Entre dieu et diable

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La question du sacré a, de tout temps, envahi l'espace littéraire. Qu'elle donne naissance aux représentations d'un Legouvé, aux compositions plus incisives d'un Voltaire ou à ces montres que sont Gilles de Rais ou Dracula. Le sacré voyage entre dieu et diable. Il n'est, pour s'en convaincre, que d'observer la diversité des textes qu'il a générés : si une période (le XVIIIe siècle) semble plus particulièrement "touchée" par des questions aussi épineuses que celle de la Grâce, c'est l'ensemble du champ littéraire qui se trouve concerné et, avec lui, une large palette de typologies, de genres, de styles.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296337282
Nombre de pages : 248
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ENTRE DIEU ET DIABLE
Littérature et spiritualité

Collection Religion et Sciences Humaines dirigée par François Houtart et Jean Remy
collaboration: M-Pierre Goisis et Vassilis Saroglou Dans les sociétés contemporaines, le phénomène religieux est remis en valeur, sous des formes très diverses. Il s'agit, dans le cadre du christianisme, de la naissance de nouveaux mouvements religieux, aussi bien à l'intérieur des Églises classiques, qu'en dehors d'elles. Pour ce qui est de l'Islam: les mouvements islamiques dans les pays musulmans, la place que prend l'Islam dans les pays européens et un renouveau de la pensée islamique dans les questions sociales, sont des faits qui revêtent une grande importance. Par ailleurs, l'évolution des institutions religieuses se situe également à la croisée des chemins. Bref, les phénomènes religieux sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Par ailleurs, l'angle d'approche des sciences humaines est aussi utile pour ceux qui recherchent dans l'adhésion religieuse une spiritualité ou des motifs d'acfion. Dans cette perspective, la collection Religion et sciences humaines possède trois séries: 1. Faits religieux et société Les ouvrages publiés dans cette série sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de l'histoire, de la sociologie, de la psychologie ou de l'anthropologie. Les. églises protestantes en Haïti, Fritz FONTUS. L'Héritage d'Auguste Comte - Histoire de «L'Eglise» positivistè (18491946), Jean-Claude W ARTELLE. Comparatisme et christianisme. Questions d'histoire et de méthode, Michel DESPLAND, 2002. Jésus, fils de Joseph, Jean-Marc MOSCHETT A, 2002. P. BARBEY, Les témoins de Jéhovah pour un christianisme original, 2003 Louis PEROUAS, L'Eglise au prisme de l'histoire, 2003 2. Sciences humaines et spiritualité Il s'agit d'ouvrages où des croyants s'expriment sur des problèmes en relation avec les diverses sociétés dans lesquelles ils vivent et jettent un regard, avec l'aide des sciences humaines sur l'évolution des faits rehgieux, la relecture des écritures fondatrices ou l'engagement des croyants. Le mal au féminin, Ivone GEBARA. Approches symboliques de la musique d'André Jolivet, Gérard MOINDROT. Contre les dogmes, Patrick des YLOUSES. 3. AFSR Cette série, coordonnée par l'Association française de sciences sociales des religions, a pour objectif prioritaire la publication de recherches appuyées sur des travaux de terrain, portant sur le fait religieux et relevant des différentes disciplines des sciences sociales. Elle publie aussi les Actes des colloques de l'AFSR dans le but de confronter et de mettre en débat les travaux en cours.

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5248-9

Études réunies par François JACOB et Pierre NOBEL

ENTRE DIEU ET DIABLE Littérature et spiritualité

Études publiées dans le cadre des travaux de l'équipe Poétique des Genres et Spiritualité de l'Université de Franche-Comté

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37
10214 TOl'ino

ITALlE

Collection Religion & Sciences Humaines
dirigée par François Houtart et Jean Rémy collaboration: M.Pierre Goisis et Vassilis Saroglou Déjà parus Section 1 : Faits religieux et société Structuration psychique de l'expérience religieuse. La fonction paternelle, Vassilis SAROGLOU Le religieux des sociologues. Trajectoires personnelles et débats scientifiques, (dir) Yves LAMBERT, Guy MICHELAT & Albert PIETTE Bouddhisme et Occident, La diffusion du bouddhisme tibétain en France, Lionel OBADIA. Élie Gounelle, apôtre et inspirateur du christianisme social, Jacques MARTIN Le Dieu unique et le récit de Jésus: analyse des mythes fondateurs, Suzel FUZEAU-BRAESCH Le vodou haïtien, Reflet d'une société bloquée, Fridolin SAINT-LOUIS La révolution des Messies, Albert SOUED Et Dieu créa l'Occident..., Hakim KARKI et Edgar RADELET. Un Islam à vocation libératrice, Mahmoud Mohamed TAHA. Anthropologie du geste symbolique, Yves BEAUPERIN. Section 2 : Sciences humaines et spiritualité Essai sur Thérèse Martin, Thérèse MERCURY L'Évangile oublié, André BEAUGÉ Le dessein temporel de Jésus, Jean LABBENS Dieu à hauteur d'homme, Albert GAILLARD. Islamité et laïcité, Maxime JOINVILLE-ENNEZA T.

