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DES BARAGOUINS À LA LANGUE ANTILLAISE

De
216 pages
L’auteur aborde dans cet ouvrage la genèse du créole – Christophe Colomb et le nouvel ordre linguistique antillais – puis se livre au dépouillement de la créolistique, quasi monopole européen. Enfin, il laisse la parole à ses compatriotes dans les différentes enquêtes qu’il a menées en France et aux Antilles. Ce remarquable travail sur le créole, élaboré par un linguiste antillais, vient renforcer le courant naissant d’une linguistique native dans la caraïbe. Il comble l’absence, à quelques exceptions près, d’une vision de l’intérieur dans le champ de la créolophonie.
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Illustrations

de Jacky Schérer.

Lambert-Félix PRUDENT

Des baragouins à la langue antillaise
Analyse historique et sociolinguistique du discours sur le créole

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ Editions Caribéennes, 1980 @ L'Hat1nattan, 1999 ISBN: 2-7384-8154-X

AVANT-PROPOS

Lorsqu'en 1975, j'ai entrepris mon travail de recherches sur le créole martiniquais, je pensais alors à l'utilité d'une bonne grammaire structurale, accessible au plus grand nombre de créolophones simplement désireux de réfléchir sur leur langue et d'en comprendre éventuellement les efJets sur le français qu'ils parlent quotidiennement. La lecture des premières grammaires ou des quelques études linguistiques qui commençaient à défricher le champ créoliste, m'a convaincu tout de suite que je ne serais pas capable de décrire la syntaxe et le lexique de ma langue natale, tant que je n'aurais pas entamé une réflexion sur les forces sociolinguistiques qui se déploient autour et à l'intérieur de la langue. La première force repérée est d'ordre historique: elle tend à faire du créole un patois, un dialecte, un jargon, et dès les origines, un baragouin. C'est-à-dire une branche inférieure et rabougrie de l'arbre des langues du monde: 'une sous-langue. Cette force, j'ai choisi de l'appeler la minoration linguistique. Elle est à l'œuvre chez nous aux Antilles, mais on la retrouve partout dans le monde, là où les détenteurs du pouvoir veulent bâillonner un ou des groupes minoritaires ou inférieurs en force. La minoration linguistique propre à l'archipel caraïbe créolophone, j'ai essayé de la suivre de l'arrivée de Christophe Colomb à nos jours, en compulsant une masse de livres et de discours qui sommeillaient dans des bibliothèques européennes. La deuxième force appartient à un champ plus « technique», celui de la linguistique sociale. Elle opère entre le français standard et le créole rural, et tend à combler le fossé qui a séparé ces deux systèmes de façon plus ou moins radicale jusqu'au

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XIX6 siècle, et à favoriser des énoncés mélangés, hybrides, « fautifs»,. bref, tout ce qu'il est convenu d'appeler chez nous les créolismes. La décréolisation, cette force linguistique qui rapproche insensiblement le créole du français, je ne l'ai pas étudiée systématiquement dans mon ouvrage. Mais le lecteur s'apercevra qu'elle siège au cœur de mes préoccupations, lorsque je m'attaque, dans les chapitres les plus techniques et peut-être les plus difficiles de mon livre, à dresser le tableau des études qui ont déjà été faites, et de celles qui demeurent en souffrance. La troisième force est bien plus ardue à définir. Je l'cii appelée épiIinguistique, en reprenant ce terme à quelques chercheurs français et nord-américains qui s'occupent de l'opinion des gens sur leurs langues et leurs discours,. les A nglo-Saxons parlent de Folk-Linguistics à ce sujet. L'épilinguistique se présente comme un champ de gravitations mouvantes, contraires et incontrôlables. Elle recoupe les domaines incertains de l'impression, du sentiment, de l~ croyance et du jugement, qui nous permettent de distinguer entre les créolophiles (ceux qui aiment le créole) et les créolophobes (ceux qui en ont peur, ou qui s'en méfient). Mais, au-delà de ces catégories toujours instables, on découvrira aussi l'ambivalence des déclarations des Antillais, et l'intrication des positions créolistes et des tendances politiques. Ayant développé ces trois points fondamentaux dans un travail universitaire en 1979, il m'a semblé opportun de proposer mes analyses à un public plus large. L'aventure de la transformation du texte initial en un ouvrage «accessible» au plus grand nombre mériterait peut-être de longs développements. le me limiterai ici à quelques remarques cursives, qui peuvent aider, me semble-t-il, le lecteur non spécialiste. Le créole connaît aujourd'hui une grande mode, repérable à deux niveaux bien différents. D'une part, on l'utilise davantage dans des lieux autrefois tabous (cinéma, littérature, administrations, école, etc.), d'autre part, on l'étudie dans un nombre croissant d'universités, et il fait l'objet de nombreux colloques et d'une masse de publications considérable. Dès qu'un linguiste antillais s'aperçoit de ce double mouvement d'intérêt, il ne peut s'empêcher de vouloir jouer sur les deux tableaux. Participer à la mise en valeur de sa langue première trop longtemps dénigrée, mais aussi mêler sa voix au concert trop bien orchestré des spécialistes étrangers. V oici ma démarche, ses

