Camus et la politique

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296366572
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CAMUS ET LA POLITIQUE

f

Sous la direction de Jeanyves GUÉRIN

CAMUS ET LA POLITIQUE
Actes du colloque de Nanterre
5-7 juin 1985

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de PÉcole-Polytechnique 75006 Paris

Photo de couverture: collection privée.

Ouvrage publié avec le concours du Centre national des lettres (CNL) et de l'Université de Paris X Nanterre

@

L'Harmattan,

1986

ISBN:

2-85802-677-7

Les 5, 6 et 7 juin 1985 s'est tenu à l'Université de Parix X Nanterre le colloque Camus et la politique. Ce colloque avait obtenu le soutien de la Délégation aux Commémorations nationales et de la Société des études camusiennes et le patronage de l'UER. de Lettres et de l'Institut de littérature française. L'on trouvera dans ce volume l'ensemble des communications et des extraits significatifs des débats. Ceux-ci ayant été enregistrés avec l'aide du Centre audio-visuel de l'Université, on peut en consulter la transcription intégrale auprès de la Société des études camusiennes (50, Bd Jules-Verne, 8000 Amiens). Le colloque a été ouvert par Michel Imberty, président de l'Université. Les séances ont été présidées par René Rémond, Pascal Ory, Sylvain Menant, Jacques Julliard, Jean-François Sirinelli et Hugues Portelli. Des motifs graves ont empêché Maurice Schumann, Alain Pons, Paul Viallaneix et Tahar Ben Jelloun d'être au rendez-vous. Jeanyves Guérin

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L:ES COMMUNISTES FRANÇAIS ET ALBERT CAMUS: UN REJET SANS MALENTENDU

Jeannine VERDÈS-LEROUX

Lorsque Camus mourut, le court article que L 'Humanité lui consacraI s'ouvrait sur un rappel: « Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux» (c'est, vous vous en souvenez, la découverte que fait Caligula. Acte I, sc. 4). Et cet article, très raisonnable

-

car

les

« révélations» de Khrouchtchev avaient bien calmé les fureurs communistes - va d'emblée à l'essentiel. Le rejet de Camus ne fut pas un accident, une bévue, un malentendu, une polémique conjoncturelle: c'est tout le style militant qui refusait Camus, comme, à la même époque, il condamnait Kafk~:
Certes, le passé politique de Camus

-

il eût droit

à l'épithète

renégat -, ses prises de position sur les démocraties populaires, sur les camps soviétiques, comme ses refus de prendre position dans les formes requises (par exemple, à propos d'Henri Martin) rendirent les attaques plus aiguës et plus basses. Mais, de toutes façons, le PC lit les œuvres pour leur contenu idéologique. Il demandait: quelles sont les intentions de/Camus? Quels effets cette littérature produit-elle sur les opprimés en lutte, et sur la bourgeoisie? A quoi sert Camus? Il ne se demandait pas: que dit Camus? Comment écrit-il? L'ayant classé dans la littérature noire, aucun critique, pendant la période de l'apogée du stalinisme, ne put percevoir ce qui est un versant essentiel de son esthéti'lue : l'exaltation du soleil sur les ruines de Tipasa ou sur la plage de l'Etranger, de la lumière, des bains de mer (de Meursault et Marie, de Rieux et de Tarrou), le vent à Djémila, les sensations, les instants présents, une animalité assumée (le lieu de la rencontre heu7

reuse de l'homme et de la nature - « les noces» - c'est le corps) : toute cette éthique de la vie est ignorée. Camus est vu comme un renégat, donc un solitaire qui est privé des voies de la fraternité qu'on ne trouve que dans la lutte révolutionnaire. Le solitaire est accusé d'isoler chaque problème dans chaque solitaire. Bien sûr, selon les périodes, selon les journaux (car chacun a sa clientèle) et selon les œuvres, la critique présente des variations, mais, que cela soit dit avec hargne ou avec désolation, l'œuvre est rejetée et toujours tronquée. Rien dans la presse communiste ne donne idée de ce qu'écrivait réellement Camus. Que cette œuvre soit très tôt étiquetée, condamnée, on en a l'attestation dans les lectures que La Pravda et Georges Lukàcs en ont faites après-guerre. Lorsque La Peste paraît en juin 1947, et bien que les Soviétiques n'aient pas à craindre qu'elle arrive chez eux, La Pravda donne aussitôt le sens de ce livre: « c'est la littérature des semeurs de panique qui cherchent à démoraliser, à épouvanter le lecteur, à l'affaiblir et à le transformer en un serviteur terrifié et servile du capitalisme monopoliste »2. Un peu plus tard, Lukàcs parla de Camus dans la postface à la Destruction de la Raison; visant à poursuivre le combat contre l'irrationalisme « comme idéologie de la réaction militante », qui ne s'était pas arrêtée avec la chute d'Hitler, et alors que les Hongrois ne pouvaient lire ni Sartre, ni Camus, il les entretint de la polémique de 1952. Il prenait bien sûr parti pour Sartre et affirmait que Camus « emboîte le pas à Heidegger» et Lukàcs avait une vue très simple des rapports de Heidegger avec Hitler! Il décrivait Camus justifiant sa « retraite individualiste et anarchiste de l'histoire réelle au nom d'une supra-Histoire» ; la nocivité des vues historiques de Heidegger et de Camus était pour Lukàcs identique, évidente3. Donc l' hostilité des communistes vis-à-vis de Camus est générale. Mais il faut souligner que Camus a occupé peu de place dans les polémiques communistes. On s'en souvient, dans sa célèbre réponse, Sartre lui lançait: «d'où vient que c'est moi qu'ils haïssent et non vous? (...) parfois j'irais presque jusqu'à vous envier la profonde indifférence qu'ils vous témoignent »4. L'explication est simple: si les communistes aimaient donner l'assaut, ils aimaient plus encore, que leurs adversaires jouent avec eux. Sartre était parfait dans les scènes de ménage, il en rajoutait, en redemandait. Mauriac aussi entretenait avec jubilation de telles polémiques. Camus n'a jamais joué à ce jeu. La presse communiste l'a attaqué à chaque œuvre mais, faute/ d'être relancée, elle passait à autre chose. J'ai suggéré qu'il fallait distinguer des périodes:

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La première va de 1947 à l'attribution du prix Nobel, approximativement: Camus est alternativement ridicule, dérisoire, et dangereux. Dans une période intermédiaire, la presse communiste s'accorde

pour le trouver ennuyeux, dépassé et, en 1963, un plumitif se demanda dans Les Lettres françaises si la postérité retiendrait le nom de Camus.

-

Plus récemment, après l'échec de 1978, le PC s'estimant. victime d'une campagne anticommuniste « sans précédent », appela à la guerre idéologique. Camus fut attaqué comme endormeur dans L 'Humanités et comme « la garantie célèbre du mouvement des nouveaux philosophes» dans France Nouvelle6.

Mais c'est évidemment de son vivant qu'il a suscité le plus d'attaques. Après un temps œcuménique très bref, pendant lequel Alexandre

Astruc avait pu dire tout le .bien qu'il pensait du Malen tendu 7 et Pierre Loewel, celui qu'il pensait de Caligula8, les ruptures politiques, en France et sur le plan international, amenèrent le PC à une révision radicale de ses jugements. Cela s'imposait d'autant plus qu'il y avait déjà entre le PC et Camus un contentieux politique (position de Camus sur l'exécution de Pucheu, mai 1944, attaques de Pierre Hervé blâmant Camus de son plaidoyer sentimental pour un ancien résistant qui avait parlé sous la torture9...). A partir de 1948, Camus fut vivement attaqué. Relisant L'Étranger et la Peste, un certain Hoffmann, ayant découvert que Camus est un « ex » qui a « effectué un demi-tour à droite très classique », tire ainsi la leçon de ces deux œuvres. Non seulement Camus refuse la révolution, mais il incite à la résignation: « Surnuméraires aux postes, employés de bureau, petits fonctionnaires, lisez donc Camus! Réfléchissez bien et comprenez que finalement il n'y a pas de raison pour changer votre vie. » Camus est un homme duplice: non seulement il «ne s'en prendra pas au capital mais il nous prie de croire qu'il est plus révolutionnaire que jamais »10.Parler de renégat, ce n'était pas à l'époque simplement lancer un mot: c'était concevoir quelqu'un comme un homme perdu dont tous les écrits étaient disqualifiés à jamais. Le communisme ne connaît pas la rédemption. Voici ce qu'écrit Pierre Hervé qui allait devenir un renégat célèbre: « Son ouvrage pue le ressentiment: Camus ne pardonne pas aux communistes qu'un jour (...) il a été des leurs et qu'il les a trahis. Camus traîne le remords du renégat, remords qu'il n'avoue pas explicitement et qui se transforme en haine. Un communiste heureux est un scandale pour lui 11. » Après Les Justes, les attaques se développent, s'enrichissent. En effet, le mépris n'avait pas suffi: avec La Peste, Camus avait eu du succès, il jouissait « d'une considération parfaitement surfaite », donc il fallait le prendre, non au sérieux, mais en compte. J'ai retenu ici un article de Jacques-Francis Rolland qui rassemble tout un ensemble de procédés, souvent éparpillés. Le titre d'abord était une trouvaille, pratiquant un amalgame visant à ridiculiser Camus et à le rendre suspect: «Les Justes de M. Camus avaient pour chef un flic»: à la fois,
.

