ELSA TRIOLET UN ECRIVAIN DANS LE SIECLE

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D'abord architecte, puis écrivain bilingue, au carrefour des cultures russe, juive, française et allemande, femme passionnée, féministe avant la lettre, engagée dans la Résistance, puis au lendemain de la guerre dans la " Bataille du livre ", pou la lecture et la poésie, Elsa Triolet côtoya des courants artistiques majeurs du XXè siècle, et fut l'amie de grands créateurs… Cent ans après sa naissance, des chercheurs ont voulu éclairer l'œuvre et la vie de cette femme écrivain, jusque-là connue essentiellement pour être l'inspiratrice d'Aragon.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296408135
Nombre de pages : 336
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ELSA TRIOLET UN ÉCRIVAIN DANS LE SIÈCLE

Ouvrage coordonné par

Marianne Gaudric-Delfranc

ELSA TRIOLET UN ÉCRIVAIN DANS LE SIÈCLE
Préface de Michel Apel-Mu1ler

Actes du colloque international 15-17 novembre 1996 Maison Elsa Triolet - Aragon - Saint-Arnoult-en- Yvelines

Équipe de Recherches Interdisciplinaires sur Elsa Triolet et Aragon

L 'Hannattan

(Ç)L'Harmattan,

2000

5-7, r~ de l 'École-Polytechniq~ 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9

L'Harmattan, Italia s.r.\. Via Bava 37
10124 Torino

ISBN: 2-7384-8934-6

Préface
Michel Apel-Muller Le colloque du Centenaire d'Elsa Triolet (1896-1970) s'est tenu à Saint-Amoult-en- Yvelines les IS, 16 et 17 novembre 1996 à l'initiative de l'Equipe de Recherche Interdisciplinaire TrioletAragon (E.R.I.T.A.), elle-même issue de l'ancien groupe de recherche 112 du C.N.R.S. Ainsi, dix ans après la remise par Aragon des manuscrits d'Elsa à la Nation française, pouvait se manifester l'effet sur la recherche de la donation consentie par l'écrivain, pouvait se dégager une image et de la personne et de l'œuvre d'Elsa Triolet, fondée sur les textes, sur ces cahiers utilisés par elle avec constance tout au long d'une double vie de romancière. Double, en ce sens qu'en Elsa Triolet se rencontre la réalité, toujours bien méconnue, du bilinguisme en littérature, de ce "bi-mi-destin" qu'elle évoque elle-même brillamment dans La Mise en mots. Passer d'une langue à l'autre engage plus qu'un changement de dictionnaire, cela suppose que se remodèle toute une approche du monde, de la culture et finalement de soi-même. La thèse fondatrice de Marianne Delranc D '3JIb3a TpHOJIeà Elsa Triolet, soutenue en 1991 constituait à cet égard une base critique indispensable à toute approche un peu scientifique de l'écrivain, à l'intuition du processus complexe de sa création. Les traductions de Léon Robel, celles de la poésie russe, qu'il avait assumées dans une collaboration intime avec Elsa, celles des romans russes d'Elsa pour Les Œuvres croisées apportaient enfin au groupe l'expérience très savante du spécialiste et du témoin. Ces travaux allaient favoriser l'apparition et l'épanouissement de nouveaux chercheurs et de nouvelles recherches que le colloque de Saint-AmouIt mit vigoureusement en évidence. Les trois années qui nous séparent aujourd'hui du colloque n'ont fait que confirmer cette heureuse réalité. Peu d'écrivains ont été aussi malmenés qu'Elsa Triolet. J'imagine qu'un jour pas trop lointain quelqU'un va se pencher systématiquement sur sa réception par la critique pendant trente

ans. Il découvrira le pire, le mélange tenace et répétitif des
calomnies, des jugements sans appel, des haines assidues, des

.

Michel Ape/-Muller

jalousies les moins avouables, et, pour tout dire, des sornettes les

plus consternantes

1.

Se limiterait-il à ce seul résultat, apporter des

lectures plus fondées et plus crédibles, que le colloque du Centenaire aurait mérité la reconnaissance des honnêtes gens. Ce que dit très bien l'une des communications: "Il m'avait semblé que le premier colloque consacré à l'œuvre d'Elsa Triolet se devrait de répondre à de semblables erreurs, même si de plus sérieux travaux concurrencent désormais cette aberrante légende, sans hélas encore l'éclipser." Mais ce colloque devait démontrer davantage, parfois à la surprise des Français, l'attention portée à la romancière au-delà de nos frontières, certes en Russie, mais au moins autant aux EtatsUnis, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Voilà qui devrait retenir l'attention: les miroirs étrangers ont parfois le surprenant avantage de nous restituer l'image de nos écrivains dans leur grandeur réelle. Maupassant leur doit beaucoup, il pourrait en aller de même avec Elsa Triolet. Cet instant précis de la recherche, en automne 1996, me paraît en tout cas faire signe. Signe? Celui d'une reconnaissance d'Elsa Triolet établie à partir de coups de sonde jetés dans des directions di verses: recherches sur la gestion du temps, sur l'intertexte, sur l'inscription dans l'histoire, sur le rapport de l'œuvre au mythe, sur la réception, sur le traitement romanesque de l'espace, baroque ou non, sur la génétique du texte, sur la mimésis et ses pièges, l'ordre du politique, l'influence critique, tout converge, au-delà de l'éventail des problématiques auquel les écrits sont soumis, pour une sorte de mise à l'épreuve d'Elsa à toutes les recherches virtuelles dont le colloque et l'ensemble de ses communications constitueraient le bilan. Il est alors vérifié que l'œuvre répond, que les questionnements doivent être relancés et affinés, que nous sommes bien engagés dans le labyrinthe d'une entreprise qui ne s'en laisse pas conter, qui rétorque aux hypothèses parfois simplettes et aux approches en gros sabots par de savants reculs et des énigmes hautaines à quoi se reconnaissent les créations qui durent. C'est au fond ce que nous dit la belle communication de Raymond Jean qui sonne, sans l'avoir voulu,
1. Il Y a des exceptions heureusement, et l'on remarquera qu'elles sont le plus souvent le fait de grands créateurs. C'est rassurant.

