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CLINIQUE DE LA RECONSTRUCTION Une expérience avec des réfugiés
en ex -Yougoslavie

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Dernières parutions:
Ethnopsychiatrie maghrébine, A. Aouattah. Les somatisations, Y. Ranty. Toxicomanies et lien social en Afrique (Les interdits de la modernité), B. Doray. L'homme maghrébin dans la littérature psychiatrique, R. Berthelier. Promouvoir la santé, Dr. M. Bass. Le diable et le bon sens. Psychiatrie anthropologique de l'Afrique Noire à l'Europe, D. Schurmans. Une psychiatrie moderne pour le Maghreb, Gh. El Khayat. Les cultes du corps. Ethique et sciences, B. Andrieux. L'enfant et l'eau (sous la direction de 1. Le Camus, 1.-P. Moulin, C. Navarro). Gestions religieuses de la santé, F. Lautman, J. Maitre (eds.). Pères et bébés, J. Le Camus. Psychothérapie des femmes africaines, D. Lutz-Fuchs. Les Racines criminelles, P. Delteil Thérapies corporelles des psychoses, G. Pons Carrefours sciences sociales et psychanalyse, B. Doray et JM Rennes La décision sur soi, A. Lacrosse. Psychopathologie de la Côte d'Ivoire, D. Tchichi. La perception quotidienne de la santé et de la maladie, Flick Uwe. Le père oblitéré, L. Lesel. La démiurgie dans les sports et la danse, N. Midol Sujet, parole et exclusion, F. Poché L'interculturel de la psychosociologie à la psychologie clinique, D.Paquette Clinique de la reconstruction,. une expérience avec des réfugiés en exYougoslavie, A. Chauvenet, V. Despret, J-M. Lemaire.

Collection Santé, société et culture dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
A. CHAUVENET, V. DESPRET, J-M. LEMAIRE

CLINIQUE DE LA RECONSTRUCTION Une expérience avec des réfugiés en ex -Yougoslavie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4345-1

Remerciements
Nous devons exprimer nos remerciements à toutes les personnes qui ont participé à la mise en place du projet et à son évaluation. Les intervenants locaux: Vesna Barisie, Sandra Bogavcic, Roberta Brusie, Ivanka Kovacic, Slobodanka Malovie, Grozdana Matanovie, Sanja Pavicic, Sanja Pupacic, Jelena Rajkovic, Marijanka Ruie, Marina Stenek, Prvislav Sokek, Melina Taras, Fadila Zoranie. Que les traducteurs qui nous ont accompagnés trouvent ici le témoignage de notre gratitude pour leur gentillesse, leur disponibilité et la qualité extraordinaire de leur travail: Tihana Curkovie, Dominique Devie, Branka Malovie, Mislav Skracie, Marina Patriarka. Deux personnes méritent plus particulièrement nos remerciements pour l'énorme travail fourni, la qualité de ce travail et pour l'aide apportée tout au long des phases du projet: Evelyne Chevalier et Tatiana Matkovic. Nous remercions également Françoise Orlic du Centre d'Etudes des Mouvements Sociaux pour sa participation à la mise en forme du manuscrit et Marie-Christine Vouloir et le Centre de Ressources informatiques de l'EHESS pour l'élaboration du prêt-à-clicher. Les évaluateurs tiennent à remercier toutes les personnes réfugiées rencontrées pour l'accueil qu'elles ont reçu et la qualité du dialogue que ces personnes leur ont offert. C'est à elles que nous tenons à dédier notre travail.

Le bon accord des nations européennes s'est effondré lorsque et précisément parce qu'elles ont permis à leur membre le plus faible d'être
exclu et persécuté. Hannah Arendt!

1. Hannah Arendt, Nous autres réfugiés, Bourgois Ed., 1987.

in La tradition cachée, C.

