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DU PLACEMENT A L'ACCUEIL FAMILIAL

De
296 pages
Les auteurs ont une double problématique, tout d'abord ils utilisent la sociologie pour dresser un historique conceptuel de la notion de famille et montrent comment l'institution du placement d'enfants se sert des particularités des familles d'accueil à des fins de récupération et de contrôle social et d'autre part, ils se référent à la psychologie et plus particulièrement à la systémie.
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DU PLACEMENT À L'ACCUEIL FAMILIAL

Collection Placement familial etfamilles d'accueil dirigée par Pierre Sans

L'accueil familial, ou le placement familial, ou les familles d'accueil sont une série de thèmes qui voient leur intérêt remis à I'honneur, et à juste titre. Que ce soit dans le cadre de l'aide à l'enfance ou à l'adolescence en difficulté, ou dans celui des «alternatives à I'hospitalisation», ou concernant la prise en charge des personnes âgées très dépendantes, ces formes antiques consistant à accueillir un «étranger» au sein d'un milieu familial méritent toute notre attention. Cela pose tout un ensemble de questions à la fois pratiques, réglementaires, mais aussi théoriques et «politiques», que la présente collection ne manquera pas de poser. Elle se veut ouverte à la fois à des témoignages, à des expériences, modestes ou plus ambitieuses, et à des études de haut niveau conceptuel. Elle accueillera donc aussi bien des écrits de familles d'accueil, d'éducateurs et de soignants, que des travaux universitaires. Un seul mot d'ordre en balisera l'itinéraire: la libre parole.

Déjà parus

Pierre SANS, Le placementfamilial. Ses secrets et ses paradoxes, 1997. Marie-Christine BONTE, Valérie Cohen-Scali, Familles d'accueil et institutions, 1998.

Noël ROUSSEAUX - Bernard BALAS

DU PLACEMENT À L' ACCUEIL FAMILIAL
De ['enfant objet des institutions à [' enfant suj et

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanInc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9694-6

SOMMAIRE.

Avant""'propos

..

.

p. 15

INTR

0 DU

CTI

ON.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.

17

PARTIE I

,

p. 21

Chapitre 1. - Approche épistémologique
1.1. - Approche historique.

p. 23

1.1.1.- La famille, un construit social historique 1.1.2.- De la famille 1.1.3. - De l'accueil. 1.1.4.- L'époque des catégories
1.2. - Approche sémiotique.

p. 27 p. 30 p. 37 p.40

1.2.1.- Notionde famille 1.2.2.- différentesfonctionsfamiliales 1.2.3.- Notiond'accueil. 1.2.4.- Notionde familled'accueil
1.2.5. - Fonction ordinaire

p.41 p.44 p.45 p.49
p. 51

pour une fonction extraordinaire

Chapitre 2.
demande.

-Dans le champ de l'éducation:

loi de l'offre et de la
p. 53

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

2.1. - La famille, structure élémentaired'éducation 2.2. - Famille ou ménage? Entreprise autonome de productionu 2.3. - La commande sociale en matière d'éducation

p. 53 p. 56 p.71

Chapitre 3. - La famille, une institution privilégiée pour le phénomène d'incorporation sociale p. 75
3.1.

- La famille

biologique,

premier facteur de socialisation
3.2. - La famille d'accueil,

p. 76 p. 82 "'..p. 83

. modèle pour une éducation spéciale 3.3. - Idéaltype

Chapitre 4. - Institution mercenaire et supplétive dans le champ du travail social p. 89

4.1.- Enquêtessocialesderecrutement. 4.2.- Le champdu contrôlesocial.
4.3. - Caractère supplétif dans le redressement familia!.

p. 89 p. 100
p. 113

Chapitre 5. -Autonomie de la cellule familiale et convergence institutionnelle .. . ...... ...... .. p. 117 5.1. -"Comme l'enfant de la famille." 6 p. 118