Section 3 : AS FR Le pentecôtisme à l'Île de la Réunion, Bernard BOUTTER Jeunes musulmans de France et d'Allemagne: les constructions subjectives de l'identité, Nikola Tietze.

Introduction

Il semble que la dernière décennie du millénaire ait vu s'accroître en nombre important les publications visant à interroger le religieux et, au-delà de tout questionnement métaphysique, la simple présence, dans nos existences vouées à l'avoir et aux sciences positives, de l'élément surnaturel. Ce sont en particulier les historiens qui ont donné le ton de cette surenchère en étendant leur enquête dans deux directions: celle de la religion elle-même, qu'elle soit considérée dans son devenir événementiel ou dans ce qu'elle offre de substrat théorique ou symbolique, et celle de phénomènes qui, pour n'être souvent traités qu'avec un mépris affiché, n'en aident pas moins à tracer des repères, à évaluer le parcours de nos diverses sociétés et, ill fine, de la civilisation qu'elles soustendent. Nous obtenons, dans le premier cas, le très beau livre de Catherine Maire, De la calise de Diell à la callse de la Natioll : le jallséllisnle al.lXVllr siècle, paru en 1998 dans la «Bibliothèque des histoires» chez Gallimard, et, dans le second, l'ouvrage de Robert Muchembled, U,le Histoire du diable, Xlr -~ siècle, paru en 2000 aux éditions du Seuil, et déjà un classique deux ans plus tard (il fait aujourd'hui l'objet d'une réédition dans la collection « Points») - deux ouvrages qui s'inscrivent dans le sillage des recherches de très grande ampleur réalisées sur ce même axe problématique: comment ne pas songer, par exemple, à l'œuvre de Jean Delumeau ? Les amateurs de littérature ne sont toutefois pas en reste, et le domaine de la création littéraire semble être, lui aussi, investi de cette quête de l'indicible ou du sacré. Il n'est par exemple que de constater la naissance, au début des années 90, de la Petite collection Atopia, dirigée aux éditions Jérôme Millon par Claude-Louis Combet. Les titres y sont révélateurs d'une enquête qui ne se limite pas à Dieu, mais « s'est assigné comme territoire la littérature spirituelle d'inspiration chrétienne, dans sa ligne orthodoxe et dans ses

marginalités hérétiques ou contestataires» : sont ainsi publiés côte à côte la Dissertatioll physico-théologiqIle SIlr la conception de JéSlls-Christ de l'abbé Pierquin, le Tableall de la Magdeleifle ell parfaite anlallte de Jésus de Charles de Saint-Paul et le Mallllel des piellses dOl1'lestiqIles de l'abbé Ozanam.

Entre Dieu et Diable ne prétend pas, loin s'en faut, offrir une synthèse des efforts consentis par l'ensemble de la communauté des chercheurs sur ce thème durant les dix ou douze dernières années. Il s'agit bien plutôt de proposer un parcours, d'en examiner les enjeux en même temps que les embûches possibles, qu'elles soient d'ordre historique, sociologique ou, bien entendu, purement religieux. L'expression liminaire peut d'ailleurs se lire à double sens, et nous risquerions fort, dans ce parcours, d'être proprement désorielltés, voire réduits à marcher à COlltresens. Que signifie en effet « entre Dieu et Diable» ? Quelle est, quelle peut bien être cette étrange position? Elle peut d'abord se comprendre dans une perspective diachronique, celle-là même qui a été récemment choisie, délimitée et analysée par Robert Muchembled. En admettant que l'homme évolue historiquement entre ces deux pôles antithétiques que sont sa damnation et son salut, que sont encore l'Ange ou la Bête, Gabriel et Lucifer, il serait possible, en s'arrêtant dans le temps, d'examiner quelle est, à une époque donnée, sa position. Qu'en est-il de l'homme médiéval? Le quinzième siècle ne marque-t-il pas une rupture dans l'ordre des croyances? La Renaissance apportet-elle, avec le renouvellement des connaissances, une vision autre du rapport à Dieu? Le Diable offre une évolution nettement plus discernable, aux aspects plus facilement identifiables, voire quantifiables. Objet de terreur au Moyen-Âge avant de connaître une dédramatisation compréhensible à l'aube des Lumières, il s'introduit par la suite en chacun de nous, 8

