans l'histoire de la Chine moderne. Seul
moyen de comprendre ce qui se passe et ce qui nous
attend dans I'histoire de ce temps. Interminables
discussions politiques. Autour de nous, dans la maison
de la rue d'Ulm, chez nos plus proches amis, le
« stalinisme» le plus dogmatique vit alors ses derniers
jours. Mais comme s'il avait encore tout l'avenir devant
lui. Nous militons alors tous les deux, de façon plus ou
moins prévisible et conventionnelle, dans des groupes
de gauche ou d'extrême gauche non communiste. Nous
sommes de tous les meetings, à la Mutualité et ailleurs,
nous collons des enveloppes pour je ne sais plus quel
comité d'intellectuels antifascistes (contre la répression
VIIIcoloniale, la torture, l'action de la France en Tunisie ou
à Madagascar, etc.). Guerre froide, horizons
apocalyptiques, absence d'horizon, plutôt, impossible
de déchiffrer la chose géopolitique qui se prépare.
Angoisse aveugle et folles espérances. Bianco passe
beaucoup de temps à m'expliquer, avec quelle patience,
mais aussi à justifier, et d'abord à ses yeux même, la
nécessité historique, l'urgence politique de ce qui est
alors plus qu'un rêve, son projet, et ce sera sa vie: il
faut d'abord apprendre le chinois, comprendre sans
retard ce qui se passe là bas, là-bas, se libérer de notre
myopie eurocentrique, voir venir ce qui vient déjà sur
nous, et qui nous viendra de plus en plus, de plus en
plus fort, de plus en plus vite, de la Chine.
Je le suis, bien sûr, et j'approuve. N'est-ce pas
irrécusable? Non seulement comme un calcul chiffré,
ou comme une échelle démo-géo-politique. Nous
sommes, je le rappelle, en 1953-1954, bien avant la
vague maoïste qui déferlera vers la fin des années 1960.
Mais j'ai du mal à comprendre où il puisera, lui, les
forces nécessaires. Les miennes me paraissent nulles en
comparaison, je démissionne d'avance5. Mais comment
fera-t-il, me dis-je, lui, pour s'approprier cette culture,
et d'abord pour apprendre cette langue, à la parler et à
5
Pour illustrer ma démission, on me permettra cette confidence,
en note: dans mes modestes travaux sur l'écriture, notamment
dans De la grammatologie (1967), je me réfère massivement, de
façon à mes yeux décisive (et toujours en pensant à Bianco), à
l'histoire et au modèle phono-idéographique de l'écriture chinoise,
au rôle qu'il a aussi joué dans la philosophie occidentale de
l'écriture, et surtout dans ses « projections ». Je me disais alors que
je ne pourrais en parler sérieusement qu'en apprenant, comme mon
ami, à écrire et à parler le chinois. Je ne l'ai jamais fait, j'en
garderai toujours le remords.
IXl'écrire? Car il a raison, il faut bien commencer par là.
Sans rien comprendre, donc, comme toujours, et en
restant sur place, je « suis» ses progrès, si on peut dire,
de près mais de loin, jour après jour. Il travaille tout
près, sur la table à côté, et je me rappelle encore mon
émerveillement quand je l'entends un soir parler
couramment le chinois dans un restaurant près de la
gare de Lyon, puis, beaucoup plus tard, après la
« révolution de velours », dans un restaurant chinois de
Prague. Depuis, après la «rue d'Ulm », après une
année pendant laquelle, habitant la même maison6, nous
enseignons tous deux dans une école d'enfants de
troupe en Algérie, à Koléa, je continue à le « suivre» à
ma manière, à le lire, à admirer à la fois son travail, ses
publications, et ses débats, I'honnêteté avec laquelle
toujours il se débat - car il en souffre, des deux côtés,
du sien et de l'autre, et aussi bien dans le milieu
académique de la sinologie française que, au cours de
ses voyages en Chine, avec les « autorités» du pays.
Après ses récits personnels, je lis par exemple les
analyses politiques de l'historien, du sociologue ou du
politologue-voyageur. Un exemple entre tant d'autres:
en 1974, il se rend en Chine avec une délégation de
l'École normale supérieure. À son retour, il raconte les
6
En me relisant, aux mots « rue d'Ulm» et « la même maison »,
je me laisse émouvoir, on me pardonnera de le noter ici: au fond,
me dis-je, nous ne nous sommes jamais beaucoup éloignés, Bianco
et moi, d'une même « maison ». Après Louis-le-Grand, après la
rue d'Ulm, après Koléa - où nous habitions et enseignons
ensemble, , dans les mêmes « maisons» -, je suis retourné rue
d'Ulm pour y rester plus de vingt ans, avant de rejoindre enfin
mon ami aux Hautes Études où il était entré lui-même depuis
environ vingt ans. C'est de la même «maison» qu'aujourd'hui
nous prenons ensemble, si je puis dire, une certaine « retraite ».
Xaventures tragi-comiques de ses « explications» avec la
police politique du pays. Ille fait dans un texte qui lui
crée aussi des difficultés avec Le Monde (tiens! encore,
déjà). Ce grand-journal, cette fois, le refuse tout net. Le
récit, « Voyage dans un bocal »7 commence par jouer,
il affecte de payer son tribut au code de nos
ratiocinations de jeunesse et à la scolastique
matérialiste dialectique: «Contradictions non
antagonistes ou contradictions antagonistes?» Et
Bianco finit par raconter comment, avec l'autorisation
du vice-président du comité révolutionnaire d'une
usine, il filme en 8 mm, « dimension autorisée », des
slogans d'une campagne contre Lin Biao et Confucius.