5.2.- Unedemandefamilialespéciale 5.3.- Déviants-autorisés

p. 122 p. 127

Chapitre 6. -Stigmatisation et régulation, essai de mise en lumière des processus et de leur coût social. p. 133

6.1.- Entreprisedemoralecollective 6.2.- Injonctioncontradictoire 6.3.- Coûtsocial.~
Conclusion de la première partie

p. 134 p. 137 p. 139
p. 141

PARTIE II

p. 149

Chapitre 7. - Logique du placement familiaL 7.1. - L'enfant désorienté 7.2. - Le placement: un couplage de systèmesmultiples 7.3. - Logiques contradictoireset couplage mythique. Une conjonctionproblématique Chapitre 8. - Mythes et réalités
8.1. .. Un héritage et un construit psychiques inconscients,

p. 151 p. 151 p. 160 p. 164 p. 167

omniprésentsdans l'insu de la réalité
8.2. - Le mythe familial 8.3. .. Mythe familial et mémoire familiale 7

H

p. 167

p. 170 p. 174

8.4.- Le mytheprofessionne1.
Chapitre 9. - Études cliniques

p. 176
p. 183

9.1.- Méthodologie recueildesdonnées et 9.2.- Premièresituation- Jean 9.3.- Deuxièmesituation- Célia 9.4.- Troisièmesituation- Sébastien.
Chapitre 10. - Un modèle explicatif des conduites de l'enfant

p. 183 p. 194 p. 215 p. 229
...p. 254 p. 254 p.254

placé

..

.

... .

10.1...Les familles naturelles. 10.2.- Le climat .incestuel.
10.3. - Les familles d'accueil

où un enfantposedesdifficultés 10.4.- Les éducateurs l'ASE de
10.5. - Les enfants .placés Conclusion: pour un enfant sujet
LEX! QUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

p. 256 p. 258
p. 259 p. 261
p. 265

BIB

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HIE.

. . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p.

285

8

à eg,utle, ûtJle, etiment et eédk, àS~, à ~ ~ autIte4qui MIll là et à ceuœqui ukmJJumt._

"L'accueil, c'est en résumé, être sensible à ce "presque rien" qui signe l'existence du sujet, et y répondre sans trop de clôture. L'accueil c'est, sans aucun doute, se montrer réceptif à la singularité de chacun."
Pierre Sans, Le placement familial, ses secrets et ses paradoxes, L'Harmattan, 1997.

"Les sociétés ne sont jamais ce qu'elles paraissent être ou ce qu'elles prétendent être, elles s'expriment à deux niveaux au moins; l'un superficiel, présente les structures "officielles", l'autre profond, ouvre l'accès aux rapports réels les plus fondamentaux et aux pratiques révélatrices de la dynamique du système social."
Georges Balandier, Sens et puissance, PUF, Paris, 1981.

AVANT-PROPOS.

Ces deux citations placées en pages de garde, et pour cause! devraient être un horizon à ne pas perdre de vue pour tout professionnel de l'Aide Sociale à l'Enfancel en général et du placement familial en particulier. Elles nous invitent déjà à nous demander quel rôle nous remplissons à la place que nous occupons de par notre statut, notre fonction professionnelle mais aussi institutionnelle, notre savoir, qu'il soit théorique ou pratique? Quel rôle, aussi, jouons-nous, de par notre propre histoire inconsciente, nos mythes, nos croyances, nos stéréotypes? De fait, quel pouvoir exerçons-nous sur autrui? Que faisons-nous avec l'être humain, parfois avec lui, mais encore souvent sans lui, à sa place et en son nom, pour ce que nous présupposons être son intérêt qui est en réalité le nôtre; dont la fonction ultime est de légitimer notre savoir, donc de réifier notre pouvoir et par là même de faire fonctionner notre système institutionnel et social? Fonctionner, oui en surface, mais à vide dans le fond, car sans autrui en tant que sujet! "Qu'est-ce que je fais là ?"
1

ASE, en abréviation.

