Du Congo prospère au Zaïre en débâcle

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"Je me réjouis de pouvoir consigner ici les principaux souvenirs d'une vie caractérisée essentiellement par l'effort, l'indépendance d'esprit et la progression tant intellectuelle que matérielle. Une vie glorieuse et bien prometteuse dans sa première partie ; une vie tourmentée et angoissée, par la suite. "J'ai été en effet sinistré, arrêté arbitrairement et interné longtemps en pleine sécession katangaise. J'ai perdu tous mes biens, acquis au cours de longues années de labeur. J'ai été évacué d'Elisabethville par l'ONU, après ma libération grâce à Moïse Tshombe. J'ai été traité à Léopoldville comme un réfugié ! J'ai été combattu pour des raisons tribales au cours de ma carrière au ministère des Affaires Etrangères (...) "J'ai donc vécu la vie coloniale et certaines des conséquences de l'indépendance congolaise. J'ai vécu également la prise illégale du pouvoir par un "barbare" qui a annulé progressivement cette indépendance et transformé le pays en une société primitive (...), en domaine privé, en patrimoine clanique."A cause de tout cela, j'ai décidé de me fixer en Belgique. J'ai donc triomphé quand même de la machine de mort zaïroise, de cet "Etat" qui nous a fait reculer du modernisme colonial au primitivisme de l'après-indépendance".
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296218703
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Jean-Grégoire KALONDA DJESSA

DU CONGO PROSPÈRE

AU ZAÏRE EN DÉBÂCLE

L' Hannattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Itinéraire de l'auteur
Kalonda Djessa Jean-Grégoire, Administrateur-Gérant. Né à Katako-Kombe (Congo Belge), le 16 octobre 1920. Epouse Julienne Kapinga, gérante de magasin. Formation: diplôme, Ecole de Commis, KinduPort-Empain (1937); cours du soir, sections Sociologie et Sténographie (la plus grande distinction et les félicitations du Jury), Institut St-Boniface, Elisabethville (1947); cours de formation politique accélérée, Université Officielle du Congo Belge, Elisabethville (1960). Carrière: Apprenti, Banque du Congo Belge, Kindu (1937); Secrétaire particulier du Directeur général, puis de l'Administrateur-Directeur général, Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs Africains, Albertville (1938-1943); Aide-Comptable, Compagnie Géomines (mines de cassérite), Manono (1943-1945); Secrétaire, Agence Maritime Internationale, puis Ets. G.M. Benatar (import-export), Elisabethville (1946-1947); Secrétaire attaché à la Direction puis Titulaire des départements Claims, British-American Tobacco et Prix de revient (1948-1953), United Agencies SA, melnbre du Groupe Lever, Elisabethville; Attaché à la Délégation de l'Office belge du Commerce Extérieur, Elisabethville (19541955); Secrétaire des avocats Jean Humblé et Louis Laroche, Elisabethville (1955-1957); Représentant de commerce (1957-1958); Agent commercial, Tabacongo SA, lllembre du Groupe Tobacofina, Elisabethville (1959-1961); Prisonnier politique sous la sécession katangaise (1961); Fonctionnaire et Diplomate (1962-1978), Ministère des Affaires Etrangères; Administrateur-Gérant, Arec hltemational SPRL (import-export), Bruxelles (depuis 1979). Ancien Membre actif du Comité du Cercle St-Benoît, Elisabethville; Ancien Président Fondateur de l'Union Culturelle Katangaise, groupement belgo-congolais; Ancien Président, Représentant légal de l'Association des Congolais Immatriculés, Elisabethville. Articles dans: Bulletin du Centre d' étude des problèmes sociaux indigènes (Elisabethville), Les Lettres Congolaises et les journaux Essor du Congo et Echo du Katanga (Elisabethville). (Voir Annexes). @ L'Hannattan, 1991 ISBN: 2-7384-0768-4 ISSN: 0297-1763

AVANT-PROPOS De la modernité coloniale au primitivisme post-indépendance

Quelle belle victoire sur le machiavélisme(1) que de vivre au-delà de 70 ans lorsque l'on est né dans l'ex-Congo Belge devenu Zaïre après avoir été République Démocratique du Congo! Deux avantages importants en découlent: une profonde connaissance des gens des différentes tribus qui composent ce pays, et une maturité d'esprit pennettant de traiter avec doigté les problèmes qui se posent. En principe, les personnes possédant de tels «avantages» sont en mesure d'assumer de grandes responsabilités et de diriger leurs subalternes au mieux des intérêts de tous. Malheureusement, il n'en est pas ainsi pour le Zaïre où le régime, à parti unique jusqu 'ici(2),préfère employer des éléments jeunes, endoctrinés et bouITés d'idées fausses sur lapériode coloniale et sur les événements tragiques qui ont marqué les 4 premières années d'indépendance. Il n'est, par ailleurs, pas moins évident que le monde contemporain est plcin d'intellectuels qui, même s'ils se font vieux, ne montrent guère de maturité et de «doigté». On peut raisonnable,ment supposer qu'ils n'ont pas, dans leur subconscient, les qualités essentielles de compréhension et d'interprétation qui font la différence entre les bons et les mauvais juges. En ce qui me concerne, j'ai heureusement telminé très tôt mes études et travaillé dès l'âge de 17 ans, à côté de grands hommes qui m'ont aimé et dont je garde un souvenir inoubliable. Je cite notamment Fernand Tricot, Célestin-Paul Camus et André Marissiaux, respectivement directeur général, administrateur-directeur général et conseiller juridique de la Compagnie
1. Au sens premier du terme: «Système politique, conforme aux principes de Machiavel. Politique dépourvue de conscience et de bonne foi» (Larousse, 1950).
Le changement

2.

tisme à 3 puis intégral décrété

depuis le 24 avril 1990 et le 6 octobre 1990 - n'est que formel.

