Histoire de la Colombie de la conquête à nos jours

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296320420
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HISTOIRE DE LA COLOMBIE DE LA CONQUÊTE À NOS JOURS

Collection Horizons Amériques Latines Dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin et Pierre Ragon

LECAILLON J.-F., Résistances indiennes en Amériques" 1989. ABBADYLASIERRAI., PortoRico, (1493-1778). Histoire géographique, civile et naturelle de l'île, 1989. MINAUDIER J .-P. , Histoire de la Colombie. De la conquête à nos jours, 1992. ROINA TC'." Romans et nouvelles hispano-américains. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992. LECAILLON J.-F.,Napoléonlll et le Mexique. Les illusions d'un grand dessein, 1994. BALLESTEROS Rosas L., Lafemme écrivain dans la société latinoaméricaine, 1994.

En couverture: portrait de Bolivar par José Maria Espinoza, 1828. Le drapeau tricolore de la Colombie est aussi celui de l'Équateur et du Venezuela, anciens territoires de la première Colombie entre 1819 et 1830. Il évoque l'or, la mer et le sang versé lors de l'Indépendance; il reprend les couleurs de l'Espagne (jaune et rouge). L'écu, propre à la Colombie, date de 1834; sa présence sur le drapeau est facultative. n représente~de haut en bas: un condor, l'oiseau des Andes, tenant dans son bec une couronne de laurier, symbole de gloire; une grenade aux graines d'or (allusionau nom du pays à cette époque, la Nouvelle-Grenade,et à sa principale richesse) encadrée de deux cornes d'abondance dont l'une donne de l'or, et l'autre des fruits tropicaux; un bonnet phrygien SUTune pique, symbole de liberté; l'isthme de Panama (colombien à l'époque) entre les deux océans atlantique et pacifique, avec deux navires qui rappellent l'épopée de la Conquête. La devise du pays est: "ordre et liberté". @ L'Hannattan, 1997 ISBN: 2-7384-4334-6

Jean-Pierre MINAUDIER

HISTOIRE DE LA COLOMBIE
DE LA CONQUÊTE À NOS JOURS

Collection Horizons Amériques Latines dirigée par Denis Rolland publié avec le concours du Centre National des Lettres

L' Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L"Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES

Collection dirigée par Denis Rolland N. G.
ABBAD y LASIERRAI., Porto Rico 1493-1778, 1989. BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969), 1987.

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Introduction

La Colombie est l'une des Républiques hispanophones d'Amérique Latine. Avec 1 141 748 km2 (2,1 fois la surface de la France) et environ 32 millions d'habitants en 1989, c'est un État de taille moyenne à l'échelle- du Nouveau Monde. La densité de population (30,5 h/Km2) est sensiblement égale à la moyenne mondiale. Située à l'extrémité nord-ouest du continent sudaméricain, la Colombie possède deux façades océaniques, l'une sur l'Atlantique (plus exactement sur la mer des Caraïbes), l'autre sur le Pacifique. Le pays est composé de deux grands ensembles géographiques: à l'ouest la région andine, montagneuse sauf près des côtes caraïbes, abrite près de 90 % de la population: à l'est, les plateaux des bassins de l'Orénoque et de l'Amazonie, où la densité est inférieure à 3h/km2, couvrent les deux tiers du pays. La capitale, Bogota, est l'une des plus hautes du monde (2 600 mètres) : elle rassemble 4,2 à 4,5 millions d'habitants. La Colombie a acquis depuis une quarantaine d'années une image détestable, que la renommée mondiale du plus illustre de ses fils, Gabriel Garcia Marquez, n'a pas effacée. Cette image est faite de misère, de violence, d'atteintes aux droits de l'homme et, depuis quelques années, de drogue et de guérilla; elle a été aggravée par la médiatisation récente de certains phénomènes spectaculaires (ainsi les enfants de la rue de Bogota, les gamines). Elle s'est imposée d'autant plus facilement qu'elle répond à un pessimisme national très profond, à une tendance naturelle à l'auto-dénigrement, à la conscience très aiguë qu'ont les Colombiens d'être en train de vivre un des pires moments 5

de leur histoire... depuis cinquante ans au moins. Cette situation est d'autant plus désolante que le pays a longtemps bénéficié d'une image bien plus positive, celle d'une des rares contrées d'Amérique latine à avoir échappé aux dictatures baroques et aux crises économiques dévastatrices. De fait, le pays a conservé la même constitution de 1886 à 1991, et a connu le taux de croissance économique le plus élevé de toute l'Amérique Latine au XXe siècle; aujourd'hui le niveau de vie y est supérieur à celui du Brésil ou du Pérou. L'histoire de la Colombie est une histoire périphérique, effacée. Discrète sur la scène internationale, la Colombie a plus reçu qu'elle n'a donné, plus subi qu'elle n'a influencé. Elle a fourni peu de grandes figures de stature internationale, à l'exception de Bolivar (d'ailleurs Vénézuélien de naissance), et comme elle n'a pas abrité de grand empire précolombien, c'est un pays peu touristique, donc peu connu. Il y a peu de Colombiens en France, peu de liens entre la France et la Colombie; aussi ce pays a-t-il peu attiré les chercheurs français. Pourtant la Colombie ne mérite pas cette méconnaissance. Elle dispose d',un fabuleux patrimoine naturel et culturel; son histoire est d'un grand intérêt, depuis l'époque de la Conquête (c'est là que naquit le mythe de l'Eldorado) jusqu'aux convulsions de l'époque actuelle (le pays est au centre de la crise de la drogue, un phénomène aux enjeux mondiaux). La Colombie est un bon exemple de société multiraciale et métisse, marquée par la violence mais aussi par une intégration des communautés bien plus forte qu'au Pérou par exemple; c'est aussi un très bon modèle de constitution progressive d'une nation, à partir d'un ensemble de régions très diverses, mal reliées entre elles, souvent antagonistes. Le système' politique actuel impressionne et intrigue par sa pérennité: les deux principaux partis datent des années 1840 ! Enfin, cette contrée isolée, pauvre et longtemps colonisée est parvenue, malgré de nombreux handicaps, à bâtir en un siècle et demi une agriculture performante et plus qu'un embryon d'industrie moderne, au prix certes de distorsions et d'injustices sociales criantes: cela mérite qu'on s'y arrête. Rédiger une histoire de la Colombie pose un certain nombre de problèmes. Il n'existe pas d'ouvrage général en fran6

çais ; les manuels publiés en Colombie même sont d'une valeur inégale. L'attention des historiens s'est focalisée sur certaines périodes: la Conquête, la fin du XVIII~siècle, l'Indépendance au début du XIX~, la période dite de la Régénération (1880-1900), la guerre civile des années 1950... mais il subsiste de nombreux « trous noirs », peu ou pas du tout explorés (par exemple le XVII~siècle, ou le demi-siècle qui précéda la Régénération). Certaines régions sont bien connues (celle de Bogota; l'Antioquia, région du café; les villes de Popayan et de Carthagène grâce à leurs excellentes archives, la région de Cali grâce au dynamisme de son Université du Valle), mais d'autres le sont fort mal (l'ouest de la côte caraïbe, la région de Pasto tout au sud, celle de Neiva). Longtemps les historiens colombiens se sont surtout intéressés aux batailles de l'Indépendance, aux anecdotes de la vie des grands hommes, à la chronique des événements politiques, à la petite histoire locale. Beaucoup d'historiens étaient par ailleurs des hommes politiques, des diplomates, des romanciers; certains décrivaient des événements qu'ils avaient vécu, sans beaucoup de recul (ainsi José. Manuel Restrepo, acteur et chroniqueur des guerres de l'Indépendance) ; d'autres avaient tendance à confondre histoire et littérature (nous pensons à German Arciniegas). Beaucoup d'ouvrages historiques sont très passionnés, très politisés, comme l'ensemble de la société colombienne. Parfois, selon les inclinations politiques des auteurs, les visions qu'ils donnent d'un même personnage sont si divergentes qu'on peut avoir l'impression qu'ils traitent de deux personnes différentes: c'est le cas pour certaines figures très polémiques du XIX~siècle (le général Obando) ou du xx~ (le leader populiste Gaitan). Depuis les années 1960, une école historique moderne, marquée par l'influence de l'école des Annales et du marxisme, est apparue en Colombie. S'appuyant sur un énorme travail d'exploitation des archives, elle a complètement renouvelé la vision du passé national, mettant l'accent sur la longue durée, soulignant l'importance des déterminations économiques et sociales, s'attachant à replacer la Colombie dans le contexte continental et mondial. Le plus célèbre des historiens de cette génération est German Colmenares (malheureusement décédé en 1990, en pleine activité), qui a surtout étudié la période colo7

