FRONT DE LIBERATION NATIONALE DE LA CORSE

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Ce livre est une contribution majeure à la connaissance actuelle des forces politiques corses en action, non seulement dans leurs objectifs annoncés mais aussi dans leurs conflits internes. Il met ainsi en lumière l'importance que prennent les essais d'unification en cours des mouvements nationalistes dans l'avenir immédiat de la corse.
Publié le : mercredi 1 mars 2000
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EAN13 : 9782296408173
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FRONT DE LIBÉRATION NATIONALE DE LA CORSE De l'ombre à la lumière

Jean-Pierre SANTINI

FRONT DE LIBÉRATION NA TIONALE DE LA CORSE De l'ombre à la lumière

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc).. CANADA H2Y IK9

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8936-2

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À Laurent et Marie

I LES ORIGINES DU FRONT DE LIBÉRATION NATIONALE DE LA CORSE

1.1. Un exemple d'interprétation: de Pierre Dottelonde

Corse, la métamorphose

L'analyse la plus sérieuse concernant la création du Front de Libération Nationale de la Corse est celle de Pierre Dottelondel dans son ouvrage Corse, la métamorphose2. En voici les extraits les plus significatifs: ({La naissance du FLNC 4-5 mai 1976). Créés dans la perspective de mener une « lutte de libération nationale» en ayant dans un premier temps recours aux attentats à )'explosif, le FPCL3 et Ghjustizia Paolina4 n'avaient pu en effet se développer de façon notable C...) Il était progressivement apparu aux yeux d'un nombre croissant de nationalistes que la dispersion ne pouvait finalement que nuire à l'efficacité de leur action. Aussi est-ce afin d'éviter ce danger que la direction politique des Comités de Libération Nationale devait lancer, fin décembre, un appel à toutes les organisations en lutte pour « la libération nationale », afin qu'elles se mettent d'accord sur un programme minimum définissant les buts de cette lutte et qu'elles entreprennent la construction de l'instrument stratégique indispensable: le Front de Libération Nationale. « Si ces deux conditions ne se réalisent
C

Historien, spécialiste de la Corse contemporaine. 2 Corse, la métamorphose, Editions Albiana, 20170-Levie. 3 FPCL Fronte paesanu corsu di Iibérazione. 4 Ghjustizia Paolina, organisation clandestine dissoute par sa direction janvier 1976.

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en

pas, est-il précisé dans cet appel, on assistera à une balkanisation suicidaire du mouvement national et révolutionnaire corse. » Immédiatement l'appel, est entendu par les principales organisations clandestines qui établissent au cours des premiers jours de l'année 1976 des contacts en vue de fusionner. (...) La décision prise le 21 janvier par Ghjustizia Paolina de suspendre provisoirement ses actions entraîne l'arrêt du projet de fusion. L'idée, néanmoins, n'est pas abandonnée. Ainsi, après plusieurs semaines de silence, les Comités de Libération Nationale - qui, soupçonnés d'être « noyautés» par des membres des organisations anti-autonomistes, seront vite écartés des discussions - proposent à nouveau aux mouvements Ghjustizia Paolina et FPCL de prendre publiquement position sur le problème du programme minimum et sur celui de la construction d'un Front de Libération Nationale de la Corse. Dans le courant du mois de mars, une initiative allant dans le même sens est lancée par le petit Partitu Corsu per u Sucialisimu (peS) une formation de tendance marxiste créée en février 1974 à partir d'une scission du PPC 5et dont le fondateur, Jean-Pierre Santini, avait formulé le premier, dès décembre 1974, le mot d'ordre d'autodétermination du peuple corse.(...) Début mai, c'est chose faite. Le Fronte di Liberazione Naziunale di a Corsica (FLNC) annonce d'une façon spectaculaire sa naissance en organisant, dans la nuit du 4 au 5 mai, une « nuit bleue» sans précédent au cours de laquelle on recense une vingtaine d'attentats répartis entre Bastia, Ajaccio, Corte, Ghisunnaccia, Sartène, Porto Vecchio, Propriano, Nice, Marseille et Paris.(...) Aucune organisation n'avait pu, jusqu'à présent, prétendre combler le vide de « l'après-Aleria », ce qu'avait confirmé le rapide échec du Fronte Corsu fondé début mars par des nationalistes légaux de tendance socialiste. Le FLNC risquait, en revanche, par la détermination et la maturité dont il avait fait preuve, de

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Partitu di u Populu Corsu, premier parti autonomiste fondé à Pâques 1973 à
Corse.

partir du Front Régionaliste

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représenter pour de nombreux militants déçus et demeurés longtemps inactifs une véritable alternative à l' APe 6. » Pierre Dottelonde approche parfois la réalité. Sa tentative de reconstituer les différentes étapes du processus qui a conduit à la création du FLNC est d'autant plus méritoire qu'il ne disposait pas de l'ensemble des éléments permettant d'appréhender cette période cruciale de I'histoire du peuple corse. De plus, certaines informations ont été puisées auprès de ceux qui se sont opposés à l'émergence du FLNC avant de l'infiltrer et d'entreprendre sa liquidation. Ces « informations », destinées à intoxiquer les militants, ont permis, par la suite, une « révision» de I'histoire. C'est ce mensonge habilement forgé par des opportunistes sans scrupule que je m'efforcerai de dissiper ici en prenant appui sur les engagements, les textes et les actes des différentes structures auxquelles j'ai participé.