- multipar5

des Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs Africains; René-Jean Samzun (de.nationalité française), administrateur-directeur général de United Agencies (société anonyme membre du groupe Lever) et Maîtres Jean Humblé et Louis Laroche, avocats près la Cour d'appel d'Elisabethville (aujourd'hui Lubumbashi). Sous leur influence, en effet, j'ai évolué très rapidement et acquis, de la même manière, une bonne maturité d'esprit et un sens aigu des responsabilités qui ont servi de base à mon émancipation dès avant l'indépendance du Congo, mon pays. D'autre part, fasciné dès mon jeune âge par les choses de l'esprit, je n'ai jamais laissé passer une occasion de connaître et comprendre davantage, afin de mieux aborder les problèmes de la vie et servir correctement les autres. Ainsi ai-je été membre actif du Cercle Saint-Benoît à Elisabethville, ce qui m'a valu l'honneur de figurer parmi les premiers Congolais qui écrivirent, en 1955, des articles dans le Bullenn du Centre d'Etude des Problèmes Sociaux Indigènes(3), qui paraissait dans la même ville. J'ai fondé aussi l'Union Culturelle Katangaise, mouvement qui recruta ses membres et panni les Belges et paITI1ies Congol lais: j'en ai assumé la présidence en même temps que la direction de la revue Les Lettres Congolaises qu'elle publiait(4). A une époque où les contacts entre Blancs et Noirs étaient limités au seul plan professionnel, l'Union Culturelle Katangaise donna un souffle nouveau à cette ouverture en tenant régulièrement des réunions où étaient discutées des questions d'ordres divers. Son but fut pleinement atteint puisque, en 1955, à l'occasion de sa première assemblée plénière, un festin groupa Blancs et Noirs(S)au restaurant du Grand Hôtel «Léopold Il>>,sous l'animation de l'orchestre fondé par le Docteur Cabu, conscIVateur des Musées Royaux. En plus de mes activités culturelles, j'ai suivi pendant 6 mois, avant la proclamation de l'indépendance, des cours de fotmation politique accélérée, donnés par des professeurs de grande renommée sous l'égide de l'Université officielle du Congo.

3. VoirAnnexesp. 165. 4. VoirAnnexesp. 175. 5. Ce qui évidemmentétait infmimentrare dans la coloniebelge.
6

Enfm, plus tard, avant mon entrée au ministère des Affaires Etrangères à Léopoldville, j'ai été, durant près d'une année, détenu politique dans le Katanga en pleine sécession. J'ai donc vécu dans ma chair la vie coloniale et certaines des conséquences de l'indépendance congolaise. J'ai vécu également dans ma chair la prise illégale du pouvoir par un «barbare»(6) qui a annulé progressivement cette indépendance et transfonné le pays en une société primitive impropre aux partisans du modernisme à l'occidentale. Pis, il en a fait son domaine privé, son «patrimoine»: nul n'entre légalement au Zaïre sans faire l'objet d'une sérieuse enquête préalable de la part de ses seIVices de sécurité... Je me réjouis particulièrement de pouvoir consigner dans le présent ouvrage les principaux souvenirs d'une vie caractérisée essentiellement par l'effort, l'indépendance d'esprit et la progression tant intellectuelle que matérielle. Une vie glorieuse, heureuse et bien prometteuse dans sa première partie; une vie tounnentée et angoissée, par la suite. J'ai été en effet sinistré, alTêté arbitrairement et interné longtemps, en pleine sécession katangaise. J'ai perdu tous mes biens, acquis au cours de longues années de labeur. J'ai été évacué d'Elisabethville par l'O.N.U., après ma libération grâce à Moïse Tshombe. J'ai été traité à Léopoldville comme un réfugié! J'ai été combattu pour des raisons tribales au cours de ma carrière au ministère des Affaires Etrangères: plus précisément, j'ai été persécuté et humilié à l'étranger par les ambassadeurs Bolela et Mboyo, originaires de la Région du président zaïrois(7) ainsi que par l'ambassadeur Nzeza Ndombasi, originaire de la région du Bas-Zaïre. A leur guise, ces gens ont manœuvré; ils ont monté contre moi des accusations tendancieuses auprès des autorités du ministère qui m'employait. L'ambassadeur Mboyo est même allé plus loin: il a envoyé au président Mobutu un télex m'accusant de l'avoir critiqué pour avoir fait ouvrir le feu sur les étudiants contestataires en 1969-71. J'ai osé un jour lui
6. 7. Le colonel Joseph-Désiré Mobutu s'arrogea le pouvoir, d'abord en septembre 1960, puis officiellement le 25 novembre 1965, par un coup d'Etat militaire. Il s'agit de l'Equateur, «zone protégée» de Mobutu dont sont issus ses responsables militaires les plus proches et ses «fidèles» les plus soumis. Le président maréchal Mobutu est évidemment originaire de ladite région.

