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EPURATION ETHNIQUE EN AFRIQUE

264 pages
La purification ethnique n'est pas nouvelle en Afrique et, au Congo-Zaïre, elle a fondu par deux fois au même endroit sur le même peuple. Les Luba originaires du Kasaï autrement dit les Kasaïens, installés au Katanga-Shaba depuis plusieurs générations, ont en effet été décrétés non Katangais (1961) puis non Shabiens (1992) par les autorités locales et chassés manu militari de leurs lieux de naissance et de résidence par les Autochtones. Chassés chez eux, au Kasaï. L'auteur a retracé les pérégrinations des Baluba avant et durant la colonisation. Le conflit Katangais/Kasaïen est notamment illustré par les nombreux témoignages des victimes des deux épurations, à 30 années de distance.
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Collection « Etudes africaines »Sur le même thème au Zaïre
- KABAMBA NKAMANY : Pouvoirs et idéologies tribales
au Zaïre, préfacé par E. Mbokolo, 134 p.
- KABUYA Lumuna Sando: Nord-Katanga 1960-64 - De
la sécession à la guerre civile - Le meurtre des chefs,222 p.
- KALONDA DJESSA J-G : Du Congo prospère au Zaïre
en débâcle, 240 p.
- WEISS H. : Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance
au Congo-Zaïre - Le parti Solidaire Africain 1959-1960,
préfacé par I. Wallerstein, 354 p.
- WEISS H., VERHAEGEN B. éd. : Rébellions - Révolution
au Zaïre 1963-65, préface de C. Coquery-Vidrovitch, 2 tomes.
Etc.BAKAJIKA Banjikila Thomas
EPURATION ETHNIQUE
EN AFRIQUE:
LES "KASAÏENS"
(Katanga 1961- Shaba 1992)
L'Harmattan Inc.Editions L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'Ecole-
Polytechnique Montréal (Qc)
Canada H2Y lK975005 Paris (France)L'auteur
Bakajika Banjikila Thomas est né à Mikalayi en 1951. Fils
d'un ouvrier de l'Union Minière du Haut-Katanga (UMHK puis
Gécamines), il passa sa jeunesse au camp de Kolwezi où Il fit
ses études primaires et secondaires.
Inscrit à l'Université Lovanium de Léopoldville (Kinshasa)
en 1970, il obtint une licence en histoire à l'Université de
Lubumbashi, en 1974. Enseigna l'histoire et la philosophie à
l'Institut Kilima de la Zone Kenya, jusqu'en 1976, avant de
devenir Assistant de recherche au Centre international de
sémiologie du campus universitaire de Lubumbashi et Attaché
de recherche au Centre zaïrois d'études africaines (1980) de
l'Université de Kinshasa.
Chef des travaux et secrétaire du département d'histoire à de Kinshasa (1986) et Attaché de recherche à
l'Institut africain d'études prospectives (1990), il a obtenu au
Zaïre un diplôme supérieures (D.E.S.), avant d'aller
soutenir une thèse de doctorat en histoire à la faculté des lettres
de l'Université Laval de Québec (1993), au Canada.
Auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées.
Couverture: Les. "Kasaïens" attendent en gare de Likasi
d'improbables convois qui devraient les emporter "chez eux",
au Kasaï (photos de l'auteur en 1993).
cgL'Hannattan 1997
ISBN: 2-7384-4564-0Je dédie cet ouvrage à :
Agnès Lubilu, Madeleine Banjikila, Béatrice
Mubaka, Mukanya Tshibwabwa, Tantines Misenga
et Tshalala, Tontons Pontien Tshishiku, Raphaël
Bakajika et Mukadi, Beau-père Eugène Tshibangu
Mutshi Mulaj, Amis Claude et Lambert Kapenda
Dumba, Beaudouin Tenda Kikuni, Raphaël
Kongolo Lupenga et Camille Tshivuila Mukendi,
qui ont précédé dans l'Au-delà ;
A toutes les victimes des conflits ethniques au
Zaïre;
A Mimiche et à nos chers enfants: B. Mbombo
(Bobo), A. Tshibuyi (Tyty), G. Kabemba (Jimmy),
E. Tshibangu ~)tève) et G. Ngalula (Magali) ;je les
exhorte à persévérer dans toute entreprise et à
toujours dénoncer injustices et mal tout en gardant
l'espoir dans l'avenir.Equivalence des Noms
Sous le monopartisme, l'utilisation des toponymes
"authentiquement zaïrois" était obligatoire sous peine de
répression.
En 1990, l'ouverture démocratique a fait réapparaître
beaucoup d'anciens noms coloniaux ou précoloniaux. La
poussée fédéraliste a encouragé notamment ce resurgissement
du passé.
Monopartisme Ere démocratique
Bas-CongoBas-Zaïre
LuluabourgKananga
Kinshasa Léopoldville
Kisangani Stanleyville
Gécamines Union Minière du Haut-Katanga
Haut-KatangaHaut-Shaba
Province OrientaleHaut-Zaïre
Likasi Jadotville
Lubumbashi Elisabethville
Port-FrancquiIlebo
NyassalandMalawi
CoquilhatvilleMbandaka
BakwangaMbujimayi
Shaba Katanga
Katangais (e)Shabien (ne)
DistrictSous-région
Région Province
Congo/Congolais (e)Zaïre/Zaïrois (e)
Zaïrétain Géomines
Rhodésie du NordZambie
Zone Territoire
6AVANT-PROPOS
Ce travail porte sur l'épuration ethnique des peuples kasaïens
dans l'ancien Etat sécessionniste du Katanga en 1961-63 et
récemment dans la même région, désormais appelée Shaba, en
1992-95. A ce titre, il fait partie du domaine de la « sociologie
des passions » (C. Vidal) en traitant du social à partir des
conflits où sont engagées des revendications identitaires. Il
s'agit de voir comment dans une conjoncture de crise, la
conscience ethnique et le sentiment régionaliste peuvent servir
de support à des idéologies et comment ils être
mobilIsés par des forces sociales antagonistes dans une lutte
politique dont l'enjeu est la conquête ou la conservation du
pouvoir d'Etat. Au Zaïre, les passions ethniques ont engendré à
partir des années cinquante et soixante des guerres civIles, des
massacres et des exodes massifs de populations. Tout en
prenant en compte ces passions, nous tenons à souligner la
dynamique des classes sociales née sous le triple effet de
l'instruction, de la modernisation et de l'Indépendance
génératrice de l'Etat moderne.