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Camus connaît mal son sujet et... il s'intéresse aux flics. La première attaque visait l'absence complète de qualités de l'écrivain Camus. Il était ennuyeux, froid, sans grande originalité; thèmes rebattus, dissertations abstraites, faux air de grandeur, absence d'art et de technique dramatique, personnages sans vie. Bref, malgré ses efforts pour être ému, Jacques-Francis Rolland avait bâillé. Plutôt, il écrit: «on bâille ». La deuxième série d'attaques vise la philosophie de Camus: il aime les révolutionnaires morts et présente ceux qui prennent le pouvoir comme des monstres. Il incite à ne pas faire la Révolution. Avec cela, Camus a « récolté un public à sa mesure» : « Messieurs élégants et précieux, dames à aigrettes, à chapeaux de plumes et aux cheveux violets 12.» Mais c'est avec L 'Homme révolté que la dangerosité de Camus apparaît si grande qu'il a droit à la « une» de L 'Humanité. L'article affirmait d'abord que le livre était nul: «ignorance prétentieuse », «une navrante indigence de pensée », Camus utilise les «fonds de tiroir» de la social-démocratie, du RPF, des Caillois, Monnerot, Jules Moch, Depreux... Deuxièmement, l'ouvrage est réactionnaire: non seulement Camus affirme la «malfaisance fondamentale» de tout effort de libération mais il s'y oppose. Sa tentative s'apparente « à celle des écraseurs cherchant désespérément à maintenir la dalle de l'oppression que l'action des peuples fait jaillir en éclats ». Troisièmement, ses « vieilles calomnies réactionnaires» contre le marxisme et contre le monde socialiste « accusé d'asservir les hommes» s'insèrent dans une croisade: «Il ne s'agit plus d'abstractions, écrit Victor Leduc; il existe une loi dite de sécurité mutuelle signée par le Président Truman le 10 octobre 1951 » qui affecte des crédits à des émigrés des démocraties populaires, ou à des personnes résidant dans ces pays, afin de constituer des forces armées qui appuient l'organisation du traité de l'Atlantique nord. En accord avec cette organisation de la terreur, l'appel de Camus contre la Révolution « retentit très clairement comme

un appel au terrorisme antisoviétique et anticommuniste»

13

.

Le mode de critique contre L 'Homme révolté est clair, je pense, j'y ajouterai pourtant quelques griefs de Pierre Hervé dans la Nouvelle critique: moquant la « belle âme» de Camus, il affirmait que celui-ci était indifférent aux massacres colonialistes, à Hiroshima, qu'il ignorait délibérément les « ravages» commis par l'impérialisme américain: « Curieux révolté, commenta-t-il, ce Camus à qui rien n'est intolérable sinon ce qu'il croit savoir de l'URSS et des démocraties populaires. » Et plus loin il écrit: « pour conserver "l'humanité" dans le monde, Camus veut en somme que la classe ouvrière demeure exploitée,

brimée, souffrante

»14.

Mais en écrivant « en somme », Pierre Hervé

n'avouait-il pas qu'il n'était pas tout à fait certain que sa traduction de la pensée de Camus soit la bonne? Comment dire indifférent Camus qui écrit en 1948 : « j'aurais plaidé (...) pour que diminue dès maintenant l'atroce douleur des hommes »15? 10

Préfaçant peu après le Moscou sous Lénine de Rosmer (1953), Camus écrivait « L'homme qui adhéra sans réserves à la grande expérience dont il parle dans ce livre, qui sut aussi reconnaître sa perversion, n'a jamais pris prétexte de l'échec pour condamner l'entreprise elle-même. Le difficile en effet est d'assister aux égarements d'une révolution sans perdre la foi dans la nécessité de celle-ci. Ce problème est justement le nôtrel6. » Ce qui n'indique pas la volonté de maintenir les opptimés dans l'oppression. Mais le PC n'allait pas lire le vieux renégat Rosmer et il ignora donc un énoncé aussi net. Il faut en venir maintenant à La Chute en soulignant que l'incompréhension du PC ne fut pas isolée. Avant de s'agacer de ce qu'il y a d'un peu lourd dans le « diagnostic» d'André Wurmser, il vaut la peine de relire la critique du Monde. L'ac-adémicien Émile Henriot avait eu un haut le corps: « c'est notre portrait à vous et à moi qu'il prétend nous offrir (...) je me déclare innocent de toutes ces saletés qu'on m'impute, et de cette mauvaise conscience qu'on me suppose
par système

(...). Tout

compte

fait, j'aimais

mieux son "étranger",

un

pauvre bougre sans cervelle, jeté à l'eau et dérivant, que le triste et intelligent "juge-pénitent" de La Chute qui, pour juger les autres se noircit lui-même et nous accuse finalement de lui ressembler »17. J'ai parlé, il y a un instant, du diagnostic et non de la critique d'André Wurmser; c'est qu'en effet, sous le titre clair; «Le diagnostic du confesseur », il interprèta La Chute du point de vue compréhensif, supérieur, compétent du psychiatre face à un malade, dont il louait d'ailleurs les qualités littéraires: récit bien mené, langue pure, voix personnelle. Ceci étant accordé, le psychiatre Wurmser analysait la psychose (c'est son mot) de Clamence-Camus avec assurance: «Votre cas n'est pas extraordinaire, il n'est pas inintéressant non plus; je crois que vous présentez le tableau clinique assez classique d'un état dépressif entraînant une exacerbation narcissique, la recherche de la sincérité prenant un tour à la fois masochiste et obsessionnel. Quoi! Vous vous fâchez déjà? C'est me donner raison trop vite. » Se refusant à penser que l'homme ne vaut pas grand-chose, André Wurmser s'efforçait dans un long article de montrer paternellement à Camus que tout ce qu'il écrivait pouvait être inversé, pouvait être dit sur un mode positif. Il lui conseilla « une cure de silence» et il lui rédigeait, comme il dit, une «ordonnance» ne comportant qu'une phrase - de Tolstoï: «Nous ne serons parfaits que tous

ensemblel8. » Bref, seule la chaleur militante du communisme - qui en ce mois de juin 1956 où Le Monde égrenait le rapport Khrouchtchevet où Pierre Courtade écrivait dans L'Humanité « La chouan-

nerie polonaise sera vaincue» 19,

élevée dans le PC, pouvait guérir le solitaire Camus de sa morosité. Ainsi, Camus, attaqué violemment pour L 'Homme révolté, était traité par la dérision dès que ses propos laissaient indemne l'univers communiste.

