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GUERRIERS PRINCES ET POÉTES AUX COMORES

De
304 pages
La littérature orale comorienne est encore très mal connue. Moussa Said Ahmed présente ici les plus grands textes en prose et en vers de l'île de la Grande Comore. La finesse de cette littérature se donne à voir dans les nombreux genres poétiques mis en musique, réflexions sur la vie et sur le temps qui passe avec en toile de fond le paysage politique et social des Comores.
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GUERRIERS, PRINCES ET POÈTES AUX COMORES
DANS LA LITTÉRA TURE ORALE

ARCHIPEL

DES

COMORES

Collection dirigée par Pierre Vérin, Mohamed Ahmed-Chamanga & Sophie Blanchy Centre d'Études et de Recherche sur l'Océan Indien (CEROI)

Déjà parus:
Sultan CHOUZOUR, 1994, Le Pouvoir de l'honneur: contestation en Grande Comore, 284 p. tradition et

Michel LAFON, 1995, L'Éloquence comorienne au secours révolution: les discours d'Ali Soilihi (1975-1978), 224 p. Mohamed AHMED-CHAMANGA, comorien, 240 p. 1996, Dictionnaire

de la

français-

Mahmoud IBRAHIME, 1997, État français 1912-1946, 224 p.

et colons aux Comores,

Ainouddine SIDI, 1998, Anjouan: l'histoire d'une crise foncière, 340 p. Mohamed AHMED-CHAMANGA Ahmed ALIMROIMANA,1999, Contes et comoriens de Ngazidja: Au-delà des mers, 200 p. Emmanuel et Pierre VÉRIN, 1999, Histoire de la révolution comorienne. Décolonisation, idéologie et séisme social, 154 p. Emmanuel et Pierre VÉRIN, 1999, Archives de la révolution comorienne: le verbe contre la coutume, 358 p. Claude CHANUDET et Jean-Aimé RAKOTOARISOA, 2000, Mohéli: une île comorienne à la recherche de son identité, 270 p.

Prochaines
Mahmoud

parutions:
de l'élite politique comorienne

IBRAHIME : La naissance

Photo de couverture: Said Ali, sultan de Ngazidja (GrandeComore). Coll. CNDRS, Moroni

INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVIUSATIONS ORIENTALES CENTRE D'ÉTUDES ET DE RECHERCHE SUR L'OCÉAN INDIEN

Moussa

SAID AHMED

GUERRIERS, ET POÈTES AUX

PRINCES COMORES
ORALE

DANS lA LITIÉRATURE

Préfacede Sophie BLANCHY

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9475-7

A Mze Umuri Wa Mwandze

REM ERCIEM

EN TS

Mze Umuri Wa Mwandze, qui fut l'une des principales sources des textes littéraires présentés dans cet ouvrage, ne le verra malheureusement pas achevé. Il repose dans sa tombe de Bandamadji depuis le 6 juin 1988. Que la paix de Dieu soit sur lui. Ce travail n'aurait pu aboutir sans le concours de nombreuses personnes. Aussi, nous avons une pensée particulière pour nos autres informateurs Mze Mdoihoma Hamadi de Koimbani (Washili), Moussa Hamidou de Male (Mbadjini), Mkouboi Hassani de Wela (Mitsamihuli), Cheikh Ibouroi de Bandamadji (Domba), Athimari Soule de Male, Mze Lavani de Unkazi CBambao) et Mze Abdou Abdallah d'Itsandzeni (Hamahame). Nous remercions le professeur Pierre Vérin, Michel Lafon, Mohamed Ahmed-Chamanga, Sophie Blanchy et Claude Allibert, sans qui cet ouvrage n'aurait pas vu le jour. Nous espérons qu'il contribuera à faire connaître la littérature orale de Ngazidja et fournira aux spécialistes des matériaux utiles pour une meilleure connaissance de l'archipel.

PRÉFACE
Les magnifiques textes présentés dans cet ouvrage, portés par écrit pour la première fois, ont été exhumés de la mémoire des admirables vieillards qui en étaient les dépositaires. Admirables car, riches d'un patient enseignement et d'une longue mémorisation, héritiers peu nombreux d'une littérature orale portée par la parole, la rencontre, le renouvellement des générations, ils n'en sont ou n'en étaient pas moins dignes et modestes en leur vie quotidienne, respectés et simples dans leurs fonctions villageoises de maîtres. Certains d'entre eux ont aujourd'hui disparu: en confiant leur savoir à Moussa Said Ahmed, ils avaient conscience de remplir leurs devoirs d'anciens et de léguer à leur cadet, pour le pays entier, un héritage précieux. L'auteur leur rend hommage en publiant ces textes où se trouvent condensées les valeurs d'une civilisation passée et présente. Ils étaient attendus par les chercheurs en études comoriennes, swahilies et bantoues, et par tous ceux qui, connaissant la grande richesse culturelle de l'archipel des Comores, petit et pauvre par ailleurs, souhaitaient avoir enfin accès à de nouvelles données, après les premiers travaux publiés en particulier par Damir Ben Ali et Masséande Allaoui. Après une présentation complète des genres littéraires, Moussa Said Ahmed a choisi de ne retenir dans cet ouvrage que les plus grands textes, réservant pour des publications séparées des listes de proverbes, devinettes et maximes, des variantes de contes, etc. Les mythes de fondation résument l'idéologie d'une organisation sociale matrilinéaire alliée à une autorité religieuse masculine depuis longtemps représentée par l'islam. Ceux de Male dans le Mbadjini, et de Bandamadji dans le Domba viennent ici enrichir le corpus en constitution (Damir, Boulinier, Ottino, 1985, Cidey à paraître). Dans le domaine de la poésie, ce livre novateur nous offre de beaux textes comoriens d'épopées nyandu et de poésies upvandzi. Les trois textes de nyandu,« chants déclamés