Pourquoi et comment les Kasaïens ont-ils été victimes des
épurations successives dans cette région de la République?
Nous voulons découvrir les racines de l'ethnicité en tant que
phénomène conflictuel contemporain et examiner
successivement quelques-uns des éléments propres à la
situation zaïroise qUI en ont fait un facteur politique si
important de nos jours. Les Kasaïens, qui se sont installés au
Katanga au cours de la colonisation, ont bénéficié plus que les
originaires de la région des avantages du système social instauré
par l'ancienne Union minière du Haut-Katanga (actuel
Gécamines). Ils occupaient jusqu'en 1992 des positions
importantes dans l'économie de la région et cela a créé des
7sentiments de frustration qui sont souvent exploités par les
leaders politiques en période de crise. Le Kasaïen est alors
présenté et considéré comme l'auteur des misères du peuple
katangais et celui-ci réagit en déclenchant les hostilités.
C'est en 1976, lorsque nous nous proposions de présenter un
document d'archives, que nous ressentîmes pour la première
fois la nécessité de pratIquer l'histoire immédiate. Le document
était un rapport d'inspection rédigé par A. Gille, un commissaire
de district, suite aux enquêtes effectuées auprès des populations
ouvrières des camps de l'Union minière du Haut-Katanga et de
la Compagnie du chemin de fer du Bas-Congo au Katanga
(actuel SNCZ). L'enquête entreprise d'octobre à décembre 1945
ne se limitait pas à dénoncer les failles de la politique sociale de
ces sociétés coloniales privées, mais l'auteur du rapport
proposait aussi des solutions à certains problèmes, et, dans la
plupart des cas, ses critiques étaient constructives J?ourl'UMHK
et la BCK. Ce qui a retenu notre attention étaIt le fait que
l'enquêteur donnaIt aux Africains des camps l'occasion de parler
eux-mêmes de leur situation.
Dans le souci de retrouver la couleur et l'originalité du
groupe étudié dans son individualité, comme dans ses rapports
avec d'autres groupes ou avec des milieux différents, et pour
avoir (et donner) une image plus ou moins complète de la
société minière et industrielle du Katanga, il nous a fallu répéter
l'expérience du commissaire de district Gille, en nous rendant
sur le terrain afm de faire participer les travailleurs et leurs
familles à la rédaction de leur histoire. Depuis nos enquêtes de
1976-1979 et la récolte des récits de vie des ex-enfants UMHK,
en 1991-1992, l'histoire immédiate est devenue pour nous, une
pratique.
Le thème du conflit ethnique katangais/kasaïens qui n'a pas
été suffisamment évoqué jusqu'à présent dans la littérature fait
aussi partie de notre biographie. Vers les années 1955-1956,
notre père abandonna sa parcelle de Nganza à Luluabourg et se
rendit au Katanga où il fut engagé comme ouvrier au
concentrateur de l'Union minière, à Kolwezi, où nous allâmes,
le reste de la famille, le rejoindre deux années plus tard. Il a
travaillé à l'UMHK jusqu'à sa retraite en 1976; et c'est à
Kolwezi, dans un camp de travailleurs, que nous avons vécu
notre enfance et notre adolescence jusqu'à la fm des études
secondaires au Collège Jean XXill. Lorsque nous quittâmes le
Zaïre en 1992, dans le but de venir soutenir notre thèse de
8doctorat à l'Université Laval, certains de nos frères étaient
employés dans cette entreprise et certaines de nos soeurs ont
épousé des travailleurs.
C'est quand notre jeune frère, dans l'une de ses
correspondances, nous a parlé de l'épuration ethnique récente
que nous avons alors compris l'ampleur des événements qui
étaient en train de fondre sur notre famille au Katanga:
« L'enfant du grand frère Kabemba [a-t-il écrit), est arrivé à
Kinshasa venant de Mweka où ses parents et la famille de la
petite soeur Kapinga sont réfugiés aux camps des refoulés du
Shaba. Il est venu chercher du secours auprès de nous deux car là
où ils sont, ils mènent une vie de misérables. En tout cas, je vous
épargne les détails sur leurs conditions de vie car cela risque de
vous faire mal au coeur. Toutefois, je vous informe que Kapinga a
perdu son enfant cadet à cause de la famine. En ce qui concerne
nos parents, ils sont déjà arrivés à Mikalayi où ils sont confrontés
aux mêmes conditions de vie. Impayés que nous sommes, nous
allons tâcher de nous débrouiller et leur envoyer quelque chose ».
Ayant vécu les conflits ethniques durant la sécession au
Katanga et notre famille ayant expérimenté de nouveau ces
hostilités en 1992-95, nous estimons devoir réfléchir à ce
phénomène du tribalisme et de tenter d'apporter notre
contribution de chercheur au lieu d'abandonner le présent au
sociologue ou au politologue au nom de l'objectivité exigée de
l'historien.
Nous analysons ici des sources ayant trait aux antagonismes
identitaires, lIés à la crise politique de la décolonisation et de la
transition au Zaïre et dont le fondement se retrouve dans
l'historiographie coloniale, mais aussi dans les documents post-
coloniaux. Dans la série des sources orales, nous avons utilisé
des souvenirs tirés des récits de vie des personnes qui ont vécu
les événements évoqués. Ce faisant, notre bllt a été de recueillir
quelques témoignages significatifs sur des états caractéristiques
de consciences tribales et de les regrouper en vue de permettre
une meilleure compréhension des conditions de formation et
d'évolution de ces consciences. A partir du discours d'une
branche de la classe politique zaïroise et particulièrement
shabienne, de son langage et de ses actes, nous avons recherché
des indices de tribalisme. Alors qu'ils se trouvaient à la tête de
l'Etat du Katanga, les dirigeants de la Conakat ne se gênaient
9pas de dire ouvertement leur haine à l'égard des tribus
étrangères au Katanga. Lors des événements récents au Shaba
au cours de la transition, les dirigeants de l'Uferi et du Mpr,
pour s'identifier au peuple, ont présenté les "originaires" de
cette région comme une fraction exploitée et opprimée par les
Kasaïens. Dans les deux cas, le départ de ces derniers a été
présenté comme une condition pour l'amélioration du sort des
"originaires".