6

Pré/aœ

comme une conclusion du colloque à partir d'un double point de vue pour nous particulièrement précieux, celui d'un lecteur très sagace et celui d'un créateur. Et que "la surprise littéraire" dont il parle soit "celle d'une incomparable élégance", voilà qui pourrait sans effort résumer ce que les journées de Saint-Arnoult ont mis en évidence... Ainsi de Suzanne Ravis: "la liberté s'évade hors de toute pesanteur dans ce roman d'une tranquille audace"... On pourrait ici poursuivre. Tous rejoignent ainsi l'appréciation ancienne de Camus parlant à propos d'Elsa de "réussite étourdissante", ou les appréciations de Sartre,

Bousquet, Max Jacob ou Martin du Gard. 1

Qu'Elsa, avec le temps, se trouve ainsi progressivement dégagée de l'ombre d'Aragon, projetée sur elle pour mieux l'effacer, par les faiseurs officiels de réputation - et l'avons-nous assez entendue l'antienne de la muse, de l'égérie, de la femme fatale, de l'agent de l'étranger, du mauvais génie.. - voilà ce qu'expriment très simplement trois journées de travaux intenses. Et que reste encore à pointer plus précisément, indépendamment du rapport à Aragon lui-même, la place originale d'Elsa Triolet dans l'espace littéraire qui va des années vingt à sa mort, est non moins évident. Je reprends sans hésiter ce que j'écrivais à la veille de l'ouverture du colloque 2 : "Aussi bien ne convient-il pas seulement, en cette année du Centenaire, de marquer les singularités d'un écrivain dont la reconnaissance est loin d'être achevée. Il faut, tout autant, prendre la mesure de ses relations à ses pairs, de la fonction qu'il assuma pendant un demisiècle au sein des lettres françaises, de l'aire qu'il occupa indépendamment des territoires aragoniens. Elsa Triolet a, par exemple, appartenu à une génération d'écrivains féminins révélés dans l'entre-deux-guerres et au lendemain de la Libération, à une intelligentsia franco-étrangère qui a trouvé à Paris un lieu de création possible, porteur de valeurs culturelles spécifiques, attestées anciennement. Les Américaines ou les Russes qui participaient de la vie de
1. autour de Bonsoir, Thérèse, Mille Regrets, du Cheval blanc, ou du Mythe de la Baronne Mélanie. 2. L'Humanité,14 novembre 1996.

7

Michel Apel-Muller

Montparnasse s'inscrivaient dans une continuité, dans une liberté précoce - avec toutes les réserves qu'on peut faire - qui avait reconnu aux femmes le droit à la création. Elsa prenait place dans une civilisation exprimée aussi bien par Marguerite de Navarre et Louise Labé que par George Sand ou Colette, Madame de la Fayette ou Marceline Desbordes-Valmore, Madame du Tencin ou Madame Récamier. Elle n'existait pas seulement par elle-même dans la solitude de l'hôtel Istria mais dans la constitution d'un rapport à ses contemporaines qui deviendraient ou non ses amies, Louise de Vilmorin, Clara Malraux, Simone de Beauvoir ou d'autres à l'origine de l'épanouissement présent d'une forte littérature d'intervention féminine... " Mais là aussi les choses ont bougé depuis trois ans. J'en veux pour preuve la belle page consacrée à la mémoire d'Elsa par

Christiane Baroche, il y a peu. 1
Ainsi le visage d'un écrivain d'une grande originalité se substitue-t-il lentement aux portraits légendaires bien ou mal intentionnés. Il aura peut-être fallu attendre plus longtemps que pour d'autres avant que les études littéraires confirment les travaux pionniers et qu'EIsa Triolet prenne la place qui lui revient dans le panorama littéraire du siècle finissant. S'en réjouissent ceux qui l'approchèrent et ceux qui surent la lire. Mais, au fait, lit-on toujours Elsa Triolet? Depuis cinq ans qu'elle fonctionne, la librairie du Moulin de Saint-ArnouIt est en mesure d'apporter quelques réponses qui méritent l'attention. Elle vend annuellement entre mille et mille cinq cents livres, romans et poèmes d'Aragon, romans d'Elsa, biographies et essais. La part relative d'Elsa Triolet dans cette petite "Bataille du livre" que la maison s'honore de mener peut être estimée aux deux-tiers des œuvres d'Aragon. Et ce n'est pas rien si l'on tient compte de la quantité et de la diversité des écrits de l'auteur du Fou d'Elsa. Le titre-phare d'Elsa est toujours, de très loin, Le premier accroc coûte deux cents francs, prix Goncourt. Il y a pas lieu de s'en étonner. Il y a toujours un public d'Elsa Triolet, à dominante féminine (c'est en tout cas ce que nous observons), averti, attentif, où se mêlent les générations.
1. in Faites entrer l'infini. n° 26. déco 1998.

8

Préface

Cette brève donnée statistique nous ramène à Saint-ArnouIt sous le toit même d'Elsa. C'est dans ses murs que s'est tenu le colloque. Certains, parmi les participants eux-mêmes, ont marqué leur surprise - et parfois leurs réserves - devant ce choix d'un lieu qui, selon eux, n'a pas vocation à une activité scientifique. On peut comprendre cette réaction qui renvoie cependant à l'image bien ancienne des maison d'écrivains conçues comme simples lieux mémoriaux, dégageant essentiellement des réactions affectives et sentimentales. On n'en est plus là aujourd'hui. Aragon le savait lui-même fort bien qui, en 1982, dans le testament par lequel il léguait le Moulin au pays, assignait à la Fondation à créer une double mission. Je le cite: "Je lègue en particulier à l'Etat français ma propriété de Saint-Arnoult-en- Yvelines que l'État devra aménager en Fondation pour préserver notre mémoire à Elsa et à moi-même ainsi que l'édition et la réédition de nos œuvres." Un tel texte impliquait, au moins dans son filigrane, une conception de la maison d'écrivains dont on peut affirmer en 1999 qu'elle est en train de devenir la doctrine du Ministère de la Culture. C'est en 1996 qu'à la demande du Ministre, Michel Mélot, Conservateur général des bibliothèques l, remettait un rapport qui traçait ainsi les missions modernes des maisons d'écrivains et qui inspire les démarches actuelles de la Direction du Livre: "Les maisons d'écrivains, et les plus actives montrent clairement ce chemin, peuvent être à la fois des lieux de pédagogie, des lieux de recherche et des lieux de création. Une véritable politique en faveur des maisons d'écri vains doit se préoccuper des trois directions qu'elles peuvent prendre si elles ne veulent pas être des lieux morts: pédagogie, recherche, création..." et, plus loin: "Il faut faire plus de place, dans ce paysage, aux Universités, françaises ou étrangères, où les instituts

spécialisés de littérature abondent. Les liens avec
l'Université doivent être renforcés par l'accueil des étudiants des filières concernées, l'organisation de
1. Michel Melo!, Rapport à Monsieur le Ministre de la Culture, Mission de réflexion et de proposition sur les maisollS d'écrivains, octobre 1996.

