Crise sociale, mythes et réalités

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296318335
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CRISE SOCIALE

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MYTHES ET RÉALITÉS

@L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4197-3

Karl NESIC

CRISE SOCIALE MYTHES ET RÉALITÉS
Fragments d'analyse à l'usage des jeunes généra dons

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

INDEX DES SIGLES UTILISES
-AFL: American Federation of Labour. -CIO: Congress of Industrial Organisations. -DGB: Syndicat General d'Allemagne. -SGEN: Syndicat Général de l'Education Nationale. -CFDT: Confédéeation Française Démocratique du Travail. -CGT: Confédération Générale du Travail. -FEN: Fédération de l'Education Nationale. -EE: Ecole Emancipée, tendance révolutionnaire au sein de la FEN. -RMI: Revenu Minimum d'Insertion. -TUC: Travail d'intérêt collectif. -CES: Contrat emploi solidarité. -CIP: Contrat pour l'insertion professionnelle. -CIE:Contrat initiative emploi. -CDD: Contrat à durée déterminée. -CDI: Contrat à durée indéterminée. -OST: Organisation Scientifique du Travail. -GATT: Conférence générale pour les échanges commerciaux. -G7: Groupe des 7 pays les plus "riches" du monde. -FMI: Fond Monétaire International. -CEE: Communauté Européenne d'échange. -ALENA: Association de Libre Echange Nord-Américain. -PIB: Produit Intérieur Brut. -PNB: Produit National Brut. -PMI: Petites et Moyennes Industries. -PME: Peites et Moyennes Entreprises. -RAF: Fraction Armée Rouge. -BR: Brigades Rouges.

AVERTISSEMENT
La compréhension d'une révolution future, de sa possibilité même, ne procède pas de la compréhension de la crise sociale présente. Tout au contraire et en denière analyse, c'est la détermination du contenu du communisme qui permet et autorise l'analyse de la crise du système capitaliste. De ce fait, cette analyse ne peut jamais être une fin en soi, car toujours, elle ne prend tout son sens que par rapport à un objectif historiquement déterminé. Dans cette perspective générale, c'est en voulant aussi comprendre de quelle façon le capitalisme continue d'exister jusque dans les crises qu'il traverse, que l'on peut aussi comprendre pourquoi et comment il peut s'écrouler et disparaître. Par ailleurs, il n'existe pas de considérants strictement technologiques et économiques de la crise, en ce sens que son développement, aujourd'hui, n'est pas réductible à la généralisation de l'automation et de la bureautique ou, au contraire, à la faiblesse de leur implantation dans les entreprises. Ce sont toujours les conditions sociales qui permettent ou non l'efficacité optimale des innovations technologiques et industrielles. Tout le monde, ou presque, a suffisamment gloser, à titre d'exemple, sur les différences qui pouvaient exister entre le fonctionnement du capitalisme français et celui du capitalisme japonais. Une image simpliste voudrait que l'efficacité générale du second résulte du développement important et de la généralisation autrement massive de ces nouvelles techniques de production que ne l'aurait fait le premier. Image simpliste qui veut frapper l'imagination, mais qui ne peut rendre compte de la réalité. Il faudrait aller y voir de plus près et ce n'est pas l'objet de notre propos, toutefois il faut remarquer brièvement que cette image "oublie" de citer, entre autres, le faible développement technologique dans l'industrie japonaise des services comme elle "oublie" tout autant une discipline plus rigoureuse et un encadrement du travail beaucoup plus coercitif dans ce pays qu'en France, ainsi que les moindres avantages sociaux dont bénéficient les travailleurs japonais. II s'agit là de la matérialiation d'un rapport social lié à l'histoire particulière du capitalisme japonais, et sans l'existence de ce rapport précis, le 7

nombre de robots ne pourrait jamais, à lui seul, faire la différence, tant il apparaît important que ce qui est essentiel est la manière de s'en servir et le cadre social général qui permet leur utilisation efficiente. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l'extension du machinisme et de l'automation ne supprime nullement la réalité du capitalisme comme univers de valorisation. La crise vérifie, au contraire, la pertinence de la théorie de la loi de la valeur, équipements vieillis, force de travail rebelle et usée, énergie plus chère, épuisement des satisfactions sociales entraînent des surinvestissements de plus en plus coûteux. C'est à ce niveau que réside l'origine de la crise qui débute véritablement dans le milieu des années 70 et qui n'a cessé de se développer et de s'étendre jusqu'à nos jours. L'automation est bien plus un effet de la crise générale du système qu'une de ses causes fondamentales. Par ailleurs, le développement de la crise ne peut qu'aggraver la soif des capitaux qui sont bien souvent devenus introuvables pour le développement de l'appareil productif et industriel, car ils préfèrent s'investir plus massivement dans des mouvements purement spéculatifs que dans l'entreprise, du fait d'une rentabilité insuffisante. D'autre part, nous devons déjà faire remarquer que la vraie limite de l'automation, de l'informatique et de la robotique, outre leur effet d'approfondisement de la crise, est qu'elles suscitent actuellement plus de procédés techniques que de produits nouveaux. Ce faisant, elles permettent une meilleure rationalisation et une meilleure productivité du travail, comme le montre l'exemple des ordinateurs de gestion installés en Inde par la compagnie aérienne "Swissair". Nous ne sommes pas sortis, et loin s'en faut, de ce que l'on a pu appeler la "civilisation de l'automobile" et de la consommation de marchandises concrètes palpables et obsolisées du secteur des biens de consommation courante. Pour l'instant, il n'existe pas de nouvelles marchandises à pouvoir être consommées en masse ainsi que leur environnement social qui puissent prendre le relais de ce cycle particulier de production qui s'épuise à ne plus être qu'un "cycle de remplacement" et non de conquête de la totalité des sphères sociales. Si l'industrie de l'image, de la connaissance et de l'information peut à la rigueur apparaître, à terme, comme ce "nouveau marché porteur", elle n'en est encore qu'à ses premiers balbutiements 8

