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Eloge de I'hystérie masculine
Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse

Liliane Fainsilber

Eloge de I'hystérie masculine
Sa fonction secrète dans les renaissances de la psychanalyse

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Émergences" Dirigée par Françoise Carlier et Michel Gault
L'émergence foisonnante des sciences humaines et sociales a bouleversé l'univers conceptuel trop exclusivement fondé sur les sciences de la nature et sciences exactes. Il importe désormais de bien gérer les effets d'un tel bouleversement. C'est ainsi que la collection "Émergences" veut baliser le champ illimité des recherches et des questions. Elle est constituée d'ouvrages de référence mais aussi d'essais d'écrivains chevronnés comme de jeunes auteurs. A la qualité scientifique elle tient à allier la clarté d'expression. Lisbeth von Benedek, Le Travail mental du psychanalyste. Paul Bercherie, Les Fondements de la clinique, tome 1 : Histoire et structure du savoir psychiatrique, tome 2 : Genèse des concepts freudiens. Nicole Berry, Le Sentiment d'identité. Annie Birraux, L'Adolescent face à son corps. Gérard Bonnet, Les Voies d'accès à l'inconscient. Janine Chasseguet-Smirgel, La Maladie d'idéalité. Jacquy Chemouni, Freud, la psychanalyse et le judaïsme, Un messianisme sécularisé. Joël Dor, L'A-Scientificité de la psychanalyse, tome 1 : L'Aliénation de la psychanalyse, tome 2 : La paradoxalité instauratrice. Gérard Guillerault, Le Corps psychique, Essai sur l'image du corps selon Françoise Dolto. Hervé Huot, Du sujet à l'image. Hervé Jaoul, L'Enfant captif, Approche psychanalytique du placement familial. G. et P. Lemoine, Le Psychodrame. Marie-Françoise Lollini, L'Irréparable outrage, La Psychothérapie analytique face à la chirurgie esthétique. Françoise Lugassy, Logement corps, identité. Denise Morel, Porter un talent, porter un symptôme. Claude Nachin, Le Deuil d'amour. Hélène Piralian, Un Enfant malade de la mort, Lecture de Mishima, Relecture de la paranoïa. Alexandra Triandafillidis, La Dépression et son inquiétante familiarité, esquisse d'une théorie de la dépression dans le négatif de l'œuvre freudienne. Benoît Virole, Figures du silence. Heitor O'Ddwyer de Macedo, De l'Amour à la pensée, La psychanalyse, la création de l'enfant et D. W. Winnicott. Daniel Roquefort, Rôle de l'éducateur.
(Ç)L'Harmattan, 1996

ISBN: 2-7384-4204-8

Si la psychanalyse est intransmissible, il faut à chaque fois, la sauver, à chaque fois la réinventer

Freud inventa la psychanalyse dans la plus grande des solitudes. Désapprouvé par le monde médical, abandonné par ses amis, Breuer d'abord, puis Riess, il ne fut plus accompagné que par ses premières hystériques, Anna, Emma, Dora, Catharina... Parmi elles se cachait la belle Cécilia, celle qui fut pour Freud tout à la fois sa "prima donna" et "son seul maître ès hystérie". Cependant dans la Vienne de ce début du siècle, quelques intelligences curieuses furent sollicitées par sa découverte. Peu à peu, quelques élèves, quelques analysants devinrent, pour lui, des compagnons et quelquefois des amis. Les plus proches reçurent de sa main un anneau pour sceller un pacte de fidélité entre eux et la psychanal yse. Lacan qui a poursuivi pendant plus de trente ans son enseignement de la psychanalyse, en même temps que son travail de psychanalyste, était, tout au moins les dernières années, très entouré et admiré de nombre de ceux qu'il nommait ses élèves. Il en devint chef d'école. Grâce à cet enseignement, la psychanalyse est devenue, au fil des

années, une brillante partenaire. Désormais elle fraye avec les
représentants les plus éminents de la linguistique, de la logique, de la philosophie et de la littérature. Sont invités à son séminaire Aristote, Platon et Descartes; Frege, Peano, Cantor et Pierce; Léonard de Vinci, Holbein et Vélasquez; Rimbaud, Verlaine, Gide, 5