9

Michel Apel-Muller

rencontres, la poursuite de travaux ou la publication d'ouvrages. " C'est dans ces mêmes termes que, dès 1985, s'est définie la maison Elsa Triolet - Aragon: avec sa bibliothèque de 30.000 volumes, les équipements et moyens dont elle s'est dotée - réserve

thermorégulée, espaces de travail, salle de consultation, salle polyvalente, équipement informatique complet, foyer d'accueil, elle devient cette ruche, ce "Centre de recherche et de création" ouvert aux techniques qu'appelle le siècle qui vient. Aragon, en 1977, lorsqu'il remettait ses manuscrits au CNRS optait pour la recherche qu'il identifiait à "un grand art nouveau". Quelle place accordait-il, dans ce dispositif, à "la maison", à ce lieu privilégié où il avait, avec Elsa, connu des moments pleins de travail et de vie? Il l'évoque déjà, dans un texte de la fin de l'été 70, publié dans Les Lettres françaises sous le titre "Andalou de nous-même", qui est une lettre au poète Marc Delouze : "Depuis cette date 1, je survis étrangement. je ne réponds pas aux lettres. Je dors quand je dors. Et même alors je m'éveille en sursaut, d'une paradoxale mémoire qui me fait croire que je ne suis pas seul. Il y a dans un livre d'Elsa, Le Grand Jamais, un passage qui décrit mon existence depuis deux mois environ: c'est où Madeleine reçoit chez elle sa belle-sœur, Lisa, la sœur de Régis Lalande, qui s'étonne des papiers à terre, dans la pièce où l'on déjeune: - Ce n'est pas beau, ces piles de papiers par terre... Tu ne peux pas les mettre ailleurs? dit Lisa. Madeleine hoche la tête: de transporter toutes les archives à la campagne. Làbas aussi, il y en a plein. Heureusement que le grenier est grand. Moi, c'est le contraire. J'ai tout rapporté de I a campagne, et il y a par terre autour de moi les archives de soixante années (les premières feuilles sont d'un journal d'une petite fille en 1909), encore à constituer avant de les ramener là-bas où cette petite fille, ces jours-ci, tirée d'un logis provisoire, va dormir chez elle, mon coin préparé près d'elle sous les grands arbres
1. le 16 juin 1970, mort d'Elsa.

- Pas

avant d'en avoir fini. Et tu vois, je serai obligée

10

Préface

dans ce lit à deux places que j'ai regardé creuser au mois d'août... longuement. Je suis, dans ce Paris qui va bientôt se remplir, à les constituer, ces archives, et puis elles s'en retourneront là-bas, dans la maison, comme pour qu'Elsa, la nuit, puisse aller les feuilleter, si elle en a envie, sans trop de fatigue à présent." En organisant, à deux pas du "grand lit à deux places" la rencontre du Centenaire, ERIT A s'inscrivait ainsi dans une fidélité qui n'interdit pas à la recherche la connaissance des mouvements du cœur.

Il

Remerciements
Nous remercions toutes les personnes et les institutions grâce auxquelles s'est tenu ce premier colloque international sur l'œuvre d'Elsa Triolet, organisé par l'Equipe de Recherches Interdisciplinaire sur Elsa Triolet et Aragon (ancien Groupe de Recherche 112 du CNRS) : L'Association pour la Fondation E. Triolet/Aragon, devenue depuis Centre de Recherche/Maison Elsa Triolet-Aragon, qui a chaleureusement accueilli ce colloque dans ses locaux de SaintAmoult-en-Yvelines, en a assuré le déroulement matériel et l'a en partie financé; son Président, M. Michel Apel-Muller, pour son engagement, son rôle stimulateur et sa contribution personnelle; M. Gérard Commaille et tout le personnel de la Maison pour leur aide et la gentillesse de leur accueil. L'Université de Provence qui a soutenu le colloque par l'intermédiaire du Centre Aixois de Recherches sur Aragon; Mme Suzanne Ravis pour ses conseils expérimentés. Le Conseil général des Yvelines et Mme Bénédicte Piriou, qui a œuvré pour l'attribution d'une subvention permettant l'hébergement des participants. L'Ambassade de France à Moscou et M. Alexis Berelowitch. Le Fonds Elsa Triolet/Aragon (CNRS) et plus spécialement Mme Danielle Maïsetti qui a facilité le travail de recherche sur les manuscrits. M. Léon Robel pour son rôle dans l'organisation du colloque. Mmes Ivana Santonocito et Marie-Thérèse Eychart pour leur part initiale dans l'élaboration du projet. Mme Geneviève Brachet qui a patiemment décrypté des débats souvent inaudibles. Mme Elizabeth Tuttle, maître de conférences à l'UFR d'études anglo-américaines de l'Université Paris X Nanterre, qui a eu la gentillesse de relire un certain nombre de résumés en anglais. Mme Françoise Pitras qui a assuré une grande partie de la frappe de cet ouvrage, ainsi que sa mise en pages. Melle Marina DeIranc pour la maquette de la couverture.

Avertissement
Les textes des interventions figurent ici dans l'ordre où celles-ci ont été prononcées (exception faite de celle de Monique Lèbre-Peytard qui ne nous est pas parvenue à temps). Les résumés des débats sont insérés après les interventions qui en ont été l'objet, conformément au déroulement du colloque. Leur enregistrement ayant été défectueux, nous prions les lecteurs de nous excuser de n'avoir pas toujours pu rendre compte des discussions dans leur intégralité. L'essentiel en a tout de même pu être transcrit, grâce en particulier au travail de décryptage de Geneviève Brachet. Chaque auteur indique l'édition des œuvres auxquelles il se réfère. Le sigle ORC désigne les Œuvres Romanesques Croisées d'Elsa Triolet et Aragon, 42 vol., Ed. Robert Laffont, Paris, 19641974. Œ. P. désigne l'Œuvre Poétique d'Aragon, 15 vol., Livre Club Diderot, Paris, 1974-1981. La transcription des citations russes en cyrillique a été faite dans l'Alphabet Phonétique International. L'orthographe française usuelle des noms russes de personnalités ou d'auteurs connus (Maïakovski, Khlebnikov...) a été conservée, ainsi que celle de certaines revues. Les autres noms, titres etc... ont été transcrits en A. P. I. Dans les citations des manuscrits, les signes < des ajouts et les signes [ ] des passages biffés.
> désignent