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origines, et ses limites. Car il n'est pas aisé non plus d'être son propre observateur, ni d'expliquer à ses compatriotes la leçon épineuse qu'ils ont manquée parce qu'ils étaient trop occupés ailleurs / L'intellectuel antillais s'est quasiment toujours trouvé en situation de décalage par rapport à son public natif (qu'on pense aux incompris que sont Césaire, Fanon, Glissant, etc., en dépit de leurs notoriétés respectives). C'est la société colaniale qui le veut. Ma façan persannelle de contaurner le fossé consiste à mettre dans ce livre les résultats les plus simples à partager, les cancepts les plus perfidelnent «gréco-latins», et les paroles de ceux que j'ai rencontrés pendant une année d'enquêtes. Je n'ai pas réussi à forger un discours nauveau et je ne crois pas à la simplicité réductrice. J'inviterai donc le lecteur à une démarche coopérative et de banne foi; qu'il n'hésite pas à «glisser» sur les expressians jargonnantes et sur les pages ennuyeuses, la vacation de l'auvrage étant de relier deux consciences, non d'asséner des vérités scientifiques. Ce préambule se révélerait incomplet si j' amettais de dire que mon livre n'est pas l'œuvre d'un homme seul, et que paur le mener à terme, j'ai été entouré de plusieurs personnes, que je tiens à remercier ici. Je dirai donc l'amitié scientifique stimulante du professeur J.-B. Marcellesi, de Bernard Gardin et d'Alain Bentolila, la confiante fraternité de Jean Bernabé, de Raphaël Confiant et de Georges Mérida, la patience et la disponibilité de Danielle, de Roger-Gabriel et de Raselyne Prudent. A taus ces gens, ainsi qu'à tous ceux qui ont bien voulu prêter leur voix et leur parole à mon travail, je dédie ce livre. Un dernier mat explicatif sur le proverbe antillais qui figure en exergue: Fok naD mété difé an pay pou naD sa konnèt pawol a krityet, que l'on pourrait traduire: «Il naus faut incendier la paille pour connaître le chant du criquet». Au bout de cinq ans de familiarisation avec cette multitude de paroles sentencieuses, c'est l'impression que je garde de ma démarche. Questionneur par vocation, j'ai porté les braises et les tisons de la critique, partout où je jugeais utile d'entendre d'autres mats. La linguistique native que j'invite à naître de taus mes vœux et la grammaire utile que j'espère écrire toujaurs, ne peuvent vair le jaur (an l'aura campris) qu'après cette épreuve du feu. Aucune sorte d'animosité incendiaire ne peut donc m'être imputée.