Nos informateurs appartiennent à la classe montante et nous
partageons avec eux un même souci, celui de voir un
changement réel se réaliser en république du Zaïre, du moins,
en 1991-92, à la lumière de leur vision globale de la illème
République. Dans ce sens, leur récit dépasse le vécu individuel
pour témoigner de l'engagement du narrateur conscient que le
conflit ethnique n'est que le résultat d'une manipulation des
politiciens et à travers son histoire personnelle, c'est celle de
tout un groupe qui peut être révélée et passer ainsi facilement de
l'individuel au collectif comme de l'événementiel à l'Histoire.
Nous avons découvert un réel avantage: la possibilité de faire
de "l'histoire vivante" en faisant participer les acteurs à sa
rédaction et à sa connaissance. C'est ici justement que
l'expérience de B. Verhaegen (et l'équipe qu'il anima pendant
trois décennies) reste évidente:
Il ny a pas [notait-il récemment) d'une part, un savant, seul
détenteur d'une capacité de connaissance et de critique exercée
sans partage, et de l'autre, des faits et des informations
amorphes, soumis aux règles de la critique et de l'interprétation
savante et que l'on peut idéalement traiter comme des choses. Les
faits sont des pratiques sociales significatives,. derrière eux, il y a
un acteur historique, dépositaire ultime du sens de ces pratiques.
L'Histoire immédiate consiste àfaire de cet acteur un partenaire
à part entière dans le procès de la connaissance et de la critique
historique, c'est-à-dire dans le travail de dévoilement du sens/.
Nous nous rendons compte toutefois des obstacles à la
réalisation d'une telle entreprIse qui est un véritable défi pour
les Zaïrois, car le thème de l'ethnicité est encore resté tabou.
Des stéréotypes propres à la période coloniale sont loin d'avoir
1. B. VERHAEGEN, « Principes et pratiques de l'Histoire immédiate en
Afrique », Le Zaïre à l'épreuve de l'histoire immédiate, sous la direction de 1.
Tsh. Omasombo, éd. Karthala, Paris, 1993,p.282.
JOdisparu, tandis que de nouveaux mécanismes d'aveuglement ont
été mis en place depuis lors. Il y a là des difficultés au niveau de
la perception des réalités aussi bien chez l'informateur que chez
le chercheur. Les risques de manipulation des sources
d'information existent de la part de l'informateur: chiffres
amplifiés ou minimisés des statistiques sur les morts ou sur les
déplacements massifs selon le parti, adversaires caricaturés et
leur cohésion exagérée et positions décrites de manière
manichéenne.
Les récits de nos informateurs ont été récoltés dans le
cadre d'une recherche financée par le Conseil de recherche
en sciences sociales et humaines du Canada (CRSHC) et
dirigée apr le professeur B. Jewsiewicki Koss. Les personnes
interviewées en ont autorisé la publication. Les opinions
exprimées dans le cadre de ce livre n'engagent que l'auteur.
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Cartel: L'expansion bantu
Source: J. Vansina, Histoire générale de l'Afrique, UNESCO
Paris 1990 (p. 169)
12INTRODUCTION
La genèse des tribus du Kasaï au cours de la Rériode
précoloniale permet de montrer l'existence ou non de différends
traditionnels entre les groupes humains peuplant cette région.
Nous aborderons pour cela le débat consacré à leur origine, à
l'itinéraire qu'ils ont parcouru à travers leurs migrations et à la
nature des rapports qui existaient entre eux avant la
colonisation.
Mais disons rapidement un mot sur l'usage des termes tribu
et ethnie. Au Zaïre, dans le vocabulaire anthropologique, le
terme ethnie englobe un ensemble de tribus faisant partie d'une
même aire culturelle. A travers les différentes acceptions qui
existent, on retient un certain nombre de critères communs qui
sont la langue, un espace de coutumes, de valeurs, un nom, une
même descendance et la conscience qu'ont les acteurs sociaux
d'appartenir à un même groupe différent des autres!.
1. Cette différence se concrétise par le nom générique que le groupe se donne
ou que lui donnent les groupes voisins. Ainsi dans l'histoire de l'empire Luba,
avant 1890, il n'existait pas de tribu des Beena Luluwa. Ce sont les
émigrants qui, après s'être rendus maîtres du bassin de la rivière Luluwa,
s'appelèrent désormais les Beena Luluwa, c'est-à-dire, "ceux du bassin de la
rivière Luluwa". Les commerçants Cokwe de l'Angola, qui entrèrent en
contact avec eux, les appelaient Bashilange, terme qu'ils ne voulaient pas et
qui a fini par disparaître (A. Van Zandjicke, Pages d'histoire du Kasaï, colI.
Lavigerie, n050, Paris-Namur, 1953). ~our plus d'informations, cfr. : Au
coeur de l'ethnie. Ethnies, tribalisme et Etat en Afrique, sous la direction de
J-L. Amselle et E. M'Bokolo, éd. La Découverte, Paris 1985 ; M. Godelier,
«Le concept de tribu. Crise d'lU1concept ou crise des fondements empiriques
de l'anthropologie? », Horizon, trajets marxistes en anthropologie, Maspéro,
Paris, 1973, p. 93-131 ; G. Nicolas, «Fait ethnique et usages du concept
d'ethnie », Cahiers internationaux de sociologie, vol. LIV, 1973.
13Origines
Si certains auteurs pensent que la recherche des origines est
une entreprise inutile parce qu'il n'y a jamais eu d'origine
simple, nous estimons avec M. Bloch que les origines sont
dignes d'étude, car leur découverte permet de clarifier certains
aspects de l'histoirel.
