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Education populaire en Haïti

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238 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 59
EAN13 : 9782296324756
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EDUCATION Rapport

POPULAIRE

EN HAÏTI. Legliz"

des "Ti Kominote

et des organisations

populaires

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4585-3

Louis Auguste

JOINT

EDUCATION Rapport

POPULAIRE

EN HAÏTI. Legliz"

des "Ti Kominote

et des organisations

populaires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue.Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PREFACE
HAITI. 1965 1975 Aux origines des' communautés "Ti Legliz" et des organisations populaires: les congrégations religieuses étrangères.
En 1964, l'encyclique Populorum Progressio et Vatican II viennent secouer un missionnaire breton, professeur de français au lycée de Jérémie et

-

animateur

d'une troupe de scouts.

Sa curiosité

in-

.

tellectuelle, sa jeunesse, les drames sanglants que vivent les familles de l'élite locale sous Duvalier, lui font demander une paroisse rurale. A peine installé, le cyclône Cléo dévaste la plaine du Sud, rase son presbytère, plonge ses paroissiens, paysans et coupeurs de canne, dans une misère atroce pour plusieurs années... Il part en France pour collecter des fonds, et imagine, avec un universitaire économiste, les bases d'un projet de développement. Au même moment, le concordat est révisé, installant des évêques haïtiens. L'ascension hiérarchique dans l'Eglise est bloquée pour un étranger. Expérience pédagogique de professeur, expérience du scoutisme, goût de la lecture, haïtianisation de l'épiscopat, troubles politiques urbains, misère rurale, ambition... se conjuguent pour faire naître l'Opération LABORDE avec, à sa tête, le Père Robert Ryo. C'est historiquement l'origine des communautés de base en Haïti, avec le premier centre de formation d'animateurs d'une pastorale de développement. Avec l'appui de 1"'Association Fraternités AntillaJ..ses" de Rennes, puis du Secours Catholique français, la première ONG mène une triple action,

8 avec l'aide de jeunes volontaires européens (techniciens agricoles, institutrices, infirmières): une action technique, une action de formation, une action d'organisation. Les trois niveaux s'entrecroisent en permanence dans ce que Robert Ryo nommera le DDC: Développement Communautaire Chrétien, qui deviendra plus tard DCCH (Haïtien). Il s'agit d'une pastorale du développement valorisant essentiellement l'Ancien Testament, dont le catéchisme s'appellera "Ti 28" (de Genèse 1, 28: "croissez, multipliez, soumettez la terre"). Une pléïade de héros vétéro-testamentaires (Moïse, la science, Abraham, la foi...) remplace les saints bretons aux murs de l'église, et un catéchisme en BD est au centre des réunions des petits groupes formés autour des actions de développement (eau potable, charrues, charrettes, silos, soins materno-infantiles, école en créole, alphabétisation...). "Ti 28", dessiné par une institutrice belge, Colette Sprumont, sera réutilisé par presque tous les diocèses du pays. A peu près à la même époque, et sans guère de liens entre elles, émergent les expériences de Pilate (Père Bayas et Pierre Jean) et de Thomassique puis de Papaye, en milieu rural. Pilate développera son organisation autour de l'économie du café. Thomassique (P. Marc Fivez) mettra plus d'accent sur le Nouveau Testament, l'alphabétisation et l'action communautaire et verra naître un journal tiré à 1.000 exemplaires, rédigé par les responsables paysans de l'action pastorale. La méthode d'alphabétisation "Ti Jan kanpe" y verra le jour. Près de la moitié de la population sera organisée en groupements communautaires dès 1975. Papaye formera les leaders et catéchistes du plateau central.