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Introduction

T. W. Adorno écrivit qu'Auschwitz confirme le philosophème de la pure identité comme mort. La négativité absolue est prévisible, dit-il, elle n'étonne plus personne. L'existence des camps désigne « l'indifférence de la vie de tout individu, une indifférence vers laquelle va l'histoire ». C'est encore dans le « ça n'est pas aussi important que cela », qui, certes pour sa part fait volontiers cause commune avec la froideur bourgeoise, que l'individu peut encore sans angoisse se pénétrer le mieux de l'inanité de l'existence2. La guerre en ex-Yougoslavie semble bien donner raison à T. Adorno si l'on en juge par l'impuissance de l'Europe et par l'indifférence des opinions publiques, qui ont, pour leur part, contribué à entretenir cette guerre. L'auteur dit aussi que le coupable instinct de conservation a survécu, et que la culpabilité de la vie ne peut plus être réconciliée avec la vie. Il ajoute que cette culpabilité se reproduit constamment parce qu'à aucun moment elle ne peut être totalement présente à la conscience. « C'est cela et rien d'autre qui oblige à philosopher» conclut-il. L'obligation de philosopher, nous dirons en tout cas l'obligation de penser, constitue une résistance à l'anesthésie affective et à l'incapacité de penser qui participent à cette indifférence. Et ce, précisément dans la mesure où l'arrêt de la pensée, le « mimétisme de la pensée », sont un des buts ou un des aspects de la réalité de l'entreprise totalitaire de nettoyage

2. T.W. Adorno, La dialectique négative, Paris, Payot, 1978, p. 284 et suiv.

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ethnique qui, de proche en proche, démultiplie son effet dans. le tissu sociopolitique. Le texte qui suit est d'un genre spécifique, qui correspond à la nature des expériences et des exigences à l'origine de ce travail. Au point de départ il s'agit d'une demande d'évaluation d'un programme psychosocial d'aide aux familles réfugiées de BosnieHerzégovine et aux familles déplacées de Croatie, hébergées dans la région de Split, en Dalmatie3. Au cours de ce travailles évaluateurs ont été en situation de témoins à un double titre. Nous avons été témoins de la situation de réfugié d'abord, c'est-à-dire d'une situation qu'on peut qualifier fondamentalement de sans-droits, malgré les droits de l'homme dont se réclame le statut de réfugié. Celui-là prive les personnes du droit, notamment, d'avoir une opinion et du droit d'agir. Il s'agit ici, pour un moment, de permettre à cette opinion de s'exprimer et d'accueillir cette position de témoins. Nous avons été témoins ensuite de multiples récits à nous confiés en tant que « représentants de l'autre versant du monde» pour que justice soit faite, pour que dans certains cas, la vérité des exactions subies soit connue, et surtout pour que des centaines de milliers de familles ne soient plus abandonnées, quand elles semblent déjà « tombées dans les crevasses de
l'histoire
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».

Cette position nécessaire de témoin correspond par ailleurs à une urgence: celle de n'être pas totalement complices de la seconde solitude, celle de l'oubli -l'oubli de ces familles qui ont connu pendant plusieurs années, ou qui connaissent encore la situation de réfugié, après avoir connu la fuite dans des conditions dramatiques et été victimes, très souvent, de multiples atteintes à leur intégrité physique et psychique. Du simple point de vue thérapeutique, comme le rappelle Claude Barrois, « l'oubli, fruit de la méconnaissance aggrave considérablement

3. TI s'agit d'une évaluation demandée par Médecins Sans Frontières de Belgique portant sur un programme de prise en charge psychosociale destiné aux familles réfugiées et déplacées de Bosnie-Herzégovine et de Croatie. 4. Jane Kramer, Unsettling Europe, New York, 1981, p. XIII, cité par M. Marrus.