Les ressortissants du Kasaï vivant au Shaba ont toujours
rappelé les éléments historiques suivants ayant trait à leur
orIgine pour expliquer, à ceux qui l'ignorent, leur présence dans
cette région:
Après analyse des faits, nous affirmons que notre présence au
Shaba n'est pas fortuite. D'abord l'histoire situe notre origine ici
avant le démembrement de l'Empire Luba et les grandes
migrations historiques du J9ème siècle. Ensuite le colonisateur a
déporté nos parents du Kasaï pour la mise en valeur de cette
région par la construction du chemin de fer et des cités devenues
plus tard des villes et par le travail dans des mines qui constituent
le Shaba tel que nous le connaissons actuellement. Pour nos
parents, venir au Shaba, n'était qu'un retour aux sources2.
Bien que disposant d'un certain nombre de données
archéologiques, lmguistiques et de la tradition orale, nous
n'avons pas la prétention de déterminer les origines des
populations du Zaïre. Néanmoins, si nous nous référons aux
sites paléolithiques, nous pouvons avancer que l'Afrique
centrale est habItée depuis les temps les plus reculés par des
populations qui ressemblaient à celles qu'on appelle de nos
Jours les pygmées. C'est du moins ce qu'indiquent les traditions
orales à travers toute la zone, depuis la Zambie jusqu'au Zaïre,
et ce que semble confirmer la présence de pygmées dans la
région du lac Bangwelo, ainsi que dans la région qui forme la
frontière entre le Zaïre et l'Angola près du Kwango et jusqu'au
coeur même de l'Angola3. L'mvasion des hommes de haute
1. M. BLOCH, Apologie pour l'Histoire, Paris, 1971, p. 37.
2. Lettre des ressortissants du Kasaï vivant au Shaba à son Excellence Mgr
Laurent Monsengwo Pasinya, Président de la Conférence nationale
souveraine, à Kinshasa, Umoja, 20-21 janvier 1992, p. 9. Objet: Haine,
spoliation et génocide des Kasaïens au Shaba.
3. B. CRINE MAVAR, «Histoire traditionnelle du Shaba », Cultures au
Zaïre et en Afrique, n° 1, ONRD, Kinshasa, 1973, p. 14.
14stature, les Bantu les aurait contraints à se réfugier dans la forêt.
Nous allons passer en revue quelques hypothèses émises sur
les origines de ces Bantu avant de suivre leur expansion à
travers les migrations d'Afrique centrale.
En 1862, W.H.I. Bleek identifia, le premier, le groupe des
populations qui utilisaient, en leurs langues, les vocables Motu,
Mutu, Ntu, Muntu (au pluriel Batu, Watu, Bantu) qui sont
l'équivalent en français du terme homme, être humain,
personne humaine1. Il baptisa cette famille du nom de Bantu.
Des chercheurs de différentes disciplines se sont penchés sur la
question bantu en vue d'explIquer les origines et les
mouvements de ces populations. Deux grandes hypothèses
visant à expliquer les orIgines des peuples parlant les langues
bantu ont été émises par des linguistes2.
Hypothèse du Soudan-Bénoué-LacTchad-Nigéria
L'étude de H.H. Johnston, publiée en 1919 et 1922,
constitue la première tentative pour découvrir les origines des
Bantu et pour reconstituer le processus de leur dispersion. En se
fondant sur les facteurs linguistiques, Johnston situe les
ancêtres des Bantu dans le Bahr al-Ghazal (Soudan), non loin
du Bahr al-Djabal, à l'est du Kordofan, au nord, ou des bassins
de la Bénoué et du Tchad, à l'ouest. Les Bantu se seraient, selon
l'auteur, déplacés d'abord vers l'est en direction du mont
Elgon, puis de là vers les rives nord du lac Victoria, la Tanzanie
continentale et la forêt du Zaïre, la véritable pénétration en
Afrique centrale et méridionale commençant vers -3003.
Selon J. Greenberg, les peuples bantu seraient originaires de
la zone où les langues bantu sont les plus dIvergentes,
notamment au Nigéria, dans la région de la Bénoué moyenne,
au nord-ouest du vaste territoire où les langues sont solidement
implantées4.
1. E.N. MUJYNY A, L'homme dans l'Univers 'des' Bantu, PUZ, Kinshasa,
1972.
2. S. LWANGA-LUNYIIGO et 1. VANSINA, « Les peuples bantuphones et
leur expansion », Histoire générale de l'Afrique, tome III L'Afrique du VIle
au XIe siècle, UnescolNEA, 1990, pp. 165-187.
3. H. JOHNSTON, A Comparative study of the Bantu and semi-Bantu
Languages, Oxford Clarendon Press, 1919 et 1922.
4. 1. GREENBERG, The Languages of Africa, Bloomington, Indiana
15J. Van Keerberghen donne des précisions suivantes:
Les connaisseurs de I 'histoire des peuples d'Afrique pensent
que, aux temps les plus reculés, les Bantu habitaient la région qui
s'appelle maintenant le Nigéria. Partis en migration, ils auraient
franchi les régions actuelles du Cameroun et de Centrafique et
atteint le fleuve Zaïre, pour s'installer ensuite dans la Cuvette
Centrale. Leurs migrations ne s'arrêtèrent pas là. Une partie de
la population Bantu descendit vers le sud de l'actuel Zaïre et
l'Angola,. une autre partie bifurqua vers le Kivu et de là
descendit vers le sud et l'est africain. En résumé nous pouvons
dire, pour ce qui concerne les populations Bantu: il y a eu
d'abord des migrations du nord vers le sud et le sud-ouest, et
ensuite du sud vers l'est et le sud-estl.
Hypothèse du Katanga/Shaba
Pour M. Guthrie, les origines des 'Proto-Bantu' devaient se
situer dans la région où les langues bantu sont les plus
convergentes, soit autour des bassins des rivières Congo-
Zambèze, le noyau se trouvant dans la province du Shaba au
Zaïre 2. Cette idée a été renforcée par S. Lwanga-Lunyiigoen
ces termes:
En appuyant mes conclusions sur des preuves archéologiques,
j'ai récemment émis I 'hypothèse que les populations des langues
bantu occupaient depuis des temps très anciens une large bande
de territoire allant de la région des Grands Lacs d'Afrique
orientale au littoral atlantique du Zaïre, et que leur prétendue
migration depuis l'Afrique occidentale vers l'Afrique centrale,
orientale et méridionale n 'ajamais eu lieu3.