Après quoi on le presse de questions « amicales », on
confisque son film et on le lui rendra conforme à la
« vérité» révolutionnaire. Je préfère citer le Camarade
Zhao qui ne les lâche pas d'une semelle pendant tout le
voyage: « ... Les masses ouvrières de l'usine ne sont
pas très contentes [...] à propos d'un film que vous
avez pris; les ouvriers demandent si vous pouvez le
leur communiquer, ils vous le restitueront après s'être
assurés que vous n'avez rien filmé d'inopportun [...].
Votre geste prouve que vous êtes un ami de la Chine. Je
vous concède que vous aviez reçu l'autorisation de
filmer, mais nous ne pouvons nous opposer à la volonté
des ouvriers. Comme vous dites en France, d'un mal
peut sortir un bien. Cet incident vous aura permis de
vous rendre compte que les ouvriers ne sont pas traités
ici comme ils le sont en France: en Chine, les ouvriers
sont les maîtres... » Bianco rappelle entre parenthèses:
7
Après avoir été refusé par Le Monde, donc, il fut d'abord publié
dans Esprit (mars 1975), puis repris dans Regards froids sur la
Chine, op. cit.
XI« (Le film me sera restitué vers la fin du voyage,
développé et délesté des malencontreux slogans et de
quelques autres vues prises la veille à la commune
populaire» ).
Un « ami de la Chine », je sais qu'il le fut et le
reste, à sa manière, bien au-delà de la rhétorique du
camarade Zhao. Mais c'est vrai, un vrai ami, et
d'abord, donc, un ami de la vérité, un ami sans
complaisance, un ami parfois sans merci.
Je me souviens encore, dans les mêmes années,
en novembre 1976, d'une séance à l'Académie des
Sciences morales et politiques. Première et seule
expérience du genre pour moi. Nous avions la
quarantaine mais nous paraissions des enfants
chahuteurs dans ce théâtre solennel et sommeillant.
Bianco m'avait invité, il y présentait une
communication sur La Chine après Mao. Là encore, je
n'ai rien entendu, ni, plus tard, relu, qui fût plus
différencié et lucide dans le diagnostic, dans le
pronostic, dans l'analyse des structures bureaucratiques
et militaires, dans l'interprétation du rôle respectif de
Mao, Zhou Enlai, Hua Guofeng, Deng Xiaoping, dans
la comparaison des processus soviétique et chinois. Je
me rappelle la discussion qui suivit, notamment avec
Raymond Aron, l'insistance de Bianco sur ce qui reste
plus «nationaliste» que «communiste» dans la
révolution chinoise, sur le rôle joué par l'armée à la
succession de Mao et au cours de l'élimination de la
bande des Quatre, sur les effets de la propagande
maoïste dans l'image «paysanne» que nous avions
souvent de cette armée, sur les contradictions entre les
objectifs et la pratique maoïste, etc. La question
démographique étant plus que jamais décisive, c'est en
me rappelant nos premières réflexions d'étudiants, et ce
XIIqu'elles m'apprirent déjà, que j'ai ensui te retrouvé la
même attention aux complexités d'un processus
contradictoire dans l' histoire de l' anti-malthusianisme
de Mao, qu'il partageait avec Chiang Kaï-shek et même
avec son prédécesseur Sun Yat-sen. Ce fut la même
8« lignée chauvine et nataliste» qu'il fallut remettre en
cause, dès 1953, avant même la campagne de
prévention des naissances de 1957.
D'autres que moi, et plus compétents, sauront
dire la nouveauté et la nécessité de ce que Bianco a
donné à la science de la Chine moderne, à travers un
nombre impressionnant de contributions
monographiques depuis Les origines de la Révolution
chinoise, 1915-1949 (1967-1987), jusqu'à La Chine
(1994). De tous ses articles9 sur l'anti-natalisme et la
10,démographie sur les paysans et la révolution, sur les
8
«Le poids du nombre », in Regards froids sur la Chine, op. cit.,
p. 87 (l'article avait été publié dans Esprit, en avril 1975).
9
J'en cite seulement quelques-uns, ceux que j'ai lus, mais je
suppose qu'on disposera ailleurs d'une bibliographie complète. Par
exemple, « "Classes laborieuses et classes dangereuses" dans la
Chine impériale au XIXe siècle », in Annales, 6, nov.-déc. 1962 ;
« Vers la Chine contemporaine », in Annales, mai-juin 1964 ;
« Les paysans et la Révolution: Chine, 1919-1949 », in Politique
étrangère, 2-3, 1968, pp. 117-141 ; «La mauvaise administration
provinciale en Chine (Anhui, 1931) », in Revue d'histoire moderne
et contemporaine, avril-juin 1969, pp. 300-318 ; «Le monde
chinois et la Corée », in M. Crouzet (dir.), Le Monde depuis 1945,
Paris, PUF, 1973; «La Chine après Mao », Académie des
Sciences morales et politiques, Séance du 29 novembre 1976.
10
Notamment dans les riches et magnifiques volumes qu'il a
dirigés avec Marie-Claire BERGÈRE et Jürgen DaMES, La Chine au
XXe siècle, t. 1 D'une Révolution à l'autre, 1895-1949, t. 2, D e
1949 à aujourd'hui, Paris, Fayard, 1990.
XIIIsociétés secrètes et l'autodéfense paysanne, sur
l'administration, sur la bureaucratie, sur les moments et
les visages originaux d'un nationalisme qui ne renonce
jamais, sur les « fonctionnaires, percepteurs, militaires
et brigands en Chine », mais aussi sur les «classes
laborieuses» et les «classes dangereuses» dans la
Chine impériale, on trouvera des traces, directes ou
indirectes, dans les recherches ici réunies. Prenant acte
de résultats acquis, mais souvent tournées vers des
processus en cours ou vers leur avenir, ces études sont
ici fortement rassemblées dans leur cohérence et dans
leurs foyers. Or ce rassemblement s'organise selon des
motifs qui furent en effet déterminants dans le travail
de Bianco: ceux des origines, certes, et surtout des
origines rurales de la révolution chinoise, mais aussi de
nouveaux mouvements paysans, ou encore d'autres
tensions entre le nationalisme révolutionnaire, voire un
nouveau « national confucianisme », et les impératifs
actuels de la mondialisation. On y lira aussi de
précieuses analyses autour de l'héritage du marxisme
classique, sur le passage du capitalisme au
communisme, sur la personnalité singulière de Mao
Zedong et sa politique du « front uni» (l'une des « trois
grandes épées magiques de la révolution»), etc.
