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Bou-bou

De
192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296332553
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Collection Écritures

ZIANI Rabia, Le secret de Marie, 1995. STARASELSKI Valère, Le Hammam, 1996. DESHAlRES J.M., L'Impromptu d'Alger, 1996 GOURAIGE Guy, Courage, 1996. GENOT Gérard, La frontière des Beni Abdessalam, 1996. MUSNIK Georges, Par-dessus mon épaule, 1996. BOCCARA Henri Michel, Tra~ersées, 1996. 3T ARASELSKI Valère, Dans la folie d'une colère très juste, 1996. ALATA J.-P., Les Colonnes de feu, 1996. COISSARD Guy, L'Héritier de Bissas Moïse Simba Kichwa Ngunuri, 1996. DlTBREUIL Bertrand, Pierre, fils de rien, 1996. GUEDJ Max, Le cerveau argentin, 1996. AOU AD Maurice, Dernier jour, dernier rois. 1996. BALLE Miguel, L'éveil, 1996. BENSOUSSAN Albert, Les eaux d'arrière-saison, 1996. GREVOZ Daniel, Les vires à Balmat, 1996. BRUNE Elisa, Fissures. 1996. LES IGNE Hubert, Blues des métiers. 1996. KHERROUBI Maurice, La fuite de Souad, 1996. LE HOUEROU Fabienne, Les enlisés de la terre brûlée. 1996. RENOUX Jean-Claude, La petite qui voulait voir les montagnes danser, 1996. BOURGUIGNAT Philippe, Soleil moqueur, 1996. DUMONT Pierre, Le Toubab, 1996. SHARGORODSKY Alexandre et Lev, Nouvel an à Eilat, 1996. PAILLER Jean, Issa Ghalil, 1996.

BOU~BOU

Du même auteur chez le même éditeur
AMELIE I (réédition à paraître)

AZOUGAR

(-à paraître)

Chez

d'autres

éditeurs

(Gallimard, préface

AMELIEI collection "La France Sauvage", de Simone de Beauvoir, 1976)

En couverture:
«

Bou-Bou

La mère : Pourquoi as-tu dessiné un petit carreau sur ton front?
Bou-Bou: Pour que le petit oiseau puisse rentrer et sortir.
»

@ L'Harmattan,

1997

ISBN:

2-7384-4952-2

Henri KELLER

BOU-BOU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A ma A la mémoire

sœur

de Barbara

Les hommes comme on voudrait

ne sont pas qu'ils soient être

ni tels qu'ils devraient

PREFACE

«Penché sur le bord de la fenêtre Bou-Bou regardait passer l'Histoire» ;ilIa regarda d'abord les yeux grands ouverts. Mais peuton se contenter de regarder l'Histoire comme un ftlm ? Bou-Bou aura vite compris que le cours de l'Histoire peut aussi ressembler à un rapide qui entraîne tout sur son passage et se transforme parfois en torrent tumultueux.
Il découvrira avec étonnement que les humains, dans ces circonstances, ne deviennent pas plus solidaires. Bien au contraire: leurs sentiments de haine, leur cruauté, leur bêtise qui en des périodes ordinaires sommeillent tranquillement au fond d'eux, peuvent là, enfin, en toute liberté, s'épanouir. Bou-Bou, ce n'est pas l'histoire d'un adulte racontant son enfance pendant les années trente et la dernière guerre mondiale. Ce n'est pas un témoignage de plus. Bou-Bou, c'est l'histoire d'un gamin qui et nous mène là où lui décide d'aller. De le bout de son nez et nous interroge avec des vrais naïfs: «C'est donc ça le monde ça la civilisation, le progrès de l'humanité nous prend par la temps en temps, il la conviction et la des adultes? C'est ?»

main lève force donc

On est tenté de lui répondre que ces questions ne sont pas de son âge, qu'il comprendra plus tard et qu'il ferait mieux de terminer ses devoirs pour demain. Mais Henri Keller, avec sa manière univers, veille. Bou-Bou ne vous lâchera pas. Pierre Kretz, et francophone. de nous entraîner dans son