À cette question essentielle souvent posée par Pierre Sans dans son ouvrage précédemment cité, il nous paraît important d'en ajouter une autre à l'endroit d'autrui, l'enfant, l'adulte, la famille avec qui ou auprès de qui nous travaillons. Cette question est: "que me voulez-vous ?" et elle aussi participe de l'éthique, car l'évacuer, c'est prendre la position de quelqu'un qui sait. Certes, il Y a à savoir, mais il y a à savoir comment on se représente ce que nous dit l'autre et qu'est-ce que l'on fait de ce qu'on écoute. Notre seul pouvoir devrait être de soutenir cette dimension du dire. Soutenir cette dimension du dire, c'est aussi permettre à autrui de penser son action, son travail, son vécu quotidien; "conscientiser sa pratique", pour que l'expérience devienne un savoir utilitaire au lieu d'un savoir savant d'où le sujet en tant qu'humain serait exclu et donc aliéné car objectivé par un
discours qui ne se soutiendrait que de lui-même.

Telle est l'ambition du présent ouvrage dont le travail qui en a fourni le contenu a été réalisé avec la collaboration de familles d'accueil, d'enfants placés et de leurs parents.

16

INTRODUCTION.

Tant les auteurs s'intéressant à ce sujet que les praticiens dans ce' domaine et même parfois les familles qui le vivent, s'accordent à reconnaître que le placement familial constitue un ensemble et un système de paradoxes. Pierre Sans l'énonce d'emblée par le titre de son dernier' ouvrage et écrit à ce titre: "[...] l'accueil familial est à la fois étonnamment efficace pour le soin des enfants, des adolescents, des adultes et des personnes âgées en souffrance; mais il est extraordinairement efficace, aussi, pour plonger les personnes dans un espace étouffant, négateur de toute altérité, et donc déshumanisant. L'accueil familial, qu'il soit dit "thérapeutique", "social" ou "spécialisé" est donc de ce point de vue un formidable modèle de la mise en évidence des contradictions et des paradoxes qui troublent notre monde modeme[...]2". Par son témoignage d'une famille d'accueil, ctest ce que démontre effectivement Maria Ivi~ en mettant de surcroît en exergue la dimension relationnelle et affective de l'accueil familial; espace contenant source de liens, détruit par le jeu pervers d'attitudes antihumaines d'individus qui ont pourtant
2

Sans P., le placement familial,

ses secrets et ses paradoxes,

L'Harmattan,

1997. 3Ivik M., Aide Sociale à l'Enfance, la redoutable sollicitude, témoignage d'une famille d'accueil, L'Harmattan, collection Placement familial et familles d'accueil, 1998.

pour mission et profession d'aider l'enfant à se construire mais qui au nom de leur appétit de pouvoir et d'affirmation de leur savoir, à leur place de décideur, l'aliènent à tout jamais, commettant des "meurtres d'âme4". Avec les mots du coeur et le langage de la réalité vécue, Maria lvik se demande: "qu'est-ce qui motive une famille à vouloir vivre au quotidien avec des enfants qui ne sont pas les siens 1" À cela elle répond: "[...] le droit pour l'enfant à connaître la continuité et la stabilité affective, à bénéficier d'un lieu où des adultes veulent l'inscrire dans le champ de leurs désirs afm qu'il partage durablement leur existence[...] Il ne s'agit pas qu'une famille se substitue à ses parents, mais au contraire d'étayer la fragilité parentale pour permettre aux parents de se reconnaître et de s'affirmer comme parents[...] Le milieu d'accueil doit servir de support relationnel à
r enfant[. ..]".

