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Gens de Belfast

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208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 265
EAN13 : 9782296295360
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GENS DE BELFAST
DEUX PEUPLES SANS FRONTIÈRES

MAURICE

GOLDRING

GENS DE BELFAST
DEUX PEUPLES SANS FRONTIÈRES

L'HARMATTAN 7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Conception graphique Sophie Goldring Couverture: Sans titre Martine Olivares- Villegat
@ L'Harmattan, 1994

ISBN: 2-7384-2848-7

REMERCIEMENTS J'ai publié à Londres en 1991 «Belfast from Loyalty to Rebellion» et ce nouveau livre reprend de nombreux développements de cet ouvrage, mais il n'en est pas la traduction. Il prend en compte les développements les plus récents de l'actualité, puisque depuis le début de l'année 1994, le fracas des armes n'a pas étouffé les discussions politiques et les tentatives de négociations. Nous n'en sommes pas encore à l'Afrique du Sud, ni même à l'issue hésitante du conflit israélo-palestinien. Les poignées de mains Mandela-de Klerk ou Arafat-Rabin n'ont pas encore leur équivalent en Irlande du Nord. Le mur de Berlin est tombé, mais pas le mur qui sépare le quartier catholique de Falls du quartier protestant de Shankill. Disons simplement que l'IRA donne des signes de renonciation à la lutte armée, et le gouvernement britannique s'engage plus énergiquement dans la recherche d'une solution négociée. Mes recherches sur Belfast ont été rendues possibles par l'aide de nombreux amis, collègues et institutions. Une bourse de recherches de l'Université de Queen's à Belfast m'a permis de passer six mois à l'Institut d'études irlandaises dirigé alors par Ronald Buchanan et Brian Walker. David et Hilary Harkness, John et Mary Darby, n'ont pas ménagé leur généreuse hospitalité et leurs commentaires sur mon travail. Paul Bew, Tony Lane et Martine Spensky ont lu mon travail à différentes étapes et m'ont offert des commentaires et des critiques. Sophie Goldring et Monique Chajmowiez ont relu le manuscrit avec une exigence efficace. Le British Council, le Groupe d'études irlandaises, dirigé par Jacqueline Genet et le regretté Patrick Rafroidi, le Centre d'études des sociétés du Commonwealth et des îles Britanniques (CESCIB, Paris VIII), ont contribué à mes nombreux voyages. Je voudrais aussi remercier l'extraordinaire ouverture des gardiens d'archives. C'est une marque de résistance de la société nord-irlandaise à la militarisation et à la coupure entre les deux communautés que cette volonté farouche de préserver sa transparence, de protéger contre vents et marées les documents de son histoire et de son actualité des tensions du conflit, et de permettre aux chercheurs de tous pays une liberté d'accès à

l'information que pourraient envier de nombreux pays qui ne connaissent pas d'affrontements aussi aigus. Brian Follis, du «Public Record Office» d'friande du Nord, les archivistes des églises catholiques, presbytériennes, anglicanes, les syndicats nord-irlandais et leurs unions locales, le Parti unioniste officiel qui m'a donné accès à des archives non encore explorées, ont tous été admirablement coopératifs sans jamais me demander dans quel sens j'allais utiliser ces informations.

INTRODUCTION

Le lecteur change le livre. Quand j'ai écrit Belfast en anglais, j'imaginais le texte rédigé lu par les hommes et les femmes de Belfast que je connaissais, avec qui je discutais, me disputais, je buvais et parlais. Aujourd'hui, j'écris en fiançais, ma langue maternelle, et je suis incapable de traduire simplement le texte que j'avais écrit avec, en tête, mes amis et collègues d'Irlande du Nord, parce que d'autres visages, d'autres discussions, d'autres boissons, se superposent. Je me rappelle les amis de l'année 1981, pendant la grève de la faim des prisonniers républicains de la prison de Long Kesh, alors que tous les pays européens, hors le Royaume-Uni, étaient balayés par une vague d'émotion et de sympathie à l'égard de Bobby Sands et de ses amis qui mouraient les uns après les autres, et par une colère générale contre Margaret Thatcher et son intransigeance à leur égard. Je demandais à mes amis s'ils auraient éprouvé la même sympathie à l'égard des poseurs de bombe de la rue des Rosiers ou du magasin Tati qui auraient réclamé le statut de prisonniers politiques. Le cœur l'emportait sur la raison. Ils me considéraient comme un monstre. Plus tard, quand le film Au nom du père révéla au grand public les moyens abominables qu'avait utilisés la police britannique pour faire condamner des innocents, je perdais de nouveaux amis en posant à nouveau des questions simples. Par exemple, pourquoi l'IRA, qui connaissait les vrais coupables, avait-elle