développe un discours qui n'est plus celui de la simple altérité. Victor Hugo puis Anatole France ont rendu compte de cette propension diabolique à gagner la sphère jusque là inviolée de la conscience humaine. Elltre Diel.l et Diable peut dès lors acquérir une autre signification, ouvrir de nouvelles pistes à l'introspection. À l'examen chronologique du sentiment religieux peut succéder, ou se superposer, un examen clinique des produits de nos peurs, ou de nos rêves. C'est l'entrée dans le monde des incubes et des succubes, des sorcières, des revenants, des monstres et autres vampires. C'est l'intrusion, au sein même de notre modernité, d'éléments visant à nous rappeler l'ancrage originel de nos croyances, de nos doutes. Or la période s'étendant du début du XVIIIe siècle, c'est-à-dire, pour donner un point d'ancrage plus précis, du début de la régence de Philippe d'Orléans, à l'extrême fin du siècle suivant, est particulièrement apte à rendre compte, all travers des œuvres qu'elle produit, des événements historiques qu'elle présente ou des idéaux qu'elle développe, de cette oscillation perpétuelle entre Dieu et Diable, et ce pour au moins deux raisons. Le siècle des Lumières est d'abord le moment d'une vaste interrogation sur le monde, sur la nature des rapports individuels et collectifs, sur le sens de l'Histoire. Et cette interrogation, on s'en doute, ne peut plus se contenter des travaux exégétiques qui avaient seuls, des siècles durant, nourri la pensée humaine. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les premiers éléments de contestation religieuse ont pour objet la chronologie biblique: il s'agissait de replacer l'homme dans un univers qui lui fût adapté, c'est-à-dire un univers proprement dénleS1Jréet ouvert, de ce fait même, à toute possibilité d'exploration intellectuelle. Exploration qui a pour première conséquence, sur le plan spirituel, d'ouvrir le domaine du religieux à d'autres types de quête métaphysique, à d'autres formes de mysticisme. Ce n'est plus la religion elle-même qui est au 9

cœur des vicissitudes des hommes et des femmes du XVIIIe siècle, mais bien le sentiment religieux, ce que d'aucuns n'hésitent pas à nommer, un peu plus tard, la religiosité. Développement des théories déistes ou théistes, avec comme épicentre la Profession de foi dll vicaire savoyard, en 1762, ouverture de ce nouvel espace conceptuel au surnaturel, d'ailleurs rapidement exploité sur le plan artistique et littéraire: autant d'indices d'un changement des mentalités que l'analyse historique ne fait que confirmer et dont la littérature se fait le témoin ou l'interprète. C'est donc cette période peut-être encore trop vaste que nous avons choisi d'explorer. Un texte liminaire de Brigitte Rochelandet, auteur de plusieurs ouvrages de démonologie et spécialiste de la sorcellerie, rappelle en premier lieu quelles furent, notamment en Franche-Comté, les peurs qui précédèrent cette période dévolue à l'exercice de la raison. En se focalisant sur le personnage de la sorcière et en choisissant précisément d'interroger la période qui précède directement celle qui nous intéresse, elle permet d'établir les bases d'une réflexion qui trouve ses marques -si l'on peut dire- dans les textes qui suivent. Edouard Guitton vient ensuite rappeler que le XVIIIe siècle n'est pas seulement le siècle du développement de la contestation religieuse et de « l'illumination» philosophique, et qu'il procède également d'une « illumination» toute religieuse: la plupart des grands poèmes didactiques de la première moitié du siècle sont d'inspiration catholique, et Louis Racine, dont il sera question ici, est sans nul doute le premier d'entre eux. François Bessire, professeur à l'université de Rouen, et bien connu pour ses travaux sur Voltaire, s'intéresse à « Lisette», surnom donné par le patriarche de Ferney à son âme. Le détachement presque bouffon de l'auteur de Zadig ne doit pas faire oublier, comme le montre François Bessire, que toute son œuvre participe d'une vaste interrogation sur la 10

nature de l'âme, cette question devant, on s'en doute, ouvrir la voie à d'autres types d'introspection. François Jacob, qui a situé son domaine de recherche dans les soubresauts de la période révolutionnaire, a choisi la figure légendaire de Caïn, qu'il examine à la lumière d'une tragédie aujourd'hui peu lue de Legouvé, La Mort d'Abel. Située entre le poème de Gessner et l'œuvre de Byron, la pièce de Legouvé vient comme relayer une relecture du texte biblique qui est aussi, ou d'abord, une interrogation fondamentale sur la nature du mal. C'est à une interrogation du même type que se livre Byron R. Wells, professeur à l'université de Wake Forest, à Winston Salem. C'est en effet au XVIIIe siècle que la monstruosité trouve à se définir et au siècle suivant que la littérature, en quête de motifs inconnus ou de thématiques renouvelées, se plaira à exploiter cette figure du monstre. Le développement de la tératologie est un des premiers fruits de la dédramatisation de l'espace biblique -un fruit encore un peu défendu, si l'on en juge par ce terme de paralittératllre souvent accolé à des productions qui ont pourtant marqué leur époque et nettement enrichi l'imaginaire collectif Isabelle Casta, maître de conférences à l'IUFM d'Amiens, et Vincent Petitjean se sont justement tous deux intéressés à ce domaine quelque peu excentré de la littérature. La première tente de montrer que le vampire, droit venu des montagnes de Transylvanie, est en fait une représentation particulière du diable: loin donc de se trouver elltre Dieu et diable, il participe tout au contraire de cette partition manichéenne de l'espace spirituel qui, des siècles durant, avait régi l'inconscient humain, et entre délibérément dans un débat qui peut aussi se révéler un débat théologique. L'intérêt manifesté à la figure de Gilles de Rais par Vincent Petitjean va dans le même sens: le personnage est d'ailleurs lui-même des plus ambigus, et Huysmans, dans Là-bas, ne peut que rendre compte de cette ambiguïté, ou tenter de la travailler dans le sens d'une interrogation spirituelle. Il

