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Etats et pouvoirs dans les territoires français du Pacifique

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184 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296394193
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ETATS ET POUVOIRS DANS LES TERRITOIRES FRANÇAIS DU PACIFIQUE

ETATS ET POUVOIRS DANS LES TERRITOIRES FRANÇAIS DU PAC IFIQUE
Nouvelle-Calédonie, Polynésie Française "'anuatu, Wallis et Futuna

Schémas d'évolution
Textes réunis par Paul de DECKKER et Pierre LAGAYETTE

Editions L'Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-817-6

Introduction

Les Journées d'Etudes dont le présent volume voudrait être un fidèle reflet, s'étaient fixé pour premier but de rassembler, autour d'un thème historique important, des spécialistes du Pacifique, venus d'horizons très divers, mais tous attachés à cerner les contours parfois diffus de l'évolution sociale économique et politique des trois Territoires français que sont la Polynésie Française, la NouvelleCalédonie, et Wallis-et-Futuna, ainsi que de l'ancien condominium franco-anglais des Nouvelles-Hébrides, aujourd'hui Vanuatu. La démarche n'était ni doctrinaire, ni prescriptive: on trouvera dans ces pages plus d'interrogations et d'inquiétudes que de recettes aisées ou de certitudes sereines. Mais la seule existence d'une réflexion collective sur un problème aussi fondamental que celui de l'Etat ou du pouvoir dans le Pacifique français prouve à l'évidence que, dans cette région du monde, le regard de l'historien ne peut être dissocié de celui de l'économiste, du sociologue, ou même de l'homme politique. Des raisons de clarté nous ont poussés à modifier l'ordre des interventions tel que nous l'avions proposé aux participants des «Journées ». La forme, très conventionnelle, adoptée ici, d'une classification en aires géographiques n'indique nullement une sectorisation des problèmes, même si chaque entité insulaire du Pacifique conserve sa spécificité au regard de son propre devenir. L'intelligibilité de cette structure en compense, croyons-nous, la banalité. Dans son allocution d'ouverture, le secrétaire d'Etat aux 5

DOM-TOM, Georges Lemoine, s'affirmant à la fois témoin et acteur, a encouragé les participants, notamment les universitaires, à se porter au-delà des apparences académiques de ce colloque, et à aborder plus globalement les problèmes de la réalité quotidienne dans le Pacifique. Son approche, en forme d'ouverture sur la situation immédiate dans chacun des trois Territoires français, laisse le champ libre aux analyses particulières proposées dans les chapitres suivants. Ainsi Jean-François Baré se penche-t-il, le premier, sur la construction mytho-politique née des premiers contacts entre une structure sociale et culturelle fondée sur le mythe, celle de Tahiti, et une forme politique nouvelle, celle apportée par l'Angleterre. L'absorption de cet élément nouveau dans l'univers mythique polynésien s'est faite par métaphore interposée, par une référence constante à des sources culturelles ancestrales, par une espèce de «saisie symbolique» de l'expérience du contact. Claude Robineau reprend le problème de l'intrusion européenne à un stade ultérieur de développement, au moment où les mutations économiques ou technologiques produites par le contact avec les étrangers provoque une crise profonde à Tahiti et permet à Pomaré II d'asseoir sa suprématie politique en créant un «Etat» tahitien plus ou moins sur le modèle monarchique britannique, et qui joue essentiellement sur la dualité traditionnelle entre pouvoir religieux et pouvoir militaire. Plus près de nous, comme le montre Pierre Vérin, l'expérience originale de Rurutu - cette «Polynésie idéale», pour certains - suggère qu'il n'est pas impossible de réaliser une symbiose entre les institutions traditionnelles et le nouveau système religieux mis en place par les missionnaires. Un véritable élan de nationalisme insulaire a ici fait partiellement échec à l'assimilation coloniale tout en préservant un équilibre durable entre les diverses forces socio-politiques locales. Le rôle joué par les missions dans l'évolution politique de la Polynésie n'est plus à démontrer. Jean-Claude Roux s'attache seulement à mettre en évidence le tracé historique commun que suivent, à Wallis-et-Futuna, pouvoir religieux et pouvoir politique, de la simple cohabitation à une véritable théocratie. 6