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laissé croupir en prison des innocents sans trop se préoccuper de leur sort? Ou encore, est-ce que les deux mille cinq cents victimes et les dizaines de milliers de blessés et d'handicapés à vie qu'avaient causés les actions des paramilitaires ne représentaient pas une immense erreur judiciaire où des hommes et des femmes avaient été condamnés à mort sans défense, sans avocat, sans recours possible? Si j'ajoutais que les paramilitaires républicains avaient tué en vingt-cinq ans plus de catholiques que l'armée, la police et les paramilitaires protestants réunis, on me considérait alors comme un agent stipendié de l'ambassade britannique à Paris. Si le lecteur cherche des situations simples, des images et des informations qui l'aideront à prendre parti ou à conforter ses partis-pris, qu'il arrête ici la lecture. De loin, la situation apparaît tout à fait classique. Des catholiques pauvres, exploités par une poignée de riches protestants maintenus au pouvoir grâce à l'aide de l'armée britannique, se révoltent, et le gouvernement de Londres envoie les soldats pour maintenir la loi et l'ordre contre les révoltés. Pour conserver cette image, il ne faut pas aller à Belfast, sinon furtivement, le temps de prendre quelques photos de patrouilles militaires. Si vous restez plus longtemps, les belles images vont se brouiller. Qu'on ne perçoive ici aucune condescendance de celui qui sait pour ceux qui ne savent pas. Il m'a fallu du temps pour percevoir que les cadavres nord-irlandais ne rentraient pas dans mes cercueils historiques et je me demande toujours quelles sottises je suis en train de dire ou de penser sur les régions du monde que je ne connais que par quelques images subliminales. Ma première visite à Belfast remonte à l'année 1970. Ce n'est guère un témoignage de grande clairvoyance. Comme les millions de téléspectateurs britanniques, comme le gouvernement, le parlement, la presse, je n'ai tourné mon regard vers l'Irlande du Nord que lorsque les images de mon écran m'ont montré Gerry Fitt, député de Londonderry, le crâne ouvert par les matraques des supplétifs protestants. Pourtant, la campagne pour les droits civiques durait depuis cinq ans, des livres blancs avaient été écrits, toutes les infor-

INTRODUCI10N

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mations étaient disponibles. Je n'avais rien vu, rien entendu. Encore aujourd'hui, si je ne lisais pas de temps en temps la presse irlandaise, je ne saurais pas que cinquante mille per.. sonnes se sont rassemblées au centre de Belfast en 1994 pour réclamer le silence des armes, mais si un attentat dépasse les dix victimes, le téléphone sonne pour me réclamer des « explications ». Je découvris donc Belfast le 12 juillet 1970, j'étais sur le trottoir de Lisburn Road, une grande avenue qui mène du centre de la ville vers le sud, où la parade orangiste célébrait la bataille de la Boyne, victoire finale de Guillaume d'Orange sur Jacques II, le roi catholique. Les hommes en costume noir marchaient avec l'or des drapeaux et banderoles déployées, l'énorme tambour de Lambeg rythmait leurs pas. Les femmes sur les trottoirs portaient des vêtements aux couleurs de l'Union Jack et les enfants agitaient les drapeaux. Les manifestants avaient l'air méchant, résolu. Est-ce que j'avais peur? Jamais je n'ai eu peur à Belfast, la ville adore ceux qui lui rendent visite. C'est à elle-même que la ville fait peur. Il y a vingt-cinq ans, les rues étaient vides après sept heures du soir, les pubs déserts et les restaurants fermés. Dans cette immense salle de restaurant, les garçons faisaient la queue pour nous servir. La ville endormie se préparait à vingt-cinq années - un quart de siècle - de manifestations, tueries, grèves de la faim, conférences de la paix, discours et enterrements. Pendant ces vingt-cinq années, des enfants sont nés, ont grandi, sont allés dans leurs écoles respectives, ont joué dans la rue, ont fréquenté leur église, se sont mariés et ont maintenant des enfants. Les journalistes écrivaient des articles, les chercheurs menaient des enquêtes. On envisageait le pire, mais le pire n'est pas toujours sûr et Belfast n'est pas Beyrouth. Cirréparable ne s'est pas produit. Vingt-cinq ans plus tard, les rues du centre sont pleines de monde, les pubs débordent, c'est au client de faire la queue pour trouver une place dans les restaurants. « On s'éclate à Belfast» disent les slogans publicitaires, et effectivement le centre commercial est actif, chaque jour de nouveaux restaurants s'ouvrent dans le quartier de l'université.