Tel est d'ailleurs le problème qui, en ce milieu ou en cette fin de XIXe siècle, se pose à bon nombre d'écrivains: comment réinscrire cette interrogation sur l'espace spirituel, ou plutôt sur ce partage de l'espace entre Dieu et Diable, dans

le champ historique? Comment réécrire l'Histoire - si tal1test qu'elle fut jamais véritablement écrite - en tenant compte de
ce bouleversement? Pierre Laforgue, professeur à l'université de Franche-Comté, analyse à ce propos la composition de La SYorcière de Michelet et montre opportunément que la bipartition du traité n'est qu'illusoire, la partie « historique» étant éclairée par la partie « narrative», et inversement. L'entrée de Dieu et, accessoirement, du diable el1 littératllre ne se fait toutefois réellement qu'au XIXe siècle. Elle peut donner lieu à la naissance de figures emblématiques et qui témoignent de la persistance d'une angoisse métaphysique, ou d'un questionnement spirituel: Agnès Spiquel montre ainsi comment Hugo évolue da11s sa conception du personnage de Dea, à l'origine compagne aveugle de Gwynplaine, dans L 'Honlnle qlli rit. Elle peut encore cristalliser les angoisses d'une époque ou d'une période déterminées: Philippe Martin-Lau, spécialiste de Jean Lorrain, s'intéresse à l'extrême fin du XI:xe siècle et à l'écriture très particulière, en ce domaine, de Remy de Gourmont. Elle peut enfin donner lieu à un développement ludique: que penser de l'entrée du diable en vaudeville et de tous ces titres qu'Henri Rossi se plaît à nous rappeler, depuis Dieu et Diable, 011 la COllversioll de Mnle du Barr}', jusqu'aux fameuses Étrell1les dll Diable? La relecture de quelques-uns de ces textes savoureux nous rappelle opportunément que le rire, instrument de dédramatisation s'il en fut, peut à son tour témoigner d'une interrogation toujours très vive, d'ailleurs reprise au siècle suivant, de manière plus sérieuse, par bon nombre de théologiens. Le présent volume est le fruit d'un séminaire organisé par l'équipe de recherche Poétiqlle des gellres et Spiritllalité 12

de l'université de Franche Comté. Séminaire qui ne se limitait pas au départ à la période ici envisagée, mais embrassait un champ plus vaste: un volume intitulé Fornles et Figllres dll religiezlx au Moyen-Âge, et publié aux Presses universitaires franc-comtoises, rendra prochainement compte de cette réflexion d'ensemble. Les textes ici rassemblés n'ont dès lors pour vocation que de tracer quelques pistes possibles: comment eût-il pu en être autrement? Comment eût-on pu prétendre sinon à l'exhaustivité, du moins à quelque tableau synthétique et cOlnplet d'une période qui est, d'abord, une période de mutation? C'est en définitive à une promenade, quelque peu semblable, peut-être, à celle que propose Diderot dans sa Pronlenade dll Sceptique, que nous aimerions, aujourd'hui, convier le lecteur. Une promenade qui le conduira des sorcières franc-comtoises à La Sorcière de Michelet, des tréteaux de la Révolution à ceux du vaudeville, et de l'âme de Voltaire à l'âme damnée de Gilles de Rais. Une promenade, donc, efltre Dieu et Diable. Avril 2002.

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Entre Dieu et diable, le juge et la sorcière
Brig~~ROCHELANDET

Aux XVIe et XVIIe siècles, entre humanisme et Lumières, l'Europe s'engouffre dans une aventure terrible: la répression des sorcières. Pendant deux siècles, des milliers de femmes et d'hommes montent sur le bûcher pour périr par le feu rédempteur en raison de leur appartenance à une contrereligion: la religion diabolique, orchestrée par Satan. C'est du moins ce que pensent les princes, les juges et les religieux. C'est une douloureuse énigme que cette répression qui met en scène quatre acteurs: Dieu, le diable, le juge et la sorcière. Sujet délicat, cette aberration de l'esprit humain fait référence à de nombreux domaines: la religion Dieu/diable/superstitions), le pouvoir Gustice et église), la culture paysanne (traditions, coutumes, et superstitions), le féminisme ou l'anti-féminisme, la sexualité, la tolérance et l'intolérance. Mais plus encore, cette répression s'insère dans la grande question des peurs de nos ancêtres, des hommes et des femmes de cette époque dite Moderne. Cet espace-temps qui débute suite à la découverte de l'Amérique en 1492 et se termine à la Révolution française. L'étude de la répression des sorcières pose des problèmes; le premier est lié à l'inexistence de ce crime. On sait que de tout temps, l'humanité a engendré des persécutions contre ceux qui prient ou pensent différemment,

