DANS TES YEUX, LA FLAMME INFERNALE

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Ce roman est l'écho du destin d'une femme marocaine belle, intelligente et de bonne famille, hélas écrasée sous le poids des traditions, de l'injustice et du machisme. La société méprise son statut de femme, la loi est faite par les hommes et pour les hommes. Sous la plume de Farida Diouri, une femme impuissante se bat pour être reconnue en tant qu'être humain à part entière. Un roman d'une grande sensibilité.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296427334
Nombre de pages : 280
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Dans tes yeux, la flamme infernale

@

L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7384-9977-5 (Qc)

Farida

DIOURI

Dans tes yeux, la flamme infernale

L'Harmattan

En raison de son actualité, l'auteur tient à préciser que ce roman est une œuvre de pure fiction. Les noms, personnages, lieux et événements n'existent que dans son imagination. Toute ressemblance entre certains personnages présentés ici et des personnes vivantes ou ayant vécu ne pourrait être que le fait d'une coïncidence. L'auteur décline toute responsabilité.

OUVRAGES

DEJA PARUS DU MEME AUTEUR:

VIVRE DANS LA DIGNITE OU MOURIR HASSAN II OU LA SAGESSE D'UN MONARQUE HORS DU COMMUN

A PARAITRE PROCHAINEMENT L'ANGE DE LA MISERE

Ce livre est dédié à Bouchra et Michaël Réano Hicham Jebri mes chers enfants Nadia et Hamid Toulali Hafsa, Fatima et Noh Awatef Diouri Souad Belkebir et Mohamed BelIal Samira Erramdani Tamo Cohen, François, Julia et Kanelle

avec toute ma tendresse et toute mon affection

CHAPITRE

I

La pluie noyait les maisons ocre de la ville de Marrakech et un froid glacial engourdissait les corps à peine éveillés du long rêve de la nuit. Il devait neiger sur les montagnes avoisinantes de l'Atlas, et la ville, vêtue d'un long manteau de mélancolie, pleurait des larmes de tristesse, sous un ciel bas, menaçant, prêt à faire éclater sa colère. L'eau montait inexorablement et emplissait les rues désertes. Une humidité moite pénétrait les maisons, trop sèches en été quand les rayons du soleil incendient la Cité du sud. En cette journée pluvieuse et sombre, il fallait quelque temps pour apercevoir ce qui rendait Marrakech différente des autres villes du Maroc. L'aube naissante qui caressait la cité aux "Sept Saints" éclatait spontanément par vagues successives, illuminant les hauts minarets roses et la médina, dédale de ruelles mystérieuses. Kenza prépare ses valises pour aller à Tétouan, chez une cousine de son père, Amal. Elle vient d'obtenir son baccalauréat et une bourse d'études pour la faculté de droit. Kenza est enfin heureuse. Pour la première fois de sa vie, elle est libre, libre de vivre pleinement une existence paisible, libre de saisir tous les bonheurs terrestres. Elle est bien décidée à donner un nouveau sens à sa vie, à oublier le passé. Un pâle soleil tente de réchauffer l'horizon, bravant la fureur des nuages noirs, gorgés d'eau. Car depuis le départ de sa pauvre maman, il y a dixsept ans, Kenza vit un calvaire quotidien. Laura, espagnole de nationalité et catholique de religion, avait dû quitter le domicile conjugal contre sa volonté, répudiée, humiliée et blessée dans son corps et son âme, malgré tout l'amour et la tendresse qu'elle éprouvait pour le seul homme de sa vie.

Son seul crime, une belle-mère qui la détestait cordialement et voulait à tout prix voir son fils unique marié à sa nièce, Maria, la fille de son frère aîné, une adolescente de treize ans élevée à la campagne, qu'elle considérait comme sa propre fille et qu'elle comptait façonner à son image. Kenza a un an au moment du drame. Sa nouvelle maman a le visage d'un ange et l'âme d'un démon. Des traits fins, une belle chevelure d'ébène... une beauté à vous couper le souffle qui cache égoïsme, cupidité et un cœur dépourvu de toute sensibilité. Cette femme est capable du pire. Toute petite, l'enfant est enfermée dans une solitude intolérable. Comme une ombre irréelle au crépuscule, Kenza encaisse vaillamment les injustices, les coups du sort, les privations. Sans comprendre pourquoi son père, un être si doux, tellement bon et généreux se laisse manipuler par une femme analphabète, cupide et méchante, une campagnarde qui n'hésite pas à l'agresser et à le faire pleurer. "Comment ces deux êtres si différents peuvent-ils vivre ensemble? s'interroge l'enfant perplexe. Leur vie est faite de soupçons, de doutes continuels, d'une haine palpable qui se répercute sur toute la famille. Mais Kenza ne dit rien. Ses grands yeux bleus scrutent le monde et tentent de percer l'âme des adultes, sphinx froids et inhumains, incapables du moindre sentiment, du moindre élan spontané.
«