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INTRODUCTION Longtemps les Antilles n'ont constitué aux yeux de l'Européen qu'un mythe grandiose et tenace fait de plages, de rhum et de soleil, tandis que, pour l'Antillais, le concept demeurait étranger, vide de référence émotive «authentique» . L'observateur exogène n'a quasiment jamais échappé à la tou~eur du climat, à la torpeur des gens, aux turpitudes des colonies... L'écrivain indigène, qui trois siècles durant s'était contenté d'un porte-plume d'emprunt pour parler de son univers natif, n'a pu se réveiller qu'avec une âme et un grand cri nègres, lorsqu'il a rencontré et découvert son cousin oublié, l'Africain. De sorte que le chercheur qui part aujourd'hui en quête d'une quelconque anthropologie antillaise, se retrouve devant un terrible dilemme: soit se satisfaire des travaux descriptifs européens et nord-américains, et courir alors le risque d'accepter des données et des méthodes fortement colorées par le point de vue occidentaliste de ces observateurs; soit se nourrir des œuvres plus littéraires de la Négritude caraïbe, en sachant
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références mythiques abusives. L'anthropologie antillaise, définie comme un corps d'études rigoureuses et cohérentes, élaborées par des Antillais sur leur société, n'existe donc pas! Et cette absence grève lourdement l'avancement général de la recherche scientifique et -le développement global de l'Archipel. Faire la part du réel objectif

qu'elles non plus, ne dédaignent pas le parti-pris racial et les

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et subjectif dans l'immense fiction historique, ethnographique et journalistique qui nous englue, voici la première tâche que devraient se fixer la réflexion et la recherche sur l'homme antillais. Il semble toutefois qu'il faille ménager une place originale à la linguistique créoliste dans l'ensemble des domaines considérés. En effet, le baragouin des Sauvages et le langage des Nègres seront signalés dès l'arrivée des premiers missionnaires, et par la suite, ils seront repris, décrits, théorisés et commentés aussi bien par les colonisateurs que par les colonisés. Tout se passe comme si chacun avait son mot à dire sur cet idiome nouveau, qu'on appellera créole pour bien souligner son origine bâtarde! Au fur et à mesure que l'on se rapproche de l'époque contemporaine, la science s'empare de cet étrange objet, et le situe en plein milieu de sa problématique; après les considérations éparses du début du xxe siècle (Schuchardt, Meillet, Brunot), aucun linguiste occidental de renom, appartenant au courant structuraliste, n'ose faire l'impasse sur la question créole (Bloomfield, 1933 ; Jespersen, 1922; Hjelmslev, 1939; Martinet, 1960; Cohen, 1956; Pottier, 1966; Labov, 1971, pour ne citer que des «classiques» de la discipline). A côté de ces grands noms, il faudrait ranger un nombre croissant de chercheurs, et surtout un ensemble impressionnant de discours et de textes produits par des «amateurs», qui font du créole un thème prodigieusement riche de la littérature épi- ou méta-linguistique de notre temps. C'est précisément le caractère prolixe du discours sur la langue créole qui a attiré mon attention quand j'ai entrepris ce travail: face à l'absence de sociologie, et à la présence discrète de l'ethnographie, l'opinion (scientifique ou non) sur la langue poussait déjà à s'interroger, n'était-ce que par son importance quantitative. De plus, les linguistes s'étaient contentés jusqu'alors de signaler le peu de prestige, voire l'opprobre dans lequel sont maintenus ces types de langue; quelquefois, ils ont essayé de théoriser l'infériorité sociolinguistique du créole face à une langue dite de «grande civilisation» ou «standard», en développant notamment le concept de diglossie,. mais, à ma connaissance, il n'existe aucune étude prenant pour objet le sentiment linguistique, je veux dire: le jugement que grammairiens et locuteurs portent sur la langue. La raison profonde de cette carence doit sans doute résider dans l'axiome selon lequel l'idéologie (même quand elle est linguistique) demeure