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GUERRIERS,

PRINCES

ET POÈTES

AUX COMORES

entrecoupés de chœurs », montrent la permanence des thèmes et la valeur historique de ces épopées dont la richesse se situe sur le plan linguistique autant que culturel. Ils fournissent un éclairage particulier sur la société de Grande Comore à l'époque

des « sultans batailleurs », en mettant au premier plan la valeur du
courage physique et moral, dans une figure idéale d'homme à la fois guerrier, chef, époux et donneur de vie, et autour de ce héros, la solidarité de la cité, qui reste le sentiment communautaire le plus fort. Ces thèmes résonnent encore dans les fêtes coutumières, dans les évocations généalogiques, dans les discours de mariage, c'est-à-dire d'alliance, comme les valeurs centrales de la culture. Les poésies philosophiques déroulent leurs pensées sur notre commune condition humaine avec une remarquable finesse de sentiments et d'expression; elles permettent aussi de replacer cette réflexion dans le contexte des siècles précédents, nous donnant plus que de simples informations sur la société d'alors: une véritable atmosphère. Les chants des grands moments de la vie, et des métiers, complètent cette peinture d'une société à travers ses grands événements, ses grands personnages, ses moments les plus intenses, ajoutant la perspective de la vie privée à celle de la vie publique. Outre son apport dans la recherche historique et linguistique aux Comores, la littérature dont Moussa Said Ahmed a choisi avec soin ces extraits offre une réelle dimension anthropologique qui permettra de multiples lectures ultérieures fort enrichissantes. Sophie Blanchy CNRS

NOTES

SUR

LA TRANSCRIPTION

Les problèmes de graphie et de transcription du corpus ne sont pas des moindres quand on sait que le comorien ne dispose pas encore d'une orthographe standard, que ce soit en graphie arabe ou en graphie latine. Toutefois, des systèmes en graphie latine ont été proposés, émanant de spécialistes français et comoriens. Nous avons adopté, dans la transcription de notre corpus, le système de Mohamed Ahmed-Chamanga et alii (1988). Les textes, ainsi que les noms de régions, de villes ou de lieux-dits sont transcrits selon cette convention de notation anticipée dans la carte des Comores (Vérin et Battistini). Toutefois, pour ne pas dérouter les lecteurs, les noms de personnes sont transcrits à la française, selon l'habitude qui en a été prise. Comme dans toutes les langues bantoues, les mots en comorien commencent par un préfixe dit "de classe" qui indique le nombre; pour faciliter la lecture à qui n'est pas familier avec ce système, nous avons pris le parti de toujours citer les noms au singulier même lorsque le contexte de la phrase française impliquerait un pluriel. Le lexique en annexe donne pour tous les mots cités dans le texte leur forme singulier et pluriel.

INTRODUCTION
L'Archipel des Comores est composé de quatre îles: GrandeComore (Ngazidja), Anjouan (Ndzuani), Mohéli (Mwali) et Mayotte (Maore), situées à l'entrée nord du canal du Mozambique, entre la côte est-africaine et Madagascar. La Grande-Comore, Anjouan et Mohéli ont obtenu leur indêpendance le 6 juillet 1975 et constituent depuis 1978 la République Fédérale et Islamique des Comores. Mayotte, elle, est restée dans la République Française. La littérature comorienne a été très peu étudiée. Il fallait, pour reprendre les propos de Sultan Chouzour "réparer une regrettable injustice". Notre travail se situe dans cette perspective. Certains chercheurs du début du XX e siècle, influencés par le découpage administratif colonial - les Comores faisaient partie de la colonie nommée Madagascar et Dépendances -, considéraient l'Archipel comme partie intégrante de Madagascar et n'étudièrent les Comores qu'en annexe de la grande île. Les rares travaux de cette époque consacrés à notre pays sont dus à des administrateurs français de passage dans les îles ou à des Européens en mal d'exotisme. Toutefois, depuis une vingtaine d'années, un nombre grandissant d'universitaires et de chercheurs, tant nationaux qu'étrangers, se consacrent aux
.

Comores; malgré ce renouveau des études, la littérature orale de

la Grande-Comore, extrêmement abondante, et relevant d'une multitude de genres, n'a pas encore été étudiée de manière exhaustive. Depuis trente ans, l'Afrique a fait l'objet de recherches variées et souvent remarquables. Parmi ceux dont nous avons plus particulièrement mis les travaux à contribution, citons pour la littérature orale dans son ensemble et l'interprétation des mythes, Geneviève Calame-Griaule, Denise Paulme, Jean Vansina, Veronika Gorog-Karady; pour l'anthropologie de l'Océan Indien et plus particulièrement des Comores, Damir Ben Ali, Paul Ottino, Sultan Chouzour, Noël Gueunier et Sophie Blanchy. L'archéologie et l'histoire culturelle de cette région du monde ont été éclairées par les travaux notamment de Paul

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GUERRIERS, PRINCES ET pOÈTEs AUX COMORES