comme objet de consommation directe et massive et l'immense majorité des individus de part le monde continue, en dépit des apparences, à regarder la même télévision, et ce, de la même manière que dans les années 60. La multiplication des chaînes d'images n'est, en dernière analyse, qu'un simple développement quantitatif. Le nouveau rapport à l'image et à la communication, si tant est qu'il soit par ailleurs véritablement possible et dont on nous rebat les oreilles, n'en est, aujourd'hui, qu'à ses tous premiers pas. Certes, cette industrie se développe quantitativement, mais elle n'est pas encore devenue symbole d'une transformation qualitative des rapports entre les hommes, et les émissions dites interactives ne sont, dans le meilleur des cas, que des expériences fort limitées à la limite du gadjet et, dans le pire, que de simples projets. En outre, hormis le fait qu'il existe une limite physiologique, intellectuelle et temporelle à la consommation des images, et que peut alors réellement signifier la possibilité de pouvoir se connecter sur plus de cent programmes, il faut noter que pour l'essentiell'infrastucture et les équipements sont déjà en place. La grande majorité des foyers dans les pays capitalistes développés est équipée de téléviseurs, de téléphones, de minitels et autres ordinateurs portables ou non. Il ne manque, aujourd'hui, que l'interconnexion globale entre ces différentes marchandises et non les marchandises elles-mêmes, marchandises, qui sont par ailleurs produites dans des entreprises déjà largement automatisées, ce qui suppose leur obsolescence toujours plus rapidement programmée. Mais contrairement à ce que laissait entrevoir la publicité "Compaq à suivre", les prolétaires ne sont pas totalement des imbéciles et ils ne jetteront pas par la fenêtre le soir ce qu'ils ont acheté le matin. Quant au reste, comme nous venons de le dire, il relève du gadjet et de la vraie fausse nouveauté comme l'interactivité, c'est à dire la capacité de jouer et de modifier les programmes, car il y a belle lurette que J.Duvivier la mettait en pratique dans "La Belle Equipe" et que R.Hossein l'utilise aujourd'hui couramment au théatre. Tout ceci relève du spectacle social. De surcroît, la tendance la plus novatrice surgie de la crise, l'automation et la robotique, en s'intéressant donc davantage aux procédés qu'aux produits, ne peut qu'accentuer la précarisation et la dépréciation du travail et favoriser fortement le développement du chômage, en un mot rejeter le travail 9

vivant du cycle de production. Nous pourrons donc déjà juger de l'inanité des propositions et discours des gens dits responsables pour conjurer la crise. Discours et propositions qui se résument au débat dérisoire de deux médecins qui, face à un mort par éléctrocution, s'interrogeraient pour savoir s'il conviendrait de lui administrer un sirop contre la toux ou de l'aspirine. Toutes les thérapies économiques et sociales actuellement disponibles sur le marché ont été essayées dans tous les pays et à des moments différents. Elles ont toutes échoué, elles échoueront encore demain. A l'instar de ce qui fut possible après 1929, la crise sociale actuelle du capitalisme n'a pas encore fait naître, même tendanciellement, un nouveau mode de vie et il n'offre plus actuellement une "situation dynamisante" à la masse des salariés et à l'ensemble de la population qui pourraient, en dépit de tout, s'y reconnaître et y reconnaître leurs intérêts. Il ne propose pl us qu'une vaste somme d'insatisfactions, combien de temps les prolétaires supporteront-ils cette réalité et l'existence qui en découle. La seule et vraie question réside à ce niveau, et nulle part ailleurs. Sans oublier pour autant l'importance de l'analyse spécifique des manifestations de la crise, il convient, par contre, de prendre garde à ce que l'on fait: sans vouloir maquiller la réalité, il est indispensable de comprendre que tout discours autour et sur la guerre terrorise, que tout discours sur la crise elle-même annihile les efforts révolutionnaires possibles. Tout catastrophisme paralyse. De fait, la crise sociale réelle et pratique se double d'un discours sur la crise qui accroît la soumission des prolétaires à l'ordre existant, surtout quand cet ordre propose des solutions pour résoudre celle-ci. La crise sociale devient alors l'argument massue d'une propagande destinée à rallier les lecteurs, auditeurs, prolétaires et autres à un vision politique, à une perspective particulière du monde et de son devenir. Pour les uns, ce sera donc le discours misérabiliste de la peur, nous ne pouvons rien faire d'autre que ce que nous faisons déjà, faire autre chose provoquerait obligatoirement des catastrophes et des drames supplémentaires. On notera au passage l'inversion du discours des fonctionnaires du capital, en effet, notamment pendant les "30 Glorieuses" ils ont affirmé en substance: "C'est grâce à nous que tout va bien, c'est nous qui créons les richesses, c'est nous qui donnons du travail.", maintenant ils

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affirment qu'ils sont devenus les jouets de réalités économiques qu'ils ne maîtrisent ni ne contrôlent, ils affirment même: "Que plus rien ne sera comme avant, qu'iljaut enfin être solidaires les uns des autres parce que nous sommes embarqués sur le même bateau, que les sacrifices consentis aujourd'hui: partage du temps de travail, réduction des salaires, limitation drastique des avantages sociaux conditionnent l'Eldorado de demain. " Pour les autres, il suffit, comme Robin des Bois, de prendre l'argent des riches pour le donner aux pauvres. Les chiffres du chômage comme les chiffres des faillites d'entreprises ne montrent et ne révèlent rien d'autre que des chiffres. Ils n'expliquent rien par euxmêmes et on peut effectivement leur faire dire tout ce que l'on veut. Ils ne deviennent véritablement importants que parce qu'ils sont la manifestation concrète d'un rapport social, d'un rapport de force, comme manifestation d'une réalité, bien qu'ils ne puissent l'expliquer. D'autre part, ces chiffres ne prennent toute leur signification que par rapport à la perspective sociale dans laquelle nous voulons nous inscrire, dans laquelle nous sommes déjà inscrits. C'est une banalité d'affirmer, tant cela paraît évident, que l'on ne tirera pas les mêmes conclusions ni les mêmes perspectives de ceux-ci suivant que l'on soit communiste, stalinien, social-démocrate, voire balladurien etc... Par ailleurs, l'objectivité économique et sociale, tant vantée par certains, est une des pires illusions idéologiques qui soit. Une évidence encore: la dynamique du capital a pour seule fonction et unique objet sa propre valorisation, et strictement rien d'autre. Que celle-ci ait pu coïncider, dans le cycle de développement que nous finissons de vivre, avec la satisfaction limitée et artificielle de besoins de la population en générale let des prolétaires en particulier ne peut ni ne doit masquer cette réalité essentielle. La contradiction fondamentale de sa dynamique de valorisation se situe dans une sorte "de jeu de balance et d'équilibre", bien que le travail humain soit source de toutes les richesses sociales, le capital tente toujours de réduire le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication des marchandises. Pour y parvenir, il développe la productivité de celui-ci par l'augmentation des cadences, ainsi que par un usage toujours croissant des machines. Il déséquilibre alors le rapport antérieur qui existait entre travail Il