niale : ses ouvrages sont fondamentaux. Aujourd'hui en Colombie les historiens sont nombreux et d'un excellent niveau dans l'ensemble; le pays commence à attirer l'attention des chercheurs étrangers, surtout nord-américains. Aussi nous disposons d'ouvrages sans cesse plus nombreux, sans parler de très bonnes revues comme Cultura, la revue culturelle du Banco de la Republica, qui d'ailleurs ne publie pas que de l'histoire. L'objectif de ce manuel n'est pas de concurrencer le travail des chercheurs colombiens et étrangers. Plus modestement, il s'agit de mettre à la portée des étudiants, des chercheurs et de tous ceux qui ont affaire à la Colombie (journalistes, hommes d'affaires, touristes), sous une forme synthétique et claire, l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur l'histoire de ce pays. Nous avons particulièrement insisté sur tous les aspects qui font encore l'objet d'un débat dans la Colombie d'aujourd'hui, sur les événements qui ont laissé une trace durable dans la mémoire collective jusqu'à nos jours, sur toutes les références historiques que l'on trouve à chaque instant dans la vie politique ou intellectuelle du pays, dans les journaux, sur les plaques des monuments, sur les lèvres des hommes politiques ou de l'homme de la rue : nous avons cherché à répondre à toutes les questions que nous nous sommes posées au cours d'un séjour de deux ans dans ce pays, à l'occasion de la rédaction d'une thèse. La Colombie est un pays imprégné d' histoire: les débats actuels s'enracinent dans le passé national, les Colombiens donnent souvent l'impression de rejouer un vieux drame dont ils connaissent déjà le déroulement et l'issue. Nous avons insisté sur l'histoire des régions, souvent mal connue, car ici comme dans beaucoup de pays, c'est surtout la capitale qui a attiré l'attention des historiens; comme les publications manquent, nous avons pris la plupart de nos exemples dans les régions sur lesquelles nous avons travaillé personnellement, essentiellement le sud du pays. Enfin, nous avons consacré une large place, trop large peut-être, à l'histoire politique, au moins à partir de l'Indépendance: c'est qu'elle est très mal connue et que les ouvrages qui la concernent sont, pour beaucoup, difficilement accessibles, et pas toujours très faciles à exploiter.

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Je remercie mon père et mon frère pour l'aide précieuse qu'ils m'ont apportée dans la rédaction de cet ouvrage, et Joanna Rappaport qui m'a aimablement communiqué la photo de Quintin Lame. Dedico este libro a los amigos pastusos y tuquerrefios (y los demds) que me hicieron conocer y amar a Colombia, y particuliarmente a Edgar Coral

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MER DES CARAÏBES

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altitUde inférieure à 1 000 m de 1 000 à 2 000 m
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LES PRINCIPAUX ÉLÉMENTS DU RELIEF DE LA COLOMBIE

I
Découverte et conquête
(1499-1564)

La conquête des régions correspondant à l'actuelle Colombie n'a pas donné lieu à des épopées aussi spectaculaires que celles de Cortés et de Pizarre. Cette partie de l'Amérique, berceau de cultures indigènes aussi brillantes que variées, n'a jamais été le siège d'un grand empire. Au début du XVIesiècle, seul l'extrême sud se trouvait dans l'orbite inca, depuis les campagnes de Huayna Capac (vers 1515) ; plein de mépris pour les « barbares» belliqueux et misérables du nord, le conquérant inca avait fixé la frontière septentrionale de son empire au fleuve Angasmayo, sans doute l'actuel Guâitara au sud de la ville de Pasto. Ce pays était riche en métaux précieux, mais moins que les Espagnols ne l'imaginèrent un moment, et surtout bien moins que ne s'avérèrent le Mexique ou le Pérou. Les communautés indigènes étaient petites, isolées, très différentes les unes des autres (au point que d'après les conquérants « chaque village avait sa propre langue »), en guerre perpétuelle, et foft pauvres : pas de véritables villes ni de centres cérémoniels monumentaux (ceux de San Agustin étaient déjà abandonnés au moment de la conquête), pas de routes, peu d'échanges. La région chibcha, celle des hauts-plateaux de Tunja et de Bogota, faisait exception: elle était culturellement plus homogène, technologiquement plus développée; au moment de la Conquête, Il

plusieurs confédérations de villages s'y affrontaient. Les caciques placés à leur tête n'avaient déjà plus grand-chose à voir avec les chefs des minuscules villages des basses terres. Cependant leur pouvoir était encore mal assuré, leur puissance militaire était très réduite; les richesses accumulées dans cette région ne pouvaient se comparer avec les trésors des Incas ou avec ceux des empereurs aztèques. Ces territoires étaient donc relativement peu attrayants, même compte tenu de l'imagination débordante des conquérants, qui s'incarna dans le mythe de l'Eldorado. Et tout concourait à les rendre difficiles d'accès: le climat malsain et la végétation impénétrable des basses terres et des côtes, le relief tourmenté des Andes divisées ici en trois cordillères grossièrement parallèles séparées par de profondes vallées au climat chaud, l'absence de voies de pénétration commodes. C'est pourquoi la conquête de ces régions fut un processus long, hésitant, pénible, complexe, avec de brusques avancées bientôt menacées, de longues étapes de stagnation, de multiples acteurs dont aucun ne peut se prévaloir du titre de principal conquérant de la Colombie.

1. Les Espagnols explorent

la côte caraïbe (1499-1507)

C'est moins de dix ans après le premier voyage de Christophe Colomb que les Espagnols entamèrent la reconnaissance du littoral caraïbe de l'Amérique du sud. Lors de son troisième voyage en 1498, Colomb avait pressenti l'existence d'une énorme masse continentale, sans commune mesure avec les îles des Grandes Antilles qu'il connaissait déjà. Lors de sa quatrième expédition (1502-1504), à la recherche d'un passage vers l'ouest et vers l'Asie, il explora une grande partie de la côte de l' Amérique centrale, depuis l'actuel Honduras au nord-ouest, et toucha peut-être au golfe d'U raba, le secteur le plus occidental de la côte caraïbe de l'actuelle Colombie. Pour l'essentiel, l'exploration de ces rivages se fit dans le cadre des voyages « mineurs» qui suivirent ceux de Colomb, à partir de 1499. Le but premier de ces expéditions était bien sûr de découvrir et de prendre possession de nouvelles terres, et surtout de dénicher enfin la voie recherchée vers les lIes aux 12

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D£ssiH ~ RicHL DE LA CONQUÊTE

LES PRINCIPALES

ROUTES

Épices, les Moluques (dans l'archipel indonésien). Mais elles s'occupaient aussi de ramener des produits exotiques et coûteux : perles, nacre, bois précieux, etc., car une bonne « récolte» garantissait la rentabilité de l'entreprise m,ême dans le cas où elle échouait dans sa mission initiale. Dès le début, les Espagnols tentèrent d'établir des comptoirs pour trafiquer avec les indigènes; enfin, très vite, un de leurs objectifs essentiels fut de razzier des esclaves destinés aux Antilles « utiles» (où l'on trouvait de l'or), au premier chef Hispaniola, l'actuelle Haïti. Les eXpéditions de cette époque partaient d'Espagne, même si beaucoup prenaient leur forme définitive lors d'escales à SaintDomingue, où l'on rassemblait les hommes et les vivres. Depuis 1495, la Couronne accordait aux particuliers des licences (capitulaciones) pour l'exploration ou la conquête de territoires: ces documents, qui tenaient du contrat et de l'acte juridique, définissaient les droits et les devoirs du chef d'expédition, gratifié du titre d'adelantado. II en existait plusieurs sortes, selon le but officiel de l'expédition: de « découvene » et de « conquête» dans la période initiale, de « peuplement » et de « fondation de villes» par la suite. Dans les territoires nouvellement conquis la Couronne se réservait les prérogatives ordinaires de l'État, avant tout la haute justice, tandis que la justice ordinaire était déléguée à l' adelantado. Les conquérants se voyaient gratifiés d'instructions fort précises, en particulier quant à leurs rapports avec les naturels; de plus, ils devaient verser à la Couronne un cinquième de leur butin (le quinto real). La plupart des expéditions étaient donc menées par des particuliers, audacieux commerçants ou marins avides d'aventures. La plupart comptaient, à leur tête ou aux postes cle confiance, d'anciens compagnons de Colomb clans ses premiers voyages. Elles étaient financées par des négociants ou des banquiers espagnols, parfois par les conquérants eux-mêmes. Le premier Espagnol à toucher les côtes colombiennes, en 1499, fut Alonso de Ojeda, qui avait pris pan au second voyage de Colomb. Accompagné du canographe basque Juan de la Cosa et du pilote italien Amérigo Vespucci, il explora la côte vénézuélienne, le lac de Maracaibo, et aborda au Cap de la Vela, dans l'actuelle Guajira colombienne, d'où il ramena des perles, mais aussi des émeraudes en provenance de l'intérieur des terres, qui firent forte impression à la cour d'Espagne. Vespucci 14