Participants
Michel Apel-Muller, Ancien directeur du Fonds Aragon - Elsa Triolet (CNRS, Paris), Directeur de la Maison Elsa Triolet/ Aragon, Centre de Recherche et de Création (SaintArnouIt en Yvelines). Marina Arias (Russie), Chercheur à l'Institut de Littérature mondiale, Moscou. Tamara Balachova (Russie), Professeur à l'Institut de Littérature mondiale, Moscou. John Bennett (Grande-Bretagne), Ancien Chef du Département de Langue et Littérature françaises de l'Université de Glasgow. Olivier Barbarant, Agrégé de Lettres modernes, Docteur ès lettres, Ecrivain. Lorene Birden (USA), Professeur contractuel à l'Université de Bourgogne. Marianne Delranc-Gaudric, Agrégée de Lettres modernes, Docteur de poétique comparée. Charles Dobzynski, Poète, Rédacteur en chef de la revue Europe. Marie- Thérèse Eychart, Agrégée de Lettres modernes, Docteur ès lettres, Maître de conférences à l'IUT de Lille. Mireille Hilsum, Maître de conférences à l'Université de Lyon III. Unda Horner (Allemagne), Docteur de Littérature française. Raymond Jean, Ecrivain, ancien Professeur de l'Université de Provence. Monique Lèbre - Peytard, Maître de conférences à l'Université Paris III. Helena Lewis ( USA), Professeur à l'Université de Harvard (Center for Literary and Cultural Studies). André Mathieu, Poète, Docteur ès Lettres et Sciences humaines. Nathalie Piégay-Gros, Maître de conférences à l'Université Paris VII. Suzanne Ravis, Professeur émérite de l'Université de Provence, Secrétaire de l'Equipe de Recherche Interdisciplinaire sur E. Triolet et Aragon. Léon Robel. Professeur émérite de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Traducteur, Ecrivain. Gisèle Sapiro, Chercheur, CNRS (Centre de Sociologie de l'Education et de la Culture). Amy Smiley (USA), Professeur, New York University. Alain Trouvé, Docteur ès lettres, Maître de Conférences à l'IUT de Reims.

"

Il faudrait l'envers..."

relire Elsa tout d'un coup, à

Un destin traduit: La Mise en mots d'Elsa Triolet
Léon Robel

Aragon a écrit Œuvres croisées:

dans

le "Préambule"

au volume

39 des

"Il faudrait relire Elsa tout d'un coup, à l'envers, des derniers aveux aux premières lignes du journal de Fraise-des-Bois. Relire à reculons. Relire de la sagesse de l'âge à l'émerveillement de l'enfance. Ne rien oublier. Éclairer la transparence des premiers jours de la lumière noire des temps derniers. Aller de l'imaginaire à ce qui, machinalement fut... à
l'inverse de la vie.

6

collectionneurs

de miroirs,

dans vos

mains, en avez-vous jamais tenu un qui valût celui-ci? Où simplement, à chaque pas, est remis en question le partage des eaux du rêvé et du vécu. Et l'un par l'autre s'éclaire." Quelques

Le titre: on ne peut s'empêcher de penser à La Mise à mort. Mais, dans une lettre à sa sœur Lili Brik du 7/II169, Elsa Triolet annonce que la "chose" qu'elle écrit (dont elle lui parle depuis le 16/VIII68) aura pour titre La Mise en mots et ajoute "Aucun rapport avec La mise à mort". Pourtant, malgré cette dénégation on voit se profiler la mort derrière les mots. Il faut ici rappeler que le roman d'Aragon doit son titre à un poème de Pasternak "Prenant l'élan de mes débuts", traduit par Elsa dans son anthologie La Poésie russe. Or ni dans le brouillon ni dans le tapuscrit d'Elsa, il n'y a de "mise à mort", elle apparaît seulement dans la version imprimée, et on a tout lieu de penser que c'est Aragon qui y a introduit cette expression: " Or être vieux c'est Rome qui
Au lieu des chants et des échasses

.

remarques

préalables:

E~genonlacom6ilie Mais que la mise à mort se fasse"

Léon Robel

alors qu'on a dans la version d'Elsa: " Le vieil âge c'est Rome qui Au lieu de mots sur des échasses Dit à l'acteur non pas de lire Mais d'accomplir le sacrifice" où l'on voit mot et mort jouer aux quatre coins.

Mise en mots, comme livre du dénouement: Deux autres lui sont étroitement associés, que désignent aBusivement dès la première ligne "... les oiseaux. Le rossignol..." et, de manière un peu plus explicite, l'épigraphe décalé en deuxième page: "Le chemin de la nuit en larmes..." (KWébnikov, Zanguézi), et de manière directe (p.58) la citation de Le Rossignol se tait à l'aube (c'est à la p.75 avec de menues variations) où se trouve la phrase "Le tour que vous jouent les mots, la mise en mots". Et juste après "...tours pendables [...] Souvent on meurt étranglé". A la page suivante (et encore aux deux qui suivent), il est question de Khlébnikov dont est cité un fragment de poème. On observe donc une étroite intrication des ultimes travaux (traduction de Khlébnikov, écriture de La Mise en mots et composition du Rossignol) Intrication aussi avec des poèmes d'Aragon: ce qui souligne la relation intime entre Le Rossignol se tait à l'aube et La Mise en mots: trois vers d'''n n'y a pas d'amour heureux" se retrouvent dans La Mise en mots 1 et un du même poème dans Le Rossignol se tait à l'aube 2. Seul le Khlébnikov n'a pas été publié et constitue l'arrièretexte des deux livres. C'est une citation de Khlébnikov "n ment divinement, il ment comme le rossignol la nuit" qui figure en manuscrit de la main d'Elsa sur la couverture [cela est dit de Zanguezi]. Un autre passage de Zanguezi est déjà pris en épigraphe à Écoutez-voir. (Le père de Khlébnikov était ornithologue, il l'a souvent suivi dans ses expéditions, en a fait lui-même, et ses poèmes sont peuplés d'oiseaux et de chants d'oiseaux.)
1. La Mise en mots, "Les Sentiers de la création", éd. Skira, Genève, 1%9, p.27. 2. Le Rossignol se tait à l'aube, éd. Gallimard, Paris, 1970, p.36.

. La

20

Un destin traduit: La Mise en mois d'Elsa Triolet

Mais surtout l'épigraphe décalé marque la méditation d'Elsa Triolet sur le sens ou les sens à donner à son sentier de la création. En effet, le sens littéral de la phrase extraite du génial "métarécit" de Khlébnikov, Zanguezi, serait "C'est le chemin de la nuit en pleurs." (Et le "plan l'' de Zanguezi qui suit immédiatement le passage introductif où figure la phrase citée est consacré à des oiseaux s'exprimant chacun dans son propre langage: pouillot, bruant, ortolan, pinson, geai, hirondelle, fauvette, coucou.)