7

dire:«Vous n'êtes pas Dieu pour changer mon destin!» «- Vous êtes un insoumis!», m'a-t-il hurlé au visage. Agressivitéde l'humain non civilisé... A cause de tout cela, j'ai décidé de me fIXeren Belgique. J'ai donc triomphé quand même de la machine de mort zaïroise de cet «Etat» qui nous a fait régresser du modernisme colonial au primitivisme de l'après-indépendance!

N01E DE L'ÉDI1EUR
La plupart des notes en bas des pages ont été rédigées par l'éditeur soucieux de donner au lecteur des points de repère plus précis, afin de mieux apprécier le récit et les réflexions de r auteur.

Les noms actuels Congo Zâire Bas.Congo = Bas.Zaïre Province Orientale = Haut-Zaïre Katanga = Shaba
Kwilu =Bandundu Sud-Kasaï = Kasaï Oriental Lac Albert = Lac Mobutu Parc National Albert = Parc Mobutu Albertville
Bakwanga
Baudouinville

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Banningville= Bandundu
Costennansville = Bukavu Elisabethville = Lubumbashi Jadotville =Likasi Léopoldville = Kinshasa
Coquilhatville

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Source: Zaire, AGCD, Bruxelles, 1985.

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Limtte de province

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RHODESIE

en 1960 (carte CRISP)

Source: Zaire, le dossier de la recolonisation, préface de Jules Chomé, L'Harmattan-Paris & Vie Ouvrière-Bruxelles, 1978.

PREMIÈRE PARTIE

DURANT LA COLONISATION

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(Riz C ft Bois
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400

Source: Zaire, A.G.C.D., Bruxelles, 1985,

LIMITE

SUO

Les ethnies du Congo-Zaïre. Source: Crawford Young, Introduction à la politique congolaise, CRISP, Bruxelles, 1968, p.113.

1

Mon enfance

Je suis venu au monde le 16 octobre 1920. J'ai reçu le nom de Jean, du patron de mon père, lequel s'appelait Jean Collard, surnommé par les indigènes «Ienga Ienga» (<<grandbâtisseur» en langue swahili), qui était Administrateur-Chef du Territoire de Katako-Kombe, situé dans la région du Sankuru, l'un des lieux historiques de l'esclavagisme arabe. Mon père, nommé Djessa, était son cuisinier et homme de confiance. Ma mère, nommée Edjulu, avait accouché dans une maison située à proximité des bureaux de l'administration territoriale. Elle était sage-femme et soignait les enfants avec certaines herbes. Dieu m'a béni parce qu'il m'a doté d'une mémoire prodigieuse et d'un courage à toute épreuve, grâce auxquels j'ai été glorieux à l'école., célèbre au travail et persévérant dans la vie. Dans les années 1920, très peu de gens avaient un travail rémunérateur au Congo. La plupart végétaient dans les villages et devaient vendre les produits des champs, de la chasse ou de la pêche pour se procurer quelques sous. En revanche, mon père, lui, était dans une situation privilégiée puisqu'il touchait régulièrement son mois et faisait des économies. J'étais ainsi bien nourri et bien équipé. De plus, chaque fois que M. Jean Collard rentrait de ses congés en Belgique, il y avait dans ses bagages une malle contenant des vêtements pour moi et mes frères, Georges et Albert. Je n'ai jamais oublié ces attentions qu'avait eues, pour moi et mes frères, ce grand colonisateur belge des premières heures, et je suis resté authentiquement «Jean» en mémoire de lui. En fait, je respirai l'air «moderne» dès mon enfance et ne tardai pas à fréquenter l'école primaire à la mission catholique située à moins de 1 kilomètre du toit paternel. 13

Dès le début, je fus brinant à I'école. Ainsi, Je sautai à deux reprises, de troisième en première, et je tenninai les études primaires en 3 ans au lieu de 5 ans, comme c'était la règle à l'époque. En 3èmede primaire, je fus baptisé sous le nom de «Jean», donc mon nom originel. A la confinnation, mon maître en 5ème primaire, Victor Lundula, me donna le nom de «Grégoire». Je devins donc «Jean-Grégoire». Avant cela, j'étais devenu enfant de chœur et je me levais chaque jour ouvrable à 4 h 30 du matin, afm d'assister le prêtre à la messe pour les Sœurs, dans leur petite chapelle. Je fus évidemment logé et nourri par les Pères, à la mission. J'allais voir mes parents seulement les dimanches après-midi. Au cours de cette période, certains condisciples, envieux de mes progrès, essayèrent de me décourager en m'agressant de temps à autre. Bien que je fusse plus jeune qu'eux, je me défendais avec détennination et je réussissais chaque fois à tirer mon épingle du jeu. Jamais je ne parlais de ces difficultés à mes parents, qui en étaient infonnésplus tard, par des témoins oculaires. Je dois dire que la pratique journalière de la religion n'avait pas tardé à faire nartre en moi le désir de devenir prêtre. J'en avais bien évidemment parlé au Père supérieur de la mission, mais il m'avait dit que je n'avais pas la vocation sacerdotale. Après avoir obtenu mon certificat de fin d'études primaires, avec cent pour cent des points, je fus admis à l'Ecole Nonnale de Tshumbe Sainte-Marie, située à environ 150 km de KatakoKombe. Cette distance devait être parcourue pédestrement, car il n'existait pas de moyens de transport à l'époque. Au cours de la première année, je me classai premier à chaque trimestre, avec une moyenne toujours supérieure à la moyenne. J'étais resté obsédé par l'idée d'aller au séminaire mais, quand j'en touchai un mot au père-directeur, la réponse fut la même qu'à Katako-Kombe, c'est-à-dire que je n'avais pas la vocation sacerdotale. Avant la fm du premier trimestre de la 2èmeannée, ma mère mourut et je fus autorisé à rejoindre le toit paternel. J'étais alors âgé de 13 ans et, comme le métier d'instituteur ne m'intéressait pas, je pris, après le deuil de ma mère, la résolution d'aller à Kindu (port-Empain) où on fonnait des commis de bureau. Un de mes oncles maternels, Nicolas Kingombe, était allé travailler là-bas commè cuisinier, après avoir été initié à ce mé14