devait laisser son prénom à ce continent dont il fut l'un des premiers à affirmer publiquement l'existence. Dans les années suivantes (1499-1 S02)" des commerçants séviHans, les frères Cristobal et Luis Guerra, accompagnés de l'un des pilotes du premier voyage de Colomb, entreprirent deux voyages à but essentiellement lucratif; il s'agissait avant tout de ramener des perles et d"autres denrées précieuses. De fait, ce furent des expéditions économiquement rentables. Lors de la seconde, ils reconnurent sans doute une partie des côtes colombiennes ; si l'expédition ne laissa pas de trace écrite, elle imposa définitivement l'idée que toutes ces régions appartenaient bien à un même continent, cette « terre ferme» .qui apparaît dans les documents à partir de 1501. Cependant le mérite de l'exploration détaillée de ces côtes revient à Rodrigo de Bastidas, un autre ancien compagnon de Colomb. Parti d'Espagne en septembre 1501 en association avec Juan de la Cosa, Bastidas comptait parmi ses hommes Vasco Nunez d.e Balboa, le futur découvreur du Pacifique. C"est à cette expédition que l'on doit la découvene de la Sierra Nevada" de la baie de Santa Marta, du Rfo Grande de la Magdalena, de la merveilleuse rade de Carthagène., du fleuve Sinu et peutêtre du golfe d'Urabi. Malgré un retour fort mouvementé, l'expédition ne ramena pas moins de 150 marcs d'or~ L'année suivante, Ojeda fut nommé par la couronne espagnole « gouverneur de l'île de Coquibacoa », l'actuelle Guajira : la Couronne n'était pas encore vraiment persuadée du caractère continental de ces terres. Près de l'actuelle Bahia Honda" il fonda Santa Cruz, la première agglomération espagnole sur le continent, en mai 1502 ; le bourg fut abandonné au bout de quelques mois. Cristobal Guerra et Juan de la Cosa achevèrent l'exploration des côtes en deux expéditions distinctes, en 1504. Ces premiers conq'uérants se heurtaient à d'énormes difficuItés. Les risques naturels fi' étaient pas minces: deux tempêtes et un naufrage précipitèrent la fin de l'expédition de Bastidas. Des insectes xylophages s'attaquaient aux bateaux; en 1505 Juan de la Cosa dut abandonner les siens dans le golfe d'Urabi, où il resta bloqué durant dix-huit mois, et faire construire des embarcations de fortune pour retourner en Jamaïque. Après des premiers contacts plutôt chaleureux, les indigènes, vite échaudés par l'attitude des Espagnols~ devinrent franchement hostiles; en 1504, ceux de Carthagène massacrèrent Crîs15

t6bal Guerra qui prétendait les réduire en esclavage, et son frère Luis ne dut son salut qu'à l'arrivée de l'expédition de Juan de la Casa. A ces dangers prévisibles s'ajoutaient les conflits entre Espagnols. Parfois la troupe refusait d'obéir à son adelantado : ainsi au cours de sa seconde expédition, Ojeda fut arrêté et renvoyé en Espagne par ses propres hommes . Au retour de l' expédition, il fallait justifier auprès des bailleurs de fonds les gains, ou, plus souvent, l'absence de tout bénéfice... et affronter l'administration espagnole: au retour d'une expédition, Bastidas fut emprisonné par le gouverneur de Saint-Domingue, sous le prétexte (fondé) qu'il avait fraudé sur le quinto. Les procès intentés par les créanciers déçus, les arguties des « concurrents » moins heureux et des jaloux, découragèrent plus d'un audacieux. Dans l'ensemble, cette première période est caractérisée par la faiblesse des contacts entre les Espagnols et le monde américain. Des reconnaissances superficielles, quelques contacts rapides, aucun établissement humain stable, une économie de pillage : la côte caraïbe de la Colombie n'était alors qu'un réservoir d'esclaves pour les Grandes Antilles, une terre de personne, ouverte à toutes les aventures.

2. Les premiers établissements: (1508-1524)

Santa Maria et Panama

La Couronne attendit 1508 pour accorder des capitulations qui ne valussent pas seulement pour l'exploration des côtes, mais donnassent aussi le droit d' y fonder les villes et d' y construire des forteresses. Les deux premières furent accordées à Alonso de Ojeda, qui connaissait déjà la région, et à Diego de Nicuesa, un riche colon de Saint-Domingue. Chacun reçut le titre de gouverneur (pour quatre ans), deux cents hommes venus de Castille et six cents Espagnols d' Hispaniola; quarante Indiens « passés maîtres dans l'extraction de l'or », et quarante esclaves. Les deux expéditions eurent à vaincre les résistances des autorités de Saint-Domingue, furieuses qu'on leur retirât une fraction importante de la maigre population blanche de l'île, et 16

leur mandat sur l'île de la Jamaïque qui devait servir de base de ravitaillement à Ojeda et à Nicuesa. De plus, la limite des

deux « gouvernements » était imprécise, ce qui occasionna des
disputes; ce n'est qu'en 1510 qu'elle fut fixée à l'embouchure du fleuve Atrato (ou Darién), au fond du golfe d'Uraba. Ojeda, à l'est, recevait, sous le nom de « gouvernement d'Uraba », toute la côte caraïbe de l'actuelle Colombie, jusqu'au cap de la Vela. A l'Ouest, le territoire de Nicuesa (appelé « gouvernement de Veragua », puis Castilla de Oro) correspondait à l'actuelle Amérique centrale. Parti de Saint-Domingue en novembre 1509, Ojeda fonda un premier établissement sur la côte orientale du golfe d'Uraba : San Sebastian. Mais il fut expulsé par ses propres hommes, déçus par la maigreur du butin. A deux doigts de l'échec, l'expédition fut sauvée par l'arrivée inopinée de renforts. Comme San Sebastian avait été détruite par les Indiens, les conquérants établirent une nouvelle agglomération sur la rive occidentale plus riche - du golfe d'Uraba, c'est-à-dire sur un territoire théo-

riquement soumis à la juridiction de Nicuesa. Santa Maria « la
Antigua» du Darién fut le premier établissement espagnol stable et digne du nom de ville sur le continent, avec son administration (cabildo), son église, son couvent. Il dura une quinzaine d'années. Très vite les querelles d'Espagnols s'aggravèrent. Les colons qui avaient expulsé Ojeda placèrent à leur tête le populaire Vasco Nunez de Balboa, un vétéran de l'expédition de 1501, qui de par sa connaissance de la région avait été à l'origine de la fondation de Santa Maria. Cette décision était illégale, la Couronne étant seule habilitée à nommer les adelantados. Balboa parvint à établir une coexistence plus ou moins pacifique avec les indigènes; ceux-ci lui rapportèrent l'existence d'une autre mer, au sud de la région où il se trouvait. Ce n'est que le 25 septembre 1513, après trois ans d'explorations pénibles, que Balboa

découvrit enfin le Pacifique, qu'on appela longtemps la « Mer
du sud ». Cependant la Couronne, qui ne pouvait accepter ce défi lancé à son autorité, avait envoyé une flotte puissante, de près de 2 000 hommes, sous les ordres de Pedro Arias Davila. Balboa fut arrêté; après un long procès pour rébellion, il fut exécuté en 1519. La même année, Davila fonda la ville de Panama, 17

à l'endroit où la distance entre les deux océans était la moins grande; cette nouvelle fondation entraîna l'abandon de Santa Maria en 1524. Au total, toutes ces disputes retardèrent durablement l'exploration et la conquête de ces régions. Davila, âgé de 74 ans à son arrivée en 1514, était sans cesse malade, et faible de caractère. Les épidémies, les désertions, les relations de plus en plus difficiles avec les indigènes, expliquent l'absence de toute nouvelle fondation sur la côte caraïbe pendant cette période. Les expéditions menées à cette époque, notamment sur le fleuve Sinu, furent des échecs. Sur la côte pacifique, l'exploration allait lentement. Dans un premier temps, elle se fit surtout vers l'ouest, en direction des terres déjà connues du Mexique et de l'Amérique Centrale. Ce n'est qu'en 1522 que le Basque Pascual de Andagoya, au cours d'une expédition vers l'est, entendit parler pour la première fois ci'une riche contrée nommée «Birii » (Pérou) ; le terme désignait sans doute à l'origine une partie du littoral pacifique colombien, et non le grand empire andin qui hérita de l'appellation. Blessé, Andagoya dut laisser l'exploration de la région à Diego de Almagro et à Francisco Pizarro, le futur conquérant du Pérou (c'était l'un des lieutenants d'Ojeda). Ils mirent plus de quatre ans à explorer la côte pacifique colombienne, très insalubre: en 1529, ils prirent pied à l'lIe du Coq (aujourd'hui dans la baie de la ville de Tumaco, à la frontière colombo-équatorienne). Entre-temps, Pizarre dut même retourner en Espagne pour vaincre les résistances à ses projets.