La Nouvelle-Calédonie, quant à elle, demeure un champ d'expérimentation politique où s'affrontent idéologies et évidences historiques. Alain Saussol offre un vaste panorama de l'évolution sociale, économique et politique du Territoire, par lequel il tente de dégager les causes profondes de la crise qui s'y développe depuis près de dix ans. Telle est aussi la préoccupation de Jean-Pierre Doumenge qui, lui, se penche plus précisément sur la question de l'insertion des autochtones dans la société de NouvelleCalédonie, question intimement liée, selon lui, à la maîtrise des terres et aux réformes foncières qui ont contribué à marginaliser la communauté mélanésienne. Pour Jean Guiart la conception du pouvoir en NouvelleCalédonie et au Vanuatu s'est établie sur une incompréhension manifeste entre communautés blanche et mélanésienne. Et il montre comment les antagonismes se fondent bien souvent sur des craintes irrationnelles, et une méconnaissance parfois criminelle de la mentalité canaque et des besoins réels de la population. La transition prudente vers l'indépendance, opérée au Vanuatu, pourrait, à cet égard servir d'exemple. Le problème d'une immigration décroissante signalé par Jean Guiart pour la Nouvelle-Calédonie, se retrouve au Vanuatu et Jean-Louis Rallu utilise le support démographique pour illustrer les effets de la baisse de population sur le pouvoir dans le Pacifique. La démographie insulaire, en Polynésie comme en Mélanésie, a incontestablement souffert de l'impact européen et il est intéressant d'observer les liens particuliers qui, dans le Pacifique, unissent le phénomène de dépopulation, le pouvoir colonial, et les structures mêmes de la société autochtone. Il existe au Vanuatu, face au colonialisme conjoint, et parfois concurrentiel de la France et de l'Angleterre, un nationalisme indigène dont Peter Crowe nous fournit une parfaite illustration grâce au discours prononcé par Jimmy Stephens à Tanafo en août 1977. Cet exemple de rhétorique indigène, au-delà de son contenu, qui révèle l'émergence d'un nouveau socialisme mélanésien, défendu par le parti N agriamel, rappelle surtout l'importance des sources orales pour l'histoire du Pacifique insulaire. Cette «histoire », selon Colin Newbury, est difficile à 7

cerner; d'abord par la pluri-nationalité des sources, qui rendent très malaisées les recherches globales. Ensuite parce que le fractionnement géographique et administratif s'oppose parfois à la définition d' « états» ou de «territoires» où ces recherches pourraient s'exercer. Et il pose quelques jalons sur le chemin qui reste à parcourir pour l'historien du Pacifique. Définir la notion d'« Etat», préciser le sens du « pouvoir» dans cette région du monde, telles sont les gageures auxquelles non seulement l'historien mais ceux qui, sur place, «font» l'histoire se trouvent confrontés. Des réponses apportées dépendent à la fois la modernisation des sociétés autochtones et la garantie d'un avenir stable et prospère. Nos travaux ont surtout cherché à élucider le sens des mutations actuelles que connaît le Pacifique français et de les insérer dans une perspective historique où se fondent à la fois la présence étrangère et l'identité des peuples indigènes.
Pierre LAGA YETTE, Paul DE DECKKER

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Ouverture des Travaux
Georges LEMOINE*