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l'affaire des philosophes! Si j'ai décidé de passer outre, c'est que j'ai été sensible d'une part, au développement récent de la sociolinguistique, qui devrait permettre de s'intéresser à ce halo traditionnellement qualifié « d'extra-linguistique», et d'autre part, à la nécessité dans laquelle je me trouvais de sortir des sentiers trop bien balisés de la créolistique moderne. C'est aussi parce que je pense que la linguistique, définie comme la science du langage humain, ne doit plus se tenir habilement à l'écart de cette zone dangereuse, parce que difficilement structurable, que constitue l'opinion du locuteur et du spécialiste sur le «code ». Que l'on songe simplement à la théorie raciste du « gosier noir» et à son pendant anglosaxon des «big lips », pour expliquer la genèse phonétique du créole, et plus particulièrement l'absence du phonème IRI dans les parlers des esclaves! Quelle sera la réaction du chercheur et de l'enseignant lorsqu'ils rencontreront la conviction de certains créolophones affirmant qu'ils ne pourront jamais prononcer «correctement» tel ou tel mot, du fait de leur handicap physiologique? Que l'on pense à cette population scolaire de la Martinique et de la Guadeloupe qui exhibe un taux de réussite quatre fois moins élevé qu'en métropole: dans quelles proportions le type d'enseignement du français aux Antilles et l'absence de reconnaissance du statut du créole, ne jouent pas un rôle déterminant dans ce chiffre? Pour justifier encore mon intérêt pour l'idéologie linguistique, je pourrais citer ces nombreux travailleurs antillais à la recherche d'un logement ou d'un emploi en France, qui se découvrent victimes, même au téléphone, d'une «discrimination par l'accent », et qui adopteront ou tenteront d'adopter la parlure dominante, la langue «sans accent », le français «brodé» des zorey. Pour un nombre important d'Antillais et de Réunionnais qui ont quitté leur île, la communication avec un Français de statut social sensiblement égal est bien souvent une épreuve de force. Il s'agit de juguler sa syntaxe native, et de manifester son contrôle des schèmes phonétiques et stylistiques français,. et avant même d'avancer les notions d'hypercorrection, de code-switching, d'interférence, voire de continuum, le linguiste devrait se sentir interpellé par le conflit à la fois personnel et culturel, que révèle la forme du discours. Que dit et que fait la créolistique devant ce faisceau de problèmes? Que doit-elle dire et que doit~elle faire, si elle veut éviter l'alibi du structuralisme et le paternalisme européocentriste?

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L'absence de théorie et de méthodes spécifiques pour une investigation du rapport socio-symbolique à la langue, m'interdit ici de faire état de cautions bibliographiques traditionnelles. Je signalerai donc mes dettes «scientifiques» , d'abord à la sociolinguistique telle qu'elle est conçue par William Labov et par Marcellesi-Gardin, surtout pour leur soulignement de la pertinence du travail de l'enquêteur natif, et leur discussion générale des problèmes idéologiques qui émergent de la linguistique. La lecture de Volochinov (1929), de Calvet (1974), et principalement de Bourdieu (1972, 1975 et 1977) m'a permis d'avancer considérablement dans la compréhension des fonctionnements symboliques de la langue. Enfin les travaux du Haïtien Yves Dejean, de la Guadeloupéenne Dani Bebel-Gisler et du Martiniquais Jean Bernabé m'ont été d'un précieux secours, en me rappelant constamment qu'il est tout à fait justifié de se fixer une perspective pragmatique visant l'efficacité, sans rien enlever à la validité scientifique de la linguistique antillaise que nous tâchons tous de construire. C'est donc conscient du caractère « avancé» de mon approche, mais convaincu de la nécessité d'une linguistique sociale antillaise native, que j'ai conçu une recherche de l'opinion des Martiniquais sur Ieur(s) langue(s), en tant que facteur déterminant de leur activité linguistique. Ce travail présente une articulation ternaire:
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je me suis préoccupé d'abord de l'histoire du créole et de la linguistique créoliste. En fait, je me suis rapidement rendu compte de l'impossibilité dans laquelle nous autres créolistes, nous nous trouvons, de faire de la «diachronie» sérieuse tant les témoignages sont insuffisants et les commentaires partisans! Néanmoins, l'histoire est devenue la science la plus requise de nos jours pour soutenir l'argumentation sociolinguistique de chacun des «camps» qui. s'opposent dans le débat sur la genèse et l'avenir du créole (qu'on voie par exemple l'utilisation qu'en font Chaudenson, De Granda et Bebel-Gisler à des fins contraires, dans le chapitre 2). J'ai donc pris le temps et la place nécessaires pour considérer l'installation des Européens et des Africains dans l'Archipel, mais les textes m'ont apporté .plus d'informations sur la vision coloniale des rapports linguistiques que sur les langues elles-mêmes. La fin de cette