Est-ce que ma vie est marquée à jamais du sceau de

l'échec? Est-ce que je suis condamnée à me heurter constamment à des murs? se dit-elle le cœur plein d'amertume. Faut-il vivre cent ans, mille ans pour pouvoir un jour rencontrer la générosité et la gentillesse qui permettent à l'être humain de se sentir rassuré, de s'épanouir? La personnalité de Maria, sa belle-mère, déroute la jeune fille candide et honnête. Cette femme acariâtre et agressive possède un vernis d'éducation qui craque dès

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qu'elle s'énerve pour un oui, pour un non. Elle devient alors grossière et brutale, laissant apparaître sa véritable nature, un être primaire, sauvage. Un soleil vert noyé d'espérance et d'illusions baigne les rêves de la petite fille orpheline. Comme une naufragée dans le tumulte d'un océan déchaîné, elle tente de survivre aux côtés de son père, un homme aux élans poétiques qui éprouve des sentiments d'amant et une tendresse intense pour la Nature, la Beauté et l'Amour, un idéaliste qui vit sur une autre planète, qui croit encore au pouvoir de la nature... sur les humains. Il n'a pas encore compris que ces trois grâces n'agissent plus sur ses contemporains. Une voix forte mais mélodieuse l'appelle et lui fait oublier le passé: "Kenza, vite, le train va partir sans nous !". Elle est toujours émue d'entendre la voix de son père. C'est une douce caresse, un rayon de soleil dans sa vie. Même si elle lui est familière, elle s'étonne toujours de son extraordinaire douceur.

- Oui papa, je suis prête. »
Elle sourit tendrement. Son père est une des rares personnes au monde qui réussissent à lui rendre sa joie de vivre, à lui faire oublier son destin d'enfant martyre et mal-aimée. Elle secoue ses cheveux châtain clair qu'elle porte longs sur ses épaules fragiles. Son visage mélancolique mais serein semble sortir d'un tableau de Léonard de Vinci. Aujourd'hui, ses yeux profonds brillent de mille étoiles. Elle s'approche de la fenêtre, écarte les épais rideaux et reste ainsi à regarder les petites bulles d'argent qui mouillent la ville. Contrairement à beaucoup de gens, la pluie ne la rend pas mélancolique. Au contraire, elle se sent euphorique à son contact, surtout que ce départ vers une nouvelle vie l'excite comme un enfant. Elle hésite un instant devant la penderie ouverte de sa chambre. Doit-elle prendre toutes ses affaires? Depuis une année, elle a longuement réfléchi,

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analysé et décortiqué sa pauvre vie. Un bilan bien négatif! Comment peut-on être orphelin alors que ses deux parents sont vivants? Elle jette un regard dans le miroir placé près du lit et apprécie son air rebelle. Plus rien ne la retient dans cette demeure pourtant si belle avec son immense patio bordé d'arcades au milieu duquel glougloute une ravissante fontaine tapissée de mosaïques ocre. Une multitude de bougainvilliers en fleurs, la fleur symbole de Marrakech, ombrage délicieusement le Riad les jours de grande canicule. Elle aime cette maison où elle est née. Entre les volets mi-clos, elle respire avec délices l'odeur humide et forte du jardin. La pluie continue de tomber dans un fracas de foudre et d'éclairs lumineux qui ouvrent les sept portes du ciel. Mais dans les grands yeux bleus de Kenza, mille paillettes d'or brillent avec intensité. «Je ne veux plus revoir la femme de mon père Kenza éprouve de nouveau un sentiment de détresse mêlé de désespoir. Pour pouvoir rayonner de tout son éclat sur son foyer et sur l'éducation de ses enfants, une femme doit être bonne et douce. Quand je pense à tout ce qu'elle nous a fait, même maintenant que la colère s'estompe, la douleur persiste. Je ne sais si je pourrai jamais lui pardonner. Aujourd'hui,

c'est au-dessus de mes forces.

»

Il a fallu à Kenza des moments douloureux, voire intolérables et injustes, pour comprendre le sens, la valeur réelle de la vie. Désormais son seul but est de vivre en paix. Malgré la souffrance qu'elle endure depuis le berceau, l'adolescente ferme les yeux sur la haine et le mal. Petit ange de bonté, elle laisse son esprit errer et s'enivrer de rêves fous. «Vivre est un mal incurable qui torture l'âme, murmure-t-elle avec philosophie. Mais il est inévitable.» Elle hausse les épaules, fataliste. «A qui peut-on attribuer le gâchis de notre

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existence? A ma grand-mère? A ma mère? A ma bellemère? A mon père ?.. A qui dois-je mon calvaire? A qui en vouloir? Et le pire c'est que je ne suis pas la seule à souffrir le martyre! D'autres enfants doivent souffrir plus que moi. Eux n'ont pas la chance d'avoir un père qui essaie d'être de leur côté! Mais en quoi cela m'aide-t-il ? Il arrive rarement à détourner de moi la fureur de cette mégère. Je ne lui en veux pas; pour lui non plus ce n'est pas tout rose! On l'a séparé d'une femme qu'il aimait passionnément pour le marier à ce dragon qui passe sa vie à le pourchasser de sa méchanceté. Mais son comportement à elle est une énigme que je ne parviendrai jamais à percer. Pourquoi? Pourquoi est-elle aussi mauvaise? De toute façon, moi je m'en vais. J'aurai toute la vie pour tenter de percer le mystère de la nature humaine.» Kenza soupire longuement et lève au Ciel ses deux mains jointes en un geste de prière. «Mon Dieu, je pars, je pars... Finis le chagrin, les larmes, le désespoir. A moi la vie, la joie et la paix. Finies souffrance et peur. Dieu Tout-Puissant, je te remercie