On n'a sans doute pas à signaler, souligner ou
démontrer tout l'intérêt de ces travaux pour des experts
de la Chine moderne. Je me permettrai seulement de
dire qu'à mes yeux ils ouvrent de façon magistrale, ils
éclairent aussi pour chacun la voie d'une réflexion
politique et historique. À travers et par-delà la Chine.
Dans le processus qu'on désigne et confusément du
nom de « mondialisation », avec tous les enjeux mais
aussi toutes les mystifications, voire parfois les
manipulations intéressées qui s'y logent en
XIVcontrebande, dans les grands débats ou combats en
cours, et à venir, sur le «marché », le devenir du
monde agricole, la démographie, la « souveraineté »,
les États «virtuels », la culture traditionnelle des
« droits de l'homme» et l'opposition qu'on y accrédite
entre relativisme et universalisme, dans l'histoire des
libertés dites « démocratiques », du droit international
. .11et du drOlt en genera, 1 evant ces Immenses'" '" d
problèmes, il est plus que jamais indispensable de
s'informer, d'apprendre et d'apprendre à réfléchir
auprès des sinologues d'aujourd'hui. Ils ne nous
enseignent pas seulement la Chine (si on peut encore
dire «seulement»), ils nous donnent souvent la
meilleure leçon de philosophie politique, la plus
indispensable et la plus spécifique pour notre temps.
Lucien Bianco m'en avait convaincu, il m'y
avait en somme initié, il y a près d'un demi-siècle.
C'est une des rares choses - et donc une des
chances de ma vie - au sujet desquelles je puisse me
dire, en l'an 2002 : c'est encore vrai aujourd'hui.
Il
Par exemple du droit pénal: la Chine est, avec les États-Unis,
on le sait, le pays où la peine de mort est non seulement
maintenue, comme c'est le cas seulement dans une minorité
d'États depuis dix ans, mais massivement appliquée, et on peut
prévoir une pression croissante des États européens contre cette
complicité singulière des deux géants.
XVINTRODUCTION
Marie-Claire Bergère
Les textes réunis dans ce volume par d'anciens
étudiants, collègues et toujours amis de Lucien Bianco
se veulent d'abord un hommage au chercheur qui s'est
donné pour règle absolue de faire passer l'honnêteté
intellectuelle avant toutes les préoccupations
idéologiques et partisanes, y compris les siennes, au
professeur dont les observations, invariablement fondées
sur la lecture approfondie des manuscrits, forcent
apprentis ou auteurs confirmés à clarifier leur pensée,
renforcer leurs arguments, approfondir leur réflexion, à
l'humaniste, enfin, pour lequel le respect de la vérité et
de la justice est inséparable du respect porté aux autres,
de l'attention prêtée à leurs idées et à leurs problèmes,
quelle que soit la position occupée par ces autres dans
l'environnement professionnel et social.
Bien d'autres qualités de l'esprit ou du coeur
- pratique systématique du doute, recul devant les
formules brillantes ou commodes mais approximatives,
modestie sincère - font de Lucien Bianco un
intellectuel un peu à part dans ce tournant du siècle,
peuplé d'une multitude de petits entrepreneurs
universitaires et médiatiques. Ces qualités ont suscité
des amitiés de trente, quarante ans et plus, dont l'
avantpropos de Jacques Derrida porte témoignage. À ceux
qui, au cours des années 1970-1990, ont travaillé à ses
côtés dans l'atmosphère conviviale et bouillonnante du
XVIICentre Chine de l'EHESS, la rencontre avec Lucien
Bianco a aussi donné un certain regard sur la Chine.
Pour reprendre le titre d'un volume collectif dont Bianco
fut le collaborateur et en partie l'inspirateur, on peut dire
qu'il s'agit d'un regard «froid »12.Non certes un regard
dénué de passion et d'engagement, mais un
objectif, qui ne se détourne pas des faits déplaisants
parce que contraires aux opinions déjà formées ou aux
idées reçues. Un regard aussi qui embrasse un vaste
horizon, historique et géographique. La réflexion de
Bianco sur la paysannerie chinoise et son rôle dans la
révolution communiste n'a cessé de s'appuyer sur
l'expérience historique de cette paysannerie et sur la
comparaison avec le monde rural européen des
XVIXIXe siècles. Et l'évocation du cas indien a souvent
éclairé ses analyses de la politique démographique du
gouvernement de Pékin. La proximité ainsi soulignée de
la Chine contemporaine avec d'autres siècles et d'autres
civilisations n'a pas empêché Bianco de revendiquer
l'originalité de l'histoire chinoise du vingtième siècle:
une originalité qui se fonde sur la rencontre d'une
tradition confucéenne à la fois cohérente et flexible avec
les idéologies qui ont façonné l'évolution du monde
pendant ce siècle: nationalisme et marxisme-léninisme.
C'est ce regard froid et large que les études
rassemblées ici s'efforcent elles aussi de porter sur le
passé récent et le devenir de la Chine. Le privilège
accordé dans ces chapi tres à l'étude de la société
chinoise n'est pas un hasard. Il reflète une orientation
prise dès sa naissance, dans les années 1950, par la
12
Claude AUBERT,Lucien BIANCa et al., Regards froids sur la
Chine, Paris, Éditions du Seuil, 1976.