Pourtant, sur le plan juridique: "[...] les parents disposent de l'autorité parentale mais n'ont pas la garde de l'enfant alors que l'assistante maternelle assure la prise en charge quotidienne de l'enfant mais n'a pas l'autorité
parentale[... ]5". Ainsi, à l'instar de René Clément: "[...] tout se passe comme dans une célèbre formule publicitaire: la famille
4

Refabert P., "Le meurtre d'âme", in La Lettre de l'ASE. N°45, 4e

trimestre 1998, et Pratiques

3etrimestre 1998 (penser la violence.) - Le meurtre d'âme est une notion énoncée pour la première fois par Daniel-Paul Schreber, fils d'un éducateur tortionnaire. Après un début de carrière très brillant comme président de la Cour d'appel de Dresde, il a développé un délire paranoïaque qu'il a raconté dans ses mémoires. Freud a étudié la paranoïa à partir de cet ouvrage. S Ruhaud B., Accueil familial et gestion de l'autorité parentale, L'Harmattan, collection Technologie de l'Action Sociale, 1997. 18

-Les Cahiers

de la médecine utopique, N°3

-

d'accueil aurait la "couleur" de la famille naturelle, elle "ressemblerait" à de la famille naturelle, ce qu'elle n'est évidemment pas. Or dans le souci familialiste qui sous-tend les pratiques, nous sommes sans cesse dans une problématique

qui consiste à fabriquer de la substitution -- au plus près du modèle familial défaillant - même si cela doit faire, pour
l'enfant concerné, confusion ou ersatz[...]. La nature de ce mode d'accueil explique pour partie les ambiguïtés qui s'attachent à sa mise en oeuvre et qui sont inscrites dans son appellation même. Le problème du placement familial tient au fait qu'il met enjeu la notion de famille[...]6".

Qu'elle soit naturelle ou culturelle, biologique ou
psychologique, la famille est, comme le dit ce même auteur qui

y consacre d'ailleurs un long chapitre dans son dernier ouvrage; "un dispositif particulier d'humanisation", le lieu d'initialisationde la vie humaine, dirons-nous; caractérisé par la génération et les conditions de milieu, éléments à partir desquels vont se constituer tous les complexes psychiques structurauxet les comportementssociaux d'un être humain.
C'est donc par une étude de la famille en général, puis de la famille d'accueil en particulier que nous débuterons notre analyse afin de mettre en exergue les processus cachés et inconscients du placement familial, qui de fait, marquent le statut et le développement des enfants confiés ainsi que leur existence, celle de leurs parents et celle de leur famille d'accueil. En effet, l'enfant catalyse et révèle à la fois les paradoxes et les enjeux du placement familial, tout simplement parce qu'il en est l'objet, placé dans une position d'ambivalence préjudiciable à son équilibre et son devenir adulte.
6

Clément R., Parents en so~ffrance,

Stock, Laurence Pemoud,

1993.

19

Tout comme sa famille d'accueil, il vient répondre à une commande sociale bien spécifique et cristallise, stigmatise parfois comme nous le verrons lors d'études cliniques,
l'histoire de cette même famille cumulée avec celle de la sienne;

sans oublier celle passée et présente de l'institution Aide
Sociale à l'Enfance, chargée de réaliser, gérer et accompagner le

placement.
À son insu, l'enfant vient souvent s'insérer dans un système institutionnel et social pour répondre à une problématique qui à l'origine ne lui appartient que partiellement. Venant répondre à l'exigence sociale de la parentalité, l'enfant réactualise les mythes et les croyances d'un système social qui fonde son discours sur lui, sur sa personne. Il va de soi que la possibilité même de construire un désir de vie et le sens qu'il peut donner à son existence s'en trouvent fortement conditionnés.

20

PREMIÈRE PARTIE.

"La sociologie peut alors être définie science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement."
Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, PUP, Paris, 1968.

Chapitre 1.

Approche épistémologique.