Genet et Joyce; Saussure mais aussi Lévi-Strauss, Merleau-Ponty et Jacobson. Cependant l'effervescence intellectuelle que Lacan suscitait autour de lui masquait le fait qu'il s'adressait avant tout à des psychanalystes: même si c'était devant tous ceux qu'il prenait à témoin, devant ceux qu'il disait "non-analystes", il ne parlait jamais en maître: il était un analysant soumis à l'émergence de son savoir inconscient. On ne doit donc pas méconnaître le fait qu'analyste pour ses analysants et analysant, à son tour, à l'occasion de son séminaire, ce n'était qu'en assumant cette double position et non par celle prestigieuse de maître aux yeux de l'Intelligentsia de l'époque, qu'il a sans doute pu former de bons et solides compagnons artisans de la psychanalyse au-delà et malgré les mouvements de foule qu'il provoquait par ailleurs. Après ces heures de gloire vinrent des heures sombres, et ses derniers analysants, je me compte parmi eux, furent alors pour lui, des compagnons de l'ombre qui l'accompagnèrent discrètement aux confins de sa maladie et de sa mort. Leur parole en est restée comme suspendue, interrompue... Les années ont passé, le temps de cerner, des sombres traits d'une écriture, ces zones d'ombre qui sans cela se refuseraient à l'oubli. Rien de moins que ce que Freud appelait trauma. Ce temps de deuil a été le temps nécessaire de ce travail et c'est maintenant d'une toute autre absence que Lacan peut le soutenir: il a été celui de qui j'ai appris cette rigoureuse ascèse du psychanalyste, mais il est aussi, avec Michael Balint, Donald Winnicott, Théodore Reik, Lucie Tower et quelques autres, l'un des plus attachants de ces compagnons de la psychanalyse. Ce livre a été écrit pour tous ceux qui, sollicités par leur propre inconscient, s'intéressent à la psychanalyse. Il est tout d'abord une invitation à la lecture des textes de Freud et de Lacan. Mais il est aussi témoignage de la nécessaire réinvention de la psychanalyse par chaque psychanalyste. En effet, comme elle n'est pas une science, elle ne peut donc être transmise et, comme le phénix, cet oiseau fabuleux qui meurt sans descendance, la psychanalyse, elle aussi, renaît toujours de ses cendres: après un long temps de deuil, celui de la fin de la psychanalyse, le désir de l'analysant peut se risquer à de nouvelles flammes, à de nouvelles amours de transfert, mais cette fois-ci du côté du psychanalyste. La psychanalyse ne survit donc que parce qu'un analysant, choisissant un jour de devenir psychanalyste, en renouvelle 6

l'expérience avec un nouvel analysant. De psychanalysants en psychanalystes, ainsi s'assurent, dans des conditions toujours un peu scabreuses, les renaissances de la psychanalyse.

Premier aparté sur les successives réinventions de la psychanalyse qui doivent être effectuées par chaque analyste

La psychanalyse ne peut être sauvée et pour tout dire réinventée qu'à partir des fantasmes de grossesse de l'analysant, homme ou femme, lorsque ces fantasmes ont pu être repérés et surtout interprétés au cours de l'expérience travail. analytique. Ils s' y expriment par des symptômes hystériques. Le démontrer est la visée de ce