Sinclair, Henry Wright, Pierre Vérin, Jean Martin, Claude Allibert, Claude Chanudet, Derek Nurse. Les noms de Guthrie, Meeussen, P. Alexandre, Coupez sont des références classiques pour la linguistique bantoue, ceux de Lafon, Philippson, AhmedChamanga et Jouannet pour la linguistique comorienne. Tous ces travaux ont contribué à réhabiliter les cultures africaines mais certains ont contribué parallèlement à promouvoir, dans ces civilisations où la connaissance n'était traditionnellement véhiculée que par l'oral, une culture écrite, vecteur d'une mentalité nouvelle. C'est ainsi que les sociétés africaines intègrent peu à peu le Monde moderne et la pensée rationaliste, sinon le savoir scientifique. Les traditions orales, qui n'étaient jusque là diffusées que dans le cadre des langues vernaculaires, voient aujourd'hui, grâce aux traductions, leur audience élargie à la communauté internationale. Des Européens, des Africains et des Américains procèdent à une relecture de l'histoire dans une approche méthodologique qui n'est pas celle de Hegel et des Sociétés Géographiques du XIXe et du début du XXe siècle. La littérature orale est donc appelée à témoigner sur les spécificités des peuples, loin des schémas figés et naïfs des siècles passés qui faisaient des Africains des populations sauvages auxquelles il fallait donner une âme et dont l'histoire débutait avec l'arrivée des premiers Européens. Mais la culture comorienne, diluée dans l'ensemble du monde bantou ou dans celui plus vaste encore du monde musulman, a été le plus souvent oubliée. Les premiers recueils de traditions par des Européens - notamment les travaux de Gevrey (1870), de pechmarty (1918), de Fontoynont, (1937)1 ont été suivis d'un relatif désintérêt pour l'archipel, objet de peu de publications et de recherches jusqu'aux années annonçant l'indépendance. La littérature orale des Comores est pourtant riche et bien vivante: pour preuve, nous avons pu recueillir ou confirmer la plupart des textes qui constituent notre corpus de la bouche même de traditionnistes en activité qui le tenaient de parents ou maîtres, remontant ainsi le fil des générations. Par ailleurs, cette littérature constitue une part intégrante de la vie sociale et culturelle: elle est en général proférée dans des contextes
1 Dr. Fontoynont et Dr Raomandahy, (1937), Mémoire de l'Académie Malgache, Tananarive, entre autres, des poésies et des contes. "La Grande-Comore", in 105 pages. On y trouve,

INTRODUCfION

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précis, le plus souvent codifiés, et constitue un élément essentiel des traditions et coutumes dont la réalisation fonde l'identité du comorien. On ne s'étonnera pas qu'elle soit devenue un enjeu important des luttes politiques. Cette étude a donc d'abord pour but de révéler notre littérature orale dans tous ses aspects, en privilégiant les textes en comorien et notre préoccupation s'est voulue dans un premier temps essentiellement descriptive. Nous nous sommes attaché en particulier à ce que les textes soient transcrits le plus correctement possible et traduits au plus près de façon à ce qu'ils puissent alimenter des études linguistiques. Ainsi nous sommes-nous trouvé confronté au problème de l'instrumentalisation et aux difficultés de l'interprétation de parlers encore peu décrits. Sur le plan typologique, nous avons inventorié environ une dizaine de genres. Certains sont largement répandus et se retrouvent dans la plupart des cultures du monde (contes hale, proverbes mdrongoo, devinettes ndzinyo, maximes nyasia, poésie upvandzi, récit de fondation hadisi) ; d'autres, sans être entièrement spécifiques de la Grande-Comore, sont moins représentés: évocations généalogiques (shadjar), art de la parole (shinduantst), poésies épiques (nyandu), contes des bouffons (malaba), slogans ou propos facétieux (ntsimo). Nous ne traitons pas ici des textes littéraires existants aux Comores dans une autre langue: il peut s'agir de l'arabe ou du français, et cette littérature est plus souvent écrite. 11 existe en effet des genres d'expression arabe, et l'on dénombre de nombreux qasida (poème religieux) : ils relèvent très clairement de la littérature arabe dans le cadre de laquelle il convient de les interpréter. C'est un domaine qui reste cependant à explorer. En outre, diverses chroniques historiques, transcrites en caractères arabes mais en langues arabe, swahili ou même comorienne, ont été exhumées - elles sont d'ailleurs loin d'avoir été entièrement exploitées. Plus récemment ont vu le jour des romans ou nouvelles en français ainsi que les premiers essais de littérature écrite en comorien: nous ne les citerons pas dans cet ouvrage consacré à l'oralité. Pour bien comprendre cette littérature, il convient de la situer dans son contexte d'énonciation, en tenant compte de la nature des sociétés orales et de la spécificité des Comores. C'est

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GUERRIERS,

PRINCES

ET POÈTES

AUX COMORES

l'occasion de s'interroger sur les fonctions de la littérature orale dans une problématique qui va au delà de celle de Lee Haring 1. Nous n'allons pas ici mettre en exergue le rôle et l'impact de l'oralité dans nos civilisations pour marquer son importance dans le maintien des équilibres sociaux, cela a été suffisamment dit et écrit par de nombreux spécialistes et est devenu en quelque sorte un lieu commun de l'ethnologie africaniste. Mais nous nous efforcerons de cerner la fonction de chaque genre dans le cadre social - pour ce faire, nous serons amené à dresser un bref tableau de l'histoire de la société comorienne, ainsi que de la hiérarchie sociale et du système si particulier du grandmariage. Compte tenu de la nature profondément historique de l'homme et des sociétés humaines, et du fait de l'enjeu que la littérature représente, notre recherche s'est développée dans un contexte politique et social donné. Il nous a donc fallu, afin de la mener à bien, nous débarrasser des préjugés et des mythes à la mode dans les années 1970 et qui eurent un grand écho pendant la période révolutionnaire comorienne 0975-1978). Le mouvement associatif militant, encouragé par le discours anticolonialiste naissant, ne voyait en effet dans la période coloniale que des tentatives de destruction de notre civilisation par les colonisateurs. Ainsi tous les documents provenant de sources coloniales étaient-ils considérés comme douteux voire rétrogrades et il fallait s'en méfier. La littérature devint alors une littérature engagée qui maintenait la population dans des illusions de bonheur facile après le départ des" kolo" (colons). Ce sectarisme, qui tourna chez certains au fanatisme, gagna une grande partie des lycéens de l'Union Fraternelle de l'Art Comorien (UFAC), et des intellectuels comoriens en France réunis dans l'Association des Stagiaires et Étudiants des Comores (ASEC) et le Parti Socialiste des Comores (PASOCO). Ces attitudes d'exclusion ont causé un retard considérable à la recherche scientifique dans notre pays en jetant le discrédit sur toutes les sources anciennes. Après l'indépendance, le gouvernement révolutionnaire d'Ali Soilihi, dans les années 1975-1978, voulut, entre autres, abolir ce
1 Haring, Lee, (987), pp. 7-20, INALCO Uses of literature, in Études Océan Indien, Volume 8,

