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Contacts de langues

478 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340077
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CONTACTS DE LANGUES CONTACTS DE CULTURES CRÉOLISA TION

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5387-2

Marie-ChristineHAZAËL-MASSIEUX et Didier de ROBILLARD (éditeurs)

CONTACTS DE LANGUES CONTACTS DE CULTURES CRÉOLISA TION
Mélanges offerts à Robert Chaudenson à l'occasion de son soixantième anniversaire

DRA 1041 du CNRS Université de la Réunion Institut d'Études Créoles et Francophones Université de Provence

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

Montréal (Qc)

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CANADA H2Y I K9

Avant-propos

C'est avec beaucoup d'émotion qu'après plusieurs mois de travail sur ces Mélanges, nous prenons un instant la parole, nous les éditeurs scientifiques du volume, pour dire à Robert Chaudenson comment ils ont été préparés, et lui faire part de toute l'amitié pour lui révélée par leur préparation. D'abord, il faut souligner que si l'idée de cet Hommage pour le Soixantième Anniversaire de Robert nous est venue lors d'une rencontre en 1996, dès que le projet a été soumis à ceux de ses collègues et amis que nous avons pu retrouver, il a suscité les plus vifs enthousiasmes: si certains n'ont pu donner un texte pour cet ouvrage, c'est en raison d'une surcharge de travail qui les empêchait d'écrire un article dans les délais que, nécessairement, nous devions fixer assez courts pour voir sortir ce volume en 1997 et dans une période proche de l'anniversaire de Robert Chaudenson (12 avril). Tous ceux qui, lointains ou proches,::.::cont envoyé des textes, ont accepté, avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité, les contraintes que nous leur imposions (dimension des articles, délais pour leur expédition avec support informatique, relectures ou demandes de compléments et modifications pour l'harmonisation de l'ensemble, etc.). Ensuite, il faut dire aussi que la réponse institutionnelle a été également très favorable: l'Université de la Réunion, dans laquelle Robert Chaudenson a exercé les fonctions de Président pendant de

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nombreuses années, a tenu à être associée au projet et nous a grandement aidés par l'octroi d'une subvention qui a pennis de faire face aux divers problèmes posés par la composition du volume. Nous tenons à remercier très particulièrement Patrick Hervé, Président de l'Université, pour son aide dans ce domaine. Outre les chercheurs qui ont largement contribué à la rédaction du présent volume, il convient de remercier tous les personnels qui, notamment au sein de l'DRA 1041 (devenue tout récemment l'ESA 6058), ont été sollicités pour les relectures et diverses tâches matérielles. Enfm, nous tenons ici à révéler le rôle, sans doute très discret, mais fondamental, joué par Simone Dufour sans qui ces Mélanges n'auraient pu voir le jour. Effectivement, au sein de l'Institut d'Etudes Créoles et Francophones (partie aixoise de l'ESA 6058) c'est elle qui a assuré l'essentiel de la préparation matérielle du volume, avec une disponibilité constante que les auteurs ont tous pu apprécier, et notamment ceux qui, peu éloignés d'Aix, pouvaient lui téléphoner ou arriver dans son bureau, lorsqu'un dernier repentir les amenait à demander une modification de leur texte. C'est toujours avec la même gentillesse qu'elle répondait aux diverses sollicitations, et reprenait une fois encore des textes considérés comme achevés. C'est avec une grande compétence qu'elle a assuré de nombreuses tâches de saisie, les corrections et relectures. Qu'elle soit ici vivement remerciée, et que son rôle dans l'affaire apparaisse enfin aux yeux de Robert Chaudenson, car elle a toujours œuvré dans une discrétion absolue pour nous aider à préserver un secret que nous voulions le plus complet possible. Nous nous tournerons pour terminer vers celui qui est ainsi tété aujourd'hui, pour lui dire à la fois toute l'amitié et l'admiration de ceux - anciens étudiants, collègues, amis qui ont contribué à ces Mélanges (témoignages qu'il saura certainement lire dans les textes variés qui sont ici regroupés), mais surtout pour l'inviter à poursuivre avec le même enthousiasme cette carrière impressionnante, afm que nous ayons la joie de nous retrouver, avec

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de nouveaux Mélanges, tous réunis autour de lui pour fêter son quatre-vingtième anniversaire, pour la plus grande gloire des sciences du langage et des spécialités voisines!
Marie-Christine Hazaël-Massieux, Université de Provence Didier de Robillard, Université de la Réunion

Février 1997

Genèses et histoire

~.
~. ~ ~ L

j

Genèses créoles: de l'usage de la notion d'homologie
Jean-Luc Bonniol Université Aix-Marseille

Dans la désignation des phénomènes, de tout ordre, qui sont apparus dans le cadre des sociétés esclavagistes puis postesclavagistes des vieilles colonies, on peut remarquer la tendance à l'échange de termes de niveau à niveau, provoquant par là des métaphorisations successives. Ainsi le terme de créolisation - au départ réservé à ce qui se passe au niveau linguistique - peut-ilêtre utilisé pour qualifier la dynamique des systèmes culturels à l'œuvre dans ces sociétés. Le terme de métissage - qui semble avoir d'abord un sens biologique, servant à décrire des individus ou des populations - est lui aussi convoqué pour caractériser tout produit local, qu'i.l s'agisse d'hommes, mais aussi de langues, de cultures. Cette interchangeabilité des termes est d'abord celle du sens commun d'aujourd'hui, et on pourrâit s'interroger sur la force symbolique de ces métaphorisations d'étage en étage. Remarquons qu'il s'agit, dans chaque cas, de ce qu'on peut appeler des motsbannières. Le terme de créo/isation fait référence à ce qui est peutêtre le plus évident en matière de produit local, à savoir l'émergence de langues entièrement nouvelles. Quant au terme de métissage, tout se passe comme s'il conservait la trace euphémisée de sa référence au domaine sexuel. Derrière le mariage des cultures, c'est l'accouplement des corps qui «continue à hanter l'imaginaire

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Jean-Luc Bornrio1

social1 », comme fascine le résultat de ces conjonctions s'incarnant dans l'aspect physique des rejetons. D'où la place stratégique qu'il occupe dans les raisonnements, et sa faveur auprès des politiciens et des analystes sociaux. Il y a là une tendance à naturaliser l'évolution culturelle ou biologique, à l'ancrer dans des mouvements inéluctables, un peu comme les analystes de la fin du XIXèmesiècle recouraient à la «race », l'idée de mélange ayant simplement remplacé celle de fixité. Ce lien symbolique qui unit miscégénation et croisement culturel est bien visible, dans le mode savant, chez des auteurs comme G. Freyre ou R. Bastide: «L'enfant, qui est la promesse de l'avenir, ne naît que si deux corps consentent l'étreinte. Dans le domaine sociologique, les choses ne sont pas différentes: la culture ne se développe pas par autofécondation, mais par interfécondation2... » Mais cette interchangeabilité des termes repose aussi, sur le plan scientifique, sur l'idée implicite d'une détermination ultime, que l'on peut rapporter à l'histoire sociale propre à la Plantation, génératrice d'un certain nombre de forces orientant tous les processus en jeu dans une même direction, ce qui conduit à mettre l'accent sur les phénomènes d'innovation et de création locale, et à repérer ce qui peut apparaître comme. des aspects autonomes d'une même genèse. Afm d'éviter toute tentation de postuler entre ces domaines un quelconque principe de détermination (surtout lorsqu'on connaît les contaminations possibles entre, par exemple, le linguistique et le biologique), on a pu proposer la notion d'homologie, qui permet de rendre compte de ces identités formelles, dues à un façonnement parallèle (mais distinct) par le même mouvement historique. Rappelons qüe ce terme renvoie, dans le langage de la génétique, à une ancestralité commune, et non à une simple analogie qui pourrait être l'effet du hasard. Mais les mécanismes à l' CfUvresont-ils les mêmes à chaque niveau, et cherche-t-on la même chose en matière de conditions
1 1. L. Alber~ « Métissage et verrouillage ethnique à l 'ne Maurice », A4éti:,'sage:,', 1.ll. Université de la Réunion. L'Hannattan. 1992 : 83-94. 2 R. Bastide: Le prochain et le lointain, Paris, Cujas, 1970 : Il.

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socio-historiques, lorsqu'on essaye d'éclairer ces processus de genèse par la quête systématique des évidences historiques? * * * On sait que la linguistique créole rompt avec l'étude synchronique classique en matière de langues, et qu'elle n'hésite pas à aborder les problèmes de genèse. On peut distinguer deux grandes modalités d'approche de ces problèmes de genèse: - Un premier type d'approche s'efforce, à partir de la structure actuelle de la langue, de retracer des relations génétiques; mais ces relations restent purement conjecturales, faute d'évidences historiques claires. On peut certes s'interroger sur les apports de départ, ce qui conduit à rechercher les déterminations ultimes dans l'histoire du peuplement et à privilégier les héritages, les contenus, le « substrat »... On peut ainsi essayer de prendre en compte l'origine des arrivants, compter les flux, entreprise dont on peut éventuellement inférer des phénomènes d'apports linguistiques préférentiels. Les approches de ce type, caractérisées par une manière naïve d'utiliser l'histoire du peuplement, ont constitué l'un des recours d'une démarche purement génétique qui, à partir de tels comptages, a voulu démontrer la survivance dans le créole d'un « substrat» africain. On a pu ainsi qualifier de « substratomaniaque » l'hypothèse de C. Lefebvre, qui fait du créole haïtien du fon relexifié... Car une simple observation montre que les élénlents linguistiques créoles ne sont pas forcément en rapport avec les stocks de population introduits (coriime l'exemple des Indiens à Maurice l'atteste amplement...). - Une deuxième é\pproche apparaît plus soucieuse de preuves historiques, et entretient des relations privilégiées avec l'histoire sociale. On est en effet en présence de cas pour lesquels existe une documentation suffisante, sur une profondeur de temps point trop importante et où il semble possible d'observer les conditions réelles dans lesquelles ont pu émerger les langues créoles.