9 En milieu urbain, quelques prêtres spiritains et salésiens commenceront par ailleurs des actions de formation de catéchistes plus engagés sur les réalités du quotidien. En résumé, le mouvement d'action communautaire vivra son émergence dans une phase "apolitique", sous la tutelle de trois grandes congrégations étrangères: les Pères de Saint Jacques (France), les Pères Oblats (USA) et les Pères de Scheut (Belgique). Le clergé haïtien s'engagera à son tour en s'appuyant sur les références latino-américaines de la Théologie de la Libération, politisera peu à peu le mouvement, dès lors que la pression dictatoriale s'atténuera sensiblement (1975) sous Jean-Claude Duvalier. Les "Ti Kominote Legliz" trouveront leur identité actuelle après la chute de Duvalier, puis celle de J.B. Aristide par le coup d'Etat militaire du 30 septembre1991. Elles sont chargées d'une lourde tendance d'opposition. Parties d'un mouvement d'auto-organisation proche des "community councils" américains, les organisations paysannes puis urbaines évolueront vers une dynamique de contestation du pouvoir (politique et religieux). Elles seront encouragées dans ce sens par une nouvelle génération de prêtres haïtiens qui apprennent à leur tour à utiliser les financements d'ONG européennes. Parallèlement, les mouvements "pentecôtistes" (catholiques et protestants) rassemblent une part de plus en plus grande d'une population qui y cultive sa sensibilité héritée du vaudou. Il ne faudrait pas oublier les auxiliaires de réflexion et de conscientisation que furent le journal en créole BON NOUVEL (30.000 exemplaires / mois), dirigé par les Pères de Scheut, et RADIO SOLEIL plus tard. Il est amusant de remarquer que l'énergie et le rayonnement de Bàn Nouvèl, le plus fort tirage d'Haïti, trouve sa source primaire dans la

10 francophobie des prêtres flamingants de la congrégation belge des Pères de Scheut. Il est évident que la disparition des fondateurs qui avaient un souci pastoral fort a laissé place à un discours essentiellement politique. Ayant rapidement brossé les étapes qui engendrèrent les premières communautés de base autour des chapelles traditionnelles, on peut aborder la démarche des "Ti Kominote Legliz" comme une évolution politique d'une phase d'organisation nettement apolitique, bien qu'elle ait elle-même vécu des épisodes de conflits avec l'autorité ecclésiale et avec les autorités locales. Jean-Bemard SUGIER

Il INTRODUCTION Depuis une quinzaine d'années, en Haïti, on ne cesse de parler de ces trois réalités: éducation populaire, "Ti Kominote Legliz" (TKL)l et organisations populaires. Avec elles, une nouvelle expérience a émergé de la base de l'Eglise et de la société haïtiennes. Cette expérience s'est développée surtout dans les "habitations211 des villages, dans les bidonvilles et dans les quartiers populaires des villes. Mais, en quoi consistent ces réalités? DEFINITIONS Education populaire. Dans le contexte d'Haïti et dans toute l'Amérique latine, l'éducation populaire est conçue comme un processus de conscientisation (prise de conscience) et d'organisation populaire pour lutter contre les injustices sociales, pour transformer une société de classes contradictoires en une société plus juste et égalitaire. C'est une démarche de réflexion et d'action de l'homme dans le monde pour le transformer. C'est un travail de transmission des valeurs, des connaissances et du savoir-faire, exercé sur la conscience des gens. Il se réalise à travers des groupes, comme les TKL et les organisations populaires.

1 TKL: "Ti K0/11inote Legliz", est la traduction en créole de CEB: Communauté ecclésiale de base. Littéralement, TKL veut dire en français: Petite communauté ecclésiale. Dans ce travail, j'utilise les sigles TKL ou CEB pour parler de la même réalité des Communautés ecclésiales de base en Haïti et en Amérique latine. 2 "Habitation" est un ensemble de maisons regroupées dans un petit quartier isolé, dans le milieu paysan.

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TKL. Les TKL sont des groupes populaires émergés de la base de l'Eglise catholique. Formées par des pauvres, elles se donnent la tâche de travailler à l'évangélisation et à la promotion humaine de leurs membres et du reste de la communauté où elles se trouvent.

Organisation

populaire. A côté des TKL, on rencontre les organisations populaires. Une organisation populaire est un groupe ou un ensemble de groupes de personnes qui s'organisent pour résoudre les problèmes communs auxquels elles sont affrontées. Lien. Les TKL et les organisations populaires sont composées d'une même catégorie sociale: les pauvres. Elles partagent le même terrain: les quartiers populaires. Elles se forment dans une même école: l'éducation populaire. Ce sont deux types d'organisation populaire qui se ressemblent, qui marchent ensemble sur le chemin de l'éducation populaire, mais qui ont des spécificités propres. Je propose d'analyser le rapport qui existe entre les TKL et les organisations populaires. Pour mieux comprendre ce rapport, il convient de présenter le contexte social où évoluent ces deux types d'organisation en Haïti. LE CONTEXTE SOCIAL a) La situation sociale. Haïti, une des Grandes Antilles, est située dans la Mer des Caraïbes, en Amérique centrale. Elle a un~ superficie de 27.700 Km2. Elle partage l'île avec la République Dominicaine qui, située à l'est, a une superficie de 50.000 Km2. Environ 6.000.000 d'Haïtiens habitent le territoire. Les 80% de cette population, composés surtout de paysans sans terre, d'habitants des bidonvilles et des