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En même temps, chaque jour, les étudiants cherchent à quitter le pays à la fin de leurs études parce qu'ils ne « supportent plus l'atmosphère », ils trouvent du travail à Londres, Sydney, New York, où ils s'assimileront facilement. Ils ne seront considérés comme des « étrangers» par leurs concitoyens qu'à Belfast. Ils chanteront les mêmes chansons s'ils se rencontrent dans un bar à l'étranger, et fréquenteront des sociétés séparées s'ils retournent au pays. Belfast s'aborde de différentes façons. Par le train, dans une gare classique qui se distingue seulement par l'absence de consigne. Par la route, vous découvrez une grande ville industrielle, avec ses quartiers ouvriers et ses docks. Par air, deux voix d'accès sont disponibles. Aldergrove est l'aéroport principal. Vous prenez la navette de Londres. A bord, on vous sert un repas chaud, une petite bouteille de vin rouge, près de vous, des hommes d'affaires reconnaissables à leur gilet et à leur mallette noire. Ils discutent. Ils se plaignent de l'image publique de leur ville. D'après leur conversation, on dirait que Belfast est beaucoup plus détruite par les médias que par les bombes locales. C'est là le discours convenu, celui de l'office du tourisme nord-irlandais, qui jamais ne parle de ce qui compte, mais s'applique obstinément à repriser les déchirures de l'actualité: la province a de beaux paysages, des côtes sauvages, de bons restaurants, une main-d'œuvre qualifiée et disciplinée, ignorés des journalistes qui ne savent parler que de bombes, de barricades et du terrorisme. La majorité des Nord-Irlandais se conduit bien, et si les caméras n'étaient pas collées aux visages masqués des voyous en kalachnikov, le monde n'aurait pas cette vision d'une ville dangereuse. C'est la faute aux journalistes. Cavion atterrit, un visage familier vous accueille à Aldergrove, un aéroport provincial bien aménagé et sympathique, avec son dû de comptoirs bancaires, de boutiques de luxe et de restaurants. Le bus confortable s'arrête devant le poste de sécurité, passe devant les chantiers navals et vous dépose au centre-ville, dans Belfast Sud, vous prenez un Bushmills à I'hôtel international Europa. Tout est luxe, calme et volupté. En partant du nord de l'Angleterre, de Liverpool par