1.2. La conception du FLNC: Vers la Libération Nationale de la Corse, brochure du PCS (mai 1975) Le Partitu Corsu per u Sucialisimu7affirmait clairement son engagement pour la libération nationale et pour la libération sociale, thèmes majeurs qui deviendront, bien plus tard, ceux du STC 8. Dans une brochure publiée en mai 1975, intitulée Vers la Libération Nationale de la Corse, le pes définissait ainsi sa stratégie: « La Corse est une Nation annexée et colonisée par l'Etat capitaliste et colonialiste français. (...) Réaliser la libération nationale de la Corse, tel est l'objectif du PCS. Pour atteindre cet objectif, le PCS définit une stratégie de libération nationale qui se développe à trois niveaux différents. Le premier niveau correspond à la lutte pour l'autonomie en tant que réforme de l'Etat capitaliste français. Le second niveau
6 Associu di i Patriotti Corsi créée à la suite à la dissolution de l'ARC les événements d' Aleria et de Bastia. 7 Partitu Corsu per u Sucialisimu, scission du Partitu di u Populu Corsu. 8 Sindicatu di i Travagliadori Corsi. après

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correspond à la lutte pour la reconnaissance du droit à l'autodétermination de la Nation Corse. Cette lutte pour une plus grande démocratie peut se situer toujours dans le cadre d'une réforme du système capitaliste français mais elle ouvre déjà concrètement les perspectives de la lutte pour la libération nationale. Le troisième niveau correspond à la lutte pour l'application du droit à l'autodétermination, c'est-à-dire à la lutte pour la libération nationale proprement dite. Ce troisième niveau se situe dans la perspective d'une révolution populaire corse et d'une rupture d'avec l'Etat capitaliste et colonialiste français. » Dans cet extrait apparaissent deux notions fondamentales qui détermineront largement la création du FLNC. La première, c'est la « Lutte de Libération Nationale» (LLN) dans laquelle, par la suite, devaient se reconnaître des milliers de patriotes corses. La seconde concerne la question du Droit à l'Autodétermination qui a toujours été combattu par le mouvement autonomiste des frères Simeoni.. Pour le PCS, « Lutte de Libération Nationale» et «Droit à l'Autodétermination» étaient indissociables. Ainsi écrivionsnous: « Réa1iser la Libération Nationale, c'est appliquer le Droit à l'Autodétermination. Lutte pour l'autonomie et lutte pour le Droit à l'Autodétermination constituent les premiers développements de notre stratégie. Elles ne permettent cependant pas de résoudre la question fondamentale de la Libération Nationale de la Corse. (oo.) L'autonomie ne permet pas d'exprimer la totalité des droits nationaux de notre peuple. La Corse autonome n'est pas l'égale en droit de la Nation française. La lutte pour le Droit à l'Autodétermination permet un déblocage et un élargissement du concept autonomiste. Le Droit à l'Autodétermination permettrait, en principe, à la Corse autonome d'accéder à une expression pleine et entière de ses droits nationaux par le choix de l'indépendance dans l'hypothèse d'un conflit d'intérêt important avec l'Etat français. Mais il y a un abîme entre un droit établi en principe et son application. La Libération Nationale de la Corse ne peut intervenir que si et seulement si le Droit à l'Autodétermination 10

est appliqué. A ce niveau, une donnée nouvelle intervient dans notre stratégie: nous doutons, en effet, que le Droit à l'Autodétermination soit jamais reconnu à notre peuple par l'Etat colonialiste français et, à plus forte raison, qu' iI soit jamais mis en application. C'est pourquoi notre conception du Droit à l'Autodétermination et de son application se situe moins dans une perspective réformiste que dans une perspective révolutionnaire. Nous disons, en effet, que le Droit à l'Autodétennination est le droit que notre peuple a toujours eu. Il n'a donc pas à attendre qu'il lui soit reconnu ou octroyé par l'Etat français. Si cela se produit, tant mieux. Mais, en tout état de cause, le problème de l'application du Droit à l'Autodétermination demeure. Ce problème est à la fois celui de la fonne institutionnelle qui traduira la Libération Nationale et celui des conditions préalables nécessaires à la réalisation de ces fonnes institutionnelles (. ..) » Nous affirmions ainsi, les premiers, que la reconnaissance du Droit à l'Autodétermination et surtout son application, c'està-dire le choix par le peuple corse de son propre destin, pouvait conduire à l'Indépendance Nationale. Nous nous déclarions favorables à cette Indépendance à condition que le pouvoir demeure entre les mains du peuple et des travailleurs. Nous marquions ainsi notre engagement pour une société solidaire, débarrassée de toutes formes d'exploitations externes et internes. La lutte de Libération Nationale devait se prolonger par une lutte de libération sociale pour assurer une indépendance réelle par rapport aux classes dominantes (corses, françaises, internationales). La suite des événements démontrera comment l'idéologie libérale allait imprégner le FLNC, le conduisant à renoncer à la lutte d'Indépendance comme aux idéaux de justice sociale exprimés par ses fondateurs. Le passage suivant de la brochure Vers la Libération Nationale de la Corse permettra de comprendre comment s'est nouée I'histoire du FLNC, de sa création programmée par le PCS à sa liquidation orchestrée par les fractions de la droite nationaliste: «Poser le problème du Droit à Il