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Jean-Luc Bonniol

Précisons, dans cette seconde perspective, les relations de la linguistique à l'histoire. On note, dans le cadre d'une volonté globale de connaissance du contexte sociolinguistique dans lequel naissent les créoles, une insistance sur les phases de fondation, dans la mesure où cette création linguistique semblent effectivement accomplie assez tôt. L'histoire du peuplement est au rendez-vous, mais son utilisation n'est qu'un préalable, destiné d'une part à préciser les conditions propres à la phase de fondation, en particulier à évaluer le nombre de locuteurs d'une langue donnée, qui doit être suffisant pour qu'on puisse en déduire un rôle de celle-ci dans la genèse d'un créole; servant d'autre part à établir une chronologie de cette phase, et de l'évolution détenninante à ce moment précis des équilibres de population. C'est I'histoire sociale qui se révèle en fait essentielle. Car c'est de la mise en place de conditions sociales extrêmement spécifiques dont dérivent les créoles, conditions qui n'ont pas été réalisées dans tous les anciens contextes coloniaux. Leur apparition dépend en effet de rapports sociaux et de rapports de pouvoir liés à une organisation de la production particulière, celle de la plantation, à savoir une agro-industrie travaillant, pour la satisfaction de nlarchés extérieurs, dans le cadre de vastes exploitations utilisant une main-d'œ.tvre servile. Un bon nombre des vieilles colonies, essentiellement françaises et anglaises, ont été des colonies de plantation, et ont donc connu ce même type d'histoire sociale. D'où le repérage de similitudes structurelles entre différentes îles, quelle que soit la zone géographique concernée et le colonisateur, par suite de logiques écononliques et de processus sociaux partout à peu près identiques. Par contre, pour un même colonisateur, comme la France, on peut discerner des colonies à créolisation. comme les Antilles ou les Mascareignes, et des colonies sans créolisation, car sans plantation, comme la Nouvelle France... On pourrait de même expliquer l'absence de créolisation dans les colonies espagnoles par le caractère tardif en ces lieux d'une authentique éconon1Îe de plantation (qui s'y installe simplement au XIxème siècle, à une époque où l'assise linguistique et culturelle est déjà assurée).

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Examinons comment, dans le modèle d'émergence des créoles présenté par R. Chaudenson, certainement le créoliste le plus sensible aux argumentations de type historique, s'articulent histoire du peuplement et histoire sociale. Deux phases essentielles peuvent être distinguées: - Une première phase, que Robert Chaudenson nomme société d'habitation, défmie par la présence de petites unités de production qui ne se livrent à des cultures spéculatives destinées à des marchés extérieurs que de façon n1arginale, sans aft1ux d'esclaves important (il faudrait certainement revoir cette appellation, car aux Antilles le terme habitation dépasse largement les bornes chronologiques de cette phase initiale, puisqu'il désigne les unités de production avec sucrerie, qui ont été les pièces essentielles du dispositif économique local, tout au long du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, avant le mouvement de concentration autour des centrales). Cette phase est caractérisée, au niveau de I'histoire du peuplen1ent, par une dominance démographique des originaires d'Europe et par une diversité d'origine des esclaves sur chaque habitation, petite unité de production séparée de ses voisines, sans masse suffisante de locuteurs pour assurer la survie d'une langue servile d'origine africaine. Les ateliers d'esclaves sont au demeurant composés d'une majorité d'enfants ou d'adolescents, intégrés à la famille de l'exploitant, dans un contexte où les unions interraciales ne sont pas rares (l'exemple de la Réunion est particulièrement illustratif à cet égard). Les esclaves, dans ces conditions, sont contraints à un rapide apprentissage du français, développant des variétés approximatives de celui-ci. Ajoutons pour notre part que c'est l'époque, aux Antilles, d'un contact avec les Amérindiens, essentiel pour l'apprentissage d'un milieu nouveau (comme en témoigne encore aujourd'hui le lexique créole de la pêche et des poissons). - Une deuxième phase, que Robert Chaudenson nomme à juste titre société de plantation, où les cultures d'exportation, et l'organisation agro-industrielle de la production, règnent en maîtresses, avec un recours massif à la main-d'œ.tvre servile,

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nécessitant des arrivées constantes d'esclaves dits «bossales». Ceux-ci dans le cadre de ces vastes unités de production, n'ont que peu de contacts avec les maîtres d'origine européenne, mais se socialisent au contact des esclaves créoles. Par là ils vont avoir comme langue-cible les variétés approximatives du français que ceux-ci pratiquent. C'est dans cette perte de contact avec le modèle central, dans cette double approximation que s'engage un processus d'autonomisation, et de restructuration de leurs pratiques linguistiques au sein duquel émerge un créole. Un problème reste toutefois entier, celui du créole parlé par les groupes de Blancs pauvres (comme ceux de la Réunion, des Saintes ou de SaintBarthélémy). Robert Chaudenson y répond (à propos des Petits Blancs de la Réunion) en affirmant qu'il s'agit en fait de français
créolisé3. . .

On voit là une certaine manière pour le linguiste d'utiliser I'histoire, particulièrement I'histoire sociale : dresser, à partir de la documentation existante, un tableau vraisemblable des conditions socio-historiques ayant présidé à l'émergence d'une langue, et, à partir de là, en inférer une hypothèse, elle aussi vraisemblable, concernant les mécanismes à 1'œ.Ivre, en l'occurrence les mécanismes d'apprentissage. Nous avons là un modèle d'évolution, où la créolisation apparaît comme le fruit d'une mise en contact d'hommes de différentes origines dans le cadre d'un système fondamentalement inégalitaire, générant un processus d'acquisition, de la part des dominés, de la langue des dominants, au prix d'approximations en chaîne. Ce qu'il est important de constater est la mise en place précoce d'une situation diglossique, dans la mesure où le créole, produit local, coexisté' avec le français, langue officielle: il s'agit là d'une confrontation fondatrice, destinée à marquer durablement la réalité sociolinguistique de ces sociétés. Peut-on repérer des processus du même genre à d'autres niveaux, comme celui des populations en contact? Et ne pourrait-on pas dès lors affirmer que la créolisation linguistique entretient avec
3 On trouvera l'exposé le plus récent de ce modèle d'évolution Chaudenson, Les créoles, Paris, P.U.F., 1995. dans R.

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d'autres domaines, tel celui de l'évolution populations, des rapports d'homologie? * * *

biologique

des

Pour scruter ce qui s'est passé en matière de genèse des populations, on peut également recourir de manière naïve à la seule histoire du peuplement: identifier et évaluer les différents courants d'immigration qui ont contribué à peupler les îles; apprécier ensuite des évolutions d'effectifs, qu'il s'agisse d'effectifs totaux ou partiels. Cette histoire du peuplement ne peut s'appuyer que sur les données démographiques du comptage des masses, qui ne sont en fait valides qu'au strict moment du débarquement, de l'arrivée d'une vague migratoire sur les îles. En effet, une fois les générations immigrantes disparues, à partir du moment où on évalue nonplus les arrivants mais leurs descendants, cette histoire devient en fait dépendante soit des catégorisations juridiques (libres, esclaves...) qui entretiennent des rapports ambigus avec l'origine, soit des phénomènes identitaires, qui, en fonction des appartenances raciales qu'ils instituent, isolent ou fondent, au sein d'une nappe humaine continue, des groupes qui sont de pures constructions sociales sans référent biologique obligé. Compter de tels groupes n'est possible que pour autant que les statistiques... et la législation le permettent. Ainsi « Blancs» et « Noirs» constituent des ensembles identitaires dont on peut suivre le destin démographique jusqu'au début du XIXème siècle, mais pas au-delà, à partir du moment où la référence raciale est frappée d'interdit sur les documents publics... On voit là l'illusion qu'il y a de présenter, île par île, les composantes d'origine de la population: ce comptage, même s'il est valide, n'évalue que des flux en entrée, ce qui ne veut pas dire grand chose quant aux populations contemporaines. Si l'on veut progresser dans l'analyse, il faut revenir à la préoccupation du sens commun, qui, confrontée à ce type de problème, semble avant tout viser l'identité véritablement physique