3. Les Espagnols s'installent

sur la côte caraïbe (1524-1536)

Après le voyage de Magellan (1519-1522), lorsqu'il fut clair que l'Asie se trouvait beaucoup plus loin qu'on ne l'attendait, l'intérêt pour le passage à travers le continent américain, et clonc pour la région de Panama, déclina brutalement. Mais le riche butin ramené par Conés cle la conquête du Mexique (1519-1521) raviva l'intérêt de la Couronne pour les expéditions vers l' intérieur des terres. En 1524, l'ancienne juridiction d'Ojeda fut divisée en deux « gouvernements » ; chacun d'eux fut concédé à un gouverneur chargé de les coloniser et de les explorer. A 18

l'ouest du fleuve Magdalena, le bénéficiaire ne prit jamais possession de son mandat; en revanche à l'est, entre le Magdalena et le cap de la Vela, Rodrigo de Bastidas, le chef de l'expédition de 1501, fonda en 1526 la ville de Santa Mana, à l'aide d'une troupe de vétérans du Mexique. Moins d'un an après Bastidas fut assassiné par ses hommes, fon déçus de la relative pauvreté de la région. La situation politique de la nouvelle colonie devint vite inextricable; le lieutenant nommé par Bastidas s'opposa à plusieurs personnages envoyés successivement par les autorités de Saint-Domingue, et qui à leur tour se disputaient le mandat. La ville connut cinq gouvernants en cinq ans. Les troupes étaient mal contrôlées; malades ou pusillanimes, les gouverneurs laissaient se multiplier anarchiquement les expéditions, menées par des sous-fifres brutaux. Ils s'aliénèrent définitivement les indigènes qui, forcés de se retirer sur la Sierra Nevada toute proche, se vengèrent en pratiquant la politique de la terre brûlée. Néanmoins, ces raids permirent de reconnaître l'accès le plus facile à l'intérieur des terres: le grand fleuve Magdalena. Son delta sembla d'abord impraticable du fait du courant et des marécages: c'est en contournant la Sierra Nevada par la terre que Pedro de Lerma atteignit son cours moyen, en 1531. En 1533, on finit par découvrir une voie de pénétration accessible aux bateaux. D'autres expéditions venaient du Venezuela voisin, dont la colonisation avait été confiée à la compagnie commerciale allemande des Welser. Ainsi le gouverneur Ambrosio Alfinger, explora en 1531 la région correspondant à l'actuel Norte de Santander; il en ramena la nouvelle de l'existence d'une région riche et de haute culture, loin dans les montagnes. En 1532 Pedro de Heredia, un des anciens gouvernants de Santa Mana, fonda Canhagène, juste à l'ouest du delta du Magdalena, dans ce secteur occidental de la côte dont le gouverneur pressenti n'avait toujours pas pris possession. La nouvelle fondation connut vite un grand succès: dans la région du fleuve Sinu, tout proche et plus facile à remonter que le Magdalena, les conquérants trouvèrent de nombreuses tombes de caciques, riches en or et bien signalées par des tumuli. A partir du retour des hommes de Pizarre en 1533, Carthagène devint aussi une escale privilégiée sur la route du Pérou. 19

Il est vrai que les nouvelles de l'expédition de Pizarre, et surtout l'arrivée à Panama du trésor de l'Inca Atahuallpa à l'automne 1533, provoquèrent des défections massives: à Santa Marta on ne comptait plus que douze Espagnols en 1546 ; des expéditions se mutinèrent et se déroutèrent vers le Pérou. Mais Canhagène profita de cette situation grâce à sa fonction d'étape: elle comptait déjà environ huit cents habitants espagnols en 1535, une population très mouvante. Cela n'allait pas sans problèmes : du fait de l'abondance de métal précieux, les prix étaient exorbitants; la surpopulation, dans un milieu aux ressources très limitées, faisait planer la menace de la disette. Certaines expéditions entreprises à cette époque s'expliquent avant tout par la nécessité d'éloigner de la ville une partie de ses habitants. Les conquérants s'entendaient mal avec le gouverneur Heredia, qui n'accordait que chichement les « licences» indispensables pour se livrer au pillage de tombes, et se refusait à payer le quinto sur le produit de ses propres trouvailles. En 1538, Heredia fut arrêté à son tour, et renvoyé de force en Espagne. Mieux placée que Santa Marta, Carthagène servait de point de départ aux expéditions qui cherchaient une route terrestre vers le Pérou. Par suite d'imprécisions dans le calcul des longitudes, on pensait que celui-ci se trouvait juste au sud de l'embouchure du Magdalena; et le bruit commençait à courir qu'il existait sur le continent d'autres régions très riches, les Dora dos . Les expéditions se multiplièrent à partir de 1534 ; c'est pourtant de Santa Marta que partit celle qui aboutit à la conquête de la région de Bogota.

4. La conquête

de l'intérieur

(1536-1539)

En 1535 la Couronne, qui s'inquiétait du dépeuplement des îles et des côtes des Caraïbes au profit du Mexique et du Pérou, nomma un nouveau gouverneur de Santa Marta, Pedro Fernandez de Lugo, avec pour mission de repeupler la ville. Mais Lugo tomba malade; son fils Alonso Luis, ayant trouvé la cité presque abandonnée et incapable de subvenir aux besoins de la nombreuse troupe qu'il amenait d'Espagne, s'enfuit, laissant 20

le"commandement à son lieutenant Gonzalo Jiménez de Quesada. Celui-ci, au vu de la situation désespérée de la ville, dut organiser en catastrophe une expédition vers l'intérieur des terres, en 1536. Au départ, l'expédition avait pour projet d'atteindre le Pérou en remontant le Magdalena; projet voué à l'échec car ce fleuve prend sa source à plus de mille kilomètres du Pérou. L'expédition rejoignit le moyen Magdalena, en partie par la voie terrestre, en partie (avec de nombreuses difficultés) par la voie fluviale. A la hauteur de l'actuelle Barrancabermeja les conquérants, qui jusqu'alors n'avaient collecté qu'un maigre butin, trouvèrent des indices qui leur confirmaient l'existence, dans les montagnes, d'une région plus peuplée et surtout plus riche que celles qu'ils connaissaient. En particulier, les indigènes n'utilisaient pas de sel marin, mais des pains grisâtres et compacts, provenant sans aucun doute d'une mine (il s'agissait des salines de Zipaquira, près de Bogota, encore en exploitation de nos jours). Aussi Jiménez de Quesada décida d'abandonner le cours du fleuve et de faire route vers l'est. Les conquérants atteignirent vite les hautes terres, berceau de la civilisation chibcha, où ils trouvèrent de l'or et des émeraudes en abondance. Arrivés sur un vaste haut-plateau propice aux cultures, qu'ils appelèrent la Vallée des Alcazars à cause des nombreuses agglomérations fortifiées qui s'y dressaient, ils mirent en fuite le cacique (Zipa) Bacata ou Bogota, qui dominait la région, puis pacifièrent les environs. En août 1538, près de l'emplacement de la résidence du Zipa, ils fondèrent la ville de Santa Fe de Bogota; la région reçut le nom de « Nouveau Royaume de Grenade », parce que Jiménez de Quesada était natif de Grenade, ou peut-être seulement parce qu'il y avait longtemps habité. Début 1539, la région chibcha avait été explorée de long en large; un autre cacique imponant, le Zaque de Tunja, avait été battu. Ltexpédition tirait à sa fin ; il ne restait plus guère de richesses à collecter, comme l'avait montré l'échec d'un raid dans la haute vallée du Magdalena. Le butin était déjà partagé entre les hommes, et Jiménez de Quesada s'apprêtait à repartir en Espagne pour faire valoir ses droits sur ses conquêtes, lorsqu'une nouvelle incroyable lui parvint: deux autres expéditions espagnoles approchaient de la région, attirées elles aussi 21