contre ceux jugés hors normes et qui effraient: les juifs, les cathares, les musulmans, les protestants ou les catholiques, selon les époques et les lieux. La lutte contre la sorcellerie s'inscrit dans une autre démarche. Les juifs, cathares, protestants, musulmans, catholiques pratiquaient et pratiquent encore une confession proclamée plus ou moins ouvertement selon les époques; les sorcières, ces prétendus suppôts du diable n'ont existé que virtuellement. Certes les accusés de sorcellerie étaient faits de chair et d'os mais leurs crimes n'ont jamais existé. Il n'y a jamais eu de légions de démons lancés à l'attaque de la chrétienté. Il n'y a jamais eu de sorcières volant sur un balai pour se rendre au sabbat. Il n'y a jamais eu de fête sabbatique avec un bouc en place de divinité, si ce n'est dans l'imagination. Ce sont là des créations de l'esprit des hommes des XVIe et XVIIe siècles, dont les mentalités étaient totalement différentes des nôtres car ils vivaient dans un monde totalement différent. Ainsi, tous pouvaient décrire une licorne et tous pensaient que l'animal fabuleux vivait caché au fond des bois; certains tentaient de l'approcher. La licorne était réalité. Aujourd'hui, tout le monde peut décrire une licorne; la différence reste que nous savons tous que cette bête n'existe que dans notre imagination. Hier dans la réalité, aujourd'hui dans le rêve, hier dans le possible, aujourd'hui dans l'impossible. Pour les sorcières, c'est la même démarche : hier, les sorcières vivaient au milieu de nos ancêtres, aujourd'hui elles ont passé la frontière, quittant la réalité pour l'irréel. Ce passage se fera sur deux siècles, véritable révolution mentale, selon Lucien Febvre. Pour comprendre et appréhender cette fantastique et terrible histoire, qui permet d'explorer la conscience humaine, l'historien doit avant tout se dépouiller de ses connaissances actuelles et ne pas faire d'anachronisme historique. Ne pas juger cette folie mais la comprendre. Le déchaînement de la répression des sorcières ne peut être résolu sans une approche historique globale. Pour 16

éclairer ce mythe des temps Modernes, il faut chercher sa logique en son temps. Aux XVIe et XVIIe siècles, le monde européen est en pleine mutation; sortant du Moyen-Âge, ère d'alternance entre difficultés insurmontables et difficultés surmontables, les hommes ont connu des périodes où la vie était possible et des périodes où la vie était vaincue. Vaincue par qui, par quoi? Par trois événements inséparables. Le triptyque de la misère se résume facilement: la guerre, soit civile, soit extérieure, avec le Turc qui s'empare de Constantinople en 1453 et provoque un effondrement psychologique au niveau des populations; les épidémies, en particulier la peste qui fait de nombreuses apparitions entre 1348 et 1500 - les hommes croyaient que cette maladie était apportée par un diable noir, autorisé par Dieu; la famine due aux intempéries qui font que les récoltes sont mauvaises et qu'on ne peut assurer la soudure entre deux saisons. Affamés, les hommes mangent les graines à planter et se retrouvent sans semence pour la récolte prochaine. Dieu veut-il punir ses fidèles de leurs mauvaises actions? La montée des angoisses s'accentue dans cette fin du Moyen Âge, à l'aube des temps Modernes. De plus, au début des temps Modernes, en 1519, apparaît un homme qui provoquera une mutation importante: Luther publie ses 95 thèses. C'est le début de la Réforme, qui déstabilisera l'Europe, modifiera les mentalités et les croyances. Est-ce la figure du diable qui transparaît dans celle de Luther? Suite à ces phénomènes, les différents pouvoirs en place, religieux et politique, décident conjointement de mettre de l'ordre dans la société. On tente d'encadrer les populations pour mieux les surveiller et les diriger: désir d'enfermer les citoyens dans un système unique contrôlé par les pouvoirs. Cette volonté de « policer» la société se traduit par des édits: 17