13 quartiers populaires, vivent au-dessous du seuil de

la pauvreté,

pendant

que 1% de la population

pos-

sède 47% des biens du pays. En quête d'une vie meilleure ou pour se protéger de la répression, 1/6 des Haïtiens vit à l'étranger, surtout aux Etats Unis d'Amérique, au Canada, en République dominicaine, en France et dans les territoires français d'Amérique (la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe). Selon les statistiques, 78.70/0 des Haïtiens sont analphabètes. Plus de 700/0 de la population vivent dans le chômage. Le PIB per capita est de 319 dollars US, alors que le revenu annuel d'un paysan journalier est d'environ 150 dollars. La mortalité infantile est estimée à 10,9% et l'espérance de vie à 53 ans. Ces données parlent d'ellesmêmes. Elles éclairent le champ d'évolution des TKL et des organisations populaires en Haïti, considérée comme le pays le plus pauvre de l'Amérique latine. Cependant les pauvres d'Haïti mènent une lutte perpétuelle contre la misère et à l'inégalité sociale. b) Le rôle de l'Eglise. Sous la dictature des Duvalier (François et son fils Jean-Claude, 1957-1986), il était impossible aux gens de s'organiser ouvertement. Parmi les instances non-gouvernementales, seule l'Eglise pouvait s'exprimer avec des risques moindres d'être réprimée. Mais, par leur prise de position, les dirigeants ecclésiastiques cautionnaient la politique du gouvernement des Duvalier. A partir de 1980, l'Eglise' a commencé à prendre une nouvelle position. Certains prêtres et religieux ont protesté contre des actes d'injustice et de répression du gouvernement. Cela a influencé certaines déclarations des évêques d'Haïti qui ont désapprouvé la dictature de Duvalier. Elle a

14 soutenu le peuple dans certaines initiatives pour changer le système social. Ainsi, l'Eglise a joué un grand rôle dans la chute de Duvalier. Malheureusement, après cette chute, les dirigeants croyaient que la mission de l'Eglise pour un changement social était terminée. Alors que le peuple continuait la lutte pour remplacer le système dictatorial et inégalitaire par la démocratie, la plupart des dirigeants ecclésiastiques ont fait marche arrière et ont même créé des obstacles à ce processus. Cependant, la majorité des prêtres et l'évêque Willy ROMELUS, des religieux(ses) et des laïcs se sont rangés du côté des pauvres afin de lutter pour un vrai changement en Haïti. Ces deux positions ont causé une certaine division dans l'Eglise, division qui existe aussi dans la société haïtienne. Les mouvements populaires, sociaux et ecclésiaux, ont commencé à s'affirmer surtout à partir des années 1980. En même temps -sont nées les TKL. Elles deviennent un espace d'expression populaire, de prise de conscience et d'organisation de base. Elles vont vite se développer. Elles engendreront ou fortifieront d'autres formes d'organisation sociale et ecclésiale. Elles formeront avec d'autres forces sociales une pression populaire qui aboutira à la chute de Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986. c) Le rapport des forces sociales Depuis déjà une quinzaine d'années, la société haïtienne vit une crise générale qui s'aggrave de jour en jour. Au coeur de cette crise, diverses forces sociales se sont révélées. Mais aucune d'entre elles n'est encore capable de résoudre cette crise. On peut regrouper ces forces dans les quatre catégories suivantes:

15 Les duvaliéristes. Ce sont les partisans du régime dictatorial de "Papa Doc" et "Baby Doc"3 (19571986). Jusqu'au 15 octobre 1994, sauf pendant la période démocratique fragile et avortée du gouvernement d'Aristide (du 7 février au 29 septembre 1991), les représentants de cette classe politique ont été les détenteurs du pouvoir, dans l'armée et dans l'administration de l'Etat. Aveuglés par le pouvoir, ils restent insensibles à la misère du peuple. Dans leur analyse, ils sont incapables de comprendre les revendications du peuple, assoiffé de justice, de démocratie, d'un Etat de droit. Pourtant, ils n'ont pu enrayer les autres forces sociales pour contrôler le pays. Les bourgeois réfonnistes. A côté des duvaliéristes, on rencontre les représentants de la classe possédante. Ils détiennent le monopole économique du pays. Ils prétendent que rien ne peut se faire dans le pays sans leur accord. Ils sont favorables à une réforme superficielle, à une formule de démocratie restreinte, contrôlée par une minorité et légitimée par des élections truquées. Mais, devant la montée de la force populaire qui lutte pour une démocratie participative, ils n'arrivent pas à imposer leur projet politique au peuple haïtien. Les politiciens opportunistes. Ce sont des hommes qui se regroupent avec quelques amis pour former des "partis politiques". Ils se nomment diri
3 "Papa Doc" et "Baby Doc" sont des surnoms donnés à François et Jean-Claude Duvalier (père et fils). Prenant le pouvoir en 1957, François Duvalier qui était médecin de campagne se fait nommer Président à vie de la République d'Haïti. On l'appelait "papa doc". En 197 I, quelques jours avant sa mort, il a nommé comme son successeur son fils, Jean-Claude Duvalier, âgé de 18 ans. On le surnommait "baby doc". II est resté président à vie jusqu'au 7
février 1986.