INTRODUCTION

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exemple, vous atterrissez près des docks dans un aéroport qui ressemble plus à un baraquement militaire qu'à un aéroport moderne. Il n'y a pas de navette pour le centre-ville, surtout le dimanche, me prévient le garde. Les deux ou trois taxis ont été pris d'assaut depuis longtemps. Voyons, tout le monde le sait, les autres passagers avaient tous des amis ou la famille qui les attendaient. Je suis perdu dans le désert, à des kilomètres du centre-ville. Naturellement, il pleut. À verse. Le garde m'invite dans sa cahute pour m 'abriter et me dit d'attendre un taxi, il ne saurait tarder. Chaque fois qu'une voiture sort de la tempête, il sort, fait signe au conducteur de passer ou de s'arrêter. Il soulève le capot et examine les entrailles du véhicule avec une torche. Pas de taxi à l'horizon. Heureusement, une autre personne est perdue dans ce lieu, une jeune femme avec un visage rond et intelligent. Je lui demande ce qu'elle peut bien faire ici. Elle est dans une école d'infirmières à Liverpool et va passer une semaine dans le Royal Victoria Hospital parce que c'est le seul endroit en Europe où l'on apprend à soigner les blessures par balles ou par bombes. J'apprends ainsi que le Royal Victoria Hospital jouit d'une réputation internationale pour son centre d'urgences. Médecins et infirmières viennent de partout pour apprendre à réparer les corps abîmés par les explosifs, les balles plastiques, les éclats de vitres et les grenades lacrymogènes. Un taxi s'arrête enfin, conduit par une femme qui nous emmènera en ville. Après avoir déposé l'infirmière à l'hôpital, elle raconte. La veille, elle y avait conduit son fils en urgence. Il avait été attaqué par trois hommes, sévèrement rossé, il avait des contusions multiples et un bras cassé. Que s'était-il passé? Pour la femme, il n'y avait aucun doute: c' étai t la traînée qu'il avait épousée contre son avis, elle l'avait pourtant prévenu. Bien sûr, il a fallu divorcer et la procédure dure depuis trois ans. Alors, la salope a monté un guet-apens, elle a invité son fils dans un club privé de l'UVF et à la fin de la soirée, trois hommes lui sont tombés dessus à bras raccourcis. Belfast est une ville où l'on passe sans transition des querelles de famille aux revanches tribales.

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GENS DE BELFAST

Belfast existe, elle a un passé, un présent et un avenir. Si Belfast n'a pas d'avenir, alors nombreuses sont les villes d'Europe ou d'Amérique du Nord qui ne sont pas mieux loties. Un demi-million de personnes y vivent et travaillent. Si j'insiste sur la réalité de la ville, c'est qu'elle est trop souvent niée. Dans les index des études sur l'Irlande, le doigt passe de Barry à Birmingham, de Banbridge à Blackrock. Où est Belfast? Disparue. Les protestants d'Irlande du Nord émigrent aux États-Unis et en Grande-Bretagne mais si l'on étudie les Irlando-Américains ou les Irlandais en GrandeBretagne, ils n'existent plus. Si l'Irlande protestante n'existe pas, si ce million de personnes qui vivent en Irlande du Nord sont invisibles, la réunification devient symboliquement facile et politiquement impossible. C'est de la négation de leur existence même que naît la détermination des loyalistes à renforcer les frontières qui leur permettent d'exister.
10 OCTOBRE 1994

Au moment de mettre le manuscrit à l'impression, l'IRA a décidé un cessez-le-feu, le 31 août 1994. Une guerre de vingt-cinq ans semble se terminer. Les divisions étudiées ici ne disparaîtront pas du jour au lendemain et je souhaite seulement que les discussions en cours donnent à mon travail un caractère plus historique. La seule appréciation que j'aurais modifiée si j'en avais eu le loisir concerne les «terrains de rencontre ». Je me suis souvent insurgé contre les NordIrlandais qui affirmaient vivre dans une société «normale» et j'étais d'avis qu'il y avait une certaine hypocrisie à faire semblant. Je ne sais plus si j'avais raison. Dans cette obstination à continuer de vivre comme si rien ne se passait, il y a peut-être une part de passivité (<< ne veux pas voir»), mais aussi une Je part de résistance, un refus d'être terrorisé par les terroristes. Entre les années 70 et les années 90, Belfast est passée de l'état de ville déserte, au rythme d'un couvre-feu parfois imposé, mais souvent simplement décidé par la population, à celui d'une ville qui veut sauvegarder les apparences de la normalité. Les multiples terrains de rencontre (centres com-

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merciaux, théâtres, pubs, syndicats et établissements scolaires n'étaient pas seulement des lieux neutres. Ils contribuaient activement à remplacer le territoire - qu'il s'agit de défendre - par l'espace - qu'il s'agit de partager. Dans ces conditions, les paramilitaires apparaissent chaque jour davantage en rupture avec leur société, avec une base toujours plus étroite. C'est sur ce fond qu'il faut analyser les discussions, les consultations secrètes ou non, c'est cette évolution en profondeur qui peut donner un sens au cessez-le-feu.