l'Autodétermination, c'est poser le problème de la possibilité même d'une lutte pour l'Indépendance Nationale. Cette possibilité est souvent évoquée mais seulement d'une manière fugitive par les mouvements autonomistes. C'est, en général, au nom du sérieux, du réalisme et du sens des responsabilités que les autonomistes envisagent ce problème seulement d'une manière fugitive. Or, c'est précisément parce qu'ils n'envisagent la possibilité de la lutte pour l'Indépendance que d'une manière fugitive que les mouvements autonomistes ne sont ni réalistes, ni sérieux, ni responsables. Lorsqu'ils affirment qu'ils n'écartent pas la possibilité d'un combat pour l'Indépendance s'ils y sont contraints, leur déclaration est absolument gratuite car pour qu'il y ait possibilité d'un combat pour l'Indépendance, il faut une préparation à ce combat. Il faut que les conditions pOlÏtiques, idéologiques et psychologiques en soient réunies, non pas spontanément car cela est illusoire, mais de longue date. Le PCS estime qu'il faut, dès aujourd'hui, nous préparer et préparer les forces vives de notre peuple à un combat pour l'Indépendance. Cette préparation est la condition fondamentale qui permettra d'éviter la liquidation de la revendication nationale, l'écrasement de notre peuple et des forces de la révolution populaire. Qu'entendons-nous par «préparation à la lutte d'Indépendance» ? (...) Il ne s'agit pas de l'organisation de la lutte armée si l'on entend par là constitution d'une force militaire. Cette organisation découlant de la lutte politique deviendra un jour nécessaire. Dans le présent, il est temps de donner à notre peuple l'arme la plus sûre, celle qui décuple sa capacité révolutionnaire, celle qui rassemble et organise sa force de révolte et qui, seule, rend possible une quelconque lutte armée: nous voulons parler de l'arme politique. Préparer la lutte pour l'Indépendance, c'est non pas armer matériellement notre peuple, ce n'est pas l'entraîner, l'organiser en groupes d'autodéfense ou en milices populaires, bref revêtir la panoplie guévariste et aller, parallèlement à la Légion, battre le maquis; non, préparer la lutte pour l'Indépendance, c'est armer notre peuple politiquement, idéologiquement et psychologiquement.
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La possession d'une telle arme permet de résoudre facilement tous les autres problèmes matériels de la violence de masse. » On mesure ici l'importance capitale que revêtait pour le PCS la transformation du sentiment national qui existe confusément au sein du peuple, en véritable conscience nationale. L'action politique impliquant les fractions populaires les plus larges pour garantir une démarche démocratique est aux antipodes des processus élitistes et, a fortiori, des processus élitistes armés. Dans les faits, on observera, malheureusement, le primat du « militaire» sur le «politique », d'une « élite activiste» sur des « masses passives» et d'une volonté de « libérer» le peuple par procuration sans tenir compte de son avis. Nous verrons comment et pourquoi cette dérive fondamentale s'est produite. Achevons, auparavant, la lecture des analyses du PCS : « La préparation nécessaire à la lutte pour l'Indépendance est Iiée à la constitution d'un Front de Libération Nationale. La lutte pour l'Indépendance n'est pas, en effet, l'affaire d'un Parti mais l'affaire du peuple corse dans son ensemble. Il appartient à tous ceux, organisations ou individus, qui luttent pour la Libération nationale de notre peuple, de se rassembler dans un Front de Libération Nationale. Le PCS appelle à la constitution de ce Front. Tous ceux, organisations ou individus, qui souhaitent participer à la réflexion et à la période d'élaboration politique et pratique du Front, pourraient, d'ores et déjà, se rassembler dans des Comités Constitutifs du Front de Libération Nationale de la Corse (C.C. FLNC) ». Ainsi, pour la première fois, en mai] 975, trois mois avant les événements d'Aleria et un an avant la création effective de l'organisation clandestine, apparaissait, dans un document public, le sigle du FLNC. Qu'on ne s'y trompe pas: ce sigle, comme le démontrent amplement les analyses dont nous venons de lire des extraits, n'est pas de caractère générique. Il correspond à une démarche stratégique active visant à unifier les groupes de patriotes déjà constitués et se réclamant de la lutte d'indépendance. Evidemment, le contexte international de l'époque a influé sur le choix de cette dénomination mais, précisément, il s'agissait d'un choix fondamental et non de pure 13

forme. Pour les militants du PCS, il fallait dépasser les comportements romantiques, les revendications économiques catégorielles et le sentiment national habilement exploité par les fractions dirigeantes de la petite bourgeoisie autonomiste. L'objectif était de donner naissance à une structure représentative de la nation corse en lutte pour la reconquête de sa souveraineté. C'est le Partitu Corsu per u Sucialisimu qui a conçu et programmé la création du Front de Libération Nationale de la Corse. Quelques mots sur la nature de ce « parti }).En réalité, il s'agissait plutôt d'un cercle de réflexion et d'action dont le nombre d'adhérents n'a jamais dépassé la trentaine. Le PCS était né d'une scission du Partitu di u Populu Corsu, premier parti autonomiste créé au printemps de 1973 par une transformation du Front Régionaliste Corse. Au cours de l'été 1974, le mépris total des règles de fonctionnement démocratiques par une fraction petite-bourgeoise où se distinguaient notamment les avocats Charles Santoni et Jacques-Antoine Martini devait entraîner mon départ du PPC. J'en étais alors le secrétaire général. Je fus suivi par une poignée de militants sincères avec lesquels je fondai le PCS. Quand au PPC, ses dérives conduisirent à la création du PPCA9 puis du PPCIOet enfin du FPCll sous la houlette de Dominique Alfonsi. Cette tendance se déconsidéra définitivement par les alliances douteuses de ses élus dans la première assemblée régionale de 1982. Le PCS publia d'abord U Moru, un bulletin réduit à quelques feuilles ronéotées. U Moru proposa un certain nombre d'idées nouvelles et se livra à un débat idéologique sévère avec les tendances réformistes du mouvement national. Le premier numéro parut en juillet 1974. Il portait en sous-titre une formule

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Partitu di u Populu Corsu per l' Autonomia, tendance progressiste du
ultime d'une

mouvement national corse. 10 Partitu Populare Corsu, avatar électoraliste du PPCA. Il Fronte di u Populu Corsu, avatar du précédent et expression tendance aujourd'hui disparue.