Je voudrais tout d'abord bien préciser le sens de ma présence parmi vous: chacun le comprendra, c'est l'intérêt que je porte à votre initiative. Je suis ici plus comme un témoin que comme participant. Un colloque, en effet, qui se donne comme mission de réfléchir sur l'Etat et les pouvoirs dans les Territoires français du Pacifique Sud est pour moi, vous le comprendrez, un moment privilégié. C'est en effet la possibilité d'une réflexion collective et, bien entendu, je serai attentif à tout ce qui pourra se dire pendant le temps de ce colloque. Je suis heureux de me retrouver parmi vous parce qu'on a trop souvent dit que l'Université vivait toujours un peu à l'écart des problèmes de la réalité quotidienne mais je crois que, est-ce un effet du hasard? vous êtes, vous, ici, ee matin, de plain-pied dans ce thème. Les contributions qui seront apportées à ce thème «Etat et Pouvoir» formeront très certainement pour nous des indications importantes. Je crois que, pour la première fois, du moins en ce qui me concerne, nous avons à participer à un colloque qui n'est académique qu'en apparence. En effet, vous serez obligés d'aborder de front les problèmes que nous rencontrons dans trois Territoires du Paci* Secrétaire d'Etat aux DOM-TOM. 9

fique Sud: Wallis-et-Futuna, la Polynésie Française et la Nouvelle-Calédonie. Aujourd'hui, mon rôle parmi vous, est plus d'être un témoin que d'être un acteur, ceci un peu comme le huron, et ce qui m'intéresse, c'est de voir comment en termes académiques, vous abordez, vous, les problèmes que nous avons eu à aborder, nous, en termes politiques. Mon intervention dans le cadre de ce colloque devrait finalement se réduire plus à des interrogations qu'à des affirmations. Je partirai, si vous voulez, d'un point de référence qui est commun entre les Territoires français du Pacifique Sud: Wallis-et-Futuna, la Polynésie Française et la Nouvelle-Calédonie, ce point de référence étant, bien entendu, leur statut au regard de la République Française. Ces trois Territoires sont des entités qui sont reconnues dans leur spécificité propre au sein de la République et conformément à notre Constitution. Mais ces spécificités sont bien différentes entre elles. Même dans le cas de la Polynésie Française ou de Wallis-et-Futuna qui appartiennent l'une et l'autre à une civilisation de type polynésien. Pour l'un de ces Territoires, je veux dire Wallis-etFutuna, on peut noter aujourd'hui une sorte d'équilibre dans les rapports qui nouent ce Territoire à l'Etat. C'est un point d'équilibre assez particulier puisqu'il semble se situer dans une sorte de juxtaposition de pouvoirs entre ceux qui sont exercés par l'Etat représenté par un administrateur et les pouvoirs qui sont partagés à la fois par les représentants de la coutume, par les rois - à Wallis il y a un roi - et également par l'Eglise catholique qui joue un rôle déterminant à Wallis-et-Futuna. Nous avons donc là en fait une sorte de protectorat qui a des possibilités d'évoluer face aux problèmes qui se poseront: problèmes démocratiques, problèmes sociaux, culturels et économiques. Ici, l'Etat exerce des compétences de souveraineté notamment dans le domaine des relations extérieures, dans le domaine financier également, comme dans le soutien économique aux activités du Territoire. Ces compétences ne sont pas contestées puisqu'elles accompagnent et soutiennent celles qui sont exercées à l'intérieur de la communauté wallisienne et futunienne, soit, comme je l'ai dit, par l'Eglise, soit par la coutume. 10