pour ce cadeau inespéré... »
Ainsi, la jeunesse triomphe de nouveau. Grâce à son espérance et à son optimisme que les années noires n'ont pas réussi à briser, Kenza recommence à espérer, à aspirer à la vie. Ses yeux pétillent et un beau sourire illumine son visage.
«

Souvent je me pose la question: est-ce que le Bien
une utopie ou tout simplement
»

est un rêve inaccessible,

une faiblesse dont les autres profitent honteusement?

Mais avant de quitter cette maison, Kenza voudrait embrasser sa petite sœur Nadia, le petit lutin, porteur de bonheur, qu'elle aime tendrement, la complice des jours tristes et sombres. Quand Kenza était privée de repas et enfermée à double tour dans le cagibi qui lui tenait lieu de chambre, Nadia parvenait toujours à trouver la clef libératrice. Ses petites jupes étaient remplies de friandises qu'elle dérobait à la cuisine ou dans la chambre de sa

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mère. Cette petite fille étonnante, intelligente, pleine de vie a toujours été une fée pour sa grande sœur. Non une fée capable de sortir Cendrillon de sa misère de chaque jour, mais au moins elle adoucissait ses peines. Elle était là pour la consoler et, malgré son très jeune âge, la protéger. Pourtant Maria a toujours interdit à Nadia de parler à sa grande sœur. Pour elle, sa belle-fille était juste bonne à faire des travaux ménagers. Maria aurait souhaité qu'elle n'aille pas à l'école pour l'avoir toujours sous la main, la dominer, la briser. L'idée que cette fille qu'elle déteste et qu'elle considère comme une bonne à tout faire puisse faire une carrière, réussir dans la vie lui donne la nausée. Tous les prétextes sont bons pour empêcher cette "grande injustice", comme elle le clame à qui veut l'entendre. - C'est humiliant de voir cette domestique fréquenter la même école que mes enfants! hurle-t-elle à Sidi Ahmed. C'est une bonne à tout faire et une impie pardessus le marché. Comment peux-tu tolérer cette situation? Elle risque d'influencer mes pauvres enfants, si candides, si purs et de les convertir au christianisme! - Si tu étais une bonne musulmane comme tu le prétends, tu aurais adopté et chéri cette fille qui fait tout pour que tu l'aimes, rétorque-t-il. Tu l'aurais considérée comme ton propre enfant !" Les jours de grande tristesse, la petite sœur au cœur tendre essuye avec la délicatesse que l'on prodigue à une poupée les larmes de détresse qui coulent sur les joues fiévreuses de son aînée, tel un flot inépuisable, creusant des sillons gris sur son doux visage. Nadia ne comprend rien à la méchanceté gratuite de sa propre mère à l'égard de sa sœur. La raison de cette petite fille au cœur d'or bute contre le mur de la cruauté des hommes. A cause de l'inconscience et de l'ignorance de sa mère, elle aura tôt appris à se méfier des adultes, à les regarder avec des yeux lucides, sceptiques...

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«

Comment pourrais-je considérer comme ma propre

enfant un être voué aux flammes de l'enfer? Tu oublies que sa mère est une catholique qui va chaque jour à l'église. Comment as-tu pu épouser une femme qui a un autre dieu qu'Allah? Je me demande si toi aussi tu n'es pas un futur "citoyen" de l'enfer? A chaque scène, Sidi Ahmed hausse les épaules, impuissant et résigné. Maria est analphabète, cupide et bête. Elle n'aime que l'argent et elle-même mais elle lui a donné six enfants. A-t-il le droit de les condamner aussi? Maria continue sa diatribe: - Comment une femme aussi croyante et aussi pure que moi peut-elle vivre avec un homme détourné par le diable du droit chemin? Je me demande ce qui me retient avec toi? - La belle villa où tu vis, mon salaire mensuel que tu t'accapares au centime près et le défoulement de tes penchants les plus primitifs, les plus vils sur une innocente petite fille. Maria lance un regard courroucé à son mari, tandis qu'il regarde le lustre en cristal du salon, d'un air innocent. - D'ailleurs, je ne comprends pas comment cette fille, ta fille, cette "intruse" qui me vole le pain de mes enfants, peut réussir aussi brillamment ses études, mieux que les miens, malgré un cagibi étroit et sale et aucune lumière. Tu ne me fais pas de cachotteries, Sidi Ahmed? Sidi Ahmed esquisse une grimace qui déforme son visage et redresse la tête, pour une fois hargneux. - Si Kenza est brillante, elle le doit à l'intelligence de ses parents. N'oublie pas que sa mère est un professeur d'université et qu'elle est une personnalité reconnue en Espagne et dans les pays sud-américains. - Moi aussi, si j'avais été à l'école, j'aurais été une grande personnalité du pays. - Tu n'es et tu ne seras jamais qu'une paysanne impolie et désagréable que tout le monde méprise et

Il

évite. Tu es ma croix! En te supportant toute une vie, je serai peut-être canonisé! Maria éclate en sanglots convulsifs. - Arrête-toi. Ne pleure pas devant les enfants; ils vont croire que je te martyrise, alors que c'est toi qui nous rends la vie impossible, même à tes propres enfants que

tu prétends aimer!