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les troubles. Le thérapeute et les experts doivent prendre en compte tous ces éléments et le cas échéant alerter les services publics concemés5. » La position de témoins trouve aussi sa nécessité dans le lien existant entre psychiatrie et politique. Il convient en effet de dire avec Michel Grappe que l'impunité internationale accordée à la purification ethnique détériore psychiquement les réfugiés victimes de cette même purification et qu'elle renforce les troubles psychiques des parents et des enfants6. Compte tenu de ces exigences, l'objet de ce petit ouvrage est double. D'une part il vise à décrire la situation de réfugié, telle qu'elle est vécue par ceux qui en ont le statut, avec tout le cortège de pertes et de chocs qui ont motivé la fuite. D'autre part il s'agit de décrire le programme psychosocial mis en place a.fin de souligner en quoi et dans quelle mesure il a pu, selon la pensée des familles elles-mêmes, leur apporter une réelle aide. Un travail de description de la situation de réfugié en exYougoslavie semble d'autant plus nécessaire que le flot d'aide humanitaire déversé dans ce pays, comme peu auparavant dans l'histoire, effet d'une incapacité de l'Europe et de l'ONU à fournir une réponse politique, contribue à masquer la nature du statut de réfugié. Les déplacements de populations, certes, se confondent avec l'histoire de tous les peuples. Pourtant différents auteurs voient dans l'extension du phénomène des réfugiés un symptôme des politiques du XXème siècle, et pensent que notre époque est incontestablement celle des réfugiés. Se référant à H. Arendt, Michael Marrus dit que les réfugiés deviennent « le groupe le plus symptomatique de la politique contemporaine dans les pays qui évoluent vers le totalitarisme ». La singularité de leur situation après la première guerre mondiale vient de ce qu'à la différence des vagabonds ou des mendiants, ils se retrouvent souvent complètement exclus de la communauté nationale.

5. Claude BaITois, Les névroses traumatiques, Paris, Dunod, 1988. 6. Michel Grappe, «L'action humanitaire et les camps de réfugiés », in V. Nahoum-Grappe(ed), Vukovar,Sarajevo... La guerre en ex-Yougoslavie, Paris, Esprit, 1993, p. 243-260.

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Traqués par les gouvernements nationaux, seuls en mesure d'accorder les droits élémentaires, ils en sont réduits à mener une existence solitaire et sauvage. Hors de leur pays d'origine, ils ne peuvent ni travailler ni vivre en paix. M. Marrus montre que les réfugiés se distinguent aussi de leurs prédécesseurs par la durée de leur exil. Certains errent des années durant dans le dédale du système étatique européen, et leurs héritiers se retrouvent parfois dans la même situation. Cela s'explique, dit-il, en partie par le fait que les organisations de réfugiés persistent à les compter comme tels tant que la question de leur nationalité - procédure d'une complexité souvent insurmontable - n'a pas été résolue. Mais, en raison du grand nombre de personnes concernées, beaucoup demeurent apatrides7. Dans le cas de l'ex-Yougoslavie le totalitarisme a pris la forme d'un « national-communisme », pour reprendre le qualificatif proposé par A. Lebrun8, dont le nettoyage ethnique est une composante. On peut, avec Pierre Kende, considérer que l'ethnisme s'oppose au politique et en constitue l'antithèse. « La nation est une communauté de peuples historiquement réunis sur un territoire, un ensemble qui s'organise politiquement selon le modèle de la citoyenneté ouverte à tous. Par opposition, la nation ethnoculturelle n'est réservée qu'à une communauté définie selon

les critères du sang, ou d'une culture -

langue, religion, -

partagée, à laquelle aucun étranger ne peut accéder sinon par une grâce exceptionnelle9. » Aussi la logique de l'ethnisme est-elle d'abord une logique d'exclusion, ici par tous les moyens, par opposition à la logique politique qui est intégratrice. En exYougoslavie l'ethnisme a pris la forme d'« une guerre qui n'est

7. Michael R. Marrus, Les exclus, Les réfugiés européens du XXème siècle, Paris, Calmann-Lévy, Coll. Histoire, 1986. 8. Annie Lebrun, Les assassins et leurs miroirs, Réflexion à propos de la catastrophe yougoslave, Paris, 1. 1. Pauvert, Coll. Terrain Vague, 1993. 9. Pierre Kende, « Du nationalisme en Europe centrale et orientale», in A l'Est les nationalismes contre la démocratie? Ed. Complexe, Coll. Interventions, 1993.

