//img.uscri.be/pth/e72c442aff656762a2ba29f7bf88b32716843731
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

DICTIONNAIRE DE LA LITTÉRATURE LIBANAISE DE LANGUE FRANÇAISE

De
512 pages
Outre les 134 articles consacrés aux auteurs, ce dictionnaire comprend : un inventaire thématique, un classement chronologique des écrivains, un regroupement des auteurs par genres littéraires (conte, nouvelle, roman, récit autobiographique, poésie, théâtre), un index de plus de 600 titres, une bibliographie sélective.
Voir plus Voir moins

Dictionnaire de la littérature libanaise de langue française

@

L'Harmattan, 1998

ISBN: 2-7384-7381-4

Ramy Zein

Dictionnaire

de la littérature libanaise de langue française

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. SS, roe Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

Nous tenons à exprimer notre vive reconnaissance à la Bibliothèque Orientale de Beyrouth, en la personne de MUeNouhad Salameh, à la Faculté des lettres de l'Université Saint-Joseph, ainsi qu'à toutes les bibliothèques publiques ou privées qui nous ont permis d'accéder à leurs collections de littérature francophone.

à Khalil et Hala, Justitia et anima.

AVANT -PROPOS

Il était une fois un petit pays occupé par une nation puissante. Le petit pays n'avait point d'armes pour se défendre; seulement des mots, des mots gorgés de terre et d'histoire qui s'écrivaient comme va le soleil: d'est en ouest. Or les mots du petit pays n'étaient pas compris dans les contrées

d'outre-mer. Pour se faire entendre, pour que sa voix traversât les battants capitonnésde la SublimePorte et se répandîtaux quatre vents, le petit pays devait apprendre d'autres mots, des mots habitués aux
longs voyages, capables de franchir sans peine monts et frontières. Mais quels mots choisir? Les mots de Toscane, qui avait accueilli le plus grand prince du petit pays pendant son exil? Les mots de Goethe, majoritaires au cœur de l'Europe? Ceux de Shakespeare, qui prospéraient dans le Nouveau Monde et les colonies australes? Le petit pays opta fmalernent pour les mots du français. Pourquoi le français? Parce que des missionnaires chrétiens enseignaient déjà cette langue dans plusieurs écoles du petit pays, à Aintoura, à Bikfaya, à Ghazir... Parce que le français était la langue d'une nation amie répondant au nom de "France", une amie de longue date qu'on disait inconstante et partiale, mais dont le petit pays se souvenait qu'elle l'avait sauvé du chaos au cours de la sinistre année 1860. Parce que le français, c'était la langue des droits de l'homme, et cela, à lui seul, suffisait. Pour toutes ces raisons, et pour d'autres encore, le petit pays se mit un beau jour à écrire en français...

*

*

. 7

Née donc il y a plus d'un siècle sous le signe de la résistance à l'occupation ottomane, la littérature libanaise de langue française s'est épanouie depuis lors dans de nombreuses directions; nombreuses sinon innombrables, tant il est vrai que la création littéraire francophone au Liban s'est toujours défmie en termes de cheminements individuels, non de courants ou d'écoles. Rien de comparable au pays du cèdre, en tout cas, à ce qu'on a pu observer dans la littérature française du XIXe s. par exemple, lorsque "leCénacle romantique, Le Parnasse contemporain, Les Soirées de Médan ou l'école symboliste cristallisaient de véritables mouvements d'art et de pensée. Tout au plus peut-on dégager parmi nos écrivains francophones des tendances thém~tiques communes, les unes motivées par l'histoire (la littérature patriotique de l'époque ottomane aux années 30, la littérature de guerre depuis 1975 ...), les autres rattachées à des préoccupations plus universelles (l'absolu, la mort, l'écriture, le temps, l'exil, la solitude...). .On peut relever également, çà et là, des similitudes isolées de facture, de démarche, ou de registre. Cependant qu'elles soient thématiques ou formelles, la plupart de ces convergences résistent mal à une analyse approfondie, et s'avèrent en fm de compte assez peu significatives du point de vue littéraire. Même le mouvement du "libanisme phénicien", homogène en apparence, offre en réalité peu de prise à une lecture intertextuelle des œuvres qui le composent, à savoir notamment celles de Michel Chiba, de Charles Corm, d'Hector Klat et d'Elie Tyane. Voilà pourquoi la formule d'un "dictionnaire" nous a paru la mieux adaptée à une approche globale de la littérature libanaise francophone, la mieux à même de respecter et de refléter l'individualité irréductible de chaque auteur. Sans compter qu'un dictionnaire de littérature à entrée~ nominatives et indépendantes présente d'autres avantages, sui generis ceux-là, dont les moindres ne sont pas ses qualités pratiques et la transparence de son articulation. Pour segmentée qu'elle soit, notre étude ne s'interdit pas d'établir des rapprochements ponctuels entre les œuvres. Il nous arrivera) en maintes occasions, de comparer le traitement d'un même thème chez deux écrivains, ou de mettre en relief des analogies intéressantes d' ordrè rhétorique ou structurel. De plus, trois parties annexes proposeront un classement chronologique des 134 auteurs

8

présentés (cL "Chronologie"), ainsi que leurs regroupements par genres littéraires (cL "Genres") et par thèmes (cf: "Répertoire thématique"). Une précision s'impose ici: le mot de "littérature" employé dans le titre de cet ouvrage doit être entendu au sens le plus étroit du terme. Notre perspective n'englobe en effet que des auteurs de fiction (romans, contes, nouvelles. ..), de récits autobiographiques, de poésie et de théâtre. Les seuls essais qui figurent dans le dictionnaire portent la signature d'écrivains ayant publié, en outre, des romans (e.g. Robert Abirached, Farjallah Haïk, Gérard Khoury...), des recueils de poèmes (e.g. Salah Stétié, Michel Chiba, Abdallah Naaman...), ou des pièces de théâtre (e.g. Charles Hélou...). Nous ne pouvions laisser de côté les essais de ces auteurs sans priver leurs œuvres d'un éclairage souvent utile, parfois indispensable.

*

*

*

Cent trente-quatre est donc le nombre des écrivains retenus dans cet ouvrage. 134 ~rivains dont la sélection ne s'est pas faite, on l'imagine, sans difficulté. Car 110US'avions pas à notre disposition un n critère de choix idéal qu'il aurait suffi d'appliquer comme un barème de correcteur. L'option la plus commode, certes, aurait été de se limiter aux figures notoir~ de la littérature "libanaise francophone; mais au cours de nos années de recherches préliminaires, nous avions découvert trop de créateurs méconnus, trop de talents ignorés, pour souhaiter prendre à notre compte un palmarès médiatique à tout le moins inéquitable. Une autre solution de facilité, quoique plus gratifiante celle-là, aurait été de nous retrancher prudemment derrière nos murailles universitaires, et de nous en tenir aux œuvres "classiques" des lettres libanaises francophones, celles dont on s'accorde par tradition à reconnaître la valeur et la richesse. Or une telle attitude aurait contredit et la nature de cet ouvrage, et notre propre conception de la littérature comme un espace privilégié d'expression et d'échange, un forum libre, ouvert, délivré de toutes les tyrannies normatives - commerciales, dogmatiques, ou bien-pensantes - qui cherchent à l'uniformiser.

Ne pouvant pas non plus, pour les mêmes raisons, donner la primauté à tel ou tel genre littéraire,ni borner l'horizon de cette étude à 9

nos préférences personnelles, nous avons fmalement soumis notre choix à une double exigence: d'une part rendre compte des aspects les plus divers de la littérature libanaise de langue française, dans sa face visible et connue, mais également dans ses recoins d'ombre oubliés des objectifs et des projecteurs; de l'autre accorder une place aussi large que possible aux œuvres qui témoignent d'une personnalité littéraire authentique, qui, par l'adéquation intime d'un souille et d'une parole, parviennent à faire entendre une "voix" identifiable entre toutes. Cette orientation générale établie, un autre problème s'est posé à nous: Il existe au Liban une multitude d'auteurs n'ayant qu'un seul ouvrage à leur actif: Beaucoup d'écrivains font paraître un premier livre, puis renoncent à la publication de leurs textes, ce qui ne les empêche pas de poursuivre leurs parcours hors des circuits éditoriaux. Fallait-il écarter par "principe" l'ensemble de ces auteurs? Il nous a paru plus juste, au contraire, de ne pas jeter un voile sur tout un pan de notre littérature pour des considérations de nombre ou de volume. Des écrivains comme Dominique Eddé, Joumana Ahdab ou Victor Hakim nous prouvent au reste qu'on ne mesure pas l'importance d'une œuvre à son envergure quantitative. De plus, il aurait été dommage de négliger des premiers livres parus récemment et dont la qualité nous a semblé remarquable (e.g. Les Moi volatils des guerres perdues de Ghassan Fawaz, Aubades de Tamirace Fakhoury, L'Arbre: son nom de Michel Hélayel...). A quoi l'on pourrait ajouter enfm que certains écrivains sont morts très jeunes, avant même d'avoir publié leurs premiers textes; c'est le cas d'Alfred Abousleiman, de Carole Eddé, de Rim Ghandour ou de Makram Tuéni, dont les poèmes ont fait l'objet d'une édition posthume. Ce Dictionnaire de la littérature libanaise de langue française n'est pas exhaustif pour autant, loin de là. Ses lacunes sont nombreuses, et nul doute que plusieurs parmi elles lui vaudront des reproches justifiés et légitimes. Il convient de signaler, néanmoins, que nous avons été dans l'obligation de passer sous silence une dizaine de poètes et de romanciers dont les livres sont introuvables. L'auteur de ces lignes aurait failli à sa mission s'il s'était autorisé à présenter des écrivains qu'il n'avait pas eu la possibilité de lire. Peut-être nous reprochera-t-on aussi l'inconsistance de certaines notices biographiques. L'on notera toutefois que nos sources

10

d'information, en règle générale, sont volontairement restreintes à ce que les auteurs eux-mêmes consentent à dévoiler de leur propre vie, en

particulier à travers les entretiens dans la presse, les textes
autobiographiques, et les quatrièmes de couverture.