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des groupes et des individus, leur être de sang et de chair. Il convient donc d'aller plus avant et de se placer dans la perspective généalogique qui est celle de ces représentations collectives, où est pensé le passage, de génération en génération,des caractères physiques originels; il convient en défmitive de parler des gènes (du moins de ceux qui gouvernent les caractères socialement discriminants) et du mécanisme de leur transmission, au fil des générations. Rappelons que la génétique contemporaine conçoit que ces supports d'information que sont les gènes déterminent directement, ou par leurs interactions, une parcelle des traits biologiques des individus. Chaque individu et chaque population apparaissent comn1e une collection particulière d'éléments géniques. Dans cette perspective, toute rencontre de populations met en place une collection nouvelle de gènes à partir des ressources des populations de départ. Le métissage correspond, au niveau de la population (niveau significatif de la redistribution des gènes), au processus et à l'aboutissement d'un flux génique. Le «produit» local apparaît ainsi comme le résultat de combinaisons aléatoires de composantes discontinues. Mais des variables démographiques régissent l'importance quantitative des flux de gènes d'une génération à l'autre, en bonne place dans les conditions socio-historiques influant sur le mécanisme de transmission. Ainsi la fécondité et la mortalité différentielles avantagent la reproduction de certains individus au détriment d'autres: au fil des générations, certains ancêtres «fondateurs» s'affirment; ce sont ceux qui parmi les...~scendantsde la population, voient se diffuser le plus rapidement leurs gènes, alors qu'au contraire la part d'autres ascendants dans le patrimoine héréditaire s'amenuise progressivement, pour disparaître parfois tout à fait. Signalons aussi que, les îles étant restées pendant longtemps une zone de résorption démographique, la part relative des premiers venus dans la composition du patrimoine génétique voit son importance se restreindre par rapport aux apports humains plus tardifs (engagés indiens à Maurice, Africains libérés aux

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Seychelles); l'influence des événements anciens s'en trouve considérablement affaiblie, sauf dans quelques cas exceptionnels où la continuité de la population est attestée depuis les origines, comme par exemple à Saint-Barthélémy. Surtout, des variables sociales interviennent pour réguler le mécanisme de la transmission des gènes d'une génération à l'autre. C'est là le domaine de l'économie matrimoniale: au sein des populations humaines, le choix du conjoint ou du partenaire sexuel. ne résulte pas d'un jeu hasardeux; il est essentiellement l'expression de règles sociales. Ces règles favorisent certaines unions, en interdisent d'autres et retentissent par là sur le cheminement des gènes d'une génération à l'autre. Se met donc en place Wl véritable traitement social de lamiscégénation, au gré des rapports qui s'établissent entre les groupes en présence (sélection du conjoint en fonction des caractères physiques, ségrégation pour éviter l'apparition des métis, rejet dans Wl groupe infériorisé pour ceux qui apparaissent...). Les divers modes de circulation d'un flux génique sont canalisés par ces rapports, et le résultat génétique, à Wl moment donné, est le reflet d'un certain équilibre social et de ses tensions internes. Le ~atériau qui sert de base à la différenciation est constitué par un certain nombre de caractères discriminants qui permettent le «tri» racial; la transmission de ces caractères d'Wle génération à la suivante est donc pensée en permanence au travers des faits d'alliance et de procréation. La société, par le recours à cette économie matrimoniale bien surveillée, contrôle un phénomène biologique qui normalement lui échapperait; on peut en la circonstance avancer l'idée d'une «gestion sociale» de l'hérédité des traits discriminants. Le métissage qui en résulte n'est ni généralisé ni homogène: il est possible de reconnaître, au cours du temps, des segments de population inégalement mêlés, et de découvrir par là une structuration' qu'il est possible d'analyser en fonction de l'origine.

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Ce qui correspond d'ailleurs à la conscience collective4... En d'autres termes, là où ailleurs l'évolution avance de manière quelque peu indifférenciée, simplement canalisée par la distance sociale ou spatiale, il est ici possible de saisir l'efficacité, en matière de dynamique génique, de règles sociales relativement strictes. Bien entendu, comme l'un d'entre nous a pu le remarquer, «ce raisonnement en termes de population biologique n'a de sens que parce que ces «populations» sont en même temps des sousensembles qui doivent leur existence sociale au fait que les caractères biologiques qui servent à les identifier et à les distinguer ont une charge sémantique au sein du champ social. Sinon, les distances biologiques initiales demeureraient dans l'ombre et perdraient toute implication opératoire dans les choix matrimoniaux », ou simplement reproducteurs5. Les conditions socio-historiques à élucider concernent donc les modalités particulières de la rencontre des gamètes. Comment n1ieux y parvenir qu'en suivant, de la manière la plus exhaustive possible, les généalogies reconstituées à partir de segments initiaux jusqu'à la population actuelle, généalogies au long desquelles les individus apparaissent comme les points d'aboutissement de n1ultiples trajectoires génétiques? Par là peut être observée, comme dans une expérience de dynamique des fluides, la plus ou moins rapide dilution des populations de départ. * * * On voit donc que, si l'histoire du peuplement installe une confrontation fondatrice en termes de langues et de populations, si ensuite des forces sociales générales, faites d'inégalité, tracent leur
4 La distinction de différentes catégories de métissage, mais aussi la « ligne de couleur» entourant un segment blanc non mêlé, peuvent être considérées comme des formes de cette structuration. 5 J. Benoist~ J.L. BotUliol~ «Hérédités plurielles. Représentations populaires et conceptions savantes du métissage ))~Ethl101ogie française, 1994~ I : 58 69.

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impact dans chaque domaine, les processus en eux-mêmes dépendent de mécanismes fondamentalement différents. Dans un cas, l'élément déterminant consiste dans l'emboîtement des espaces d'apprentissage pour les nouveaux arrivants qui viennent s'insérer à l'extrême périphérie du système: il n'y a donc pas véritablement de mélange, mais plutôt substitution, ce qui tendrait à disqualifier en la matière la métaphore du métissage; dans l'autre, ce qui importe est la transmission des gènes et l'interpénétration des patrimoines génétiques originels, qui dépend pour une part du hasard, mais aussi d'une canalisation sociale: la conséquence ultime en est la fusion, qui apparaît donc comme l'implicite de la notion de métissage. Peut-on, dans ces conditions, postuler des homologies entre les processus culturels, de divers ordres, et ce qui s'est passé dans le domaine de la langue ou des populations, justifiant par là l'usage des notions de créolisation ou de métissage dans le domaine culturel? Nous retrouvons en ce domaine une confrontation fondatrice, en tennes d' origines (essentiellement entre des éléments d'origine européenne et d' origine africaine), et une inégalité structurante installée par la Plantation (ces divers éléments se retrouvant hiérarchisés. ..). Là encore, nous constatons une dualité d'interprétation, selon que l'on insiste sur l'histoire du peuplement ou l'histoire sociale. D'un côté la culture est décomposée en traits isolés, pennettant d'apprécier des survivances et des rétentions, de mesurer des africanismes... S'il ne s'agit pas de simples traits, ce peut être des prédispositions mentales, des « structures profondes », des orientations cognitives... De l'autre l'accent est mis sur les pressions déculturantes du nouveau q1Îlieu, mais aussi sur les espaces laissés libres à l'innovation, sur l'importance d'un jaillissement culturel original, en réponse à de nouvelles circonstances de vie, et sur les choix auxquels les individus ou les groupes ont été confrontés. D'un côté la résistance; de l'autre la dépossession mais aussi la recréation... Mais si l'on suit cette voie d'une analyse en tennes de structuration sociale, les décalages, les distorsions, les différences de rythme s'imposent à tous les niveaux, chacun d'entre eux semblant

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être doté d'une autonomie de fonctionnement. Ce qui s'est passé par exemple dans le domaine musical, marqué par les héritages, et par la création de formes mixtes inédites, semble avoir assez peu de rapports avec ce qui s'est passé dans le domaine culinaire, puisque les cuisines créoles dépendent des ressources alimentaires disponibles et donc du milieu naturel (ce qui explique qu'aux Antilles, où les premiers arrivants ont «appris» l'utilisation du milieu des autochtones, I'héritage amérindien soit en la matière fort notable; la variation y est par ailleurs avant tout sociale). Qualifier ce qui se passe pour chaque niveau de métissage, ou de créolisation, relève peut-être d'une simplification abusive, tout comme parler de strictes homologies. Les flux qui circulent ne sont pas nécessairement atomisés comme les gènes. Ce que nous pouvons cependant noter, c'est que les « raccrochages» entre les infrastructures imposées et les superstructures héritées, ainsi qu'entre les éléments de diverses origines, ont permis la construction d'un édifice culturel (marqué bien évidemment par le caractère composite de ses matériaux...) dont certaines parties sont communes à tous, ce qui a contribué à une dissociation entre cultures et groupes d'individus. Ce continuum culturel est bien symbolisé par la langue, qui ne peut être en aucune manière assignée à l'un des groupes en présence. Ce patrimoine conID1ununit les différents secteurs de la société, quelle que soit la conscience persistante de l'origine des différents traits; chacun, quelle que soit sa position, peut aller y puiser. Les scissures semblent passer en fait à l'intérieur des individus eux-mêmes: ce que Herskovits désignait déjà sous le terme d'ambivalence socialisée. notion qui permet de rendre compte de phénomènes qui s'expriment à chaque moment de la vie quotidienne, par le passage toujours possible d'un registre culturel à un autre: de là la fluidité du monde créole offerte à notre post-modernité, où les pratiques d'aujourd'hui ne sont que le prolongement de celles qui ont contribué à la mise en œuvre de la créolisation historique. Toute l'histoire antillaise semble aussi faite de ces stratégies déployées par les individus, tout au long des lignées, pour jouer des coupures, voire pour les surmonter: le

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métissage apparaît par exemple comme le reste obligé de toutes les stratégies de préservation. Là résident peut-être les véritables homologies, et le ressort même de la créolisation, dans cette possibilité laissée aux individus de déployer des jeux complexes (de transfonnations, d'équivalences...), face à la diversité qui leur est proposée. Ce qui ne veut cependant pas dire que les déterminations sociales s'abolissent: dans tous les cas ces jeux se déploient à l'intérieur de l'ensemble social.