certains ordonnent la punition des blasphèmes par des amendes et par des pénitences telles que la langue coupée. Le langage entre dans une période de surveillance: contrôler la parole, c'est contrôler la vie. En Franche-Comté, des lois visent à la punition des blasphèmes; elles fonctionnent si bien au niveau des amendes que l'église Saint-Martin de Baume-les-Dames sera construite pour une partie avec l'argent de ces amendes. La répression de la sorcellerie s'inscrit dans ce désir de mise en ordre, dans la volonté de repousser le mal (diable) au profit du bien (Dieu). Aux siècles concernés, les hommes vivent dans un monde oscillant sans cesse entre Dieu et diable, dans un monde où toutes les actions de la vie se réfèrent à Dieu ou à Satan; l'époque est saturée de sacré. Ainsi, dans l'esprit humain, une maladie résulte soit de Dieu, pour éprouver le courage et la force du malade, soit de Satan par méchanceté; c'est ce qui est cru tant que les progrès médicaux n'auront pas fait leurs effets. Toutes les actions des hommes résultent de l'influence de Dieu ou du diable, il n'y a pas encore de place pour « un troisième larron », qui viendra et qui s'appellera soit raison soit imagination. La chasse aux sorcières s'inscrit dans cette atmosphère angoissée; dès lors les élites intellectuelles défendent l'idée que Dieu a permis au diable, ange déchu, de tenter les êtres humains. Forts de leurs convictions négatives, ils prônent que la chrétienté est en danger: Dieu a abandonné son peuple et l'Antéchrist jettera les ténèbres sur le monde. L'homme court à sa perte, il perd son humanité et devient bête. Face à ces dangers, les pouvoirs en place persuadent une partie de la population qu'il faut les aider à se débarrasser des responsables de ces misères: ce seront les sorcières et sorciers. Les bûchers pour sorcellerie, en s'allumant, contribueront à sauver la chrétienté. La mise en place de la répression de la sorcellerie est complexe. Il faut avouer que si la sorcellerie est aussi vieille que le monde, sa répression n'est pas innée. Sorcières et 18

sorciers existent de tout temps: à Rome, à Athènes, les habitants les consultaient et leur achetaient philtres ou potions magiques. Ils utilisaient leur pouvoir de divination. Le Moyen-Âge, contrairement à ce que l'on pense, ne brûle que très rarement les sorciers. La raison est simple: il n'y a pas de loi qui vise à punir cela. Pas de loi, pas de procès! Les seuls grands procès dits de sorcellerie au Moyen-Âge, tels ceux des Templiers ou de Jeanne d'Arc, sont des procès politiques. Et si quelques femmes sont ennuyées par la justice, c'est pour avoir utilisé un peu trop de belladone dans leurs remèdes. Au Moyen-Âge; les sorcières vivent en parfait accord avec les populations, elle jouent le rôle de guérisseuses et sont reconnues: elles font partie de ce que l'on appelle la sociabilité villageoise. En outre, au début de l'époque Moderne, se met en place la peur du diable, que l'on imagine cornu et malicieux. Cette peur l'emporte sur celle de la mort. Le diable est partout, sur la permission de Dieu. L'idée force est que le diable a créé une armée satanique composée de femmes, surtout, et de quelques hommes... ; ces peurs engendrent alors la promulgation de plusieurs textes décisifs. L'Église catholique décrète la réalité de la sorcellerie par une bulle apostolique en 1484. Cette bulle autorise deux inquisiteurs allemands, Henry lnstitoris et Jacques Sprenger, à poursuivre et punir les sorciers et sorcières en Allemagne. Ces deux hommes se lancent dans la répression: en un an, ils arrêtent trois cents personnes, les interrogent et consignent leurs réponses. Ils rédigent en 1486 un ouvrage qui fera date dans l'histoire des bûchers: le Mallells nlal~ficarllnl ou Marteaz,l des Sorcières convainc les élites de la gravité de la situation. Ce livre, écrit «pour fracasser la tête des innocentes», légitime et incite la répression, son point fort est d'affirmer l'existence des sorcières. Régression mentale que cet ouvrage car depuis saint Augustin (IVe siècle), l'idée était que les sorcières n'existaient pas.
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Ce livre transforme la notion de sorcellerie en une hérésie, crime de lèse-majesté divine orchestrée par le diable. Il démontre la réalité et la variété des maléfices. Le diable et ses serviteurs peuvent agir sur les hommes, les bêtes, le temps, les récoltes. Les deux inquisiteurs annoncent la lutte entre Dieu et le diable: les juges seront les champions de Dieu. Ceux-ci se lancent avec vigueur et rigueur dans cette répression. Le Mallells aurait pu ne rien entraîner, être lu par quelques-uns et rangé, mais son succès est foudroyant, bestseller de l'époque, il tire à 30000 exemplaires entre 1486 et 1669. Il est lu dans toute l'Europe, par les catholiques et les protestants. Les conséquences de ce livre sont de deux ordres: il entraîne d'abord la production d'autres ouvrages de démonologie. Le XVIe siècle sera un siècle de littérature démonologique, aussi bien catholique que protestante. Il engendre ensuite la promulgation de lois visant à la répression. Dans sa Caroline, ordonnance de 150 articles, Charles Quint consacre trois paragraphes à ce crime et ordonne la punition par le feu. En Franche-Comté, la première loi est plus tardive, elle date de 1604. Suite à ces faits, l'Occident s'embrase. On brûle des hommes et des femmes; la plus forte intensité répressive se situe entre 1580 et 1640, avec des différences selon les régions. Cet apogée s'exprime surtout le long d'une dorsale géographique qui va du nord de l'Europe (de l'Angleterre à la Belgique, aux Alpes). L'Artois, La Flandre, le Cambrésis, le Luxembourg, la Suisse, le Saint-Empire germaniqlle, la Lorraine, la Savoie, le Pays de Montbéliard et la FrancheComté sont très touchés. Les femmes sont plus nombreuses à monter sur le bûcher: l'armée satanique se compose principalement de femmes, car lellr faiblesse, prouvée par le péché originel, les prédispose à servir le diable. Les exécutions par le feu sont nombreuses: 2000 personnes en Angleterre de 1560 à 1700, plus de 23000 en Allemagne au XVIIe, 10000personnesenPologneentre 1511 et 1775. En
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Suisse, partagée entre cantons protestants et catholiques, 4000 personnes sont condamnées entre 1520 et 1724. En Franche-Comté, sur 800 personnes arrêtées, 400 sont condamnées au bûcher, entre 1580 et 1660. Pour comprendre ces chiffres, il faut savoir comment se déroulait un procès de sorcellerie et ce que les juges cherchaient. Ces procédures sont exceptionnelles, elles s'effectuent suite à une dénonciation, dans le plus grand secret et sans défense. Personne ne veut risquer d'être l'avocat du diable, ce serait s'avouer complice! L'accusée ne verra pas ses dénonciateurs, sauf si ce sont des complices. Les enfants et les criminels peuvent témoigner contre lui. L'interrogatoire se déroule dans des conditions extraordinaires, les questions suggèrent toujours les réponses. Le juge demande: «Es-tu allée au sabbat lundi ou mardi? » Ce qui suggère un aveu. Pour prouver la culpabilité, les juges utilisent plusieurs indices, dont l'absence de larmes, la présence de larmes, la méconnaissance des prières ou la connaissance d'oraisons païennes, la réputation de sorcière ou de
guérisseuse. ..