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inspirée de la recommandation de Jean Nicoli12 à ses enfants:
« Lottemu pe 'a testa di Moru e a bandera rossa» (Nous luttons pour la tête de Maure et le drapeau rouge). Le dernier numéro parut clandestinement en novembre 1975. Il fut « offert» par le PCS aux Comités de Libération Nationale pour leur permettre de s'exprimer et de lancer un appel aux mouvements clandestins Ghjustizia Paolina et FPCL. En décembre 1975, le PCS publiait un nOOdu journal Libertà . L'auteur de ces lignes revendique, avec un amusement rétrospectif, les symboles un peu naïfs que l'on pouvait voir à gauche du titre: une arme serrée dans un poing tendu sur le fond ombré d'une faucille et d'une tête de Maure. Le contenu de l'article unique intitulé «Après Aléria, réformisme ou révolution» faisait la synthèse des aspirations du PCS et témoignait, discrètement, de l'avancement des difficiles négociations pour la création du FLNC. L'écho suscité par cet article nous permettra de recueillir les fonds nécessaires pour un mensuel imprimé en offset, vendu en kiosque, sur l'île, à un millier d'exemplaires ce qui était considérable à l'époque eu égard à son contenu révolutionnaire. Ce succès au niveau de la diffusion des idées contribua de manière décisive au déblocage de la situation entre des fractions armées dont le discours politique, sans densité réelle, était parfois incohérent.

1.3. La période de négociation: été 1975-avril 1976: les conditions politiques de la fondation du FLNC
L'été 1975 constitua un tournant décisif dans la lutte du peuple corse. On a eu droit, depuis, à une version « officielle» qui comporte une large part de vérité notamment en matière chronologique. Mais, sous les faits perceptibles, le jeu des contradictions détermine l'action des hommes. Cel ui qui est « poussé» à un événement en est-il vraiment l'auteur? Edmond
12 Jean Nicoli, résistant communiste et patriote corse assassiné par les fascistes. 15

Simeoni qui a fait carrière sur la « page de gloire» d'Alerial3 at-il vraiment voulu Aléria? Une phrase de lui, à son procès, donne la réponse: « Il fallait chevaucher la vague pour mieux la maîtriser.» Effectivement, la vague nationale et révolutionnaire s'était levée, en juillet 1975, jusque dans l'Assemblée Générale de l'ARC14 au cours de laquelle Max Simeoni avait dénoncé « l'infiltration d'une tendance PCS ». Un mois auparavant, nous avions publié la brochure Vers la Libération Nationale de la Corse et, déjà, un certain nombre de militants de l'ARC avaient établi des contacts utiles. Ceux-ci devaient se renforcer à l'occasion de « l'Università d'estate » et devenir réguliers entre le PCS et le FPCL. Plusieurs réunions informelles furent organisées. La toute première eut lieu dans le maquis aux environs de Corscia avec Dominique Leca dit « Le Marcheur », chef du FPCL. Les événements d'Aleria interrompirent le cycle des négociations quelques semaines durant et jetèrent le trouble parmi les clandestins dont certains avaient pris à revers les forces de l'ordre qui encerclaient la petite troupe d'Edmond Simeoni créant ainsi les conditions des affrontements violents qui donnèrent à Aléria sa signification historique. Sans l'intervention des clandestins, Aleria n'eut été qu'un fait divers, une petite révolte poujadiste sans aucun retentissement. C'est l'affrontement entre une ligne réformiste et une ligne révolutionnaire, puis un débordement sur le terrain par des éléments radicalisés qui expliquent véritablement l'affaire d'Aléria. Edmond Simeoni qui, semble-t-il, s'est fait une spécialité de « chevaucher les vagues» fut pris au piège comme il le sera d'ailleurs à d'autres occasions et notamment en 1992 avec la coalition « Corsica Nazione » où il devint Je jouet du FLNC-Historique avant d'en prendre conscience et de démissionner.

13 Aleria, commune de la plaine orientale de la Corse où se situe la cave Depeille occupée en août 1975 par les autonomistes d'Edmond Simeoni. Cette occupation conduisit à de violents affrontements avec les forces de l'ordre. 14ARC, Action Régionaliste Corse puis Azzione per a Rinascità di a Corsica à partir de juillet 1973. 16

L'histoire du mouvement national, depuis la création du Front Régionaliste Corse jusqu'aux organisations actuelles, se résume à un affrontement entre deux lignes politiques, l'une toujours prête à négocier avec l'Etat français pour assurer l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante, l'autre, résolument anti-colonialiste et convaincue que seule l'accession à une réelle souveraineté populaire peut assurer à la fois la libération nationale et la libération sociale. La confrontation entre ces deux lignes resurgira en permanence dans les discussions préparatoires à la création du FLNC. Malgré l'affirmation d'un engagement indépendantiste, le FPCL, dont tous les membres étaient issus de l'ARC, défendait des thèses libérales et une vision correspondante de l'organisation sociale. Ces militants étaient d'authentiques patriotes mais leur conception d'une Nation Corse dirigée par une élite ne leur permettait pas d'imaginer une stratégie de libération nationale fondée sur un travail d'élévation du niveau de conscience politique. En Corse comme ailleurs, sans que cela mette en cause leur attachement profond à la patrie, les hommes de droite ont «leur» conception de la Nation. A la consultation démocratique du peuple sur les grands problèmes qui le concernent directement, ils préfèrent la négociation discrète voire la tractation secrète entre «dirigeants}}. Il y a, effectivement, une «patrie des chefs }}dont le grand souci est d'abord de bien s'entendre sur la manière de mener chacun son peuple comme un berger son troupeau. Cette constante explique très largement le refus obstiné de certaines fractions nationalistes d'accepter la notion même de Droit à l'Autodétermination. De décembre 1974 où, pour la première fois, j'évoquais cette notion dans un discours prononcé à la Mutualité (Paris), à mars 1992 où Edmond Simeoni dirigea la liste Corsica Nazione aux élections territoriales, il fallut 18 ans pour que les autonomistes acceptent de faire figurer, de façon purement formelle, l'expression de «Droit à l'Autodétermination}} dans leur programme. Conceptions divergentes de la société et moyens différents d'assurer la libération nationale ont engendré un débat difficile 17