Fantasmes de sauvetage de l'analysant et de l'analyste

Moïse dans son panier, sauvé des eaux par la fille de Pharaon, Ophélie au mitan de ses nénuphars, dérivent au fil des eaux maternelles. Dans les mythes, les légendes et les rêves, les fantasmes de sauvetage sont toujours des fantasmes de naissance ou de renaissance. Freud, critiquant Jung, les interprète comme de simples rééditions de scènes primitives tronquées et remaniées pour échapper à la censure, mais ils recèlent encore beaucoup d'autres richesses1. Avec le peintre Christophe Haitzmann2, à propos de l'un des deux plus beaux fantasmes de grossesse de la littérature analytique décrits par Freud, nous découvrirons en effet comment ces fantasmes de sauvetage sont aussi des fantasmes de grossesse et qu'ils existent aussi pour les hommes. Nous suivrons donc Freud sur les chemins du démoniaque, avec cet homme hystérique qui avait, tout comme Faust3, conclu un pacte avec le Diable et nous étonnerons du fait que, tout comme Schreber4 avait rêvé, dans son délire paranoïaque, d'être enceint de
1 . S. Freud, Cinq Psychanalyses, P.U.F., p. 404 2 S. Freud,"Une névrose diabolique au dix-septième siècle", L'inquiétante Etrangeté et autres essais, Gallimard. 3Goethe, Faust. 4S. Freud, "Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas œ paranoïa~ (Le président Schreber)", Cinq Psychanalyses, P. U.F. Il

Dieu, Haitzmann avait rêvé, lui, dans son délire hystérique, d'être enceint du Diable. Mais on s'aperçoit, pour peu qu'on y prête attention, que ces faits cliniques ne sont pas exceptionnels, ils sont présents dès la naissance de la psychanalyse avec les fantasmes de grossesse des pionniers de l'invention freudienne.

Au temps où Freud tirait le Diable par la queue c'était déjà un vrai sauve-qui-peut
Les circonstances de la fin du traitement d'Anna O. sont tombées dans les oubliettes de l'histoire du mouvement analytique. Mais nous pouvons cependant deviner, entre les lignes des quelques documents qui ont échappé à la censure, le propre fantasme de grossesse de Breuer1. Son désir d'enfant avait été soutenu, comme il se doit, selon la loi de l' hystérique, par sa belle et intelligente patiente, Bertha, une amie de Martha, la femme de Freud. A la fin de ce traitement psychique si passionnant, Breuer fût donc surpris et encore plus épouvanté par un "événement indésirable", la découverte de l'amour de transfert. Il prit aussitôt ses jambes à son cou, laissant pour de très longs mois sa patiente dans un état désespéré entre la vie et la mort. Le soir même de son départ, Anna-Bertha, dans les douleurs d'un accouchement fantasmé, criait à qui voulait l'entendre: "V oici l'enfant que j'ai eu avec le Docteur Breuer qui arrive!" Cet enfant de la balle, l'enfant de l'amour de Breuer et d'Anna O. précéda de peu l'enfant des rêves de Freud. Il naquit, lui, en 1897, peu de temps après la mort de Jacob Freud. Il fût baptisé Psychanal yse. Le désir d'enfant de Breuer, si bien mis en scène par la grande crise hystérique terminale d'Anna O., oublié et occulté, ne peut plus dès lors que refaire symptôme dans le champ analytique comme une trace de ce que ni Breuer ni Freud ne tenaient tellement à savoir. Il est le signe d'une tromperie concernant le désir du psychanalyste. En effet, ce que Freud et Breuer évitaient peut-être d'affronter, c'est le fait qu'au coeur même de la répétition, cause du transfert, ils étaient eux-mêmes impliqués avec chacun de leurs patients. Ils ne pouvaient en effet qu'y mettre à chaque fois en jeu leur propre désir. C'est ce qu'avait souligné Lacan par cette formule: "Le transfert est la mise en acte de la
1 S. Freud, Etudes sur l'hystérie, P. U .F.

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réalité de l'inconscient, mais dans sa rencontre avec le désir du psychanalyste 1. " Il est plus difficile de retrouver clairement explicité le propre fantasme de grossesse de Freud, mais on peut quand même en retrouver quelques traces. Ses malaises, par trois fois répétés, dans la salle à manger du Park Hôtel à Munich, nous le laissent deviner2. Il était en effet tombé sans connaissance, une première fois, dans les bras de Riess, puis une deuxième et une troisième fois, dans les bras de Jung. Ce n'est sans doute que bien longtemps après, avec son texte de 1928 sur l'hystérie masculine de Dostoïevski, qu'il a pu repérer le sens de ses "attaques de mort" dans leurs liens aux sentiments d'amour et de haine éprouvés à l'égard du père. Mais ce "petit morceau de névrose resté inanalysé", comme il le disait lui-même, était peut-être le prix à payer pour l'invention de la psychanalyse. Grâce à lui en effet, en s'évitant de prendre en compte ce qui était sa part dans le transfert, en mettant tout sur le compte de ses analysants, Freud a réussi à franchir, sans encombre, les premiers orages transférentiels que provoquait l'hypnose: grâce à lui, au lieu d'abandonner ses patientes comme l'avait fait Breuer, il abandonna l' hypnose pour l'association libre. Il put ainsi naviguer dans des eaux plus calmes.