vivant et travail mort, et provoque cycliquement et obligatoirement l'état de crise sociale. Il joue aussi de l'attaque directe contre le salaire nominal et le salaire social et use, par ailleurs quand cela l'arrange, des délocalisations en déplaçant certains de ses moyens de production vers des pays où le prix de la force de travail défie toute concurrence, où il est à l'abri des conquêtes syndicales et sociales. Tout ceci provoque alors la chute du taux de profit que le capital tente de compenser par l'élargissement de la masse des profits, ou et par la destruction de moyens de production devenus obsolètes. Le dynamisme du capital, comme lors de la période précédente, se manifeste quand la destruction de moyens de production est largement compensée par la création de nouveaux secteurs productifs, et par l'accroissement même de la masse des profits. Or, aujourd'hui, du moins dans les métropoles industrialisées, il ne réussit plus de manière optimale à réaliser l'un et l'autre. Il ne résoud plus sa contradiction de manière dynamique, il ne fait que la subir. Ce fonctionnement fondamentalement contradictoire du capital s'inscrit aussi, pourrions nous dire, dans la perspective plus vaste qui est celle de sa pérennisation. Il veut pouvoir continuer à organiser la vie sociale dans son ensemble, il veut donc pouvoir continuer à se présenter comme seule organisation sociale non seulement possible, mais acceptable et acceptée par tous et toutes et qui est le facteur optimum de sa valorisation. A cet égard, il n'a guère que deux possibilités pour y parvenir: la première réside dans sa capacité à réorganiser de manière efficace le processus de sa valorisation, et il dynamisera ,ainsi ses possibilités de renouer avec une réalité sociale attractive dans laquelle pourrait se reconnaître et se retrouver l'ensemble de la population, y compris les prolétaires dont les luttes, elles-mêmes, pourraient alors participer de ce dynamisme. La seconde est le développement d'une sorte de contre-révolution préventive, car ne réussissant pas à réorganiser son processus de valorisation, il peut, par contre, tout faire pour bloquer et briser le développement de la classe sociale dont il vit, mais qui est aussi sa contestation radicale, les prolétaires, en s'attaquant précisément à ses "statuts", ses acquis, sa cohésion et sa force par le développement massif du chômage et celui de la précarisation sociale. Ces possibilités sont d'ailleurs intégrées dans son 12

fonctionnement général, car l'une ne va pas sans l'autre. Mais le moins que l'on puisse dire est qu'actuellement le capital fait mal la première, même s'il donne l'impression d'avoir quelque peu mieux réussi la seconde.
Sa situation est, aujourd'hui, profondément paradoxale: bloqué dans son processus de valorisation, il ne peut donc dégager la plus-value nécessaire à sa restructuration tant économique que sociale, il n'impose ni ne crée de nouvelles marchandises qui enchaîneraient la population à sa réalité. Il liquide non seulement des moyens de production, du capital mort, mais aussi du capital vivant dans les pays capitalistes développés même s'il en crée chichement dans d'autres pays. Le réel dynamisme, qu'il a affiché pendant des années, se meurt et devient même un sérieux handicap qui ne cesse d'alourdir et pénaliser son fonctionnement. Que l'on songe simplement aux efforts qui doivent être consentis pour pouvoir continuer de vendre des voitures, chaque constructeur y va de son substantiel rabais de façon quasi-permanente, et l'état se fait l'artisan de la vente forcée en proposant une prime importante pour l'acquisition de tout véhicule neuf. Il s'agit, qu'on le veuille ou non d'une amputation volontaire de la plusvalue générale possible, tant au plan strictement industriel qu'au plan social. Plus value qui lui serait plus utile ailleurs. Cette situation particulière, où l'instinct de mort semble l'emporter sur l'instinct de vie, où la volonté de maintenir simplement le statu-quo l'emporte sur la volonté de dynamisme fragilise, bien au delà des apparences, le capital et son fonctionnement. Cette fragilité nouvelle réactualise la possibilité d'une reprise de l'activité communiste, pour autant elle ne la rend pas inéluctable. Ce livre se réfère et intègre explicitement des textes théoriques que nous estimons essentiels. Nous les citons en vrac, il y a bien évidemment "Les Fondements à la Critique de l'Economie Politique.", "Le Capital." du grand-père barbu et chevelu, les livres de P.Mattick: "Marx et Keynes.", "Crises et théories des crises.", "Intégration capitaliste et rupture ouvrière.", tout comme celui de P.Souyri: "La Dynamique du capitalisme au 20 ème Siècle.", ainsi que l'introduction et la conclusion de la brochure écrite par lui et publiée en son temps par Pouvoir Ouvrier: "Impérialisme et bureaucratie face aux 13