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I
NAISSANCE

La ville est jeune, elle fut fondée en 1603 à l'embouchure de la Lagan par des colons anglais, menés par Sir Arthur Chichester qui plus tard prendra le titre de Baron Chichester de Belfast. Il n'y avait rien, peut-être quelques cabanes. Les premiers citoyens furent d'anciens soldats anglais des campagnes irlandaises du XVIIesiècle, suivis par les colons écossais presbytériens. En 1650, la ville comptait mille habitants, elle était devenue un borough en 1613 et envoyait un représentant au parlement de Dublin. Elle était gouvernée par un « souverain» qui disposait de tous les pouvoirs en nommant lui-même un conseil de douze bourgeois. Les freemen ne votaient pas, mais étaient des citoyens privilégiés, ils étaient dispensés des taxes payées par les «étrangers» sur les marchandises importées. De même, les différents artisans, boulangers, tailleurs, barbiers, étaient protégés de la concurrence «étrangère ». Comme les étrangers étaient souvent les indigènes gaéliques et catholiques, il est tentant de voir dans cette structure les prémisses de la discrimination à venir. Tentant, mais trompeur. Cette manière de protéger les habitants d'une ville était propre à toutes les villes de l'époque et Belfast n'était pas une exception. Dès le début du XVIIesiècle, le commerce maritime commença à se développer, et le commerce atlantique transforma la situation de l'Irlande, qui n'était plus au fin fond de l'Europe,

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mais au centre des affaires 1.Liverpool et Glasgow se lançaient dans le commerce avec les colonies américaines et Belfast se trouvait sur le chemin. Les premiers chantiers navals, modestes, virent le jour. La révolution anglaise transforma fondamentalement les relations entre l'Angleterre et l'Irlande. Accomplie au nom du protestantisme, elle établit définitivement l'alliance de l'État et de l'Église anglicane, excluant de la citoyenneté politique tous ceux qui n'en faisaient pas partie, églises indépendantes et Église catholique. L'Irlande, majoritairement catholique, devint terre contre-révolutionnaire, une espèce de Vendée avant la lettre. Lorsqu'en 1689 le parlement anglais se révolta à nouveau contre Jacques II, notamment parce qu'il était catholique, et fit appel à Guillaume d'Orange, Jacques II se réfugia en Irlande. Il révoqua la vieille charte de Belfast et remplaça le conseil de la ville exclusivement anglican par un nouveau conseil composé également de catholiques et de protestants. Lorsque Guillaume d'Orange débarqua à Carrickfergus en 1690, il fut reçu avec enthousiasme par les anglicans de Belfast loyaux à l'Église établie, et après la défaite de Jacques II à la bataille de la Boyne, l'ancien conseil fut rétabli. A nouveau l'anglicanisme régnait sans partage, l'Église d'Irlande était la seule officielle, et l'alliance constitutionnelle entre religion et État excluait du champ politique à la fois les catholiques et les presbytériens, par un ensemble de lois discriminatoires connues sous le nom de Penal Laws. En 1627, par arrêté municipal, tous les citoyens devaient assister au service religieux anglican avec le « souverain» de la ville. En 1685, les ordres étaient encore plus stricts, et toute absence à la messe entraînait des amendes de deux pence pour un propriétaire, un penny pour son épouse, un demi-penny pour un domestique, et un farthing pour un enfant 2.

l E. Estyn Evans, «The Geographical Setting », in J.e. Beckett and R.E Glassock (sous la direction de), Belfast - The Origin and Growth of an IlIdustrial City, Londres, 1967. 2 George Benn, The History of the TOWIIof Belfast, Belfast 1823, p. 113.