A cet égard, le Territoire de Wallis-et-Futuna pourrait apparaître pour un chercheur comme une sorte de clinique des relations anciennes qui prévalaient dans le cadre du protectorat. Cet équilibre trouve sa vulnérabilité dans ce que l'on pourrait peut-être appeler une non-remise en question qui résulte de la situation, il faut bien le dire, un peu marginale de ce Territoire par rapport au grand courant qui traverse aujourd'hui le Pacifique Sud et aussi par l'aspect de dépendance qui est celui de Wallis-et-Futuna démographiquement, car vous savez que Wallis-et-Futuna est obligée de vivre d'une manière assez étroite avec la Nouvelle-Calédonie. Et la crise de la Nouvelle-Calédonie, aux dires autant des Wallisiens que des Futuniens, ceux qui ont leur terre d'origine, suscite déjà des inquiétudes de la part des différentes autorités, qu'elles soient politiques, coutumières ou religieuses, à Wallis et à Futuna. Inquiétudes aussi de nature économique et aussi inquiétudes d'insertion culturelle pour les Wallisiens et Futuniens qui ont vécu à l'extérieur du Territoire et qui doivent parfois y revenir et qui ont peut-être un certain nombre de difficultés à s'insérer dans une civilisation ou un mode de civilisation qu'ils ont un peu abandonné. Autre source de difficulté prévisible c'est la démographie importante qui prévaut à Wallis-et-Futuna, démographie sur laquelle les autorités coutumières et religieuses sont en proie à un profond dilemme: doit-on être pour ou contre la régulation des naissances lorsque la sensibilité confessionnelle des habitants de ce territoire est catholique? Mais depuis quelques temps, les autorités religieuses sont en train de prendre conscience des difficultés pour l'avenir. Face à ce poids extraordinaire de la coutume et de l'Eglise, l'Etat s'interroge sur la pédagogie à tenir pour permettre à ce Territoire de pouvoir faire face aux difficultés qui seront certainement les siennes. Quel est le poids réel de la coutume aujourd'hui à Wallis-et-Futuna? Quel est le poids réel de l'Eglise? L'évolution des pensées ne peut pas être imposée. Elle doit résulter d'une évolution de l'Eglise, comme d'une évolution de la coutume. Mais l'évolution de l'Eglise pourra peut être s'articuler dans le cadre des conférences épiscopales du Pacifique Sud et l'Eglise catholique de Walliset-Futuna sera certainement aussi obligée de tenir compte 11

de l'évolution des Eglises protestantes dans le monde du Pacifique. Quant à l'évolution de la coutume, elle ne pourra être possible que si le Territoire de Wallis-et-Futuna se rapproche peut-être plus de son milieu d'origine qui est celui de la Polynésie Française que de la Nouvelle-Calédonie qui lui apporte un appui économique mais qui n'est pas son milieu naturel. A Wallis-et-Futuna, les rapports entre l'Etat et le pouvoir local constituent la question même de l'intitulé de votre colloque «Structures d'Etat? Structures d'avenir? ». Un mot sur la Polynésie Française où là nous avons, depuis quelque temps, un nouvel équilibre que l'on peut percevoir aujourd'hui. Il prend une forme juridique dans le cadre d'une loi du 6 septembre 1984 dont le principe a été celui de l'autonomie interne. C'était l'aboutissement d'une longue période de recherche qui avait duré pendant près de 15 ans et qui, petit à petit, a mené à cette maturation que nous avons appelée l'autonomie interne. C'est la reconnaissance de l'identité polynésienne qui se manifeste à travers les institutions territoriales. Désormais, et c'est important, la Polynésie Française dispose d'un drapeau, d'un sceau et d'un hymne. L'enseignement de la langue tahitienne a été généralisé et rendu obligatoire dans les écoles maternelles et primaires. Le territoire a une compétence de droit commun avec un gouvernement local élu qui n'est plus soumis à la tutelle a priori et je vous rappelle que le gouvernement de la Polynésie Française comprend aujourd'hui un président de gouvernement et 9 ministres, chacun administrant une partie de la vie sociale et économique du territoire. Les compétences territoriales s'étendent également aux relations extérieures en ce qui concerne le Pacifique. Il ne s'agit pas en Polynésie Française d'une décentralisation telle que nous l'avons conçue en métropole. Mais, en raison des compétences propres du territoire, qui sont des compétences de droit commun, il s'agit d'une autonomie dont les limites se situent dans les prérogatives de souveraineté de l'Etat, à savoir la défense, la nationalité, la monnaie, le crédit, le contrôle de la légalité des actes administratifs, l'ordre public et le maintien du respect des libertés publiques. 12