révolutions du Tiers-Monde.", sans oublier la brochure de N.Harris: "L'impérialisme aujourd'hui." et le livre de J.Barrot: "Le Mouvement communiste.", et plus particulièrement les chapitres consacrés à la loi de la valeur. Sans penser qu'ils livrent toutes les clefs à l'analyse de la crise actuelle, ces textes permettent, à l'instar de quelques autres, d'amorcer et de développer réellement la compréhension du monde moderne et de ses contradictions. Ces auteurs, malgré leurs divergences, ont ceci de commun et de distinctifs des théoriciens d'autres courants politiques se réclamant de la révolution qu'ils ont voulu comprendre et analyser les transformations réelles du monde capitaliste en se refusant à reproduire et à calquer simplement les analyses de Marx et Engels sur la situation actuelle. Leurs analyses intègrent le fait que l'évolution du capital est avant tout l'évolution d'un rapport social, elles rejettent l'idée qu'il puisse y avoir une crise économique définitive, voire mortelle du capitalisme, indispensable au sursaut révolutionnaire du prolétariat. A ce stade et avant même d'entrer dans le vif du sujet, il nous a semblé important de rappeler et de synthétiser ce qui nous semble fondamentalement constitutif du capital. La production de capital suppose la circulation des marchandises, le passage de l'économie marchande simple à l'économie marchande capitaliste marque une nouvelle évolution de l'échange. Jusqu'à l'apparition du capitalisme, seuls les moyens et les objets du travail étaient des marchandises, tandis que le capital transforme la force de travail elle-même en marchandise. Le capital est d'abord un rapport particulier entre les possesseurs des moyens de production et les possesseurs de la force de travail, il est donc un rapport social unissant et opposant à la fois les classes sociales. Cette approche et cette compréhension parcourent toute l'oeuvre de Marx, et il est dérisoire d'affirmer que sa critique de l'économie politique ne viserait que l'économie pour oublier en quelque sorte la lutte des classes. Ce rapport est en même temps combinaison d'un procès de travail réel et d'un procès de valorisation. Le capital n'achète, en effet, la force de travail que pour la faire travailler à l'aide des moyens de production. La force de travail, marchandise particulière, est tout à fait différente des moyens de travail, des moyens de production. Ces derniers apportent au produit leur valeur, alors que la force de travail apporte non 14

seulement sa propre valeur, mais ajoute aussi la valeur du travail qu'elle accomplit. La consommation de la force de travail par le capital est productive, car elle rapporte plus qu'elle n'a coûté. Le temps de travail de l'ouvrier se décompose en deux parties, la première livre la valeur de la force de travail et correspond donc au salaire nécessaire à sa reproduction, la seconde livre la valeur du travail accompli par la force de travail et celle-ci n'est pas rémunérée, c'est un travail accompli gratuitement, par l'ouvrier, pour le capital. Ce surtravail s'ajoute au travail nécessaire, il est seul créateur de valeur nouvelle, de plus-value, en un mot de richesses supplémentaires. Le capital est un rapport où les moyens de production affrontent la force de travail en tant que marchandise, leurs possesseurs achètent, en effet, la force de travail des ouvriers. Mais ce rapport est en même temps un processus permanent de transformation par lequel le travail gratuit apporte une valeur nouvelle et qui valorise la somme de valeurs investies dans les éléments du procès de production, notamment des moyens de production. Cet ensemble particulier de rapports fondent spécifiquement le capitalisme. Le capital est donc un double processus, le premier processus de travail réel, il produit des valeurs d'usage nouvelles par la mise en oeuvre des moyens de production grâce à la force de travail, le second, processus de valorisation, il produit des valeurs d'échange nouvelles qui s'expriment par la différence entre la valeur du travail fourni incluant la valeur de la force de travail plus la plus-value, et la valeur de la force de travail. La définition gobale du capital, qui inclue toutes les autres, est le mouvement d'autonomisation de la valeur au moyen de l'exploitation de la valeur d'usage, la valeur d'usage étant le moyen par lequel la valeur d'échange s'autonomise. Ce qui est produit est moins important que ce que cela rapporte au capital. La caractéristique essentielle du capital est qu'il manie et réunit les forces productives de la façon la plus efficace possible non pour produire des valeurs d'usage, mais pour se valoriser au maximum. Le rapport de production capitaliste est le rapport dans lequel les éléments du processus du travail sont combinés (-avec l'utilisation optimale de la science et de la technique-) dans le but de réduire toujours le temps de travail moyen à un minimum. Le capital tend toujours à augmenter le travail au 15

delà du travail nécessaire à la reproduction de la force de travail, il ne cesse d'augmenter le surtravail. Le capital se compose donc en deux parties, la première est la part investie en moyens de production, la seconde en force de travail. Cette dernière est la part variable du capital, elle augmente de valeur puisque la force de travail est non seulement dépensée, mais aussi créatrice de valeur nouvelle. Toutefois, ce rapport se transforme en fonction de l'évolution du capitalisme. La part de capital variable tend à baisser en proportion de la croissance de celle du capital constant. Les équipements installés, les machines et toutes les infrastructures se développent, tandis que la force de travail décroît. Cette évolution se traduit par l'augmentation de la productivité qui accroît, de manière sensible, la masse des profits, mais qui entraîne par ailleurs une baisse du taux de profit. Ce taux étant le rapport du profit au capital total (-constant et variable-). L'accroissement de la proportion de capital constant diminue d'autant la part de capital variable, c'est à dire le capital investi en force de travail qui, seule, apporte et crée la plus-value et qui est donc source de profit. La baisse du taux de profit exprime la manière spécifique dont se manifeste le développement de la production capitaliste. Cette baisse est un facteur déterminant et essentiel de la crise que traverse, hier comme aujourd'hui, ce système. Dans son fonctionnement, le capital tente toujours de transformer et de reculer les limites du marché. Très concrètement, son but étant essentiellement de se valoriser et non de produire des valeurs d'usage, (-que valeur d'usage et valeur d'échange puissent parfois apparemment coïncider lui est presque totalement indifférent-), il ne peut que très imparfaitement développer une production qui corresponde à la demande réelle des individus comme les moyens de transport ou la nourriture par exemple. Dans les conditions capitalistes, la production signifie, en dernière analyse, toujours une "sous-production" par rapport aux besoins de l'espèce humaine, même les plus élémentaires, et une "surproduction" par rapport à des capacités solvables, à savoir ce que chacun peut acheter. L'origine de cette contradiction réside tout à la fois dans la baisse du taux de profit et dans la compensation que tente le capital pour contrecarrer cette tendance. Il veut répondre à cette baisse de taux par l'élargissement de la ma se des profits, il est ainsi condamné à augmenter la base de la production au point, parfois, de 16

dépasser la demande solvable. Il lui arrive alors de ne plus pouvoir supporter les frais liés à la non-réalisation d'une partie de la valeur produite. Au delà des mots, se situe là le noeud de sa contradiction fondamentale et absolument indépassable, elle est de nouveau, aujourd'hui, entrée dans une phase active. Pour conclure cette rapide synthèse, nous pouvons affirmer que le capital ne s'identifie à aucun système politique ou social spécifique, à aucune production particulière; il est fondamentalement la mise en rapport d'éléments matériels et humains en vue de produire et de faire circuler la richesse abstraite. Si l'humanité se définit avant tout par le lien social qui unit ses membres, le capitalisme est ce qui incarne le mieux, aujourd'hui, l'espèce humaine, il incarne aussi le mieux, et à contrario, le devenir communiste de celle-ci. Le capital, en effet, est le seul système social, faut-il le rappeler, de l'histoire humaine qui puise l'essentiel de son dynamisme dans ce qui le remet fondamentalement en cause.