tier par mon père, et je n'aurais pas ainsi de problème de séjour. Mais il fallait y allerpédestrement, en parcourant une distance d'environ 250 km! Par une heureuse coïncidence, un commerçant ambulant originaire de Ponte Noire (Congo Français) s'y rendait, et Je me joignis à lui. Le voyage dura cinq Jours. Au lendemain de mon arrivée, je pris le chemin de l'école qui était située à moins de 1 kilomètre de la maison de mon oncle, au «Quartier Mission» habité par les chrétiens. Lorsque je me présentai devant le Père-directeur pour demander mon inscription, il me fit subir un examen que je réussis brillamment, et ce, bien que les questions sur l'arithmétique fussent posées en français! Or, tant à l'école primaire de KatakoKombe qu'à l'Ecole nonnale de Tshumbe Sainte-Marie, toutes deux dirigées par les Pères de Scheut, l'enseignement était donné en langue régionale (otetela)! Je fus ainsi inscrit en 5èmeprimaire. M'étant classé premier jusqu'à la fin de l'année, je fus admis à l'Ecole des commis. Là, je brillai davantage encore, en me classant premier à chaque trimestre avec 100% des points! Aussi, le Père directeur me fit-il passer de troisième en première, ce qui mepeI1Ilit d'obtenir mon diplôme de commis au bout de 2 ans au lieu de 3, comme c'était la règle à l'époque. Au cours de mes études à Kindu, je subis le même sort qu'à l'école de Katako-Kombe. En effet, j'étais souvent agressé par des élèves jaloux, mais Je réussissais chaque fois à faire tomber l'un de mes agresseurs que j'étranglais, ce qui me pennettait de me tirer d'affaire. Un jour cependant, en pleine récréation, je fus attaqué et terrassé sur une estrade en bois par mon principal rival de l'école des commis. J'eus le bras gauche brisé. A l'époque, les amputations étaient courantes, mais le médecin-directeur de la Compagnie des Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs Africains, chez qui m'emmena Père Emile Bartiaux,m'appliqua spécialement du plâtre. Je gardai pendant 45 jours le bras en bandoulière sans aller à l'école. Après quoi il m'enleva le plâtre, et le bras se rétablit. Mon père vint de Katako-Kombe pour s'assurer qu'il n'y avait pas de danger pour moi. Ce fut la dernière fois que je le vis avant sa mort. Par la suite, le professeur, Père Emile Bartiaux, qui me donnait des cours particuliers dans sa chambre et m'appelait habituellement «Grégu», sévit contre ceux qui osaient m'agresser en sa présence.

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2 Débuts dans la vie active

Deux mois avant la fin de mes études, j'exprimai au Pèredirecteur, suite à une interrogation de sa part, mon dégoût pour le selVice de l'administration coloniale, à laquelle l'école devait fournir en priorité ses diplômés. J'adressai donc une demande d'emploi à la Banque du Congo Belge et du Ruanda-Urundi, à Usumbura(1). AprèsqueIqes jours, je fus convoqué par la succursale de la Banque du Congo Belge à Kindu, pour passer un examen. Ayant réussi, le gérant, M. Georges Willame, m' engagea comme apprenti pour une durée de 6 mois, après quoi mon transfert à Usumbura pourrait être envisagé. Je commençai donc à travailler à la banque deux mois avant la fin de l'année scolaire, et j'allais à l'école seulement les jours où il y avait des examens. Je sortis quand même deuxième avec 80% des points, la première place ayant été occupée par mon rival Assumani, musulman converti au catholicisme la veille de la proclamation des points, et baptisé sous le nom de «lldephonse». C'est lui qui m'avait brisé le bras en me terrassant sur l'estrade d'une classe pendant la récréation! Mais je ne lui en avais nullement gardé rancune... J'ai dit précédemment que j'avais commencé à travailler deux mois avant la fin de mes études. J'ajoute qu'à l'expiration de la période des 6mois d 'apprentissage, le gérant, M. Georges Willame, satisfait de mes services, ne voulait nullement me transférer à Usumbura où j'espérais vivre avec économie. Pour cette raison, je posai ma démission qui ne putqu 'être acceptée,
1.. L'ex-colonie allemande du Ruanda-Urundi passa sous tutelle belge en 1918 après la défaite des colonisateurs. Les deux Etats du Rwanda et du Burundi datent des indépendances (1962) et Bujumbura (Usumbura) est devenue la capitale du Burundi. 16