L'une des preuves les plus fortes était la présence du stig111a diabolicllnl sur le corps de l'accusée. Marque que le diable imprime sur le corps de sa servante, le stignla pesait lourd dans la balance de la culpabilité. La recherche de cette marque sur l'accusée s'effectuait au moyen de longues aiguilles que le bourreau piquait sur l'ensemble du corps. Lorsque l'accusée ne sentait plus rien ou ne saignait plus, l'endroit piqué correspondait à la marque. Cette marque est très importante car elle s'inscrit en plein dans la croyance à l'église diabolique de Satan. En effet si l'on croit au diable, on ne peut que croire à son dogme! Les élites intellectuelles de l'époque Moderne font du diable un semi-Dieu maléfique. Satan est censé avoir mis en place une contre-religion fondée sur l'inverse de la religion chrétienne. La doctrine 21

démonologique a inventé une contre-église satanique qui parodie l'église divine, s'appuyant sur cette idée que Satan, singe de Dieu, ne réalise que des imitations blasphématoires et non des créations. Ainsi Dieu et Diable s'opposent, tout comme leur dogme et leurs rituels. Dieu n'est que Lumière et son univers est vaste et lumineux. Il est entouré d'anges bienfaiteurs pour les hommes. Satan est sombre, il réside dans les ténèbres, entouré de démons incitant les hommes à faire le mal. L'entrée des hommes dans l'assemblée chrétienne s'effectue par un rite de passage, le baptême qui se déroule dans un lieu sacré, l'église. C'est là que se déroule la célébration fondamentale du culte divin: la messe réunit les fidèles désireux de commémorer avec le prêtre le sacrifice dll Christ. À certaines occasions, agenouillés, les fidèles embrassent les saintes reliques et démontrent leur respect. Le sabbat est la fête qui réunit les adeptes du diable. Elle se déroule la nuit, la veille du jeudi saint en dérision du culte chrétien; c'est une cérémonie sacrilège où les sorcières font tout à l'envers. Elles boivent du vin qui n'enivre pas, mangent de la viande sans goût et sans sel, car le sel utilisé lors du baptême éloigne le diable, elles sont masquées et portent des habits vifs ou sont dévêtues. Elles dansent à l'envers sur une musique dysharmonieuse. Elles embrassent leur maître, présent sous la forme d'un grand bouc, au bas des reins, par un baiser honteux. Le diable les marque de ses griffes du stigJl1a diaboliclll1'l, pour les asservir et les faire entrer dans l'assemblée satanique. Elles se vouent à la luxure et à toutes les turpitudes sexuelles. Puis elles disparaissent avant que le soleil brille ou que le coq chante. Le sabbat est pure création de l'esprit des hommes. La réalité imaginaire du sabbat s'explique par le fait que tous les hommes de l'époque croient en Dieu, donc au diable, et croire à Satan, c'est accepter son rite. Il faudra plus de 150 ans pour que les sorcières et sorciers soient relégués au-delà de la frontière de l'imaginaire, réduisant ainsi le champ du possible. Dès lors, les bûchers disparaîtront. Cette révolution mentale résultée de 22