Le "péché originel

de l'analyse"

Ce petit morceau de névrose de Freud reste cependant à jamais un point incontournable, infranchissable, pour les hystériques femmes; mais ce point de butée de leur parcours analytique ne fait que répéter, pour elles, un premier échec, celui de leur rapport au père. C'est ce que Lacan a appelé le "péché originel de l'analyse". Il se définit d'être ce lien maintenu entre l'inanalysé de Freud et le désir de l'hystérique. Désir tel, qu'il est condamné à ne pouvoir se maintenir que sous la forme d'un désir insatisfait3.
1 Jacques Lacan,Séminaire du 29 avril 1964, Les Quatre Concepts fondamentaux de lapsychanalyse. 2EmestJones, La Vie et l'oeuvre de Sigmund Freud, P.U.F., vol. 2, p. 58, p. 156. ~vol. 1, p. 349 3 J. Lacan, séminaire du 15 Janvier 1964, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse: "Ainsi 1'hystérique nous met -elle sur la trace d'un certain péché originel de l'analyse. TIfaut bien qu'il y en ait un. Le vrai n'est peut13

Dans le séminaire Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan soulignait combien il serait important de faire retour à cette origine pour pouvoir remettre l'analyse sur ses pieds. En tenant compte de cette incitation, par touches successives, sous ce titre secret des renaissances de la psychanalyse, j'aimerais donc approcher au plus juste de ce point d'origine, et surtout montrer que ce retour implique une interprétation de ces couvades, de ces fantasmes de grossesse des sujets névrosés, aussi bien hommes que femmes. Ces questions ainsi soulevées ne sont pas seulement cliniques, elles sont aussi éthiques. Elles sont très difficiles à aborder mais nous pouvons déjà, en attendant de les avoir mieux explicitées, les formuler ainsi: Quand le fantasme de grossesse de l'analysant devenu analyste n'a pas été interprété, qu'il persiste donc au titre de séquelles de son complexe de castration et qu'il révèle sa position phallique - à savoir le maintien de son désir d'être le phallus et donc son entière soumission à un père idéalisé toutpuissant -, quelles sont les incidences de ces séquelles sur le travail analytique des analysants de cet analyste?

Des Oedipe à la sauvette
Les fantasmes de sauvetage, qui sont présents dans toute analyse, jouent de l'équivoque signifiante du verbe sauver. Freud les a décrits avec toutes leurs variantes dans son article "Psychologie de la vie amoureuse1" . Ce verbe sauver sert en effet au ravalement de l'objet d'amour pour en faire un objet sexuel. Aux yeux des fils qui se débattent dans les fièvres de la puberté, les femmes, y compris leur mère, sont volages. Quelle gloire ce serait de les sauver de cette luxure en les arrachant à cette vie dépravée! Mais ce verbe donne aussi la clé de tous les fantasmes de sauvetage et de grossesse de la littérature analytique:

être qu'une sewe chose, c'est le désir de Freud lui-même, à savoir le fait qœ quelque chose dans Freud n' ajamais été analysé...Ce que j'avais à dire sur les noms du père ne visait à rien d'autre, en effet qu'à mettre en question l'origine, à savoir par quel privilège le désir de Freud avait pu trouver dans le champ de l'expérience qu'il désigne comme l'inconscient, la porte d'entrée." 1 S. Freud, "Psychologie de la vie amoureuse", La Vie sexuelle, P. U .F. 14