XVIIIsinologie française contemporaine qui a fait des rapports
entre pouvoir et société un de ses principaux champs
d'exploration.
La première partie de cet ouvrage s'inscrit dans
le sillage du livre de Bianco: Les Origines de la
révolution chinoise!3. Plus de trente ans après sa
première publication, ce livre constitue toujours une des
meilleures introductions qui soient à la Chine du XXe
siècle. En même temps qu'un manuel, c'est une
réflexion sur les causes de la révolution en Chine. La
mobilisation populaire qui amène les communistes au
pouvoir y est présentée comme la réaction à la crise
sociale, surtout rurale, que traverse le pays depuis la fin
du XIXesiècle. En pleine guerre froide, cette thèse allait
à l'encontre des interprétations les plus répandues parmi
les spécialistes occidentaux qui attribuaient volontiers le
succès des révolutionnaires chinois à l'action d'agents
étrangers et d'une petite élite intellectuelle influencée
par une idéologie d'importation.
A la lumière des progrès qu'a fait notre
connaissance de la paysannerie chinoise au Xxe siècle,
progrès auxquels les travaux de Lucien Bianco lui-même
ont beaucoup contribué, la thèse centrale des Origines a
été nuancée lors des seconde et troisième éditions du
livre. Le triomphe de la révolution n'apparaît plus aussi
inévitable et le « sens de I'histoire» s'est quelque peu
estompé. Mais les malheurs de la société chinoise et
l'urgence des remèdes qu'ils appelaient et appellent
encore, restent toujours au coeur de la réflexion de
13
Lucien BIANCa,Les origines de la révolution chinoise, Paris,
èreGallimard, 1 édition 1967, 2e édition 1987, 3e édition 1997.
XIXBianco sur le processus révolutionnaire.
Les premiers chapitres du présent volume,
rassemblés sous le titre: «Les origines urbaines et
rurales de la révolution », apportent aux Origines
quelques compléments ou éclairages particuliers. Dans
«Révolutionnaires et paysans: le cas chinois et
l'héritage du marxisme classique », Roland Lew
s'intéresse à la manière dont une idéologie d'importation
a pu servir de levier à la mobilisation des campagnes
chinoises ainsi qu'aux altérations que de ce fait cette
idéologie a subies.
Le « Rapport sur le mouvement paysan dans le
Hunan », que Mao Zedong rédige pendant l'hiver
19261927, rejoint implicitement et exalte la vision léniniste
de 1905 d'une paysannerie partie prenante de la
révolution et du pouvoir post-révolutionnaire. L'échec
des soulèvements de 1927 ramène les communistes
chinois à un marxisme plus classique et au scepticisme
traditionnel des citadins à l'égard des ruraux avant de
conduire à la stratégie maoïste de mobilisation du monde
rural par des activistes étrangers à ce monde.
Dans ce domaine, comme dans bien d'autres,
c'est sur Lénine plus que sur Marx que se sont appuyés
Mao Zedong et ses compagnons. Ils ont profité du
précédent établi par le dirigeant bolchevique et imité son
pragmatisme dans l'adaptation aux réali tés
environnantes d'un dogme créé dans un tout autre
contexte social et politique.
Dans «Une grève de femmes à Shanghai »,
Alain Roux se penche sur la participation des ouvrières à
une des grèves qui en 1948 préparent à Shanghai
l'avènement du nouveau régime. À partir d'une
documentation originale de presse, d'archives et de
xxmémoires, l'auteur montre la marginalisation des
militantes communistes par les hommes qui sont leurs
camarades de Parti. Les jeunes ouvriers qui participent à
la grève de la cotonnière Shenxin n° 9 ne tardent pas en
effet à monopoliser sa direction, avec l'appui des cadres
dirigeants de Shanghai. Au premier degré l'analyse
déchiffre ce refus de reconnaissance du militantisme des
femmes comme « une confirmation des pesanteurs de
l'histoire, au moment même où en Chine celle-ci
semblait basculer ». De façon plus large (et plus
hypothétique), cet épisode peut apparaître comme la
mise sous le boisseau d'une combativité ouvrière, portée
par un activisme féminin plus fidèle aux objectifs
fondamentaux de la révolution que le militantisme
masculin davantage orienté vers la recherche du pouvoir.
La marginalisation des femmes grévistes deviendrait
ainsi celle de l'ensemble du monde ouvrier par le
mouvement révolutionnaire en voie de triompher.
À cette marginalisation du monde ouvrier fait
pendant, au lendemain de la révolution, la collaboration
étroite entre responsables communistes et entrepreneurs
capitalistes dans le cadre de la politique de front uni. Le
chapitre « Du capitalisme au communisme », rédigé par
Marie-Claire Bergère et Wang lu, s'attache à décrire
cette collaboration telle qu'elle s'établit à Shanghai entre
1949 et 1952. S'appuyant sur la presse spécialisée de
l'époque, sur des mémoires ainsi que sur des archives
inédites, les auteurs analysent la stratégie du Parti qui
cherche à rallier les capitalistes - et plus
particulièrement les grands - pour prévenir
l'écroulement de l'économie industrielle et commerciale
de Shanghai. À la différence de la révolution russe de
1917, la révolution chinoise de 1949 n'a pas liquidé ses
XXIentrepreneurs et ses gestionnaires; elle a voulu les
récupérer. Et l'on découvre ici pourquoi et comment
beaucoup d'entre eux se sont laissés manipuler. Le
scénario évoque celui qui cinquante ans plus tard
présidera au retour de Hong Kong sous la souveraineté
chinoise.