la science et de la raison est orchestrée par des hommes célèbres, tels Montaigne et Cyrano de Bergerac qui protèssent l'idée qu'il ne tàut croire de « l'homme que ce qui est humain », et non le reste. Cependant, curieux paradoxe, si les hommes de loi acceptèrent de réfuter la culpabilité des accusés de sorcellerie, les villageois auront plus de mal. La sorcellerie fait encore partie des croyances aux XIXe et XXe siècles. Et le diable, malgré son recul, est toujours là, face à Dieu.

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Louis Racine, poète religieux
Edouard GUITTON

N'en déplaise aux esprits chagrins, la poésie n'a pas toujours été l'enfant terrible de la foi. D'éminents exemples en apportent la preuve: rien qu'en France, Lamartine, Verlaine, Claudel, La Tour du Pin, sans oublier Francis Jammes ni Marie Noël. Avant eux, moins prestigieux mais non moins convaincant, Louis Racine (1692-1763). Si l'épithète de religieux s'applique de plein droit à un poète, c'est sans conteste au dernier-né du grand tragique dont la carrière s'inscrit tout entière dans le siècle de Louis XV. Cette période fut, faut-il le rappeler?, et pas seulement dans nos frontières, un âge d'or de l'art sacré. À une époque où la religion commençait à subir les coups de boutoir de la pensée moderne, Louis Racine est de ceux qui se sont fait un devoir et une fierté de partir à sa défense. Croyant convaincu, catholique zélé, cet homme, qui dissimulait beaucoup de hardiesse sous des allures gauches et timides, devait écrire en 1757 : « Comme il ne m'est échappé dans aucun temps de ma vie aucun vers ni licencieux ni satirique, je n'aurai jamais à rougir de mes ouvrages que devant les Muses. » 1 Coup de patte à Voltaire? Il pouvait s'accorder un pareil satisfecit, ce pieux laïc qui professait avec Fénelon que «la religion a consacré la poésie à son usage dès l'origine du genre humain» et qui n'a laissé en fait de poésie profane que quelques odes au demeurant fort chastes et quelques épîtres sur des sujets très sérieux. Le reste de son œuvre poétique
1

«Lettre de l'auteur aux libraires », Œuvres de Louis Racine, Paris, Le
1808, tOIne II, p. 3-4. Cette édition en 6 volun1es nous servira

Normant,

de référence par la suite (ci-après: O.).

comprend deux poèmes « didactiques », La Grâce (17201722) et La Religioll (1742), le premier constituant comme le préambule du second, et vingt-deux odes saintes rimées en marge des Psaz,lmes dans la dernière partie de sa vie. Tout un parcours spirituel se reflète en cette énumération: essayons d'en dégager les traits les plus saillants. Un coup d'œil préalable sur les sept odes profanes2 permettra de prendre connaissance du personnage. Le rejeton de Jean Racine porte le poids d'une filiation prestigieuse et écrasante. Il s'attribuait volontiers le vers de Phèdre prononcé par Hippolyte: Et nloi fils illconllll d 'Z,llli gloriellx s père... Dès 1720, encore incertain de son avenir, il affiche (Ode I) un farouche souci d'indépendance à l'égard des grands et de la cour. Deux ans plus tard, alors qu'il vient d'être nommé inspecteur général des fermes du Roi en Provence, autrement dit fonctionnaire du Trésor public, il proclame (Ode II) son désintéressement: entre l'argent et la poésie son choix est fait; ce n'est pas parce qu'il a dû prendre un emploi qu'il trahira Apollon pour Plutus; Aristide, Horace seront ses modèles de vie. En 1730, jeune et heureux époux, L. Racine chante (Ode III) les joies du mariage en des vers d'une délicieuse fraîcheur: il laisse sourdre de lui l'ardent désir d'avoir un fils et la crainte que cet enfant ne devienne le déshonneur de son père; de fait il eut deux filles et un unique garçon qui devait mourir à Cadix lors du fameux désastre de Lisbonne. L'Ode If7 est dédiée à « deux poètes qui se déchiraient mutuellement dans leurs vers ». Il s'agit de Jean-Baptiste Rousseau et de La Motte, deux aînés qu'il respecte mais qu'il gronde sévèrement de se donner en si vilain spectacle:
Enfants d'Apollon, si vous l'êtes, Quel est l'outrage que vous faites Au sacré non1 que vous portez! (o. II, 16)
2 Elles sont recueillies dans O., II, p.5-38. 26

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