Sur un tout autre plan, que les lecteurs peu férus de glose se rassurent! Il leur sera loisible de consulter cet ouvrage comme une simple anthologie: Chaque article du dictionnaire est accompagné d'au moins une illustration, reproduite en caractères italiques* et clairement détachée de l'ensemble du texte, qu'ils pourront lire sans "transiter" par les commentaires y afférents. Les étudiants et les spécialistes, quant à eux, trouveront à la fm du dictionnaire des outils susceptibles de faciliter leurs recherches (cf. Index des titres, Bibliographie, et les trois annexes déjà mentionnées: "Répertoire thématique", "Chronologie", "Genres"). *

.

.

A présent, nous croyons nécessaire de rappeler quelques vérités à l'intention des gardiens du temple, ceux qui, au nom de l'identité nationale, dénoncent l'usage du français au Liban comme un facteur d'acculturation aliénante: L'identité du Liban est par essence multiple. Le jour où elle cessera de l'être, le Liban aura vécu. - Le choix du français n'implique pas le rejet de l'arabe. Il peut aniver qu'on choisisse le français "sans" l'arabe. Il arrive plus souvent qu'on choisisse le français "avec" l'arabe. Mais il est rare qu'on choisisse le français "contre" l'arabe... - Les langues, toutes les langues, relèvent du patrimoine universel, et ne sont la chasse gardée d'aucune nation ni d'aucun peuple. Ce n'est pas faire acte d'allégeance à la France, à la Suisse romande, à la Wallonie ou au Québec que d'employer la langue de Molière, de Ramuz, de Simenon ou de Charbonneau! Faut-HIe répéter? C'est arm de soutenir le combat du Liban pour sa liberté - du Liban et
* Lorsque les auteurs cités emploient eux-mêmes des mots en italique, nous transairons ces termes en caractèresromains afin de les distinguer de l'ensemble de l'extrait. Il

-

plus largement de la Syrie et du monde arabe -, que les premiers écrivains libanais de langue française ont pris la plume à la charnière
des XIXe et XXe siècles.

- En tout état de cause, nul n'est en droit de trouver dans la pratique d'une langue, quels qu'en soient les motifs, matière à lancer des anathèmesou à dresserdes potences.

.

.

.

Les détracteurs de la littérature libanaise de langue française sont moins à craindre, pourtant, que certains de ses apologistes! La francophonie est une communauté de langue; gardons-nous de la transformer en une tribu où l'esprit de corps étouffe la liberté d'esprit. Notre littérature veut qu'on s'intéresse à ses œuvres, non qu'on la célèbre pour des raisons extralittéraires. Elle a besoin qu'on la lise, non qu'on la vante in abstracto. Cessons donc d'en parler pour ne rien dire et partons enfm à ~a découverte de ses auteurs. Tous ses auteurs, y compris ceux qui n'ont ni la volonté ni les moyens d'imposer leur nom à grands coups de campagnes publicitaires. Y compris ceux qui, pour avoir voulu suivre leur propre route, pour avoir refusé de sacrifier leur quête d'écrivain à une carrière de "reproducteur", sont pratiquement privés de la manne médiatique. Que les œuvres d'Andrée Chedid et de Salah Stétié soient désormais reconnues, on ne peut que s'en féliciter. Tout comme il faut se réjouir du succès d'Amin Maalouf et de Vénus Khoury-Ghata. Mais qu'on nous explique pourquoi des écrivains tels que Robert Abirached, Claire Gebeyli, Jad Hatem, Claude Khal, Gérard Khoury, Sélim Nassib, Nohad Salameh, Christiane Saleh, et tant d'autres, continuent d'être ignorés, ou relégués au second plan. Les journalistes préposés au tressage des lauriers littéraires seraient bien inspirés, au lieu de colporter ce que tout le monde répète, d'ouvrir les yeux, de lire, et de juger par eux-mêmes, sans tenir compte du fia-fia des promotions et du tam-tam des artifices....

Il ne faut pas se fier aux apparences: La littérature libanaise de languefrançaisen'est ni une galeriede musée où s'alignent des statues vénérables, ni une galerie marchande où s'alignent des produits 12

interchangeables; c'est un espace à ciel ouvert, un vaste domaine encore très largement inexploré.Puissent nos lecteurs chausser à leur tour des semellesde vent et partir à la rencontredes écrivainsprésentés ici, célèbres ou inconnus, adulés ou maudits. Qu'ils flânent parmi les textes cités, qu'ils prêtent l'oreille à toutes les voix, à tous les silences, puis, selon leurs goûts ou leurs envies,qu'ils faussent compagnieà ce guide imparfaitpour remonter,seuls, à la source des livres.
R. Z., Beyrouth, novembre 1997.

13

AUTEURS
1I1[

ne nous reste plus

que tout à découvrir" NadiaTuéni

GUY ABELA
Guy Abela a enrichi la bibliothèque francophone de deux
ouvrages, Caravanes (1983)1 et 'Oud (1985)2.

Composé en vers et en prose, Caravanes est un journal poétique. Journal car y sont consignés quinze ans (1966-1981) de pérégrinations spatio-temporelles, en particulier au Liban, en Jordanie, en Syrie et en Turquie. Poétique dans la mesure où l'auteur, tel le "bourlingueur" du "Transsibérien", recrée les univers parcourus, les époques revisitées, à travers ses prismes et projections. Hélas, le monde ainsi refait prend souvent l'allure d'un véritable capharnaüm où s'amoncellent les noms propres, les images, les impressions. Abela soliloque, répand çà et là des bribes de connaissances, lâche des salves d'allusions sans nul souci d'être entendu par qui n'a pas eu le bonheur de partager au détail près ses expériences et ses découvertes. Le lecteur se sent de trop entre Abela et lui-même. L'on reconnaîtra néanmoins à notre distingué voyageur qu'il a su capter les pulsations intimes de l'Orient. Voici pour en témoigner cette évocation de Palmyre, capitale de la reine Zénobie: "Dortoir. Dortoirs. Heurtoirs. Zénobiennes literies. La suspicion, le doute, l'épreuve s'éclaboussent au buste du Nympheum. Théâtre. Apothéose de feu, dernière représentation où tout Palmyre brûla. Les entrailles de la terre ont noirci jusqu'aux siècles. Voiles noirs d'aujourd'hui, affranchis des distances, vous cheminez les ruines. La Porte du péage a gardé ses boutures. Où la console est double, est double / 'importance, voies de consolation. Omar le guide cuisine /a soupe des ossements. R faut se malmener sur les terres arides avant que d'obtenir sépulture élective. Vivre pour mériter la hauteur de la mort aux soute"aines rames... Palmeraie, pain doré. Oriental à deux niches est le Temple de Bel. Le navire de calcaire des nautes palmyrènes, vers le Golfe Arabique et l'Océan Indien, au Musée fait relâche... Le désert revenu, il n y Q de certain que ce qui ,,3 recommence. Traîne, caravane, arrière, devant est déceptions.
1 _ Paris, La Pensée universelle, 32Op. 2 _ Paris, Librairie Le Pont de l'épée, collection Racine, 112 p. 3 _ Guy Abela, Caravanes, pp. 72-73.

17

Signalons encore au sujet de Caravanes qu'il recèle un grand nombre de citations et de pastiches d'écrivains célèbres (e.g. Kipling, Verlaine, Corneille...). Plus accessibles que les textes du précédent recueil, les poèmes de 'Dud n'en confmnent pas moins le goût de Guy Abela pour les mots rares, mais aussi pour les mots tout court, qui s'insèrent sous la plume du démiurge-jongleur dans des spirales de fantaisies ludiques. Une manipulation de la matière lexicale que le poète met au service de sa quête d'espace. Car c'est bien là le moteur premier de 'Dud, cette quête assidue d'un espace de sérénité et de liberté. Il Y est sans cesse question de départ, d'exil, d'exode, d'errance... Comme Alfted de Musset qui" las de souffrir ", s'en alla IIsuiv[re] l'ombre de [s]es songeslJ4, Guy Abela cherche à se "dissoudre en migrations nomades,,5 pour échapper, entre autres, à la guerre et à la nostalgie lancinante d'un monde défunt: "R n:V a plus d'odeurs sur lejasmin pleureur. Seul, le mûrier rageur plaint son enere de Chine Sur le pavage flétri. R n y a plus de brise et les sveltes cyprès Ne rythment plus leurs songes dans les silences éteints. Les heures n'ont plus d' âge. Des soleils cacochymes malmènent les saisons. L'été a desferveurs d'automnes déchirés. ,,6 Rn:V a plus defrein à lafureur guerrière [...].

4 _

S _ Guy Abela, 'Dud, p.31. 6_ lb. , p. 72.

C£ La Nuit de décembre, v. 67 et 93.

18

ROBERT ABlRACHED
Robert Abirached, homme de lettres... Quelle autre désignation conviendrait mieux à cet écrivain né en 1930? Car voilà un esprit éclectique qui s'est épanoui dans diverses formes d'écriture: la fiction, le théâtre, l'essai, la critique (on lui doit de nombreuses études consacrées à des sujets aussi variés que "La Judith de Giraudoux"., Lorca2, les poèmes de Vigor ou La- Crise du personnage dans le théâtre modeme4...). Normalien, enseignant universitaire, Robert Abirached s'est ég~lement signalé par sa collaboration à la prestigieuse "Bibliothèque de la Pléiade", où il fut chargé, à la fm des années cinquante, d'établir le texte intégral des Mémoires de Casanova. De l'œuvre d'Abirached, et dans un souci d'illustration, nous évoquerons successivement un essai: Casanova ou la dissipation5, un roman: L'Emerveillée6, et une pièce de théâtre: Tu connais la
musique?7.