entre le PCS d'une part, le FPCL et une fraction de Ghjustizia Paolina d'autre part. Avant même de rencontrer les représentants du FPCL, nous avions compris la nature de leurs orientations politiques. En mars 1975, au nom du PCS, je leur adressais cette lettre ouverte: «Vous avez récemment revendiqué des attentats commis à Ajaccio. Ces attentats, ditesvous, ont pour but de marquer votre opposition à certaines manœuvres gouvernementales tendant à détruire le mouvement national corse. Par ailleurs, vous dénoncez l'attitude de certains autonomistes à votre égard. Nous allons vous dire clairement ce que nous pensons en tant que socialistes et patriotes corses de ces deux propositions. Tout d'abord, les motivations de votre action. Vous luttez contre les tentatives actuelles de liquidation de la lutte nationale corse par le gouvernement français. Entièrement d'accord avec vous. Nous avons déjà fait connaître (...) notre position précise à propos des manœuvres du missionnaire Libert Bou. En ce qui concerne vos moyens d'action, nous ne sommes pas d'accord. Cela ne signifie pas que nous soyons contre la violence. Nous sommes même convaincus, et I'histoire est là pour nous le démontrer, que toute libération nationale ou toute révolution sociale ne peuvent se faire que par la force. Mais cette force doit être celle du peuple tout entier agissant en pleine conscience révolutionnaire. Ne pensez-vous pas que vous mettez la charrue avant les bœufs? Ne confondez-vous pas révolte et révolution? Pensez-vous sérieusement que les conditions soient réalisées pour une insurrection armée de notre peuple? Le PCS ne le croit pas. Cependant, nous reconnaîtrons, sans hypocrisie, que vos actions ont servi, dans une certaine mesure, à éveiller quelques consciences. Mais, sans doute, étaient-ce des consciences bien endormies. Et qui ne tarderont guère à retourner à leur sommeil! Votre action ne saurait suffire à assurer les tâches immédiates et prioritaires que nous dicte la lutte nationale corse. Ces tâches consistent en un travail toujours plus approfondi d'information et d'organisation massive de notre peuple au sein d'un Parti Corse Révolutionnaire capable de conduire la libération nationale et d'assurer une révolution 18

sociale sans laquelle nous retomberions dans l'ornière de l'impérialisme français. (...) Nous ne vous demandons pas de déposer les armes mais, au contraire, de vous armer mieux encore, avec nous, avec le peuple corse, dans une grande organisation de masse révolutionnaire. Car notre double but est la libération nationale de la Corse et la révolution sociale. Aussi, lorsque nous parlons - et nous sommes les seuls du Droit à l'Autodétermination de la Nation Corse, nous entendons, dans l'éventualité d'un échec de la revendication autonomiste ou dans ceIJe d'une déviation contrerévolutionnaire d'une autonomie instaurée, la capacité qu'aurait notre peuple, solidement organisé, d'imposer ses solutions par les moyens qu'on lui donnera démocratiquement ou par ceux qu'il sera alors en mesure de prendre lui-même. » La conception de l'action politique et du rôle central du peuple dans le choix de son destin est ici, clairement exprimé. D'une part, nous refusions l'organisation élitiste d'avant-garde agissant au nom d'un peuple devenu spectateur passif de sa propre histoire, d'autre part nous affirmions la nécessité de privilégier l'arme capitale de la conscience politique pour éviter une libération nationale factice où le pouvoir serait remis entre les mains des classes dominantes. Enfin, nous acceptions l'utilisation de la violence à condition qu'el1e ait un contenu révolutionnaire c'est-à-dire qu'el1e soit celle du peuple dans sa majorité. Parfaitement conscient avec mes camarades du PCS de l'idéologie qui animaient les dirigeants du FPCL et de Ghjustizia Paolina, nous avions proposé, dès nos premiers contacts, une démarche politique qui exigeait une extrême loyauté. Cette démarche peut ainsi se résumer: - Création d'un Front de Libération Nationale qui ne soit pas un Front Unique mais un Front Uni regroupant toutes les tendances idéologiques. - Prises de décisions démocratiques au niveau de la Direction Politique où seraient représentées les trois tendances constitutives: le FPCL, Ghjustizia Paolina et le PCS.

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- Ces trois tendances pourraient, si elles le souhaitaient, continuer à s'exprimer publiquement par le biais d'organisations ou de publications légales. - Pour assurer une prise en compte par le peuple de la lutte de libération nationale, le FLNC impulserait un Front public garant d'une démarche démocratique de l'ensemble du mouvement (Front clandestin/Front public). - Les organisations clandestines existantes annonceraient leur dissolution quelques semaines avant la création du FLNC. - Un manifeste accompagnerait la création du Front et serait suivi d'un programme plus approfondi. Les tractations pour faire admettre cette démarche dureront de juillet 1975 à mars 1976 où la décision fut enfin prise de créer effectivement le FLNC. Une lutte idéologique intense caractérisa cette période. En novembre 1975, nous n'étions toujours pas parvenus à faire admettre les deux concepts fondamentaux suivants: - Le FLNC devait être un Front Uni respectueux de toutes les tendances et de leur droit d'expression permettant ainsi une compétition et une émulation entre les différentes visions d'avenir de la société corse (disons, pour simplifier, libérale ou socialiste). Nos interlocuteurs voulaient un Front Unique sur le modèle du FLN algérien ce qui, comme chacun sait, équivaut au Parti unique totalitaire.