Ce que l'on pourrait appeler un «Moins d'Etat» en Polynésie Française trouve sa source dans l'origine des relations entre la France et la Polynésie à travers les différents protectorats signés par la reine Pomaré IV en 1843 et l'acte de cession signé par Pomaré V au profit de la France en 1880, c'est-à-dire qu'il porte la reconnaissance déjà d'une entité pour la Polynésie Française. S'agit-il de l'action des missionnaires catholiques ou protestants, qui ont participé à une meilleure combinaison entre les traditions locales et l'appartenance à la République? S'agit-il d'une capacité culturelle assez originale des Polynésiens pour se mêler aux colonisateurs et, d'une certaine manière en reprenant une formule célèbre, coloniser le colonisateur? Ce sont là autant de questions que l'on peut poser aujourd'hui. Il ne faut pas surtout oublier que la Polynésie Française est un ensemble d'archipels qui représente la surface de l'Europe et qu'il y a la même distance de Brest à Belgrade que pour aller de Papeete à l'extrême pointe des Marquises ou aux Gambier. Donc, il y a l'espace qui est aussi à la base d'une originalité: les Marquisiens sont des Marquisiens et ils ont un mode de vie, presque de civilisation qui leur reste très particulier; ils ont vécu eux-mêmes leurs premiers rapports avec la civilisation européenne certainement différemment d'une partie de la Polynésie. Mais, aujourd'hui, l'ensemble de la Polynésie Française a trouvé, encore une fois, un équilibre. Pour combien de temps? La question est posée mais je crois qu'il faut savoir épouser l'histoire et c'est ce que nous vivons actuellement en Polynésie Française. Le dernier apport important de la population, nous aurons l'occasion d'en parler, est constitué par la communauté chinoise. L'apport de cette communauté montre aussi la capacité d'ouverture des Polynésiens vers d'autres communautés et il y a un métissage important entre la communauté chinoise et la communauté polynésienne. Je vous rappelle que, pour la première fois, il y a maintenant à Papeete un sénateur chinois qui représente la communauté chinoise au Congrès de Formose à Taipeh. C'est une donnée très importante et nous aurons peutêtre à en reparler. En Polynésie Française, le pouvoir de l'Etat a oscillé 13

entre le principe d'autonomie et un principe de centralisme mais jamais ce qui a été la grande doctrine de la France colonisatrice, le principe d'assimilation, n'a été mené à son terme. L'équilibre des pouvoirs que l'on peut aujourd'hui constater résulte donc à la fois d'un héritage et d'une volonté de laisser se développer ce qui était la personnalité polynésienne. La question qui se posera demain sera probablement pour le gouvernement du Territoire de mesurer si la préservation de la diversité culturelle de chacun des archipels constitue des contrepoids irréductibles. Quelle est la part aujourd'hui du poids des Eglises en Polynésie Française ou des mouvements tels que ceux représentés par les descendants de la reine Pomaré dans l'avenir du Territoire? Il faudra sans doute que nous en parlions, surtout si vous abordez la question de la présence de Mururoa dans l'ensemble du Pacifique car vous savez comme moi, la France a fait beaucoup d'efforts pour expliquer ce que représentait Mururoa. Nous avons, en 1982, envoyé un spécialiste, Haroun Tazieff, qui a eu des contacts avec les milieux scientifiques de la zone du Pacifique. Puis, l'année dernière, nous avons invité à Mururoa, sur le site même, un certain nombre de scientifiques, de chercheurs australiens, néo-zélandais ou de Papouasie NouvelleGuinée, qui ont pendant 4 jours procédé à toutes les opérations et à tous les prélèvements qui pouvaient être faits. Cette mission a élaboré un rapport qui a été publié et qui montre à l'évidence qu'il n'y a aucun risque aujourd'hui concernant la pollution à partir de Mururoa. Mais je crois que la difficulté, et nous en sommes tous conscients, c'est qu'il y a deux types de questions qui se posent: une question qui est de caractère scientifique et à laquelle on peut répondre avec des arguments scientifiques et une autre question qui relève de la métaphysique et vous savez que sur ce plan l'Eglise protestante a joué un rôle très important depuis un certain nombre d'années: pour l'Eglise protestante, depuis l'origine, le problème n'est pas à poser en termes scientifiques (danger ou non danger) c'est que tout recours à l'atome est un recours à une arme diabolique et que, en aucun cas, on ne peut accepter, voire tolérer, ce qui de près ou de loin touche à l'armement atomique. 14