par les bruits qui couraient sur sa richesse. L'une arrivait du Venezuela, commandée par Nicolas Federmann, le successeur d'Alfinger au poste de gouverneur de cette contrée; elle avait traversé tout le bassin de l'Orénoque. Liautre venait de plus loin encore, du Pérou. L'auteur de cette dernière odyssée était l'un des lieutenants de Pizarre, Sebastian de Belalcazar. Après la défaite de l'Inca Atahuallpa en 1533, il avait conquis la région de Quito en 1535. Puis il avait exploré tout le sud de la Colombie: on lui doit en particulier la fondation de Cali en 1536, puis celle de Popayan; l'un de ses lieutenants avait fondé Neiva. Pizarre pas très sûr de sa loyauté, avait lancé à ses trousses une autre troupe dont le chef, Lorenzo de Aldana, avait pour mission de le remplacer à son poste et de l'arrêter si nécessaire; mais il ne parvint pas à le rejoindre et retourna finalement à Quito. Au cours de ces pérégrinations compliquées, plusieurs villes importantes furent fondées, puis déplacées parfois au gré des attaques des indigènes, ou bien à mesure que l'on découvrait des sites plus eXploitables ou mieux défendables: ce fut le cas de Pasto (fondée deux fois en 1538-1539, peut-être par Aldana) et de Cali, qui dut être déplacée dès 1541. La conquête des régions andines s'acheva dans les années suivantes, à partir des solides positions établies en 1536-1539. La région de Medellin, déjà explorée en partie à partir de Carthagène dans les années 1530, fut peuplée au début des années 1540, par des hommes de Belalcazar venus de Cali, au sud.

5. Les conquérants,

les Indiens,

l'Eldorado

Qui étaient ces aventuriers qui, en un peu plus de quarante ans, reçonnurent et dominèrent un territoire plus vaste que la France? En fait, ils furent très peu nombreux. Les expéditions comptaient tout au plus quelques centaines d'hommes: entre 500 -et 700 pour çelIe de Jiménez de Quesada, dont un tiers mourut en route. Les villes, minuscules, restaient souvent plusieurs mois, plusieurs années sans nouvelles du monde. Longtemps leur situation démographique demeura précaire; une épidémie, une dégradation des relations avec les indigènes qui les 22

approvisionnaient, un incendie pouvaient menacer leur existence. Déçus par la pauvreté des lieux et attirés par la renommée du Mexique ou du Pérou, certains colons cherchaient par tous les moyens à fuir la région: pour les fixer, la Couronne avait dû imposer tout un système de passeports et de permis de séjour. Il fallut attendre les années 1550 pour que le mouvement s'inversât: après le soulèvement des colons du Pérou dans les années 1540, la métropole interdit toute nouvelle émigration vers ce pays; une grande partie des nouveaux arrivants choisirent alors de se fixer en Nouvelle-Grenade. Tous les adelantados n'étaient pas des hommes d'expérience: souvent la Couronne, plutôt que des colons expérimentés mais d'origine sociale douteuse, nommait à ces postes des nobles, haut placés dans l'armée ou dans l'administration mais qui ne connaissaient rien à l'Amérique. Certains ne supportaient pas le climat, comme Pedro Arias Davila; d'autres ne furent pas à la hauteur de la tâche, comme Alonso Fernandez de Lugo qui, après avoir amassé en un mois et demi un butin respectable en pressurant les tribus de la Sierra Nevada, s'embarqua pour Cuba en abandonnant ses hommes affamés (et son père mourant) à la fureur des indigènes. C'est pourquoi son lieutenant Jiménez de Quesada, dans des conditions très difficiles, dut mener seul la conquête de la Nouvelle-Grenade... dont Lugo, par la suite, se fit reconnaître gouverneur, en tant qu'héritier légitime du signataire de la capitulation. Dans la plupart des cas cependant, des hommes compétents prenaient la tête des troupes, parfois illégalement comme Nunez de Balboa, parfois à titre de simples lieutenants comme Jiménez de Quesada. Souvent ils étaient d'extraction fort modeste: Belalcazar était un ancien voleur de bétail d'Extrémadoure, analphabète. Il y eut cependant des conquérants cultivés: Quesada avait étudié le droit. Beaucoup étaient très jeunes: Quesada avait environ 27 ans en 1536. La Couronne mettait à leur disposition des moyens souvent non négligeables en hommes, en vivres et en matériel, et leur versait parfois un salaire annuel élevé en plus de leur part de butin; mais elle leur imposait des devoirs très précis, tant pour l'organisation matérielle de l'expédition (recruter eux-mêmes un certain nombre d'hommes, emmener avec eux des clercs, investir sur leurs propres fonds pour le matérieL..) que pour ses objectifs (limites géographiques de leur juridiction, comportement envers les Indiens) ; il 23

est vrai que ces dispositions n'étaient jamais respectées. Les adelantados avaient sur leurs troupes des pouvoirs très étendus: on leur devait une obéissance totale. Les hommes qui formaient la troupe, la hueste de Indias, n'étaient pas plus vieux: 26 ans en moyenne pour ceux de Quesada. Parmi eux, beaucoup de vétérans des Amériques (baquianos) ; entre deux expéditions ils s'installaient comme colons ou comme commerçants à Hispaniola ou à Panama. Les anciens pilotes, comme Vespucci, ou ceux qui lors de précédents voyages avaient acquis une connaissance même superficielle des régions explorées, comme Nunez de Balboa, étaient particulièrement appréciés. Mais certaines expéditions, comme celle de Quesada, comptaient une part importante de chapetones venus directement d'Espagne. De l'avis général ils étaient moins résistants que les vétérans, et pourtant beaucoup avaient pris part aux guerres d'Italie: à l'époque de Charles Quint la conquête des Amériques n'était qu'une des nombreuses aventures qui s'offraient aux audacieux. Violents, incultes, tous ces hommes étaient aussi très indisciplinés: devant la multiplication des révoltes et des violences la Couronne dut vite renoncer à la sévérité dont elle avait fait preuve envers Niinez de Balboa dans les années 1510. Mais on trouvait parmi ces soudards des hommes de talent, comme le chroniqueur Pedro Cieza de Lean qui nous a laissé un superbe récit des errances et des découvertes de Pizarre et de Belalcazar. Chaque homme était à son compte, et partait à ses risques et périls; on ne lui garantissait qu'une part du butin, si butin il y avait. Tous n'avaient pas les mêmes moyens au départ: certains possédaient des chevaux, des armes, des armures (inadaptées au climat, elles furent promptement remplacées par des tuniques fourrées de coton, copiées sur celles des Indiens) ; d'autres n'avaient rien, ou s'étaient lourdement endettés pour s'équiper, anticipant ci'hypothétiques bénéfices. D'autres encore étaient « affrétés » depuis l'Espagne par quelque riche personnage, qui empocherait leur part de butin. Bien sûr, les retournements de fortune étaient fréquents, au hasard des combats et des accidents, des trouvailles et des naufrages, des pillages et des maladies. Aucune expédition ne serait arrivée à ses fins si les Indiens avaient su opposer une résistance durable et organisée. Certai24

nes communautés se défendirent avec acharnement, infligeant des pertes sévères aux Espagnols; mais la plupart des indigènes, déboussolés par cet ennemi d'un genre nouveau, effrayés par des armes inconnues et infiniment plus puissantes que les leurs, terrorisés par les chevaux et les chiens des Espagnols, choisirent la fuite, parfois le suicide collectif, ou se soumirent. Dans les basses terres, où aucune forme d'organisation étatique n'avait jamais existé, de petits groupes très mobiles harcelèrent longtemps les conquérants; comme ils ne surent pas unir leurs efforts, ils ne représentèrent jamais un danger sérieux. Sur les hauts-plateaux chibchas au contraire, où l'autorité des caciques s'étendait sur de véritables confédérations de villages, fort belliqueuses, les Espagnols ne rencontrèrent pratiquement pas de résistance: le Zaque, le Zipa et leurs semblables, au vu de la disproportion évidente des forces en présence, s'enfuirent ou se rendirent sans combattre; leurs sujets, déjà habitués à obéir à des maîtres sévères, se soumirent avec une passivité qui étonna même les Espagnols. En revanche, il est frappant de constater que les troupes espagnoles comptaient un grand nombre d'auxiliaires indigènes, notamment des porteurs (cargueras), des rameurs (bagas) : plus de deux mille pour l'expédition de l'Eldorado en 1541. Ces auxiliaires faisaient aussi office de troupes de choc lors des combats. Mentionnons aussi la présence très précoce d'esclaves africains: à Carthagène, on en signale 200 dès la fondation de la ville. De plus en plus, après 1550, ils prirent la place des Indiens décimés, notamment comme bagas; ils héritèrent de leurs techniques et de leur savoir-faire traditionnel. Au départ, l'objectif essentiel des expéditions était le butin, le rescate. Il s'obtenait essentiellement par échanges avec les Indiens, par pillages de tombes, par razzias dans les villages (cabalgadas) ; les produits les plus prisés, faute d'épices, étaient l'or et les émeraudes. Dans l'ensemble, les expéditions furent très décevantes au point de vue financier, même celle de Quesada: en fait le Nouveau Royaume était assez pauvre en or, et presque partout ce que les Espagnols s'approprièrent en quelques mois était le résultat de décennies d'accumulation. Pourtant, vers 1530, le bruit commença à courir qu'il existait dans certaines régions retirées des Dorados, des caciques aussi riches que les empereurs du Mexique et du Pérou. Il est pro25