Cette première partie s'achève sur un portrait
caustique de Mao Zedong, buriné par Jacques Andrieu
dans «Ébauche d'un caractère ». L'accent est mis sur les
années de jeunesse et de formation du dirigeant chinois, marquées par les traumatismes d'une scolarité
difficile qui nourrira chez Mao une haine tenace des
intellectuels: Mao, porte-parole de tous les « bouseux»
de Chine, que sa politique enfoncera dans une misère
encore plus profonde, en particulier lors du Gand Bond
en avant. Essentiellement psychologique, cette étude est
illustrée par de savoureuses citations dont la
juxtaposition fait apparaître un profil méconnu du
dirigeant: celui d'un paysan ignare et rancunier dont les
positions anti-intellectualistes reflètent le refus opposé
pendant près d'un siècle par une large partie de la
population aux « remises en cause, nécessitées par les
défis de la modernisation ».
La seconde partie de l'ouvrage prolonge
l'analyse au-delà de 1949, sous le régime installé par la
révolution, et modifié par la réforme denguiste à partir
de 1978. La société rurale a joué un rôle capital dans la
mise en train de la réforme économique. Ses mutations
conditionnent pour une large part l'aboutissement du
processus engagé, mais se heurtent à de nombreux
obstacles que nous présente Hua Chang-ming dans le
chapitre « Mille aiguilles au bout du fil: taxes et paysans
XXIIdans la Chine d'aujourd'hui ». À partir d'enquêtes
locales publiées dans les revues spécialisées, régionales
et nationales, au début des années 1990, l'auteur dresse
un tableau vivant des difficultés actuelles de la
paysannerie. Empruntant à ses sources certaines de ces
formules concrètes et lapidaires dont les Chinois ont le
secret, l'auteur nous décrit la multiplication des taxes
arbitraires « comme mille fils venant d'en haut. chacun
avec une aiguille au bout» pour tirer le sang des
paysans. Elle évoque la floraison de projets dont
l'unique objet est de rehausser le mérite des cadres
locaux aux yeux de leur hiérarchie: «projets
tape-àl' œil », « projets paysages-en-pot », « projets
bulles-desavon ». Le bilan est sombre. Après une amélioration
passagère, au début des années 1980, la condition
paysanne semble redevenue presqu'aussi difficile
qu'avant 1949. D'où le développement d'une agitation
rurale qui tourne souvent à l'émeute.
Mais les maux anciens resurgissent dans un
contexte qui n'est plus celui des seigneurs de la guerre
ou du régime Guomindang. L'héritage égalitariste du
maoïsme et les nouvelles idées qui percolent à travers la
société chinoise à la faveur de la libéralisation
économique et en dépit d'un contrôle politique
solidement maintenu par l'ÉtatlParti, se combinent pour
susciter une résistance paysanne de type inédit. Ce sont
« Les nouveaux mouvements paysans» que décrivent
Isabelle Thireau et Mak Gong. À côté des actes de
résistance quotidienne, définis par James Scott comme
« les armes des faibles» et décrits par Bianco lui-même
XXIII14,comme de « faibles armes» en dehors des explosions
de violence dont la presse se fait l'écho, les paysans
chinois recourent de plus en plus souvent à des
«moyens considérés comme légitimes par le
gouvernement» pour défendre leurs intérêts, assimilés
eux aussi à des «objectifs légitimes aux yeux de la
politique officielle ». Ils invoquent la loi et le discours
de l'État pour faire condamner les pratiques abusives de
la bureaucratie locale. Ces démarches ont souvent du
mal à aboutir, la cible visée par les paysans -les petits
cadres - servant précisément de relais au pouvoir
central pour maintenir l'ordre dans les campagnes. Elles
n'en signalent pas moins la naissance d'une nouvelle
conscience sociale au sein de la paysannerie et la
formation d'un nouveau lien civil, d'une relation plus
moderne de la société rurale aux institutions publiques et
au pouvoir d'État.
C'est sur la nature de ce pouvoir d'État que
s'interroge Guilhem Fabre dans «Décentralisation,
corruption et criminalisation : le cas chinois ». Partant
du constat que la réforme post-maoïste et la
réintroduction des mécanismes de marché ont été
rendues possibles par la décentralisation. C'est tout
d'abord le développement de la corruption, favorisé par
l'impunité. Cherchant à dépasser le point de vue
culturaliste et les horizons locaux qui sont ceux de
nombreux auteurs, Guilhem Fabre inscrit son analyse
dans une perspecti ve fonctionnaliste et
macro14 James C. SCOTT, Weapons of the Weak, Everyday Forms of
Peasant Resistance, New Haven, Yale University Press, 1985 ;
Lucien BIANCa, " Armes des faibles, faibles armes: cinquante
ans de résistance paysanne (1949-1999) ", 1999, Perspectives
chinoises, 51 : 4-16.
XXIVéconomique. L'absence de sanction dont bénéficie la
corruption, s'expliquerait ainsi par la perception qu'a la
société chinoise qu'il y a un prix à payer pour le
dynamisme et la prospérité de l'économie plus que par
une tradition culturelle, assez complexe, pour à la fois
légitimer et condamner les pratiques déviantes.
Le passage de la corruption systémique à la
criminalisation de l'État suit l'essor à grande échelle de
la prostitution, du jeu, du trafic de stupéfiants et de la
contrebande, au cours des années 1990. Il Y a alors
collusion entre «gendarmes et voleurs ». Toutefois,
l'ampleur prise par cette économie criminelle et ses
répercussions - celles de la contrebande plus
particulièrement - sur la macro-économie ont amené
l'État chinois à réagir en lançant un processus de
recentralisation. Ce processus aboutira-t-il?
Les conclusions de Guilhem Fabre demeurent
prudentes, empreintes d'un certain pessimisme.