»

Elle se détourne rapidement et disparaît. Sidi Ahmed a un mouvement pour la rattraper mais s'arrête et se frotte le menton d'un air songeur.
« "Encore une scène, se dit Kenza. Si Maria sait que

c'est grâce à Nadia que j'arrive à apprendre mes leçons et à faire mes devoirs, je crois qu'elle sera capable de la tuer

sans remords.
«

»

Kenza ne peut retenir un sourire.

C'est elle qui m'apporte des bougies achetées avec

son argent de poche, que je dois cacher à l'intérieur de mon matelas. Je ne les allume que lorsque toute la famille est couchée. Même papa n'est pas au courant. Mon Dieu, protégez ma petite sœur adorée, car elle est la lumière qui

illumine mon chemin.
«

»

Soudain un léger coup à la porte.

Dépêche-toi!

»

Sidi Ahmed entre dans la chambre

de sa fille aînée, sa préférée qu'il regarde avec tendresse, dans la clarté de la lampe de chevet. Malgré les marques d'une grande souffrance, il garde un beau visage au sourire éternel, empreint de bonté. La jeune fille court vers son père et l'étreint avec force. Il représente tant pour elle. Sidi Ahmed tend la main vers la fenêtre embuée. La pluie continue de tomber et tambourine sur les vitres noyées d'eau. «Je suis tellement fier de toi. Tes notes au baccalauréat ont été les meilleures de toute la ville. Je suis un homme comblé. Douce et câline, la jeune fille éclate de rire avant de murmurer tendrement. - Pour toi, papa, je serais capable de décrocher la

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lune, de traverser le Pacifique à la nage, d'escalader le mont Everest... rien que pour voir un sourire sur ton visage. Je t'aime tant. - Ne peux-tu pas différer ton voyage? Il fait si mauvais temps! - Non papa, je dois m'en aller comme prévu. La pluie, le tonnerre et les éclairs ne me font pas peur. J'ai attendu ce jour avec une impatience grandissante... je dois aller jusqu'au bout de mon destin. Désormais, elle n'aura plus jamais peur. Elle ne se réveillera plus la nuit avec des sueurs froides, une angoisse qui lui fait mal au cœur et lui donne des nausées. Elle ne sera plus battue ni enfermée à double tour dans son cagibi étroit. Finie l'enfance déserte, l'enfance perdue. Pour Kenza c'est une nouvelle naissance, une vie nouvelle qui commence. La pluie continue de tomber sans répit.
« Il faut se dépêcher, le train ne va pas attendre! »

Kenza ouvre la porte de sa chambre et, traînant ses valises derrière elle, les seuls souvenirs qu'elle possède, elle se dirige lentement vers la porte d'entrée. Malgré la haine qu'elle ressent pour cette maison et pour sa bellemère, elle éprouve un pincement au cœur et une tristesse subite. Mais avant de commencer le long chemin qu'elle devra parcourir seule, elle désire de tout son cœur embrasser sa petite sœur Nadia, l'ange aux yeux pétillants de malice qui sèment le bonheur et lui dire plein de choses. Les bras croisés, Maria est près de la porte d'entrée. Son visage dur et froid, ses yeux enfoncés d'où jaillit une flamme de haine qui semble pénétrer l'âme de la jeune fille font peur à Kenza qui rougit de confusion et baisse les yeux. C'est trop insupportable! Quand elle était une enfant et pour fuir le désespoir, oublier les intrigues de sa belle-mère, elle inventait des images grandioses qui défilaient devant ses yeux rougis

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par les larmes, des milliers d'images et de métaphores qui changeaient sa triste réalité de tous les jours en un monde meilleur, délirant où la beauté et le bien occupaient enfin la place qu'ils méritaient. Kenza joint ses deux mains avec une anxiété émouvante et reste figée sur place, telle une statue. Elle est si belle ainsi malgré l'angoisse qui étreint son cœur. Son petit visage doux et mélancolique au regard intense et profond semble dessiné par un grand maître. «Que va-t-il se passer maintenant? se dit-elle au bord des larmes. Quelle méchanceté va-t-elle encore inventer pour m'humilier, me faire mal. Mon cœur plein d'amertume n'a plus de larmes à verser. Je ne veux plus

pleurer, je veux vivre!