-

la chaleur donc qui devait être

11

On ne s'étonnera pas après cela, que l'attribution du Prix Nobel à Camus en 1957 n'ait pas suscité le moindre enthousiasme à L'Humanité. Dans un article non signé, le journal disait d'abord que bien d'autres auraient mérité, plus que lui, cette distinction. Il se demandait si les termes du jury, parlant d'une œuvre qui met en lumière « avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent à la conscience des hommes» étaient bien venus. Car enfin précisait ce court article, si « l'habileté» de Camus est de montrer « l'horreur et l'absurde de ce monde, jusqu'à l'excès (...) jusqu'à la négation pure et simple de toute beauté, de toute grandeur, de toute espérance », il y a plus encore dans toute son œuvre, la volonté de « dégoûter de tout effort pour la transformation de ce monde ». Cette œuvre, caractérisée par un « anticommunisme tenace », était selon L'Humanité « un hymne à la révolte stérile» et le « cri de détresse d'un monde condamné »20. La mort prématurée de Camus mit les communistes mal à l'aise: les articles ne doivent pas être pris comme des hommages conformistes à un mort (car L 'Humanité n'avait pas hésité à insulter Gide quand il mourut: « c'est un cadavre, en fin de compte, qui vient de mourir », 20 février 1951) mais bien comme un signe de désarroi, à un moment où les communistes étaient en pleine révision de leurs valeurs sur le plan culturel. L'article de L 'Humanité est certes d'une taille très modeste mais il exprime une vraie tristesse. Dans un article titré «Albert Camus et le malheur », l'auteur Claude Duchet, tout en disant que le PC avait eu raison de défendre « la Révolution contre la Révolte, l'homme contre le destin, la solidarité des hommes contre la solitude du moraliste », et que Camus était un adversaire, soulignait aussi ce que les hommes qui avaient eu 20 ans lors de la publication de La Peste, y avaient trouvé: « l'espoir, l'effort, le refus des attitudes faciles et le sens d'une véritable dignité. Son docteur Rieux, continuait-il, nous guidait même vers une fraternité vécue». Voilà quelque chose qu'aucun journal communiste n'avait dit jusqu'alors. De même qu'auparavant aucun critique communiste, n'avait parlé de Camus né dans la pauvreté, ouvrant les yeux « sur les plaies et les beautés» du monde, gardant une double fascination, « une dialectique de la misère et de la splendeur ». Mais, pour conclure, l'auteur parlait d'une «impuissance» de Camus, tenant à ce qu'il n'avait jamais « reconnu les voies concrètes d'une fraternité dont la recherche constitue le meilleur de son œuvre »21. De tous les articles sur la mort de Camus, j'ai choisi de retenir celui d'André Gisselbrecht, - dans France Nouvelle -, car celui-ci était alors un des acteurs les plus ouverts de la révision culturelle conduite depuis quelques années. Or son article qui se veut attentif, triste, est sévère et il montre bien ce que les désaccords avaient, de part et d'autre, d'insurmontable. L'honnêteté de la vie de Camus étant vite saluée, André Gisselbrecht lui déniait toute audience: « Camus, buté dans son moralisme abstrait et de plus en plus à sens unique (...) ne

12

plaisait plus qu'à de rares belles consciences aisément satisfaites. » « Il manqua jusqu'à l'audience de la jeunesse.» Camus était présenté comme s'étant « enfermé dans une prison idéologique », comme un solitaire, un écorché «qui n'en tira pas les conclusions utiles aux autres écorchés ». Il détournait de l'engagement politique car il proclamait que tous les actes et tous les choix se valent: c'était faire peu de cas de Camus résistant, ou de son antifranquisme intransigeant. Plus durement et encore plus injustement, il écrivait que Camus était un « maître chanteur de la vertu» - grief que le PC lui a inlassablement adressé, comme si lui-même n'avait pas fait, dans La Chute, justice à la prétention des professeurs de vertu « Où en serions-nous, écrivait André Gisselbrecht, si nous nous étions laissés intimider? ». Question tout à fait inutile, car enfin le PC n'avait jamais été en danger d'être intimidé, ni même simplement d'entendre. André Gisselbrecht reprochait à Camus d'avoir préféré la nature à l'histoire, les ruines de Tipasa à «l'impétueux cours du monde », « les déserts aux chantiers », et il affirma que l'écrivain était sorti de l'Histoire en 1947 : contre cela, les exposés faits sur Camus, les droits de l'homme, la démocratie et le socialisme, montrent, non seulement que Camus était présent dans l'Histoire, mais qu'il fut vigilant comme peu de ses contemporains le furent. Intervenir sur les émeutes de Berlin-est ou de Poznan, était-ce refuser les luttes? Était-ce chercher la « quiétude protégée» comme le prétend André Gisselbrecht ? « Au temps de la détresse », et à la différence de presque toute l'intelligentsia en pleine illusion lyrique, Camus n'a cessé de manifester lucidité et courage. André Gisselbrecht retrouvait les vieux griefs du PC : « une philosophie à la mesure de la Croix-Rouge, voire de la Commission de sauvegarde» et il affirmait que Camus avait basculé en 1952, « dans le camp des enfants prodigues de la bourgeoisie », et par la suite, rien dans sa pensée, ne se serait distingué des thèmes majeurs de l'anticommunisme. Il exprimait pourtant un regret: «Il aurait pu être des nôtres» mais, bien que le XXe congrès ait sur trop de points, diraisje, donné raison à Camus, André Gisselbrecht était sûr que les hommes du futur lui reprocheraient d'avoir « mis dans le même sac des fautes et des crimes sans commune mesure ». Mais de Camus, que le PC avait tenu pour un auteur noir, réactionnaire André Gisselbrecht voulait finalement retenir cette phrase: « Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser22. » On pouvait espérer que la voie à une relecture de Camus était alors ouverte. Dans les Lettres françaises Pierre Daix, Hubert Juin et quelques autres, le firent. Mais dans l'ensemble, ce qui se manifesta, c'est un désintérêt pour Camus: il est ennuyeux, il est déprimant, c'est peu convaincant, c'est long, c'est lassant, voilà ce qu'on lit à l'occasion de différentes reprises de ses pièces. En 1963, lors d'une reprise des Justes un certain Jacques Henric écrivit dans Les Lettres françaises: 13

« Gageons que si la postérité retient le nom de Camus, son théâtre n'y sera pas pour grand-chose23. » Pendant cette période dépourvue d'une agressivité militante, entretenue, contre Camus, la presse communiste, sûre que l'Histoire donnerait raison au communisme, ne voit pas la nécessité d'écouter Camus: il était, écrivait L 'Humanité à propos des Justes, «dépassé par ses propres contradictions »24. Le ton baissa par indifférence, par conviction que l'œuvre de Camus était close avec lui. Mais sur le fond, l'appréciation n'avàit pas changé. La Hongrie et la Tchécoslovaquie ayant publié La Peste, André Wurmser approuva cette décision, et il s'expliquait, en assortissant cette approbation d'indications précises sur le mode d'emploi, qu'il fallait fournir avec l'œuvre. Il rappelle, en 1963, son jugement sur Camus le qualifiant d'anticommuniste « forcené» dont l'œuvre traduit une idéologie « individualiste, pessimiste, égoïste, opposée à toute référence historique, à toute liaison de l'Homme et de l'Histoire ». Malgré cela, il approuve la publication «d'autant, écrivait-il, qu'il est impossible d'éviter que soit connue l'existence» de ce livre. Mais surtout, soulignait-il, «il faut que la jeunesse du monde socialiste connaisse Camus, pour qu'elle condamne d'elle-même », et continuait-il, sans voir qu'il se contredisait, « qu'elle soit mise en garde - une préface, un avertissement - et son attention une fois attirée sur le sens réel du livre, elle sera plus convaincue du bien fondé de sa cause par les tricheries de La Peste que par dix excommunications »25. Ainsi, pour que la jeunesse socialiste condamne d'elle-même, il fallait attirer puissamment son attention, la convaincre par un avertissement qui lui dirait le « sens réel» du livre. En 1970, l'audience de Camus était immense: toutes éditions confondues, La Peste avait été vendue en France à 1 700 000 exemplaires, L'Étranger à 1 650 000, La Chute et L 'Homme révolté n'atteignant, il est vrai que 200 000 exemplaires. Mais cela ne semble pas troubler l'intelligentsia communiste. Elle se réveilla quand Jean Daniel écrivit, fin "1978, un long article: «Cet étrange recours à Camus »26. Un jeune philosophe lui répondit dans France Nouvelle: « Ce transparent recours à Camus. » Se rappelant à lui-même que, comme l'avait dit une déjà ancienne session du Comité central, en 1966, il ne faut pas « rabattre le culturel sur le politique» et « réduire le jugement esthétique à la prise en compte des effets idéologico-politiques d'une œuvre », il s'en tenait pourtant à chercher quelle opération idéologique il y avait derrière ce renouveau de Camus. Parler comme il le faisait en terme d'opération Camus c'était retrouver une habitude constante du PC, c'était ne pas comprendre que ce regain d'intérêt traduisait des mouvements profonds de l'opinion et ne pouvait s'analyser comme un coup monté... L'auteur veilla pourtant à rendre justice à certaines actions de Camus, en particulier il notait sa sensibilité « très précoce» aux réalités du stalinisme. Mais, il me semble que pensant en termes marxisto-sociologistes, se demandant quel service