et je pris congé de la banque à la fm du préavis légal. M. Willame me délivra tout de même un certificat de travail trèsélogieux. Sur la recommandationdu Père Emile Bartiaux,je fus engagé au secrétariat de la direction locale de la Compagnie des Chemins de Fer du Congo Supérieur aux Grands Lacs africains. Là, le travail ne m'intéressait pas tellement. Après un certain temps, je fus tenté de changer et d'entrer quand même au service de l'administration coloniale. J'écrivis donc au gouverneur de Province à Costennansville (Bukavu),qui chargea l'administrateur-chef du territoire deKindu de me convoquer et de me faire passer un examen queje réussis d'ailleurs brillamment. Dès que je fus fixé sur mon affectation,je posai ma démission avec préavis légal à la Compagnie des Chemins de Fer. Ignorant que celle-ci était un organisme semi-officiel, je me cmsen droit, à l'expiration du préavis, de cesser le travail et de rester à la maison. La Compagnieporta alors plainte contre moi pour refus de travail. Le commissaire de police requis envoya des soldatsm 'arrêter, puis me condamna à 45 jours de servitudes pénales sans me demander la moindre explication! Je fus ensuite conduit à la prison. Agé alors"de16 ans, ce fut une première leçon amère de ma vie: en effet, le soir du mêmejour, je fus incorporé à un groupe de détenus chargésle lendemaind'aller puiser de l'eau à un ruisseau pour les besoins de la prison. A l'époque, il n'y avait pas de conduites de distribution d'eau et il s'agissait, en l'occurrence, de remplir des touques de 60-70 litres, chacune accrochée à une tige en fer et portée sur les épaules par deux détenus jusqu'à la prison. A mon âge, je ne pouvais pas porter un tel fardeau! Le sutVeillantmilitaire me réserva alors un châtiment immérité: le lendemain, à l'appel matinal, il me présenta au commissaire de police en disant en langue swahili: «Hier soir, ce type, se targuant d'être Mundele ndombe (littéralement Européen noir ou clerc), a refusé de porter une touque d'eau avec un autre détenu». Comme à la Force Publique (l'armée coloniale),le commissaire de IX>licemefit administrer 12 coups de fouet Troisjours consécutifs,pour des accusations aussi mensongères que fantaisistes, fonnulées par des surveillants militaires jaloux de. ma qualité d'homme instruit, je reçus à chaque fois 12 coups de fouet, au point que mes fessesen furent sérieusementdéchirées... A ma sortie de prison,je fus conduit d'office par un policier
au secrétariat de la Compagnie des Chemins de Fer, et je dus re-

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Dancer à mon engagement au service de l'administration coloniale. La visite d'inspection qu'effectua quelque temps plus tard le directeur général, M. Fernand Tricot, constitua pour moi l'orée d'une belle canière. En effet, il était à la recherche d'un jeune élément bien fonné, pour son secrétariat privé et son choix se fixa surmoi. Quand il me proposa de m'emmener avec lui à la direction générale à Albertville (Kalemie), je lui répondis: «- Je suis d'accord, Monsieur le directeur général, si vous me payez plus qu'ici». Alors, il me dit: «- Faites-moi une lettre indiquant le salaire que vous voulez gagner». Sans tarder, je m'en allai dactylographierla lettre disant que je désirais toucher 20 francs par jour, puis je retournai la lui remettre après l'avoir signée. fi y marqua son accord et la fit transmettre au chef de la Main-d'Œuvre Indigène pour exécution. Avant de nous séparer, il me signala qu'il rentrait le lendemain à Albertville et que je devais le suivre le plus tôt possible. Après son départ,je me mis en rapport avec le Service de la Main-d'Œuvre Indigène qui réalisa ma mutation et me délivra une feuille de route. Je pris ensuite le train et arrivai à Albertville où je fus bien reçu par le directeur général qui ID'avait fait ré-

server un bon logement au camp des travailleurs de la compagnie. J'étais alors âgé de seulement 17 ans... A Albertville, je fus installé dans le bureau jouxtant celui de M. Boel, chef du secrétariat, à qui j'étais adjoint, tout en étant chargé spécialement du courrier du directeur général. En un laps de temps relativement court, je me vis confier la charge de former les commis-dactylos attachés au secrétariat de la Direction générale moyennant une prime confidentielle de 200 francs par mois. A la fin de la première année de service, je fus coté «élément d'élite» sur toùt le réseau de la compagnie, depuis Stanleyville (Kisangani) jusqu'à Albertville! Cette cote me fut attribuée chaque année, ce qui m'assurait une triple augmentation annuelle équivalente à 150 francs par mois, et me pennit d'atteindre le grade de «commis de première classe» en 3 ans, seulement au lieu de... 9 ans.