»

Nadia est derrière Maria. D'un élan et sans un regard pour sa mère, elle s'élance vers Kenza et la serre fort, très fort contre son petit corps. Elle veut lui insuffler du courage pour affronter sa nouvelle vie et lui crier son amour éternel. Son regard est baigné de larmes. Elle a tant de choses à dire à sa grande sœur qu'elle admire. Le visage pâle et les traits tirés, elle murmure un au-revoir d'une toute petite voix et retire ses mains moites des mains de sa sœur pour courir se réfugier dans sa chambre.

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CHAPITRE

Il

Des souvenirs jaillissent dans l'esprit de Kenza. En terminale, la jeune fille est la meilleure élève de sa classe. Les professeurs l'apprécient et la citent en exemple aux autres élèves. Elle travaille dur car elle veut s'en sortir et ne plus dépendre de quelqu'un. Son désir intense est de devenir un excellent avocat, simplement pour défendre tous les enfants démunis de la terre entière contre les injustices et la souffrance physique et morale infligées par les adultes. Elle a vu des fillettes de cinq ou six ans travailler comme bonnes à tout faire dans des maisons où elles ont faim et froid, où elles sont traitées comme des bêtes pour cent ou deux cents dirhams par mois. Dans la rue, Kenza a croisé des jeunes garçons, vêtus de haillons, sniffant de la colle ou du cirage et dormant à la belle étoile, sous la pluie et le froid sans manger ni boire. Pourquoi les hommes font-ils des enfants s'ils sont incapables d'aimer et de protéger?
« Est-ce cela la justice des hommes?

se dit-elle avec

amertume. Pourquoi les adultes sont-ils aussi irresponsables? Pourquoi faire des enfants quand on est incapable d'assumer une aussi lourde tâche? Comment peuvent-ils tolérer de voir la chair de leur chair souffrir un calvaire aussi insupportable, mourir de faim et de froid? - C'est la vie, dit Houda, la meilleure amie de Kenza. Pourquoi te tracasser de la sorte? Tu ne changeras rien à la vie de ces enfants. Ils sont perdus et un jour on les retrouvera morts d'avoir trop souffert. - Les parents de ces enfants méritent la prison. Non, ils méritent la mort! Un jour de printemps, à trois mois de l'examen du baccalauréat, Nadia qui accompagne sa mère chez un médecin surprend une étrange conversation. Maria a en

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effet pris rendez-vous avec le médecin de famille pour lui

relater la conduite dangereuse de sa belle-fille Kenza. Son visage d'ange est baigné par des larmes qu'elle verse abondamment pour émouvoir le jeune médecin. - Docteur, ma belle-fille, malgré toute l'affection que je lui porte, est anormale. Elle constitue un danger pour mes enfants, ses camarades du lycée mais aussi pour toute la ville. Je suis une bonne musulmane, qui connaît parfaitement les préceptes de l'islam. Je vous demande de faire quelque chose avant qu'elle ne commette un acte irréparable ou même un crime. Récemment elle a attaqué un enfant et tenté de l'étrangler. J'ai un certificat qui atteste cette agression - Maria pleure et baisse les yeux en signe d'humilité. La pauvre petite, elle me fait tant de peine. J'ai peur d'avoir été une mauvaise maman - elle éclate en sanglots convulsifs -; son horrible mère, une catholique vouée aux feux de l'enfer, l'a abandonnée alors qu'elle n'était qu'un bébé. C'est moi qui l'ai élevée avec tendresse. L'islam nous recommande la charité et l'amour entre tous les musulmans, n'est-ce pas? Je suis sûre que

j'irai au Paradis tant mon cœur est pur.

»

Nadia la regarde avec des yeux ronds, pétrifiée de surprise. En petite fille intelligente, elle comprend vite la situation. Sa mère veut se débarrasser de Kenza définitivement, sans aucun remords. La petite fille détourne les yeux, faisant semblant de penser à autre chose. Son cœur bat avec force. Pourvu que sa mère ne l'entende pas! L'image de Kenza, innocente et triste, flotte devant ses yeux embués. Encore un coup du destin ! - Bien sûr c'est son père qui aurait dû se charger de cette pénible besogne. Mais il est actuellement en Espagne pour un mois et je suis dans l'impossibilité de le contacter. Des sanglots secouent son visage ovale d'une blancheur laiteuse. - Madame, ne pleurez pas, enchaîne le médecin. Même si son père est actuellement absent de la ville, cette