14

l'œuvre de Camus pouvait bien rendre à l'impérialisme en crise et aux nouveaux philosophes, il était incapable de comprendre en quoi elle pouvait toucher et séduire. Préoccupé d'expliquer, entre autres choses, l'échec de l'Union de la gauche, il passa à côté de l'œuvre et retrouve, sans le savoir, certains termes du vieux contentieux - mais bien sûr à un autre niveau, sur un autre ton27. Beaucoup moins honnêtement, un journaliste de L 'Humanité saisit l'occasion de la sortie d'un livre de Jean-Jacques Brochier, Camus philosophe pour classes terminales afin de dresser à nouveau le procès de Camus. Dans cet article, on trouve trois accusations lourdes: imposteur, truqueur et copieur! Je cite les trois passages: «Camus fait figure d'imposteur pour avoir fait mine de défendre une révolte qui n'est que pétard dans l'eau (...) et cache un esprit pour le moins peu rigoureux, réactionnaire et raciste. » Disant que La Chute est un livre remarquable, il continue « mais n'est-ce pas un copiage en règle d'un des textes les plus forts de l'époque, paru dix ans avant La Chute: Le Bavard de Louis-René des Forêts? ». Enfin, il complimente Brochier d'avoir fait un livre «qui appelle à la vitalité, au sérieux, à l'humour contre tous les trucages », mais le livre de JeanJacques Brochier n'était consacré qu'à Camus...28. Yvon Quiniou, auteur de l'article de France Nouvelle dont je viens de parler, a écrit pour L 'Histoire littéraire de la France produite par le PC, l'article Camus. Laissons de côté l' Histoire elle-même, qui s'efforce de corriger le réel, et regardons pour finir (même si Yvon Quiniou a quitté le PC) les pages consacrées à Camus. Il signale les qualités littéraires de l'œuvre, il la dit riche et variée, il parle sur un mode qui n'a plus rien à voir aveç le mode d'expression de naguère; il me semble pourtant qu'il s'interdit d'appréhender cette richesse en écrivant: « Aucun risque de schématisme donc à affirmer que la clef de son efficace historique se trouve dans le champ de l'idéologie, à condition d'en donner une définition non seulement intellectuelle, qui fait référence aux idées, mais plus largement anthropologique: l'idéologie, ici, élabore un type de sensibilité et de cornportement réglé par des valeurs, bref, une forme historique d'individualité dont la "production-reproduction" contribue au maintien des rapports sociaux en place. C'est à ce niveau que l'on peut comprendre un succès tellement surdéterminé par les contradictions de l'époque qu'il lui valut une postérité inattendue, celle des "nouveaux philosophes" dans les années 70.» On retrouve les anciens griefs, et de plus nouveaux: vision traditionnelle humaniste héritée de l'idéologie bourgeoise, incapacité de comprendre le stalinisme comme une « déviation », irrationalisme, thème de la révolte repoussoir de la Révolution, intellectuel coupé des masses, n'a pas pris en compte les réalités de classe, etc.,29. Se placer du point de vue adopté par Yvon Quiniou dans un ouvrage qui se veut d'Histoire littéraire, c'est se priver de la possibilité de cher-

15

cher pourquoi on aime L'Étranger, Noces ou Caligula. C'est négliger d'étudier, dans un écrivain, l'écriture... n me semble important de souligner que la critique jdanovisante, marxisante, sociologiste, a toujours ignoré que face à l'art, plutôt que se demander à qui ça sert et si c'est efficace, juste, etc., on pourrait s'interroger sur la beauté, la pérennité d'une œuvre, se demander ce qu'on aime en elle. Camus à qui le PC n'a cessé de reprocher d'être glacé, hautain,
prétentieux,

-

j'en passe -

a souvent décrit en termes simples, ce

qu'il faisait, quand on l'interrogeait sur ce que c'est qu'être un artiste. Ses réponses me semblent les mieux à même de montrer l'absence de sens de la critique menée par les communistes sur son œuvre: «En tant qu'homme, je me sens du goût pour le bonheur; en tant qu'artiste il me semble que j'ai encore des personnages à faire vivre, sans le secours des guerres, ni des tribunaux. Mais on est venu me chercher comme on est venu chercher chacun. Les artistes du temps passé pouvaient au moins se taire devant la tyrannie. Les tyrannies d'aujourd'hui se sont perfectionnées: elles n'admettent plus le silence, ni la neutralité. n faut se prononcer, être pour ou contre. Bon, dans ce cas, je suis contre3o. »
NOTES
1 2

- « Les lois de l'histoire et l'hystérie réactionnaire trad. in : Articles et documents, nouv. série, n° 1021. 3 - Georges Lukàcs, La Destruction de la raison,

- Claude

Duchet,

« Albert

Camus

et le malheur

», L'Humanité,

6 janvier

1960.

», La Pravda, 12 juillet 1947, trad. franç., Paris, L'Arche,

1958, tome II, p. 369. 4 - Jean-Paul Sartre, «Réponse à Albert Camus », Les Temps modernes, août 1952, repris in : Situations IV, Paris, Gallimard, 1964, p. 104. 5 - Patrice Fardeau, « Oublier Camus? » L'Humanité, 22 juin 1979. 6 - Yvon Quiniou, « Ce transparent recours à Camus », France nouvelle, 1erjanvier 1979. 7 - Alexandre Astruc, « Un malentendu dissipé », Action, 20 octobre 1944. 8 - Pierre Loewel, « Caligula de Camus », Les Lettres françaises, 6 octobre 1945.
9
11

-

10 1948.

- CI.
-

Pierre Hervé, « Un traître est un traître », Action, 5 janvier 1945. Hoffmann, «L'humanisme absurde d'Albert Camus », Action,

5 mai

Pierre Hervé, « La révolte camuse », La Nouvelle critique, avril 1952, p. 71.

12 - Jacques-Francis Rolland, « Les Justes de M. Camus avaient pour chef un flic », Action, 28 décembre-3 janvier 1950. 13 - Victor Leduc, «Un bréViaire de la contre-révolution, L 'Homme révolté d'Albert Camus », L'Humanité, 26 janvier 1952. 14 - Pierre Hervé, « La révolte camuse», art. cité, p. 68 et p. 76. L'avis de Camus sur la critique communiste est assez exceptionnel pour qu'on signale qu'il a qualifié l'article de Victor Leduc d'« ignoble» et qu'il a réfuté très vivement, et de manière détaillée, les accusations de Pierre Hervé, à la suite d'un article paru dans L'Observateur, jugeant « belle» l'étude de Pierre Hervé: Révolte et police Guin 1952), reproduit in : Essais, Paris, Gallimard, pp. 746-749. 16

15 p.363.
16

- Albert
- Albert

Camus, « Réponse à E. d'Astier » (1948), repris in Actuel/es l, Essais,
Camus, Préface à: Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine, Paris, Éd.

Pierre Horay, 1953, p. 13. 17 - Émile Henriot, «La Chute d'Albert Camus », Le Monde, 30 mai 1956. 18 - André Wurmser, « Le diagnostic du confesseur », Les Lettres françaises, 14 au 20 juin 1956. 19 - Pierre Courtade, « La chouannerie polonaise sera vaincue », L'Humanité, 30 juin 1956.
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1957 (105 lignes sur une colonne). 21 - Claude Duchet, « Albert Camus et le malheur », art. cité. 22 - André Gisselbrecht, « Albert Camus ou le malheur du Juste », France Nouvel/e, 11 février 1960. On peut relever comme significatif le fait qu'Aragon, qui écrivait tant sur la mort de tous les écrivains n'ait rien écrit à propos de Camus. L'extrême brièveté de l'article de l'Humanité est également à souligner. 23 - Jacques Henrie, « Les Justes », Les Lettres françaises, 28 février 1963. 24 - Georges Léon, « Les Justes d'Albert Camus, Contradictions insurmontées », L'Humanité, 15 janvier 1966. 25 - André Wurmser, « Détente et culture », Démocratie nouvel/e, décembre 1963, pp. 115-116. 26 - Jean Daniel, «Cet étrange recours à Camus », Le Nouvel Observateur, 27 novembre 1978. 27 - Yvon Quiniou, « Ce transparent recours à Camus », article cité. 28 - Patrice Fardeau, « Oublier Camus? », article cité. 29 - Yvon Quiniou, in: Histoire littéraire de la France, Paris, Éditions Sociales, 1982, tome VI, p. 364. 30 - Albert Camus,« L'artiste et son temps », Essais, p. 800.