Créoles sans langue créole: les« Criollos» d'Hispano-Amérique
André-Marcel d'Ans Université Paris 7 - Denis Diderot

Lorsqu'on les interroge sur la signification du mot créole, les créolistes ont I'habitude de répondre en cédant au réflexe de l' étyInologie. « Créole, disent-ils, (qui apparaît dans la langue en 1693 en remplacement de l'ancienne forme criole, attestée à partir de 1670 puis encore, sous cette même apparence, dans le dictionnaire de Furetière en 1690), est un emprunt à l'espagnol criollo, lui-même sans doute issu du portugais crioulo, l'un et l'autre reliés, par une suffixation « peu claire» dit von Wartburg, au verbe criar, présent dans les deux langues et remontant lui-même au latin creare ». Et d'ajouter que, loin de ne s'appliquer qu'au seul langage, l'adjectif créole désigne « tout ce qui est né ou a été produit sur place, au sein des colonies esclavagist~.~, par démarcation avec ce qui est autochtone ou a été introduit d'où que ce soit: d'Europe et d'ailleurs ». C'est ainsi qu'il y a des Blancs créoles aussi bien que des Noirs créoles, par opposition aux Blancs nés en Europe et aux Nègres amenés d'Afrique (ces derniers dits bossales), tout comme il y a des « bœufs créoles », des « chevaux créoles », une « cuisine créole », et enfin donc, une « langue créole ». En s'exprin1ant de la sorte, les créolistes sont en parfait accord avec les dictionnaires français d'usage courant; lesquels, à l'instar du Robert, en marginalisant l'usage du mot créole comme

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adjectif: persistent à attribuer au substantif créole le sens premier de «personne de race blanche, née dans les colonies intertropicales », pour ne mentiolmer qu'en second lieu celui de : «système linguistique mixte provenant du contact entre du français, de l'espagnol, du portugais, du néerlandais avec des langues indigènes ou importées, et devenu langue maternelle d'une communauté ». II est permis de douter que ces défmitions rendent correctement compte des significations actuelles. Il n'est nullement sûr, en particulier, que parmi les dénotations possibles du mot créole, la priorité de la spécification « géo-natale » du terme (<< », né ou plus exactement «engendré sur place ») soit encore d'actualité. Peut-être - mais ceci demanderait à être vérifié endroit par endroit, dans les différentes couches sociales - cette acception est-elle encore présente dans la conscience linguistique de ceux qui utilisent le terme là-bas, en Outre-mer. En revanche, il est clair - quelques rapides enquêtes menées autour de nous en ont donné confirmation - que dans le français parlé d'Europe, créole dans le sens de « langue» a bel et bien pris le pas sur l'acception de créole en tant que catégorie sociologique définie avant tout par le lieu de la naissance. La raison en est double. D'une part, à l'initiative des linguistes, puissan1ffient relayés en l'occurrence par les élites intellectuelles locales, la question de la langue connaît maintenant une forte publicité. D'autre part, la catégorisation sociale qu'opérait autrefois le terme créole a aujourd'hui perdu beaucoup de sa pertinence. Et ceci, qu'on regarde les choses dans l'optique de l'Europe ou celle de l'Outre-mer. D'un côté en effet, là où se situaient jadis les colonies à plantations, au fur et à mesure que l'histoire avançait (cessation de la traite, abolition de l'esclavage, fm de l'importation des coolies, indépendances ou dom-tomisations selon les cas...), les diverses composantes de la société s'étant toutes nlÎses à naître sur place, l'acception ancienne (géo-natale) de l'appellation de créole en est venue à s'effacer par coïncidence avec une signification nouvelle: celle d'usager natif d'une langue créole.

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Là-dessus, les choses ne cessant pas d'évoluer, nous voyons qu'aujourd'hui si des enfants de Créoles viennent à voir le jour sous d'autres cieux, ce n'est pas forcément considéré comme entraînant la perte de leur « créolité ». La qualification de « créole» a donc petit à petit perdu sa signification géo-natale pour ne plus désigner qu'une identité générale, chapeautant aujourd'hui des sous-catégorisations d'origine plus récente: békés, n1albars, métros, négropolitains... et la liste n'est pas close! À cet égard, la récente réincorporation de Saint-John Perse dans la «créolitude» est significative. En l' occurrence, il s'agit là d'un amusant retour des choses, puisque l'intéressé aurait effectivement déjà été Créole... jadis, dans l'acception première et coloniale du terme! Hors Outre-mer, les changements sémantiques n'ont pas suivi le même cheminement. Ainsi, lorsqu'on les interroge sur ce qu'évoque pour eux la notion de créole, on s'aperçoit que pour nos contemporains de l'En-deçà des mers, celle-ci comporte avant tout une signification raciologique, qui n'était nullement la sienne à l'origine... et qu'elle entreprend aujourd'hui d'abandonner sur place, en Créolie proprement dite! De fait, quand un Français de France imagine de nos jours ce que peut être «une belle Créole », il la voit brune et élancée, presque certainement métisse, probablement Antillaise, et ne pouvant à coup sûr être dite « Créole» que dans la mesure où elle est supposée parler « le créole» ! Sur ce dernier point, à tout le moins, l'accord semble s'être fait de part et d'autre des océans.
Pourtant, cette nouvelle hiérarchie des significations n"a pas encore été enregistrée au sein des dictignnaires. Ceux de France à tout le moins. Car c'est chose faite en revanche dans cet instrument linguistique usuel des anglophones qu'est le (1011ins C~obuild1 ~nglish Language Dietionar.y, où on peut lire ce qui suit:

« A creole is 1 a language that has developed from a mixture of different languages and has become the main
I Cobuild est l'abréviation Language Database ». de « Collins Binningham University International

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language in a particular place [...]. 2 aperson descended from the Europeans who first colonized the West Indies or the Southern United States of America
[...].

3 aperson of mixed African and European race,

who lives in the West Indies and speaks a creole language. » Cette définition traduit très bien ce que le mot «créole» évoque de nos jours pour un Européen moyen, à savoir: 1. Avant tout: une langue, et de plus - au grand dam de Robert Chaudenson et des créolistes à la page présentée conune étant indubitablement « mixte» ; 2. Puis, dans un deuxième temps: tous ceux qui ont un usage natif de ladite langue, avec l'implication supplémentaire qu'ils sont métis, et originaires d'une des régions où autrefois sévirent les plantations esclavagistes. En effet, jamais un Métis africain ne sera censé être créole, pas davantage que naguère un Européen natif d'une colonie d'Afrique, d'Asie, d'Océanie, ou de l'Amérique non esclavagiste, n'aurait pu être considéré conune un Créole. Où qu'on la considère dans son usage contemporain, la notion de créole en tant que catégorisation ethno-sociale n'est donc pas tout à fait raciale, ni totalement géo-natale conune autrefois, mais un peu des deux à la fois: elle eS,tdevenue culturelle, en déduction d'une qualité en quelque sorte « linguistico-géo-native ». En effet, si la créolité est maintenant censée dériver de l'usage natif d'une langue, c'est en application de cette idéologie naïve - mais en tant que telle, hélas, largement répandue - selon laquelle à chaque idiome devrait forcément correspondre une culture. À la suite de quoi, depuis une bonne vingtaine d'années, on a vu apparaître, puis bientôt prospérer, une nouvelle notion: celle d'une «culture créole », profusément génératrice de fantasmes identitaires.

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Ayant déjà sur ce sujet longuement exprimé notre sentiment2, nous n'y reviendrons pas ici. Si ce n'est d'une façon indirecte, en invitant le lecteur à nous accompagner dans une exploration de l'origine et des évolutions de la notion de créole en Amérique hispanophone; domaine où, comme on le sait, il n'y a pas de langues créoles, mais où en revanche la «culture créole» est depuis très longtemps une notion courante et familière. Développer là-dessus quelques observations nous a semblé utile, d'abord parce que, replaçant le domaine hispanique en amont du français, cette démarche contribue à remettre chronologiquement les choses « à l'endroit» ;mais aussi - et surtout parce que ce regard jeté sur la genèse et les évolutions de la notion de «créole» sur ses terres d"origine est sans doute de nature à apporter quelque lumière dans le débat actuel sur la « créolitude ».