bable que les Indiens des régions explorées par les Espagnols répandaient diverses fables dans le but d'éloigner ces étrangers avides et brutaux; mais les récits avidement recueillis (et très embellis) par des conquérants affamés d'or reposaient en partie sur des faits bien réels, attestés depuis par des trouvailles archéologiques. Au XVIIesiècle le chroniqueur bogotan Rodriguez Freyle recueillit une tradition concernant le « sacre» du cacique de Guatavita (un lac de montagne proche de Bogota), tradition sans doute déjà connue des conquérants: après six ans de 1110rtifications dans une caverne, le nouveau cacique, nu et entièrement recouvert de poudre d'or, prenait place sur une barque cérémonielle richement parée; parvenu au centre du lac, il y précipitait en offrande aux dieux de grandes quantités d'or et d'émeraudes. On n'a pas retrouvé de trésors engloutis au fond du lac de Guatavita, mais le Musée de l'Or de Bogota conserve un modèle réduit en or de barque cérémonielle qui correspond en tout point à la description de Freyle. Toujours est-il que le rêve de l'Eldorado fit tourner plus d'une tête, à commencer par celle d'Hernan Pérez de Quesada, le frère du conquérant de la Nouvelle-Grenade. En 1541, il se lança depuis Santa Fe dans une grande expédition vers l'est inconnu, où il situait la contrée légendaire. Après avoir parcouru tout le piémont oriental des Andes dans des conditions épouvantables, il revint par le fleuve Putumayo, sur l'actuelle frontière colombo-équatorienne, bredouille bien sûr. Il avait tout de même pénétré pour la première fois l'immense bassin de l'Amazone. Puis les espoirs fous des premières années se dissipèrent; il fut évident que la Nouvelle-Grenade n'avait rien d'un nouveau Pérou, et que l'économie ne pouvait continuer à se fonder sur le seul pillage. Certaines régions s'avérèrent inexploitables. Ainsi la province du Rio San Juan, créée en 1536 dans les régions explorées par Pascual de Andagoya, qui en devint le gouverneur: elle s'étendait de part et d'autre du port de Buenaventura, fondé par Andagoya en face de Cali sur la côte pacifique. C'était une région potentiellement riche, grâce à d'imponants gisements d'or alluvial, mais très humide, impropre à l'agriculture, presque déserte, couverte d'un manteau forestier impénétrable: elle n'était viable que si on lui rattachait les villes de l'intérieur fondées par Belalcazar, Popayan et Cali. C'est pourquoi Andagoya tenta d'occuper Cali par la force; 26

mais Belalcazar obtint gain de cause après un procès à Madrid, chassa Andagoya, et la province du San Juan finit par se fondre dans celle de Popayan. Ailleurs, la richesse et le pouvoir reposaient essentiellement sur le travail de la terre, et, plus concrètement, sur l'exploitation du labeur des indigènes. La vocation de voie de passage entre les Caraïbes et le Pérou était embryonnaire; les régions minières étaient encore peu exploitées, car en général très excentrées par rapport aux régions densément peuplées. Le système reposait sur l' encomienda, une pratique dont la justification était d'ordre religieux. Les colons se « répartirent» les communautés indigènes qui leur étaient « confiées » (en comendadas) ; ils devaient assurer leur évangélisation. Les Indiens, en échange, devaient à leur encomendero un tribut, payé en nature (de la nourriture, et aussi des pièces de coton qui firent très vite l'objet d'un commerce à grande échelle) ou en services (transport de charges à dos d'homme, etc.). Dans les premières années la Couronne, soucieuse de protéger les indigènes, avait tenté d'interdire ces pratiques; elle aurait préféré une économie de comptoir, avec des contacts réduits au minimum. En 1538, elle dut se résoudre à légaliser l' encomienda, avec l'espoir que cela lui permettrait d'exercer un minimum de contrôle et d'imposer des règles: elle voulait à tout prix éviter que les indigènes ne fussent réduits en esclavage. De plus, les Indiens étaient peu nombreux; il était nécessaire de les rassembler sous le contrôle des Espagnols pour pouvoir les évangéliser ~ .. et exploiter efficacement leur travail. Les repartimientos permirent aux premiers colons d'affirmer leur puissance. Ils furent source, aussi, d'inégalités croissantes entre les Espagnols: ceux qui eurent la chance d'obtenir une encomienda importante et docile s'enrichirent rapidement; les autres, ceux dont les Indiens se révoltèrent ou furent décimés par les épidémies, s'appauvrirent; ils restèrent membres de droit de la communauté espagnole (vecinos) mais se trouvèrent marginalisés. Quant à ceux qui arrivèrent plus tard, ou vinrent en qualité d'écuyers ou de domestiques, ils ne reçurent pas d'encomienda et n'eurent au début qu'un statut de résidents temporaires. A la fin des années 1540 le système commençait à fonctionner correctement, même si les excès des encomenderos (déjà trop nombreux pour une population indigène réduite, et donc assoiffés de terres) provoquèrent alors les premières grandes révol27

tes indiennes, comme celle du cacique Saboya qui menaça Tunja en 1553. Ces rébellions furent matées avec brutalité: ainsi en 1556 le peuple Panche fut pratiquement exterminé. Cependant cenaines ethnies insoumises ne furent pas réduites avant le XVII~ siècle, notamment les Pijaos et les Paeces dans la cordillère centrale. La Nouvelle-Grenade, la seule région densément peuplée, se trouvait très isolée, mal reliée à la côte caraïbe, qu'elle fournissait en nourriture, par la voie longue et pénible du Magdalena. Plus au sud, dans le gouvernement de Popayw, un « archipel» de villes très isolées les unes des autres balisait la route du Pérou. Au nord-ouest l'Antioquia, détachée de la province de Popayan dans les années 1560, était une contrée marginale, perdue; ses seules richesses étaient les mines. La seule région bien intégrée au mouvement général de l'économie coloniale était la côte caraïbe, malgré le déclin de Santa Marta. Carthagène, elle, prospérait car elle servait d'étape entre l'Espagne, les Grandes Antilles et Panama, porte du Pérou, et aussi, de plus en plus, de port négrier. Mais elle attira vite les convoitises: dès 1543, elle fut pillée par le pirate français Robert Baal. L'autorité du roi d'Espagne en Amérique se fondait sur le traité de Tordesillas par lequel le pape Alexandre VI, en 1494, lui avait fait don de toutes les terres situées à l'ouest du méridien passant à 370 lieues à l'ouest du Cap Vert (extrémité occidentale de l'Afrique). Selon le droit de l'époque, le Pape était considéré comme le souverain des régions peuplées de gentils; il pouvait déléguer cette autorité à des monarques catholiques, à charge pour ceux-ci de mener à bien l'évangélisation des peuples qui leur étaient soumis; d'où en paniculier la fonction -religieuse des encomiendas, qui primait en principe sur leur fonction économique et militaire. En fait la théorie, la loi, l'autorité du Roi étaient souvent malmenées; les colons avaient tendance à tenir leurs conquêtes (en particulier leurs encomiendas) pour un patrimoine personnel, transmissible à leurs héritiers. Mais, face à l'hostilité du milieu et à la multiplicité des légitimités qui s'enchevêtraient et s'affrontaient, ils ressentaient aussi le besoin d'une autorité supérieure qui fit régner un semblant d'ordre, tant que cet ordre ne lésait pas leurs intérêts essentiels, c'est-à-dire leur pouvoir sur leur encomienda. C'est sans doute pour cette raison que 28