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La partition actuelle du pays remonte à 1920. Avant cette date, l'Irlande était une seule unité administrative et disposait jusqu'en 1800 d'un parlement qui légiférait sous la tutelle de Westminster. Le vrai pouvoir était à Londres, Dublin était la capitale politique, Belfast était excentrée des circuits gouvernementaux et la vie politique y était réduite au plus bas niveau. La famille Donegall, propriétaire des terrains sur lesquels la ville s'était construite, régnait sans partage. Belfast envoyait deux membres au parlement de Dublin, les électeurs de ces représentants étaient le « souverain» et les douze « bourgeois» de la ville. Comme ces douze étaient nommés par les Donegall, l'élection était en fait une simple nomination par la famille régnante. L'acte d'Union en 1800 supprima le parlement de Dublin, et les deux représentants allèrent siéger à Londres, mais n'étaient pas élus plus démocratiquement. Il fallut attendre 1840 et la réforme municipale pour que le conseil croupion soit remplace par quarante membres élus par les électeurs franchises. La politique au sens moderne, concernée par le nombre, était nee. Il reste de la période qui précède, l'importance des organismes non-municipaux. Le conseil de Belfast ne représentant rien, le pouvoir et l'influence passaient par des organismes publics non-municipaux, mais importants economiquement ou socialement, comme la commission du port ou le conseil des asiles de pauvres. Jusqu'aux toutes dernières années, le conseil municipal ne brillait guère comme forum politique. Si l'on ajoute que catholiques et presbyteriens restèrent longtemps exclus des organismes d'État, on ne s'étonnera pas de l'importance des initiatives privées dans le domaine de l'éducation, de la culture et de la charité. Ces organisations privées étaient si nombreuses qu'il s'agissait quasiment d'un gouvernement local. La première maison des pauvres (la Be(fast Incorporated Charitable Society), preuve de « l'esprit de philanthropie qui régnait à Belfast », s'ouvrit rue Donegall en 17743. La soupe populaire qui ouvrit au début du XVIIIesiècle fut aussi attribuée à la
3 George Benn, op. ciL, p. 106.

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générosité des habitants. Les responsables lièrement à leur esprit de philanthropie:

s'adressaient

régu-

« On recommandait aux darnes et aux gentilshommes de consacrer religieusement leurs gains aux cartes aux bonnes œuvres, d'organiser moins de soirées et de dîners, et que tous les chevaux, montures et attelages, jÙssent mis à demi-ration d'avoine. »4

Deux maternités furent ouvertes en 1785, un hôpital pour les « fièvres» de deux cents lits fut construit à la même époque. Un asile des pauvres en 1809, une maison de correction (à la fois prison et asile) en 1817, une société contre le vice qui distribuait des Bibles et une école dominicale témoignent de la continuité de ces activités philanthropiques. Une société de lecture se transforma en société pour l'avancement des connaissances; la superbe bibliothèque qui fait face au City Hall, la Linen Hall Library, fut fondée à la même époque. Une société littéraire fut établie, mais George Benn note qu'il y avait « peu de goût à Belfast pour les beauxarts» 5. Il faut voir là une certaine fierté plutôt qu'un regret. Les protestants étaient trop impliqués dans la construction d'une ville industrielle prospère pour perdre leur temps en frivolités.
BELFAST ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Les protestants presbytériens du Nord, écartés du pouvoir politique à la fois par la législation britannique et par l'éloignement du centre du pouvoir en Irlande, éprouvaient une frustration croissante. Fiers de leur réussite économique, conscients de leur valeur morale, ils étaient pourtant éloignés de tout emploi public, ne pouvaient même pas se marier dans leurs églises. Ils devinrent les éléments les plus radicaux de la société irlandaise. Leur esprit de rébellion avait déjà conduit à leur entrée en masse dans une milice protestante, les
4 George Benn, op. cil. 5 Ibid. P 128.