16 geants de ces groupuscules. Ils n'ont aucun projet politique, aucun engagement avec les gens des couches populaires. Ils cherchent à briguer le pouvoir pour s'enrichir avec leurs collaborateur~. Ce sont des opportunistes. A la chute de Duvalier, ils vont collaborer avec les militaires, détenteurs du pouvoir, pour le partager avec eux et entretenir le système totalitaire. Ainsi, après les élections du 29 novembre 1987, sabotées et noyées dans le sang par les militaires, Leslie Manigat a accepté de se mettre à leur service et d'être élu par moins de 5% de la population votante. Après le 30 septembre 1991, des politiciens comme J.J. Honorat, L.M. Bazin et J. Nérette se font successivement nommer premiers ministres et responsables d'autres postes administratifs pour défendre le coup d'Etat militaire, destiné à massacrer les gens et démanteler le mouvement populaire qui travaille pour le changement social. Les politiciens qui avaient profité du mouvement FNCD-Lavalas pour se faire élire parlementaires se sont vite tournés contre le peuple et ont défendu avec détermination le coup d'Etat militaire. Malgré tout, ces politiciens n'arrivent pas à étouffer les aspirations du peuple haïtien. Le mouvement populaire. Face aux trois forces sociales précédentes, on retrouve les organisations populaires et politiques qui forment le Mouvement populaire et qui luttent pour un véritable changement. Ces organisations ont largement contribué au départ de Duvalier. Elles ont lutté contre ,les forces conservatrices qui veulent perpétrer l'ancien régime. Elles ont abouti à la victoire des élections démocratiques du 16 décembre 1990. Affaiblies par le coup d'Etat militaire qui voulait les anéantir, elles ont résisté et continuent à mener la lutte, malgré les obstacles. Ces organisations sont fragmentées et

17 structurées. Cette faiblesse les empêche de remporter la victoire sur les forces de l'anti-changement. A la rencontre de ces différentes forces sociales, il y a en Haïti un match nul dans la lutte pour le pouvoir. d) La lutte pour la démocratie Depuis 1986, Haïti vit une transition du totalitarisme à la démocratie. Il s'agit d'accéder à une démocratie participative, différente d'une démocratie restreinte. Ce courant démocratique est le vecteur des revendications des petits paysans, des ouvriers, des petits et sous-employés, du secteur progressiste de la petite bourgeoisie et d'autres secteurs populaîres. Mais, le passage du totalitarisme à la démocratie s'est révélé beaucoup plus long et compliqué qu'on ne le pensait au lendemain du 7 février 1986. Pour le peuple, engagé dans la pénible marche vers la justice, ce passage est semé d'obstacles et de sacrifices de toutes sortes. Cette démarche vers la démocratie est renforcée par les éléments suivants: Lutte contre la permanence du totalitarisme. Après plus de 200 ans (1 791 à nos jours) de lutte contre l'esclavage et pour la liberté, le peuple haïtien mène encore un combat irréductible contre les inégalités sociales. C'est une lutte contre le totalitarisme traditionnel, renforcé par la dictature de Duvalier. Sous ce régime, la lutte populaire était réduite à sa plus petite expression. La montée des revendications populaires. Il y a une impulsion populaire contre les injustices sociales, pour le respect des droits de l'homme et de la démocratie. Elle s'exprime sous diverses formes de revendications: les petits paysans réclament leur terre volée et une réforme agraire, les ouvriers luttent pour un salaire juste ou pour avoir droit au
.