Casanova ou la dissipation est une contribution majeure à l'élucidation de cette énigme psychologique et littéraire que fut l'aventurier éponyme. Situant l'illustre Casanova de Seingalt dans son cadre historique (le"Siècle des lumières), géographique (Venise, capitale universelle de l'illusion), familial et social, Robert Abirached traque les vérités intimes d'un IIcaméléon,,8 aux mille identités, d'un semeur de semence qui croyait pouvoir semer la mort: "Actrices, çhanteuses, ouvrières, bourgeoises, comtesses, putains de bas étage et acides tendrons, religieuses et demi1_ in Etudes, nQ2,Paris, février 1962, pp. 248-252. 2_ Cf. "Retour à Lorca", in Etudes, Paris, mars 1964, pp. 384-388. 3_ Cf: "Vigny ou le feu de la raison", dans Poèmes, par Alfred de Vigny, Paris, Union générale d'éditions, 1966. 4_ Paris, Grasset 1978, 506 p. Voir aussi "Neuf mois de théâtre à Paris", in Cahiers des recherches et débats, n032, Centre catholique des intellectuels ftançais, Paris, Fayard, 1960; "Théâtre et réalité contemporaine", in Etudes, Paris, février 1965. S_ Paris, Grasset, 1961, 222 p. Prix Sainte-Beuve de la même année. Réédité en 1996 à Eguilles (France), Editions Titanic, 165p., Préface de Christophe Deshoulières. 6. Paris, Grasset, 1963, 193 p. 7_ "Jeu théâtral JI, Paris, Stock, Collection théâtre ouvert, 1971, 185 p. 8. Robert Abirached, Casanova ou la dissipation, p.125.

19

mondaines,

Casanova aime tout indistinctement, avec la même

gloutonnerie aveugle. Rien ne rebute sa voracité: qu'une femme soit enceinte, indisposée ou, même, pourrie jusqu'aux os, elle reste femme pour lui, et d'une "odeur suave"; advienne que pou"a, ilia prend sans réfléchir: le mercure n'a pas été inventé pour les chiens. On lui dit: "Je ne vous aime pas", ou, pire, "J'aime ailleurs"; on l'injurie, on est insensible, on sanglote: il ne bouge pas d'un pouce avant l'heure du berger. R n 'hésite pas davantage s'il a de l'amitié pour le mari d'une belle (il méprise, dit-il, les "préjugés haineux'), ou s'il lui faut acheter les faveurs d'une autre, tant il a besoin de "nourritures positives". La débauche l'attriste, mais il est prêt à s'avilir lorsque c'est nécessaire pour calmer son sang: il a de
l'appétit, cet homme, et un estomac d'autruche.
,,9

Toujours affamé et ne

pensant qu'à sa fringale, il perd toute lucidité dès qu'il s'offre un objetpour apaiser son envie, au point d'en être porté à des extrémités
qu'on a de la peine à concevoir.

Si Casanova multiplieses conquêtes,c'est parce que l'amour ne l'intéresse que le temps du déSir. S'il accumule les connaissances (livresques s'entend), c'est moins pour s'enrichir l'esprit que pour accroître son pouvoir de séduction. S'il n'a aucun sens des responsabilitéset ne se soucieguère des ravages qu'il occasionne,c'est qu'il règne ttau centre de lui-même [u.] un vide dangereux"IO.S'il ne vit que pour le présent et n'a cure du lendemain, c'est que Hrien", hormis l' lIamour" et la Hbonnechère", "ne mérite à ses yeux une heure d'efforts ou de calcul"ll. Et si enfm il consacre le crépusculede sa vie à rédiger ses Mémoires dans un château de Bohême, il le fait, ultimepirouette,pour tromper la vieillesseet la décrépitude... Abirached a su nous expliquer tout cela, dans des pages lumineusesoù la rigueur de la réflexion n'a d'égale que l'élégance du discours. De fait, Casanova ou la dissipation s'impose non seulement par la qualité de son analyse, l'abondance de sa documentationou l'intelligencede la structure sous-jacentequi l'articule, mais encore,on l'a vu, par son écriture; une écriture tout en fmesse, gracieuse sans afféterie,subtile sans prétention,précise, limpide,en un mot, adroite.
9. lb. , pp. 158-159. 10.lb. , p. 58. Il. lb. , p. 62.

20

Le plus bel hommage qu'ait reçu Robert Abirached pour cet essai, il le doit probablement à Federico Fellini, qui reconnaissait volontiers s'être inspiré de Casanova ou la dissipation en réalisant son propre Casanova en 1976. Publié deux ans après Casanova ou la dissipation, L 'Emerveillée, quant à lui, est le récit d'une femme harcelée corps et âme par un amour qu'elle se refuse, pour un homme... qu'elle n'a jamais rencontré. Ecrivain célèbre, Guy Méreil a envahi l'imaginaire de Régine. Il habite ses jours et ses rêves. Sa présence en elle prend peu à peu des proportions d'autant moins supportables que Régine n'entend pas renoncer à Antoine Gariel, son compagnon. "Antoine est le seul homme auquel/je tienne "12, déclare-t-elle après avoir constaté que "tous les chemins [la] mènent à [Guy Méreil] ,,13.

Seule une rencontre avec son "tentateur", pense alors Régine, peut la libérer de lui. Le face-à-face a lieu chez des amis communsà
Izenah. Et c'est là, dans cette île de Bretagne où Régine accomplit "son dernier voyage au bout du monde,,14, que l'abcès est enfm crevé... Le récit se termine comme il s'est ouvert, sur le pont du bateau qui la veille a conduit Régine à lzenah, et qui à présent, à l'aube d'un nouveau jour, la ramène vers le continent. Des phrases du début sont d'ailleurs reprises à la fm, confumant la dimension parabolique de ce texte; la quête de Régine est celle de la pureté originelle, de la pureté, donc de la force: "Régine se tient debout sur le pont du bateau, au milieu de l'écume, les yeux noyés par le vent. Elle porte une longue robe rouge, vague, dont la ceinture lui effleure les seins. Elle se sent pure,
forte. Il]5 Voilà ce qu'on peut lire au premier paragraphe du roman. Ce sont presque les mêmes lignes qui figurent dans l'ultime paragraphe: "Régine se tient debout sur le pont du bateau, au milieu de ,,16 l'écume, les yeux noyés par le vent. Elle se sait pure,jorte.
12_ Id. 13 _ lb. 14. lb. IS_ lb. 16. lb. , , , , , L'émerveillée, p. 101. p. 193. p. Il. p. 192. pp. 101.102.

21

On a sans doute noté les deux modifications apportées par l'auteur: la robe rouge, symbole de la passion, a été écartée, et le verbe "sentir" du début a été remplacé par "savoir". Régine ne se "sent" plus 'pure, forte", elle se "sait" "pure, forte". Elle a eu raison de la tentation. La structure du roman restitue bien les tiraillements intérieurs de Régine, qui trouvent un écho dans la fréquence des ruptures chronologiques, dans l'imbrication des registres et des formes (comptes rendus de rêves, portraits, dialogues, bribes de récits, journaL..), et dans l'alternance de deux niveaux de narration: la description omnisciente et le "je" de Régine; deux voix auxquelles s'ajoute épisodiquement une troisième, celle d'un double que Régine s'est inventé pour mieux se "voir" (ou pour mieux se fuir?). Malgré sa construction complexe et son écriture hybride où l'on décèle diverses influences, L'Emerveillée ne déroute pas son lecteur. Loin de là, à travers le cheminement de l'héroïne et les judicieuses observations psychologiques qui l'éclairent, il l'aide à se retrouver... Très différent de L'Emerveillée est le "jeu théâtral" publié en 1971 sous le titre de Tu connais la musique?, même si l'on y reconnaît tout autant les préoccupations et la marque singulière d'Abirached. Qu'il la reflète, l'explique ou la transcende, le théâtre, convienton, découle de la réalité. Tu connais la musique? de Robert Abirached permute les termes de la relation; ses héros, Basile et Chocolat, dérivent insensiblement de leur état de clowns à celui de personnages dramatiques, puis du théâtre à la vie réelle.. . Au départ, c'est en effet par "jeu" que l'auguste Chocolat se prend à rêver de devenir "un chef'}7, et que son maître le clown blanc Basile lui en montre le chemin: "Basile Combien tu as de sous dans ta poche? Zéro. Qu'est-ce que tu sais faire? Zéro. Qui est-ce qui t'écoute quand tu parles? Personne. Tu as peur de ton ombre, on fait de toi ce qu'on veut, tu es un mou, si tu veux savoir, candide comme un pantin. Pour roucouler, gnagnagna, oui, tu es le champion. Mais ça ne suffit pas, figure-toi. Dans la vie, c'est la débrouille qui compte. R faut vouloir gagner, tu comprends.
17_ Id. , Tu connais la musique?, p. 22.

22

Chocolat Je te laisse causer, ça ne fait pas de mal. Tranquille comme un papiste, je suis. Salut!

Basile Dans la vie, pour réussir, il faut savoir manier des ficelles, en douceur, ni vu ni connu, et passez /a monnaie. Je vais te dire une
bonne chose: Chocolat, tu ne connais pas la musique.