INTRODUCTION

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que, dans la mémoire d'un peuple, il jugeait source d'inégalités sociales. Il agit à la fois sur la forme et le fond: il supprima les structures traditionnelles jugées trop archaïques, tels les groupes statutaires, et interdit les dépenses ostentatoires des festivités liées au grand-mariage âda, cadre par excellence de la littérature orale, contribuant ainsi à en diminuer la diffusion. Par ailleurs, il n'admit que les textes considérés comme conformes aux idéaux révolutionnaires, proscrivant tant les chants de louange que la littérature courtoise et les chansons d'amour, qui étaient souvent l'occasion pour le public de faire état de sa générosité. Ainsi, sous le double effet de la limitation forcée des dépenses et du contrôle du contenu, les festivités des mariages célébrés à cette époque se trouvèrent-elles amputées, le nombre de participants étant par ailleurs sévèrement contrôlé. On comprendra aisément qu'un grand nombre de mariages furent à nouveau célébrés après la chute de ce dirigeant. Pourtant, Ali Soilihi respectait par d'autres aspects cette littérature orale. Il avait reconnu son rôle et son importance pour la préservation de l'identité culturelle, face à l'idéologie coloniale d'intégration. Ainsi le peuple était-il appelé à se référer à ses traditions, véhicule vivant d'un patrimoine culturel que le Blanc aurait cherché à étouffer et dont Ali Soilihi souhaitait faire le socle de la société nouvelle. De façon habile, celui qui avait accédé au pouvoir et s'y maintenait en partie grâce à son éloquence 1 ne négligeait pas de recourir au fond culturel partagé, à travers proverbes, dictons, allusions diverses, pour fonder son action. Pour les tenants d'un Islam rigoureux, qui se rencontrent de nos jours chez de jeunes comoriens formés en Arabie Saoudite et en Iran, la littérature profane, comme les musiques cérémonielles et toutes les manifestations publiques non religieuses, représente une dégradation permanente des mœurs. Pour procéder à la purification de l'Islam comorien, ils se proposent de proscrire tous ces divertissements. Sous leur influence, il arrive que le twarab (concert arabe de musique profane à audience mixte) soit exclu des cérémonies, et soit remplacé par un madjlis, récitation communautaire de cantiques qasida qui glorifient en permanence Allah, le Tout-Puissant et Mohamed son prophète, acte jugé plus conforme à une société
1 Voir E. Verin, 1988, Les Comores dans la tourmente, et Lafon, 1996, L'éloquence comorienne au secours de la Révolution, 1996

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qui se proclame musulmane. Cette tendance intégriste est d'ailleurs contraire à la tradition de tolérance et aux pratiques syncrétiques de l'Islam comorien. D'un côté comme de l'autre, on le voit, c'est la société qui est remise en cause car elle privilégierait l'ostentation et la satisfaction immédiate des penchants au plaisir, aux dépens d'une morale plus "pure". La société comorienne vit donc des querelles idéologiques très aiguës dont la littérature nous livre les aspects caractéristiques. Mais ces divergences finissent par s'estomper, trouver leur place et participer à la culture comorienne, au point de s'intégrer dans les valeurs fondamentales d'une civilisation qui peut se caractériser par la synthèse réussie de l'unité et de la diversité. La littérature orale est le reflet d'une civilisation traditionnelle. On peut se demander quel est son avenir dans des Comores qui accèdent à la modernité, si elle va s'éteindre ou si elle va se métamorphoser. La réponse en fait est déjà donnée: on constate son renouvellement. Les chants des jeunes boto, les chants de la danse féminine du pilon (wadaha) sont, parmi d'autres, représentatifs de cette évolution. Ce genre de poésie non seulement intègre des apports modernes, notamment pour ce qui est des innovations et des emprunts lexicaux, mais exprime aussi le malaise social provoqué par l'histoire contemporaine et les événements politiques actuels. Aux Comores, l'histoire est source et fondement du pouvoir et derrière la politique se profilent les genres à référence historique de la littérature.

PREMIÈRE HISTOIRE

PARTIE ET SOCIÉTÉ

CHAPITRE HISTOIRE LES SOURCES

l

Jusqu'à une période assez récente, les spécialistes qui se sont penchés sur le passé des Comores ne disposaient que de documents que nous pouvons qualifier de subjectifs, ou d.I moins sujets à caution: il s'agit des chroniques anciennes, des traditions orales et des récits de voyage j mais ces documents satisfaisaient rarement leur curiosité, faute de profondeur chronologique avérée. S'ajoute depuis quelques années à ces sources, l'apport de l'archéologie. Les chroniques ont été rédigées en graphie arabe par des lettrés comoriens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, tantôt en langue arabe, tantôt en swahili ou en comorien. Elles sont, en effet, importantes, mais n'en présentent pas moins de nombreuses lacunes. Dès avant l'indépendance s'est développée dans les milieux princiers une littérature écrite à caractère idéologique qui commence seulement aujourd'hui à sortir de l'ombre, et qui était essentiellement destinée à soutenir leurs prétentions dynastiques vis-à-vis du colonisateur. De quoi s'agit-il ? Ces chroniques furent rédigées à la fin du XIXe siècle et au début du xxe siècle, au moment où l'avènement de la colonisation avait mis fin au régime des sultanats. Les familles royales furent alors dépossédées du pouvoir et virent leurs terres confisquées par la société coloniale de Humblot, avec la bénédiction du sultan Said Ali. Les princes ont produit alors une floraison d'écrits, afin de fournir une base justifiant leurs nombreuses prérogatives et leurs droits socio-politiques gravement menacés. Leur argumentation est fondée sur