Les transformations économiques, les mutations
de la conscience et les pratiques sociales n'empêchent
pas le maintien, sous une forme atténuée, de la dictature
communiste et de l'institution qui en est le symbole par
excellence: le goulag, système d'enfermement massif,
inspiré du modèle soviétique, et fondé au lendemain de
la révolution de 1949. «Pourquoi l'Archipel a-t-il
survécu? » se demande Jean-Luc Domenach. Il trouve
dans cette survivance «non seulement un scandale
éthique, mais une énigme intellectuelle». Il l'explique
par l'utilité que continue de revêtir pour le pouvoir une
institution carcérale qui, sans beaucoup changer de
nature, assure des missions nouvelles: réguler la
violence dans une société en proie à un capitalisme
sauvage et protéger le monopole politique d'un
xxvÉtat/Parti dont la capacité d'intervention économique et
sociale s'est sensiblement réduite. L'auteur avance aussi
une autre explication plus inattendue et plus troublante:
celle d'un consentement populaire dont on ne peut plus
attribuer la cause à la terreur et qui reflète peut-être des
habitudes de pensée héritées de l'ancienne culture
politique en même temps que le désarroi spirituel induit
par le rythme accéléré de la modernisation économique.
Le retour de Hong Kong à la souveraineté
chinoise en juillet 1997 est la première étape dans
l'achèvement de l'unité nationale que le gouvernement
de Pékin s'est fixé comme objectif. L'autonomie
accordée à l'ancienne colonie britannique dans le cadre
de la Région administrative spéciale doit à la fois
faciliter cette rétrocession et ouvrir la voie aux
rattachements suivants: celui de Macao survenu en
décembre 1999 et celui de Taiwan dont les dirigeants de
Pékin voudraient accélérer le processus. Aux yeux de
l'opinion internationale le respect de l'autonomie
promise à Hong Kong prend ainsi valeur de test. Les
libertés publiques dont la population hongkongaise a
joui du temps de l'administration britannique
serontelles véritablement préservées? Michel Bonnin fait le
point sur ce problème dans son étude sur « La presse de
Hong Kong avant et après la rétrocession ». De toutes
les libertés publiques, celle de la presse est sans doute la
plus vigoureuse et, en l'absence d'institutions
démocratiques, la plus indispensable à l'expression de
l'opinion.
À la veille de 1997 beaucoup de craintes se font
jour concernant l'avenir de cette presse et de ses organes
aussi bien chinois qu'anglais. Les propriétaires de
journaux, souvent de grands capitalistes poursuivant par
XXVIailleurs leurs entreprises sur le continent chinois,
cherchent à éviter tout conflit avec les autorités de
Pékin, par le biais d'une autocensure imposée aux
journalistes. La rétrocession n'a pas provoqué
d'aggravation brutale de la situation. À ce jour, la presse
de Hong Kong préserve la tradition léguée par les
Britanniques. Elle reste indépendante et souvent critique
à l'égard des autorités locales aussi bien que nationales.
Le gouvernement chinois s'abstient de toute ingérence
directe mais n'en poursuit pas moins « une stratégie de
lent grignotage ».
Le nationalisme, comme l'a montré Bianco, n'a
jamais cessé de nourrir l'ardeur des révolutionnaires
chinois et le patriotisme a plus fait pour le ralliement des
élites au régime communiste que l'aspiration à la justice
sociale. Ce nationalisme est désormais ouvertement
encouragé par le pouvoir de Pékin, comme relais de
l'idéologie marxiste-léniniste tombée dans un profond
déclin et comme antidote à la fragmentation sociale
créée par la croissance accélérée. Jean-Philippe Béja
analyse ce nationalisme revivifié dans le chapitre « Vers
l'émergence d'un national-confucianisme ». Il souligne
l'importance que revêt désormais, dans le marquage de
l'identité nationale, la référence à une tradition culturelle
que le maoïsme, héritier en ce domaine de la tradition
iconoclaste du mouvement de mai 1919, a rejetée
comme féodale, obscurantiste et nuisible au
développement. Ce mouvement de réhabilitation de la
tradi tion n'est pas propre à la Chine, comme en
témoigne la promotion des « valeurs asiatiques» qui a
accompagné l'essor des « dragons» ou des « tigres» et
les divers miracles de l'Asie orientale. Mais depuis la
crise asiatique de 1997, ce triomphalisme culturel s'est
XXVIIbeaucoup estompé dans la région sauf en Chine. Il y
revêt la forme, nous dit Jean-Philippe Béja, d'un
confucianisme instrumental, présenté par le discours
officiel comme propre à faciliter la gestion des
problèmes politiques et des relations sociales dans un
pays en voie de rapide modernisation, et ouvrant, au plan
international, des perspectives plus harmonieuses que
celles de la diplomatie « westphalienne » pratiquée par
les puissances occidentales.
«Les faits, simplement les faits devraient
empêcher certains délires» écrivait J.-L. Domenach en
préface à Regards froids sur la Chine. Les délires
d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1976. À l'utopie et à
l'onirisme ont succédé les mirages d'une croissance à
laquelle tous rêvent de participer mais dont beaucoup
craignent qu'elle ne conduise à l'émergence d'une
redoutable puissance militaire.
Les visions que journalistes et spécialistes
proposent de la Chine demeurent partielles et
contradictoires. Bringuebalée entre les fantasmes d'un
marché milliardaire et ceux d'un nouvel impérialisme
nucléaire, l'opinion s'interroge. Les derniers pans de la
muraille de bambou embrouillent moins les perspectives
que l'immensité et la diversité mêmes du continent
chinois. Chacune de ses trente-deux provinces (régions
autonomes, municipalités...) pourrait compter pour un
État européen. Parmi la masse des informations
devenues disponibles lesquelles retenir? Ceux qui
voient dans la Chine la puissance dominante du XXIe
siècle comme ceux qui dénoncent ses profondes
faiblesses ont de bons arguments à faire valoir.
Ce volume ne prétend pas dissiper l'incertitude.
Au contraire. Il témoigne que l'incertitude existe et qu'il
XXVIIIy a prudence à la reconnaître profonde et durable. Le
pronostic suggéré par la lecture des chapitres qui suivent
est empreint d'un pessimisme modéré qui fait écho à
celui professé depuis longtemps par Bianco et qui
s'accorde à l'air d'un aujourd'hui désenchanté.