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pauvre enfant est votre fille. Vous en êtes totalement responsable. Vous lui avez offert tant d'affection et avez si courageusement consacré votre jeunesse à faire d'elle une enfant heureuse. Si elle est folle, ce n'est pas de votre faute... C'est certainement sa mère qui lui a transmis le gène de cette terrible maladie. Pour abandonner son foyer et un homme qui l'aime, il faut qu'une femme soit folle. Maria sourit. Elle a presque gagné la partie. - Vous comprenez pourquoi il faut qu'elle soit immédiatement internée dans un asile psychiatrique! Mon Dieu, la pauvre petite. Je contacte immédiatement le professeur responsable de l'hôpital psychiatrique. Nous la ferons hospitaliser. Mais ne dites rien aux enfants pour ne pas les affoler. Maria jubile. C'est un triomphe et sa journée de gloire. Kenza n'aura pas son baccalauréat et vivra le restant de ses jours dans un asile pour aliénés mentaux. - Nadia, tu es l'aînée de la famille et celle que je préfère, tu le sais bien, poursuit Maria. Je veux que tu sois discrète et que tu ne dises rien à tes frères et sœurs. Si tu sais te taire, je te ferai un superbe cadeau! Elle se tourne vers le médecin et lui sourit avec douceur: - Il faut que je prépare les affaires de ma pauvre petite fille chérie - les larmes continuent de couler de ses yeux angéliques. Dites-moi quand l'ambulance pourra venir la chercher. Le plus rapidement possible sera le mieux. Bien sûr pour éviter qu'elle ne commette un acte irréparable. Grâce à vous la ville ne sera plus menacée! - Je vous téléphonerai pour vous communiquer la date et l'heure exactes» conclut le médecin puis il se lève et tend la main à Maria. Les jours passent et les heures se succèdent avec une lenteur désespérante... Nadia surveille en permanence le téléphone et toutes les allées et venues de sa mère. Pour ne pas s'absenter de la maison, elle prétexte un mal de

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ventre qui l'oblige à rester alitée pendant plusieurs jours. Et puis un jour l'ambulance arrive... Deux infirmiers en blouse blanche entrent dans la maison et déposent sur la table du salon la camisole de force avec laquelle ils comptent neutraliser Kenza dès qu'elle arrivera du lycée. Maria, en parfaite maîtresse de maison, leur prépare un plateau de thé et de délicieuses pâtisseries marocaines qu'ils savourent en claquant la langue. Elle jouit de ce moment magique et ne le cache plus. Enfin, elle sera le seul et unique chef de cette maison et ses enfants hériteront de toute la fortune de leur père. L'intruse est enfin écartée. Nadia s'habille rapidement et, les pieds chaussés de baskets légers, elle quitte la maison pour courir alerter son aînée. A la porte du lycée, Kenza bavarde gaiement avec des camarades et son professeur de philosophie. Elle rit aux éclats. Car c'est hors de sa maison que la jeune fille vit pleinement. Elle parle, heureuse. Ses camarades et son professeur l'écoutent, attentifs. Ils l'admirent pour sa grande culture mais aussi pour sa générosité de cœur. En leur présence, elle n'a plus besoin de jouer le rôle de la domestique soumise; elle devient spontanée, insouciante et se sent épanouie, si pleine d'énergie et de gaieté. Nadia, essoufflée, appelle sa sœur. Elle hurle son nom. Kenza se retourne et, voyant sa petite sœur, elle accourt: «Nadia, pourquoi es-tu sortie? Tu es malade, ma chérie. Il ne faut pas que tu fasses une rechute! Elle enlace tendrement les épaules de sa cadette. - Kenza, il faut que je te parle. Ecoute-moi bien. Maman compte t'enfermer dans un asile psychiatrique. Nous allons aller chez grand-mère Zohra; elle est déjà au courant et t'a préparé une chambre au grenier.» Kenza, médusée, croit rêver. Est-ce qu'il n'y a pas de limites au mal? Elle se laisse docilement entraîner par sa jeune sœur et, comme dans un rêve, se retrouve dans la maisonnette de sa grand-mère. La chambre est meublée

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simplement. Elle y retrouve sa solitude et ses angoisses d'enfant. Pâle comme la mort, les yeux vidés de toute vie, elle semble tout à coup se réveiller d'un songe et lance un regard étincelant: "Qu'est-ce que je dois faire pour vivre enfin en paix ?» Sa voix est émue. Elle devient plus pâle encore. «Je sais ce qui me reste à faire! Pour moi, il n'y a qu'une seule issue.» Elle garde le silence et dit, en pressant la main de sa sœur:
«

Tu es bien plus intelligente qu'on ne croirait. Mon

grand trésor c'est toi, Nadia. Jamais je n'oublierai ce que tu fais pour moi. ". Son petit visage prend une expression de résignation que déguise mal un sourire candide. - Tu es la lumière de mes yeux, celle qui guide mes pas à travers les ténèbres pour m'empêcher de sombrer dans un abîme de flammes.» Kenza serre sa petite sœur contre elle et la couvre de baisers. - Dans ton regard, tu portes toute la force de ton âme. Tu seras heureuse, Nadia, parce que tu es généreuse. Je ne sais ce que je serais devenue sans toi! - Kenza, je te laisse. Il est tard et je ne veux pas éveiller les soupçons de ma mère. Je rentre à la maison et me remets au lit. Bonne nuit et ne pense à rien. Aie confiance en Dieu ». Kenza grimace un sourire et lève les yeux au ciel. Peut-elle encore croire, espérer? " Angoisse, espoir, néant. Que signifient ces mots? Je veux vivre, à travers la tempête déchaînée, le tunnel noir plein d'ombres irréelles, je veux hurler ma soif de vivre, ma quête d'un bonheur qui n'existe pas." Les larmes coulent le long de ses jours brûlantes, creusant des sillons sur son visage pâle. " Dieu tout-puissant, je sais que tu as d'autres soucis plus importants que moi comme les guerres, les épidémies, le racisme entre les peuples... mais consacre-moi une toute petite minute. Prends pitié de ma