l'autorité royale, si lointaine qu'elle fût, et totalement privée d'instruments de coercition sur place, prévalait généralement à terme, même lorsqu'elle était incarnée par des incapables. Face aux révoltes et aux violences, jamais la Couronne n'accepta le fait accompli. On vit des gouverneurs chassés par leurs troupes reprendre possession de leur mandat au bout de plusieurs années, après un long procès mené et gagné en Espagne, comme Pedro de Heredia à Carthagène en 1541 ; bon gré mal gré, les colons finissaient toujours par se soumettre au verdict, même si les lois n'étaient que formellement ou pas du tout respectées. Cela explique aussi pourquoi les conquérants s'attachaient généralement à observer dans le détail les formes légales que leur imposait la Couronne, alors même qu'ils violaient quotidiennement l'esprit de leur mission par leur cruauté et leur avidité. L'institution du requerimiento est typique de ce formalisme qui nous semble étrange, mais qui légitimait l'entreprise de conquête aux yeux de la monarchie et des conquérants euxmêmes. C'était un document juridique que les conquérants devaient lire aux indigènes: il les informait de la donation que le Pape avait fait de leurs terres au roi d'Espagne, et leur ordonnait de se soumettre sans délai pour être catéchisés. Si les Indiens obtempéraient, ils jouissaient alors de la protection royale: on les appelait indios de paz. S'ils refusaient de se soumettre (indios de guerra) les conquérants avaient le droit de leur mener une « juste guerre» au nom de la foi chrétienne. La plupart des conquérants s'acquittaient scrupuleusement de ce devoir d'information, mais en espagnol, langue peu pratiquée à l'époque sous ces latitudes. De même, les cérémonies de prise de possession de terres ou de fondation des villes étaient menées de manière très formelle, selon des rites hérités du Moyen Age espagnol. Chaque ville avait en principe son Acte de fondation, même si dans certaines régions agitées ces documents furent rédigés bien après la fondation, ou pas du tout comme à Pasto. Tous les cadres de la vie urbaine espagnole furent transplantés sur le sol américain, d'autant plus aisément que ces régions n'abritaient aucune véritable ville avant la conquête: ainsi le cabildo, institution municipale d'origine médiévale. Chaque cité avait sa paroisse; les plus importantes eurent immédiatement des couvents et un évêché (Santa Fe accueillit son premier évêque en 1553, Panama avait le sien depuis sa fondation). Les 29

villes s'étalaient largement car la place ne manquait pas; elles étaient toutes conçues selon le même plan orthogonal (sauf Carthagène pour des raisons de site et de défense), divisées en pâtés de maisons (manzanas) de forme carrée, avec une place centrale qui accueillait les symboles de l'autorité, la maison du cabildo, l'église et le poteau de justice (picota).

6. L'affermissement

du régime colonial (1540-1564)

Au début des années 1540 la situation politique était fort confuse; la Couronne ne mit pas moins de vingt ans à imposer complètement son autorité. Les trois conquérants qui s'étaient rencontrés sur le haut-plateau chibcha en 1539, et dont chacun revendiquait l'autorité sur les régions découvenes, avaient sagement décidé de s'en remettre au jugement des autorités et s'étaient embarqués pour l'Espagne. Le procès traîna, parce que les territoires en litige étaient fort mal connus, et aussi parce que d'autres les réclamaient; parmi eux Heredia, le gouverneur de Carthagène, dont le mandat défini en 1532 s'étendait théoriquement au sud jusqu'à l'Équateur, et même l'évêque de Panama. Quant à Pascual de Andagoya, remis de ses blessures, il réclamait, nous l'avons vu, les régions de Cali et de Popayan. Finalement la Couronne s'en tint à la solution la moins injuste, quoique la plus absurde au plan géographique: la Nouvelle-Grenade dépendrait du gouverneur de Santa Marta, dont Jiménez de Quesada n'était toujours officiellement que le lieutenant. En compensation, Belalcazar reçut, avec le titre de gouverneur, les terres qu'il avait découvertes plus au sud: il fit de Popayan sa capitale. Andagoya et Federmann étaient les grands perdants. Sur place, la situation fi' était pas plus claire. Les conflits étaient incessants et inextricables entre les autorités ,de fait, nommées parmi les protégés des adelantados pendant les périodes de vacance de l'autorité légale, et les différents personnages envoyés par l'Espagne pour représenter cette autorité légale" mais souvent plus sou.cieux de vendre à bon prix les effets qu'ils avaient amenés de métropole que d'administrer ou d'exercer la justice. Lorsque Belalcazar revint à Cali en 1541, il dut en expul30

ser Andagoya par les armes, et faire face aux prétentions de Heredia. Les « juges de résidence» envoyés par la Couronne pour contrôler a posteriori les activités des conquérants, étaient souvent mal accueillis; les colons se divisaient, formaient des clans .. . qUl en venaIent souvent aux malns. A son retour en Espagne en 1541, Charles Quint décida de reprendre les choses en mains; il voulut limiter les droits exorbitants des Espagnols d'Amérique, en imposant notamment une réglementation plus précise de leurs rapports avec les indigènes. Déjà la population indienne diminuait dangereusement, du fait du choc microbien mais aussi à cause des mauvais traitements : ainsi les indigènes du Magdalena inférieur, employés comme rameurs sur le fleuve, disparurent en moins d'un siècle. Aussi le Roi promulgua en 1542 de Nouvelles Lois (Nuevas Leyes). Selon ces dispositions, toutes les encomiendas accordées jusque-là à des fonctionnaires royaux ou à des clercs se trouvaient annulées; il n'était plus possible aux colons de transmettre leur encomienda à leurs descendants; il était interdit d'en distribuer de nouvelles. Les Nouvelles Lois furent très mal accueillies,. même si elles ne déclenchèrent pas une guerre civile comme au Pérou à la même époque. A Carthagène, où s'était installé le juge de résidence Miguel Diez de Armendariz, chargé de faire appliquer la nouvelle législation, il fallut bien obéir. Mais à Santa Fe son neveu et lieutenant, le très jeune Pedro de Ursua, fut expulsé par les colons en 1544 ; seule l'arrivée d' Armendariz, trois ans plus tard, permit de rétablir un semblant d'autorité royale. A Popayan, le cabildo refusa tout net d'appliquer les Nouvelles Lois, prétextant que la population indigène n'était pas assez importante pour que les Espagnols pussent se passer de travailleurs forcés. En 1546, l'envoyé de Diez de Armendariz en Antioquia, Jorge Robledo, fut proprement assassiné par Belalcazar, qui craignait de se voir dépossédé du territoire qu'il administraI t . Finalement, dès 1545, la Couronne revint sur l'interdiction de distribuer de nouvelles encomiendas ; elle dut aussi reconnaître leur caractère héréditaire, tout en le limitant en principe à deux générations, et même tolérer que l'on vendît des Indiens encomendados comme de vulgaires marchandises. Quant aux officiers royaux et aux clercs, ils firent passer leurs enco31

miendas sous le nom de parents ou d'hommes de paille. Et Belalcazar parvint à faire oublier son forfait en panicipant de manière décisive à la victoire contre les conquérants rebelles du Pérou, en 1548. La plupart de ces problèmes étaient liés à l'éloignement des autorités. Entre le lointain Conseil des Indes de Séville d'une part, et les conquérants d'autre part, il n'existait qu'un seul rouage, l'Audience de Saint-Domingue, créée en 1511 : cet organisme jugeait en appel les décisions administratives et judiciaires des gouverneurs, et possédait aussi certains pouvoirs administratifs encore flous (nomination de gouverneurs intérimaires, résolution des conflits territoriaux...). Mais son ressort, depuis la conquête de l'intérieur des terres, était devenu beaucoup trop vaste. En 1538 une nouvelle Audience avait vu le jour à Panama, mais l'essai n'avait guère été concluant: l'isthme était déjà bien excentré par rapport aux grands centres de peuplement espagnol. C'est pourquoi, en 1547, la Couronne prit la décision de créer une Audience à Santa Fe. Les premiers juges (oidores) arrivèrent en 1550 ; à leur tour ils se heunèrent à l'hostilité des colons. Quelques années plus tard Carthagène fut rattachée à l'Audience de Santa Fe, cependant que le sud du pays était rattaché à celle de Quito, sans cesser d'appartenir au gouvernement et à l'évêché de Popayan. Enfin, en 1764, les Audiences reçurent un Président, détenteur d'un considérable pouvoir exécutif. Ce fut cette Audience, représentante d'une autorité lointaine mais indiscutée dans son principe, qui parvint en quelques années à établir un ordre, une normalité dans ces territoires ; ce fut elle aussi qui, peu à peu, commença à rassembler autour de Santa Fe les régions très dissemblables qui, pour l'essentiel, correspondent à l'actuelle Colombie. La ville où siégeait l'Audience devint rapidement la plus puissante, la plus riche, la plus peuplée, et ce non seulement au détriment des autres villes des hauts-plateaux comme Tunja, mais aussi de Carthagène et de Popayan, où ne siégeaient que de simples gouverneurs. Les oidores et les autres fonctionnaires venus d'Espagne devinrent très vite le véritable groupe dirigeant, tandis que le rôle des premiers conquérants déclinait; dès la fin du XVIe siècle, les principales encomiendas étaient passées aux mains de parents ou de clients des oidores. Un autre événement décisif pour la montée en puissance de Santa Fe fut son élévation au rang d'archevêché, en 1564 : son autorité religieuse s'étendait de Cuenca, au sud de Quito, jusqu'à Panama. 32