-

* * * Commençons par considérer, dans les langues ibériques contemporaines, l' état actuel des significations du mot créole. En effet, après s'être transmis par emprunt au français ainsi qu'à nlaints autres idiomes, criollo et crioulo ne sont pas sortis de l'usage dans leurs langues respectives, y connaissant au demeurant des destins légèrement divergents. Dans le Diccionario de la lengua espanola, de la Real Academia de Espana, criollo, présenté comme un adjectif mais «pouvant aussi s employer comme S.\lbstantif», se définit de la façon suivante:
'I

1 Dicese del hijo de padres europeos, nacido en cualquiera otra parte del mundo. 2 Aplicase al negro nacido en América, por oposici6n al que ha sido traido
2 «Langue ou culture: rimpasse identitaire créole»~ in : Ch. Khaznadar et 1. Duvignaud~ éd. : [.leA4étis culturel. Paris~ Éditions BabellMaison des Cultures du Monde~ Internationale de l'Imaginaire n.s. nOl~ 1994, pp. 73-98.

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de Âfrica. 3 Dicese de los Americanos descendientes de europeos. 4 Aplicase a ciertas cosas 0 costumbres propias de los paises americanos. Quant au Novo Dicionario da lingua portuguesa d'Aurélio Buarque de Holanda Ferreira (des Académies Brésiliennes de Lettres et de Philologie), on y lit à propos de crioulo, présenté là encore comme un adjectif:

1 Diz-se de individuo de raça branca nascido nas colônias européias de além-mar, particularmente de América. 2 Diz-se do dialeto falado por essas pessoas. 3Dizia-se do negro nascido na América. 4 Pertencente ou relativo aos nativos de determinada regiào. 5 Diz-se do dialeto português falado em Cabo Verde e noutras possessoes portuguesas da Africa 6 Diz-se da galinha comum, sem tipo nem raça definida. 7 [Em Brasif] Dizse de qualquer individuo negro. 8 [Em Brasil. Rio Grande do Sul] Diz-se de individuo natural de qualquer parte do estado. L'autorité reconnue à ces deux dictionnaires permet que, pour gagner du temps, on se limite à eux: un pour chaque langue, un sur chaque continent. Ce qu'on trouverait en d'autres ouvrages de même nature ne serait d'ailleurs guère différent, confirmant globalement que l'accent reste mis, en espagnol comme en portugais contemporains, sur l'emploi adjectif du terme criollo, celui-ci se référant fondamentalement au fait d'être originaire de l'Outre-mer, principalement américain. En tant que telle, cette notion reste applicable aux Blancs avant de l'être (ou, plutôt de l'avoir été, cf.: « Dizia-se... ») aux Noirs. Sa connotation demeure donc avant tout géographique (et accessoirement culturelle) plutôt que raciale, cette dernière acception n'apparaissant que dans l'usage brésilien. À noter enfin que l'espagnol ne comporte aucune allusion à l'existence d'une langue «créole », ce qui en revanche n'est pas le cas dans le do-

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maine portugais, où l'existence de «dialectes », cap-verdien ou similaires, est de notoriété publique. * * * Qu'en est-il maintenant de l'origine du tenne? L'historien Bernard Lavallé, un des meilleurs connaisseurs en France de la question créole dans les «Indes» espagnoles, estime que le mot criollo est «d'origine incertaine, mais en provenance des milieux de la traite négrière » (LavalIé, 1993,229). Et, à la page suivante, le même auteur cite, en français, le plus ancien texte qui, à sa connaissance, contient le tenne en question. Il s'agit d'une lettre, rédigée au Pérou le 2 avril 1567, et dans laquelle un gouverneur,

Garcia de Castro, incite «I ~Excellence à laquelle il s adresse, à »
~

bien se mettre en tête qu'un quart de siècle après sa conquête, « ce pays est devenu différent, car les Espagnols qui y ont de quoi vivre sont vieux pour la plupart, beaucoup sont morts, leurs fils leur ont succédé dans les encomiendas, mais ils ont laissé beaucoup d'enfants, de sorte que ce pays est plein de Créoles - c~est-à-dire de gens nés ici... » Voici ainsi d'emblée bien soulignée, dès le XYlèmesiècle, la signification géo-natale du tenne. Cependant, contrairement à ce que suppose Bernard Lavallé, le texte qu'il cite n'est pas la plus ancienne attestation du tenne. Un autre historien, André Saint-Lu, le relève en effet déjà dans un document de quatre ans plus ancien, puisqu'il porte la date du 12 février 1563. Il s'agit d'une lettre adressée au roi Philippe II parD. Francisco Marroquin, Ie premier évêque de Guatemala, dans laquelle ce prélat, authentique précurseur de l'esprit créole aux Indes espagnoles, attire l'attention du souverain sur les mérites, à ses yeux éminents, de «la progéniture des conquistadors »,

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qu'il recommande à l'attention royale tout en la désignant sous l'appellation de criollos (Saint-Lu, 1970, 73). Pratiquement contemporains, ces deux documents permettent de constater qu'apparaissant ainsi, avec une signification identique, en deux endroits aussi distants que le Pérou et le Guatemala, et dans un cas comme l'autre dans une correspondance avec la métropole, le terme criollo appartient bien, dès ce moment-là, .au vocabulaire général de la langue espagnole, et non à quelque usage local particulier. * * * À une époque légèrement postérieure, en 1585, Thierry Saignes et Thérèse Bouysse-Cassagne signalent encore le même terme ch~z le cosmographe jésuite José de Acosta, toujours avec la même définition, une fois de plus confirmée: «los hijos de espafioles nacidos aca que llaman cnolIos» (Saignes & Bouysse-Cassagne, 1992, 14). De même encore chez Garcilaso Inca de la Vega (15391616), dans un écrit daté de 1609 : «A los hijos de espanol y de espanola nacidos alla dicen criolIos y criollas por decir que son nacidos en Indias... » Par la formulation de cette dernière citation (cf.« alla »), on remarque que le célèbre chroniqueur « inca» s'exprime dans l'optique de l'Ancien Monde, où il séjourne alors depuis près d'un demi siècle, y étant arrivé à l'âge de vingt-et-un ans. Il est bon de garder ceci présent à la mén10irepour lire la suite de sa défmition, à laquelle il ajoute le commentaire suivant, qui conforte la thèse de Bernard LavalIé d'après qui le terme criollo pourrait provenir «des milieux

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de la traite négrière ». Mieux même: à en croire Garcilaso, le terme criollo aurait été, à l'origine, une expression péjorative dans la bouche même des Nègres esclaves: « Es nombre que 10 inventaron los negros [...] Quiere decir entre ellos negro nacido en Indias, inventaronlo para diferenciar los que van de aca, nacidos de Guinea, de los que nacen alla porque se tienen por mas honrados y de mas calidad por haber nacido en la patria que no sus hijos porque nacieron en la ajena, y los padres se ofenden si les llaman criollos » (Saignes &BouysseCassagne, 1992, 16). Il ne faudra pas longtemps pour que cette connotation péjorative s'applique de même aux Blancs créoles, Espagnols nés aux Anlériques, à qui leurs congénères qui ont vu le jour en Europe attribueront bientôt tous les défauts qui à leurs yeux sont propres à ces « races inférieures» que sont les Nègres et les Indiens; lesquels défauts, ajoutent-ils, atteignent une concentration particulière chez les Métis issus de divers mélanges avec lesdites races. Lorsque les Espagnols créoles tentent de se défendre en arguant de l'éventuelle pureté de leurs lignages, cela ne change rien à l'affaire: on leur rétorque qu'ayant sucé le lait de leurs nourrices indiennes, nègres ou métisses, ils ont absorbé de ce fait une part des qualités négatives de celles qui leur donnaient le sein. Ce préjugé - qui, comme nous le verrons tout à l'heure, n'est pas exempt d'opportunisme dans le che(, des Espagnols originaires d'Europe - est alors tellement implanté dans les intelligences qu'on le trouve reproduit, dès 1615, sous la plume du chroniqueur péruvien Huaman Poma de Ayala, dont pourtant les points de vue, favorables aux Indiens, sont généralement fort loin d'épouser sans réserves la vision espagnole. Néanmoins, le fait d'être lui-même nlétis ne l'empêche pas de reprendre à son compte l'amalgame qui se fait désormais entre les créoles et les métis, émettant au surplus sur les uns et les autres un jugement très sévère:

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« como los dichos criollos que se crian con la leche de las indias 0 de negras los dichos mestizos, mulatos, son bravos y soberbios, haraganes, mentirosos, jugadores, avarientos, de poca caridad, miserables, tramposos, enemigos de los pobres indios y de espaiioles.» (Saignes & Bouysse-Cassagne, 1992, 17). À l'origine de ces convictions, dont se confinne l'allure raciologique, se trouve la théorie néo-hippocratique, alors encore d'acceptation universelle, et selon laquelle le sang, le spenne et le lait constituent des états différents d'une même «humeur» (le sang, au sens large), qui se transmuterait d'une apparence à rautre sous l'effet de concentrations particulières de ces «tempéraments» que sont le « chaud », le « froid », le « sec» et « l'humide ». À ce genre de considérations, issues de la vieille théorie des quatre «éléments» (où au feu, à l'air, à la terre et à l'eau sont censés correspondre, sur des registres tout à la fois physiques et symboliques, les quatre «tempéraments» cités plus haut ainsi que les quatre «humeurs» que sont le sang, la bile, l' atrabile et le phlegme)3, s'additionnaient d'autres points de vue en provenance de la «théorie des climats» et de la croyance en l'influence reçue à la naissance de la conjonction dans le ciel des astres et des «métaux» que ceux-ci représentent. De ces considérations «préscientifiques » (que nous jugeons aujourd'hui désuètes, mais qui à l'époque se paraient encore de l'autorité suprême d' Aristote), découl~it l'absolue conviction que, même s'ils étaient généalogiquement distincts, Créoles et Métis n'en composaient pas moins - avec les indigènes, les Noirs, les Mulâtres, et même les plantes. ou les animaux, nés tout comme eux littéralement «sous les mêmes cieux» - une catégorie d' êtres que
3 Pour un exposé plus complet de cette théorie, voir notre article «La consanguinité comme idéologie, ou Durkheim était-il Trobriandais ? », in : France Aubert, éd. : v'uriations sociologiques. En hommage à Pierre Ansart. Paris, L'Harmattan, 1992, pp. 101-114.