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« Le prix

Nobel

de littérature

à Albert

Camus

», L'Humanité,

18 octobre

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LES HOMMES POLITIQUES FRANÇAIS LECTEURS DE CAMUS

Jeanyves GUÉRIN

«La politique est faite pour les hommes, non les hommes pour la politiquel. »

Camus a eu des millions de lecteurs, il n'écrivait pas pour la haute intelligentsia ni pour la classe politique. Son œuvre littéraire a des implications politiques que les militants ont su saisir. «Contre les tièdes, écrit Roger Qùilliot, Le Mythe de Sisyphe revendique le droit à la véhémence, contre les nostalgiques le droit à la solidarité, contre le pudibonds le droit au cynisme, contre les totalitaires enfin le droit à l'indifférence ou simplement à la modestie2. » Les textes civiques de Camus sont moins connus et souffrent d'être dispersés. Il m'a semblé utile d'étudier leur réception par ces lecteurs particuliers que sont les hommes politiques. La même opération pourrait être faite pour Sartre, Malraux ou Soljénitsyne. J'ai donc adressé un questionnaire à une bonne centaine de personnalités, ministres, parlementaires, responsables de parti, syndicalistes, en fonction ou non. Vingt-quatre d'entre eux ont pris la peine de me répondre, certains de façon détaillée. J'ai complété l'enquête en consultant, de façon non exhaustive, des essais et autobiographies publiées par des hommes et femmes politiques. Ces genres dont il faudrait étudier le fonctionnement spécifique, didactique
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en l'occurrence, sont à prendre avec précaution, le recours à des nègres et la signature de textes collectifs étant chose courante. La littérature, écrivait jadis François Mitterrand, «fait courir le risque de ne penser et sentir qu'en littérateur »3. Parmi les plus cultivés des hommes politiques, le nombre s'est assurément réduit de ceux qui parsèment leurs écrits et/ou leurs discours de citations et d'allusions littéraires. Les politiques autobiographes parlent plus volontiers de leurs actes publics que de leurs lectures4. C'est pendant le temps de formation, quand on se cherche, qu'on lit le plus. Le militantisme et l'exercice des responsabilités n'en laissent plus guère le temps ensuite. Certains le regrettent. Quelques-uns - Charles de Gaulle, François Mitterrand, Michel Jobert - deviennent d'authentiques écrivains 5 . Les plus forts taux de réponse à mon enquête se trouvent au PS et au RPR, le plus faible au PC. On ne s'en étonnera guère. Les personnalités nées entre 1925 et 1935 ont été les plus nombreuses à répondre et, sauf deux exceptions, il s'agit d'hommes et de femmes qui ont fait des études supérieures en lettres, droit et/ou sciences politiques. Cela m'incite à distinguer deux époques: celle autour de 1950 où Camus participe activement au débat politico-intellectuel et celle des années 1960 et 1970 - de la Ve République où ses idées sont refoulées, marginalisées mais où Caligula, L'Étranger et La Peste figurent au programme des lycées et des universités. Robert Badinter, Jacques Chaban-Delmas, Robert Fabre, Françoise Gaspard, Pierre Joxe et Jean-Pierre Soisson ont lu toute l'œuvre de Camus ou l'essentiel, Edmond Maire quelques livres. Alain Peyrefitte a lu chaque ouvrage à sa parution à partir du Mythe de Sisyphe. Dominique Baudis, Michel Crépeau, Olivier Guichard, Michel Rocard et Simone Veil mentionnent plus précisément La Peste, Dominique Baudis, Olivier Guichard, Anicet Le Pors, Michel Rocard et Simone Veil L'Étranger et L 'Homme révolté. Anicet Le Pors ajoute Les Justes et La Chute, Michel Rocard Actuelles et Noces, Jacques Chirac L'Été. Le même relit occasionnellement Le Mythe de Sisyphe et L 'Homme révolté. Max Gallo a seul relu récemment les deux tomes de la Pléiade. « Camus, m'écrit Alain Peyrefitte, a été un moment fondamental de ma formation. Il est une de mes bases. Mais peut-être n'en ai-je plus un impérieux besoin. » A la question: quels sont les écrits politiques qui vous ont marqué(e)? Robert Badinter, Michel Crépeau, Olivier Guichard, Pierre Joxe, Alain Peyrefitte, Jean-Marie Rausch et Simone Veil répondent: les articles de Combat, Max Gallo, Michel Rocard et Jean-Pien:e Soisson: Actuelles, Jacques Chirac: Ni Victimes ni bourreaux. C'est bien par les éciitoriaux de Combat qu'est passée l'influence de Camus6. Les articles de L'Express n'ont pas eu le même impact. Dominique Baudis, Anicet Le Pors, Pierre Joxe, Alain Peyrefitte, Michel Rocard et Jean-Pierre Soisson mentionnent L'Homme révolté, Robert Badinter et Jean-Pierre Soisson Réflexions sur la guil-

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lotine, Dominique Baudis, Jacques Chirac et Françoise Gaspard Chroniques algériennes, livre dont on sait qu'un silence glacial l'accueillit à sa sortie (le long article de Roger Quilliot dans La Revue Socialiste faisant exception7). Jacques Chirac se dit sensible à « l'honnêteté» du témoignage et à la «poursuite d'un juste milieu ». Le livre a aidé Dominique Baudis à comprendre le déchirement des pieds-noirs. Pour ce qui est des thèmes de l'engagement camusien, les personnalités avaient à choisir dans une liste assez longue. Jacques ChabanDelmas s'y est refusé. A gauche, quelques thèmes reviennent souvent. Max Gallo, Françoise Gaspard, Pierre Joxe, Anicet Le Pors, Michel Rocard citent l'antifascisme et l'action dans la Résistance; Robert Badinter, Michel Crépeau, Max Gallo, Françoise Gaspard, Pierre Joxe le soutien à Léon Blum et/ou à Pierre Mendès-France. A droite, Olivier Guichard cite l'analyse du terrorisme et Alain Peyrefitte regrette que Camus ne puisse l'affiner aujourd'hui; Jacques Chirac, Alain Peyrefitte, Jean-Piene Soisson et Simone Veil se montrent sensibles à la critique camusienne du marxisme. Seuls Jean-Marie Rausch à droite et Michel Crépeau à gauche, mentionnent l'appui à Garry Davis. Certains thèmes transcendent le clivage gauche/droite. Robert Badinter, Jacques Chirac, Michel Crépeau, Anicet Le Pors et Simone Veil citent ainsi le combat contre la peine de mort, Françoise Gaspard, Anicet Le Pors, Michel Rocard, Jean-Pierre Soisson et Simone Veil la condamnation du communisme soviétique, Jacques Chirac, Françoise Gaspard, Michel Rocard et Simone Veil l'attitude de Camus face à la guerre d'Algérie, Michel Crépeau et Simone Veil son «optique réformiste ». La controverse avec Sartre a marqué Alain Peyrefitte et Jean-Pierre Soisson. «Les ennemis de nos ennemis étant nos amis, écrit le premier, le combat de L 'Homme révolté fut le mien. » Parce qu'il a refusé la mode intellectuelle, Camus est un modèle pour le second. «Que certains aient pu donner tort à Camus, ajoute-t-il, demeure pour moi un sujet d'étonnement. » Dans Angoisse et certitude, Maurice Schumann situe Camus dans une nébuleuse humaniste aux côtés d'Alain, Malraux, Simone Weil et Thomas More. Le débat des années 1970 « donne à Camus le dernier mot contre Marx» et assure à sa pensée « le surcroît de validité, ou de longévité, dont il prive le marxisme»; «tout ce qui donne des rides au marxisme rajeunit le mythe de Sisyphe ». Dans la suite du livre, l'auteur précise le rapprochement entre Camus et Alain: « l'incompatibilité des langages» dissimule, selon lui, « la connivence des pensées »8. C'est à l'engagement humaniste de Camus que Dominique Baudis se déclare également sensible. On citera aussi le compte rendu du livre de, Lottman par Max Gallo. Fils du peuple, ancien communiste, historien des fascismes, socialiste antitotalitaire, journaliste et écrivain, ce dernier s'est manifestement identifié à Camus dont il salue chaleureusement le combat incompris, la vigilance et le « sens des responsabilités» 9.