.

Le sentiment du "Terminus"

même" 1 entraîne la rétrospection. Et toute la vie et toute l' œuvre
d'Elsa Triolet affleurent dans le livre. Et toutes les interrogations essentielles sur soi et sur le monde cherchent à s'y loger. Et lorsqu'Elsa Triolet écrit: "Je peux commencer le compte

"Le sentier de la création vous a mené au terminus de vous-

à rebours pour le grand départ"
"conte" .

2

nous entendons aussi le

avec précision le travail des dernières années:
22/VIII/66 : Elsa demande à Lili de dire à Jakobson de lui envoyer comme convenu une liste des poèmes choisis de Khlebnikov.
31/X/67 : "Je traduis Khlebnikov en très petite quantité. Je n'ai pas le temps !" 16/VII/68 : Première mention du contrat avec Skira pour un livre dans la collection "Les sentiers de la création" : "Je ne sais comment je vais fourrer mon groin dans des considérations théoriques".

.

Les lettres d'Elsa à sa sœur Lili Brik permettent de suivre

1. p.lS. 2. p.131.

21

Léon Robel

30/X1II68 : "J'ai écrit nuit et jour la "chose". Sur commande. Sur la création... Je n'ai pas idée d'à quoi tout cela ressemble, peutêtre

est-ce du délire.Quandj'aurai fini ça seraplus clair."

7/11I69:
"J'ai presque fini ma Expression intraduisible, compréhensible pour les à mort. On peut mettre musique..." (en français) Et dans la même lettre: "Rama [c'est-à-dire Jakobson] a emporté mes traductions de Khlebnikov, il va écrire une préface". 5/III/69 : "J'espère revenir bientôt à la Mise en mots. Une pareille interruption peut avoir un effet destructif, tout cela m'est comme sorti de la conscience". "J'ai envie de finir, de ne pas l'abîmer, mais il y a tout le temps quelque chose qui vient m'en détourner. .." ll1III/69 : "chose"; titre: La mise en mots. de mon invention, mais parfaitement Français. Aucun rapport avec La mise en plis La mise en plis La mise en

"J'ai essayé de revenir à la Mise en mots. pour le moment ça ne donne rien". 20/IV /69 : "Je donne demain la Mise en mots telle quelle à la dactylo: j'en ai assez! De tout! J'en ai assez de tout".

Et dans la même lettre :
"J'ai été prise de l'envie d'écrire quelque chose qui s'appellerait
Solovjinye noCi

- çame

plaît!

- mais

de nuits, je me suis

aperçue qu'il ne m'en reste guère, je les ai déjà toutes casées dans mes divers romans. Pourtant il yen a eu beaucoup".

22

Un destin traduit: La Mise en mots d'Elsa Triolet

Et aussitôt: "Roma oublie catastrophiquement Khlebnikov sèche sur pied". de me répondre et mon

Le 5 juillet 1969, Elsa écrit à sa sœur que dès qu'elle est arrivée au moulin elle s'est mise à écrire jour et nuit Solovjinuju noc: [= la nuit du rossignol: à présent au singulier] ...Je suis contrariée que cette expression n'existe pas en français. Solovjinaja noë' n'est pas une expression inventée, c'est une nuit avec éclairs de chaleur et rossignols, il n'existe pas d'expression semblable en français [...] J'ai beaucoup de mal à me passer de ce titre [...] "La nuit" doit reposer. Et puis je ne sais trop qu'en faire... ".

Le lendemain:
"La Mise en mots eUe n'ai jamais appris à écrire d'Aragon sont à la composition, on nous les apportera de Genève le 11, mais ils ne sortiront qu'en octobre"

Dans la même lettre Elsa annonce à sa sœur que Seghers a vendu sa maison d'édition et qu'elle se demande où son Khlebnikov pourra bien sortir. Que Jakobson prétend avoir été mortellement malade et que les traductions ne lui seraient pas parvenues. Et elle ajoute: "C'est comme dans un rêve: je cours, je cours et je reste sur place". Le 25 juillet, une collaboratrice de Skira est arrivée de Genève pour travailler à la maquette de La Mise en mots et de Je n'ai jamais appris à écrire et elle, Aragon, Elsa y ont travaillé toute une semaine. Le Rossignol se tait à l'aube attend son tour. Et il est encore question dans cette lettre de Khlebnikov, de Jakobson, de Seghers... Enfin le 12/VIII/69 Elsa annonce qu'elle a terminé Le Rossignol se tait à l'aube, que ce titre sonnerait mal en russe mais

23

Léon Robel

que peu importe, puisque de toute façon il n'y a aucune chance que ce livre soit traduit (en russe). Et le 22 août, que le texte a été tapé.
Et elle en expose longuement le contenu à sa sœur. Le 22 janvier 1970, Elsa a cet aveu: "De tous mes livres Le Rossignol est celui qui m'est le plus proche [...] C'est la première fois que j'écris sur moi, si l'on excepte Fraise-des-Bois, c'est le seul livre à reflet de miroir, trouble et tordu sans doute, mais pourtant personnel". Elle écrit encore: "J'en ai assez des interviews, jusqu'à la nausée. Et de manière générale j'en ai assez de tout. Comme dans le "Rossignol". Il est temps de "mettre fin à la délectation". Je quitterai ce monde avec soulagement".

Tel est donc dans sa succession et son climat le dispositif d'écriture des dernières années. On peut dire qu'il tend à incorporer, synthétiser tout le parcours de l' écri vain, toute la vie d'Elsa.
Le manuscrit

La Mise en mots, son premier jet, comme Elsa Triolet en avait l'habitude, se trouve d'abord dans des cahiers. Dans le cahier 129, on trouve dans le sens d'ouverture "normal", des notes préparatoires concernant les images d'Écoutez-voir et dans le sens inverse une première variante du texte pour Skira (qui n'a pas encore son titre). Il diffère très notablement du texte définitif. Nombre de passages mériteraient publication. Deux remarques: 1) on trouve p.14 la recherche insistante d'une formulation pour une pensée essentielle: "Le(s) chemin(s) de la création ou de la vie, puisque c'est la même chose" barré un peu plus bas, encore barré: "Le chemin de la création est celui de sa vie" et au-dessus, barré: "Vivre-créer c'est la même chose que"; plus bas encore: "Vivre et créer c'est la même chose. On crée selon ce qu'on vit"