QUELQUES

EVIDENCES.

Un état des lieux et la description des différentes manifestations de la misère et de la crise n'ont en soi aucun intérêt. Ils ne sont qu'état des lieux et description, ils ne renseignent en rien sur les causes et les fondements de cellesci. Il fallait donc préciser quelques faits essentiels. Le monde capitaliste n'est pas cette machine folle que personne ne maîtriserait, c'est au contraire un système "incohéremment" cohérent qui a pour raison l'exploitation, un moyen la course aux profits, un but l'extraction maximale de la plus-value. Ce qui pose problème au capitalisme aujourd'hui, c'est que nous sortons d'un cycle de développement économique qui avait pu allier (-dans les métropoles capitalistes uniquement-) à la fois progrès économique et plein emploi sélectif, consommation de masse et consensus social autour de cette réalité, alors qu'aujourd'hui ce cycle de production ne fait que se survivre en s'essoufflant. Il se trouve condamné à exclure toujours davantage le travail vivant du processus productif. Cette évolution est liée à l'extraordinaire accroissement de la . productivité du travail qui, en élargissant et en maximalisant le profit, veut lutter contre la chute tendancielle du taux de profit. Une telle situation n'est pas sans poser de redoutables problèmes pour l'existence même du capitalisme qui doit son 17

développement à l'exploitation du travail humain et qui mesure toutes les richesses produites à la quantité de travail qu'il a fallu y incorporer. A vouloir toujours plus exclure le travail, ses propres fondements peuvent ainsi se trouver mis en cause. Contrairement à ce qu'il prétend, le capital se moque de l'avenir du monde et de l'humanité, ce qui le préoccuppe essentiellement c'est l'accumulation de richesses, la quasitotalité de l'humanité devrait-elle en crever. Le capitalisme ne produit fondamentalement que des valeurs d'échange, il ne produit donc pas des marchandises pour combler et satisfaire des besoins, mais parce ce que cette activité valorise le capital et lui produit de nouvelles richesses. Durant de longues années, il a développé, entre autres, la production d'une valeur d'échange particulière, la force de travail pour son usage et son profit exclusif. Il s'en débarrasse maintenant parce qu'il n'en a plus l'usage. Par delà l'apparente complexité de ce monde et des discours qui en opacifient la perception, la réalité fondamentale de celui-ci est pourtant toujours aussi limpide que par le passé, l'exploitation de l'homme en est sa pierre angulaire et les classes sociales antagoniques, y compris et surtout le prolétariat, existent toujours. Je le sais, je l'ai rencontré parce que j'en suis. Nous finissons de vivre en ces jours un cycle de luttes des classes, commencé dans les années 60 qui avait pour ossature le combat des OS dans un processus productif marqué à la fois par le fordisme comme moment de régulation des forces productives au sein de l'entreprise et par le keynésianisme comme moment qe régulation de la vie des salariés dans et par rapport à l'état. Cet état capitaliste jouait le rôle d'organisateur de la vie sociale dans son ensemble et il ne considérait plus les travailleurs comme uniquement des adversaires mais bien au contraire comme des partenaires possibles, comme consommateurs potentiels et donc comme facteur important du développement économique et industriel. Le grand mérite de Keynes fut de faire reconnaître par le capital la réalité de la lutte ouvrière, il institutionnalisa celle-ci dans son rapport

conflictuel avec l'état, son autre grand mérite aura été de
vouloir l'organiser par la reconnaissance du fait syndical et la généralisation des négociations entre les différents partenaires sociaux. 18

Cette organisation sociale volait en éclat à la fin des années 60, avec comme point d'orgue Mai 68 et l'Automne Chaud italien en 1969. Cette organisation particulière, qui se caractérisait par la prolétarisation intensive et extensive de la société, créait à la fois les conditions de sa critique réelle et fondamentale, la réactivation du mouvement communiste et les conditions de son essoufflement et la reprise en main par le capital. Durant ce cycle de développement, le capital initiait un urbanisme sélectif et multiforme, organisait la disparition des anciens rapports sociaux, des anciennes solidarités liées aux corporations et aux cités ouvrières. Il favorisait le repli sur soi et l'enfermement. L'individualisme se développait, provoqué par les conditions de vie imposées aux prolétaires y compris au niveau de leur habitat. Rarement et pour l'essentiel sauf Mai 68, la lutte au sein de l'usine n'aura eu de répercussions véritables au niveau de la vie sociale dans sa totalité. Dans le passé, si la revendication d'une identité ouvrière ouvrait la voie au racket politique toujours possible, son absence permet, aujourd'hui, le racket institutionnel et démocratique contre lequel la reprise du mouvement communiste n'a rien pu faire de tant soit peu significatif. Le prolétariat n'a pas pu dépasser les nouvelles conditions qui lui étaient faites. Ce cycle de lutte s'essoufflait notamment par l'organisation capitaliste de la crise qui a fini par destructurer socialement cette fraction importante du prolétariat, les OS, véritable moteur de la lutte pour le communisme durant toutes ces années. Depuis le milieu des années 70, le nombre de journées de grève, par exemple, n'a cessé de se réduire pour atteindre dans les années 90 des planchers historiques, et son plus faible niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette rétractation n'est pas simplement quantitative, elle est tout autant qualitative. Ce n'est un secret pour personne, Mai 68 avait vu apparaître parfois des exigences qui portaient au coeur du capitalisme, à savoir le travail lui-même, et des pratiques qui rejetaient toutes les formes d'encadrement bureaucratiques, il faut convenir que son échec allait se traduire par la suite par des luttes portant sur l'aménagement simple du temps de travail, par la permanence de l'encadrement syndical qui n'est pas, et de loin, contradictoire avec la désaffection par les travailleurs de ces mêmes organisations. A l'heure présente, les luttes restent 19

relativement rares, même si l'année 1994 s'est traduite par un plus grand nombre de grèves, et quand les travailleurs se battent, ils se battent contre quelque chose plus que pour quelque chose. Les luttes, en dépit parfois de leur vigueur, restent enfermées dans la logique du capital et de sa domination sur le monde. Cette offensive anti-ouvrière se poursuit par la multiplication des discours fatalistes, attentistes et ouvertement collaborationistes véhiculés par le syndicalisme moderne comme celui de la CFDT qui se flatte même d'avoir pu aider à la réconciliation des ouvriers avec leurs entreprises. Bref une situation à vous désespérer d'être ou de vouloir devenir prolétaire.