En 1957, une campagne de fouilles fut menée à Sanga, sur la
rive occidentale du lac Kisale, sous les auspices du Musée royal
de l'Afrique centrale de Tervuren et de l'ancienne Université
officielle du Congo. J. Nenquin a publié en 1963 une étude
University, 1966 (1ère éd. En 1963 dans l'International Journal of American
Linguistics, voI.29, n° 1).
1. 1. VAN KEERBERGHEN, Origine des populations du Kasaï, éd. de
l'archidiocèse de Kananga (Zaïre), ColI. 'Ponts', n°15, 1990, p.6.
2. M. GUTHRIE, »Some Development in the Prehistory of the Bantu
Languages », Journal of African History, III, 2, 1962, pp. 273-282.
3. S. LWANGA-LUNYIIGO et 1. VANSINA, art. cit., p. 186.
16détaillée de cette fouille et des objets exhumésI.
Le site consistait en un immense cimetière, dont une faible
part seulement avait été excavée. Les tombes fouillées en 1957
ont fourni, en abondance, de la poterie, du cuivre et du fer. Des
ossements provenant de deux d'entre elles ont été datés au
carbone 14 ; et leur âge serait de A.D. 720 + 120 (B-26) et A.D.
890 + 200 (B-264). Ces fouilles ont permis de découvrir les
traces multiples d'une civilisation ancienne du fer,
particulièrement à Sanga sur le lac Kisale et à Katoto dans la
région du Haut-Lualaba.
Une deuxième campagne de fouilles fut menée en 1958 dans
le même cimetière de Sanga à l'initiative de la même université.
A la lumière de ces fouilles, les archéologues ont avancé qu'un
commerce du cuivre en direction de la côte orientale
remonterait, si l'on en croit les datations recueillies sur les sites
précités, au Villème ou IXème siècle.
En nous appuyant sur la tradition orale, signalons que tous
ceux qui ethnologiquement forment le groupe luba au Kasaï,
affirment qu'ils sont venus de Nsanga a Lubangu, qu'ils
désignent du bout de l'index dans la direction sud-est du Kasaï.
Selon cette tradition, le Nsanga a Lubangu (l'arbre à entaille
appelé Lusanga) se trouverait à Mutombo Mukulu. L'entaille
faite dans l'arbre serait ainsi le début de la migration des Baluba
vers le Kasaï.
Evoquons encore J. Van Keerberghen pour ce que disent les
populatIons concernées de leur origine:
Quand on interroge des Bena Lulua, des Bakwa Luntu, des
Baluba, etc... sur leur origine, les réponses sont toujours assez
identiques ils se rappellent quelques expressions qui indiquent
que leurs ancêtres viennent de ku nsanga a lubangu (du côté des
chênes à entaille), ou ku mukuna (en amont), ou ku miabi (là où
se trouvent des arbres-jetiches à écorce blanche), ou ku mpata ya
makasa mingi (des plaines à populations denses), ou bien encore
ku Mbilashi ibidi (dans la région des 2 rivières LubilanjO, ou ku
Tshitandayi (près de l'étang Tshitandayi), ou ku Munkamba (près
du Lac Munkamba) ou même d'autres expressions de ce genre2.
1. 1. NENQUIN, Excavation at Sanga, 1957, Annales, n045, Tervuren,
1963 ; 1. HIERNAUX et divers, Fouilles archéologiques dans la vallée du
Haut-Lualaha 1Sanga, 1958, Annales, n073, Tervuren, 1971.
2. 1. VAN KEERBERGHEN, op. cil., pp. 10-11.
17opulaire au Kasaï explique ces dires. Un grandLa version
Mulopwe, chefde tous les Baluba, avait deux fils. L'âmé était
moins intelligent alors que le cadet brillait par sa ruse et son
esprit. Avant sa mort, le souverain partagea son empire entre
ses deux fils. Mais le cadet, ambitieux, demanda à son frère de
lui céder son territoire. Au refus de celui-ci, le cadet monta une
armée en vue de s'emparer du territoire de son aîné qui en fit
autant pour se défendre. Ce fut le déclenchement de la guerre.
L'armée du frère aîné fut vaincue, mais malgré cette défaite, il
refusa de se soumettre à son jeune frère. C'est ainsi qu'il décida
avec son groupe de quitter la terre des ancêtres et d'aller vivre
ailleurs.
Pour illustrer leur rupture avec ceux qui restèrent sur place,
ceux qui exilaient firent alors des entailles dans un arbre
nommé Lusanza. Ce fut le début de leur migration. Ils s'en
allèrent par petIts groupes, chacun ayant un chef à sa tête, et ils
arrivèrent au Kasaï à des époques différentes. Chaque petit
groupe occupa un territoire.
Donc, les Baluba qu'ils soient du Katanga ou du Kasaï, et
cela est essentiel, se reconnaissent une origine et un passé
communs.
Nous estimons qu'en l'état actuel des recherches, il n'est pas
encore possible de déterminer de façon précise les origines des
Bantu et d'expliquer toutes les raisons qui les ont poussés à
parcourir de long en large les terrItoires de l'Afrique
subéquatoriale. Les empires luba et lunda tirent leurs origines
d'un fonds de populations anonymes, installé au Katanga depuis
des temps immémoriaux, et B. Crine Mavar pense qu'il
provenait du lent repli que les Noirs sahariens entreprirent vers
le sud, dès 1000 av. I.C., pour fuir le dessèchement du Saharal.
Si un fonds de populations pré-Iuba s'est manifesté vers 800
apeI.C. au Katanga central, l'état des recherches ne nous permet
pas encore de connaître les développements qu'il a connus
Jusqu'à la fondation de l'empire. En effet, les traditions
historiques des Baluba plafonnent vers 1450 et 1500. Elles
déroulent des phases de l'édification des empires et concernent
exclusivement le dernier développement d'un fonds de
populations jusque-là anonyme. B. Crine Mavar révèle qu'un
Songye fut à l'orIgine de l'empire luba, comme l'avait aussi écrit
1. B. CRINE MA V AR, « Histoire traditionnelle... », art. ci!., p.101.
18A. Merriam en ces termes:
... the 15th century when they were the founders of the first
Baluba Empirel.