1.1. Approche historique. Tout est produit, surtout le "naturel". Comment approcher cette institution sociale que l'on appelle "les familles d'accueil" ? Pour en élaborer la théorie, il est utile de rencontrer quelques auteurs pour prendre le recul scientifique nécessaire. En effet, avant d'appréhender le réel sur ces questions de "la famille" et de "l'accueil"', il convient
"Le fait est conquis contre l'illusion du savoir immédiat" Bourdieu P., Chamboredon Je., Passeron J C., Le métier de sociologue, Mouton, Bordas, Paris, 1968. 7

de s'astreindre à ce que Bachelard nomme la rupture épistémologique. Auprès de quels auteurs et dans quelles disciplines, faut-il chercher? D'un premier abord, la psychologie8, en tant que science du développement de l'esprit humain, semble tout indiquée pour ces deux questions. On admet, en effet, que chaque individu est issu d'une famille. Mais avant d'en sortir, généralement, cet individu existe à l'intérieur, et, nous pourrions dire, comme le contenu d'un récipient9 dont il prend les formes. Constitué par sa propre famille (issu de telle famille et non de telle autre), il y a puisé les ressources de son comportement dès sa prime enfance. Par une dialectique relationnelle, il s'est fabriqué ses propres éléments psychologiques. Lacan, loin d'appréhender la famille sous son aspect minimaliste de développement de l'individu, affirme au contraire que: "la famille humaine est une
institution
10".

En effet, il faut questionnerll d'abord cette institution comme telle, et surtout, ne pas la prendre comme un présup8

"Dans la société même, quand nous étudions un fait social, c'est au

complexus psychophysiologique total que nous avons affaire." Mauss M., Questions posées à la psychologie, in Sociologie et anthropologie, Quadrige, Paris, 1991, p. 305. 9 Définition du Larousse: vase servant à recevoir un liquide, un fluide. 10 Lacan J., "La Famille", Encyclopédie française, tome VIll, Larousse, Paris, 1938, p. 3.
11

"Si, en effet, la famillehumainepermet d'observer,dans les toutes

premières phases des fonctions maternelles, par exemple, quelques traits de comportement instinctifs, identifiables à ceux de la famille biologique, il suffit de réfléchir à ce que le sentiment de la paternité doit aux postulats spirituels qui ont marqué son développement, pour comprendre qu'en ce domaine les instances culturelles dominent les naturelles, au point qu'on ne peut tenir pour paradoxaux les cas où, comme dans l'adoption, elles s'y substituent."(Ibid. p. 3.) 24

posé. Ce psychanalyste de renom semble définir par cette expression que la famille existe avant ceux qui la composent. Avant de se construire, la famille existe en chacun, à l'état de projet. Ensuite, une fois constituée~ elle est le lieu d'expression du désir humain de reproduction. Ainsi, chaque individu est bien le produit de quelque chose qui préexiste en dehors de lui et qui s'impose à lui dès sa naissance (et même souvent avant). J. J. Rousseau précise dans son "contrat social" qu'elle est "la plus ancienne de toutes les sociétés, et la seule naturelle [...]", il faudra y repérer ce qui la constitue comme association (impliquant la volonté) et ce qui la constitue comme "naturelle" (l'impliquant comme donnée biologique d'incorporation sociale qui s'impose à celui qui en est le produit). Il apparaît là un ensemble complexe de productions sociales que Comte, Durkheim, et d'autres sociologues12 ensuite comme Bourdieu, vont permettre de considérer plus précisément en les qualifiant de - faits sociaux - : "mais pour qu'il y ait fait social, il faut que plusieurs individus tout au moins aient mêlé leur action et que cette combinaison ait dégagé quelque produit nouveau13". "Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure; ou bien encore, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles (en note, Durkheim précise: "cette parenté étroite de la vie et de la structure, de l'organe et
12