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plus civile, mais qui est une guerre contre les civils1o». C'est le tissu même de la vie civile qui n'a pas cessé d'être attaqué, tout comme une détérioration active du réel tout entier, avec une politique qui a violé délibérément, continûment et ouvertement le droit. On pourrait sans doute parler aussi de « guerre privée» au sens où A. Kriegel a employé ce termell pour qualifier la guerre menée par l'Allemagne hitlérienne contre la population juive, quand « il ne s'agissait pas de vaincre mais exclusivement de détruire une population civile». Il semble que le terme soit ici également approprié. On ne peut d'abord parler à propos de cette guerre d'un « théâtre d'affrontements ». On n'a pas affaire à un champ circonscrit d'opérations ni à des affrontements proprement dits entre armées. C'est la vie dans son ensemble, sous toutes ses formes, et le réel qui sont attaqués directement. En outre ce n'est pas seulement la vie civile qui est anéantie, avec ses manifestations et ses productions culturelles, ses monuments et ses cités. Ce sont aussi les noms des personnes, leurs origines, leurs liens de parenté, leur religion, leur maison, leur terre, et même leur accent qui sont visés ou annihilés, c'est-à-dire tout ce qui constitue les attributs en propre des individus. C'est dire que les familles réfugiées sont les victimes premières et directes et non pas seulement secondaires et indirectes de la guerre. C'est également souligner l'ampleur des arrachements et des amputations dont elles ont été l'objet. Une des particularités de la situation des familles expulsées de leur patrie est le fait qu'une bonne partie d'entre elles, les familles réfugiées, sont actuellement étrangères dans un pays d'accueil - la Croatie - qui hier était leur propre pays. Le statut de réfugié dans son pays n'est pas une des moindres souffrances que vivent les familles en termes de destruction ou de confusion des identités et des liens d'appartenance.

10. Michèle Mercier, Crimes sans châtiment, L'action humanitaire en exYougoslavie, 1991-1993, Bruylant, L.G.D.J., CoHoAxes, 1994. Il. Annie Kriegel, « Résistance nationale, antifascisme, résistance juive: engagements et identités», in K. Bartosek, R. GaHissot, D. Peschanski (eds), De l'exil à la résistance, p. 239-44.

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Il faut également évoquer l'ampleur du phénomène. En avril 1995, l'UNHCR évalue à plus de quatre millions les personnes réfugiées ou déplacées et les personnes touchées par la guerre qui reçoivent une assistance humanitaire en ex-Yougoslavie. Il évalue aussi à deux millions sept cent quarante-neuf mille personnes le nombre de réfugiés et déplacés pour le seul territoire de la Bosnie-Herzégovine12. Dans plusieurs de ses rapports à la Commission des droits de l'homme aux Nations Unies, le rapporteur de la Commission spéciale de la situation des droits de l'homme en ex-Yougoslavie, M. Mazowiecki, répétera que les violations des droits de l'homme sont perpétrées par toutes les parties, qu'il y a des victimes de tous les côtés, que cependant la situation des Musulmans est particulièrement tragique. Ils sont menacés d'extermination. Dans son préambule, le rapport d'Inger Agger13 mentionne qu'environ sept cent mille personnes en Bosnie-Herzégovine et en Croatie souffrent d'un traumatisme psychique sévère et ont besoin d'une assistance spécialisée. Le nombre de professionnels formés pour prendre en charge ces traumatismes ne suffirait à répondre actuellement qu'à moins de un pour cent des besoins. Il ajoute que sept cent mille autres personnes souffriraient de traumas dont la sévérité en temps de paix demanderait également une aide professionnelle. Déplorant le fait que la souffrance ou l'état de détresse psychique actuelle demeure sans aide, l'auteur de ce rapport, après beaucoup d'autres, insiste sur le fait que le manque d'attention à ces problèmes peut avoir des effets sur les deux générations suivantes, même si la guerre s'arrête. Parmi ces effets le rapport souligne l'accroissement de l'alcoolisme, de l'usage de la drogue, des suicides, et des maladies mentales. De plus les difficultés non résolues peuvent mettre le feu à de nouvelles haines et à de nouvelles guerres. Paru au début de l'année 1995 ce rapport demanderait malheureusement dans ses estimations à être revu à la hausse,

12. Infonnation notes on fonner Yougoslavia, UNHCR, n° 5, may 1995. 13. Inger Agger, Theory and practice, psychosocial projects under war conditions in Bosnia-Herzegovina and Croatia, Bruxelles, ECHO/ECTF, 1995.