Il y a vraiment un divorce dans le dialogue que l'on peut avoir car quand vous apportez des arguments scientifiques, vous n'apportez pas la réponse à des problèmes métaphysiques. Le rôle des Eglises, en particulier nous l'avons vu, celui de l'Eglise évangélique, a été important dans cette partie du Pacifique et en ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie, vous savez comme moi que, à partir de 1979, l'Eglise évangélique avait pris fait et cause pour l'indépendance de la communauté mélanésienne. Dans le statut qui était prévu pour la Nouvelle-Calédonie en 1984, une tentative avait été faite pour créer un équilibre entre l'exercice des pouvoirs locaux, permettre aux différentes communautés de vivre ensemble et gérer ensemble les affaires sociales et le pouvoir de l'Etat dont la responsabilité était d'accélérer un rééquilibrage entre les communautés en exerçant sa responsabilité directe dans trois domaines: culturel, social et économique. Ce statut de septembre 1984 a connu le sort que vous savez. Pour quelles raisons? Je crois qu'il est trop tôt pour en discuter aujourd'hui mais laissons l'histoire suivre son chemin. Des questions resteront encore pendant un temps en suspens, notamment en Nouvelle-Calédonie; je veux parler de la place de la coutume dans l'élaboration de l'évolution de ce territoire quelles qu'en soient les formes. Dans cet esprit, nous avions prévu, à côté de l'Assem-

blée Territoriale, ce que l'on appelait

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l'Assemblée des

Pays », laquelle Assemblée des Pays avait en son sein la Chambre Coutumière qui avait à traiter de tous les problèmes relevant de la culture et des relations coutumières dans l'ensemble du Pacifique. Je vous rappelle que cette Assemblée des Pays devait, aux termes de la loi, être présidée par un Canaque, obligatoirement, ce qui était un équilibre entre l'Assemblée Territoriale et l'Assemblée des Pays et le président de cette Assemblée des Pays devait être obligatoirement un responsable de la coutume, ce qui à côté du pouvoir politique, donnait une place au représentant de la population canaque. Qu'en sera-t-il demain? Attendons. Telles sont, Mesdames, Messieurs, quelques réflexions que je me permets de livrer à ce débat. Beaucoup de ques15

tions sont, à coup sûr, aujourd'hui, à cette heure, en suspens. Comment va évoluer la jeunesse de ce Territoire, car ce qui frappe quand on regarde les courbes démographiques de ces populations du Pacifique Sud, et je l'ai dit surtout pour Wallis-et-Futuna, c'est l'importance de cette jeunesse. Est-ce que cette jeunesse collera à son passé, se reconnaîtra-t-elle dans son passé ou va-t-elle imaginer autre chose comme ses arrière-grands-pères l'ont fait lorsqu'ils ont accueilli les missionnaires et lorsqu'ils ont imaginé une forme de syncrétisme entre ce que représentait la civilisation canaque originelle et une pensée chrétienne. Je me souviens avoir vu dans une case d'un chef coutumier à Lifou où l'on célébrait la coutume selon la tradition mélanésienne, la présence d'une statue de la Vierge. C'était là le signe d'une certaine forme de fusion entre deux modes de pensées. Alors demain, y aura-t-il encore recherche d'un syncrétisme, y compris en ce qui concerne les institutions ou l'inspiration des institutions? Comment imaginer un équilibre entre un passé qui pèse encore aujourd'hui très lourd et un avenir qu'il faut préparer, imaginer? Telles sont les questions qui sont posées, mais je crois que la France, notre pays, avec ses traditions républicaines, ses traditions de démocratie, doit participer, doit aider activement ces pays à trouver leur place là où ils souhaiteront qu'elle soit.