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Un destin traduit: La Mise en mots d'Elsa Triolet

"Quand les flots d'une sorte ou d'une autre viendront noyer notre civilisation je voudrais que ce cahier surnage et soit sauvé des eaux; j'y tiens plus qu'à ma vie. Bêtement. Vous pouvez le retourner de tous les côtés, vous trouverez toujours que c'est - bêtement. Et ce vous m'englobe moi aussi, mais qu'y faire? J'y tiens. Quand je dis ce cahier, cela comprend mes écrits en général. Ridicule. Mais je n'y peux rien, c'est ainsi". (p.17) 2) p.69 (à l'envers) page de gauche (le texte est écrit sur la page de droite, paire) au crayon en bas et à l'envers écrit gros: "la langue le langage" et la première page qui est barrée commence par une polémique avec Roman Jakobson: "R. J. a tort quand il nie l'élargissement du sens de ce qu'on dit, si on se parlait en chantant"

(cf. le projet d'écrire après l'expérience d'Écoutez-voir un roman Opéra qui comprendrait non plus des images mais des notes de musique) d'autres notes à gauche montrent qu'Elsa a lu Foucault Les Mots et les choses. et au recto de cette première page il y a comme une première esquisse de plan: "La Haute voix; Bleu sur blanc; La mascaradedes mots; Le
sang d'encre; Les personnages actants"

(ce dernier terme est repris p.49 du livre et expliqué dans le sous-chapitre "Le lecteur personnage actant du roman", j'en suis la cause; j'avais parlé de Tesnières à Elsa et de la description de la phrase comme une sorte de drame; Tesnières était slaviste et avait justement emprunté au russe le terme d'''actant'' qui désigne couramment le personnage d'une œuvre dramatique).
Langue et destinée: la traduction

On comprend alors mieux qu'Elsa lie étroitement langue et destinée. C'est ce que dit avec une très grande précision le second alinéa:
"Ainsi, moi, je suis bilingue. Je peux traduire ma pensée également en deux langues. Comme conséquence, j'ai un bi-

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destin. Ou un demi-destin. Un destin traduit. La langue est un facteur majeur de la vie et de la création".

(Il Y a Un signe ou un symptôme de cette situation-là qui est celle d'Elsa. A la deuxième ligne, On lit "Le rossignol ne chantera ni cou-cou ni era-era". Le français dit "croa-croa", le russe dit "karr-karr", Elsa écrit "cra-cra". On touche ici à une des questions les plus passionnantes de la comparaison des langues, celui de la transcription dans le système des différentes langues naturelles des "sons de la nature" et en particulier des cris d'animaux, qui sont partout les mêmes.) En face de la p.69 du manuscrit (cahier 129), on a une autre esquisse de plan: "La survivance des mots, Le parallélisme avec l'Histoire, Le discours, Le bilinguisme: traduire, La folie, les excentriqueset la confection littéraire, Détruisez votre légende, La Haute voix". Si l'on compare avec la première liste de chapitres, on s'aperçoit que "La Haute voix" est passé de la première à la dernière place, que "La mascarade des mots" s'est transformée en "Survivance des mots" et que des verbes sont apparus dans les soustitres "Le bilinguisme: traduire" et "Détruisez votre légende". (Il y a aussi des choses en moins et en plus, retenons en plus surtout "Le parallélisme avec l'Histoire" et "La folie".) Mais d'abord: Le bilinguisme: traduire. Le bilinguisme d'Elsa a changé de nature, est devenu bilinguisme d'écrivain. Dans la période qui nOUSoccupe, nOUSsavons qu'Elsa s'est attachée à traduire le poète le plus difficile et le plus génial du XXe siècle, Khlébnikov. (Après l'anthologie La Poésie russe, Elsa Triolet dirige chez Gallimard la collection des "Poètes russes contemporains" parallèlement à la série "Littératures soviétiques" d'Aragon.) Et nous avons vu Khlébnikov traduit par Elsa derrière tous les écrits de la période ultime (Elsa traduit "podtekst" littéralement "sous-texte" par arrière-texte). Pourtant, p.57, Elsa écrit "... rien de ce que j'écris ne s'organise, ne s'ordonne jamais en vers" et encore p.60 non, je n'ai pas accès au vers, ce minimum de mots pour un maximum d'expression". Or elle en écrit (nécessairement) en français quand elle traduit les poètes russes. Et depuis longtemps (cf. Maïakovski). Mais jamais en russe.

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Vers le russe, Elsa a traduit uniquement de la prose (Le Voyage au bout de la nuit, Les Cloches de Bâle, un peu la sienne. Et c'est à partir d'un premier élément auto-traduit que va naître le premier "roman" français d'Elsa Triolet Bonsoir, Thérèse). Ici, on a un vécu douloureux du passage pour l'écrivain bilingue d'une langue à l'autre. Pourtant dans La Mise en mots, Elsa passe très vite là-dessus, une seule courte phrase "J'ai commencé à écrire en français après avoir écrit en russe - juste avant la guerre de 1939-1945". Dans son Préambule, Aragon rappelle que "c'est A Tahiti qu'elle avait choisi de traduire elle-même, négligeant les autres livres écrits en russe, et il y a, de la part d'Elsa, bien des raisons inavouées de ce choix. Et même de cette négligence, ce faux oubli." Aux raisons invoquées par Aragon (reprises d'anecdotes ou propos dans ses livres écrits en français; préférence à écrire à neuf...) il faut sans doute ajouter ce qu'Elsa disait sur l'autotraduction (on se met insensiblement à écrire autre chose, parce que, devons-nous penser, pour elle chaque ligne suggère à l'auteur ses chemins) et aussi évoquer (lettre d'Elsa à sa sœur Lili de juillet 1938) sa fureur à l'idée que ce soit sa mère qui la traduise en russe "cela m'est insupportable" (souligné deux fois) "si la traduction est inévitable, je la ferai moi-même". Quand Elsa écrit La Mise en mots, pour elle, la question est réglée depuis longtemps: pas question que Fraise-des-Bois, Camouflage et Colliers figurent dans les Œuvres croisées. Quant aux "raisons inavouées", gageons que les plus intimes tiennent à la douleur de l'écrivain bilingue qui n'a pu finalement s'affirmer comme écrivain que dans l'autre langue, pas dans la maternelle,

pas dans celle avec laquelle il a les rapports de connivence les plus

étroits, et qui, de plus, sait qu'il écrit ses dernières œuvres, en particulier Le Rossignol, "de tous ses livres celui qui lui est le plus proche", comme elle l'écrit à Lili... Aussi est-ce très allusivement qu'Elsa dans La Mise en mots évoque ses premiers écrits imprimés, ceux qui sont à l'origine de sa carrière d'écrivain quand elle n'y songeait nullement, c'est-à-dire les lettres d'Elsa que Chklovski imprima dans son roman Zoo (écrit en 1923). Dans ce même Zoo (qui porte en épigraphe le long poème en prose de Khlébnikov "La Ménagerie" qui commence par 6 Jardin, jardin), Chklovski écrivait (c'est la lettre 22):

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"Il Ya deux attitudes envers l'art. La première se caractérise par le fait de considérer l'œuvre comme une fenêtre sur le monde. Par les mots, les images on veut exprimer ce qui se trouve audelà des mots et des images. Les artistes de ce type méritent le nom de traducteurs."