Or pour aborder cette fameuse

- institution - dont

"La sociologie [...] science des institutions, de leur genèse et de leur

fonctionnement" Durkheim É., Les règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1968, p. xxn. 13 Ibid p. XXII. 25

de la fonction peut être facilement établie en sociologie"
[...])". 14 Fort de ces éléments, on peut maintenant regarder cette "institution" familiale et cette "disposition sociale" que constitue l'accueil. Mais si l'on considére, dans une première étape, la sociologie comme plus indiquée pour étudier ces questions, sous leurs aspects institués socialement, il faut reconnaître évidemment que la complexité du réel humain, et plus spécifiquement encore dans une approche praxéologique, autorise à faire appel à d'autres disciplines. On pense au droit, à la politique, à la démographie, à l'économie, à la psychologie, à la psychiatrie ou à l'antipsychiatrie, à l'histoire, ou à d'autres types d'analyses, symboliques, philosophiques ou autres, ou même à d'autres regards, plus intuitifs comme ceux des journalistes1S ou producteurs d'images comme les romanciers, tels ceux de Balzac ou de Zola (par exemple pour la famille des Rougon-Macquart). Dans la première partie de cet ouvrage, les outils de réflexion proposés seront forgés pour l'essentiel à partir de la
Ibid. p.14. "Tout autour du globe et dans les peuplements, les villes, les grandes cités du fer et de la pierre, les gens se retirent dans leur petites coquilles, leurs pièces d'habitation, et on peut les voir dans leurs actes merveilleux et pitoyables à travers les surfaces des fenêtres éclairées, par milliers, par millions, petits aquariums dorés, sur des chaises, lisant, mettant la table, cousant, jouant aux cartes, ne causant pas, causant, riant d'un rire inaudible, mixant leur boisson, tournant les boutons de leur radios, mangeant, en bras de chemise, habillés avec recherche, faisant leur cour, aimant, séduisant, se dévêtant, laissant la pièce vide dans sa lumière vide, seuls écrivant une lettre urgente, en couples conjugaux, faisant chaise à part, en réunion familiale, prenant du bon temps à plusieurs, s'apprêtant à se coucher, attendant le sommeil. [...] Un homme et une femme sont réunis sur un lit et il y a un enfant et il Y a des enfants; d'abord ce sont des bouches. [...]" Agee J., Louons maintenant les grands hommes, Plon, Paris, 1972, p.70-72.
IS

14

26

discipline sociologique. Aussi, le faisceau de cette discipline sera-t-il concentré sur les familles d'accueil afin de mettre cette institution en pleine lumière.

1.1.1.La Famille, un construit social historique.
Au niveau des sciences humaines, deux approches peuvent paraître opposées. La première, correspondant à celle de Rousseau et des ,philosophes du siècle des lumières, tend à déconsidérer l'influence de la famille, la montrant du doigt comme une entrave au développement de l'individu, ou autrement dit, comme une atteinte à la liberté. L'homme, s'il veut être citoyen et libre, doit briser ses chaînes familiales. La seconde, correspondant aux analyses déterministes de Comte, de Durkheim16,et même d'Alain, tend à privilégier la famille en tant qu'elle détennine fondamentalement l'homme comme un être social. Jean Jacques Rousseau veut qu'Émile soit nourri au lait de sa mère et éduqué au sein de sa famille (mais pas n'importe quelle famille, une famille respectueuse du développement "naturel"17) pour en faire un citoyen conscient capable de contracter à égalité avec ses pairs. Auguste Comte reprend cette idée de terrain naturel d'éducation constitué par la famille. Il critique cependant Rousseau, en dénonçant sa valorisation excessive de l'individualité et son égalitarisme, au détriment de l'être social. Il en garde l'intérêt politique pour la transmission des valeurs essentielles et la promotion de l'humanité dans son
16 "[...] l'éducation a justement pour objet de faire l'être social [...]." Durkheim É., Les règles de la méthode sociologique, PUF, Paris, 1968, p. 8. 17 "Vous êtes le ministre de la nature." Rousseau J. J., ÉMILE, (extraits) (1762), classique Hatier, 1953, p. 392. 27