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première partie traite rapidement de c'ette vogue contemporaine pour la créolistique, et particulièrement du renouveau romaniste prôné de façon irritante par Ioana Vintila-Radulescu ; dans ma deuxième partie, j'ai essayé de présenter une revue claire des grands problèmes de la discipline. Cette tâche a été entreprise récemment par Vintila-Radulescu (1976) ainsi que par Valdman (1978), et plus succinctement par Decamp (1977) et par Chaudenson (1978). L'insatisfaction que j'ai ressentie devant l'ensemble de ces travaux m'a donc poussé à choisir une perspective un peu plus glottopolitique, et une méthode d'exposition autour de trois grands thèmes: 1. le débat sur l'origine du créole, 2. les travaux traditionnels de la créolistique structuraliste, 3. les recherches sociolinguistiques; ma troisième partie repose essentiellement sur des analyses de données et des enquêtes menées à la fois à la Martinique et en France, dans les populations migrantes. La structuration de ce chapitre correspond à mon cheminement chronologique et scientifique: j'ai d'abord procédé à une analyse de documents écrits ou enregistrés, et à l'observation des échanges verbaux dans ma famille et mon « groupe de pairs », dans une perspective de réévaluation du créole et du français dans la symbolique linguistique globale de la société martiniquaise; l'enquête de Jardel (1974) et les différents débats autour de l'introduction du créole à l'école ont été en l' occurence des matériaux constructifs. Dans un deuxième temps, j'ai élaboré un questionnaire autour de cinq points sensibles, qui devaient me permettre d'affiner ma compréhension du rapport d'un groupe à sa langue minorée. Ce questionnaire a été soumis aux employés d'une grande banque de Fort-de-France, et je parlerai dans le chapitre 3 de la valeur et des leçons que je tire d'une telle enquête. Enfin, j'ai mené une série d'interviews dans la population des Antillais résidant à Rouen durant l'année 1978-1979, en cherchant, devant un magnétophone, à leur faire me déclarer leurs positions et attitudes vis-à-vis du créole. Il s'agissait bien sûr d'obtenir du discours en situation «formelle », des stratégies argumentatives diverses, et de tester les rapports avenir linguistique-avenir politique dans un~ population particulière.

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Denière cette profusion de regards (sur les chroniques et sur l'histoire, sur les linguistes et la grammaire, sur les Antillais et leurs déclarations), j'espère qu'on percevra l'interrogation constante d'un chercheur, à propos de la façon dont une société traversée par des conflits idéologiques graves, vit aujourd'hui ses rapports avec ses systèmes langagiers.

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LE DISCOURS DES AUTORITES

A l'instar de Saussure et de ses successeurs, la plupart des créolistes ont fait le partage entre le début de la réflexion rigoureuse sur la langue, et les «études fondées sur la logique et dépourvues de toute vue scientifique et désintéressées sur la langue elle-même...». C'est ainsi que Robert Hall (1968) pense que les études scientifiques sur le créole n'ont commencé qu'à partir de 1930! Nous nous garderons bien d'exclure, au contraire, les trois premiers siècles coloniaux du champ de notre investigation, car nous pensons y trouver à la fois des informations précieuses sur la genèse du créole, et un modèle de relations entre «science du langage» et idéologie, qui nous permettra de mieux comprendre les enjeux du présent.

1. GRAMMAIRE COLONIALE ET SYSTEME ESCLAVAGISTE, 1492-1850
«

Chaque siècle a la grammaire de sa philosophie, écrivait

Antoine Meillet. Cette proposition, on l'aura compris, nous paraît très incomplète et, par souci de simplification, c'est par la suivante que nous la remplacerons pour conclure: Chaque société a la linguistique de ses rapports dé pro. duction.» Calvet, 1974.

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CHRISTOPHE COLOMB ET LE NOUVEL ORDRE

LINGUISTIQUE

ANTILLAIS

En arrivant sur l'îlot corallien de Guanahani un jour d'octobre 1492, Christophe Colomb laisse éclater sa joie en couchant quelques phrases frénétiques sur son Journal de bord, et il inaugure dans le même temps une tradition traumatique qui perdure encore, celle du découvreur-démiurge étranger à la peau pâle, venu d'un vieux continent par la Grâce de Dieu.
«Dimanche 14 octobre ... car ces gens-ci sont très simples et ignorent absolument l'art de la guerre. Vos Altesses pourront d'ailleurs en juger par les sept indigènes que j'ai fait prendre, pour les emmener avec nous, afin de leur faire apprendre la langue et de les faire revenir ensuite chez eux. Si vos Altesses en donnaient l'ordre, on pourrait les emmener tous en Castille, ou les maintenir en esclavage dans leur propre île, car cinquante hommes suffisent amplement pour les tenir en respect et leur faire faire tout ce que l'on voudra obtenir d'eux... ».