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Volontaires, créée pendant la guerre d'indépendance américaine, pour protéger, en principe, l'Irlande d'une possible invasion française, mais qui, en fait, se transforma en bras armé d'une revendication nationalitaire. Ils étaient prêts à accueillir les idées de révolte et d'égalité de la Révolution française. Le Northern Whig Club fut fondé en 1789, et les Irlandais Unis en 1791. Ces associations comprenaient surtout les artisans, commerçants et professions libérales de Belfast et de Dublin, influencés par les idées des Lumières par l'intermédiaire des universités écossaises, puisque les universités irlandaises et anglaises étaient fermées aux nonanglicans. Ils furent les partisans du Northern Whig Club et d'un projet de société secrète qui devait réaliser les Droits de l'homme6. Leur première manifestation publique fut la célébration de l'anniversaire de la prise de la Bastille en 1791. Elle prit la forme d'une fête populaire qui remplit les rues d'une foule joyeuse. Ce 14 juillet, les bannières portaient des slogans comme « Là où règne la liberté, là est mon pays », ou « Superstition et jalousie sont les causes de la Bastille irlandaise, unissons-nous pour les détruire» 7. Les manifestants, en procession, brandissaient les portraits des révolutionnaires américains et français, Franklin et Mirabeau, « montrant, par leurs attitudes et par leurs paroles, une sympathie réjouie pour les efforts du peuple français» selon George Benn. Une motion destinée à l'Assemblée nationale de Paris fut adoptée par la foule, mais une référence à l' émancipation catholique fut abandonnée « au nom de l'union» 8. Le radicalisme des idées et la dénonciation de la superstition - autre nom du révolutionnaires ment un mélange ne peut éliminer catholicisme -, la vigueur des sentiments et le refus de l'émancipation catholique, forparfois difficile à comprendre, mais dont on un élément pour simplifier l'analyse.

6 Marianne Elliott, Partners in Revolution: The United Irishmen and France, New Haven and London, 1982. p. 21. 7 Brendan Clifford, Belfast itl the French Revolution, Belfast, 1989, pp.60-61. 8 Marianne Elliott, ibid., p. 22.

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l?année suivante, en 1792, la Révolution française fut à nouveau célébrée par une foule joyeuse portant de nombreuses bannières, dont le drapeau bleu blanc rouge déployé pour la première fois en. Irlande. Benn estime que «Nulle part la Révolution française n'a été célébrée avec plus de pompe, plus d'authenticité, plus de réjouissances, que dans cette ville» 9. Puis, l'optimisme des premières années de la révolution céda la place à d'amères scissions. La guerre entre la Grande-Bretagne et la France divisa la population. Wolfe Tone, le dirigeant dés Irlandais Unis, ne parvint pas à débarquer à Bantry Bay dans son expédition célèbre financée par le Directoire, et la répression frappa les rebelles de Belfast. Les bureaux du journal radical, le Northern Star, furent détruits par l'armée en 1797 et en juin de la même année, cent trois membres des Irlandais Unis furent emprisonnés. Pendant que la révolte grondait à Belfast, elle éclatait dans le comté de Wexford, où les paysans catholiques, conduits par les prêtres, se levèrent en masse. Cette révolte présentait un caractère anti-protestant sans doute inévitable. Le massacre de protestants dans le sud a été abondamment utilisé par les loyalistes pour détacher les protestants de la rébellion 10.Mais bien avant les massacres de Wexford, l'anticatholicisme était déjà présent, comme en témoigne la difficulté à inclure l'émancipation catholique dans la plate-forme politique des partisans de la Révolution française. Ces événements sont pourtant cités par chacun des deux camps en présence aujourd'hui comme fondateurs de traditions opposées. Pour les républicains, ils sont la preuve que protestants et catholiques peuvent s'unir pour l'indépendance de leur pays. Pour une partie des protestants de Belfast, ils sont la preuve que radicalisme politique et anti-catholicisme sont parfaitement compatibles. Certains groupes protestants ont tenté de célébrer les retombées irlandaises de la Révolution française comme parties intégrantes de leur tradition. Le comité cultu9 George Benn, op. cil., p. 59. 10 Thomas Pakenham, The Year of Liberty, The Story of the Great Irish Rebellioll of 1798, Londres, 1969.