18

3 D'Albertville à Manono et Jadotville

En 1941, la Belgique tomba sous l'occupation allemande et le conseil d'administration de la compagnie, représenté par M. Célestin-Paul Camus, administrateur-directeur général, fut transféré de Bruxelles à Albertville. Dès l'arrivée de M. Camus sur place, M. Boel et moi-même fûmes attachés à son
secrétariat, mais je continuai à ID'occuper également du courrier du directeur général. L'ambiance était excellente, mais il m'arrivait de temps à autre de me dégoûter de la vie à Albertville, à cause d'un surcroit de besogne qui ne me pennettait pas de me délasser. En effet, j'arrivais au bureau à 7 heures, et le soir je rentrais à la maison entre 22 et 23 heures. Jeune et impulsif, je posai fmalement ma démission au directeur général; mais celui-ci la refusa, et me consacra tout un après-midi pour me conseiller et tenter de me dissuader en me disant: «- Vous avez de belles perspectives d'avenir ici, il faut renoncer à votre démission». Je ne l'écoutai point et je m'adressai à l'administrateur-directeur général, M. Camus, qui me répondit qu'il acceptait ma démission parce que je n'étais jamais content malgré le traitement et les avantages spéciaux dont je bénéficiais... En conséquence, j'adressai une demande d'emploi à la Direction générale de la Compagnie Géomines, qui exploitait les mines de cassitérite à Manono. En l'espace de trois jours, je reçus de cette société un télégramme m'offrant le double de mon salaire, grâce aux bons renseignements foumis sur moi p.ar un de leurs agents comptables répondant au nom de Ernest Culot, qui avait travaillé auparavant à la Compagnie des Chemins de Fer, à Albertville. Sans perdre de temps, je tis le voyage pour Manono où je 19

fus, dès mon anivée, affecté au service de la comptabilité comme aide-comptable. Un logement meublé fut mis à ma disposition dans un quartier propre, et je fus ainsi assimilé aux agents européens en matière de soins médicaux et d'achat de marchandises à crédit.

Après plus de deux ans de service, un incident m'opposa à un ouvrier belge à l'hôpital de la société.Confonnément aux instructions de la Direction générale au médecin-directeur, j'avais accès à la salle d'attente réselVéeau personnel européen. Ce jour-là, l'ouvrier en question s'en prit à moi et m'injuria de «macaque»,tout en m'intimant l'ordre de déguerpir. Je ripostai en lui disant: «- Vousêtes aussi un macaque blanc». Comme il téléphonait au commissariat de police pour me faire arrêter, je pris les devants et m'y rendis moi-même à vélo.
Quand je me présentai devant le commissaire, celui-ci me dit: «-C'est à votre sujet qu'on m'a téléphoné de l'hôpital? n paraît que vous avez injurié monsieur X de "macaque"?» «- C'est moi qui viens me plaindre de ce monsieur-là, Monsieur le commissaire, parce qu'il m'a traité publiquement de "macaque" pendant que j'attendais le médecin-directeur qui me soigne habituellement; je sais que la loi interdit aux Européens de traiter les Noirs de "macaques", et je vous demande d'ouvrir un dossier à transmettre au Parquet», lui déclarai-je. A son tour, il me dit: «- Vous pouvez partir, je vais vous convoquer après enquête». Sur ces entrefaites, et pour sauver l'honneur de l'ouvrier belge, certains de mes collègues, jaloux de ma situation, furent manipulés pour prendre la défense de l'intéressé. Ils adressèrent une lettre anonyme à la Direction générale, disant notament qu'en ce qui les concernait, ils étaient infiniment reconnaissants à la Belgique de tout ce qu'elle avait fait pour eux et qu'ils se désolidarisaient d'avec moi parce que je me considérais comme supérieur aux Belges. Lorsque le commissaire de police reçut cette lettre, il me convoqua et me la fit lire. Je lui dis tout simplement: «- Monsieur le commissaire, veuillez convoquer les signataires pour qu'ils viennent confirmer devant vous qu'ils étaient avec moi à l'hôpital au 'moment des faits». Il ne put le faire et se borna à me dire ceci: «- Je vais transmettre le dossier au Parquet d'Elisabethville (Lubumbashi), et la suite vous sera communiquée». A cause de cette triste affaire, je posai ma démission à la compagnie Géomines et quittai ensuite Manono pour Jadotville

(Likasi) .

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Je rencontrai par hasard, peu après mon arrivée à Jadotville, le directeur de la CompagniePastorale de Lubilashi à Kisambalez-Kamina, lequel m'offrit un emploi très rémunérateur.Il me paya un ticket de chemin de fer, et je voyageai jusqu'à Kisamba. A la gare, l'accueil fut des plus sympathiques. Au siège d'exploitation, situé à quelques kilomètres de là, onm 'avait réservé un logement à proximité des bureaux. Hélas! Je découvrais un petit coin de brousse où je me sentis dépaysé dès le premier jour et les jours suivants. Ma seule distraction consista à obselVerde mon habitation la gymnastique matinale exécutée par un troupeau d'éléphants domestiqués; en revenant le soir, les éléphants traînaient de grosses charrettes chargées de fruits et légumes destinés à être expédiés vers les grands centres par chemin de fer. Cette vie monotone ne pouvait me convenir! Aussi refusai-je, à la fin de la période d:essai d'un mois, de signer le contrat définitif. Je regagnai ensuite Jadotville où je restai quelques jours avant de me rendre à Elisabethvillepour chercher un emploi intéressant.