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L'aire polynésienne

L'ANGLETERRE DANS LA MYTHOLOGIE HISTORIQUE, POLYNÉSIENNE : TAHITI ET HAWAll
I.-F. BARE*

Il m'a paru utile d'évoquer la question de la référence à quelque chose, à une forme politique qui serait «1' Angleterre» dans l'histoire des sociétés polynésiennes, notamment dans l'histoire de celles qui n'ont pas été directement colonisées par cette puissance, comme Tahiti et Hawaii; il est bon de prendre Hawaii comme point de comparaison car cela éclaire me semble-t-il les différentes logiques historiques en cause. Je voudrais d'abord développer cette permanence de la référence historique à l'Angleterre, puis évoquer ensuite les raisons pour lesquelles cette question me paraît importante pour le Pacifique contemporain. On constate en effet que cette référence traverse toute l'histoire post-européenne de ces sociétés. Dans le cours d'un long travail d'anthropologie historique sur le Tahiti
* Maitre de recherches à l'IRSC (ORSTOM), Paris. 17

post-européen portant essentiellement sur des périodes plus tardives que celles évoquées ici, je constatai par exemple la récurrence des demandes de protectorat adressées au gouvernement anglais; je constatais aussi la persistance assez extraordinaire de la croyance selon laquelle l'Angleterre allait intervenir contre les menées françaises des années 1840-1880, non seulement à Tahiti, mais pendant vingt à trente années aux Iles-sous-Ie-Vent '. Cette croyance persistait en effet malgré les démentis explicites et répétés du Foreign Office ou de ses consuls dans le Pacifique. Je pensais à ce moment-là que ces demandes étaient liées à la situation des chefs tahitiens entre deux puissances impériales concurrentes, en l'occurrence l'Angleterre et la France, et à l'appel à l'aide de l'une contre l'autre. C'était alors bien le cas, mais cette constatation ne suffisait pas à rendre compte des faits. Je constatai en effet ensuite pour Tahiti que beaucoup de ces demandes étaient antérieures à la colonisation française: au moins six avaient pour date le début du XIXesiècle, comme le fait remarquer M. Colin Newbury dans sa belle postface à l'Histoire de la Mission Tahitienne de John Davies; et un examen plus récent des faits hawaiiens me montrait que le premier Kamehameha, inventeur du premier Etat hawaiien, avait quant à lui proposé la cession pure et simple de l'île de Hawaii et du reste de l'archipel sous son contrôle à George Vancouver dès 1794; cette cession fut d'ailleurs refusée par la Couronne, à l'instar des demandes tahitiennes

de protectorat 2. On se trouvait donc devant des faits

particulièrement intrigants. En effet, on s'apercevait ensuite en remontant encore dans le temps jusqu'à la «découverte» de Tahiti et de Hawaii, que cette référence à l'Angleterre ne pouvait être considérée comme apparaissant dans le cadre de ce que nous reconstruisons comme la confrontation des puissances dans le Pacifique; on s'apercevait qu'immédiatement après la découverte, l'Angleterre était d'une certaine manière déjà là, comme une sorte d'enjeu politique interne aux sociétés polynésiennes elles-mêmes. On s'apercevait aussi que du point de vue polynésien l'on n'était pas tout à
1. Baré, 1985 c, première partie, chapitres V et VI. 2. Vancouver 1801, cité par Sahlins, 1979.

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