- catéchisme

positiviste -. Pour lui, la famille est l'instrument de l'intériorisation des valeurs humaines, et plus particulièrement, des systèmes hiérarchiques. Par la famille, l'enfant intègre les inégalités "nécessaires" fondées sur les âges et le sexe. Ainsi, la famille contribue-t-elle à la paix sociale.18 La famille fait l'objet d'une étude systématique chez Le Play (1806..1882) dont les enquêtes sur Les Ouvriers européens19avaient comme fmalité la réfonne familiale, par la valorisation de ses éléments de stabilisation sociale. Ainsi, écrit-il sans complexe dans son livre L'Organisation de la tamil/e-o : "sous l'influence d'une communauté qui réunit et associe quatre générations, les enfants prennent, dés le premier âge, les habitudes et les idées des ancêtres. Les moeurs et l'esprit de la race se conservent ainsi dans les essaims qui sortent périodiquement de la communauté, sous la direction du vieillard expérimenté". Le Play montre la famille comme une structure communautaire, productrice d'habitudes et d'idées
18 "La famille [est] l'élément immédiat de la société, ou ce qui est équivalent [...] l'association la moins étendue et la plus spontanée. Car la décomposition de l'humanité en individus proprement dits ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de rindividu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie [...].La société humaine se compose de familles, et non d'individus [...]. Un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points. La moindre société, savoir la famille, quelque fois réduite à son couple fondamental, constitue donc le véritable élément sociologique." Comte A., Sociologie, textes choisis [1826], PUF, 1963, p. 180-183. 19 Le Play, Les Ouvriers européens, Paris, 1855, Tours, 1877..1879.
20

Le Play, L 'OrJ(onisation /a.fami/le, Paris, 1871. de
28

qui transcendent les générations. Mais dans le même temps, son approche apparaît déjà dépassée, du moins dans le monde occidental: combien de familles, en effet, vivent encore avec quatre générations réunies sous le même toit? La sociologie de la famille essaye, pour sa part, de construire cet objet dans ce qu'il a de produit social, historiquement situé et sociologiquement repérable: "l'organisation contemporaine familiale n'est qu'un des arrangements possibles dans l'univers des cultures.[...] En comparant la famille d'autrefois ou d'ailleurs à celle d'aujourd'hui, nous opposons essentiellement société rurale et société urbaine21". Cette catégorisation, en même temps qu'elle peut se vérifier, est sans doute plus complexe qu'il n'y paraît à première vue. Mais impossible de questionner "la famille" sans en référer aussi à Donzelot22, celui-ci montre comment cette instance a été l'objet des soins de l'État qui finalement a su récupérer la capacité d'élevage et de moralisation de la famille pour réguler
21

Ségalen M., SocioloJQe de la.famille, A. Colin, Paris, 1981, p. 9.

22

"Cette proliférationdes technologiespolitiquesqui vont investirle

corps, la santé, les façons de se nourrir et de se loger, les conditions de vie, l'espace tout entier de rexistence à partir du XVIII e siècle, dans les pays européens. Toutes techniques qui à leur moment de départ trouvent leur rôle d'unification dans ce qu'on appelait alors la police: pas dans le sens restrictivement répressif que nous lui donnons aujourd'hui, mais selon une acception très large englobant toutes les méthodes de développement de la qualité de la population et de la puissance de la nation. "La police a pour but d'assurer te bonheur de l'État par la sagesse de ses règlements et d'augmenter ses forces et sa puissance autant qu'il en est capable. La science de la police consiste donc à régler toutes choses relativement à l'état présent de la société, à raffermir, à l'améliorer et à faire en sorte que tout concourt au bonheur des membres qui le composent. Elle vise à faire servir tout ce qui compose rÉtat à l'affermissement et à l'accroissement de sa puissance, de même qu'au bonheur public."(Von Justi, Éléments généraux de police, 1768.)" Donzelot J., La po/ice des familles, Minuit.. critique, Paris, 1977, p. 12. 29