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après la reprise des combats pendant l'été 1995 et la répétition du processus de nettoyage ethnique. Un projet psychosocial dans ces conditions, dit le rapport, doit avoir pour objectif de promouvoir la santé mentale et les droits de l'homme par des stratégies qui renforcent les facteurs de protection psychosociale et contribuent à faire diminuer les facteurs de stress psychosociaux à différents niveaux d'intervention. Le rapport distingue une dizaine de facteurs généraux de stress psychosocial: Les privations économiques. Les ruptures d'ordre social, les séparations dans la famille, la disparition de membres de la famille. 3. Les modifications dans les rôles sociaux et leur dévalorisation. 4. Les violences physiques et psychologiques. 5. La persécution ethnique. 6. La perte de la maison, du pays, de membres de la famille, d'amis. 7. Le danger, les abus subis au cours de la fuite. 8. L'accueil à l'arrivée après la fuite. 9. Les conditions d'installation dans les centres collectifs ou les accommodations privées. 10. Un futur incertain. Nous verrons que toutes les familles rencontrées subissent les effets de plusieurs de ces facteurs de « stress », certaines d'entre elles les cumulant tous. Le programme de soutien psychosocial aux familles réfugiées et déplacées décrit ici est, dans ses moyens et ses buts, une tentative de thérapie en temps de guerre auprès de populations identifiées comme particulièrement affectées. Il est ordonné autour de la thérapie familiale et se fonde sur l'hypothèse que la redynamisation des relations familiales 1 2.

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constitue le cadre, ou « l'enveloppe psychiquel4» de protection des individus le plus fondamental. Il faut souligner que dans cette situation de dépouillement ou de dénuement extrême auxquels sont acculées les personnes dotées du statut de réfugié, et quand la famille n'a pas été entièrement décimée, les liens familiaux restent la ressource essentielle des individus, sinon la seule ressource. L'intérêt de la thérapie familiale dans les situations de grande détresse vient de ce qu'elle a pour levier « l'objet à sauver». Silvia Amati qui a soigné en psychanalyse des personnes victimes de la violence d'Etat en Argentine, notamment des personnes victimes de tortures ou dont des proches dans la famille sont portés disparus, dit que chez tous ses patients le désir de se sauver s'est manifesté à travers le désir de sauver quelqu'un d'autre. Elle dit aussi: « Avec l'objet à sauver, s'exprime une relation de confiance mutuelle qui implique l'absence absolue de trahison ou d'abandon; il représente un idéal d'innocence du moi vers lequel le moi du patient a des attitudes fantasmatiques de sollicitude adulte-enfant. Il représente aussi l'identification à un objet maternel disponible et confiable. L'objet à sauver qui constitue une fantaisie structurante liée à la position dépressive est un moteur essentiel dans le travail de déqualification du système torturant. Clivé et encapsulé pendant la période traumatique, cet objet est le représentant de la capacité dépressive du patient, de ses désirs et de ses espoirs de réparation, d'indépendance et d'intégrité; il constitue dans l'univers démantelant de la torture un objet donneur et rénovateur de significations 15.» Ceci est confirmé par les témoignages de personnes rescapées d'autres situations de traumatisme extrême, en particulier des camps de concentration nazis. « Se soucier plus de la souffrance d'autrui que de la sienne propre, c'est sans doute la seule manière de demeurer un être humain dans un camp. Pour aucune d'entre nous de telles choses

14. Didier Anzieu, Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, 1987. 15. Silvia Amati, « Récupérer la honte», in J. Puget, R. Kaës (eds), Violence d'Etat et psychanalyse, Paris, Dunod, 1989, p. 117.