- Le

deuxième

concept était celui du Front public. Nous

savions pertinemment que la clandestinité engendrerait des comportements anti-démocratiques et nous voulions, après la création du FLNC en tant qu'organisation politico-militaire, mettre en place un Front public au sein duquel le peuple puisse véritablement débattre et orienter la lutte. Le FLNC n'était donc, pour nous, que le premier étage d'une fusée destiné à favoriser l' évei I de la conscience nationale. Mais le renforcement et la consolidation de cette conscience ne pouvaient passer que par une prise en compte massive des thèmes de la lutte de libération nationale. Nous avons tenté d'infléchir ce difficile débat en prenant un certain nombre d'initiatives traduisant notre volonté de rester
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autonome dans la future structure frontiste. Le contenu de l'article que je rédigeais en décembre 1975 pour le nOOdu journal Libertà, témoigne de nos efforts dans le sens d'un processus unitaire, pluraliste et démocratique pour la construction et l'évolution future du FLNC : « Après Aléria, réformisme ou révolution? Trois mois après Aléria, où en est le peuple corse? Quelles sont les perspectives politiques qui s'ouvrent à lui? Quelles solutions lui propose-t-on ? Quels sont les instruments qu'il doit se donner pour poursuivre la lutte et faire triompher sa juste cause? Autant de questions auxquelles les militants du PCS s'efforceront de répondre dans ce premier numéro de Libertà. Où en est le peuple corse? Ces trois mois écoulés après le choc d'Aléria se caractérisent par une grande confusion au niveau des organisations politiques et par une volonté de lutte sans précédent de notre peuple. Ces deux faits ont engendré le « vide politique» c'est-à-dire l'incapacité de toutes les structures à ouvrir des perspectives cohérentes aux luttes du peuple corse. Celui-ci s'est spontanément organisé au sein des Comités pour la Libération des Patriotes Corses (Comités de soutien ou Comités Anti-répression). Cette structure spontanée des Comités dénote, par delà le mouvement de solidarité corse, un besoin d'organisation. Les prises de position des divers comités marquent une volonté certaine de dépasser la seule lutte contre la répression afin d'engager le combat politique sur la base d'un principe fondamental désormais approuvé par tous les Corses: la maîtrise par le peuple corse de son propre destin. Ce principe est révolutionnaire en ce sens qu'il énonce non seulement l'existence du peuple corse mais aussi et surtout le droit pour ce peuple de disposer de lui-même. C'est ce qu'au PCS nous appelons le Droit à l'Autodétermination. C'est ce que nous revendiquons depuis longtemps pour le peuple corse à la différence de toutes les autres organisations. Les organisations autonomistes notamment n'ont pas encore résolu une de leurs contr,adictions majeures à savoir la double affirmation de « la volonté du peuple corse de se libérer» et la nécessité d'une solution purement réformiste, « l'autonomie », qui limite la
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volonté de libération et la libération elle-même. Cette contradiction majeure, nous la retrouvons aujourd'hui au sein de chaque comité dans les rangs de ceux qui défendent, en général, une solution réformiste. Face à la volonté de lutte du peuple corse, la contradiction éclate et les réformistes adoptent une position de retrait, s'efforçant de freiner l'élan populaire pour éviter d'être débordés, pour rester obstinément « le gardefou du peuple corse» considérant celui-ci comme « un enfant au berceau» bref, niant qu'il soit devenu majeur. Souvent à court d' arguments,(...) les réformistes évoquent la division contre ceux qui n'expriment pas le même point de vue qu'eux. En cela il ne sont précisément pas unitaires mais totalitaires. En cela, ils s'identifient abusivement à un peuple au moment où celui-ci, délaissant tous les projets réformistes, manifeste son ardeur révolutionnaire.(...) Le peuple corse se trouve donc à la croisée des chemins. Réformisme ou révolution, telles sont les deux perspectives qui s'offrent à lui. L'analyse réformiste. Cette analyse consiste à dire qu'il existe un très large consensus au sein du peuple corse pour une « autonomie» ou un «pouvoir régional». En conséquence, il s'agirait de donner une expression politique organisée à ce consensus populaire et de créer un vaste mouvement dont la revendication première serait, au mieux, « l'autonomie interne de la Corse ». Cette position est celle défendue publiquement par la Jeune Chambre Economique de Bastia et le PPCA. Ainsi, l'idée d'un Front National Corse a-t-elle été avancée. L'exARC, par contre, n'a encore rien proposé. Mais que serait ce Front National Corse? Rien d'autre, en fait, que ce qui existait avant Aléria, à savoir une seconde ARC intégrant des groupes comme les JCE ou le PPCA, ce dernier ayant annoncé publiquement qu'il était prêt à se dissoudre dans un Front ce qui est surprenant pour une organisation socialiste. Il faut être réaliste: l'ARC, à elle seule, constituait avant sa dissolution un tel « Front Corse ». Que ]' ARC ou n'importe quel autre mouvement se recrée aujourd'hui, cela ne changera rien du point de vue de la forme comme du contenu à la situation politique d'avant Aléria. On continuerait à revendiquer 22