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Est-il un écrivain politique ou un littérateur? Pour la plupart de mes correspondants, Camus est l'un et l'autre. Olivier Guichard, Pierre J oxe et J ean- Pierre Soisson le considèrent comme un littérateur, Robert Badinter comme un «moraliste». Pour Huguette Bouchardeau, c'est un essayiste littéraire, non un penseur politique, pour Pierre Mauroy, un «écrivain politique» mais qui est d'abord un « réel écrivain ». « D'un côté, m'écrit Dominique Baudis, nous avons affaire à une littérature romanesque, non dénuée de portée politique, de l'autre, il s'agit d'un engagement servi, est-il besoin de le dire, par une plume experte et souvent acérée. » Olivier Guichard, Anicet Le Pors, Jean-Pierre Soisson et Simone Veil estiment que Camus ne les a pas ou peu marqués. Michel Rocard admet la probabilité d'une influence. Alain Peyrefitte reconnaît une influence intellectuelle et morale, mais pas politique, ajoutant: «je doute qu'on puisse s'engager dans quelque parti politique que ce soit si on est politiquement fidèle à Camus. J'aime sa lucidité sans partager son désespoir ». Georgina Dufoix et Max Gallo peuvent citer des phrases de lui de mémoire. Michel Crépeau et Edgar Pisani mettent la même citation l'un en tête de son programme de candidat à la présidence de la république, l'autre en exergue d'un de ses livreslO. Parmi les personnalités qui se jugent influencées par Camus il y a Robert Badinter, Dominique Baudis, Georgina Dufoix, Max Gallo, Pierre Joxe, Jean-Marie Rausch et Edgar Pisani qui l'avait rencontré à Combat. «J'étais plutôt en harmonie avec lui», m'écrit Jacques Chaban-Delmas. L'opinion de Pierre Mauroy mérite d'être citée. « C'est Camus qui, selon moi, théorisait et éclairait le mieux ce que je ressentais et éclairait le mieux la perspective de mon combat politique. Socialiste à la Libération, j'ai subi l'attraction de l'URSS d'aprèsguerre et du communisme et, comme un curé qui doute de sa foi, je me suis interrogé. C'est Camus qui m'a aidé à me conforter dans l'ancrage du socialisme. Par sa passion de la liberté.» Robert Badinter confirme l'ascendant de Camus sur les adolescents de l'époque. « L'influence de Camus sur les hommes de ma génération, m'écrit-il, a été considérable. La Sorbonne des années 1945-1948 ne jurait que par Sartre et lui. » J'ai ensuite demandé à mes correspondants de situer Camus. Certains s'y sont refuses, le jugeant inclassable, tels Pierre Joxe et Jacques Chirac pour qui il est «au-delà de toute appartenance partisane ou militante». Son ouverture d'esprit en fait pour Olivier Guichard un libéral; un «anarchiste libéral», corrige Jean-Pierre Soisson. «Ses origines modestes, m'écrit Dominique Baudis, auraient pu le faire regarder un certain socialisme avec sympathie, mais son sens du concret et des libertés l'aurait sans doute conduit vers un certain libéralisme non dépourvu du souci des droits de l'homme. » Et il ajoute: « pour moi, Camus c'est le contraire de la langue de bois, plus soucieux qu'il est de convaincre que de vaincre ». Robert Badinter,

.22

Michel Crépeau, Max Gallo, Anicet Le Pors, Pierre Mauroy, Alain Peyrefitte et Michel Rocard le voient en militant des droits de l'homme; Max Gallo et Michel Crépeau en social-démocrate, Michel Rocard en libertaire. Il est, pour Pierre Mauroy, « plus libertaire que libéral» . Et s'il vivait encore aujourd'hui? Robert Fabre, Max Gallo et Jean-Pierre Soisson s'interdisent toute récupération, tout comme Dominique Baudis et Jacques Chirac: ne pouvant s'intégrer dans aucun parti, il serait « nulle part ». On ne peut l'enfermer dans une seule forme d'engagement. Selon Olivier Guichard, il serait à Libertés sans Frontières, après avoir refusé d'être ministre. Robert Badinter le voit à Amnesty International, tout comme Pierre Mauroy, Michel Rocard et Jean-Pierre Soisson. « Il pourrait être membre d'Amnesty International ou de Libertés sans Frontières, m'écrit Alain Peyrefitte. En aucun cas d'un parti politique. C'était un homme d'engagement, pas un apparatchik. » Françoise Gaspard et Michel Rocard le voient sympathisant de la CFDT, Françoise Gaspard encore au PS et ministre, Jean-Marie Rausch ministre mais pas au PS, Michel Crépeau au PS ou au MRG, Pierre Mauroy « à gauche, soutenant François Mitterrand ». «Il appartiendrait manifestement, ajoute-t-il, à la famille socialiste. » Personne n'affilie Camus à un parti de droite. Quel est l'apport de Camus aux débats politiques actuels? Anicet Le Pors voit en l'écrivain « un précurseur de l'analyse de l'angoisse individuelle dans une crise de société». Jacques Chirac retient son attachement à la dignité de l'homme, la priorité donnée à la fin sur les moyens et l'idée que la liberté se mérite et se conquiert; Pierre Joxe « le relatif en politique », Michel Rocard « la capacité à assumer un engagement d'une grande fermeté sur des objectifs modérés et responsables », Max Gallo « l'affirmation des valeurs morales qui doivent structurer et orienter la vie politique ». Robert Badinter est du même avis: « La politique, m'écrit-il, est d'abord affaire de choix. Et les vrais clivages en période de consensus économique, international et institutionnel passent d'abord par là. C'est dire que Camus est voué sans doute à un regain d'intérêt et d'influence. » Citons, pour terminer, l'opinion de Pierre Mauroy: « Nous ne connaissons qu'un peu de Camus. Ce qui m'impressionne le plus c'est l'œuvre qu'il n'a pas faite. Ce qui le rend proche c'est que je l'imagine très présent dans les combats politiques des années 1970 et 1980. Personne n'a encore donné la vraie explication satisfaisante de ce qui s'est passé en 1968. Camus aurait eu à écrire sur cette révolution. S'il avait vécu, nous aurions des œuvres qui nous aideraient à mieux vivre 1980 parce que nous aurions mieux compris les années 1970. » C'est, on l'a vu, au temps de Combat que l'audience de Camus a été la plus grande. Dans les années 1950, son lectorat se dissocie. Les uns le suivent avec le sentiment d'être hors du coup; d'autres, plus nombreux, préfèrent les certitudes de Sartre et font une cure de

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marxisme. Ceux qui n'ont pas connu l'expérience historique de la Résistance et de la Libération n'ont pas la relation privilégiée de leurs aînés avec un auteur qui littérairement n'est pas d'avant-garde comme le proclament Roland Barthes et Alain Robbe-Grillet, et qui politiquement se laisse marginaliser. La vulgate marxiste se répand et Camus, qui a perdu la bataille de L 'Homme révolté, se fait cataloguer de moraliste. L'étiquette est alors péjorative, infamante. Les idées qu'il défend sont l'objet d'un vigoureux refoulement, et pas seulement de la part des communistes. Il est significatif que deux volumineux livres que tout oppose, Vu de droite d'Alain de Benoist et l' Histoire de la

Résistancede Henri Noguères11 ne mentionnent même pas son nom.
Cela ne signifie pas que ces idées ne circulent plus. Huguette Bouchardeau l'a fréquenté « en tant que professeur de philosophie» et le plus souvent « à la demande de/ses/élèves ». C'est au lycée, confirmet-il, que Dominique Baudis a lu ses livres. Huguette Bouchardeau accepte de voir en lui un « philosophe pour classes terminales », mais la formule n'est pas, pour elle, désobligeante. Il n'est pas un « grand philosophe» à ses yeux dans la mesure où il n'a pas durablement influencé notre culture politique. En revanche, ajoute-t-elle, il a été « un grand éveilleur à la conscience philosophique et politique de plusieurs générations, parce que sa pensée, aux contours souvent indécis, jetait des passerelles entre des « genres» très différents, journalistique, romanesque, philosophique et politique. S'il joue un rôle politique, c'est comme figure de l'intellectuel ». Françoise Gaspard, de son côté, juge l'apport de Camus prégnant sur ceux qui l'ont lu avant 1968 et exercent aujourd'hui des responsabilités. Pour Pierre Guidonp2 et Michel Charzat, membres du CERES dont l'acculturation s'est faite dans les années 1960, son œuvre fait partie du patrimoine. Le premier estime que la gauche a son « rocher de Sisyphe» ; le second oppose le Camus de L 'Homme révolté aux nouveaux philosophes. De leur côté, six des soixante « cadets» interrogés par Jacques Frémontier se décla-

rent lecteurs de Camus13.