- Quand un homme rêve qu'il sauve une femme en grand danger, il en fait sa mère ou ilIa rend mère. Il lui donne un enfant ou il est son enfant. - Quand une femme sauve un enfant de l'eau, nouvelle fille de Pharaon, elle le met au monde, elle est sa mère. Quelquefois elle s'offre le luxe de jouer les vierges-mères ou les filles-mères. Elle devient ainsi la mère du Christ, du Sauveur. Cette passion du Christ sur la croix, lui qui est mort et ressuscité au troisième jour et assis depuis à la droite de Dieu, le père tout-puissant, constitue le paradigme de ce qui est si ardemment attendu dans ces fantasmes de sauvetage. Dans les deux sexes, en effet, les fantasmes de sauvetage ont aussi le père comme objet: Dans sa version tendre, il garde le sens d'avoir un enfant du père, de le rendre père éventuellement. Il arrive aussi quelquefois que le fils ou la fille désirent sauver leur père des influences néfastes de leur propre mère. Ils veulent le libérer du joug de sa femme quand ils le jugent trop asservi à ses désirs. Les fantasmes de sauvetage prennent très souvent, dans l'analyse, la forme de fantasme de guérison par l'analyste. L' Homme aux loups espérait en vain obtenir un enfant de son père. De par l'effet du transfert, il espérait en obtenir un de Freud. Il espérait être sauvé, être guéri par lui. Mais sauver le père, comme dans les contes de fées, peut aussi avoir le sens de lui sauver la vie, de lui laisser la vie sauve et donc de l'épargner. Ce qui est donc camouflé, sous ces déluges d'amour et de tendresse, c'est un violent désir de meurtre, celui du fils envers le père et celui du père envers le fils. Ils se rendent la pareille. Par tous ces fantasmes de sauvetage, nous sommes mis sur la piste des trois modes d'instauration de la fonction paternelle: par un conflit imaginaire, une lutte à mort, pour le sujet dit normal~ par cette grossesse symbolique mise en acte dans ces fantasmes de sauvetage, pour le sujet névrosé~ et enfin par le délire qui développe ces mêmes fantasmes de sauvetage, mais sous la forme d'un délire de rédemption, pour le sujet psychotique. C'est dans le séminaire Les Structures freudiennes des psychoses que Lacan décrit pour la première fois la fonction de cette grossesse symbolique à propos d'un homme hystérique, un conducteur de tramway, qui souffrait des douleurs de
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l'accouchement au niveau de sa première côte. Il s'était identifié à Adam donnant naissance à Eve1.

Le temps du déluge et des inondations
C'est en effet le plus souvent en liaison avec l'eau, dans les plus grands débordements urinaires qui sont ceux de l'ambition urétrale, que les diverses significations du verbe sauver soutiennent ces fantasmes de naissance ou de renaissance. Dans chacun de ces fantasmes il s'agit toujours d'une ordalie, d'un appel désespéré à la reconnaissance du père. C'est quelquefois dans la dérision: la jeune fille homosexuelle de Freud2 voulait absolument sauver une demi':mondaine qui faisait scandale dans toute la ville. Elle l'avait choisie comme objet d'amour pour défier son père. Il y a des ordalies, des baptêmes, ratés: après avoir été rejetée par Hamlet et alors que personne, ni son père ni son frère, ne lui a porté secours, Ophélie se noie dans la rivière. Les suicides par noyade mettent donc en scène ces ordalies, ces fantasmes de sauvetage par le père.

Les fantasmes

de sauvetage

des cinq psychanalyses

Le fantasme de sauvetage de Dora s'exprime dans son premier rêve, celui de l'incendie d'une maison3. Dora veut être sauvée par
1Michaël Joseph Eissler, "Sous le tableau d'une hystérie traumatique un fantasme de grossesse chez l'homme. (Contribution clinique à l'érotisme anal)".Traduit de l'allemand par Annemarie Hamad, Hélène Weiss, Jacy Alazraki-Arditi, Annik Salamon, Liliane Fainsilber, in Passerelles risquées. Travaux de L'Interprétation Analytique d'Avril 1989. Le texte hongrois supposé n'a pu être trouvé. Le texte allemand: "Eine unbewuste Schwangrschaftsphantasia bei einem Manne Unter dem Bilde einer traumatischen Hysterie (Klinischer Beitrag zur Analerotic)". Le texte anglais: "A man's Unconscious Phantasy of Pregnancy in the Guise of Traumatic Hysteria", International Journal of Psycho-analysis, vol. II, septl déco 1921. Cette observation a été commentée par Lacan dans le séminaire des Psychoses, séance du 14.3. 56 2 S. Freud, "Sur la psychogénèse d'un cas d'homosexualité féminine", Névrose, psychose et perversion, P.U.F. 3 S.Freud, "])ora", Cinq Psychanalyses, P. U .F. 16