Mais l'origine des Basongye, qui se retrouvent actuellement
au Shaba, au Maniema et dans les deux Kasaï, a été elle-même
une source intarissable de spéculations parmi les chercheurs. E.
Verhulpen dans son travail volumineux consacré aux Baluba2
rapporte que certains chercheurs avaient suggéré que les
Basongye seraient une branche des Zulu, des Tswana, des
Yaga, des Fang et même des' Wanyamwezi. A. Samain situe
leur origine aux environs du Lac Samba3. L. Frobenius les
considère, tantôt comme ayant migré de leur aire présente à
partir de l'est, tantôt comme une branche des Baluba venus du
sud, tantôt comme apparentés aux Tsonga.
En ce qui le concerne, J. Vansina situe l'origine des
Basongye au 13ème siècle dans les sites du sommet sud de
l'aire des lacs Kisale et Upemba, près de Bukama au Katanga\
pendant que G. Van der Kerken réfute énergiquement toute idée
de relation entre les Baluba et les Basongye, en situant l'origine
de ces derniers au nord et à l'est près de Kabambare dans le
Maniema5.
Dans le même ordre d'idées, B. Crine Mavar avance qu'à une
époque très ancienne, antérieure à l'avènement de l'empire luba,
c'est-à-dire avant 1400 déjà, les ancêtres des Basongye, venant
du nord, auraient séjourné au Katanga central avant de
s'installer défmitivement au Kasaï-Maniema.
Ainsi est-il vraiment difficile, en présence de toutes ces
spéculations, de déterminer avec précision l'origine d'un
peuple!
1. «... 15ème siècle quand ils furent les fondateurs du premier Empire
Baluba », A.P. MERRIAM, Culture History of the Basongye, Indiana
University Bloomington, Indiana, 1975, p. II.
2. E. VERHULPEN, Baluba et Balubaïsés du Katanga, Anvers, 1936.
3. A. SAMAIN, La langue Kisonge. Grammaire-Vocabulaire-Proverbes,
Goemaere, Bruxelles, 1923, p. 6.
4. 1. VANSINA, Introduction à l'ethnographie du Congo, Bruxelles, 1966,
p. 161.
5. G. VAN DER KERKEN, Les sociétés Bantoues du Congo Belge et les
problèmes de la politique indigène, Bruxelles, 1919, p. 29.
19Afigraûonsetaueculiurelle
L'étude de S. Lwanga-Lunyiigo et J. Vansina a retenu deux
théories pour expliquer les raIsons de l'expansion des Bantu à
partir de leurs territoires d'origine: l'explosion démographique
et l'esprit de conquête. Des raisons subjacentes ont pu
également motiver les premiers déplacements des peuples
bantu: les famines, la recherche de conditions d'existence plus
favorables, les épidémies, les guerres et le simple esprit
d'aventure.
De tous ceux qui se sont occupés de l'histoire des Baluba
pendant la période coloniale, E. Verhulpen reste, à notre avis, le
seul à aVOIrtenté un travail fouillé à la fois d'analyse et de
synthèse.
Ses recherches révèlent que les Baluba ont constitué deux
empires, avant de connaître l'émiettement politique. Les
fondateurs du premier empire (XIV-XVème) étalent des
Basongye et ceux du second, des Bakunda. Ce deuxième
empire se distinguerait du premier par le fait que les
populations actuellement au Kasaï n'en faisaient pas partie.
Mais sur ce problème de la scission entre les Baluba du
Katanga et ceux du Kasaï, l'auteur ne nous a pas assez instruits.
J. Vansina a comblé la lacune en émettant une hypothèse sur
la chronologie de la migration des Baluba au Kasaï et en
donnant la description des mouvements migratoires dans le
temps et dans l'espacel. Il emploie la méthode linguistique qu'il
complète avec l'apport des données de la tradition orale
recueillies sur le terrain. Son hypothèse comprend quatre parties
dictées par les nécessités chronolog!ques autour desquelles
gravitent les faits historiques qu'il s'efforce de localiser dans le
temps: avant 1700, de 1700 à 1750, de 1750 à 1800 et de 1850
à 1950.
1. J.VANSINA, «Migration dans la province du Kasaï. Une hypothèse »,
Zaïre, janvier, 1956, pp. 69-85. Pour ceux qui aimeraient approfondir le
problème des migrations bantu, cfr. Les peuples Bantu: migrations,
expansion et identité culturelle, Actes du Colloque international, Libreville
1er-6 avril 1985, CICIBA Libreville, éd. L'Harmattan, Paris, 1989;
Th.OBENGA, Les Bantu. Langues, peuples, civilisations, Présence
Africaine, Paris, 1985 ; J.VANSINA, «New Linguistic Evidence and "The
Bantu Expansion" », Journal of African History, 36, Cambridge University
Press, 1995, pp. 178-195.
20En schématisant, nous pouvons avancer que le mouvement
migratoire des Baluba vers le Kasaï commença après 1600 et la
poussée vers l'ouest se poursuivit durant trois siècles en trois
temps:
- Le premier groupe constitué par ceux qui s'intitulèrent
Beena Kanyoka s'avança et occupa la vallée de la Luibu et de la
Lubilanji. Ils entretenaient des rapports de bon voisinage avec
les Baluba restés sur les terres des ancêtres, entre le Lualaba et
la Lomami.
En même temps que le groupe kanyoka, avança celui qui
deux siècles plus tard s'appela Beena Luluwa pour s'être rendus,
défmitivement, maîtres du bassin de la Luluwa. Au cours de
tout le XVillème siècle, une guerre d'occupation s'était engagée
entre ces Baluba et les autochtones Bakete et Lele. L'issue de
cette guerre a été la dispersion des qui se scindèrent en
deux blocs se confmant l'un au nord et l'autre au sud du
territoire occupé par les Baluba qui s'appelèrent Beena Luluwa.