XXIXPREMIÈRE PARTIE
les origines urbaines et rurales
de la révolution
Roland Lew
Révolutionnaires et paysans.
le cas chinois
et l'héritage du marxisme classique
Lucien Bianca a consacré ses recherches
principalement au monde paysan chinois sous la
République (1912-1949). Il s'est aussi penché sur la
révolution maoïste longtemps considérée comme une authentiquement paysanne; une vision qu'il
a remise en cause. Pour lui, il s'agit d'une révolution
menée par des révolutionnaires urbains agissant en
milieu rural; la paysannerie est plus agie qu'agissante.
Le soutien paysan est indispensable au succès des
révolutionnaires venus des villes, mais cet appui n'est
pas obtenu sans peine, sans de considérables efforts
destinés à convaincre une paysannerie peu disposée à
accepter des intrus, étrangers à la vie rurale. Il s'agissait
« d'une alliance inégale» où un parti révolutionnaire
entraînait et canalisait une masse paysanne fragmentée
1(Bianco 1967 : 148 et s., 184-189,338 et s., 1975 :
313335,1993 : 113-124).
Les conceptions de Lucien Bianco sont
aujourd'hui partagées par nombre de chercheurs
travaillant sur le maoïsme et la paysannerie d'avant
1949. Il n'a, pour sa part, cessé d'aller plus loin dans la
remise en cause de l'imagerie idéalisée, en Chine et
naguère par certains en Occident, du maoïsme à la
conquête du pouvoir; au point que la révolution
chinoise apparaît après coup comme l'une des moins
paysannes qui soient, dans le sens d'un manque
d'initiative, d'engagement révolutionnaire des paysans.
Leur vocation révolutionnaire n'est en effet guère
visible. L'absence de participation spontanée de la
paysannerie chinoise est frappante. La paysannerie
russe, elle, a fait sa révolution agraire en 1917-1918,
encore que son action se situe à distance de la
révolution que les citadins accomplissent au même
moment.
La complexité des rapports entre révolution et
paysannerie se marque aux origines du mouvement
révolutionnaire moderne, y compris dans sa
composante marxiste. C'est ce dont je voudrais traiter
dans cet article, en me concentrant sur ce qu'on appelle
le marxisme classique (de Marx à la révolution russe) et
en insistant sur la position paradoxale adoptée par
Lénine en 1905. Cette position illustre la difficile
relation entre le marxisme et le monde paysan. L'espoir
et l'incompréhension de Lénine face aux paysans nous
amèneront à réfléchir sur Mao et à la révolution
chinoise.
2Le marxisme du XIXe siècle: la paysannerie, une
classe en trop
La paysannerie a posé bien des problèmes à la
révolution, à toutes les révolutions se situant dans un
contexte de modernité. La source d'inspiration des
révolutionnaires du XIXe siècle, c'est la révolution
française: pour eux, la révolution future devait sortir de
la radicalisation du projet français. Il s'agissait d'une
forme de continuité ou de modification du projet
jacobin. L'enjeu essentiel se situait donc dans la bataille
pour le pouvoir, dans le champ politique. Comptait
alors celui qui participait directement à l'action
politique. La paysannerie n'y participait pas.
Un des thèmes fondateurs de la pensée de Marx
et du marxisme est l'opposition entre la ville, conçue
comme lieu de progrès, et la campagne, perçue comme
source de régression. Marx reliait tout projet de
modernité (bourgeois ou post-capitaliste) à la victoire
des villes sur le monde rural arriéré. Mettre fin à la
cassure entre les deux mondes, cette exigence du
socialisme, ce n'était pas procéder à une réunification
harmonieuse, c'était déruraliser les campagnes, au
moins socialement et économiquement.
« Hiéroglyphe» pour les citadins, la paysannerie
incarnait la « barbarie au sein de la civilisation ». Ces
formules si fortes et célèbres de Karl Marx (cité dans
Shanin 1976: 230 et s.) ne s'adressaient pas à la
paysannerie de quelque lointain pays enfoncé dans
l'arriération, mais visaient le monde rural français des
années 1850. Dans le Manifeste du Parti communiste
(1848), Marx n'avait-il pas considéré que l'un des
3grands mérites de la bourgeoisie c'était d'avoir
«arraché une grande partie de la population à
l'idiotisme de la vie des champs» (Carrère d'Encausse
& Schram 1965 : 21) ?
Certes la paysannerie devait jouer un rôle dans
la phase de révolution agraire et dans la liquidation des
séquelles de l'ancien régime. Marx était conscient que
sans le soutien paysan la lutte des ouvriers en faveur
d'un pouvoir prolétarien ne pourrait qu'aboutir à un
désastre. «En désespérant de la restauration
napoléonienne, le paysan français perd la foi en sa
parcelle, renverse l'édifice d'État construit sur cette
parcelle et la révolution prolétarienne réalise ainsi le
choeur sans lequel, dans toutes les nations paysannes,
1son solo devient un chant funèbre» .
À la possible exception de l'Angleterre et de la
Belgique, le monde rural forme partout la majorité de la
Xepopulation vers la fin du XI siècle. La ville, censée
préparer le monde à venir, est minoritaire. Si la
paysannerie incarne souvent aux yeux des
révolutionnaires l'arriération, le poids du passé à abolir,
elle est une présence trop grande pour ne pas être prise
en compte. Les révolutionnaires de la deuxième moitié
Xedu XI siècle se tirent de cet embarras en mettant
l'accent sur l'importance numérique du monde rural
prolétarisé: ouvriers agricoles ou paysans pauvres,
décrits comme fortement rétrogrades et soutiens de
1 Ce passage célèbre sur la nécessaire alliance est supprimé dans la
deuxième édition, datant de 1869, du Dix-huit brumaire (SHANIN
1976: 237; CARRERE D'ENCAUSSE& SCHRAM 1965: 23).