l'autonomie interne par les mêmes moyens et on se heurterait au même refus gouvernemental. C'est là une attitude réformiste qui conduirait à l'échec. L'échec, en effet, pour ceux qui défendent une telle attitude, c'est d'être obligé, un jour, de s'en départir face à l'intransigeance du pouvoir. Se départir d'une attitude réformiste pour un acte révolutionnaire est sans doute très courageux et il faut rendre hommage aux patriotes d'Aléria mais ne pas avoir préparé les structures qui prolongent cet acte et en font un exemple pour la lutte populaire engendre le vide organisationnel, le désarroi politique et laisse le peuple sans objectifs clairement définis. Telle est la situation actuelle. Alors, doit-on faire comme si Aléria était un simple accident, un simple hasard, un événement banal? Doit-on le considérer comme relevant du quotidien, de la chronique autonomiste ou comme participant de I'histoire fondamentale du peuple corse? Faut-il oublier Aléria et recommencer la même rengaine réformiste qui, même reprise par 200 000 Corses comme dirait Libert Bou, ne changerait rien à la détermination de l'Etat? Il faut bien constater qu'au niveau organisationnel comme à celui du contenu, rien de neuf n'est proposé par les tenants d'un Front National Corse. Au contraire, une confusion supplémentaire est engendrée par l' uti lisation du mot « national» qui a, en la circonstance, un contenu révolutionnaire et que J'on semble mettre en avant pour masquer, en fait, une entreprise réformiste du plus pur style. Il y aurait là tromperie et mensonge pour le peuple comme il y aurait tromperie et mensonge dans la récupération du mot d'ordre du PCS «Droit à l'Autodétermination du peuple corse» si l'on se garde de préciser que cela signifie « Droit à l'Indépendance nationale» et exclusivement cela. On n'a jamais vu, en effet, un peuple se déterminer pour autre chose que pour sa libération nationale. Mais l'opportunisme se nourrit toujours de la paille des mots. Quand ceux-ci sont utilisés pour recouvrir des réalités opposées à celles qu'ils expriment couramment, c'est qu'on veut endormir le peuple et briser son élan révolutionnaire. Cela ne doit plus être permis. Le PCS et les militants révolutionnaires veilleront à dénoncer l'attitude de 23

tous ceux qui, au lieu de se placer à la tête des luttes pour les faire progresser, se situeraient à l'arrière pour les freiner. La responsabilité politique, ce n'est pas d'attendre et de suivre le peuple, de prendre en quelque sorte le train en marche, mais de proposer clairement des perspectives politiques, une stratégie et une tactique pour la lutte. De cela, le réformisme corse est incapable. Un danger plus grand encore le guette, celui de glisser vers le réformisme français de Messieurs Mitterrand et Servan-Schreiber. Les tentations sont grandes. Déjà, le mot même d'autonomie est systématiquement gommé dans les textes, les motions, les discours ou les interviews. Le mot d'autonomie est manifestement regretté dans certains milieux qui, s'ils continuent d'affirmer que le problème corse est politique, ne précisent pas qu'il doit se résoudre par l'autonomie et insistent, par contre, sur la nécessité de rester dans le cadre français. Solution politique dans le cadre français, sans autre précision, cela signifie seulement « régionalisme ». Pourquoi fait-il donc si peur, aujourd'hui, ce mot d'autonomie et à ceux-là mêmes qui, hier, l'utilisaient sans embarras? Est-il trop fort en soi? Est-il trop fort par rapport au régionalisme? Ou bien est-il trop faible face à l'éclosion d'une idée révolutionnaire dans le peuple: l'idée de la Libération nationale et de l'Indépendance corse? L'analyse révolutionnaire. Cette analyse consiste à dire qu'avec les événements de l'été 1975, un bond en avant, qualitatif et quantitatif, a été réalisé par le peuple corse dans sa lutte pour la libération nationale. L'audience de l'autonomisme est désormais certaine. Mais aussi, et de plus en plus, est entendue la voix de ceux qui ont toujours considéré l'autonomie comme une réforme suscepti ble d'apporter quelques améliorations à la situation de notre peuple mais, jamais, sa libération véritable. Par ailleurs, il faut constater (...) que l'acte révolutionnaire a pu, seul, permettre une progression rapide et massive de la conscience nationale corse. Aléria, c'est la condamnation du réformisme, c'est la justification du fait révolutionnaire corse. Il n'est plus question de « discuter », de participer à telle ou telle co.mmission gouvernementale(...) 24

parce qu'il est définitivement acquis que l'Etat ne veut rien entendre en ce qui concerne l'autonomie. (...) Libert Bou, Ponia, Giscard, Riolacci l'ont confirmé: rien ne fera modifier la Constitution française. Y aurait-il une autre solution? Peut-on sérieusement croire à l'analyse du PPCA qui pense que l'arrivée de la gauche française au pouvoir permettrait des modifications institutionnelles? (...) Seule la lutte révolutionnaire, celle qui ne dépend que du peuple, celle qui n'attend pas le bon vouloir de celui qui opprime ce peuple à savoir l'Etat impérialiste français, seule cette lutte permettra la libération nationale de la Corse. (...) Que les réformistes de tous bords en soient convaincus: leur tentative de récupération par le bas de la cause nationale corse ne se fera pas. La défense de l'emblème corse in Corti a été la première expression concrète, sur le terrain, du type de lutte que notre peuple veut mener. Cette lutte s'appelle une lutte de libération nationale pour l'Indépendance. (...) Les épreuves que notre peuple devra surmonter seront sans doute particulièrement pénibles. Au niveau idéologique, ceux qui admettent la présence de l'impérialisme français feront tout pour s'opposer à l'expression de la Nation Corse, à l'expression des idées d'indépendance nationale. Au niveau organisationnel, il faudra vaincre le spontanéisme et l'esprit partisan qui ne voient pas la nécessité de l'organisation des luttes et du rassemblement des forces nationales dans un même Front. L'initiative récente de patriotes corses consistant à créer des Comités de Libération Nationale (CLN) est intéressante et résolument constructive. Par ailleurs, cette initiative, qui reçoit l'appui matériel et politique de notre parti, est la seule, à ce jour, qui permette une expression politique de ceux qui luttent pour la libération nationale et l'indépendance. Cette expression politique est absolument nécessaire pour construire un grand mouvement de libération nationale. Le PCS appelle toutes les organisations qui ont clairement pris position pour l'indépendance nationale à s'exprimer au sein des CLN et dans le journal U Moru. Les CLN regroupent toutes les tendances, toutes les organisations et les respecte toutes. Ce sont des carrefours d'UNITE NATIONALE CORSE où chacun préserve 25