4 A Elisabethville

A Elisabethville,je travaillai d'abord quelques mois au secrétariat de l'Agence Maritime Internationale, avant d'être engagé au service des EtablissementsGabriel Moussa Benatar société d'import-export. Ensuite, je Metis inscrire aux cours du soir organisés par l'Institut Saint-Boniface (sections sociologie et sténographie). En août 1947,j'obtins un diplôme de sténographe avec la plus grande distinction et les félicitations du jury. Je fus le premier sténographe diplômé à Elisabethville, et cela m'ouvrait de belles perspectives d'avenir, grâce notamment à un article écrit à mon sujet par le journal des colons, L'Informateur, qui publia ma photo en me présentant comme un bon élève! 21

aigres et animées - le vin bon marché aidant - et si on condamnait l'administration et la ségrégation raciale belges, on critiquait également Poto Poto, la cité indigène si sale de Brazzaville... Mais, quand même! «Le Congo-Brazza valait mieux que le Congo-Léo» entendait-on... A Léopoldville, on s'amusait, on buvait, on dansait et avant tout, on voulait vite et fort «réussir». L'esprit de facilité et de lucre qui y régnait était bien différent de l'esprit de travail en vigueur dans les provinces. En fait, être «émancipé» ou «évolué» à Léopoldville ne signifiait pas la même chose qu'àPort-Empain-Kindu ou Elisabethville qui constituaient les deux agglomérations principales, névralgiques, du Congo Belge - PortEmpain était d'ailleurs le second centre francophone belge après Elisabethville. Léopoldv ilIe regroupait des gens mégalomanes en quelque sorte, qui jouaient des coudes «pour arriver» et tous les moyens leur étaient bons. Mégalomanes et... mélomanes aussi! Car LéopoldvilIe était alors envahie par la musique afro-cubaine grâce à la société Moussa Benatar qui importait les disques de Cuba mais aussi produisait localement les Grands de la «musique congolaise» (rumba et cha-cha-cha): Wendo, Kabasele et, ensuite, ce sera Tabu Ley alias Rochereau, Luambo Makiadi alias Franco...

Panni les offres d'emploi qui me furent faites, je retins particulièrement celle de la S.A. United Agencies, membre du Groupe Lever. J'y travaillai successivement sous les ordres de deux directeurs généraux - MM Charles Jacquemart et Jean Feist - puis sous les ordres de l'administrateur-directeur général, M. René-Jean Samzun, de nationalité française. Ce dernier me nomma officiellement «secrétaire attaché à la Direction» et m'alloua un salaire qui se rapprochait de celui de certains employés européens. En outre, il me traitait comme un ami en toutes circonstances. Au cours de l'année 1952, il m'accorda un congé payé de 4 mois, ce qui me pennit de faire le tour du Congo jusqu'à Léopoldville. Léopoldville (Kinshasa) était le centre politico-administratif où résidait le Gouverneur général de la Colonie. Les habitants traversaientle fleuve en fm de semaine pour se rendre à Brazzaville - capitale de l'Afrique Equatoriale Française et du Congofrançais- y boire notamment le vin rouge importé en barrils, sous la devise: «Liberté-Egalité-Fraternité» dont semblaientjouir et se réjouir nos cousins d'en face. Mais le dimanche soir, sur le bac de retour, les conversations étaient

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L'esprit et l'ambiance générale de «la Capitale» me déplurent tant en 1952 que plus tard mais je n'eusguère'le temps de m 'y habituer car, à peine arrivé, je trouvais entre les mains de mon cousin Maurice Kingombe, un télégramme de la part de M. Samzun m'enjoignant d'interrompre mon congé et de me mettre en rapport avec la Direction générale de la ftliale de United Agencies, la Sedec, pour obtenir un billet aérien et reg.agner Elisabethville au plus tôt, car il ne supportait pas de travailler sans moi, précisait-il. (A l'époque, aucun Congolais ne pouvait voyager par avion: c'était donc pour moi encore un privilège! ) Muni de son télégramme, je me présentai à la Sedec qui me remit un billet établi par l'agence de voyages du Groupe Lever à Bruxelles et je pris l'avion à destination d'Elisabethville. M. Samzun se montra très heureux de me revoir en fonne et s'empressa de me serrer chaudement la main en présence de tous les agents européens, ce qu'aucun grand patron n'osait faire à l'époque! Quelque temps après, il me donna procuration .

pour gérer le département Contentieux et décida de m'envoyer
en Europe pour un séjour de 2 ans dans le but de me spécialiser dans le domaine des assurances. Hélas, il se heurta à l'opposition de l'administration coloniale, car à l'époque, les Congolais n'étaient pas autorisés à se rendre en Europe...