II
La période coloniale (1564-1810)

Durant deux siècles et demi, de 1560 environ à 1810, on peut avoir l'impression qu'il ne s'est pas passé grand-chose en Nouvelle-Grenade ni dans le gouvernement de Popayan : seules quelques expéditions contre les indigènes Pijaos, quelques émeutes locales sans lendemain (à la notable exception de la révolte du Socorro en 1781), quelques incursions étrangères (en 1698 et de nouveau en 1771, les Anglais tentèrent d'établir leur domination sur la région stratégique du golfe d'Uraba), et les exactions des pirates et des corsaires britanniques et français, rythment une période qui dans l'ensemble paraît bien morne. Les péripéties politiques qui agitaient la haute société de l'époque, telles qu'elles nous sont décrites par Rodriguez Freyle ou par d'autres chroniqueurs, nous semblent répétitives et dérisoires. Pourtant c'est alors que se firent les choix décisifs, qu'eurent lieu les évolutions fondamentales qui façonnèrent le pays et le différencièrent de ses principaux voisins, notamment le Pérou. Trois particularités essentielles marquèrent définitivement la future Colombie: la diminution rapide de la population indigène et l'essor précoce du métissage; la place très importante occupée dans l'économie par les mines d'or, exploitées à partir du XVII~siècle grâce à une main-d' œuvre servile amenée d'Afrique; la très stricte compartimentation régionale qui, après l'Indépendance, rendit très difficile l'édification d'un État moderne et la construction d'une nation. 33

LIMITES

DE GOUVERNEMENTS

MER DES CARAÏBES CAPIT AlNERIE GÉNÉRALE DU VENEWELA

LA NOUVELLE-GRENADE

A LA FIN DU XVIIIe

SIÈCLE

La Nouvelle-Grenade demeura toujours une colonie de second rang par rappon au Mexique ou au Pérou; elle ne comptait que 825 000 habitants environ en 1778. Jamais, tant s'en faut, Santa Fe de Bogota n'atteignit la taille ni le raffinement de Mexico, de Lima ou même de Quito. Bien sûr la situation économique évolua. En simplifiant beaucoup, et sans tenir compte de la diversité des évolutions régionales, on peut distinguer trois phases: la fin du XVIesiècle, période de consolidation du régime colonial, caractérisée par la toute-puissance des encomenderos et un premier cycle de l'or dont l'apogée se situe vers 1590 ; le XVIIesiècle, une époque difficile, marquée par une grave crise de l'économie minière, la rapide décadence des encomiendas suite à l'effondrement de la population indigène, et l'essor de la grande propriété agricole; le XVIIIesiècle enfin, marqué par un second cycle de l'or et le retour à une relative prospérité, mais qui fut aussi un siècle de réformes: la Couronne espagnole tenta de réaffirmer son autorité sur ses colonies, avec plus ou moins de constance et de bonheur, non sans provoquer sur place des réactions parfois violentes. Plus qu'un espace bien structuré, organisé autour d'un centre fort, l'ancienne Colombie apparaissait comme une collection de régions très individualisées, isolées les unes des autres par la vigueur du relief et l'indigence des communications: un archipel de noyaux de peuplement séparés par de quasi-désens inexploités. Au cœur de la cordillère orientale, Santa Fe, siège du pouvoir, abritait la principale concentration de bureaucrates. Autour, jusqu'aux environs de Tunja, s'étendait une contrée sunout agricole; la population était en majorité indienne et métisse; c'était là qu'on trouvait les plus grosses encomiendas. Éloignée des côtes, mal reliée au Pérou, très dépendante de ses relations avec Carthagène, cette région souffrait de son enclavement. Le nordest andin, d'où les Indiens disparurent très tôt, devint une dynamique région d'artisanat et de commerce; autour de Giron, près de l'actuelle Bucaramanga, se développa une agriculture prospère, qui reposait notamment sur la culture du tabac. La côte caraïbe vivait du commerce de Canhagène et d'un élevage très extensif. Dans l'ouest prospérait une société esclavagiste, dont la richesse reposa, à partir de la fin du XVIIesiècle, sur l'exploitation des mines d'or de la côte pacifique; les régions minières, qui ne pouvaient se nourrir, étaient approvisionnées par les immenses haciendas des vallées interandines. 35

D'autres zones restaient marginales, comme les savanes du bassin de l'Orénoque (les llanos), l'Amazonie et le haut Magdalena, explorées pourtant dès le XVIe; d'autres encore étaient plutôt tournées vers Quito et vers le Pérou que vers la NouvelleGrenade: ainsi la région du nœud andin (autour de Pasto) où l'élément indigène demeurait notable.

1. Les indigènes

et la société rurale

C'est par l'or que la Nouvelle-Grenade était et reste connue; c'est l'exploitation de ce métal pour le marché européen qui lui donna son rang (secondaire) parmi les colonies de l'Espagne. Mais sur place, l'agriculture resta toujours l'activité principale ; les échanges avec la métropole et avec les autres colonies étaient très réduits. L'économie agricole, arriérée dans l'ensemble et peu productive, reposait avant tout sur l'appropriation des terres par les Espagnols et les métis, et sur l' exploitation du travail des ruraux (indigènes dans les premiers temps, surtout métis ensuite, Noirs esclaves dans certaines régions) par une minorité suttout constituée de Blancs. La diminution rapide de la population indigène amena fatalement d'impottantes transformations dans les modes d'exploitation de la main-d'œuvre rurale et dans la structure de la propriété foncière.

La catastrophe démographique On connaît mal l'importance exacte de la population indigène au moment de la conquête; conquérants et chroniqueurs ne nous ont guère laissé de données chiffrées. L'historien J.J. Uribe avance des estimations allant de 500 000 à 1 500 000 personnes. Les recensements de l'époque coloniale répondaient à des nécessités d'ordre fiscal (on en a conservé plus de 25 pour le Npuveau-Royaume dans.1es années 1560-1650, puis ils se font rares jusque vers 1750) ; ils concernaient seulement les Indiens des encomiendas, et on ignore souvent s'ils prenaient en compte l'ensemble des adultes ou seulement les Indiens soumis au tribut, soit les hommes valides de 17 à 60 ans. Du reste ces chif36

fres ne sont guère fiables: une partie des Indiens étaient en fuite; cenains colons gonflaient les effectifs de leurs encomiendas pour pouvoir lever un tribut plus élevé. On ne sait pas non plus par quel chiffre il faut multiplier le nombre des adultes pour obtenir le chiffre de la population totale: ce problème est encore plus délicat à résoudre dans le cadre de sociétés déstructurées, où la notion de famille n'avait plus grande significatlon. Toujours est-il que la population indigène ne tarda pas à décliner brusquement. L'effondrement fut général. Autour de Tunja, une des régions les plus densément peuplées au moment de la Conquête, le nombre d'Indiens recensés baissa de 50 0/0 entre 1562 et 1600, de 84 % entre 1562 et 1636. La province de Pasto, très peuplée aussi au départ, passa de 20 000 tributaires en 1559 à 8 000 seulement en 1582. Dans une zone où la densité avait toujours été bien plus faible, celle des Quimbayas (l'actuel Caldas), l'évolution fut encore plus frappante:
Date du recensement 1539 1559 1568 1585 1605 1627 1628 Nombre de tributaires 15 4 2 1 000 553 876 100 140 119 69

(Les Quimbayas, qui comptaient parmi les plus brillants orfèvres d'Amérique latine avant la Conquête, disparurent dans le courant du XVIII' siècle, à l'exception d'une unique réserve dont les terres furent vendues en 1809).

Les causes du déclin de la population indigène sont connues: le choc microbien d'abord (la grippe, la rougeole et d'autres maladies importées décimèrent des groupes fragilisés par un long isolement et par la brutalité de la conquête) ; mais surtout les mauvais traitements, la surcharge de travail imposée par les nouveaux maîtres; le travail forcé, spécialement meunrier dans les régions minières et aussi sur la route de Santa Fe, où les Indiens étaient utilisés comme rameurs et portefaix; des tributs excessifs et levés avec brutalité, le confinement des indigènes sur les terres les moins fertiles; mais aussi le boule37

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