sont originalité. La tâche des révolutionnaires est, désormais, de bâtir le FRONT DE LIBERATION NATIONALE DE LA eO,RSE sur la base des eLN et par des accords entre organisations indépendantistes corses. » On mesure rétrospectivement que tout était dit, dans ce texte, sur les conditions à remplir pour assurer la réussite d'une véritable stratégie de libération nationale: - La primauté du politique: à propos des CLN:
« L'expression politique est absolument nécessaire pour construire un grand mouvement de libération nationale. » - L'Unité pluraliste et le respect des diverses composantes (Front Uni) : « Les eLN regroupent toutes les tendances, toutes

les organisations et les respectent toutes. )) - Le refus de l'improvisation et la nécessité d'une organisation sérieuse: « Il faudra vaincre le spontanéisme et l'esprit partisan qui ne voient pas la nécessité de l'organisation des luttes et du rassemblement des forces nationales dans un même Front. » - La mise en garde contre l'opportunisme récupérateur et liquidateur: « Il y aurait tromperie et mensonge dans la récupération du mot d'ordre (...) « Droit à l'Autodétermination )(...) si l'on se garde de préciser que cela signifie « Droit à l'Indépendance nationale ) et exclusivement cela. » Le mépris total de ces principes de base par les fractions de droite largement majoritaires au sein du mouvement national conduira, par la suite, aux dérives et à la liquidation du FLNC. Quelques précisions à propos des Comités de Libération Nationale (CLN). Cette structure pol itique clandestine, mais non armée (une originalité !), était, d'une part, la manière que nous avions choisie pour influer sur les négociations entreprises avec le FPCL et la base de Ghjustizia Paolinals et, d'autre part, une représentation symbolique de la double structure garante de démocratie que nous avions conçue pour le FLNC (Front
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Base de Ghjustizia Paolina qui refusa de suivre sa direction dans sa
en janvier 1976 .

liquidation du mouvement

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clandestinlFront public). Fidèles à leur activisme habituel, les groupes armés du FPCL ou de Ghjustizia Paolina rivalisaient « sur le terrain» en entretenant l'esprit partisan. Ils étaient incapables de concevoir une stratégie de libération nationale et une organisation frontiste pluraliste. Nous avons donc pesé politiquement, par la seule force des idées, pour les amener à accepter nos thèses (du moins en apparence...). Ce débat a pu se faire grâce aux CLN. Comme le souligne justement Pierre Dottelonde dans son ouvrage Corse, la métamorphose, nous avions, par le biais des CLN, lancé un appel fin décembre 1975 pour que les organisations favorables à la lutte de libération nationale se mettent d'accord sur un programme minimum et entreprennent la construction de l'instrument stratégique indispensable: le Front de Libération Nationale. Auteur de l'appel des CLN, j'avais écrit ces deux lignes prémonitoires: « Si ces deux conditions ne se réalisent pas, on assistera à une balkanisation suicidaire du mouvement national et révolutionnaire corse. » Treize ans plus tard, le FLNC, travaillé par des contradictions internes dues à sa transformation en Parti unique, y fera écho d'une façon singulière dans le préambule d'un Avant-Projet de société sans lendemain: « Il est une seule contrainte que nous acceptons, celle de développer, et nous seuls, la lutte armée contre le système. Non par volonté de monopole, mais parce que la dispersion en ce domaine serait suicidaire. » Pierre Dottelonde rapporte l'information suivante à propos des CLN : « Soupçonnés d'être « noyautés» par des membres des organisations anti-autonomistes, ils seront vite écartés des discussions. » Je tiens à apporter ici un démenti formel. CLN et PCS ne faisaient qu'un. Aucun étranger au mouvement national, aucun ennemi de la cause du peuple corse ne noyautait la poignée de militants que nous étions. La bonne foi de Pierre Dottelonde n'est pas en cause. Par contre, il est certain que ceux qui ont infiltré le Front plusieurs mois après qu'il fut créé avaient intérêt à développer des manœuvres d'intoxication et de désinformation à l'attention des patriotes, des médias et des historiens puisque leur objectif réel était la liquidation, à terme, 27

du FLNC. L'œuvre obscure de ces hommes consista effectivement à « noyauter» le Front pour le détruire. Certains d'entre eux, sans jamais recevoir aucun démenti, se sont même présentés comme ayant été à l'origine de l'organisation clandestine. La réécriture de I'histoire est une des caractéristiques de l'esprit totalitaire.

1.4. La création effective:

5 mai 1976

Après de multiples contacts entre le PCS, le FPCL et des militants de base de Ghjustizia Paolina, une réunion générale fut organisée à Pâques dans une ferme aux environs de Ghisonaccia avec pour ordre du jour:

- un

accord politique sur la base d'un Manifeste présentant

un programme fonctionnement frontiste ;

minimum et d'un contrat moral quant au général de l'ensemble de l'organisation
des responsabilités au sein de la direction

- la

répartition

politique; - la mise en place du dispositif d'intervention pour la première apparition du FLNC et lafixation de la date. Cette réunion devait se dérouler en présence de représentants des trois tendances constitutives: FPCL, Ghjustizia Paolina et PCS. Si toutes étaient effectivement représentées, je me suis immédiatement rendu compte que le chef du FPCL, Dominique Leca, avait «invité» discrétionnairement quelques personnes qui ne mesuraient pas l'importance du moment et dont les facultés d'analyse politique étaient, semble-t-il, limitées. Je constatai aussi la présence de militants que j'avais eu l'occasion de côtoyer au FRC et au PPC ce qui, de prime abord, pouvait indiquer la présence d'une tendance « gauche». En fait, je compris assez vite que ces quelques «camarades», fascinés par l' acti visme, s'étaient rangés, sans état d'âme, sous la direction des chefs du FPCL. Ce qui m'inquiéta par-dessus tout ce fut l'amorce évidente d'un processus claniste consistant à « faire monter» à la direction 28

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