Qu'est-ce qui dans les écrits de Camus a pu heurter les hommes politiques? De La Peste à L 'Homme révolté, ce n'est pas la conquête du pouvoir mais la résistance au pouvoir qui se troûve valoriséeI4. L'État, sans être condamné catégoriquement, reçoit plus de qualifications négatives ou neutres que positives. La pente de la pensée camusienne, ne nous y trompons d'ailleurs pas, est non pas libérale mais libertaire ou mieux pré-autogestionnaire. Ce que ne pouvait comprendre un Barthes lecteur marxisant de La Peste. L'éthique de la conviction l'emporte, chez lui, sur l'éthique de la responsabilité, pour reprendre une distinction classique de Max Weberl5. De fait, Camus n'éprouve pas plus de sympathie que Simone Weil pour les hommes de pouvoir, il les juge cyniques, arrogants et n'en fréquente guère, fuyant les réceptions officielles autant que possible. Il rend néanmoins visite à de Gaulle en 1957, pour l'entretenir de
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l'Algérie et rencontre plusieurs fois Pierre Mendès-France à partir de 1945. L'œuvre fictionnelle et théâtrale porte la trace de ses réticences. Les sénateurs de Caligula manquent de dignité et le préfet de La Peste ne brille pas par sa compétence. Le gouverneur et l'alcade ne sont pas bien traités dans L'État de siège. Or dès avant la guerre, le journaliste débutant ferraillait contre le maire maurrassien d'Alger et achevait ainsi son compte rendu d'une élection sénatoriale partielle: « pas un homme parmi nous n'accepterait de serrer ces mains entre lesquelles tant de pouvoirs sont rassemblés »16. Camus est de ceux qui attendent en 1944 l'élimination définitive d'un personnel politique qui a failli et il doit vite déchanter. Les Chautemps, Daladier, Herriot, sa bête noire, refont surface, impénitentsl? Il pousse à une épuration sévère de la SFIO. Son appui à Léon Blum, Daniel Mayer et aux «rénovateurs» de ce parti va à leur projet révisionniste, non à des hommes. Il semble que l'ami des républicains espagnols ait tenu rigueur au premier de la non-intervention de 1936. De toute façon, Guy Mollet renvoie la réforme de la SFIO aux calendes grecques. « Sartre, écrivait Maurice Schumann en 1957, n'est pas Camus: il lui faut un esprit de systèmel8. » Camus n'a pas plus l'esprit de parti que l'esprit de système. Ses propres conceptions suffiraient à l'éloigner des organisations politiques, même de celles dont il partage les objectifs. C'est au fond la politique politicienne ou, mieux, la politique professionnelle que, franc-tireurI9, il rejette, sa «langue de bois », ses rituels, ses lignes, ses modèles. Qu'un député puisse émettre un vote contraire à ses convictions, un ministre être solidaire de décisions qu'il désapprouve l'aurait empêché de faire une carrière et de succéder à Malraux comme Robert Kanters le lui promettaieo. Il n'était pas homme à refuser un magistère pour ensuite occuper un ministère. En 1944-1945, il souhaite un pouvoir neuf, pur, moral. Dix ans plus tard, une nouvelle génération d'oligarques est aux affaires, le système ne s'est pas régénéré. Ses articles de L'Express montrent un Camus soucieux de changer la politique, qui se refuse à être conseiller du prince ou intellectuel organique, qui rappelle des principes, énonce des valeurs et interpelle les hommes de pouvoir. Le mot «élections », note-t-il, a pris un « relent maraîcher »21. Les politiques se présentent comme des « traducteurs diplômés »22 : eux seuls savent déchiffrer ce que veulent les électeurs et tout est bon pour détourner la volonté populaire. «Les amants officiels de la démocratie ne sont pas, eux, des idéalistes. Quand ils aiment, ils violene3. » Camus éprouve une « méfiance instinctive pour les jeux du tréteau

parlementaire »23 mais rejette, quoique le trouvant logique, l'abstentionnisme libertaire. Conscient de ce que la crise de la représentation est grave, il se garde de verser dans l'antiparlementarisme, même sous une IVe République, où des habiles inventent les apparentements et où l'élection du président tourne à la mascarade. C'est que sa critique de

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la vie politique n'est en aucune façon une critique de la démocratie: Camus n'a le goût ni de l'autorité ni de l'inégalité. Quand ce « réformiste intransigeant »24 rejoint l'équipe de L'Express, c'est pour contribuer, par sa plume, au retour de Pierre Mendès-France le modernisateur dont la méthode, le parler vrai et le souci des réalités l'ont séduit. Le Front républicain, explique-t-il, offre la seule perspective viable, celle des réformes réalistes et immédiates. Car la révolte, au bout du compte, se traduit en réformes, tout comme la mesure est l'autre nom du pragmatisme. Camus renvoie alors dos à dos 'une droite immobiliste et un PC sclérosé qui, écrit-il, rêvent l'une de Feydeau, l'autre de Prague. Il est significatif que Guy Mollet, appuyé sur l'appareil de la SFIO, ayant tiré les marrons du Front républicain, l'on ne retrouve pas Camus dans les cercles, clubs et revues de la « diaspora mendésiste »25. Ce qui limite son influence dans des lieux où elle eût pu s'exercer. L'on pourrait se demander qu'est-ce qu'être fidèle à Mendès-France aujourd'hui et qui l'est, mais c'est un autre débat. Si Camus n'a pas «démilité », choisi la tour d'ivoire dans les années 1950, comme en témoignent par ailleurs ses contacts avec divers petits groupes anarchistes et syndicalistes révolutionnaires (mais ceux-ci ne sont pas des pépinières de dirigeants politiques), bref s'il a choisi de faire de la politique autrement, il ne s'en est pas moins coupé, contrairement à Sartre, des lieux où s'élaborent les projets de la gauche nouvelle, anticolonialiste et neutraliste. Mieux, il polémique durement avec le rédacteur en chef d'Esprit et avec cet organisateur collectif qu'est France-Observateur, hebdomadaire auquel collaborent Claude Bourdet, Claude Estier, Gilles Martinet. Certaines réticences tenaces viennent de loin... Dans les années 1960, l'influence de la gauche nouvelle produit les effets qu'il redoutait. Les socialistes finissent par se rallier bon gré mal gré à la stratégie de l'union de la gauche à laquelle, pour sa part, il répugnait, et se mettent ou se remettent à l'école d'un marxisme qu'il avait très tôt rejeté comme une utopie ruineuse26. Sartre, notonsle, a été au contraire un chaud partisan de cette stratégie27. Le nouveau PS met désormais la politique au commandement, mise sur l'État tutélaire et s'éloigne de ce socialisme scandinave dont Camus appréciait les réalisations. Les statuts, projets et programmes s'en ressentent. Or l'auteur de La Peste non seulement se représente la gauche française comme duale, anticipant ainsi sur la théorie rocardienne des deux cultures28, mais encore juge celles-ci inconciliables. Entre le socialisme césarien et militaire et le socialisme de liberte9, entre « les chiens de garde et les hommes libres, la gauche policière et la gauche libre »30, répète-t-il, l'unité ne peut être que de mauvaise action. On comprend pourquoi le plus célèbre lecteur de Chardonne, quand il évoque Camus dans L'Abeille et l'architecte, le fait par le biais du « bel essai» de Roger Quilliot31. Alors que, grâce à ce der26

nier, La Revue Socialiste suivait l'itinéraire de l'écrivain de 1948 à 1966 et prenait volontiers sa défense, La Nouvelle Revue Socialiste le considère manifestement comme un auteur négligeable ou gênant. Roger Quilliot confie ses études à d'autres revues. Son essai La Liberté aux dimensions humaines inscrit son inspiration humaniste et socialiste dans le droit" fil de L 'homme révolté, sans en être la réécriture, ne serait-ce que parce que la démarche de Roger Quilliot est plus sociologique et moins réticente à l'égard de Marx. L'analyse intertextuelle des deux livres mériterait d'être faite. On verra quelque paradoxe dans le fait que c'est dans la mouvance de la SFIO dont Camus s'était ostensiblement détourné en 1945-1946, mais qui n'était pas monolithique (de son vivant, on y trouvait Guy Mollet, mais aussi Pierre Mauroy et Michel Rocard) que l'on fait le meilleur accueil à sa personne et à ses écrits32. A droite, Camus est perçu comme un intellectuel de gauche et! ou un auteur de second ordre. Jean-Marie Le Pen le traite de pédéraste33. Ce que les médiateurs critiques d'Arts et de La Parisienne, Jacques Laurent et Louis Pauwels, écrivent de lui dissuade de le lire. En ce sens, Sartre a tort d'estimer que la droite ne haïssait que lui. En fait, la presse dite bourgeoise est divisée. Les auteurs «anarchistes de droite »34 sont particulièrement hostiles à Camus; fils du peuple, philosophe et moraliste, celui-ci incarne tout ce qu'ils détestent. Avec les gaullistes, les choses sont différentes. Je n'ai trouvé qu'une seule mention de Camus dans les écrits actuellement connus du général de Gaulle. Elle se trouve dans une lettre du 7 juin 1954 à Pierre de Boisdeffre qui venait de publier Des Vivants et des morts. L'écrivain figure dans une série au milieu de Malraux, Anouilh, Sartre, Cocteau, Jouhandeau et Éluard qui « sont les preuves que nos sources ne sont pas taries »35. Sans doute aurait-il trouvé un public s'il s'était rallié au général comme Malraux, Mauriac et plus d'un rédacteur de Combat. Mais allergique à tout nationalisme36, il manifeste à l'égard de de Gaulle non pas l'hostilité haineuse d'un Sartre mais une réserve certaine. Les intellectuels gaullistes le lui rendent bien, sauf Clavel. Claude Mauriac se montre sévère pour L'Homme révolté. «Malraux, écrit-il dans Aimer de Gaulle, a été sensible à ce que je viens d'écrire à propos de l'inadmissible silence d'Albert Camus sur

lui dans un tel livre, sur un tel sujet

»37.