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GUERRIERS, PRINCES ET pOÈTEs AUX COMORES

l'héritage ancestral: comme l'écrivent des auteurs tels que Abdoul Ghafour Djoumbe Foumou1, ces textes furent transcrits à partir des données de la tradition orale: "ces récits nous les avons recueillis de nos ancêtres qui les avaient recueillis oralement. Ils n'ont jamais été écrits." Les chroniques recensées jusqu'à présent sont au nombre de six : une en arabe, œuvre du Cadi Omar Aboubakr de Mayotte2, quatre en swahili, respectivement écrites par le prince Said Bakari3, le prince Abdoulatif Msafoumou 4, le cadi Omar et le fin lettré Abdoul Ghafour Djoumbe Foumou5 et celle du prince Said Houssein écrite en Kingazidja et présentée par Sultan Chouzour (1983 a et b). Les traditions orales, quant à elles, demeurent des sources incontournables. Toutefois elles sont proférées par des personnes qui ont tendance à privilégier l'idéologie au détriment de la rigueur historique. L'histoire de certaines villes, par exemple, se résume souvent à la généalogie à fonction idéologique d'une famille aristocratique, dont nous donnerons un aperçu plus loin. Lorsque nous disposons de la transcription de ces traditions, œuvre d'historiens comoriens et de chercheurs

1 Originaire de Mbeni dans le Hamahame, Djoumbe Foumou serait né vers 1890. Après avoir servi pendant de nombreuses années dans l'administration française, il alla souvent à Zanzibar, étudier les sciences religieuses dans l'Académie Islamique de l'île. Il laissa le souvenir d'un homme pieux et cultivé. Son manuscrit a été traduit et publié par Vérin et Saleh (1982). 2 Cette chronique a été étudiée par trois chercheurs: G. Rotter (1976), M. ?aouali (1978) et J. Ducatez (1982). Le même cadi Omar Aboubakr a écrit aussi une chronique en swahili qui a été utilisée par Allibert (1984), mais sans édition du texte. Une édition critique du manuscrit a été réalisée par N.J. Gueunier (1989) et repris dans une publication polycopiée du Centre Universitaire de Tuléar. 3 Le texte original est conservé à la bibliothèque municipale de St-Maur-lesFossés. Le texte complet, en transcription latine, a été publié en annexe du dictionnaire français-comorien et comorien-français du Père Sac1eux par Mohamed Ahmed-Chamanga, Gueunier, N.J. (1979) 4 Elle a été publiée en annexe de l'ouvrage de B.A Damir , G. Boulinier, P. Ottino (1985). 5 Les textes d'Abdoul Ghafour Djoumbe Foumou et d'Abdoulatif Msafoumou ont été remis en 1918 à l'administrateur Poirier lors d'un de ses séjours aux Comores, par un proche de l'auteur; voir P.Vérin (1991).

HISTOIRE

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étrangers, celle-ci ne date en général que d'une période assez récente, ce qui ne donne pas plus de recul que le texte oral. Les récits des navigateurs et des voyageurs européens de passage dans l'archipel généralement sur la route de Indes, entre le XVIe et XIXe siècle, sont aujourd'hui de plus en plus utilisés; voir en particulier Martin (1985) et Allibert (1991). Ces sources documentaires dressent souvent un tableau socio-économique et culturel des cités comoriennes de l'époque. Les îles Comores constituaient durant toute cette longue période" une étape appréciée des bateaux européens pour l'approvisionnement en eau potable, en fruits et légumes et en viandes diverses" 1. Depuis les années 1970, les fouilles archéologiques permettent de remédier en partie à cette faiblesse de la documentation2. Elles nous apportent de nouveaux et précieux éléments sur le peuplement, la fondation des cités, le commerce régional, la date de construction des premières mosquées etc. et par là se confrontent aux versions idéalisées des origines du peuplement et de la civilisation de l'archipel. La synthèse des informations fournies par les différentes sources permet d'envisager pour la Grande-Comore, comme pour les autres îles de l'archipel, quatre grandes périodes historiques: le temps des matrilignages hinya fondateurs des villes et villages (période des chefferies dite des Fe et des Bedja), les sultanats, la colonisation et l'indépendance.

1

2

Voir aussi Moussa Chaanbany, "Mohéli dans le regard d'Européens du XVIIe et du XIXe siècles", (Essai d'utilisation critique des récits des navigateurs européens), mémoire de fin d'études, ENES, 1989, p.9. Nous renvoyons à ce sujet aux travaux de P.Vérin (1972,1975), de Kus et Wright (1976), de J. Argant et C. Allibert (1983), de Wright (1984, 1986) et de C. Chanudet et P.Vérin (1988) auxquels il faut ajouter la thèse de doctorat de C. Chanudet, (1988 et 1991).

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GUERRIERS, PRINCES ET pOÈTEs AUX COMORES