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défmit le partage décisif d'un même lieu de naissance, sur une terre d'Amérique encore jugée «trop froide et pas suffisamment asséchée» pour produire autre chose que des êtres approximatifs, apetissés, indolents, et en quelque manière inaptes à la culture! Telle est, à l'origine, la définition très précise de la «géo-natalité » créole4. Cette conviction était si fortement ancrée que les Espagnols d'Europe qui résidaient aux colonies étaient persuadés de servir de bouée de sauvetage génétique auprès de leurs congénères créoles, par le fait de leur apporter sans cesse, au travers de mariages au demeurant financièrement intéressés, un « sang neuf» qui les régénérait par une sorte de métissage interne, faute duquel les Créoles n'auraient pas tardé à se trouver ravalés au même niveau que les Nègres et les autochtones! Certitude qu'exprimait en toutes lettres l'anonyme auteur d'une Descripcion dei virreinato dei PerU, au début du XVIIèmesiècle: « si les Créoles n'avaient pas le contact des gens qui viennent d'Espagne, leur nature changerait et ils deviendraientbarbares » (Lavallé, 1993, 231). * * *

4

Ces conceptions eurent la vie dure:

on. les retrouve encore, dans une

formulation semblable, sous la plume de Kan( en 1788, dans un texte intitulé « Sur l'emploi des principes téléologiques dans la philosophie» (in: Opuscules sur I 'llistoire. Paris, GF-Flammarion 1990, 188-9). De même encore chez Hegel en 1830, où l'on peut lire que « le Nouveau A10nde est nouveau non seulement relativement mais à tous points de vue: par toute sa constitution spécifique, aussi bien physique que politique ». Et à en croire le philosophe, sur ce continent inachevé, « même chez les animaux, on rencontre la même infériorité qui se re"zarque chez les hommes» (in: La Raison dans I 'Histoire. Introduction à la Philosophie de l 'Histoire. Paris, 10/18 1995, 230 & 232). À noter que dans le même texte, Hegel définit les Créoles comme des métis, «nés de croisements avec les Espagnols et les Portugais» (Ibid., p. 233).

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D'un autre côté il faut bien voir que, comme nous l'annoncions tout à I'heure, les jugements négatifs qui s'attachaient à l'amalgame créoles-métis ne résultaient pas seulement des conceptions cosmogoniques du temps; ils provenaient aussi de considérations plus objectives, de nature culturelle aussi bien que politique. Les faits d'ordre culturel ont fait l'objet d'une étude attentive dans un livre où Solange Alberro trace le rapide cheminement au terme duquel les Espagnols de la Nouvelle-Espagne (le Mexique d'aujourd'hui) devinrent culturellement distincts de leurs congénères d'Europe. Elle y montre con1ffient,en conséquence de cohabitations diverses au sein des villes avec des éléments indiens, ces Créoles nés sur le sol américain (et qui, contrairement aux magistrats, aux fonctionnaires, aux militaires et aux ecclésiastiques mandés par le pouvoir royal, ne nourrissaient aucun esprit de retour au pays) ne tardèrent pas à adopter un mode de vie syncrétiquement imprégné d'usages locaux. Par cette attitude accueillante aux apports indigènes (dans le domaine des habitudes alimentaires, vestin1entaires, gestuelles, langagières, religieuses, etc.), se manifestait en fait, de façon très précoce, le caractère irréversible de l'acclimatation de~ Espagnols créoles à ce Nouveau Monde qui devenait pour eux une nouvelle patrie. Solange Alberro n'en insiste pas moins sur le fait que tout n'était pas qu'innovation dans ce processus de changement culturel: elle fait en effet observer que, très minoritaires sur leur nouveau continent, et de ce fait sujets à une sorte de stress culturel, les Espagnols de l'Amérique - Créoles et Péninsulaires:.:cettefois confondus - manifestaient aussi un attachement très vif pour des rituels et des formalités sociales tombés en désuétude sur le sol de la mère-patrie (Alberro, 1992, 57). La combinaison de ces archaïsmes avec le caractère quelquefois débridé de l'inventivité des syncrétismes, contribuera à conférer durablement à la culture créole une double bizarrerie, souvent non dépourvue de charme aux yeux de l'extérieur.

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* * *

Le second ordre de faits, que nous annoncions tout à I'heure, est de nature plus politique et administrative, mais procède lui aussi de facteurs démographiques. En effet, il ne faut pas oublier que, toutes catégories confondues, les Espagnols, qui ne constituaient qu'une part infnne de la population du continent en 1570 (0,5%), ne s'éleveront au dixième de celle-ci que vers le milieu du XVllèmesiècle, pour ne former encore qu'une minorité d'à peine 20% cent cinquante ans plus tard, à la veille des Indépendances. Au sein de cette minorité de Blancs, les Espagnols d'Espagne ne représentaient à leur tour qu'une quantité minoritaire, qui ne cessait proportionnellement de se réduire. En effet, l'augmentation globale du nombre des Blancs aux Amériques était essentiellement due à la prolifération des Créoles. C'est ainsi qu'en 1813, dans ce qui allait devenir le Mexique, 950/0des Blancs étaient natifs du Nouveau-Monde. Dans la seule ville de Mexico, sur 100 habitants, 49 étaient des Créoles, et 2 seulement des Européens (Konetzke, 1993, 93). Or, depuis les débuts de la colonie, l'administration royale s'était donné pour règle de ne confier d'autorité qu'à des agents commissionnés d'Espagne, donc normalement destinés à y revenir, et dont par conséquent il était plus facile de s'assurer la fidélité que de la part des élites créoles, trop impliquées dans les affaires locales, et dont l'aspiration à se délivrer de tout contrôle n'était que trop

évidente (Bertrand, 1994, 100). C'est pourquoi, en dépit des récriminations incessantes des Créoles, l'administration royale n'acceptera jamais que de déroger chichement à ce principe. De sorte qu'on a calculé que les chances qu'avaient les Créoles d'Amérique d'accéder, chez eux, à un certain niveau de responsabilités publiques, étaient cinquante fois plus réduites que celles d'un Espagnol d'Europe (Gerbi, 1973, 183). Bien entendu, ceci ne pouvait que renforcer chez les Créoles le sentiment de frustration face aux Péninsulaires; lesquels, nous l'avons vu, ne cessaient de les abreuver de leur mépris. Faisant la

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somme des insatisfactions accumulées par les Créoles dans le Mexique colonial, l'historien Fernando Benitez conclut que ceux-ci en étaient arrivés à se sentir comme « des étrangers dans leur propre patrie» (Benitez, 1994, 274-8). Rapportant ce dont il a été témoin lors de son long séjour aux Amériques entre 1625 et 1637, le dominicain anglais Thomas Gage confinne l'animosité régnant alors entre les Espagnols et « les Crioles ou naturels du pays », avec une acuité particulière dans le milieu ecclésiastique: « ...comme ils estoient des Crioles & nez en ce pays-là, ils ne pûrent s'empescher de nous découvrir d'abord la haine irreconciliable qu'ils portent à ceux qui viennent d'Espagne. Car ils nous dirent franchement que les Espagnols naturels & eux, n'avoient jamais pû s'accorder ensemble... » (T.II, p. 72). Mieux encore, établissant la liste des facteurs susceptibles, selon lui, d'entraîner, en cas d'agression étrangère, l'écroulement de l'empire espagnol américain, Thomas Gage, après avoir souligné la faiblesse des défenses militaires espagnoles, pronostique que les esclaves se soulèveraient spontanément pour se rallier à un éventuel envahisseur. Et il conclut en écrivant: «& enfm les Crioles qu'ils mal-traitent aussi extremement, se réjoüiront de pouvoir s'affranchir de leur tyrannie, & aimeront beaucoup mieux vivre en liberté sous un peuple étranger, que d'estre plus long temps opprimez par ceux de leur propre nation.» (T.III, p. 89-90)5.
5 Le récit de Thomas Gage parut à Londres en 1648, quelques années avant que son auteur ne fasse partie de l'expédition menée par les Anglais contre les possessions espagnoles d'Amérique, et qui se soldera, en 1655, par la prise de la Jamaïque. Nos citations sont extraites de l'édition qu'en fit réaliser Colbert, vivement intéressé lui aussi par cette description « de la foiblesse des Espagnols en ces pays là, & des desseins qui s'y pourroient former contre eux». Parue en