EST -CE LA CRISE FINALE?
Deux attitudes générales émergent, moins contradictoires qu'elles semblent le paraître, des écrits de bon nombre de théoriciens ou d'économistes qui se sont penchés sur le fonctionnement du capitalisme. Pour les uns, il s'agit d'en déterminer les dérèglements pour y apporter quelques correctifs pour le rendre ainsi plus vivable et moins insupportable aux individus. Cette catégorie regroupe, pour l'essentiel, les sociaux-démocrates, les staliniens ancienne ou nouvelle formule et quelques variétés de gauchistes, sans oublier les fonctionnaires directs du capitalisme lui-même. Aujourd'hui, ils ont ceci de remarquable qu'ils pataugent dans la soupe et ne savent plus trop bien à quel saint se vouer. Ils alignent les propositions toutes plus contradictoires et consternantes les unes que les autres, en effet, les uns privilégient la relance par l'offre, les autres par la demande, les uns proposent la diminution drastique des fameuses charges salariales et sociales qui étoufferaient les entreprises, les autres militent pour une augmentation massive des salaires, sans oublier au passage les diverses propositions tant sur la diminution du temps de travail que son partage et la création systématique d'emplois dans le tertiaire et les services. Mais tous attendent, comme soeur Anne, l'hypothétique reprise durable qui réglerait enfin tous les problèmes. Les seconds veulent trouver exclusivement dans le fonctionnement économique du capital les germes et les raisons de la crise définitive. Cette catégorie regroupe certains trotskystes qui reprennent en choeur le "Programme de transition" et plus 20

particulièrement le paragraphe relatif à "l'agonie du capital", quelques variétés d"'ultra-gauche" comme le CCI qui, invariablement depuis des années, ne cesse de pronostiquer la décadence, la barbarie et l'approfondissement de la crise qui n'arrête pas de s'approfondir depuis 1914. Il pronostique tout aussi invariablement la marche vers une nouvelle guerre mondiale et le désastre économique, appelés de tous leur voeux, qui provoqueront, enfin et mécaniquement, le sursaut révolutionnaire du prolétariat qui sauvera enfin le monde. Sans doute qu'actuellement celle-ci n'est pas encore assez profonde, mais le sera-t-elle vraiment un jour? Ils ont en commun, les uns commes les autres, d'attendre patiemment. Les premiers attendent la reprise économique, les seconds la crise. Pour ces deux catégories, le capital n'est qu'un rapport économique, et n'est pas, aussi et surtout, un rapport social. Cette manière particulière d'analyser le capital a, en outre, l'incroyable attrait de pouvoir tout dire et exactement son contraire en l'espace de quelques mois, de quelques années. Elle explique, par exemple, la crise révolutionnaire des années 20 par l'ampleur de la crise du capital, tout comme elle a affirmé que l'absence de luttes révolutionnaires du prolétariat était la conséquence de l'ampleur de la même crise du même capital dans les années 30. Pour avoir oublié l'essentiel, cette manière d'a.nalyser le capital patauge en plein empirisme et en plein opportunisme, en effet et de toute façon, l'histoire concrète finira bien un jour par leur donner raison et la révolution se fera, qu'importe alors la rigueur de l'analyse, ils ne font qu'interpréter et décrire l'histoire après qu'elle se fut produite. L'histoire de l'humanité moderne montre qu'il n'existe pas de crise définitive et mortelle du capitalisme. Cette idée ne s'est d'ailleurs jamais imposée à Marx, à R.Luxembourg ni même à Lénine. Le premier a toujours affirmé que c'était dans les mouvements de la classe ouvrière que se situaient les possibilités réelles de la révolution. Au sein même de la socialdémocratie, certains de ses membres prévoyaient certes qu'une crise inéluctable surgirait un jour, mais aucune crise économique ne fut jamais présentée comme pouvant être la dernière. Dans l'ère des révolutions, qu'ils annonçaient par ailleurs, Lénine et R.Luxembourg ne voyaient poindre aucune impossibilité "technique" du capitalisme à fonctionner, et l'inquiétude exprimée par la seconde, le danger d'une 21

évolution vers la barbarie n'infirme pas son propos général, la barbarie capitaliste reste du capitalisme. La seule crise permanente du capitalisme est son incapacité à intégrer totalement et définitivement la contradiction fondamentale dont il vit, le prolétariat. Ses crises ne deviennent décisives qu'en cas d'intervention communiste des prolétaire<;. C'est l'action des prolétaires, et elle seule, qui peut véritablement s'attaquer à sa réalité fondamentale. Ceci dit, il n'y a pas de développement de la crise sociale sans développement de la crise économique qui crée le contexte favorable par l'ébranlement des bases sociales, par la révélation des failles du système, par l'interdiction de certaines formes de domestication, de répression et de contrôle. Toutefois, il est impossible, incohérent même, de tirer un trait d'égalité entre le niveau de gravité des difficultés économiques du capital et celui de la capacité d'intervention communiste des prolétaires. Si ce trait d'égalité existait ailleurs que dans les esprits, il y a belle lurette que le monde serait devenu communiste. La critique théorique du monde n'est pas la théorie de l'effondrement du capitalisme, mais la théorie de l'émancipation humaine. Sa réduction à la théorie de l'effondrement est née, il faut le souligner, après la période révolutionnaire des années 20 et les longues années de contrerévolution qui ont suivi et qui ont fait qu'il était difficile de croire encore aux vertus révolutionnaires du prolétariat. Le même scénario semble se répèter aujourd'hui, les conclusions s'aggravent même et tous les fossoyeurs remettent en cause théoriquement l'existence même du prolétariat. La théorisation des crises n'a pas pour vocation de prophétiser la fin prochaine ou lointaine du capital, mais de lire, dans ses soubresauts, les conditions générales en vue de l'établissement d'une "production communautaire" comme le soulignait Marx. Il n'existe pas de stade suprême du capitalisme, et sa limite n'est ni économique, ni naturelle, elle est essentiellement humaine. L'histoire est donc autrement complexe que ne le diagnostique la perspective historique qui voit dans le seul développement des contradictions économiques du capitalisme la possibilité de créer enfin un prolétariat chimiquement pur et enfin radical, et même autrement complexe que la perspective, image en creux et négative de la précédente, qui postule que le capital a produit maintenant un prolétariat soumis totalement et 22