Chocolat Elle vaut dix, celle-là.Depuis le cerceau,je joue du violon.[...]Tuvas voir. Basi/e
Depuis le berceau, imbécile. Et d'une. Et de deux: il y Q musique et musique. La musique que je dis, c.'estfaçon de causer: c'est comme la règle du jeu, si tu préfères. Si tu la connais, tu deviens quelque chose. Tu deviens quelqu'un. Une sorte de chef. Un respectable, lu saisis? Chocolat Tu connais la musique, loi?

Basile Je veux. Tiens, qui esl le patron, de nous deux, toi ou moi?

Chocolat
Toi. Je ne dis pas le contraire.

Basile
Tu vois, je connais la musique.

Chocolat Tu ne veux pas m'apprendre? Comme ça, pour jouer. Je veux être un chef J'aurai ce que je voudrai, tu crois? Basile Tout. Tout. Ça te tombera tout cuit dans la bouche. Alors que maintenant, tu es... qu'est-ce que tu es, dis-le toi-même ce que lu es. Chocolat Ne me fais pas marcher. Je suis Chocolat! Basi/e Voilà. Je ne te le fais pas dire. Autrement dit, marron, d'avance et toujours. Mais on va voir si tu as que/que chose dans le ventre.

Chocolat
Tu vas m'apprendre?

23

Basile
Pourquoi pas? Ça peut être .amusant: .oui, je vais t'apprendre.

,,18

Petit à petit, appliquant à la lettre les consignes de Basile, Chocolat oublie le caractère fictif de son personnage. Les frontières du jeu et du réel se brouillent dans son esprit. Il est le che£: Il est (lrespectable,,19. Il <"connaît la muSique". D'autres comédiens participent à cette "grande illusion" orchestrée par Basile. ,,21 Métamorphosés en "figures ,,20, ces "complices et témoins acceptent de se prêter au jeu tant qu'ils n'y voient... qu'un jeu. Car les abus de Basile et de sa marionnette augustienne fmiront par les excéder. Une rébellion éclate, le château de cartes s'écroule, et "les choses rentrent dans l'ordre,,22. On le constate, Tu connais la musique? est une exploration "in situ" de cette zone trouble qui sépare le théâtre et la réalité, la fiction et la vie, l'état et l'être. Mais ce "jeu théâtral" d'Abirached est aussi une vraie comédie aux situations insolites et désopilantes, aux dialogues hérissés de lances et de piques, parsemés de jeux de mots, émaillés de clins d'œil au lecteur... Bref un texte pétri de malice et d'esprit, qui vous fait oublier son support matériel pour vous transporter au cœur d'une représentation imaginaire, faisant de vous, bien plus qu'un spectateur passit un acteur dans une lùstoire sans fm et sans frontières. Nous l'avons vu avec Casanova ou la dissipation et L'Emervei//ée, Tu connais la musique? le démontre une nouvelle fois: Robert Abirached ne se contente pas d'aborder des questions fondamentales à travers chacun de ses livres (l'épreuve de la chair, le libre arbitre, la force de l'illusion, l'identité, le temps, la mort...). Il a aussi le don d'amener le lecteur à conduire sa propre réflexion sur les thèmes qu'il développe. L'unité de l'œuvre est peut-être là, dans cette incitation permanente à chercher en soi les clés du monde, dans ce souci socratique de ne pas servir des pensées toutes faites, mais de susciter chez l'autre le besoin de réfléchir.
IS. lb. 19. lb. 20_ lb. 21. lb. 22. lb. , pp. 20-23. , p. 22. , p. 9. , p. 10. ,p. 185.

24

HANI ABI SALEH
Peintre, critique d'art, Ham Abi Saleh (1931-1982) fut égalementpoète. Il a laissé de nombreux textes, que ses proches ont
rassemblés et publiés en 1989, sous le titre de Paroles d'encres1. L'écriture de Hani Abi Saleh se caractérise en premier lieu par son rejet de tout ancrage, qu'il soit d'ordre chronologique, géographique ou personnel. Le poète se pose comme le porte-parole, non d'un homme ou d'un groupe d'hommes, mais de l'Homme en général. L'universel est son espace, l'intemporel son horizon. Une aspiration à la hauteur qui se répercute à la fois sur les thèmes abordés et la facture des textes. Du point de vue thématique d'abord: Les préoccupations exprimées par Ham Abi Saleh dans Paroles d'encres ne sont le reflet ni d'une civilisation, ni d'une époque; elles sont inhérentes à l'humanité. L'angoisse devant la mort, l'épreuve de la solitude, la soif de bonheur, le secours de l'art (et de son allié, le rêve), les bienfaits de l'amour, voilà les sujets qui absorbent "l'encre" du poète, et où chaque lecteur, quel qu'il soit, est susceptible de se reconnaître. Les vers suivants illustrent bien cette capacité d'Abi Saleh à transcender les particularismes pour s'adresser à la communauté des hommes:
"Et quand j'aurai fini de finir... Je regarderai la nature Comme un miroir poli. Je me ferai galet que le flot polit, Durée avec le temps. Je cacherai sous des plis Mes facultés. Je serai I 'homme qui sourit. Encore un peu je dirai, de moi, lui. L'idéal perche plus haut que nature, il est chose enfouie qui fuit. Navire ouvert aux horizons
I. Beyrouth, Editions La Palette, Dlustrations de l'auteur, 209 p.

25

Je rêve... Ma vue, ô ma vue éblouie, Ma vue, regardez voir Monter l'ombre et les étoiles Et le soleil et ceux que j'aime, Monter la sève et l~feuillage. Ma vue, regardez voir En moi ma nuit et mes espaces. Lorsque j'aurai fini de finir, Je me ferai galet aveugle Que le flot bat ,,2 Toute la nuit.

Les textes de Paroles d'encres traduisent dans leur forme même la perspective universaliste et intemporelle de Hani Abi Saleh. Le recueil ne porte la marque d'aucune école. Libres, sobres, courts, les vers d'Abi Saleh évitent les constructions trop rigides qui ont le défaut de figer, donc de dénaturer, la substance poétique. Rien ne sonne .faux dans ces Paroles (l'encres; même la configuration circulaire de la plupart des poèmes, dont les derniers vers rejoignent les premiers, s'impose comme une structure "naturelle", en ce sens qu'elle suggère le mouvement cyclique de la vie. La nature, au reste, est omniprésente dans ce recueil, dont elle constitue la source principale de métaphores et d'images.

2. Hani Abi Saleh, Paroles d'encres, p. 175.

26

FOUAD AB! ZEYD
Né en 1914 dans une petite commune du Kesrouan (Sahel Alma), Fouad Abi Zeyd passa son enfance entre Jounieh et Lattaquieh. Il fit paraître son premier livre à l'âge de vingt-deux ans: Poèmes de l'étél, ouvrage primé par l'Académie française en juillet 1939. A la veille de la seconde guerre mondiale, Fouad Abi Zeyd séjourne à Paris où il rencontre nombre d'écrivains français: Paul Valéry, André Gide, Jean Paulhan, Georges Duhamel, Paul Claude!... De retour à Beyrouth, il cultive une solitude dominée par la maladie et la dépression, publiant, avant de périr dans un incendie le 15 juillet 1958, Nouveaux poèmes2 et Prose pour une pensée3. Ces deux ouvrages, ainsi que les Poèmes de l'été, feront l'objet d'une réédition intégrale dans un même volume en 1996. Intitulé sobrement Œuvres poétiques4, le recueil renferme en outre des ~textes retrouvés", à savoir: une "causerie" et une "note" sur Valéry, un "entretien" avec Gide, des fragments de manuscrits et des bribes de correspondance. Contemplateur de l'éternel et poète de l'absolu, Fouad Abi Zeyd se distingue par son libre agencement de l'espace et du temps, par la mobilité de son "je" protéiforme, par son extraordinaire facilité de déplacement à travers les époques, les lieux, les civilisations... Dieu et Baal, Eros et Cléopâtre, Aphrodite et Iphigénie, le désert et les cèdres, le soleil et la mer, tout et tous se trouvent fusionnés chez lui dans un chaos paisible, un chaos sans heurts ni cahots. Attentif aux échos de l'histoire comme aux vibrations du présent, Fouad Abi Zeyd se laisse guider par son intuition vers les reliefs troubles où se profilent les contours de l' êtreo L'adresse du démiurge est telle que le lecteur demeure inconscient des virevoltes et des coups de barre. L'imaginaire du poète
I. Beyrouth, Editions du Liban, 1936, 105 p. 2. Beyrouth, "Presses de la Syrie et de l'Orient", 1942, 92 p., dessins de Georges Cyr. 3. Beyrouth, Société d'impression et d'édition, 1945. 4. Beyrouth, Editions Dar An-Nahar, Collection Patrimoine, 183 p., Avant-propos de Camille Aboussouan, Introduction de Salah Stétié, Note biographique de Fady Stéphane

27

devient roi en somme, les entités s'enchevêtrent, les catégories s'écroulent... La plume vagabonde de "Fouad Abi Zeyd n'est pas de celles qui s'accommodent des progressions linéaires convenues. Son mouvement est celui spontané d'un esprit qui flâne, butine, vague d'associations en analogies, et de souvenirs en projections. Les temps de l'écriture et de la pensée se confondent chez l'auteur de Nouveaux poèmes, comme les confondit l'Ulysse de James Joyce, en particulier dans Ie monologue fmal de Molly Bloom: liA présent, c'est en vain que la minute m'entraîne: un ciel qui parle de beauté au même ciel atteint l'éternité. C'est pourquoi je cherche en passant l'odeur des filles grecques; mais la mer absolue remonte à sa genèse; les vagues murmurent un amour d'Aspasie, qui, un jour pareil, le sein tendu jusqu'à se rompre, s'emmêla à un roi de Grèce, etjouit au milieu des symphonies universelles.
Je remonte à leurs cris et vis de leurs frissons, de leur tumulte