Ecrivain dialectophone

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PREMIÈRE PARTIE

BOU-BOU

L'intérieur, était nuit de bien-être, d'insouciance, de protection absolue. L'intérieur, c'était sa mère, l'éternité béate d'un passé insondable. Ses premiers souvenirs d'enfance avaient surgi ainsi que naît l'aurore qui chassera la nuit; flous, mal discernables, sans contours précis, insolites, étonnants, émouvants, suffocants comme une étouffante marée d'amour. Il ne prétendait pas avoir reconnu à un certain moment donné tel objet, ni s'être souvenu à partir d'une date précise de tel événement; simplement la conscience d'une lente transformation de l'environnement et de ses désirs l'avait pénétré. Il subissait avec curiosité. Ce n'était pas lui qui s'était lancé à la conquête de quoi que ce soit, c'était le contraire; «l'extérieur» l'envahit petit à petit. Les premiers souvenirs étaient indicibles; qui dira à quel instant précis s'arrête la nuit? Personne! La nuit avait été le nombril du monde. Le nombril du monde ne pouvait être que le ventre de sa mère. Dans l'oubli de ce qui avait été, il Y avait déjà lui. Parmi les trouble-fête agaçants qui croupissaient dans cette pénombre, le laitier fut le premier intrus qui le détourna du seul dialogue qui lui importait: son dialogue affectif, éternel et exclusif 11

avec

sa mère.

Le souvenir du laitier ne surgissait pas seul du néant. En dehors de lui, d'une consistance différente des objets, il y avait le père, la grande sœur. Ces derniers étaient en quelque sorte des intermédiaires bivalents, hostiles lorsqu'ils le détournaient de la mère, attirants par leurs caresses-sourires, ils recherchaient un partage, une part d'affection pourtant déjà prise. Il les considérait comme une diversion dont il refusait de reconnaître l'importance : indifférent ou jouant le jeu, suivant son bon plaisir, il attendait que ça passe. Comme par enchantement, cédant la place au désir complot mijoté à deux, le père et la sœur quittaient le logis. Alors, dans un déchirant jeu de sons et de sensations charnelles, le verrou de la contrainte volait en éclats et la fête du plaisir s'envolait dans un lyrisme sublime. La mère entonnait les arias, chorals, récitatifs de la Passion selon Saint-Matthieu, l'ordre du chant variant selon le tonus de ses rêves. Bien sûr il n'entendait rien à ces mots allemands, mais les paroles du 8" aria ressemblaient à la mère comme si ce fut elle qui les eût inventées. Quand il les reconnut bien des années plus tard, il se souvint de ce qu'il n'avait pas compris, les mots étaient restés gravés dans sa mémoire: Blute nur Du liebes Herz ! Ach ein Kind, das Du erzogen Das an deiner Brust gesogen Droht den Pfleger zu ermorden Denn es ist Zu Schlange worden 1

*
* *

Il Y avait du soleil. Côté rue, la fenêtre était grand ouverte. La mère s'interrompit, les «Hum, hum...» remplacèrent les mots vacillants d'on ne savait quelle strophe. Soudain elle se pencha par dessus la literie étalée sur le rebord de la fenêtre et décréta: «On va
1. Saigne ô mon cœur Hélas un enfant que tu as élevé Qui s'est abreuvé à ton sein Menace d'assassiner son nourricier Çar cet enfant est devenu serpent