4l'ancien régime, finiraient, pensait-on, par rejoindre leur
allié, l'ouvrier industriel des villes2.
Le marxisme reprendra inlassablement le
diagnostic célèbre émis par Marx sur la paysannerie, en
1852, dans Le dix-huit brumaire,. Marx (cité dans
Shanin 1976: 231) ne conteste pas la capacité
révolutionnaire des paysans, mais il leur dénie une
aptitude à l'action autonome. La paysannerie est décrite
comme le sac de pommes de terre, une masse amorphe
- au sens politique du terme - incapable de fixer une
orientation propre. L'image renvoie aussi à la
dispersion des unités paysannes: structures
fragmentées, inaptes à nouer des liens entre elles, et
multiples parcelles dispersées. La paysannerie ne peut
se représenter politiquement; elle doit être représentée.
Son représentant ne peut qu'être son maître. Elle tombe
de ce fait sous la coupe de grandes forces sociales
considérées comme porteuses d'un projet propre: la
noblesse, la bourgeoise ou le prolétariat.
Perçue ainsi, la paysannerie est un fardeau
immense pesant sur l'action des révolutionnaires; la
charge est néanmoins allégée par la foi, surtout présente
Xedans la deuxième moitié du XI siècle, dans la montée
en nombre et en vigueur politique du monde ouvrier. La
solution est attendue de la victoire du industriel
et d'une « dépaysannisation » du monde social.
Marx analysant les réalités qu'il a sous les yeux
est quelquefois plus prudent, plus ouvert aux
interrogations de son temps. Dans les articles qu'il
donne au New York Daily Tribune au sujet de la
2 C'est notamment la position de F. ENGELS dans la préface de
1874 à ses écrits de 1850 sur La guerre des paysans en Allemagne
(celle du XVIe siècle).
5révolution espagnole des années 1854-1856, il attribue
au mouvement populaire en partie paysan - reprenant
l'héritage des guérillas anti-napoléoniennes du début du
XIXesiècle - une dynamique radicale, révolutionnaire
et prolétarienne capable de dépasser les blocages d'un
pays encore arriéré (Lowy 1967 : 79-88).
Les vues de Marx sur la Russie sont plus
connues et plus significatives. Marx était russophobe
comme bien d'autres révolutionnaires et libéraux de son
temps: la Russie tsariste lui apparaissait comme le
bastion de la réaction, le verrou qui arrêtait l'essor
révolutionnaire en Europe, l'obstacle à la libération des
peuples. Vers la fin de sa vie, dans les années 1870,
Marx change ou, du moins, nuance son opinion. Il
s'exprime en réponse à des questions que lui posent des
disciples russes, des intellectuels populistes, intéressés
et intrigués par les particularités de la paysannerie
communautaire regroupée dans le mir (Shanin 1983 ~
1erKingston-Mann 1985 : chap., 30-31). Marx rejette
alors explicitement une vision linéaire, une philosophie
de l'histoire qui donnerait la prééminence au modèle
occidental moderne. De ce point de vue, il n'exclut pas
la possibilité que la communauté rurale traditionnelle
du mir - une forme de communisme paysan,
estimaient nombre de membres de l'intelligentsia
russe - devienne la matrice d'un bouleversement de la
Russie qui permettrait à celle-ci d'éviter le capitalisme.
La Russie arriérée donnerait ainsi l'exemple
révolutionnaire à l'Europe avancée3. Ce n'est pas sans
3 Le populisme russe n'est pas anticapitaliste parce qu'il pense qu'il
y a une possibilité d'établir le communisme en Russie à partir des
traditions communautaires paysannes; c'est plutôt le contraire, il
rejette le monde bourgeois en Russie et ailleurs, et il est heureux
6prudence ni sans hésitation que Marx émet cette
proposition peu « marxiste» (mais on sait qu'il ne se
considérait pas comme marxiste, au sens de la vision
simplifiée, voire simpliste qui se propageait de son
vivant)4.
L'essentiel concerne cependant la possibilité
d'une paysannerie révolutionnaire par elle-même, dans
les conditions très particulières de la Russie. La
prudence de Marx devient quelques années plus tard le
scepticisme avoué d'Engels, pourtant lui aussi proche
de certains intellectuels populistes et admirateur de leur
ferveur révolutionnaire. Engels était à la fois plus
« classiquement marxiste» et plus conscient des limites
du mir, ou plus sensible à ce qui lui semblait un
processus de décomposition de la communauté
paysanne traditionnelle5. Ou tout simplement, il était
plus réaliste. Car une tentative de jonction des
révolutionnaires et de la paysannerie avait bien eu lieu,
mais sans aucun succès. C'est le populisme russe qui en
avait pris l'initiative. Le populisme rassemble les
intellectuels russes radicalisés, l'intelligentsia qui se
constitue autour de 1848, et prend toute sa force dans
les années 1860-1870. Le populisme se réclame du
de trouver dans sa recherche d'une alternative le mir paysan qu'il
idéalise d'emblée (MEISNER1974 : 218-219).
4 (Marx cité dans SHANIN 1976 : 14) sur les quatre versions de la
réponse à Zazoulitch de 1881. Marx avait rassemblé depuis la fin
des années 1860 une immense documentation sur le cas agraire
russe qu'il n'eut pas le temps de transformer en une étude précise.
S Dans une lettre à Vera Zazoulitch de 1885 (KINGSTON-MANN
1985 : 34). Engels, qui avait soutenu en 1875 une position assez
proche de celle de Marx, ne parle plus en 1894 que de se servir des
restes de la tradition communautaire (CARRÈRE D'ENCAUSSE &
SCHRAM 1965 : 19-20).
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