-

de baisers. Car je suis fils de dix mille ans de rameurs, de songes asiatiques et d'ivresses. Aussi loin que je m'enfonce en cette mer, je me souviens des voyages que j'entrepris quand je n'étais qu'un frémissement de mes ai-eux,parmi le cortège étincelant des trirèmes menant vers Alexandrie ou Byzance. Je me souviens d'avoir rencontré Aphrodite; Chrysis; et, un peu plus loin, sur le Nil, toute une nuit, ,,5 d'avoir vécu du corps de Cléopâtre. Qu'il voyage à travers l'espace ou le temps, qu'il décline le spectre chimérique de l'amour, les vertus cathartiques du rêve, ou les perspectives multidimensionnelles de la pensée, Abi Zeyd éveille son lecteur à une nouvelle vision du monde; une vision grandiose, saisissante, revigorante, et combien "révélatrice": "note liminaire Les feux s'éteignent sur la mer. C'est le soir. Le soir m'apporte le regret, le bilan du jour. Il faut que je repense à chaque instant de ma journée et de ma vie. Il faut qu'au long de cette nuit je regarde ces millions d'astre8, que je tienne mes yeux ouverts. Maintenant, je suis crucifié, je rôde d'arbre en arbre. Au loin, dans les 1tlaisons, c'est la danse, le chant des vagues, l'éblouissement.
S. Fouad Abi Zeyd, Poèmes de l'été, dans Œuvres poétiques, p. 49.

28

Je vois d'ici des femmes qui dansent. Suis-je capable de m'étourdir? Non, non, je ne veux pas, je ne peux pas, c'est trop bête. Je dispose de la danse des danses! Tout à l'heure, quand la nuit se sera tue et que le monde entier dormira, je serai seul à veiller le monde, je préparerai d'autres danses. Je ferai trembler les étoiles et tiendrai le mouvement cosmique dans ma main.

Je suis le roi de l'univers, maintenant, je suis roi. Je suis capable defaire danser les montagnes, de disposer de la chute de ces milliers d'univers, de leur résurrection. R m'a suffi jadis d'un seul frémissement pour assister au vertige du monde. Dans un ruisseau j'ai cru découvrir le ciel. Pourquoi ce soir serais-je moins
puissant? ,,6 Heureusement, le "visionnaire" en Fouad Abi Zeyd n'étouffe pas l'artiste. La pulsation de ses vers ou de sa prose est naturelle, l'enchaînement de ses phrases ne trahit aucun effort, on est bercé par ses poèmes sans qu'à chaque instant, comme ailleurs, des crissements viennent rappeler la présence de la mécanique oscillatoire. On a beaucoup souligné l'ascendant de Rimbaud sur l'art d'Abi Zeyd. De fait plusieurs textes de l'écrivain libanais évoquent Une Saison en enfer ou les Bluminations, parfois d'une manière troublante... Mais on aurait tort de réduire l'œuvre d'Abi Zeyd à son empreinte "rimbaldienne", car si Fouad Abi Zeyd s'est inspiré de Rimbaud, ce fi'était que pour puiser en lui la force, et le courage, d'étarquer les voiles de sa propre Ilvoyance,,7.

6. Id. , Nouveaux poèmes, dans Œlvres poétiques, p. 75. 7. ilLe poète se fait voyant par un long, immense et déraisonné dérèglement de tous les sens", Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny (IS mai 1871).

29

EMILE

ABOUKHEIR

Nul ne l'ignore, l'encre des poètes est plus souvent mêlée de bile noire que de miel rosat. Jurdes (1953)1 d'Emile Aboukheir en témoigne, qui conjugue à tous les modes l'angoisse d'un homme livré à ilia solitude extrême,,2. Né en 1914, juge de son état, ancien président du Conseil supérieur de la magistrature et co-fondateur de l'Association libanaise des amis du livre, Emile Aboukheir a atteint ce degré de détresse où il n'est plus d'espoir qu'à travers les perspectives de l'amour et de la mort. Or l'amour semble inaccessible au poète, enlisé qu'il est dans le marécage stérile du souvenir et du rêve. Quant à la mort, loin de la craindre ou de la fuir, Aboukheir la défie en rejetant le tumulte de la vie pour rechercher l'essence intemporelle: "Alors ferme ton cœ ur au charme des sirènes Et le soleil levant dans un hommage fier Brisant l'envoûtement qui bloque ta carène Fera brunir tonfront aux hâles de la mer Que la mer soit pour toi symbole d'impuissance Dédaigne ses appels et nargue ses rancœ urs Et que la vérité te vienne de ton cœ ur ,,3 Comme d'un vieux charbon point la lumière intense. Une recherche de l'essence qui s'insère justement dans une quête intérieure, "claudélienne", de la "vérité du monde"4: fi_ Mon fils ne cherche point en dehors de toi-même Ce mystère du monde et cette vérité,,5

Dans cette tentative poétique de percer les secrets du monde, EmileAboukheirmet en œuvre divers~procédés d'écriture. On le verra
1. Beyrouth, Association libanaise des amis du livre, Michel Chiba, Lithographies de Georges Cyr. 2. Emile Aboukheir, Jurdes, p. CIX. 3. lb. , p. Lm. 4. lb. , p. CIX. s. lb. , et: pp. CVll-CIX.

cxxxvm

p. , Préface de

31

en particulier nouer des faisceaux de métaphores autour de deux grands leitmotivs à valeur allégorique: la route et la mer. Aboukheir a composé là un recueil d'une haute tenue littéraire, imprégné d'une atmosphère de féerie et de magie, traversé de "somptueuses réminiscences", comme le note très pertinemment Michel Chiba dans la préface de l'ouvrage... En 1963, Emile Aboukheir a publié un second recueil intitulé LOUpS6,qui s'inscrit dans la suite de Jurdes. Les mêmes thèmes récurrents, tels que l'angoisse ou la solitude, y retrouvent leur place. Loups confume également le goOt d'Aboukheir pour l'allégorie. Nous pensons entre autres à la fascinante parabole d'un château qui "s' enfonce et disparaît,,7 après avoir perdu son "Prince"; le poème se prête à plusieurs lectures, selon que l'on reconnaît sous les traits du "Prince" le Christ, la poésie, la beauté, la mémoire... Là où Loups se distingue de Jurdes en revanche, c'est dans son insistance sur la figure emblématique du "loup" précisément; un loup "sans peur"8, "au poil plus dur que les cuirasses,,8, "toujours égal fermé au-delà du silence,,9, qui représente, comme le loup de Vigny, cette "stoïque fierté "JOà laquelle aspire le poète.

6_

Beyrouth, Association libanaise des amis du livre, 100 p., Lithographies de

Labisse, Kansan, Sa1kaIi, Andraos et Rayess. 7_ Emile Aboukheir, Loups, p. 40. 8_ lb. , p. S8. 9_ lb. , p. 10. 10_ Cf Alfted de Vigny, "La Mort du loup"(v. 83), dans Les Destinées.

32

JOSEPH ABOU RlZK
U

_

nature? [...] Je souffre d'être homme.

De quel nom veux-tu que je ,,] désigne un mal dont j'ignore la

Ainsi s'exprime Stéphane dans La Feuille de figuiel, roman publié par Joseph Abou Rizk en 1962. Stéphane est un étranger parmi les siens. Il a du mal à s'intégrer dans la société, à communiquer avec les autres. Présentant des symptômes caractéristiques de la paranoia et de la schizophrénie, il est sans cesse ballotté entre des sentiments contraires, sentiments dont "1'incohérence,,3 se traduit tour à tour par des velléités de révolte et de rupture, ou à l'inverse, de reddition inconditionnelle. Tantôt il s'élève contre une société où IItout est caricatural,,4, "artificiel"', tantôt il se résigne et se plie aux convenances: "Prendre la vie au sérieux [...], c'est agir conformément aux coutumes des hommes, et contrarier ses propres convictions. Qu'a-t-on à[aire sur terre? Sinon faire comme tous les autres: comme eux, travailler; comme eux, gagner de l'argent; comme eux, avoir des enfants; comme eux solder ses créanciers. C'est ce/a, oui, c'est plus qu'il n'en faut pour donner un sens à la vie; à condition, bien entendu, de le faire malgré soi. Je ferai donc ce que je ne désire pas [aire. Je me marierai en dépit même de mon dégoût. Voilà un moyen sûr pour me prouver à moi-même que je suis homme. J'ai, jusqu'à présent, vécu en raté, tout en croyant être supérieur aux autres; j'ai vécu dans l'espoir de faire ce que j'avais envie de faire; je m'emploierai, dès cet instant, à désirer ce que je suis en train de faire. Je vivrai sans mémoire, sans projet; voilà mon projet. Demain, je prendrai au sérieux mon métier de fonctionnaire.
I. Joseph Abou Ri7k, La Feuille de figuier (et: note 2), p. 125. 2. Beyrouth, autoédition; réédité en 1981, 146 p. 3. Joseph Abou Rizk, op. cit. ,p. 121. 4. lb. , p. 103. S. lb. , p. 104.