1. L'ÉPOQUE DES CHEFFERIES: FEET BEDJA
LES LIGNAGES FONDATEURS DES CITÉS

Cette première période s'échelonnerait, d'après les données de la tradition orale, des origines du peuplement jusqu'à l'avènement des sultanats au XVIe siècle. Aucune date ne peut pour le moment être avancée avec certitude quant aux premiers peuplements de l'archipel. L'archéologie atteste une présence humaine continue qui semble remonter au VIlle siècle de notre èrel. En effet, on a découvert, dans divers sites étudiés, de la poterie d'importation (poterie sassano-islarnique) dont la plus ancienne a pu être datée du VIlle siècle. Ces vestiges attestent dès cette haute époque l'existence de relations commerciales entre les Comores et les pays du Golfe arabo-persique, les Comores étant déjà, pour les navigateurs, un relais important entre les ports de la côte arabe, les établissements de la côte orientale d'Afrique et les cités islamisées du nord de Madagascar. En effet, un même type de civilisation urbaine existait de façon contemporaine sur le littoral continental et était caractéristique de la société swahili. Il s'agissait, selon Horton (1987) "de petits établissements qui s'étendaient sur 3000 kilomètres le long de la côte. Les fouilles archéologiques récentes ont ainsi mis au jour 400 établissements qui existaient bien avant l'arrivée des Portugais en 1498". La plupart de ces établissements consistaient en de petites communautés villageoises, peuplées d'environ 1000 habitants qui vivaient dans des maisons en pierre. Cette population, selon toute vraisemblance à dominante bantu, commença dès le IX e siècle à se convertir à l'Islam. Il semble bien que dès cette époque se soit mise en place la structure caractéristique du peuplement de l'archipel, constituée par des populations africaines bantu originaires de la côte est africaine et par des populations musulmanes arabes OJ orientales venues de la péninsule arabique. Cette dualité arabobantu a marqué l'archipel et représente une des caractéristiques essentielles de la civilisation comorienne.

1

Lafon (1987). Il s'appuie sur les travaux de Horton.

HISTOIRE

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Tout au long de cette période Ngazidja était divisée en plusieurs principautés dont les frontières auraient été tracées, selon la tradition, par un chef bantu, Mdjonga, auquel on doit la fondation de nombreuses villes de l'île. Issu d'une tribu Wanyika "il aurait séjourné un moment dans l'île de Pemba avant d'atteindre la plage de Male au sud de Ngazidja vers la fin du premier millénaire de l'ère chrétienne 1. Citant Cerulli (1957), B.A. Damir, G. Boulinier, P. Ottino (1985) font remarquer que les Wanyika "descendaient de ces groupes bantou, qui dès avant l'Islam, furent refoulés dans la portion de la côte comprise entre Malindi et Mombasa par des Arabes himyarites à la recherche de l'or". Reprenant Damir (1984), C. Chanudet 0988, p. 506) rapporte pour sa part qu'une partie des compagnons de Mdjonga auraient gagné Mohéli et fondé les villages de structure matrilinéaire dits mdjawashe, qui sont les plus anciens de l'île: Kwambani, Nyombeni, Djwayezi, Hanyamwada. Ce terme de mdjawashe (litt. "cité des femmes") s'oppose à celui de mdjaume (litt. "cité des hommes") qui désigne, toujours à Mohéli, des villages qui auraient eu une structure patrilinéaire, que les traditions font remonter à une période plus tardive et à des fondateurs venus d'Orient. On retrouve la même dualité à la Grande-Comore où les noms de certains clans fondateurs des villages sont précédés du terme hinya qui témoigne de leur structure matrilinéaire (comme l' hinya Radjabu de Moroni) alors que d'autres sont précédés du préfixe Wa (comme les wa-Djambani de Bandamadji) (Damir, 1984)2. Le terme de hinya (ou inya) désigne un ensemble de familles qui se déclarent descendantes du même ancêtre par les femmes. C'est cet ancêtre, alors éponyme, qui donne souvent son nom au hinya; le hinya privilégie l'ascendance maternelle, comme le montre le système d'héritage (biens manyahuli) et de transmission du pouvoir par les femmes dans les villes et villages. Les hinya ou lignages maternels formaient l'axe des
1 Salim Himidi, complémentarités entre Wungudja et Ngazidja (communication personnelle). Ancien dirigeant du Parti Socialiste des Comores (PASOCO), de 1968 à 1975, Salim Himid fut aussi ministre de l'Intérieur d'Ali Soilihi en 1976. wa- est le préfixe nominal de classe 2, ou pluriel pour les mots désignant les personnes.

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GUERRIERS,

PRINCES ET POÈTES

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groupes sociaux. A ce niveau, l'oncle maternel, mdjomba, de même que les fondateurs des cités (watsenga omdjt) jouaient un rôle de premier plan, car l'ancienneté était à la base même de la hiérarchie sociale des lignages entre eux: le hinya fondateur dominait tous les autres, ce qui n'est plus le cas de nos jours dans plusieurs villages, comme nous le montrerons par la suite. Notons que la persistance de certaines croyances religieuses traditionnelles a parfois barré la route à notre curiosité: dans certains villages, par exemple, où l'on pense que les mères fondatrices des villes et villages ont eu une ascendance djinn, nos informateurs avaient des réticences à dévoiler ces mystères.

LES GUERRIERS: ONCLES ET NEVEUX

Les Fe étaient des chefs guerriers ou mieux encore des doyens de bea, qui désignent les groupes générationnels qui se consacraient à la guerre. Les noms des bea se transmettaient souvent de génération en génération (Damir,1984, p.2) Dans les plus gros villages, selon le même auteur, le Fe de la lignée la plus ancienne était reconnu roi (mfaume) mais sans attributions politiques réelles. Il ne pouvait que convoquer et présider l'assemblée des Fe, les maferembwe, représentant tous les groupes d'ascendance reconnue. Les maferembwe étaient, d'après la tradition, les neveux utérins des Fe c'est-à-dire les jeunes hommes de la génération suivante, selon un mode de dévolution qui s'est maintenu jusqu'à nos jours. Selon Mze Umuri Wa Mwandze, l'un de nos principaux informateurs sur cette période, "les maferembwe sont des hirimu (ou bea) à la manière des mfomanamdji [groupe générationnel du village], En ces temps-là, la population de l'île n'était pas nombreuse et les gens parvenaient facilement à se rencontrer. Dans chaque village, le mfomabea [litt. roi du bea] était connu pour sa témérité et c'était ainsi qu'il devenait roi. Ces rois organisaient un rassemblement tous les trois mois. On élisait mfomabea le plus vaillant d'entre eux. S'il mourait ou si son hirimu était remplacé par un autre, les sages de la région pouvait désigner un successeur." Les maferembwe détenaient l'essentiel du pouvoir dans les cités et dans les principautés. Ils en furent

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dépossédés par les Bedja. Les textes les plus anciens (nyandu, hadisi, etc.) sont datés de cette période par les traditionnistes qui en racontent l'histoire.