son père, alors qu'elle est mise en danger par les intentions sexuelles de Monsieur K et de Freud, par le transfert. Nous apprenons aussi que, quelques années auparavant, Madame K. avait, elle aussi, sauvé le père de Dora en l'empêchant d'attenter à ses jours. Dora remet donc en scène les velléités de suicid(~ de son père par une lettre d'adieu à ses parents qui est en fait un appel au secours, un appel au père. L' Homme aux rats exprime une autre variante de ces fantasmes de sauvetage, un fantasme de retour au ventre maternel. Mais on découvre aussi que le secret dernier de sa grande obsession est un fantasme de grossesse anale: il met au monde plein d'enfants-ratsl. Schreber rêve, lui, de repeupler la terre entière de milliers d'enfants nés de son esprit2. Quant à l'Homme aux loups, son fantasme de renaissance prend, dans son analyse, la forme d'un fantasme de guérison: il espère que Freud deviendra pour lui son sauveur, celui de qui il attend la guérison de sa névrose3. Si nous nous attachons à retrouver dans ce texte les conditions posées pour cette guérison, c'est à dire celles d'être aimé de Freud comme une femme et d'en recevoir un enfant, nous nous apercevons que Freud n'a jamais pu se dégager de cette place que lui avait attribuée son analysant, celle du père guérisseur, du père idéalisé, du père tout-puissant. De ce fait même, l' Homme aux loups n'a jamais pu savoir que les ordalies sont toujours ratées et que les enfants des hommes, comme les fils de l'aigle dans la légende dont parle Freud, échouent lorsqu'ils sont soumis à l'épreuve de l'ancêtre: ils sont aussitôt jetés hors de l' aire4.

1 Id., "L'Homme aux rats", p. 242. 2Id., "Le Président Schreber", p. 304. 3Id. "L'Homme aux loups", p. 387, 402, 403. 4 Id., p. .322, (Président Schreber): "...l'aigle soumet à une épreuve ses aiglons avant de les reconnaître pour ses fils légitimes. S'ils ne peuvent regarder le soleil en face sans cligner des paupières, ils sont jetés hors œ l'aire... Ce que l'aigle fait en effet subir à ses aiglons, c'est une ordalie, une épreuve relative à la paternité."

Des seins à faire damner le diable
un hystérique du temps passé

Le texte de Freud "Une névrose démoniaque au dix-septième siècle" n'attire pas souvent l'attention des psychanalystes, pourtant il peut être lu tout d'abord comme une contribution à l'histoire des religions, dans la droite ligne de Totem et tabou, avec un clivage Dieu-Diable qui correspond au clivage amour-haine éprouvé à l'égard du père. Mais ce texte peut aussi être lu comme la description d'un très beau cas d' hystérie masculine, proche de celui de Dostoïevski, puisqu'il s'agissait pour tous les deux, d'une hystéro-épilepsiel. Dans la nouvelle traduction de ce texte de 1925, parue chez Gallimard, une petite notice introductive nous donne quelques indications stimulantes: elle rappelle tout d'abord que Freud s'était déjà beaucoup intéressé aux diables et aux sorcières dans sa correspondance avec Fliess et que de plus, dans les leçons du Mardi, publiées par Charcot et traduites en allemand par Freud, se trouvait déjà rapporté le cas d'une névrose démoniaque au seizième siècle. Charcot avait donc, si on peut dire, un siècle d'avance sur Freud.

1 S. Freud, "Une névrose diabolique au dix-septième siècle", L'Inquiétante Etrangeté et autres essais, Gallimard. 19