défintivement à son fonctionnement et devenu incapable de la moindre riposte. Du fait même de l'existence du capital, le spectre du communisme continue de hanter ce monde. Février 1995.

CHAPITRE 1 QUELQUES IMAGES

Jusqu'à une date relativement récente, l'image du prolétariat se confondait avec l'image de la classe ouvrière, et pour être plus précis encore avec l'image de l'aristocratie ouvrière. Quoique nous puissions en penser par ailleurs, celle~ ci se caractérisait par une culture et un mode de vie spécifiques. Ces ouvriers s'étaient forgés un sens commun de l'histoire et de son développement, des habitudes de vie et de travail somme toute assez semblables et un goût du métier qui se transmettait souvent de père en fils. Il existait même un rapport étroit entre cette classe, son aristocratie et son habitat. Les cités ouvrières regroupaient les différentes corporations de la classe ouvrière, ainsi donc ces lieux de survie sociale permettaient des solidarités pratiques, qui se vivaient ou ne se vivaient pas, mais qui existaient pourtant réellement. Dans "Un autre regard sur le communisme", nous avions souligné que cette culture ouvrière spécifique avait été le produit de la lutte, tout comme elle en avait conditionné le contenu. Ce contenu avait pour objet une meilleure reconnaissance du monde ouvrier au sein du capital et sa volonté d'intégration dans la société civile. Bref, il s'agissait d'un cycle de luttes qui ne permettait pas le bouleversement révolutionnaire réel du capitalisme et qui n'avait remis en cause que des formes spécifiques de son organisation. Cette culture particulière et son mode de rapport précis avec le capital allaient être mis à mal par l'évolution même de celui~ci, et plus particulièrement

par l'apparition de l'Organisation Scientifique du Travail

(~

l'OST -). Pour éviter tout faux débat, il convient de préciser que l'OST, qui allait devenir l'élément moteur essentiel du redéploiement capitaliste, ne transformait pas pour autant tous les travailleurs en Ouvriers Spécialisés (-les OS-), ainsi elle laissait intact des pans entiers de la culture ouvrière de la période précédente. Toutefois cette culture, de générale, devenait résiduelle à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'OS, en effet, se massifiait et se généralisait non seulement dans les entreprises, mais aussi dans toutes les 25

sphères de la vie sociale, et plus précisément encore au niveau de l'habitat. En forçant à peine le trait, nous serions presque tentés d'affirmer qu'il n'existe plus guère de différence qualitative entre les modes de vie des salariés, des prolétaires et des "fonctionnaires décideurs" au sein du capital moderne, il n'y a plus que des différences quantitatives qui sont certes extrêmement importantes. Tout le monde, aujourd'hui, roule en voiture, et ce qui est distinctif n'est pas la voiture ellemême, mais plus prosaïquement sa taille, son confort et la puissance de son moteur. Les cités ouvrières ont presque toutes disparu, comme a disparu l'encadrement social naturel de proximité assuré, hier, par les amis, les bénévoles, les camarades syndiqués et politiques. L'auteur a vécu quelques années de jeunesse dans une cité de cheminots, et jamais il n'a vu y intervenir le moindre travailleur social, éducateur ou assistante sociale, et pourtant les problèmes dits sociaux existaient déjà à cette époque. Il s'y développait même une certaine fierté humaine et sociale qui se refusait à faire intervenir des individus "de l'extérieur", qui, pour l'essentiel, étaient vécus et analysés à juste titre comme les agents des patrons, et tous les prolétaires comprenaient que moins ceux-ci en savaient, mieux cela valait pour tout le monde. Cet encadrement naturel a été remplacé par des techniciens salariés de plus en plus nombreux et de plus en plus présents sur le terrain et dont la fonction est de vouloir régler les problèmes d'individus devenus orphelins de leur appartenance sociale. Chacun de ces techniciens a sa propre compétence et spécialité, c'est à qui s'occupera des fratries éclatées, des grand-parents, des femmes seules, des jeunes en fuite, des vieux chômeurs et des jeunes sans travail etc..JI ne reste rien, aujourd'hui, de ces réflexes d'élémentaire solidarité et du sentiment d'appartenir à un ensemble particulier, clairement et socialement déterminé qui donnait la certitude d'appartenir à ce tout distinct de l'ensemble de la société. Il s'agit ici ni de regretter ce faux âge d'or du mouvement ouvrier ni de penser qu'il pourrait même renaître un jour à l'identique, mais de comprendre que l'OST n'est pas simplement réductible à l'usine, à l'organisation de rapports différents des hommes en son sein et entre les hommes et les machines. Elle a fini par envahir tous les aspects de l'existence humaine, elle a modifié en profondeur les rapports sociaux entre les individus, elle en a même modifié essentiellement la compréhension. Il convient 26