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syndicat, les habitants bidonvilles réclament mière nécessité comme l'hôpital, l'eau potable, etc.. .

des quartiers pauvres ou des les services sociaux de prel'école, le centre de santé ou la baisse du coût de la vie,

L'influence de la migration. Le phénomène de la migration influence aussi ce processus. Plus d'un million d'Haïtiens, soit 1/6 de la population, vit à l'étranger. Le retour de ces Haïtiens, venant des sociétés plus modemisées qu'Haïti, a contribué à influencer la conscience collective, pour dynamiser un processus de changement social. La "diaspora" haïtienne, appelée le "10ème département"4 sous le gouvernement d'Aristide, a joué un rôle déterminant dans cette étape de transition démocratique. Les Courants idéologiques. Des courants idéologiques ont aussi influencé cette démarche démocratique.L'Eglise catholique, traditionnellement liée à la classe dominante, a connu une mutation durant les années 1980. Le souffle rénovateur de la théologie de la libération, connu dans d'autres pays de l'Amérique latine, a fait sentir son influence dans un large secteur de l'Eglise d'Haïti. L'apport des "Ti Kominote Legliz", dans leur philosophie de liberté, de justice sociale et d'un nouvel ordre socio-ecclésial, est devenu un élément essentiel dans la levée des revendications populaires. Les TKL sont devenues des foyers d'expressions populaires, de conscientisation et des catalyseurs d'organisations popu

4 Territorialement, ]a RépubIique d'Haïti est di visée en neuf départements. Le concept" 1Oème département" symbo1ise non pas une division territoriale, mais la partie de ]a population haïtienne vivant à l'étranger. Après son retour d'exil du 15 octobre 1994, le gouvernement d'Aristide a instauré un ministère chargé de s'occuper des Haïtiens vivant à l'étranger.

19 laires. D'un autre côté, les idées et les pratiques du socialisme cubain et de la révolution sandiniste du Nicaragua ont influencé la prise de conscience haïtienne pour un changement social. Ces courants d'idées, liés à la libération de la parole après la chute de Duvalier, ont contribué à la politisation de larges secteurs de la population haïtienne. L'information, surtout orale, a joué un rôle précieux dans la diffusion de ces courants idéologiques et des revendications populaires. En Haïti, une culture politique s'élabore autour des idées fortes de liberté, justice sociale, démocratie et changement du système social. D'où un clivage entre les pratiques de pouvoir des classes dominantes traditionnelles et le projet du mouvement populaire qui est en train de se définir. Cependant, les secteurs progressistes n'ont pas su articuler leur pensée et leur action politique, structurer les organisations existantes. D'où une carence dans la pratique du mouvement populaire en Haïti. HYPOTHÈSE ET OBJECTIFS DE TRAVAIL. Cette recherche se situe dans ce contexte social où un processus d'éducation populaire s'affirme de plus en plus. Dans cette démarche éducative, deux types d'organisation ont vu le jour. Les TKL, modèle de l'aspect communautaire de l'Eglise catholique, jouent un rôle déterminant dans la prise de conscience et l'organisation du peuple haïtien. Cependant, elles n'englobent pas toute la population pluriconfessionnelle d'Haïti. Les organisations populaires, elles, embrassent tous les secteurs sociaux et religieux de la base: catholique, protestant et vaudouisant. Donc, mon objectif est de montrer comment ces deux formes d'organisation sociale, agissant dans une même société, ont collaboré à l'avancement de

20 l'éducation populaire et au renforcement du Mouvement populaire en Haïti. Pour accomplir ce travail, je suis aidé par mon expérience d'accompagnement des TKL et des agents populaires en Haïti. J'établis aussi un lien comparatif avec mon expérience d'éducation populaire dans les quartiers pauvres à Guadalajara, au Mexique. Je mène cette réflexion pour systématiser ces expériences vécues avec les autres et pour apporter une contribution théorique à une meilleure compréhension de l'éducation populaire, des TKL et des organisations populaires en Haïti. Ce travail permettra, d'une part, de mesurer les efforts entrepris pour contribuer au progrès de l'éducation populaire, du mouvement populaire en Haïti et, d'autre part, de reconnaître les limites à dépasser pour mieux accompagner les TKL et les organisations populaires. MÉTHODE ET TECHNIQUES DE RECHERCHE Pour réaliser cette recherche, j'ai procédé de la manière suivante: 1°) J'ai utilisé les dossiers de préparation et d'évaluation de 17 sessions d'analyse de réalité et de lecture communautaire de la bible réalisées auprès de TKL et de groupes populaires pendant l'année 1990- 1991, dans divers endroits d'Haïti. 2°) Je me suis servi de documents inédits ou peu diffusés, trouvés durant mon travail en Haïti ou obtenus par l'intermédiaire de personnes travaillant actuellement sur le terrain. J'ai utilisé aussi la bibliographie de base présentée à la fin de ce dossier. 3°) J'ai exploité surtout les données de 22 entretiens réalisés pendant le coup d'Etat militaire, auprès des personnes impliquées dans le travail des TKL, des organisations populaires et de l'éducation populaire en Haïti. J'ai réalisé aussi des entretiens auprès de