- Dans une deuxième étape, toujours au courant du XVIIème
siècle, l'autre groupe des Baluba s'avança vers Dimbelenge où il
concourut également au refoulement des Bakete. Dans la suite,
le groupe s'appela Beena Konji ou Bakwa Luntu. Les Basongye,
ayant conservé leur ancienne dénomination, se répandirent eux
aussi dans le Kasaï à cette époque. La ScissIon entre les
émigrants et ceux qui restèrent attachés à la terre ancestrale ne
semble pas être aussi accusée que celle des Beena Luluwa et
des Beena Konji.
- Enfm, à la fm du XVIIème siècle, un groupe très important
de Baluba quitta, à son tour, le Katanga sur les traces des
précédents. Ce groupe, selon A. Van Zandijcke, semble avoir
quitté le Katanga plutôt à la suite d'une disette que pour des
causes politiquesl. La pluralité des clans qui le composaient et
le fait qu'il aIt continué à s'appeler Baluba alors que les autres
voulaient effacer leur passé confirmerait cette thèse. Désigné
communément au Kasaï sous l'appellation de "Baluba/Kasaï", il
comprend les Bakwa Kalonji, Bakwanga, Bakwa Disho, Bena
Tshiyamba etc... et il est voisin des Beena Kanyoka et des
Beena Luluwa.
Sur cette terre sans forêt et sans suffisamment d'eau, une
1. A. VAN ZANDIJCKE, Pages d'histoire du Kasayi, Col. Lavigerie, n050,
Paris-Namur, 1953, p. 7.
21grande sécheresse entraîna une disette à la fm du XVIIème
siècle, provoquant une nouvelle ère de dispersion en sens
divers: les uns allèrent vers l'ouest chez le chef Mfwamba wa
Luaba des Beena Moyo et les autres se dirigèrent vers l'est où
une grande concentration de la population fut constatée par les
explorateurs européens. Nous y reviendrons plus en détails.
L'intérêt de cette hypothèse réside dans le fait qu'on peut être
provisoirement fixé sur l'occupation du Kasaï. L'installation des
occupants s'est faite par vagues successives depuis la
dislocation du premier empire luba. Ce furent des déplacements
de petits groupes d'un village à un autre, avec parfoIs retour au
point de départ, jusqu'au moment où les générations
successives fmirent par se fixer de manière défmitive.
Notons toutefois que le problème de migrations et de mise
en place des peuples de l'Afrique centrale relève encore
d'hypothèses. Dans ce domaine Erécis, certains chercheurs ont
esquissé, comme l'insinuait subtIlement J. Vansina, une image
fausse des migrations, selon laquelle on suppose généralement
qu'un beau jour, des milliers d'individus se seraient mis en
marche, détruisant tout sur leur passage, et que les migrants
seraient venus directement de leur point d'origme jusqu'à celui
où ils vivaient à la fm du XIXème sIèclel.
Une telle image, faisait encore remarquer Vansina, présente
des peuples qui en auraient chassé d'autres et les auraient jetés
sur les chemins, comme si tout l'intérieur de l'Afrique avaIt été
un grand billard où les boules se seraient heurtées l'une l'autre et
renvoyées à l'infmi, alors que les migrations ont été un
processus complexe de plusieurs variétés.
J. Ki-Zerbo, de son côté, montre que la mi~ation bantu a été
un phénomène historique majeur qUI s'est déroulé
vraisemblablement au début de l'ère chrétienne sur une très
grande échelle d'espace et de temps et qui n'était pas encore
achevé à la fm du XIXème siècle2.
L'aire culturelle étant défmie comme un espace
géographique où se laisse observer un contexte culturel à pe~
près uniforme, ou comme une région dans laquelle des cultures
1. 1. VANSINA, Les Anciens Royaumes de la Savane, PUZ, 2ème éd.,
Kinshasa, 1976, pp. 17-18.
2. 1. KI-ZERBO, Histoire de l'Afrique Noire. D'hier à demain, Ratier, Paris,
1972, p. 181-182.
22similaires peuvent être trouvées}, nous allons décrire
succinctement les éléments qui constituent l'aire culturelle luba
de cet espace Shaba/Kasai~.
Mais signalons que notre objectif n'est pas de faire une
analyse systématique de l'organisation socio-politique de ces
peuples qui, du reste, ont fait partie avant leurs migrations de
l'empire luba. Nous nous limiterons à quelques éléments
essentiels.
Au cours de leurs déplacements, les tribus ont commencé à
se constituer sous l'impulsion des chefs selon des circonstances
bien déterminées. MalS faisant référence à leur origine et leur
langue communes (quand bien même leur langue ait subi des
modifications au contact d'autres peuples, ce qui est normal),
. tous les ressortissantsde l'empire luba avaient leur systèmede
valeurs qui les distinguait des autres peuples de la région.
Sur le plan religieux, les Baluba tant du Shaba que ceux du
Kasaï reconnaissent un créateur ou une divinité suprême: Celui
qui créa tout, féconda la terre et anima les vivants. Une
cérémonie commune à tous ces peuples est restée le culte des
ancêtres. La foi dans la magie ou la sorcellerie est universalisée
de même que la croyance au pouvoir magique de certains objets
utilisés selon des règles bien défmies. En relation avec ces
croyances, on trouve une expression générale qui en désigne la
"force".
Les rites comprennent des prières, des sacrifices d'animaux -
généralement des poules ou des chèvres -, l'offrande des
premiers fruits de la récolte et diverses pratiques de divination
se ramenant à la divination soit par recours à un objet
divinatoire, soit par interprétation des rêves, et aussi par
1. Ce concept présente un réel intérêt, car il permet de voir comment
subsistent, tant dans l'espace que dans l'organisation interne, l'unité d'une
civilisation donnée durant une période donnée, tant que n'intervient pas un
facteur transformateur extérieur important.
2. B. BAKAnKA, « Concept d'aire culturelle et les peuples du Shaba-
Kasaï », Realia, Spécial "Aires culturelles", n02, décembre 1976, CIS-
UNAZA, Campus de Lubumbashi, pp. 4-28; Idem, « Les migrations des
Bantu de l'Afrique centrale et la problématique de leur aire culturelle. Cas
des Lunda et Luba », Actes du Colloque international sur: Les peuples
bantu, migrations, expansion et identité culturelle, Libreville 1-6 avril 1985,
t.1, coordination scientifique de Th.Obenga, éd. L'Harmattan, Paris, 1989,
pp. 187-212.