33

Demain, je me ferai faire un complet qui ira à ma nouvelle situation. Demain je me fixerai un horaire. Demain je respecterai le ridicule des autres et m'appliquerai à ne pas me dégoûter de mon propre ,,6 ridicule. Demain, pas plus tard, je me marierai. Or un jour, c'est la volupté qui l'attire en la personne de Sophie; le lendemain, Suzanne lui semble l'épouse idéale, qui lui offrirait la satisfaction morale de voler au secours d'une jeune fille pauvre et vertueuse. Mais finalement, fidèle à son aboulie, il rejettera et "la joie stupide de l'abnégation,,7 et les plaisirs de la chair, pour s'en aller rêver à une impossible conciliation des deux entités féminines. A l'instar du "fou de Beyrouth"g ou de Mikhan Hokaiemme9, Stéphane est un antihéros qui renvoie au lecteur le reflet de ses errements, de ses hésitations, de son malaise existentiel. L'écriture du récit est d'ailleurs à l'image de Stéphane: tourmentée, fébrile, frôlant parfois les limites de la divagation frénétique. En 1981, l'année où La Feuille de figuier fit l'objet d'une

réédition, Joseph Abou Rizk publia une pièce de théâtre intitulée Le
PrincelO. Le Prince met en scène un châtelain, frère dramatique de Stéphane, qui souffre comme lui de solitude et de paranoia. L'enfer pour le prince Ricardo, c'est de l'ne pas avoir de la place dans l'estime des autres ,,11,ou pire, de subir leur indifférence: U[...] l'indifférence est te"ible. Elle momifle. "l2 Appréhendant jusqu'à l'obsession de "déchoir", Ricardo se retranche denière l'éclat de sa parure princière et une attitude tyrannique à l'égard de ses sujets. Il les humilie, exige d'eux une soumission totale. L'entourage du seigneur n'est pas dupe cependant. Il se gausse de son apparat dès qu'il a le dos tourné, fustige son orgueil et ses extravagances...
6. lb. , pp. 46-47. 7. lb. , p. 135. '. et infta Sélim Nassib, Fou de Beyrouth. 9. et: infta Georges Conn, La Mue. 10.Beyrouth, autoédition, 131 p. Il. Joseph Abou Ri2k, Le Prince, p. 22. 12.lb. , p. 47.

34

Il n'est fmalernent qu'une issue pour le prince, s'il veut échapper à "la raillerie qui néantise,,13 ou à "1'anonymat"14 d'une nouvelle vie parmi Je commun des mortels: dévoiler son vrai visage, mettre son cœur à nu. Incapable de le faire, Ricardo décide de se calfeutrer dans l'enceinte du château. Mais nul à la cour ne veut partager sa réclusion. Alors, par un geste rédempteur, il met le feu à ses habits ce "musée ,,15 de mensonge - , brise son image trompeuse dans le miroir, et entonne le chant des vagabonds, ceux-là mêmes dont il avait dit: Il Qu'ils doivent être paisibles ces gens! Qu'ils doivent être

-

forts, sereins! Qu'ils doivent être sûrs du respect des autres pour leur
personne! ,,16

Composée avec beaucoup de soin, dotée d'une structure cohérente, cette pièce d'Abou Rizk iI1ustre clairement une question essentielle: l'identité du "moi" soumis au regard de l'''autre''. Cependant Le Prince n'évite pas la schématisation; Ricardo donne souvent l'impression de crouler sous le poids du symbole dont il est

chargé...
Outre La Feuille de figuier et Le Prince, Joseph Abou Rizk est l'auteur de trois essais: A la recherche de nos valeurs (1956)17, Regards sur la peinture au Liban (1956)18 et Esquisse d'une
esthétique (1979)19.

13_ lb. , p. 122. 14_ lb. , p. 121. IS_ lb. , p. 130. 16_ lb. , p. 56. 17_ Beyrouth, autoédition, 18 _ Beyrouth, autoédition. 19_ Id.

89 p.

35

ALFRED ABOUSLElMAN
Né en 1912 à Mtein (Mont-Liban), emporté par une maladie incurable en 1935, Alfred Abousleiman ne dépassa pas de bien loin le cap de sa vingtième année. Il eut le temps toutefois de laisser nombre de poèmes, qui furent rassemblés et publiés dix ans après sa mort sous le titre de Cendres chaudes}. Abousleiman se savait condamné lorsqu'il composa les cinquante-cinq poèmes en vers réguliers de ce recueil. Il n'est presque pas un texte de Cendres chaudes qui ne parle de désespoir, de douleur, de ténèbres: Hallucination
Il

Vous qui semez les fleurs de vos bouches riantes Et dans les coupes d'or buvez les feux des vins, Enchantés, modulant vos chants rauques et vains, Ivres d'orchestrer vos gaietés luxuriantes, Voyez-vous, sillonnant les tempêtes errantes, Fougueuses, débordant de fétides levains, Voyez-vous s'approcher les gigantesques mains Prêtes à vous lancer dans les noirceurs béantes? Fuir? Où guider vos pas maladroits qui trébuchent? Le sol qui vous entoure est parsemé d'embûches. Fuir?.. Pauvres! - Non! Comment? Par où? Vers où? Trop tard! Les esprits inferna1rlXsifflent de toute part,

Vous entendrez s'écraser toutes vos vertèbres ,,2 Et vous mourrez, les yeux ouverts dans les ténèbres. Même quand Abousleiman se réfugie dans le songe ou la prière, à la faveur d'une brève lIaccalmie,,3, la mort s'arrange toujours pour le rattraper. Elle le rattrape d'autant plus facilement qu'elle peut compter sur un allié inattendu: l'amour... Le sentiment amoureux ne procure à l'auteur de Cendres chaudes que frustrations et déconvenues, ou, au mieux, quelques maigres instants d'exultation onirique:
I. Beyrouth, autoédition, 1945, 83 p. 2. Alfred Abousleiman, Cendres chaudes, p. 60. 3. lb. , p. 15.

37

"Notre rêve qui commence, Buvant ['onde d'un nuage,

Se nourrira de cadences
Et s'échauffera de danses.

,,4

Le tourment du mal-aimé est tel qu'il se répercute sur sa vision globale du monde, perçu comme un espace de péril et de haine. Alfred Abousleiman déclare par exemple, à l'adresse de son cœur:
Il

Viens.Laissons-nous mourir, monfrère. L'on nous hait,

Nous avons espéré longtemps nous y méprendre, Mais les ricanements qu'on nous fait entendre Nous ont désenchantés et meurtris pour jamais. Et nous sommes, vois-tu, si faibles et si tendres Qu'un sourire méchant, un seul, nous briserait. Tous ces gens nous sont étrangers [...]"5 L'écriture de Cendres chaudes est très variée. Tantôt, par ses mouvements amples, elle suit la pente douce et résignée d'une infmie lassitude. Tantôt par son rythme saccadé, sa syntaxe en courtes rafales, ponctuée d'exclamations et d'apostrophes, elle évoque la respiration haletante d'une vie au bord de l'extinction.

4_ s_

lb. , p. 20. lb. , p. 80.

38

EVELYNE ACCAD
Née à Beyrouth le 6 octobre 1943, d'une mère suisse et d'un père libanais, Evelyne Accad commença ses études supérieures au Beirut College for Women, les poursuivit à l'Anderson College et à Bail State University, aux Etats-Unis, pour les couronner avec un Ph.D. de littérature comparée obtenu en 1973 à l'Indiana University. Dès l'année suiva.nte, elle entamait une carrière d'enseignante universitaire axée sur les littératures antillaises, orientales, négroafricaines, et entrecoupée de séjours de recherche sur la condition féminine dans les pays arabes et d'Afrique noire. Evelyne Acçad est l'auteur de trois récits: L'Excisée et Coquelicot du massacre, qui développent la thèse d'une "consanguinité" entre l'oppression de la femme et la violence guerrière, l'asservissement sexuel et la tyrannie des annes; puis Blessures des mots, journal d'une enquête effectuée en Tunisie au milieu des années 80. Premier roman publié par Evelyne Accad, L'Excisée (1982)1 débute à Beyrouth, pendant les "événements" de 1958. La jeune E. est acculée à choisir entre sa famille chrétienne et l'élu de son cœur, P., un Palestinien musulman. Sacrifiant la première pour épouser le second, E. se retrouve dans une mystérieuse contrée arabe. La désillusion de l'héroïne est à la mesure de ses espérances; elle doit subir le sort humiliant réservé aux femmes autour d'elle.. Séquestrée, méprisée, négligée par son mari, E. prendra la fuite et s'en ira confier sa détresse, et sa vie, au monde du "silence": "Elle est arrivée au bord du fleuve, près de la mer. Elle a regardé son image qui se reflétait dans l'eau verte, reflet qu'elle avait déjà contemplé tar(t de fois, comprenant l'appel caché des flots et de la vague. Sans la moindre hésitation, elle a pénétré la vague, elle a avancé dans son image qui l'attendait. Elle a avancé dans l'eau qui s'est refermée sur elle. Elle est allée vers le repos. Elle est allée vers
le silence. ,,2

I_ Paris, L'Harmattan, Collection Ecritures arabes, 173 p. 2_ Evelyne Accad, L'Excisée, p. 162. 39