21 personnes de l'Amérique latine, impliquées dans ce travail, comme Marcello Azevedo, Joao Batista Libanio et Bernard Lestienne au Brésil. Je remercie vivement ces personnes. Grâce à elles, j'ai pu donner davantage de place à un témoignage de terrain qu'à une interprétation de ce qui a déjà été dit par d'autres auteurs. Le contexte du coup d'Etat militaire du 30 septembre 1991 au 15 octobre 1994 a aussi limité cette recherche. Durant mon séjour en Haïti en été 1993, je n'ai pu rencontrer certaines personnes qui travaillaient dans des organisations populaires importantes, comme MPP (Mouvement des Paysans de Papaye) et "Tèt Kole Ti Pèyizan". Ces personnes vivaient en exil, dans le maquis ou dans la clandestinité pour se protéger des militaires. De plus, une ambiance de méfiance qui empêchait certaines personnes de partager leur expérience avec une personne mal connue. LE PLAN DU TRAVAIL. Ce travail est organisé de la façon suivante: Tout d'abord, j'essaie de comprendre séparément ce que sont l'éducation populaire, les TKL et les organisations populaires. J'ai étudié leur origine et leur évolution en Haïti, leurs caractéristiques et leur mode de fonctionnement. J'ai présenté aussi certains centres ou groupes qui oeuvrent dans ce sens. Dans un deuxième moment, j'ai analysé le rapport existant entre les TKL et les organisations populaires. Pour cela, j'ai montré leur ressemblance et leur différence, le lien qui les unit, ainsi que les difficultés et les limites de leur relation. J'ai étudié l'apport des TKL et des organisations populaires dans le Mouvement populaire en Haïti. J'ai relevé aussi les différents types de TKL et d'organisations populaires qui existent sur le terrain. Enfin, j'ai essayé d'évaluer cette expérience, en considérant sa

22

valeur, ses limites et les transformations à opérer en elle. C'est une évaluation limitée, car cette expérience est en cours. Dans cette partie, j'ai aussi proposé une méthodologie de travail pour mieux continuer cette expérience. Je conclus en reprenant certaines observations qui vérifient ou rectifient l'hypothèse de ce travail.

CHAPITRE

I :

EMERGENCE

DE L'EDUCATION

POPULAIRE.

25 L'éducation populaire est un courant éducatif très actuel dans la société haïtienne. On peut dire qu'elle est à son état d'adolescence, elle est appelée à se développer, à évoluer. Dans cette partie, j'expose les bases historiques de cette éducation et la manière dont elle s'est développée en Amérique latine et en Haïti; j'explique son sens et ses différentes caractéristiques. Je présenterai aussi quelques institutions qui se donnent pour tâche de développer cette éducation en Haïti. 1.1- ORIGINES DE L'EDUCATION POPULAIRE EN AMERIQUE LATINE ET EN HAITI. Face aux contradictions du système traditionnel de l'éducation, certains secteurs populaires de l'Amérique latine ont réagi. Cette réaction a donné naissance à un nouveau courant éducatif appelé "Education populaire". Avant de recenser quelques définitions mises en valeur par les promoteurs actuels de cette éducation, il est nécessaire de faire apparaître les sources historiques qui alimentent leur projet. Pour atteindre ces sources historiques de l'éducation populaire en Amérique latine, je me sers, entre autres, de l'ouvrage de Carlos NUNEZ: Educar para transformar. transformar para educar, (Eduquer pour transformer, transformer pour éduquer). L'un des apports fondamentaux à la naissance de l'éducation populaire est celui d'AUGUSTO CESAR SANDINO. Sandino est un des grands combattants qui ont ouvert la voie de la révolution au Nicaragua. Dans sa lutte militaire contre l'impéria1isme américain et pour la liberté nationale, il accorda une place spéciale à l'éducation des combattants. Dans les années 1920, il développa dans les montagnes de "Segovias" une campagne d'alphabétisation et de conscientisation. Carlos TUNNERMAN, ancien ministre de l'Education dans la révolution