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descendre.» Elle souleva Bou-Bou, le prit dans ses bras, le serra contre son cœur, lui enfouit la tête entre ses seins. Il riait de plaisir et d'extase, elle faisait claquer ses lèvres dans son cou: «Bou-Bou, lapin, trésor... !» La plus belle des mélodies. L'odeur d'ambre émanant des profondeurs de son corsage le faisait chavirer dans une ivresse de jouissance; il gloussait à en perdre haleine. La mère trottait de marche en marche jusqu'au bas des trois étages, la chute en spirale donnait une impression de vertige. Ainsi bercé, on allait voir le laitier, en somme, le bonhomme, la chose semblait peu importante, elle concernait l'extérieur, une rencontre de parcours, une agréable diversion, après laquelle, douillettement bercé, ils remonteraient au logis. Elle le remettrait sur son pot, reprendrait son chant, tout rentrait dans l'ordre: il était avec sa mère, elle était avec lui, dans un monde fini et clos. Vint un jour de temps maussade et pluvieux, un jour de lassitude pour la mère, un jour sans passion ou peut-être de migraine. Elle lui expliqua qu'elle allait descendre seule, qu'elle se dépêcherait, le supplia de rester sage. Telle l'amante qui se fait jurer fidélité, elle lui arracha une concession, crut avoir obtenu une promesse. Que se passait-il dans le crâne de Bou-Bou? Il ne protesta guère, il découvrait ses premiers chagrins, y accorda toute son attention, ressentit là l'effet d'une sanction injuste, celle de ne pouvoir être à la fois lui et elle, courba l'échine et fut sage comme si son attitude eût pu raccourcir le temps de l'absence, eût pu effacer ce sentiment de faute, d'impuissance. Il ausculta le silence, crut attendre une éternité son retour, bailla d'ennui, ne perçut aucun bruit, s'occupa à faire glisser ses cubes entre ses jambes pour en meubler son trône, le pot. Par la force des choses, il comprit que le fait d'être sage, non seulement ne réduisait pas le temps d'absence, mais au contraire le prolongeait. A vrai dire il n'avait pas de notion bien précise du temps, tout simplement il s'aperçut qu'après avoir fait pipi-caca par-dessus ses cubes, la mère n'était pas accourue pour le cajoler comme d'habitude. Il avait beau répéter: «mam-cac», les premiers vocables qu'il connaissait, la mère restait absente. Il en fut fort dépité. Cette «chose» neutre qu'avait été le laitier, se transformait en élément hostile. «L'extérieur» ne se limitait donc nullement à la cuisine, la chambre, voire tout l'appartement, mais «l'extérieur» s'étendait audelà de la porte d'entrée, au delà du fond de ce gouffre que représentait l'énorme profondeur des trois étages, peut-être était-il infi-

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ni? Pour l'instant le laitier et l'extérieur se confondaient, ils étaient à la fois agaçants et attirants. Ce marasme de ressentiments-sensations ne lui vint pas en un seul jour à la suite d'une méditation profonde, absolument pas, il ne méditait pas, il sentait. Il fallait se défendre contre la menace de «l'extérieur», tout en s'ouvrant à l'attraction qu'elle exerçait sur lui. Cette nécessité croissait à fur et à mesure que la menace devenait plus intelligible et que son attirance se précisait. Un de ses premiers souvenirs cohérents remonte à cette époque. La «petite» et la «grosse» commission mijotaient dans le pot parmi quelques cubes. Bou-Bou avait lancé son cri de victoire, dressé l'oreille et constaté que la mère continuait à bavarder dans l'escalier avec les locataires du dessous comme si de rien n'était. Parlant de locataires, il faut bien entendu saisir la nuance, ceux du dessous ne signifiaient rien de précis pour lui. Par contre il avait clairement compris que la voix de sa mère ne s'adressait pas à lui, elle était lointaine et différente. Dans un mouvement d'humeur la déception le dressa sur ses jambes, il renversa le pot qui lui était resté collé au derrière. Ce fut une immense diversion, une découverte importante, elle le détourna de son premier projet qui avait été d'aller à la rencontre de sa mère. Il pataugea pieds nus dans la crotte étalée sur le tapis et trouva ce jeu plein d'intérêt. Lorsque la mère revint après une petite minute, c'est-à-dire après un bon quart d'heure de palabres, il y en avait partout. Elle poussa des gémissements outrés. Une fois de plus la réaction de l'extérieur le prit de court; il écarquilla les yeux de surprise, puis, contraint, il s'adapta, se mit à brailler comme un damné avec persévérance et application, la bouche au carré. Les larmes, d'abord sincères, devinrent comédie puis refuge. Avec des fausses larmes, naquit un vrai chagrin: il se crut rejeté, mal aimé; força la note, devint pathétique. C'était gagné! La mère laissa provisoirement «son-tapis-cadeau-demariage-de-ma-mère» dans son état douteux et nauséabond, emmena Bou-Bou pour le laver, s'occuper de lui. Cet incident eut d'heureuses conséquences, la mère avait compris: «Le petit devenait grand.» Elle décida de ne plus le laisser seul, le bonheur coula à grands flots, les excursions vers le trottoir redevinrent journalières. Bou-Bou fit connaissance pour de vrai, non seulement avec le laitier, mais également avec le livreur de l'épicier Gros-zizi 1 qui lui venait sur un tricycle.
1. Quoique cocasse, le nom était bien celui de l'épicier..