Dans La Mise en mots on trouve une longue méditation d'Elsa sur la création comme traduction de la vie, comme traduction "du langage intime [de l'auteur] en langage public" 1. Dans un texte écrit après la mort d'Elsa, le poète Kirsanov disait: "je vois pour la premièrefois Elsa Triolet en 1925 [...] Ma vie
se déroule dans le milieu des initiateurs de l'art révolutionnaire de gauche regroupés autour de la revue Le! Rencontrant Elsa, je m'aperçus bientôt que tout en adorant la poésie de Maïakovski elle était loin de sympathiser avec nos exigences ultra-novatrices et notre refus intransigeant des traditions". De même Elsa Triolet a gardé toute sa liberté de pensée à l'égard des théories de ses amis formalistes (Jakobson, Chklovski et alii ).

Pourtant dans le chapitre "Les vivres de l'écriture", Elsa Triolet traduit implicitement par ce terme le russe zagotovki (= réserves) qu'utilisait Chklovski le formaliste pour désigner des formules et éléments narratifs qu'il convient d'accumuler pour les œuvres futures et songe à la pratique et aux conseils de Maïakovski qui lui apprenait à noter (comme lui faisait pour des rimes et des idées poétiques) dans un carnet ses observations et histoires vécues au lieu de les gaspiller dans la conversation. C'est une référence aux méthodes de l'avant-garde russe, mais le mot "vivres" qu'elle choisit en français détourne ce terme vers le vécu. De même les mots Quoi, comment, pour qui renvoient à la terminologie du Le! qui prétendait surmonter l'opposition entre forme et contenu (comment et quoi) en introduisant la notion de la destination de l'art, de son destinataire, le pour qui. Mais Elsa les dispose et en dispose à sa façon. Le quoi est "personnel" (et c'est ici qu'Elsa met en rapport ses livres avec les
1. p.121.

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événements ("Mon sentier est parallèle au chemin de l'Histoire"»; pour elle le pour qui devance le comment et n'évoque ni sociologie, ni classes (mais si c'est chaque fois d'un lecteur individuel qu'il s'agit, il est - et c'est une réflexion de grande portée - déclaré personnage actant du roman qu'il lit) ; quant au com men t il prend un tour inattendu. Et c' est (symptomatiquement) un russisme qui l'exprime "L'écriture, c'est comme les palpitations du cœur: cela se produit [slucajetsja]". Le comment exprime un désir de pure transparence "Écrire au contact de la pensée. Écrire par enchantement". Et aussitôt vient l'''aveu'' : "J'ai maille à partir avec les mots". Et toute la réflexion si riche sur le bilinguisme. Et c'est ici qu'intervient le "roman personnel" : "Les mots me sont nombres, afin qu'apparaisse la somme générale, le roman. J'ai fait, jadis, des mathématiques,il m'en reste cela. Les mots un à un me sont un mal inévitable, je passe outre,je suis pressée d'arriver au total." C'est alors que surgit, sous la forme de reproduction de manuscrit, le passage du Rossignol où est marquée la connivence entre les deux livres "Le tour que vous jouent les mots, la mise en mots" etc. et aussi une longue méditation sur Khlébnikov et son "rapport intime avec les mots". La boucle Aragon a choisi de clore le volume 40 des Œuvres croisées (qui est le second des œuvres écrites en russe par Elsa) sur La Mise en mots (bien que ce livre ait été publié avant Le Rossignol) et il a écrit dans le Préambule (tome 39) :
"H.

La Mise en mots où [...] se porte en arrière sur tout ce

qu'elle a écrit le regard d'Elsa. Ce n'est pas un roman, fera-t-on observer, bien que pour moi ce soit le plus singulier des romans, le roman de l'écriture. Il semble même qu'Elsa avait ainsi préparé le mot final à mettre au bout de son œuvre".

En effet la composition de La Mise en mots n'a rien à voir avec celle d'un traité, d'un ouvrage de théorie et beaucoup avec celle d'un roman. Il serait plus que bizarre de commencer le

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premier chapitre d'une étude théorique par "A l'heure qu'il est, que mon destin ait été double ou tranché en deux, j'arrive au temps des échéances", mais cela est parfaitement naturel pour un roman. De même dans le second chapitre "J'ai passé un petit quart de ma vie à faire des études et un autre quart à oublier ce que j'ai appris" . De ce point de vue, le plus singulier est le chapitre final "Le P majuscule", dont le récit s'amorce au milieu du chapitre précédent (p. 126) : "Sije vous racontaispar exemple commeje suis descendueaux enfers du P souterrain d'un grand magasin 1" et reprend p.134 "si j'écrivais ce roman, P, j'irais les chercher [mes images] parmi les sombres toiles de Piranèse, de Magnasco.La Terreur. L'absence de soleil, l'impossibilité de sortir, cécité perte de liberté, marche vaine dans les dédales d'un labyrinthe noir, ombres immenses,frêles silhouettes humaines,forces majeures sourdes et aveugles,hwniliations de l'impuissance". Et voici surgi le thème majeur du labyrinthe (que Michel Apel-Muller a fort bien analysé), qui renvoie à la p.49 : "une chose délimitée par rapport au reste, comme un meuble, un champ, une ville, un labyrinthe [...] J'aime penser à un roman-ville.à un roman-labyrinthe". Et aussitôt, à propos du livre d'Aragon (dont le rapport de dénomination avec La Mise en mots est dénié), "La Mise à mort d'Aragon est un roman-labyrinthe". Mais ces labyrinthes-là sont bien entendu en rapport avec celui qu'Elsa désigne au début de l'avant-dernier chapitre. "[le romancier]romancedans son langal!eintimequi court dans
le labyrinthe crânien à la vitesse d'une vie-seconde". Et pour expliquer le passage recours à la notion de traduction: à l'écriture elle a encore

"Traduire ce langage-là en langage public, c'est comme limiter l'expression au code de la route. L'art d'une construction verbale qui provoquerait chez "l'autre", chez le correspondant, ce que l'expéditeur avait l'intention de provoquer. l'essentiel et

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ses prolongements c'est l'art de la mise en mots, la transposition du "langage intime" en langage public de convention".