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n'étaient de l'héroïsme, il s'agissait plutôt d'actes d'autoconservation », cite T. Todorov qui souligne: « A travers le souci pour autrui on retrouve la dignité, le respect de soi, parce qu'on accomplit des actes que la morale a toujours considérés comme louables. Le sentiment de dignité renforce notre capacité de rester en viel6 ». On ajoutera que c'est aussi un moyen de résister à l'entreprise de nettoyage ethnique. La démarche évaluative quant à elle est au croisement de deux approches disciplinaires, l'une psychologique et l'autre sociologique. D'autre part elle est inséparable de l'impératif éthique qui anime et fonde le programme thérapeutique qu'il s'agit d'évaluer. Le choix disciplinaire a été fondé sur le fait que les souffrances des familles ont leur origine dans le registre social, historique et politique, et que par ailleurs on a affaire à une souffrance psychique: nous n'avons pas ici la prétention ou l'intention de combler le fossé épistémologique qui existe au niveau de l'analyse entre le monde socioculturel et le monde intrapsychique. Tout au plus sommes nous en mesure ici de tenter quelques rapprochements. Nous ne pouvons nous en tenir qu'à des juxtapositions et à des correspondances. Le choix méthodologique quant à lui se subordonne à l'obligation éthique. Celle-ci commande d'éviter un questionnement directif qui constituerait une agression supplémentaire du sujet. Aussi le mode de questionnement est-il subordonné à l'éthique relationnelle. La démarche évaluative ne doit pas contredire la démarche thérapeutique, ni lui nuire; c'est une des règles déontologiques minimales à respecter. Cela veut dire traiter les familles interrogées comme sujets et acteurs à part entière de l'évaluation. En stimulant la pensée de la personne traitée, l'évaluation peut être ainsi intégrée au processus thérapeutique lui-même. Il n'a pas été question non plus ici d'introduire un jugement diagnostic à partir d'une norme importée de l'extérieur. Seul le discours libre des individus nous permet d'accéder à leurs propres normes et nous autorise à les interpréter. De ce point de

16. Tzvetan Todorov, Face à l'extrême, Paris, Ed. du Seuil, 1994.

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vue les personnes interrogées sont les arbitres et les auteurs de l'évaluation. Ainsi les critères qui nous pennettent de penser l'efficacité du programme sont les critères du sens partagé. C'est à partir de ceux-ci qu'on répondra aux questions d'évaluation proprement dites: qui a eu accès au programme? Celui-ci est-il accessible? Comment qualifier ses effets et le soutien qu'il a pu ou non apporter? Ceci suppose des conditions d'enquête dans lesquelles les évaluateurs se plient à certaines des règles éthiques et déontologiques de la relation thérapeutique. C'est d'abord la nécessité d'établir un rapport de confiance avec les personnes interrogées et de constituer un cadre sécurisant. A ce titre la préparation de la visite est indispensable. Ainsi les questions à poser ont été préparées en collaboration avec les intervenants. D'autre part les visites ont été précédées d'une annonce de l'évaluation destinée aux personnes concernées, décrivant la méthode et l'objectif de l'enquête. Enfin une demande personnelle d'entretien avant la visite a été effectuée par les intervenants euxmêmes, avant la prise de rendez-vous. Cette préparation est la condition de l'établissement d'un rapport de confiance. Elle pennet en outre d'établir une continuité entre la prise en charge thérapeutique et l'évaluation et de favoriser une appropriation collective par les différents acteurs concernés de la démarche et de ses résultats. Dans ces conditions on substitue à un questionnement clinique, standardisé et fenné, prévoyant de multiples questions, une démarche fondée sur l'écoute et la discussion, sur le mode de la conversationl1, organisée à partir d'un nombre limité de questions essentielles. L'a~proche évaluative est de ce fait essentiellement qualitative!, descriptive et compréhensive. A partir de cette position il est notable que l'on obtient les réponses aux questions qu'on se pose et qui ne font pas l'objet de questions

17. Comme l'ont suggéré et conseillé les intervenants. 18. Cf Sur l'intérêt de l'évaluation qualitative: «L'évaluation qualitative en santé mentale », Cahiers Pollen, n° 3, Avril 1994, Comité Européen: Droit Ethique et Psychiatrie.