Coquelicot du massacre (1988)3, lui, mène de front trois récits, non pas simultanément, mais par un traitement alternatif: Ces fictions décrivent les parcours beyrouthins de cinq personnages: Hayat et Adnan, qui opposent à la guerre la profondeur de leur amour; la même Hayat et son élève Najmé, une jeune toxicomane qu'elle s'efforcera de secourir en l'incitant à écrire son journal; Nour et son petit garçon Raja, avec qui elle tente une périlleuse et symbolique traversée de la ligne de démarcation, parce que, explique-t-elle: IICette ville n'a pas toujours été divisée. La ligne de démarcation, d'oubli et de silence n'a pas toujours existé. Les deux côtés ne se sont pas toujours affrontés. R faut essayer de retrouver l'entente passée, raccommoder les divisions. Aujourd'hui, si la périphérie est dangereuse, peut-être le centre l'est-il moins. Si je n'essaie pas de franchir ce mur de mutisme, d'absence, et de désolation, qui le fera? Qui osera? Quelqu'un doit commencer. Je ,,4 veux sauver l'enfant et tenter ce rapprochement. Paru en ] 9935, Blessures des mots se présente comme le bilan romancé d'une année passée en Tunisie. Evelyne Accad y met en scène une jeune femme libanaise résidant aux Etats-Unis, Hayate de son prénom, qui séjourne à Salammbô pour étudier les mouvements féministes tunisiens. Le pays du cèdre n'est pas oublié pour autant; il est même au cœur du récit avec ses déchirements et ses contradictions, avec ses violences surtout, dont il nous est rappelé une nouvelle fois qu'elles sont consubstantielles à l'oppression de la femme dans le monde arabe: "Gonflée d'un venin de vengeance la terre craque de toutes ses fissures elle ne se relève pas Les hommes continuent de la posséder sans entendre son cri d'alarme Poussés à plus de démence des attaques plus précises et meurtrières répétition de viols que rien n'arrête
3. Paris, L'Hannattan, Collection Ecritures arabes, 155 p. 4_ Evelyne Accad, Coquelicot du massacre, pp. 46 et s. S Paris, Indigo (Collection Prémices) & Côté-femmes éditions, 200 p. _ 40

ils labourent ses flancs décharnés elle chance/le sous la colère sombre dans la folie,,6

Blessures des mots, L'Excisée et Coquelicot du massacre, pratiquent sans retenue le mélangedes genres: Poésie, essai, pamphlet, fiction, plusieurs modes d'expression se côtoient sous la plume de Accad.
Cette facture libre et variée contraste avec le caractère réducteur du discours féministe d'Evelyne Accad, qui trise parfois la plus obscure des misandries. Il suffit de voir les rôles dévolus aux hommes dans ses trois romans: tantôt ce sont des traîtres infimes (e.g. P. dans L'Excisée), tantôt des violeurs (e.g. le "propriétaire" dans Blessures des mots), des dragueurs, des guerriers... Accad va même jusqu'à éliminer ou "déviriliser" les rares hommes à peu près supportables de son œuvre: Adnan, dans Coquelicot du massacre, est émasculé par des miliciens; Raja, personnage du même roman, est tué en aidant Nour et son fils à traverser la ligne de démarcation; dans Blessures des mots, le seul homme que Mafe (une amie de Hayate) juge digne de

fréquentation est un prêtre, parce que contraireme"t aux autres hommes, le prêtre ne la menace pas sexuellement,,7... Même en adhérant à la cause combienjuste défenduepar l'auteur de L'Excisée,
Il

force est de reconnaître qu'Evelyne Accad a de l'homme arabe et oriental une vision excessive et généralisatrice...

-

- notamment

En plus de ses romans, Evelyne Accad a fait paraître un recueil de nouvelles et de contes intitulé Entre deux (1976)8, ainsi qu'une traduction d'un poème dramatique de Noureddine Aba, Montjoie Palestine! or Last year in Jerusalem (1980)9. On lui doit également des essais en langue anglaise: Veil of shame: The raIe of women in the contemporary fiction of North Africa and the Arab world (1978)10,Contemporary Arab women writers and poets (1985)11
6. Evelyne Accad, Blessures des mots, pp. 161 et s. 7. lb. , p. 144. 8. Sherbrooke (Québec), Cosmos. 9. Paris, L'Harmattan. 10_ Sherbrooke (Québec), Naaman. Il. Beyrouth, IN.S.A W. 41

et Sexuality, war and literature in the Middle East (1989)12. Autant de

réflexions sur la femme, la guerre et l'écriture dont on retrouve la substance dans Des Femmes, des hommes et la guerre (1993)13, où Accad tente d'analyser les répercussions psychologiques de la guerre libanaise à partir des œuvres de plusieurs écrivains, tels que Hanane elCheikh, Etel Adnan, Andrée Chedid, Toufic Youssef Aouad ou Elias Khoury. Auteur prolifique, Evelyne Accad a signé en outre un grand nombre d'articles et de poèmes dans des revues aussi diverses que Mundus Artium, Folio, French Review, World literature today, Ecriture française, Al-Raida, Research in African literature, Arab perspectives, Feminist issues, International feminist forum, Women in the Moslem world, Les Cahiers du Grif...

12.New York, N.Y. University press. 13 Paris, Côté-femmes éditions. Prix France-Liban 1993. _

42

TEWFICK ACKAD
La vie de Tewfick Ackad (1889-1956) fut marquée par une constante oscillation entre deux pôles: la fmance et le théâtre. Titulaire d'une licence ès lettres et d'un doctorat en droit, Ackad travailla dans plusieurs banques d'Egypte avant de s'installer comme avocat-conseil à la bourse d'Alexandrie, sa ville natale; ce qui ne l'empêcha pas de s'adonner au journalisme et à l'écriture dramatique. Il compte à son actif près de 32 pièces de théâtre ou levers de rideau, dont Les Martyrs (1918)\ Une Nuit dans la vallée des rois, sur laquelle nous reviendrons plus bas, Une Nuit au pied des pyramides (1937)2, Une Nuit sous l'arc de triomphe (1937)3... Tewfick Ackad, alias Too Ackad, se signala d'autre part en fondant et en présidant l'Association des amis des lettres françaises. Une Nuit dans la vallée des rois a été publiée en 1925 à Paris, aux éditions France-Orient4. Composée d'un seul acte, cette pièce s'inscrit dans un registre fantastique et symbolique: Hekmat, l'héroïne du drame, constate en sortant du tombeau de Tout Ankh Amon que ses compagnons de voyage l'ont abandonnée. Or voilà qu'autour d'elle des momies se mettent en mouvement! Tenifiée; Hekmat perd connaissance, avant d'être réveillée par un mystérieux "poète": flHekmat
Où suis-je et qu'êtes-vous?

Le poète Votre ami ma princesse Ne tremblez pas ainsi; notre vallée en liesse Veutfiter cette nuit un rare événement; Une Egyptienne ici.uAllons donc, l'ombre ment... Une Egyptienne...Ah non, mais, c'est unefol;e... Vous êtes une Anglaise élancée etjolie Qui sachant qu 'il lui sied de porter le yachmak
1_

2_ Harissa (Liban), autoédition. 3_ Id.. 4_ 15 p. 43

Le Caire, autoédition.

Est venue épater nos vieux Sphinx de Karnak. (moqueur). Bonjour Miss ...

Belanat (fâchée) lnsolent... Mais toi qui donc es-tu? Le poète Celui qui, dix mille ans, a vu, souri, s'est tu. Belanat (à part)
C'est sans doute un drogman.

lui montrantune livre.
Veux-tu ce bon pourboire? Mène-moi vers Louksor, simplement, sans histoire. Je te vois hésiter... Craindrais-tu les brigands? Le poète
Nous autres, nous jetons à la mort notre gant. Mais il n'est pas permis à ceux de l'autre vie De sortir du vallon quand ils en ont envie.

Helanat comprenant subitement qu'elle a affaire à un revenant, s'éloigne en courant. (à part). _ ,,5 C'est un Djinn - "bismillah" Un dialogue s'engage alors entre la jeune fille et le poète, d'où il ressort que l'Egypte est menacée par deux périls: les divisions internes et l'ingérence étrangère. Tewfick Ackad en conclut, par le biais de ses personnages, à la nécessité pour les Egyptiens de serrer les rangs autour de leur roi. Ecrite en alexandrins, Une Nuit dans la vallée des rois évite la lourdeur et la grandiloquence. Son expression est simple, fluide, égayée çà et là par quelques traits d'esprit qui ,contrebalancent efficacement le caractère naïf et réducteur de son "message" politique.

5. Tewfick Ackad, Une Nuit dans la vallée des rois, pp. 7.8.

44

HODA ADIB
Hoda Adib a vu le jour en 1943. Fille de l'homme de lettres Albert Adib (fondateur de la revue littéraire AI-Adib), elle fut longtemps professeur de piano au conservatoire national de musique de Beyrouth. C'est en 1968 qu'elle publia son premier recueil poétique, sous le titre de Parenthèse}. Un second recueil, intitulé Demi-pause2, devait paraître en 1970.

Dans chacun de ces deux ouvrages en vers libres, Hoda Adib confie le désarroi d'une âme harcelée par la figure obsédante de l'absent, livrée à une multitude de désirs nourris de rêves et de fantasmes... Fébrile, répétitive, tourbillonnante, l'écriture de Hoda Adib reflète superbement les éclats et les désordres de la passion amoureuse:
"Ouij'ai bu je t'écris au moment même non ne crois pas je ne suis pas saoule mais je t'écris au moment même j'ai bu j'ai de la peine pour toi tu m'as quittée tu vois je t'écris au moment même ma plume hésite mais moij'écris plus vite je t'aime quand même en ce moment non je ne suis pas saoule quand j'ai la tête dans la main je suis bien c'est drôle je ne me suis jamais sentie comme cela bien ou mal
1_ Beyrouth, Editions Revue Al-Adib, 2_ Id. , 167 p., Prix Said Ald. 74 p.