Bernard Pottier (1967) souligne que c'est Colomb lui-même qui inaugure l'étude des langues amérindiennes en consignant dans son Journal les termes canoa, cacique, etc. qui «remonteront» bientôt dans les lexiques des langues européennes. Toutefois, à côté de ces emprunts, il convient de considérer l'autre versant de l'activité linguistique de Colomb:
«Lettre à Santangel: J'ai mis le nom de San Salvador à la première île que j'ai découverte, en l'honneur de sa Divine Majesté, qui a fait le miracle de permettre tout cela: les Indiens l'appelaient Guanahani. J'ai appelé la deuxième île Sainte Marie de la Conception; la troisième, l'île Fernandine; la quatrième, l'Isabelle; la cinquième, île Juana; et ainsi de suite, j'ai donné un nom nouveau à chacune d'elles...»

L'Amiral a donc rapidement découvert l'infinitude de son pouvoir langagier, et va poser les fondements d'une société où le Verbe préside (vieux prodige ancré dans la culture chrétienne) à l'apparition du réel. Par cette fabuleuse capacité de nomination, l'acte de parole de l'Européen aux AntiIJes sera

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désormais un acte décisoire et magique. Il suffit de décider de la barbarie un peu couarde des Tainos, pour qu'ils deviennent de Bons Sauvages,. d'écouter leurs récriminations contre les farouches Karibs, et ceux-ci se muent en Féroces Cannibales. Ayti devie~t Hispaniola, Cuba est baptisée Juana, Borinken (l'actuelle Porto Rico) sera colonisée sous le nom de San Juan... Que l'on ne s'y trompe surtout pas, Colomb ne s'amuse pas innocemment: chacun de ces actes de baptême, régulièrement enregistré devant notaire de leurs Majestés, est une prise de possession non seulement de la terre, de ses richesses et de ses habitants, mais aussi et surtout un gommage radical de la culture et de la langue des aborigènes. Colomb en est parfaitement conscient du fait de sa sensibilisation personnelle aux problèmes de l'identité linguistique: d'origine génoise, il a commencé à naviguer dès l'âge de 14 ans, et devient l'un des meilleurs marins de son temps, qui a déjà visité tous les pays européens, les côtes africaines, et les archipels à l'ouest de l'Ancien monde (Açores et Canaries). Et puis, on ne peut ignorer que l'Amiral jouit à son bord de la présence de Luis de Torres, interprète parlant l'hébreu, l'arabe et le chaldéen, et de celle de Rodrigue de Jerez, spécialiste des langues africaines; une autre attitude linguistique était dès lors concevable, et nous sommes bien obligé de constater le rôle fondamental de Colomb, initiateur de l'impérialisme linguistique européen aux Antilles. Calvet (1974) a proposé de désigner les mécanismes enclenchés ici, par le terme de glottophagie. Si nous nous attardons autant sur l'épisode Colomb, c'est que sa pratique totalitaire de la grammaire illustre parfaitement les efforts successifs des puissances colonisatrices, pour régler la question linguistique américaine. De fait, chaque fois que les « descubridores» et les «conquistadores» seront en position avantageuse dans le rapport de forces les opposant aux « Indiens», ils tenteront le linguicide pur et simple. Chaque fois, par, contre, où l'exploitation coloniale requerra une prise en compte plus subtile de quelques aspects de la «culture indigène», on assistera alors à toute une série de compromis; au bout du compte, on peut affirmer que ce sont uniquement les peuples qui ont résisté militairement un tant soit peu, qui se sont vu reconnaître une grammaire. Pour illustrer notre propos, on opposera la création d'une Université au Pérou dès 1550, ainsi que la rédaction de la première grammaire du quechua, en 1660,