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L'attelage du laitier était extraordinaire: tirée par un immense chien.

sa charrette

était

- «Toutou, toutou», soufflait Bou-Bou. - «Il est très éveillé pour son âge!» affirmait le laitier avec des roucoulements de benâtre. L'enfant secoua ses fesses pour se laisser glisser à terre. Il s'approcha du chien, puis s'immobilisa médusé. Quelle bête! Elle était plus haute que lui. Il l'admira des yeux, puis des mains. Le chien avait un métier double: tirer la charrette et se laisser caresser des enfants. Un matin alors que la mère mettait en doute l'onctuosité d'un munster que l'assemblée des ménagères venait de humer, il tira vaillamment les testicules de la bête qui fit «kaï.» Aussitôt la mère se rappela qu'elle avait outre un mari, deux enfants dont BouBou qui faisait des bêtises: - «Veux-tu ne pas toucher!» caca, sale 1» s'écria-t-elle, indignée: «C'est

- «Toutou, Toutou» protesta Bou-Bou sans succès. La mère, quelque peu vexée, abandonna le munster au laitier, récupéra sa cruche de lait, et remonta le petit. Elle retrouva apparemment toute sa sérénité en pénétrant dans son logis, car elle se mit à chanter sans retenue. Sa voix modulait des «Seigneur je t'appartiens !» sur tous les tons, grands comme une maison. Le bonheur de Bou-Bou était à la même échelle: gigantesque. Tout danger, toute menace s'écartait dès que la porte était close sur autrui. La mère, elle n'était pas autrui, elle était l'arbre dont il était le fruit, il faisait encore partie d'elle. Par instants on aurait pu croire que les choses puissent en rester là, mais le temps basculait les instants avec hâte, et «l'extérieur» faisait miroiter ses menaces avec tant de charme! La voiture du laitier était peinte en blanc, égayée de surimpressions en rouge vif, d'immenses virgules de sang. A l'arrière de la charrette, s'il avait pu lire, Bou-Bou aurait pu reconnaître cet autre signe charmeur «Charles Kremer-Marchand de lait et de fromage.» Le «e» final de fromage était tout ratatiné. En fait M. Kremer vendait également de la crème et du beurre. Et si ce n'était pas marqué, c'était par manque de place ou pour ne pas déranger l'harmonie des spirales rouge sang qui enserraient la caisse. Et les roues? des roues de vélo montées de pneus increvables, un rayon peint en rouge, l'autre en bleu. Lorsque la carriole démarrait, Bou-Bou admirait le bleu rouge des rayons qui se succédaient comme lorsqu'il