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* * *

Le renégat anglais ne pouvait se montrer meilleur prophète. Néanmoins, il faudra encore attendre plus d'un siècle avant que le séparatisme créole qu'il annonce ne commence à prendre fonne. Durant le XVIIèmesiècle en effet, les Créoles se contentent de prospérer matériellement et de s'illustrer intellectuellement, sans encore se réclamer ouvertement d'une culture en rupture identitaire avec celle des Espagnols d'Europe. Cela n'empêche pourtant pas que certains précurseurs commencent à se rebiffer contre les préjugés qui s'appliquent aux Créoles. En témoignent les textes, rédigés au Pérou en 1638, 1683 et 1688, dont Bernard Lavallé nous livre la traduction (Lava lié, 1993, 234-5). Plus remarquable encore est le vibrant plaidoyer publié en 1681 par le Père Juan Meléndez (Tesoros verdaderos de las Indias en la gran provincia de San Juan Bautista del PerÛ). Dans cet écrit, après avoir protesté contre le fait qu'une appellation similaire s'applique alors, en Espagne, aux indigènes des «Indes» (indios) aussi bien qu'aux colons qui en reviennent (qu'il est alors courant de désigner sous le nom d'Îndianos), l'auteur s'élève contre la connotation péjorative qui s'attache au nom de créole. Or, « Créole, écrit-il, est la même chose que procréé, né, élevé dans tel ou tel endroit, et créole au Pérou et aux Indes en général ne veut rien dire d'autre, selon l'intention avec laquelle ce mot a été introduit, qu'Espagnol né aux Indes» (Lavallé, 1993, 237). Observons bien toutefois que ce qui fait le fond de l'argumentation de Meléndez, c'est toujours l'exigence, de la part des Créoles, d'être reconnus comme des Espagnols à part entière, continnant par là-même que, bien que leur ressentiment soit vif à l'égard de leurs congénères d'Espagne, les
1676, la lVouvelle Relation des Indes Occidentales... de Thomas Gage est un des plus anciens textes où se trouve attesté en français (mais, notons-le bien, dans une traduction de l'anglais) l'usage du terme criole (parfois orthographié criolle).

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~

choses n'en sont pas encore arrivées à ce qu'une cassure définitive se soit opérée entre eux.
~ .....

* * En revanche, ceci va s'esquisser nettement dans le courant du siècle suivant, qui est celui des Lumières; et en rapport direct en même temps qu'en opposition - avec le développement des Lumières en question. L'élite «éclairée» des Créoles d'Amérique supportera en effet très mal de voir tout à coup déferler à partir de l'Europe - notamment à la suite de la publication de l'Histoire naturelle de Buffon, et puis surtout, en 1768, celle des Recherches philosophiques sur les Américains de Cornelius de Pauw

- une

nouvelle

vague de théories d'allure savante confirmant point par point les préjugés dont, depuis deux siècles, leurs congénères péninsulaires ne cessaient de les accabler' Remarquable analyste de cette « Querelle du Nouveau Monde », Antonello Gerbi a reconstitué le cheminement de pensée au terme duquel de beaux esprits illustratifs de leur époque en arrivèrent à reconfirmer, sur le mode de l'autorité moderne, la vieille antienne selon laquelle, affecté d'un climat alliant les tempéraments «froid» et «humide» (qui d'autre part sont ceux de la féminité, par opposition au masculin, lequel est «chaud» et «sec »), le continent américain est impropre à faire naître sur son sol rien qui soit grand ou vigoureux! Paradoxalement, tout ceci prgcédait de la volonté de constituer une pensée anthropologique qu'on pourrait qualifier aujourd'hui d'anti-raciste, en choisissant de privilégier l'approche géographique, plus objective et universaliste, au détriment de celle de 1'histoire, trop impliquée dans les actions humaines; de sorte que le climatologique en l'occurrence l'emportait sur le génétique. À partir de pareille prémisse, le raisonnement s'enchaînait de la façon suivante: l'observation de la nature américaine ne révélant que des êtres de taille médiocre (pas d'éléphants, de girafes,

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d'hippopotames, etc.), et de surcroît chétifs et indolents (le paresseux !), cette infortune géo-natale s'étend aux gens autant qu'aux plantes et aux animaux. De sorte qu'on ne peut les en tenir pour responsables, puisque cette infériorité est l'effet du climat et non de l'hérédité! Vient confinner cette analyse le fait que, transplantées sur le territoire américain, les espèces zoologiques et botaniques de l'Ancien Monde (les animaux d'élevage, le blé, la vigne, etc.) voient leur vigueur s'étioler et leur fécondité diminuer, de sorte que leur renden1ent en est fort affecté. Telle est donc la malédiction qui frappe le Créole, et le constitue en catégorie offerte à la condescendance et la pitié: quelle que soit sa valeur d'origine, par l'effet implacable des conditionnements géographiques et climatiques, le « natif» du continent américain se voit irrésistiblement ramené au n1êmeniveau que l'autochtone (Gerbi, 1973, 183 & 216). Seulement voilà: aux yeux des Créoles d'Amérique, désormais enrichis et instruits, enracinés dans ce continent que maintenant ils connaissent bien, et de plus affranchis des crédulités que verrouillait naguère l'autorité de la religion, tout ce beau raisonnement n'apparaît que pour ce qu'il est : un enchaînement absurde de sophismes éhontés, reposant sur des faits généralement faux, ou à tout le moins partiels et biaisés! Par réaction, leurs intellectuels vont alors se lancer dans une apologie effrénée des beautés, des grandeurs, propres à l'environnement américain. Et dans une exagération symétrique, de l'exaltation lyrique de la majesté des paysages, on passe à la célébration de la vigueur exceptionnelle des espèces locales, bêtes et plantes, et puis enfm, d'une façon plus inattendue, à l'éloge inconditionnel des civilisations précolombiennes, que seule l'extraordinaire vaillance des ancêtres conquistadors avait été capable de mettre à la raison! La rupture entre les Espagnols d'Amérique et ceux de la n1étropole se conson1ll1ebrusquement dans cet élan proto-nationaliste qui soudain réunit en une conscience commune, la vieille aristocratie domaniale, conservatrice, constituée depuis les débuts de la colonie, et la bourgeoisie commerçante, libérale, satisfaite jusqu'alors de

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prospérer lentement dans l'ombre de la précédente, mais qui tout à coup se découvre un horizon plus politique. Le créolisme, qui alors sublnerge l'Amérique hispanique, préfigure le discours de l'Indépendance. Par un retournement instantané du préjugé, de dépréciative la désignation de créole est devenue auto-valorisante. Dès lors, «les tentations de fusion entre Espagnols de la Métropole et créole se heurtèrent au sentiment croissant des colons de former une entité économique, culturelle et spirituelle: les Créoles, face aux Espagnols «étrangers» se sentaient «américains», et ils surent tirer parti de ce sentiment d'américanité auprès des classes populaires pourtant exploitées par eux» (Kossok & Markov, 1972, 53-4). En effet, on ne peut être dupe de la rhétorique selon laquelle, « en réaction déclarée contre les idées pauwiennes, dont ils récusent l'autorité, [les Blancs américains] présentent volontiers les anciennes cultures autochtones comme supérieures, sur bien des plans, à celles des peuples de l'Antiquité, référence de prédilection pour ces ilustrados qui se piquent d'humanisme» (Saint-Lu, 1970, 109). De sorte que c'est dans le même mouvenlent que le créolisme que prennent simultanément naissance: au Pérou l'incaisme, au Vénézuéla le caribisme, et illl peu partout ailleurs des courants sinlilaires : jusqu'aux Nègres révoltés d'Haïti qui reprendront fièrement le nom indien de leur nouvelle patrie! Tout cela préfigure l'indigénisme qui fleurira plus tard et qui, comme on le sait, n'est en aucune façon l'émanation d'une pensée authentiquenlent indienne, mais le sousproduit, littéraire et démagogique, du nationalisme créole. Mais ceci est une autre histoire, qu'il n'y a pas liey de raconter ici: cela nous entraînerait trop loin. Il n'en fallait pas moins signaler au passage qu'Iii Y a un fil d"Ariane qui, à partir du créolisme, mène à l''indigénisme. * * *

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Que retenir de ce rapide survol de la constitution de la notion de criollo et des retournements de ses implications dans le monde hispano-américain? Eh bien d'abord que le caractère mouvant des significations du mot créole ne date pas d'hier: il tient aux conditions de son élaboration, dans un monde colonial où tout discours sur le social et les mots qui l'expriment sont forcément piégés. De plus, le fait que la notion - géo-natale, vons-nous it - de a d créole porte l'empreinte de conceptions cosmologiques alors tenues pour évidentes, mais aujourd'hui devenues irrecevables, n'ést pas pour simplifier les choses. Tout est mystère, rancœur et violence dans le milieu qui vit naître ce mot-là. Il ne faut donc pas s'étonner s'il lui en reste quelque chose. Et il faudra sans doute encore longtemps avant que le terme créole et la notion qu'il véhicule, ne s'épurent de ces réminiscences. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer le fait qu'en n1igrant de l'empire espagnol vers le monde des plantations françaises, la notion de créole vit ses implications profondément remaniées. Non certes que le monde colonial hispano-américain ignorât l'esclavage et même l'importation massive de Noirs d'Afrique: s'ils lisaient convenablement leur histoire, les Latino-Américains d'aujourd'hui constateraient que la population de leur continent doit à l'apport des Noirs bien davantage qu'on ne l'imagine (ou ne l'admet) généralement; et ceci, même dans les endroits où on le supposerait le moms. Ainsi: la ville de Mexico. Le voyageur italien Giovanni Francisco Gemelli Careri, qui séjourna en Nouvelle-Espagne de janvier à décembre 1697, n'en revi~pt pas de la surprise qu'il éprouve en constatant que, des cent mille habitants que compte alors la capitale, « la plus grande partie », dit-il, est constituée de Noirs et de Mulâtres, «à cause de tant d'esclaves qu'on y a amenés ». Et

d'ajouter que « cette canaille de Noirs et de gens au teint brûlé

[...]

s'est si fort accrue qu'on craint qu'ils ne se révoltent un jour et ne se rendent maîtres du pays, si l'on n'empêche l'entrée de tant de Noirs, en mettant une taxe dessus» (Le Mexique à la fin du XVI/me siècle, Paris, Calmann-Lévy 1968, 96 & 123-4).