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souffrance. Offre-moi l'espérance et la vie. " La morgue, le comportement et la cruauté sournoise de sa marâtre lui font horreur. Elle est indignée mais impuissante. "Tout est sombre. La divine étincelle qui brillait dans mon cœur s'est éteinte et je ne sens désormais que des ombres glacées errer sur mon corps meurtri. Est-ce la mort qui s'annonce? Je n'ai pas peur de mourir. Au moins je ne souffrirai plus". Lalla Zohra entre et vient caresser d'une main parcheminée les doux cheveux de sa petite-fille. Sa gêne et la tristesse de sa voix n'échappent pas à Kenza. "Ma pauvre petite, pourras-tu jamais me pardonner? C'est moi la seule et unique coupable. Mon Dieu, ayez pitié de moi. J'ai fait beaucoup de mal à ta pauvre maman, une femme qui me respectait. C'est moi, par égoïsme, qui ai ordonné à mon fils de la répudier et de changer ton extrait d'acte de naissance. Je ne voulais pas que Laura puisse un jour te séparer de moi. Je t'aimais tellement... Alors sur tes papiers, ta mère est Maria et non pas Laura." La vieille femme ne peut étouffer un sanglot. Accablée par le poids du remords, elle garde les yeux baissés. - Quand elle venait de Grenade pour te voir, nous l'empêchions de te rencontrer et l'avons menacée de la poursuivre en justice. Comment Dieu pourra-t-il me pardonner? Ta pauvre maman ne s'est jamais remariée et je sais qu'elle aime toujours ton papa". Kenza est bouleversée par ces aveux. Elle plonge dans une morne stupeur tant la douleur est intense. Puis elle regarde Lalla Zohra. Le comportement de sa grand-mère l'indigne, pourtant, elle est dans l'incapacité de réagir et de défier la vieille femme qui a été si bonne pour elle durant les années noires de la solitude. - Tout ce que j'ai fait, c'était pour ton bien. Je ne voulais pas que tu sois une catholique comme ta mère. Je

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ne voulais pas que ma petite-fille aille en enfer... - Ne pleure pas, grand-mère. Qui peut prédire l'avenir? Qui ira en enfer ou au paradis? Dieu seul le sait. En attendant, la situation n'est pas brillante !» Le cœur lourd, Kenza monte les escaliers qui conduisent à la petite chambre. Nadia est partie laissant un vide derrière elle. Dans la chambre, le lit est fait et sent la lavande. Sa grand-mère, une Fassie de grande famille, est une parfaite maîtresse de maison, ordonnée et propre. Des livres de philosophie et des revues ont été posés sur la petite table de nuit. Il y a même un petit vase avec des roses rouges, ses fleurs préférées. C'est certainement une idée de Nadia. Sa petite sœur connaît bien son goût pour les belles choses. Elle s'assoit sur l'unique chaise, près de la fenêtre. Dieu lui a donné une grande intelligence, un courage et une volonté hors du commun mais la fatalité continue à s'acharner contre elle. Qui sortira vainqueur de ce terrible duel? La faiblesse commence lentement à accaparer son corps meurtri. Elle sait qu'elle ne tiendra pas longtemps. Son seul espoir: quitter le pays et aller rejoindre sa véritable mère. Elle ouvre la fenêtre et respire l'air frais à pleins poumons. Elle se sent mieux. Advienne que pourra, sa décision est prise.
« Je veux escalader le ciel et pénétrer dans un monde

meilleur où la clarté des étoiles ferait briller mon âme de mille feux. Je veux retrouver ma mère et son amour. Je veux vivre pleinement comme n'importe quelle fille au

monde, sans peur ni crainte. Oui, je veux vivre!

»

Kenza sombre dans une torpeur qui lui fait oublier les heures qui passent. Elle rêve de Grenade, de ses rues tortueuses mais si propres, de ses balcons fleuris. La maison de sa mère lui apparaît au détour d'une ruelle qui monte, monte... il y a beaucoup de roses parfumées, celles qu'elle aime le plus. Elle a dû s'endormir. Un coup discret à la porte et sa grand-mère apparaît sur le seuil,