LES CHEFS ET LEUR POÉSIE

La tradition rapporte que les Bedja étaient des chefs territoriaux qui seraient arrivés au pouvoir à la suite d'une révolution dont toutefois nous ignorons les causes. Ce qui est certain, c'est qu'ils bénéficièrent d'un contexte socio-culturel qui leur fut largement favorable. Leurs prédécesseurs, Fe et Maferembwe, étaient devenus en effet si impopulaires qu'on les surnommait Mafitsi "gens de peu d'importance" 1. Depuis lors, les Bedja ont toujours représenté un idéal de noblesse qui s'explique en partie par cette éviction des Maferembwe. Il convient de signaler toutefois qu'à l'heure actuelle, par continuation du processus d'usure, le terme de bedja a pris le sens de prétentieux. Les bedja renforcèrent, comme leurs prédécesseurs, l'organisation des cités dans les Principautés. La cité (mdji) représentait l'élément de base des structures territoriales. Elle était directement administrée par les groupes guerriers (bea) auxquels nous avons fait allusion plus haut. Dans la tradition de cette époque, lors du choix du chef d'un groupe générationnel appelé à diriger la cité, un chant d'intronisation était déclamé. Selon Mze Umuri Wa Mwandze, il s'agissait d'une poésie de divertissement et d'incitation des guerriers à l'amour de la cité, de la région et de la gloire. C'est dans le nyandu ancien, que la tradition attribue à la période des Fe et des Bedja, que l'on trouve souvent mentionné le rôle du mwalimu dunia (devin, astrologue), dépositaire des croyances bantu et des pratiques anté-islamiques, partiellement recouvertes par l'adhésion de plus en plus générale des différentes communautés à la religion musulmane. Les textes des anciens nyandu nous donnent ainsi une description des pratiques magico-religieuses, dont certaines sont encore en usage dans la société traditionnelle actuelle. Ils font souvent allusion au swadaka (offrande).

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J. Martin, 1983, T. 1 p. 404.

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Cérémonie propitiatoire, le but du swadaka était de conjurer le mal et de chasser le mauvais sort. Le mwalimu réunissait pour l'occasion toute une série d'objets (noix de coco, morceaux de tissus, gâteaux en argile), des animaux (chèvres etc) que la personne victime du mauvais sort ou qui voulait s'en protéger tenait avec les mains, entourée de ses proches: le malheur ou la menace s'investissaient alors dans l'objet ou l'animal pendant que le mwalimu récitait des prières en guise de bénédiction. Au même moment, on brisait l'objet ou on sacrifiait l'animal. Le swadaka est toujours utilisé ainsi que diverses cérémonies protectrices. Il continue de jouer un rôle important dans la protection des personnes contre les dangers dans l'univers comorien. Cette cérémonie était particulièrement recommandée aux guerriers avant les affrontements importants. C'était d'ailleurs le mwalimu, fort de ses compétences en divination, qui jouait en de telles occasions le rôle de stratège. Le mfomabea (roi du groupe), auquel le nyandu était dédié, était désigné au terme d'un combat qui l'avait opposé à un autre guerrier, chacun d'eux représentant son bea. Le vainqueur affrontait successivement les représentants des autres bea prétendant au titre. Lorsque son bea était parvenu à s'imposer dans toutes les cités de la région, ses guerriers le portaient à la tête de la principauté. Il prenait le titre de Fe, de Ferembwe ou de Bedja selon les époques. Chaque village, voire chaque région, possédait donc sa promotion de guerriers dont les plus audacieux se voyaient investis du pouvoir de diriger les troupes dans les interminables guerres de l'époque.

2. L'INTRODUCTION DE L'ISLAM
Plusieurs aspects de l'Islam comorien ont été déjà étudiés, en particulier son introduction aux Comores. Une première version du récit sur Mtsoi Mouindza a été recueillie puis transcrite dès le début du XXe siècle par Pechmarty, administrateur colonial. Une deuxième version, résultant d'une enquête de Damir Ben Ali à Ntsaweni, a fait l'objet d'un article de G. Boulinier (1981). La tradition orale rapporte que Mtsoi Mouindza était le descendant d'un Bedja de Batsa (Itsandra) connu sous le nom de

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Fesmaï. Il fut élevé à Ntsaweni, à la demande de sa mère qui craignait les prophéties d'un mwalimu, conseiller de son époux. Le mwalimu aurait prédit des malheurs pour la principauté, si Moina Rohy Abdallah, son épouse, accouchait d'un garçon. Pour préserver son enfant, elle partit le cacher à Ntsaweni chez ses parents. Dans la version recueillie par pechmarty, Mtsoi Mouindza serait parti du Mbude à l'âge de cinquante ans, en compagnie de son ami Febedja Mambi en direction de l'Arabie: "Ils demandèrent aux habitants si Muhammad vivait encore. Les autochtones leur répondirent que la mort du Prophète remontait à plusieurs siècles. Febedja manifesta le désir de retourner à la Grande-Comore mais Mtsoi Mouindza s'y refusa car il voulait aller visiter les lieux saints. Il y resta deux ans, apprit le Coran et les lois Qe Muhammad. Quand il fut suffisamment instruit, il se décida à rentrer à la Grande-Comore après avoir exposé à ses nouveaux amis ses projets d'aller répandre la nouvelle religion chez ses compatriotes." La version rapportée par Boulinier situe le voyage de Mtsoi Mouindza à l'époque où vivait le Prophète, ce qui avancerait considérablement la date de l'introduction de l'Islam aux Comores. On comprend la raison d'une telle reconstruction qui vise à minimiser, voire à nier, l'existence de la jabiliyyat (époque "barbare" pré-islamique) aux Comores. En effet, les manuscrits du XIXe siècle des lettrés comoriens opposent deux périodes: la première considérée comme une période de barbarie est celle des djinns et des diables (sera). C'est la période préislamique. La deuxième commence à l'introduction de l'Islam dans l'archipel. Celle-là apparaît comme une ère de purification des âmes et des cités. Cette vision répond à une idéologie très répandue chez les élites qui "opposent d'un côté, les premiers habitants païens sans foi et sans loi, assimilés aux hommes de la jabiliyyat et de l'autre, les musulmans" (Chouzour, 1989). Cette conception est véhiculée en grande partie par les lettrés acquis à la culture islamique. C'est une vision manichéenne du monde qui est aussi à la base même de la cosmogonie populaire. D'autres sources plus fiables nous permettent, aujourd'hui, de faire en partie la lumière sur les zones d'ombre au sujet de l'avènement de l'Islam dans l'archipel. Ainsi les résultats des fouilles archéologiques réalisées à Shanga (Kenya) par Horton montrent l'existence de mosquées de pierre dès le XIIe siècle;