de noter que l'apparition de l'DST s'est notamment concrétisée, premièrement par une dissolution certaine de l'encadrement syndical et politique des forces de gauche, deuxièmement par la compréhension, certes encore essentiellement négative, de la véritable fonction de celles-ci. Elles sont à peine perçues comme des intermédiaires crédibles entre les salariés et le capital, plus personne ne les crédite, en effet, d'une fonction et d'une capacité réellement réformatrice et à fortiori transformatrice de la société. Ce modèle de développement du capital, avec l'utilisation massive des OS, qui inaugurait le développement sans précédent du secteur des biens de consommation à rotation et usure rapides, est aujourd'hui totalement en crise. Formulons, dès à présent, l'hypothèse qui parcourt tout ce texte, la crise présente est incomparablement plus importante et pl us profonde que celle de 1929. A cet égard, l'DST n'a donc pas pu plus être la réponse définitivement appropriée à l'organisation du travail qu'à l'organisation même de la société. Cette réponse agissait, une fois encore et nécessairement, plus sur la forme que sur le fond. La crise sociale actuelle puise ses racines dans la crise même du travail et son rapport contradictoire avec le procès de valorisation du capital, et c'est en cela qu'elle est infiniment plus profonde que la précédente. D'après des sources de l'INSEE, nous remarquerons en effet que si en ] 870, pour la France, la référence de la productivité horaire du travail se situait à l'indice 100, elle atteignait, en 1992, l'indice 2378. Nous noterons aussi que la période dite de plein emploi, qui s'étale grosso-modo de 1950 à 1973, a vu la productivité du travail augmentait de 5% par an, tandis que de 1973 à 1992, période où s'affirme la crise, elle progresse encore de 2,8%. Aussi curieux que cela paraisse, il n'y a rien de paradoxale au fait que la progression rapide et soutenue de la productivité du travail ne crée pas, à cette époque, un chômage massif. Cette période particulière se caractérise, en effet, par la nécessaire reconstruction, par la généralisation des produits de consommation courante et par un développement intensif du capital. Les rapports marchands se généralisent dans un système dynamique de conquête interne et externe du marché. Ce cycle de développement se heurte actuellement à ses limites historiques et sociales, et le niveau de productivité atteint

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impose au capital de se débarrasser de la force de travail directement productive en surnombre. Concrètement cela s'est notamment traduit, dans un premier temps, par le développement de l'industrie des services, du secteur tertiaire qui a pu absorber pendant quelques années cette force de travail devenue excédentaire dans les secteurs primaire et secondaire, et dans un deuxième temps, par l'aggravation considérable du chômage et la forte progression du travail précarisé. Une telle évolution a eu pour conséquence de briser les quelques réflexes de solidarité élémentaire encore existants de manière autrement plus efficace que tous les discours et pratiques des différentes variétés de pouvoirs réactionnaires. Elle a, d'autre part, sonné le glas de l'attachement au métier et à sa culture. Dans le meilleur des cas, on n'exerce plus un métier, on se contente de faire un boulot comme magasinier, cuisinier de self-service, chauffeur-livreur etc...Peu d'individus pensent encore pouvoir se réaliser dans une activité professionne11e, peu d'individus pel1sent que le métier et le travail sont les buts de toute vie humaine. Un exemple, quasiment à contrario, le démontre: l'engouement, certes relatif, pour les différentes fonctions de l'enseignement ne provient pas d'une soudaine reprise des vocations à vouloir transmettre la culture et la connaissance aux "chères petites têtes blondes", il est directement lié au chômage et exprime la volonté prosaïque de se mettre à l'abri des aléas du marché de la force de travail. Pour finir, cette classe ouvrière était devenue mobile, polyvalente, sans vrai patron, à l'exemple de l'intérim, et sans vrai métier. E11e tend à ne plus se syndiquer, elle déserte même le jeu démocratique et institutionnalisé du monde capitaliste. Ce mouvement général du capitalisme, qui alliait destructuration et restructuration particulière de la force de travail, allait permettre, après de longues décennies de contrerévolution, de jeter les bases de la réapparition au grand jour de la critique communiste du monde, critique qui avait pour centralité non l'organisation du travail, mais le travail luimême. Cette critique, bien que parcellaire, s'est épuisée à mesure même que se développait la crise, et que se développait aussi la capacité du capital à se réorganiser et à réorganiser de 28

manière permanente la force de travail, essentiellement par son exclusion du processus productif. Rappelons que cette évolution du capital n'a été possible que parce que la critique du prolétariat s'est arrêtée en chemin. Nous pouvons alors affirmer que la faiblesse de cette critique, tout comme l'organisation du capital issue de l'OST ont permis et donné à la crise moderne le contenu réel qui est le sien et pas un autre. Dans cette perspective, les chiffres sont éloquents, on compte, aujourd'hui, plus de 17 millions de chômeurs dans les pays de l'Europe de l'Ouest, et plus de 35 millions dans l'ensemble des pays capitalistes développés. Ce développement du chômage comme celui de l'automation et de l'informatisation finissaient donc de briser la cohérence de secteurs entiers du mouvement prolétarien. Toutefois, il faut se garder d'une image par trop linéaire qui voudrait que l'automation signifie la mort et la disparition totale des ouvriers y compris les OS, déjà fort malmenés par la tertiairisation de la production. Il est vrai que les grandes entreprises n'embauchent quasiment plus quand elles ne cessent d'aligner, les uns après les autres, des plans sociaux et de restructuration. Deux exemples pour illustrer le propos: Rhone-Poulenc, qui emploie plus de 7000 personnes en France, n'a embauché que 12 personnes en 1992, il y a dix ans environ, Renault employait encore plus de 100.000 personnes contre moins de 70.000 en 1993. Il est vrai aussi que de grandes régions industrielles comme le Nord-Pas de Calais ou la Lorraine sont vidées de toute substance, et menacées de desertification industrielle et humaine. Il est encore tout aussi vrai que, dès aujourd'hui, les équipes de formation continue et professionnelle de Renault préparent les "opérateurs de l'an 2000", car on ne dit plus OS. Ceux-ci, en plus de la production proprement dite, auront pour tâche supplémentaire de s'occuper de la "maintenance élémentaire de premier niveau" des machines qu'ils utilisent, de la gestion des stocks et du fonctionnement global de l'atelier, ce qui autorise bien évidemment de forts gains de productivité. Une telle évolution du "métier-travail" suppose, et cela va de soi pour les dirigeants, un bilan des compétences qui permettra à l'entreprise de se débarrasser, comme de bien entendu, des moins aptes, des moins motivés et des plus rétifs à tout discours patronal. Contrairement à l'OST, il s'agit de renouer 29

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