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directes. Surtout on peut accéder à un savoir que seules les personnes concernées peuvent formuler dans l'échange. Ce savoir déborde très largement celui qu'apportent les évaluateurs ; il leur offre en outre de multiples clefs d'interprétation et de nombreuses questions nouvelles. Deux groupes de familles ont été rencontrés en entretien. Un ensemble de familles suivies par les intervenants sociaux, en fait plus de la moitié de celles qui ont été effectivement suivies par le programme et souvent en cours de traitement au moment de l'enquête. Parmi les familles suivies, un certain nombre d'entre elles ont retrouvé assez d'énergie pour entreprendre d'émigrer et n'ont, de ce fait, pas pu être rencontrées. Un autre groupe numériquement équivalent de familles, soit une soixantaine de familles non suivies et choisies au hasard ont été également rencontrées. Les entretiens des familles se sont déroulés à leur domicile, autour d'une tasse de café. Leur durée a été assez variable, d'une heure à deux heures et demie selon les circonstances. Il convient aussi ici de souligner les limites de la démarche évaluative. Elles tiennent d'abord à la nature même de ce qu'on prétend évaluer, en particulier à la difficulté d'objectiver des réalités d'ordre éminenUTIentsubjectives et intersubjectives. Des modifications psychiques importantes peuvent en même temps apparaître comme impalpables ou infinitésimales pour le thérapeute aussi bien que pour le sujet, au regard de l'importance des détresses et de leurs multiples formes. Cette difficulté est aggravée par le fait que, comme le montre la littérature sur la question, les personnes sévèrement traumatisées psychiquement présentent comme symptômes spécifiques le repli et le retrait, une difficulté à accéder à la verbalisation, tout comme à une demande d'aide. Elles tiennent corrélativement, comme on l'a fait valoir plus haut, à la nécessité de ménager les familles, c'est-àdire à réduire au minimum la dimension d'investigation. Il faut en outre ajouter à cela les biais de la traduction et la brièveté de la rencontre. Une autre limite tient aux effectifs des deux échantillons de populations rencontrées, soit un total de près de cent trente entretiens, y compris les quelques familles visitées au cours de la pré-enquête. Aussi l'option comparative comme méthode d'évaluation proprement dite ne permet-eIle de dégager que des

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différences globales entre populations suivies et non suivies, en précisant les quelques points sur lesquelles elles peuvent se différencier de façon significative. Mais il n'est pas question d'isoler l'influence de chacune des multiples variables qu'il semble pertinent de retenir, de tenir compte de chaque type de ressources, de chacun des facteurs de stress repéré. En fait la méthode comparative et sa mise en forme statistique ont essentiellement une fonction de garde-fous et de cadrage des données: il s'agit surtout de relativiser les résultats et de les mettre en perspective les uns par rapport aux autres. Par ailleurs aucun programme psychosocial quel que soit le dévouement et l'investissement personnel de ceux qui le mettent en œuvre n'est en mesure d'éliminer la plupart des « facteurs» qui engendrent le stress, ceux-ci ayant continué à agir tant que la guerre n'était pas terminée, c'est-à-dire concrètement tant que les familles réfugiées et déplacées n'étaient pas encore rentrées dans leur patrie et tant que les hommes étaient au front. L'espoir de rentrer dans certaines villes reste toujours des plus limités, et les familles qui ne peuvent rentrer demeurent enfermées dans leur statut traumatogène de réfugiés. Notons d'ailleurs que certains des aspects de la situation les plus difficiles à vivre ont eu trait à la durée du conflit et de la situation de réfugié, comme à l'incertitude de l'avenir. Dans ces conditions, les mieux-être que l'on peut mettre en lumière chez les familles suivies peuvent-ils être à la fois déterminants ou fondamentaux pour l'avenir et en même temps précaires. Seul un recul temporel de plusieurs années permettrait de le vérifier, ce d'autant plus qu'il est de la nature des traumatismes psychiques d'avoir des effets à très long terme. Il faut enfin ajouter à ces limites le fait que cette étude est de nature transversale et non pas longitudinale. Ceci peut interdire ou rendre difficile la distinction de ce qui relève des moyens et de ce qui relève des résultats. Par exemple la dynamique relationnelle dans une famille peut être aussi bien un effet thérapeutique que le levier de la thérapie. Seule une étude diachronique eût permis d'en décider. Les deux premiers chapitres de ce livre concernent la situation des familles au regard de l'importance des détresses qu'elles connaissent au moment de l'évaluation. Ils rendent compte des destructions familiales, des pertes et des séparations

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