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celui-ci estime toutefois, s'appuyant sur les vestiges de ce qu'il considère être une mosquée de bois, que l'Islam était présent dès le Ixe siècle (Ch ouzo ur, 1989, p. 144). L'islamisation de la côte aurait donc commencé dès cette époque, confirmant ainsi certaines traditions, mais ne se serait généralisée que plus tard à partir du XIIe siècle grâce à la présence d'une élite arabochirazienne qui encourageait aussi bien les échanges commerciaux et culturels que les alliances matrimoniales entre eux et les autochtones. L'Islam devint le ciment d'une société en pleine mutation. A partir du XVIe siècle, à l'avènement des sultanats, les sultans en firent une religion d'état et favorisèrent largement son épanouissement.

3. LES SULTANATS La deuxième grande période historique, celle des sultanats, a duré environ trois siècles du XVI e au XIxe. Cette époque de sultans est connue dans la littérature européenne comme celle "des sultans batailleurs" (U. Faurec, 1940). Au début on pouvait dénombrer, dans l'île de Ngazidja, onze sultanats: le Bambao, le Hambuu, le Mbadjini, le Domba, le Dimani, le Washili, le Hamahame, le Mbwankuu, le Mitsamihuli, le Hamanvu, l'Itsandra auquel il faudrait ajouter le Mbude rattaché tantôt à l'Itsandra tantôt au Mitsamihuli. Mais les guerres entre les sultanats ramenèrent rapidement leur nombre à sept: les plus petits et les plus faibles furent annexés à d'autres plus importants et plus puissants alors que le Mbude prenait son autonomie. La formule du serment, amlapvo be ze ngazidja zo mfukare (je jure sur les sept Ngazidja) fait référence à ces sept sultanats qui étaient vers 1850 les suivants: le Mitsamihuli, le Mbude, le Hamahame, l'Itsandra, le Washili, le Bambao et le Mbadjini (J. Martin, 1983, p. 405). Les sultanats du Hambuu, du Domba, du Dimani, du Mbwankuu, et du Hamanvu étaient réduits à l'état de royaumes vassaux qui fournissaient aux sultans leurs vizirs et leurs principaux conseillers politiques.

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L'ORGANISATION POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

L'organisation socio-politique des sultanats avait conservé pour base le hinya ou lignage matrilinéaire. Les lignages étaient de deux sortes selon le territoire qu'ils dominaient: Il y avait d'abord les hinya-za-ntsi (lignage de pays), autrement dit les lignages qui exerçaient le pouvoir dans un ou plusieurs sultanats. On en dénombrait quatre pour l'ensemble du territoire: - hinya Matswa Pirusa : Bambao, Mitsamihuli, Mbwankuu, Hambuu, Mbude

- hinya - hinya

Mdombozi Fwambaya

: Mbadjini

: Itsandra,

Hamahame,

Washili, Dimani

- hinya Shihalli : Domba. Celui'-ci s'éteignit à la fin du XVIIIe siècle. Ces hinya représentaient des lignages princiers, parmi lesquels étaient choisis les sultans de la Grande-Comore.Trois hinya princiers occupèrent le devant de la scène politique: le hinya Fwambaya, le hinya Matswa Pirusa et le hinya Mdombozi. De l'un des deux premiers provenait le sultan dit Ntibe, titre qui assurait une certaine suprématie sur les autres sultans et conférait un droit d'intronisation des autres sultans, successeurs des Fe et des Bedja. Pour ceux issus du hinya Fwambaya, la cérémonie était organisée à Bandamadji (Itsandra) et pour ceux du hinya Matswa Pirusa, à Moroni, dans le quartier d'Irungudjani. Outre les nombreuses prérogatives dont les hinya-za-ntsi bénéficiaient, les petits villages dépourvus de hinya de leur royaume leur étaient inféodés; ces villages, connus sous le nom de mdji-wa-Mngul (village de Dieu), également appelés itrea, étaient généralement habités par des populations d'origine servile, installées plus tardivement dans la région. Ces petites cités étaient des réserves de main d'œuvre et de guerriers pour les sultans auxquels les habitants devaient une soumission inconditionnelle.

1

Signalons qu'à Mayotte, d'après S. Blanchy (1988) l'expression fulani-yaMngu (untel de Dieu) désigne, de façon péjorative, les enfants qui ne peuvent porter le nom de leur père (bâtard).

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Carte 1

Itsandra

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5 km

Limite des sultanats de Ngazidja avant 1850 Aux heures des grandes cérémonies royales, tous les habitants des itrea se déplaçaient pour aller servir au djumbe (maison princière) des journées durant. Le soir, hommes et femmes se produisaient dans la cour du sultan jusqu'à l'aube. Les danses qu'ils interprétaient, telles que l'igwadu, conservent jusqu'à maintenant une connotation servile. En retour, le sultan