En plus demon emploi officiel,je faisais.des heures supplémentaires au cabinet de Maîtres Jean Humblé et Louis Laroche, où je me familiarisaisavec les questions du droit écrit. Je dus fmalement quitter United Agencies parce que mon patron qui aimait la chasse me laissait trop souvent seul au bureau, ce qui permettait à certains agents européens de me chercher noise. Ainsi, un jour, l'un d'entre eux monta à mon bureau et me dit: «- Qu'est-ce que vous faites avec votre argent? Car vous gagnez beaucoup par rapport à moi. Je lui répondis: - Quand j'achète les pommes de terre, par exemple, est-ce que je paie moins cher que vous? fi rétorqua: - Vousn'avez qu'à manger ce que les autres indigènes mangent! Alors je lui posai la question: - Est-ce que mon estomac est différent du vôtre? - Oui, votre estomac est trop gros», dit-il. Je dus néanmoins me maîtriser, car je savais que la loi ne me protégeait pas en cas de rixe avec un Blanc. Une autre fois, ce fut le directeur commercial, M. Victor 23

Charron, d'origine juive, qui me fit avaler des couleuvres en me dame étrangère au se1Vice. Et cela parce qu'il voyait toujours d'un œil jaloux le fait que je signais seul au nom de la société le courrier que je traitais pour le département du Contentieux! Chaque fois que .M. Samzun revenait de la chasse, je le mettais au courant de mes ennuis, mais il disait toujours: «- Ne vous en faites pas, Jean-Grégoire, c'est moi le patron ici)>. Or, J'étais jeune et impulsif, si bien que je ne pouvais patienter indéfiniment Je lui présentai donc finalement ma démission et, à l'expiration du préavis légal, je ID'engageai au service de l'Office Belge du Commerce Extérieur qui venait d'ouvrir une délégation à Elisabethville, sous la direction de M. Roger Lacourt. Dès le départ, celui-ci se montra très content de moi et par la suite, il m'invita souvent à manger chez lui. Le travail n'était pas absorbant, ce qui me laissait le temps pour m'investir dans des activités culturelles.

disant: «--:- Tu es un boy comme tous les autres!», devant une

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Dès 1952, année de son entrée en fonction, M. Léo Pétillon, gouverneur général du Congo Belge, s'était employé à user de son influence pour faire disparaître le ségrégationnisme au Congo. Sous son impulsion, une amicale helgo-congolaise avait vu le jour à Léopoldville au cours de la même année. Par la suite, les membres de ce groupement pouvaient se réunir régulièrement et prendre des repas ensemble dans des établissements réseIVés aux Blancs (et donc interdits aux Noirs). Emboîtant le pas aux gens de Léopoldville, je lançai à Elisabethville, en 1953, l'idée de créer un groupement belgo-congolais à caractère purement culturel sous la dénomination de «Union CulturelleKatangaise».ll m'avait paru, en effet, que le domaine culturel offrait mieux les possibilités de réaliser une entente véritable entre les Européens de bonne volonté et les Congolais désireux de s'épanouir et de s'affinner au sein d'une société congolaise moderne. La première assemblée plénière annuelle de l'Union Cultl1relIe Katangaise fut marquée par des agapes au restaurant du Grand Hôtel Léopold II, jusqu'alors interdit aux Noirs. Animées par l'orchestre symphonique «Les Compagnons Katangais de la Belle Chanson» du Dr Cabu, vétérinaire et financier, conserva-

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teur des Musées Royaux, elles mirent donc face à face, pour la première fois à Elisabethville, des .Belges et des Congolais. Je dois dire également que si Je fi'avais pas été présidentfondateur et dirigeant de l'Union Culturelle Katangaise pendant trois ans consécutifs, puis secrétaire général, il ne nl'aurait pas été possible d'entrer en rapport avec M. Pétillon, qui me fit bénéficier de son soutien le plus complet dans l'idéal que je poursuivais, ainsi d'ailleurs qu'avec les plus hautes autorités administratives et religieuses d'E1isabethville. En effet, chaque fois qu'il venait à Elisabethville, M" Pétillonm'invitait à le rencontrer et un échange de vues s'établissait entre nous concernant l'évolution et l'avenir du Congo. La dernière fois, ce fut en 1958: M. Libotte, commissaire de district, vint me dire chez moi:«- J'ai été chargé par Monsieur le Gouverneur Général de vous faire savoir qu'il voulait s'entretenir avec vous en sa maison de passage, dans les jardins de la résidence de Monsieur le Gouvemeur de Province». Toutes les conversations que j'avais eues avec M.Pétillon s'étaient déroulées dans une ambiance de parfaite cordialité, et j'en avais retiré le sentiment qu'il était le plus grand ami des Congolais. Cela se confinnait d'ailleurs par le fait qu'il mettait continuellement l'accent sur la coexistence pacifique entre Blancs et Noirs dans ses discours de politique générale. Malheureusement, il n'était pas suivi, notamment par les colons du Katanga, qui étaient influencés par l'apartheid Sud-africain et dont certains lui avaient jeté des tomates lors d'une de ses visites à Elisabethville...

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Pour illustrer les activités culturelles et artistiques qui avaient pris un essor considérable à Elisabethville, j'ai inclus dans le présent ouvrage en annexes les quelques documents et photographies - dont j'ai fait des photocopies à la Bibliothèque Africaine à Bruxelles, où sont classées soigneusement toutes les archives de l'ancienne colonie belge - faute de quoi je serais resté dans le vague, ayant perdu toutes mes archives personnelles avant mon évacuation d'Elisabethville à Léopoldville par l'ONU (après ma libération de la prison politique katangaise par Moïse Tshombe).

Dans l'introduction qu'il consacra aux articles écrits par les Congolais «évoluants»à Elisabethville,M. Jean Sahier, licencié 25

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