Dans un autre registre (tout aussi essentiel) ce thème du labyrinthe renvoie à celui de l'errance dont Elsa diP qu'il revient avec persistance dans son œuvre sous des formes variées. Dans ce "roman de l'écriture" qui se voudrait théorique bien des questions théoriques essentielles sont soulevées (et souvent des réponses proposées). Il en va ainsi dans le chapitre "Vos pas dans ceux du créateur" : - de la valeur heuristique de la traduction dans l'étude des œuvres littéraires 2 ; - du bilinguisme comme obstacle et comme enrichissement; (le professeur soviétique qui a naïvement étudié les russismes d'Elsa, nous l'avons rencontrée, Michel Apel-Muller et moi, et pourrions vous en parler) ; - du rapport entre les événements historiques et la littérature ; des romans historiques; des "déclencheurs" et des "aimants", des lecteurs actants, etc. Et au milieu remontent des éléments autobiographiques: - l'apprentissage du français à Moscou et le "... et moi je veux ça ! et moi je veux ça !" 3 - la petite Elsa se révolte lorsqu'on veut lui faire admettre que la lettre c qui est le Isl du russe se prononce Ikl devant un laI en français! ; le théâtre jouet de son enfance, aux décors plantés dans les trous du plateau et aux acteurs en carton collés à leur base de bois 'ious les théâtres du monde me sont ce théâtre" 4 - et aussi, directement ou indirectement sont désignées maintes œuvres d'Elsa (Bonsoir, Thérèse, Mille Regrets, Le Cheval blanc, Personne ne m'aime, Les Fantômes armés, Le Cheval roux, Le Grand Jamais, la préface à l'anthologie La Poésie russe, Le Monument, Les Amants d'Avignon, Luna-Park, Les Manigances, Écoutez-voir, Le Rossignol se tait à l'aube...)

1. 2. 3. 4.

p.98. p.78. p.82. p.ll8.

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- et l'évaluation lucide "Je me suis trompée parce qu'on m'a trompée [...] Voilà qui n'a jamais joué dans mes écrits" 1 et "je n'ai pas mis le pied sur la gorge de ma propre chanson" 2. Il Y a dans ce livre quelque chose qui dit fortement que la boucle est bouclée: sa structure en boucle justement. 1) La première image et la première phrase: "Ne pas oublier les oiseaux" et la dernière page "manuscrite" "Les oiseaux perchés sur les premières lignes de ce texte sont nés d'une inoubliable émission à la télévision", d'ailleurs les derniers mots en sont pour nommer l'ami d'enfance Jakobson. 2) La référence au conte russe du preux chevalier à la croisée des chemins à la page 18 est reprise à la page 137. 3) Les oiseaux renvoient à Khlebnikov qui renvoie à Chklovski et au livre où furent imprimés les premiers écrits d'Elsa, Zoo, et la dernière phrase du texte imprimé l'évoque encore: "J'entends les cris de détresse des animaux sans paroles". Ajoutons que la réflexion capitale des pages 88 et 89, "Ce que ce professeur ne peut pas savoir, ce que je sais à peine moimême, c'est l'influence russe chez moi sur la création, sur ses sources", est illustrée par le travail de l'inconscient d'Elsa. Car citant un passage du Rossignol qui, dans le texte imprimé, sera beaucoup réduit, "Guitare oiseau de nuit [oo.] Si j'avais à me choisir une amie, je me choisirais la guitare...", elle en indique la source dans un quatrain d'un poème d'Apollon Grigoriev. Mais elle a "oublié" que ce même quatrain est cité, en russe bien entendu, par Chklovski dans Zoo (c'est dans la lettre 13) c'est-à-dire dans le livre où se trouve le prélude à sa vie d'écrivain. Ainsi dans cette boucle se trouve enclos tout le monde d'Elsa. A partir de là, à partir du Rossignol qui lui est si étroitement associé, on peut en effet regarder de manière plus riche l'ensemble du parcours biographique et littéraire d'Elsa Triolet "à l'envers, à reculons" éclairé, en effet, "de la lumière noire des temps derniers" .

1. p.28. 2. p.97.

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La question du temps dans les derniers romans
Suzanne Ravis

d'Elsa

Triolet

je dis, est la question du temps. " 1. Manifeste chez Aragon au
moins depuis le rappel du Cheval roux dans le poème Les Yeux et la Mémoire en 1954, la présence de la réflexion d'Elsa Triolet sur le temps va s'accentuant à travers Le Fou d'Elsa (1963) et Blanche ou l'oubli (1967). En ce milieu des années soixante, le roman d'Elsa Triolet Le Grand Jamais (1965) (qu'Aragon cite dans sa préface aux Beaux Quartiers écrite la même année), fait venir au premier plan non seulement la préoccupation de l'avenir, mais l'interrogation sur le temps. "Ainsi continue cette grande méditation sur le temps qu'on voyait monter à travers l'œuvre d'Elsa depuis quinze années environ. ", dit Aragon à D. Arban en
1968 2. Au-delà, la mort dévisagée et les constructions lacunaires de la mémoire, qui sous-tendent Le Grand Jamais et sa suite Ecoutez- Voir, trouveront leur achèvement et leur "finale" méditatif

Lors de ma seule entrevue avec Aragon, en 1972, quand je lui dis que j'étudiais le temps dans son œuvre romanesque, il m'arrêta par ces mots, ou à peu près: "Le temps? C'est surtout Elsa qui s'intéressait à cette question". Le temps est en effet l'un des principaux thèmes du "croisement" des œuvres, et l'objet d'un dialogue entre Aragon et Elsa Triolet, comme le romancier le précise à Dominique Arban: "il est d'évidence que, dans les œuvres d'aujourd'hui, une des questions fondamentales qui se posent, et se sont posées entre nous à l'occasion de ce dialogue que

et musical dans Le Rossignol se tait à l'aube. Puisque ce dernier roman fera l'objet ici d'autres communications et lectures, je concentrerai mon attention sur le diptyque formé par Le Grand Jamais et son" post-scriptum "; ces

.

1. Aragon, Aragon parle avec Dominique Arban, éd. Seghers, 1968, p. 175. 2. Ibidem.

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