45

ne cherchant pas je voudrais être avec toi comme ça,,3 L'on not.era d'autre part que Demi-pause accorde une place importante à l'élément naturel. Comme Anna de Noailles dans L'Ombre des jours ou Les Eblouissements, le poète se projette dans la nature, se glisse dans sa peau, ou dans ses peaux innombrables. La nature sous la plume de Bada Adib est davantage qu'une source de métaphores; elle est un personnage à part entière: "Le doigt démonstratif
ne sait plus où se fixer

il traîne le paysage un long chemin a pris ma patience je le vois prier en croix c'est l'entrée d'un noir souterrain j'entends la mer rassasiée la nuit se déroule pour moi seul je l'entends pleurer,,4 Edité en 1977, A contre-temps5 manifeste le même désarroi sentimental que les recueils précédents. Cependant aux épreuves de la frustration et de la solitude s'ajoute à présent celle de la guerre. Une guerre dont le poète - à l'instar de Vénus Khoury-Ghata ou d'Evelyne

Accad.. assimile l'explosion aux déchaînementsdes bas instincts de
J'homme, tout en insistant sur l'absurdité de sa mécanique destructrice: "Ziadon l'a réveillé la nuit pour défendre la cause laquelle il ne savait pas il ne la connaissait pas ce n'était pas la sienne une distance sans dents on vous provoque
miracle

- vous

direz avec crainte

ce qu'il était venu vous faire comprendre les figurants de la vie des autres Riad ne connaissait personne
Roda Adib, Parenthèse, p. 66. 4_ Id. , Demi-pause,pp. 129-130. S_ Paris, Editions Saint-Germain-des-Prés, Collection Poésie sans ftontière, 70 p. 46
3_

s'est entendu appeler tout le monde il devait tirer des clous crucifier les hommes à terre -

-

à tout hasard

dans une direction

les munitions - terminé Ramzi sans crier gare on lui a enfoncé un casque qu'on posera sur sa tombe soldat inconnu,,6 Parallèlement à cette nouveauté thématique, A contre-temps marque une évolution dans l'œuvre de Hoda Adib et sa quête d'une écriture personnelle, libérée des stéréotypes littéraires, plus en phase avec les modulations de son expérience intérieure. Adib semble avoir levé ici les derniers obstacles qui entravaient encore ses confidences poétiques. Ainsi le flot unique y est préféré à la séparation artificielle des unités, et les évocations suggestives, qui frisent les frontières de l'hermétisme, s'y substituent souvent aux propos référentiels. Hoda Adib attendit près de vingt ans pour publier son quatrième recueil: Métamorphose de la mémoire (1996)7. Articulé en cinq
parties, l'ouvrage, comme Parenthèse et Demi-pause, exalte les vertus du rêve, cette "seconde vie" dont Nerval fit la substance de son Aurélia. Le rêve constitue l'ultime recours chez Adib, un espace irréductible où se figent les horloges, où se dissolvent les inhibitions mentales. Enfourcher le rêve revient en somme à "circule[r] libre,,8, à se fondre dans un vide absolu où l'âme accède à la sérénité suprême. Métamorphose de la mémoire se penche aussi sur les mots, ces

-

précieux auxiliaires du rêve. Le poète en mesure le pouvoir, mais également les limites: l'Les mots escortent les rêves sans y pénétrer,,9 Adib souligne surtout le caractère" endogène" des mots, ces signes que l'écrivain croit manipuler mais qui en réalité le manipulent eux-mêmes, et révèlent à son insu la part intime de son être:
Hoda Adib, A contre-temps, p. 67. 7_ Londres, MECO, non paginé. 8_ Hoda Adib, Métamorphose de la mémoire, séquence II, "Entre le réveil et le sommeil Aurélie danse sa danse maléfique ", Sepage.
9_ lb.
6_

, lIe page. 47

"Les mots se détachent et vont en s'amplifiant sonorité sur l'eau Je reste sur un rocher et regarde les mots glisser sur des stalactites ces mots ont des familles

queje ne connaispas

_ "JO

Métamorphose de la mémoire confmne l'évolution rhétorique observée dans le précédent recueil. On y remarque de plus l'abondance des métaphores empruntées au lexique du monde minéral, dont l'effet est d'insérer les poèmes dans une dimension à la fois intemporelle et universelle. Signalons pour terminer qu'outre ces écrits en français, l'œuvre de Hoda Adib compte deux recueils poétiques publiés en arabe: Trois cubes (1971)11et La Rue la ville le numéro (1972)12.

10.lb. , Séquence I, ilLes mots endogènes", rpage. Il. Beyrouth. 12.Id.

48

ETEL ADNAN
Il est des auteurs qu'on représenterait volontiers par un flambeau ardent. Etel Adnan est de ceux-là. Est-ce en raison de son engagement militant en faveur des droits de la femme, de son intérêt soutenu pour la peinture, qu'elle pratique, pour l'art islamique, dont elle s'efforce d'enrichir la connaissance à travers des interventions dans des colloques et des conférences de par le monde? Sans doute, mais c'est surtout dans l'arène politique que se révèle l'''ardeur'' d'Etel Adnan, dans ses fulminations virulentes contre l'ordre établi, les despotes, les pharisiens, les phallocrates. .. autant de liberticides universels que
Adnan dénonce, entre autres, dans des poèmes regroupés en 19731 sous le titre de Jéhu..

Un discours iconoclaste et subversif que nous retrouvons dans Sitt Marie-Rose (1977)2. Car Etel Adnan est incapable de complaisance. La sincérité n'est pas chez elle un choix éthique; elle est une nécessité existentielle. Il faut le lui reconnaître pour excuser le caractère quelque peu partial de son interprétation de la guerre.

Outre la franchise et la puissance de son écriture, Sitt MarieRose se distingue par un éclatement structurel dont le but est de multiplierles points de vue narratifs. Ainsi, et ce à trois reprises, sept narrateurs différents se succèdentpour confier les impressions et les
réflexions que suscite en eux un même événement-symbole de la guerre: l'enlèvement de Marie-Rose, une militante de gauche accusée de "collaboration" avec les Palestiniens, qui sera finalement mise à mort sous les yeux de ses élèves sourds-muets. La vision de la guerre n'est donc pas, comme ailleurs, bornée à un seul regard. Etel Adnan donne alternativement la parole à deux miliciens tortionnaires, à un enfant, au chef des ravisseurs, à un prêtre, à la victime, et... à l'alter ego de Marie-Rose: un "je" qui se confond en réalité avec celui de l'écrivain. L'intérêt de ce dernier monologue tient notamment au bilan qu'il dresse de la situation globale dans le pays, et à sa présentation de "l'oppression" des Palestiniens comme un
I. Paris, P. 1. Oswald. 2_ Paris, Editions des femmes, 115 p. 49

maillon dans la chaîne des oppressions orientales: oppression de la femme par l'homme, de l'homme par la société, et des peuples par les régimes autocratiques: USi les colonnes vertébrales humaines pouvaient s y adapter,[les dirigeants arabes] obligeraient les gens à se mouvoir sur quatre pattes. L'aventure politique qu'ils ignorent est semblable à l'aventure poétique. Che Guevara et Badr Chalcer el Sayyab, poète irakien, ont ceci de commun qu'ils ne peuvent l'un et l'autre faire école. C'est toujours l'étape suivante, celle du poème ou celle de la marche dans la jungle, qui les détermine. Nos dirigeants, eux, vivent assis. Et quand ils arrivent au pouvoir ils sécrètent une espèce de peau autour de leurs sièges jusqu'au moment où ils sont, siège et
corps, indétachables[...]~

Alors, quand l'impossible mutation a lieu, quand par exemple quelqu'un comme Marie-Rose sort du cours ordinaire des choses, le corps social affolé dégage ses anticorps dans un mécanisme aveugle et automatique pour résorber, tuer, et digérer, la cellule dans ,,3 laquelle le vouloir vivre de la liberté est parvenu à se manifester. En plus de Jéhu et de Silt Marie-Rose, Etel Adnan a fait paraître un troisième ouvrage en français, L'Apocalypse arabe (1980)4, et quatre recueils poétiques publiés, eux, en anglais, à savoir Moonshots (1966)5, Five senses for one death (1971)6, From A to Z (1982)7, et Love-poems (1996)8.

3. Etel Adnan, Sitl Marie-Rose, pp. 84-85. 4. Paris, Papyrus. s. Beyrouth, Réveil. 6. New York, The Smith. 7. Sausalito (Californie), Post-Apollo Press. 8. Id.

50

JOUMANA AHDAB
Joumana Ahdab est née à Beyrouth en 1921, d'une mère turque et d'un père libanais. Après des études au Collège protestant, elle se fait connaître grâce à des textes parus dans la presse libanaise de langue française (Le Jour, La Revue du Liban... ). De juillet 1945 à mai 1946, elle signe une série de poèmes dans les Cahiers de l'Est. C'est seulement en 1951 que Ahdab publie son premier et unique ouvrage, Vivre}, un recueil poétique qui rassemble des textes écrits entre 1935 et 1949, dont certains inédits. Par leur rythme incantatoire, leur musicalité lancinante nourrie d'assonances et d'harmonies imitatives, les poèmes de Joumana Ahdab résonnent à l'oreille comme des "ariettes oubliées". Mais il n'est pas que le mouvement ou la mélodie pour évoquer l'écriture de Verlaine dans ses textes. La puissance suggestive des images, la transcription symboliste des impressions, le ton de la confidence, les accents de sincérité, toutes ces caractéristiques de la poésie de Joumana Ahdab font penser à Jadis et naguère, et plus encore aux Romances sans paroles. Autre point commun entre les deux œuvres, la poésie de Joumana Ahdab, comme celle de Verlaine, est tiraillée entre la sérénité et l'angoisse, la célébration de la vie et la nostalgie des "grâces ,,2, d'antan l'exaltation voluptueuse de l'amour et l'aspiration mystique à un "ailleurs" indéfmissable: "NUIT Je sens ma fatigue et l'odeur de la nuit Les étoiles me fuient Lointaine douceur Ma tête lourde perçoit la terrestre rumeur. Attentive, Si j'écoutais du vent l'incantation lente Parmi les fentes secrètes et les feuilles captives
I. Paris, Editions Debresse. 2. Joumana Ahdab, "Prière au vent", in Cahiers de l'EsI, Ire série, volume 5, Beyrouth, mars 1946, p. 125.

51