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soufflait entre ses lèvres «Prrrrrrr !»Les couleurs étaient aussi belles que les sons; pas étonnant que les uns pouvaient se transformer en peinture et les autres en musique. Un véhicule aussi beau qu'un carrosse, un chien de la taille d'un lion; l'arrivée du cortège était annoncée par une cloche brillante où se reflétait le soleil, où se mirait Bou-Bou pour découvrir sur l'arrondi de l'instrument qu'il avait, tel maître chat, les yeux en amande. La cloche jaune roux, en cuivre ou en bronze ou en mélange subtil des deux, se prolongeait par un manche d'ébène. Lui aussi avait de la patine, noir, brillant comme une aile de corbeau. Le laitier le secouait de la même manière que la mère secouait son panier à salade; un geste sec pour percuter le battant contre la paroi de la cloche, enchaîné sur un retour de poignet pour faire revenir sans violence, en douceur. Il en résultait une musique de boiteux: «Di-ding, di-ding» Jaune roux était également la grande bassine de confiture de la mère. Ce matin-là Bou-Bou était installé sur son trône et suçait avec délectation un soldat de plomb unijambiste décapité qu'il affectionnait particulièrement. La confiture chantait dans son chaudron là-haut sur le gaz, la mère chantait ses louanges à Dieu. Elle faisait les lits «derrière dans la chambre» dont la fenêtre était ouverte au soleil.A plusieurs reprises, elle était venue modifier la flamme du gaz avec satisfaction. - «ça cuit !» avait-elle constaté. - «Cui» répétait Bou-Bou, que la mère gratifiait d'un baiser au passage. Tout était parfait dans ce monde clos, lorsque du bas de la chaussée retentit le son de la cloche sur son air boiteux: «Di-ding di-ding !» - «Il ne manquait plus que cela!» Bou-Bou ressentit un bien-être joyeux, il était clair que si la mère se plaignait de cette intrusion, c'était uniquement parce qu'elle allait interrompre, ne serait ce que pour quelques instants, sa magnifique idylle avec Bou-Bou. Lorsque la mère s'expliqua, la désillusion fut grande:

- «Et
pendant

qui est-ce qui surveillera que je vais descendre ?»

la cuisson

de mes confitures

Son regard se porta sur Bou-Bou: - «Si je te laisse seul, je pourrai agir plus rapidement!» semblait-elle se demander. Bou-Bou se tassa sur le pot, rentra la tête, effaça son sourire et se déguisa d'un regard de chien battu. La mère

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céda sans mot dire, lui remonta la culotte, le prit dans ses bras avec beaucoup moins de douceur que d'habitude, jeta un dernier regard chargé de crainte sur la bassine couleur bronze et se dirigea vers l'escalier. Bou-Bou désappointé, grimaça un sourire, essaya de se faire reconnaître, fourragea désespérément entre les douceurs mammaires de sa mère, allant jusqu'à la pincer. Il reçut une tape sur la main: - «Allez laisse-moi, tu me fais mal!» Il ne réussit pas à s'imposer, les confitures plissaient entièrement l'esprit de la mère. et le laitier rem-

Bou-Bou broyait du noir, la peine de cœur fut grande, il ourdit quelques plans de représailles contre sa mère, découvrit qu'il avait trop besoin d'elle pour songer à tout début d'exécution, tomba dans l'irrationnel, détesta le laitier, refusa de lécher cette confiture de malheur. Ainsi sa mémoire naquit au contact du monde: tout ce qui était «bien» pour lui ne l'était pas forcément pour les autres. «L'extérieur» était fascinant mais on s'y brûlait les doigts, l'amour de la mère ne valait pas l'amour de soi, c'était un micmac plein de contradictions dont il aurait fallu tout savoir pour pouvoir les dominer ou tout ignorer pour en être protégé. L'intelligence naissante était un outil curieux, il servait à disséquer des dangers vers lesquels avançait un héros glacé de peur.
* **

Le train-train quotidien de Bou-Bou n'avait rien d'extraordinaire. Apparemment sa famille se fondait dans la multitude des hommes telle une molécule d'eau dans un fleuve. D'après les cantiques de la mère, ce fleuve humain serpentait vers l'océan infini de Dieu. Travailler sans mentir, prospérer en rendant grâce au ToutPuissant apportait la garantie de rejoindre l'Éternel les poches bourrées de bons points après un ultime petit examen qui était le trépas. Depuis toujours Bou-Bou avait été bercé dans ces axiomes, tout paraissait simple, et pourtant! Lorsque Anne accourait vers son petit frère les bras grands ouverts, le sourire de la mère était aussi énigmatique que l'inquié-

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tante question

maintes

fois répétée: notre Bou-Bou, tu ne veux

- «Alors tu l'aimes bien à présent plus le jeter dans le canal?»