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portant le plateau du dîner. Kenza sourit. Lalla Zohra est un cordon bleu et sa petite - fille un fin gourmet qui apprécie la délicatesse de ses plats préparés avec un soin tout particulier. «Grand-mère, si les plus belles traditions de notre beau pays traversent les siècles et se perpétuent, c'est grâce à des personnes comme toi. Tu es merveilleuse! Lalla Zohra fuit son regard. Elle dépose le plateau de victuailles et s'assoit lourdement sur le lit, près de sa petite- fille. - Ma chérie, je dois t'annoncer une mauvaise nouvelle. Il ne faut pas que tu quittes ta chambre, sous aucun prétexte. Ta belle-mère a déposé une plainte contre toi au commissariat, pour agression et tentative de meurtre et toute la police de la ville te recherche. Ne t'approche même pas de la fenêtre; on pourrait t'apercevoir. » Kenza ressent de nouveau le vide qui étrangle son cœur et son cerveau. Une violence sombre et brutale lui donne envie de hurler tant sa souffrance lui fait mal. Elle éprouve une répulsion pour cette felnme, cette inconnue appelée Maria. - Ne t'inquiète pas, grand-mère, un malheur de plus ou de moins... Je ferai attention. J'ai confiance en Dieu et je sais qu'il ne m'oubliera pas. Tu peux reprendre le plateau; je n'ai plus faim. » Le dos courbé, Lalla Zohra quitte la chambre d'un pas lourd, le cœur brisé par ce drame qu'elle a déclenché il y a dix-sept ans. Ses illusions concernant sa nièce se sont envolées depuis des années. Aussitôt le mariage consommé, Maria a lâchement agressé et jeté à la porte sa vieille belle mère avec une telle brutalité que la jambe de la vieille femme a été fracturée. Lalla Zama est restée plusieurs mois hospitalisée. La vieille femme ne voit plus son fils unique. Elle vit désormais seule dans sa grande maison avec ses remords et ses larmes. Son fils est malheureux et sa petite-fille vit

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une existence infernale, à cause d'elle, de son ignorance. Si Maria, le monstre, apprend que Kenza est chez elle, elle risque fort de se retrouver en prison. Mais elle ne peut abandonner la jeune fille à son triste sort. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour l'aider. Le calvaire de Kenza dure une longue semaine, qui laisse en elle d'ineffaçables traces de douleur. Elle a froid et peur. Les souvenirs douloureux se déroulent dans sa tête comme un film au ralenti et lui font mal. Elle se réveille toutes les nuits avec des sueurs glaciales. Les battements de son cœur et sa gorge lui font si mal qu'elle a l'impression que tout son corps va éclater comme une bulle.
« Qu'importent

désormais

la

souffrance,

les

souvenirs? Je veux rejoindre ma mère et l'aimer de tout mon cœur. Il y a tant de sentiments en moi que je suis capable d'aimer toute l'Espagne... » De nouveau c'est la nuit sombre. Les fantômes sortiront de leur cachette pour terroriser le monde. Mais Kenza n'est plus terrorisée par rien. Même les spectres sont ses amis. Soudain le silence de la nuit est brisé. La porte retentit sous des coups redoublés... Des voix, des cris et son père qui apparaît à la porte. Kenza s'élance et la serre très fort contre son petit corps qui tremble. Sidi Ahmed sanglote comme un enfant. C'est la première fois que la jeune fille voit son père secoué par un si grand chagrin. Elle pleure plus fort que lui tout en continuant à le serrer fort. «Ma petite fille, pourras-tu un jour pardonner ma lâcheté? J'ai peur de cette femme et je ne sais plus comment me comporter avec elle. Dès que j'ai appris la nouvelle, j'ai pris le premier avion à destination du Maroc. Comment a-t-elle pu faire une chose pareille? - Papa, tu es là, c'est tout ce qui compte pour moi ses larmes continuent de couler, torrent inépuisable de douleur -, papa, serre-moi fort contre toi. Ne m'abandonne jamais. »

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Une sensation de chaleur, de sérénité réchauffe le corps de la jeune fille. Pendant une semaine, elle a cru que le monde allait s'écrouler et l'entraîner dans son tourbillon meurtrier. Elle ne s'attendait pas à cette heureuse nouvelle. Soudain, elle éclate d'un rire cristallin avec toute la fougue et la gaieté folle de son âge. Son père a répudié sa femme.
«

La police l'interroge en ce moment. J'ai été obligé

de déposer une plainte contre elle. Cette femme est dangereuse. S'il y a une personne qui doit être internée, c'est bien elle. Le certificat médical qu'elle a présenté au médecin puis à la police attestant que tu as agressé un enfant, tenté même de le tuer est un faux» Maria a demandé à son cousin Hassan, celui qu'elle regrette de ne pas avoir épousé, tu sais celui qui ne travaille pas et qui roule sur l'or... Elle lui a demandé donc de falsifier l'ordonnance de son médecin en imitant son écriture et sa signature. Il risque la prison au même titre que sa cousine pour faux et usage de faux. Je déteste cet homme et son air sournois. C'est un trafiquant de drogue notoire, connu des services de la police. Comment Maria, une femme mariée, qui se dit respectable, peut-elle encore fréquenter un être aussi vil? Mais pour elle, du moment que ses comptes en banque sont garnis, c'est un homme respectable! Sidi Ahmed regarde avec tendresse son aînée: - Kenza, le cauchemar est enfin fini. Je ne regrette pas d'avoir répudié cette femme incapable du moindre sentiment humain. J'ai honte de ma lâcheté, de ma faiblesse. Un homme digne de ce nom ne laisse pas sa fille souffrir le martyre sans lever le petit doigt de peur que son ogre de femme ne l'agresse. Non, je ne suis pas un Homme. J'ai honte. Il enfouit sa tête dans ses mains, à court de mots. Nous allons rentrer à la maison. - Non, papa, je ne veux plus vivre dans cette maison où j'ai souffert. Je compte passer mon baccalauréat,

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