Le même Claude Mauriac.

laisse Roger Nimier agresser Camus dans Liberté de l'esprit. Il n'est pas indifférent, notons-le au passage, que Roger Stéphane, Emmanuel d'Astier et Pierre Hervé qui lui firent la leçon se soient ralliés à de Gaulle sous la Ve République. En tout cas, à lire leurs écrits, Michelet, Péguy, Bernanos, Mauriac, Malraux et de Gaulle comptent plus pour les gaullistes qu'un auteur qui n'a guère de liens avec les fidèles du général. Sans doute son impact est-il plus sensible dans la famille démocrate-chrétienne où il bénéficie avec Pierre-Henri Simon et 27

Étienne Borne de médiateurs favorables. Mais cette famille s'affaiblit après 1958. Je suis tenté d'avancer deux propositions pour conclure. Le changement de la conjoncture politique et surtout idéologique reflux du marxisme, réhabilitation de l'humanisme, retour à l'éthique, ébranlement de la culture étatique, crépuscule des mandarins - rend Camus à nouveau lisible par une gauche socialiste que l'expérience du pouvoir a rendu plus pragmatique voire révisionniste. « Les faits sont là, écrivait-il en 1955, et les idéologies doivent les reconnaître d'abord, pour ensuite, si elles ne veulent pas mourir, évoluer38.» Il semble bien révolu le temps où Times Literary Supplement pouvait titrer «Generally right, always defeated »39. Claude Bourdet lui-même jugeait, en 1960, sa lucidité précieuse pour la gauche: « Que vienne le temps, écrivait-il dans France-Observateur, où, en dépit des avatars présents, la France se dirigera vers le socialisme (...) peut-être les mises en garde de Camus contre les dégradations de la révolution seront-elles utiles à ceux qui seront justement aux prises avec ces menaces »40. Ses vues sur l'Europe, la politique des blocs, le terrorisme, la question totalitaire, l'information devraient, en 1985, faire l'objet d'un consensus n'excluant que les extrêmes, alors que sur le dossier de la justice sociale, du socialisme, ses positions sont trop fermes et le sujet encore trop conflictuel pour que cela soit aujourd'hui possible.

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Pourquoi la réception d'un auteur devrait-elle s'ordonner selon le seul axe gauche/droite 1 Camus l'homme du dialogue démocratique n'attendait-il pas du Front républicain que celui-ci dépolarisât la politique française 141 Ses écrits n'appartiennent à aucune organisation, ils sont à qui les lit et les aime.

NOTES 1 2
3

- Essais, p.
- Roger
- Cité

1327. Quilliot, La Mer et les prisons, Gallimard, 1970, p. 114.

par Catherine Nay, Le Noir et le rouge, Grasset, 1984, p. 71, « La Qua-

trième était littéraire» (Bernard Frank, Interview à Lire, avril 1985, p. 62). 4 - Font exception François Mitterrand, Alain Peyrefitte, Roger Quilliot, Maurice Schumann. 5 - Jean-DenisBredin n'écrit pas seulementdes rapports et la critiquea repéré des reflets de L'Étranger dans son premier roman, Un Coupable (Gallimard, 1985). Voir Bertrand Poirot-Delpech, « Naissance d'un romancier de la fraternité », Le Monde, 24 mai 1985. 6 - Édouard Depreux, Souvenirs d'un militant, Fayard, 1972, p. 381 ; Jean Charbonnel, L'Aventure de la fidélité, Le Seuil, 1976, p. 37, François Mitterrand, Politique, Fayard, 1977, p. 27. 7 - Roger Quilliot, « L'Algérie de Camus », La Revue Socialiste, octobre 1958, pp. 121-131. 28

8
9

- Maurice
-

Schumann, Angoisse et certitude, Plon, 1978, pp. 32, 35 et 149. Max Gallo, « Camus le premier », L'Express, 18-25 novembre 1978.

10 - Edgar Pisani, Socialiste de raison, Flammarion, 1978. Il - Alain de Benoist, Vu de droite, Copernic, 1977 ; Henri Noguères et al., Histoire de la Résistance, Laffont, 1972-1978. 12 - Pierre Guidoni, Histoire du nouveau Parti Socialiste, Tema Action, 1973, p. 87 ; Michel Charzat, Le Syndrome de la gauche, Grasset,1979, pp. 66 et 178. 13 - Jacques Frémontier, Les Cadets de la droite, Le Seuil, 1984, p. 124. 14 - Roger Quilliot, op. ci!., p. 157 et p. 201. 15 - Voir Raymond Aron, Préface à Max Weber, Le Savant et le politique, UGE, coll. 10/18, 1963, p. 41 et passim.
16

-

«Le

point

de

vue

de

ceux

qui

n'ont

pas

voté »,

Alger

Républicain,

24 octobre 1938, reproduit dans Fragments d'un Combat 1938-1940, Cahiers Albert Camus, 3, 1978, p. 159. 17 - Essais, p. 287-288, 1524-1525. 18 - Maurice Schumann, Le vrai Malaise des intellectuelsde gauche, Plon, 1957, p.2. 19 - Roger Quilliot, op. cit., p. 164. Sur la notion de politique professionnelle, voir le livre essentiel de Jacques Julliard, Contre la politique professionnelle, Le Seuil, 1977. 20 - Le Figaro littéraire, 19 mai 1959. 21 - « Les élus et les appelés », L'Express, 15 novembre 1955. Ce texte est essentiel pour connaître les conceptions constitutionnelles de Camus. 22 - Ibid. 23 - Ibid. 24 - Carnets tome II, Gallimard, 1964, p. 271. 25 - Patrick Rotman, « La diaspora mendésiste », Pouvoirs, n° 27, 1983, p. 5. 26 - Essais, p. 338. 27 - Jean-Paul Sartre, Situations VII, 1965, p. 112. 28 - Michel Rocard, Parler vrai, Le Seuil, 1980, p. 76-84. «Pendant près d'un demi-siècle, le principal clivage passe à l'intérieur de la gauche» (Jacques Julliard, op. cit., p. 21). 29 - Essais, p. 794. 30 - Op. cit., p. 749. Cf. op. cit. pp. 1752 et 1761.
31

Politique, il cite de Gaulle d'après Camus (Essais, p. 1588) mais avec une erreur de référence. 32 - Serge Brindeau, «Après le prix Nobel, une mauvaise action », La Revue Socialiste, février 1958. Témoignent de la faveur de Camus chez les socialistes les articles nécrologiques de Claude Fuzier dans Le Populaire de Paris et de Jacques Piette dans Démocratie 60. Les Jeunesses Socialistes, Force Ouvrière, la FEN et le SNI publièrent des communiqués à la mort de l'écrivain et la SFIO envoya une gerbe à la cérémonie de Lourmarin. 33 - Michel Winock, La république se meurt, Gallimard, coll. Folio/Histoire, 1985, p. 23.
34

-

François Mitterrand,

L'Abeille

et l'architecte,

Flammarion

1978, p. 143. Dans

35 - Charles de Gaulle, Lettres, Notes et Carnets 1951-1958, Plon, 1985, p. 209. 36 - « Les nationalismes apparaissent toujours dans l'histoire comme des signes de décadence» (Essais, p. 1321).
37

-

Pascal Dry, L'Anarchisme

de droite, Grasset, 1985.

auteur, Hommes et idées d'aujourd'hui, Albin Michel, 1953, pp. 168-172. Les opinions de Malraux sur Camus varient selon les époques; les rapports des deux auteurs mériteraient une étude à part. 38 - « Le rideau de feu », L'Express, Il novembre 1955. 39 - Times Literary Supplement, 25.08.1966, p. 762.
40

-

Claude

Mauriac,

Aimer

de Gaulle, Grasset,

1978, p. 498 ; voir du même

-

Claude Bourdet, « Camus ou les mains propres », France-Observateur,

7 jan-

vier 1960. 41 - « Le seul espoir », L'Express, 6 janvier 1956. 29

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