Accusation pour l'un, menace pour l'autre! Et le père, le Pater Familias avec deux majuscules, une de plus que Dieu, d'où prenait-il cet air de Mikado, d'où lui venait cette autorité de censeur, pourquoi ce climat d'angoisse rôdait-il autour de lui? L'innocence de l'enfant s'évaporait avec la compréhension des mots, comme si leur signification eût été double et contradictoire ; amour était paradis mais aussi enfer. Cela allait de soi. Bou-Bou apprenait à vivre à travers son milieu. Il avait un «chez lui» du haut duquel les siens observaient, jugeaient, obéissaient. Il fallait en saisir l'éthique, elle déviait de celle des cantiques, elle n'était pas divine, mais humaine et gluante. Du passé, on prétend ne retenir que les bonnes choses, on les porterait en soi avec allégresse, mais au fond du sac, enfouie et cachée, dort pourtant une autre vérité. A coté des alléluias de la mère, fortissimo le lundi, moderato le samedi, le fond du sac, celui des vérités du clan, s'étalait le dimanche. Décrété «de repos», ce jour portait un nom trompeur. Il avait son rituel propre, celui de «chez lui», chacun interprétait son rôle: pour vivre, Bou-Bou se hâtait d'apprendre le sien. Les dimanches se succédaient, les uns après les autres, variables quant à leur déroulement, invariables quant à leur trame. Certains événements s'y répétaient comme des rites; c'est d'eux que se souvint Bou-Bou, c'est d'eux que resurgirent les détails. Les visites dominicales rendues par la tribu à la grand-mère maternelle firent longtemps partie de ces rites. Les grands-parents, ces grandsparents là, car il y en avait d'autres, habitaient la même ville dans une «cité» à une heure de traversée en poussette. Invariablement l'acte I débutait devant le portillon du jardinet de l'aïeule: le Pater Familias, autrement dit le P.F., Y sonnait d'un coup prolongé et d'un seul. - «Tiens, tiens, tiens; voilà de la visite... répétait la grand-mère. tiens-tiens-tiens...»

- «Qui vient là ?» Ceux de «chez lui» approuvaient cette exclamation rire endimanché. Même le P. F. grimaçait un ricanement

d'un souen décou-

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vrant le brillant de ses dents. - «Accueil classique sur un air connu!» Sa moquerie cinglait; elle l'amusait, du cantique subsistait la mélodie, mais les paroles étaient inversées. Néanmoins Bou-Bou se réjouissait, il allait pouvoir se donner du mouvement, la grand-mère après tout, n'avait pas que des défauts. Le reste, l'éthique de son clan entrait en lui, se déposait au fond du sac.
- «Bonjour Alice!» Que la mère tout comme nom embêtait Bou-Bou. un quidam, fût appelée par un pré-

- «Bonjour maman !» La réponse, un tantinet ecclésiastique avait la fadeur triste, la gravité du sacrifice. Au fond de lui-même Bou-Bou n'aimait pas ça. Il aurait voulu qu'il n'y eût ni d'Alice pour le P.F., ni d'Alice pour la grand-mère, il n'y aurait que sa mère à lui et rien d'autre; alors, sans aucun doute, tout eût été parfait. Puis, se désintéressant des embrassades dont il n'était pas l'objet, il se laissa distraire par «l'extérieur.»
*
**

Il se souvint du dimanche de la tulipe. Les salamalecs n'étaient pas terminées que déjà il trônait en plein milieu d'une plate-bande, «la tulipe» à la main. Ses chaussures blanches, le devant de son habit étaient maculés de boue; il avait bien choisi son moment, grand-père venait d'arroser, la gadoue était juste à point! Le P. F. mis sous pression par un repas riche en calories et en vins fins pompait comme un hanneton avant l'envol. celui-là, il n'en loupe pas une, je te le jure!» Son regard globuleux se tourna vers sa fille; celle-ci, contente de retrouver grand-mère s'était oubliée dans un sourire heureux. D'un trait de mots le P. F.lui fit reprendre son rôle :

- «Ah!

- «Eh toi? Tu ne peux pas faire attention; surveiller ton frère? Hein ?» Consciente que seule la présence de grand-mère lui avait évité une taloche, la sœur renifla, s'efforça de retenir ses larmes. Un gros soupir, un gros chagrin, de ceux qui naissent au fond de l'âme,
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