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Concernant la capitale du Pérou, l'historien de Stanford Frederick P. Bowser aboutit à des conclusions semblables: quelle que soit la méthode de calcul qu'on adopte, la population d'origine africaine devait, de même, être globalement majoritaire dans la Lima du XVIIèmesiècle (El esclavo africano en el Peru colonial 1524-1650, México, Siglo XXI, 1977,407-11). L'Amérique coloniale espagnole regorgeait donc de Noirs, et pas seulement dans les zones de plantations tropicales. Mais là s'arrête la similitude avec les îles françaises. Nulle part en effet, en Amérique continentale, le système esclavagiste-plantationnaire ne s'établit d'une façon universelle et exclusive, concentrationnairement replié sur soi-même, comme ce fut le cas dans les Antilles. D'abord parce que, sur le continent, l'espace géographique est largement ouvert, offrant à ceux qui voudraient déserter le système, des positions de repli qui sont inexistantes dans le monde clos des îles. De plus, nous avons dans les Indes espagnoles une société diversifiée, bigarrée même, où n'a pas lieu le dramatique face à face entre des Blancs trop rares et des Noirs de plus en plus déraisonnablement nombreux, propre aux sociétés esclavagistes de l'arc antillais. Sur le continent en effet, d'abord il y a les Indiens, qui ici n'ont pas disparu comme dans la Caraïbe; puis, s'ajoutant à eux, tout l'arc-en-ciel des castes, dont les nuances de métissage se multiplient de siècle en siècle. Et enfin - surtout - il y a la société créole, nombreuse et structurée autour d'un noyau dur de Blancs enracinés de longue date dans le pays, et y bénéficiant continûment de tout un appareillage religieux, administratif et judiciaire - culturel en un mot - de prêtres, de magistrats, d'~rtistes et de lettrés; c'est-àdire cela même qui fera toujours défaut dans le monde antillais, voué à la seule exacerbation des rendements esclavagistes. En somme, ce qui caractérisait en ce temps-là les pays que nous tenons maintenant pour «créoles» (parce qu'ils sont le domaine des langues créoles), c'est justement l'absence d'une société créole nombreuse, stable et organisée, et si bien installée dans la durée qu'elle saurait se montrer capable d'organiser la décolonisation à son profit. Soit donc exactement ce que vont faire

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les Créoles hispaniques qui, après avoir fait rhétoriquenlent passer le mot qui les désigne du pôle péjoratif au pôle nationaliste, vont se donner les moyens de se défaire de la tutelle que faisaient peser sur eux leurs congénères européens pour, «pieds-noirs» victorieux, reprendre à leur seul. bénéfice l'exploitation du reste de la société. À celle-ci, bien entendu, ils ne manqueront pas d'imposer la marque de leur culture « créole». Deux siècles après l'Indépendance, cette dernière se conserve tenacement en quelque-uns de ses bastions. Comme dans le Pérou côtier, par exemple. Emblème d'une élite blanche, son contenu est mélangé: hispanique par dessus, et nègre par dessous; ne pouvant s'exprinler sans l'action des Noirs qui y remplissent l'ensemble des fonctions subalternes: musiciens et chanteurs; cuisiniers, pâtissiers, confiseurs; préparateurs de coqs et de taureaux de combat; et puis, sur un registre plus contemporain: footballeurs ou boxeurs; 111ais jamais avocat, philosophe ou curé; nlOlllS encore général, homme d'affaires ou rentier. C'est cela «la cultura criolla ». Il n'est pas sûr qu'elle soit préférable à notre «créolitude ».

Bibliographie sommaire concernant les créoles d'Hispano-Amérique

ALBERRO, Solange, 1992 : DeI Gachupin al C~riollo.0 de como los Espafioles de México dejar on de serlo, México, El Colegio de México, Centro de Estudios Historicos, 235 p. BENiTEZ, Fernando, 1994 : Los primeros Alexicanos. La vida criol/a en en siglo }{v1, México, Biblioteca Era, lJecimosegunda reimpresi6n, 282 p. [Primera edicion : El Colegio de México, 1961]. Michel, 1994: «Comment peut-on être créole? Sur les relations sociales en Nouvelle-Espagne au xvnF'e siècle », in: Caravelle. Cahiers du Alonde Hispanique et lJuso-Brésilien n° 62 : « lJ'Rxpression

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des Identités Américaines à partir de 1492 », Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp. 99-110. GERBI, Antonello, 1973: The Dispute of the NeK' World. The History of a Polemic, 1750-1900, University of Pittsburgh Press, , 700 p. [Traduction de : La Disputa del Nuovo A/undo. Storia di una polemica, 1750-1900, Milano-Napoli, Riccardo Ricciardi Editore, 1955]. (Voir notamment: pp. 183-185 : « The Pride of the Creoles », et passim). KONETZKE, Richard, 1993: América Latina. La Época colonial, México, Argentina, Espana, Siglo XXI Editores, Historia Universal Volumen 22, Vigésimo cuarta edici6n, 400 p. [Traduction de : Die Indianerkulturen Allamerikas und die spanisch-porlugiesische Kolonialherrschafl, Frankfurt am Main, Fischer Bücherei K.G., 1965] (Voir surtout pp. 8598, et passim). KOSSOK, Manfred, et MARKOV, Walter, 1972: L'Espagne et son empire d'Afnérique. Histoire des stroctures politiques, économiques et sociales 1320-1824, Paris, Ediciones Hispano americanas, 138 + XL p. [Traduction d'un article paru en 1956 dans la revue scientifique de l'Université Karl-Marx de Leipzig]. (Voir principalement pp. 53-54: « Les Créoles»). LAVALLÉ, Bernard, 1982 : L'apparition de la conscience créole dans la vice-ro.:vauté du Pérou. L'antagonisme hispano-créole dans les Ordres religieux (Xvre-..\rvlre siècles), Lille, A.N.R..T. LAVALLÉ, Bernard, 1993 : L'Amérique espagnole de Colomb à Bolivar, Paris, Éditions Belin, Collection « Histoire », 320 p. (Voir particulièrement, pp. 229-240 : «L'apparition du phénomène créole », «Les combats du créolisme » et « L'affinnation d'une identité: limites et contradictions}) ). SAIGNES, Thierry, y BOUYSSE-CASSAGNE, Thérèse, 1992: « Dos confundidas identidades : mestizos y criollos en el siglo XVII », in : 500 Anos de Mestizaje en los Andes, Osaka, Museo Nacional de Etnologia, Senri Ethnological Studies n° 33, pp. 14-26. SAINT-LU_ André_ 1970: Condition coloniale et conscience créole au Guatemala (1524-1821), Paris, Presses Universitaires de France, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Poitiers, n° 8, 219 p.
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Métissages des peuples et métissages des langues
Salikoko S. Mufwene Université de Chicago

Préliminaires théoriques Dans cette contribution je tente d'expliciter la position de Mufwene (1986a, 1994, 1996a, 1996b; admise aussi par Chaudenson 1992) sur l'origine des caractéristiques structurelles des variétés créoles, à savoir que les influences substratiques et superstratiques ne s'excluent pas mutuellement. Je m'attache à examiner la question suivante: comment des éléments issus des langues diverses en contact se sont-ils intégrés dans les structures des variétés créoles? J'aborde la question en suggérant une analogie avec le métissage des populations en biologie comme articulé dans Mufwene (1996a, 1996b, 1996c). Si l'on admet que l'analogue biologique du concept « langue» est le concept d'« espèce », et non pas le concept d'« organisme» (tel que le perpétuê faussement la littérature linguistique jusqu'à ce jour), il est important de préciser au préalable que le métissage au nive~u de l'individu (donc de l'idiolecte) doit être distingué du métissage au niveau de l' espèce (et donc de la langue). Bien que l'espèce ou la langue n1étissée soit le résultat de plusieurs métissages individuels, on notera une différence importante entre les deux: une espèce ou langue métissée peut contenir des individus ou idiolectes non métissés, alors que l'individu métissé est nécessairement un regroupement des traits issus de sources