23application d'un rituel pour la découverte et le châtiment des
sorciers ou des sorcières.
Le caractère divin de la royauté se marque par ailleurs par un
ensemble d'usages reflétant la croyance que les chefs et les rois
ont un certain pouvoir surnaturel sur la fertilité du pays et des
hommes. Ces croyances religieuses ont eu des répercussions sur
le plan philosophIque.
Signalons, en passant, que la similitude des traits culturels
qu'on rencontre tant chez les Luba que chez les Lunda serait le
fait de la diffusion de la culture luba et des emprunts entre ces
deux peuples. L'infiltration des Luba au sein de l'empire lunda
aurait provoqué un glissement des Lunda vers un système dit
omnilinéaire sous le coup des influences patrilinéaires luba. Ce
contact créa, à long terme, une aire culturelle comprenant les
Luba, les Lunda et tous les peuples apparentés. C'est ce qui fit
dire à A.T.CoJ?e qu'il existait une "aIre culturelle de l'Afrique
centrale"l constItuée par les peuples du Kasaï et du Shaba.
Mais voyons dans le premier chapitre suivant les
transformations que la colonisation a apportées et les réactions
respectives des deux groupes importants du Kasaï jusqu'à
l'éclatement du conflit.
1. A.T. COPE, «A consolidated classification of the Bantu Languages »,
African Studies, vol. 30, n03-4, 1971, pp. 213-236.
24CHAPITRE 1
ADMINISTRATION, FORCE PUBLIQUE,
MISSION
ET RELATIONS ENTRE LES TRIBUS AU
KASAl
SOUS LA COLONISATION
Les relations entre les diverses tribus qui se sont constituées
au cours des migrations étaient généralement amicales. Certes
les conflits pouvaient éclater pour une raison quelconque, mais
les gens recouraient alors à des traités d'amitié et les rapports se
rétablissaient.
Deux éléments constituent, à notre avis, la source de
discorde entre les peuples du Kasaï. Il s'agit de l'arrivée des
Arabes qui apportèrent la traite des esclaves1 et celle des
1. L'esclavage était depuis longtemps pratiqué par les Africains, comme il le
fut pendant des siècles en Europe jusque dans la Grèce et dans la Rome
antiques. Mais le commerce à grande échelle des esclaves noirs ne
commença qu'après la conquête de l'Afrique du Nord par les Arabes au
Vlllème siècle. Les marchands d'esclaves arabes pénétrèrent en Afrique
centrale et descendirent la côte orientale jusqu'au Mozambique. Avec la
collaboration des tribus locales, ils capturaient ou achetaient les esclaves
qu'ils ramenaient à travers le Sahara. Ainsi Ngongo Lutete, qui était un
ancien esclave de Sefu et éduqué par son maître dans le métier de marchand
d'esclaves, s'installa-t-il plus tard à son propre compte et fonda un grand
village à Ngandu Kitenge, sur la rive gauche du Lomami. Il restait cependant
en bonnes relations avec Sefu, à qui il vendait le fruit de ses chasses en
échange de fusils, de poudre et d'étoffes. Pour ce faire, il avait besoin de
soldats aguerris. Illes recrutait parmi la population des Batetela. Ses bandes
25Européens qui amenèrent la colonisation qui nous semble être
la période durant laquelle s'est développé le tribalisme. L'idée
tribaliste ne relève pas du domaine de la pure abstraction, au
contraire, elle résulte de réactions collectives à certaines
conditions du milieu social1.
B. Jewsiewicki avance que le tribalisme en Afrique noire
d'aujourd'hui est un phénomène moderne dont les racines
plongent dans le monde extra-ruraP. Tout en reconnaissant
l'existence objective des ensembles culturaux correspondant
aux ethnies d'aujourd'hui, l'auteur estime que ces ensembles
n'ont pas été intériorisés par les individus en tant que groupes
sociaux de référence au cours de la période précoloniale. Mais
c'est pendant la période coloniale, que l'Africain en ville, dans
les camps de travailleurs et aussi de plus en plus au village,
commença à s'identifier à travers la langue vernaculaire comme
membre d'une ethnie donnée.
Alors, l'unité culturelle - l'ethnie - se transforma en
conscience ethnique, en cadre de solidarité sociale et
économique. Les phénomènes économiques tels le portage, la
constructIon des routes et des chemins de fer, le travail migrant,
l'enseignement mirent les gens en contact (tout en leur
attribuant au préalable des étiquettes ethniques) et contribuèrent
aussi bien à élargir la zone de la conscience tribale, ethnique,
qu'à rendre plus tangibles ses limites.
Dans le même ordre d'idée, B. Verhaegen montre que le
razziaient toute la contrée, sous la conduite de capitas, dont Lupaka,
Omeonga et Katako. La population vivait sur un qui-vive perpétuel. Cfr. A.
VAN ZANDnCKE, «La révolte de Luluabourg (4 juillet 1895) », Zaïre,
novembre 1950, p. 938.
1. F. VAN LANGENHOVE, Consciences tribales et nationales en Afrique
Noire, Institut Royal des Relations Internationales, Bruxelles, 1960, p. 34 ; I.
WALLERSTEIN, «Ethnicity and National Integration », Cahiers d'Etudes
africaines, I, july 1960, pp. 129-139; P. MERCIER, «Remarques sur la
signification du "tribalisme" actuel en Afrique noire », Cahiers
internationaux de sociologie, vol.XXXI, juillet-décembre 1961, p. 65. Cfr.
A History of European penetration and Africanaussi M. DAISY SELMA, "
reaction in the Kasaï Region of Zaïre, 1880-1908", Ph.D., Simon Fraser
University, Canada, 1980, plus particulièrement «Chap. V: European
penetration and the African reaction 1902-1908 », pp. 139-202.
2. B. JEWSIEWICKI, « La contestation sociale et la naissance du prolétariat
au Zaïre au cours de la première moitié du XXe siècle », Revue canadienne
des études africaines, vol.X, n°1, 1976, pp. 62-66.
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