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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION COMORIENNE

De
160 pages
Ali Soilihi, président des Comores indépendantes après la chute d'Abdallah, fut voué aux gémonies après sa mort en 1978. Son bilan reste très controversé et ses détracteurs affrontent encore aujourd'hui ceux qui le révèrent. Les auteurs ont cherché à faire une analyse historique du déroulement des événements et font état de sources nouvelles. Ils réactualisent ainsi des données auxquelles les Comoriens prêtent maintenant grande attention.
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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION COMORIENNE

Décolonisation,

idéologie et séisme social

ARCHIPEL

DES

COMORES

Collection dirigée par Pierre Vérin} Mohamed Ahmed-Chamanga et Sophie Blanchy Centre d'Études et de Recherche sur l'Océan Indien (CEROI)
É7VDES SUR LES CIVILISA nONS ET LANGUES DE L'ARCHIPEL VISION DU PASSÉ ET DU PRÉSENT

Déjà parus dans cette collection:
Sultan CHOUZOUR, 1994, Le Pouvoir de l'honneur: en Grande Comore, 284 p. tradition et contestation

Michel LAFON, 1995, L'Éloquence comorienne au secours de la révolution: les discours d'Ali Soilihi (1975-1978), 224 p. Mohamed AHMED-CHAMANGA, 1996, Dictionnaire français-comorien, 240 p. Mahmoud IBRAHIME, 1997, État français et colons aux Comores, 1912-1946, 224 p. Ainouddine
Claude

SIDI, 1998, Anjouan:
et Jean-Aimé

l'histoire d'une crise foncière,
RAKOTOARISOA,

340 p.

CHANUDET

1999, Mohéli

- Comores:

Le miroir brisé, une population

insulaire à la recherche de son identité, 252 p.

Prochaines parutions:
Moussa SAlO AHMED, La littérature comorienne. Mohamed AHMED-CHAMANGAet Ahmed ALI MROIMANA,Contes de Ngazidja Mahmoud Ibrahime, La naissance de l'élite politique comorienne

Conception graphique et mise en page: Céline]. Ranc & M. Ahmed-Chamanga

1999 ISBN: 2-7384-7752-6

@ L'Hannattan,

INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES CENTRE D'ÉTUDES ET DE RECHERCHE SUR L'OCÉAN INDIEN

Emmanuel

et Pierre VÉRIN

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION COMORIENNE
Décolonisation, idéologie et séisme social

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'Archipel des Comores
GRANDE COMORE (NGAZIDJA)

Nord
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Note préliminaire

Cet ouvrage reprend l'étude d'Emmanuel VÉRIN dont une version, extraite de l'Annuaire de l'Océan Indien, avait été présentée dans les travaux et documents du CEROI, n° 6 - 1988. Cette étude, devenue introuvable, est réactualisée et elle est complétée dans un deuxième volume "Archives d'une révolution" par les textes d'Ali SOIUHI en français recueillis par Pierre VÉRIN. Les textes en comorien sont parus dans cette même collection dans l'ouvrage de Michel LAFON L'éloquence comorienne au secours de la Révolution.

INTRODUCTION
UNE RÉVOLUTION SANS ARCHIVES ÉCRITES

Lorsque le 13 mai 1978, les mass média apprirent au monde la chute d'Ali Soilihi, Président de l'État comorien, bien peu savaient où se trouvait le pays concerné par une expérience tiersmondiste de gouvernement. La presse spécialisée sur l'Afriquel mentionne de temps à autres le mercenaire Bob Denard qui fut l'instrument de la chute d'Ali Soilihi mais elle a oublié la tentative d'aménagement gouvernemental que ce personnage mena depuis le 2 janvier 1976 jusqu'à son éviction. Certes, la littérature sur Ali Soilihi est abondante. Pomonti, dans un article intitulé" Sa majesté les Mouches» (1977) avait tourné en dérision l'"État lycéen»; Maestre, peu après la fin de l'expérience révolutionnaire, en avait tiré une courte analyse juridique (1977); Charpantier surtout, dans un mémoire malheureusement inédit (1977) a retracé les deux premières phases de la vie politique de l'archipel; Chagnoux et Haribou, dans un petit ouvrage encyclopédique bien documenté (1980) consacrent à cette période soilihiste des développements où l'admiration le dispute à la nostalgie.
1 jeune Afrique, en particulier, possède ce qu'en argot journalistique on appelle une" table", c'est-à-dire un certain nombre de photos touchant Bob Denard, quelque soit l'article traitant des Comores.

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Le verbe contre la coutume

Notre propos est autre: il n'est pas de se prononcer sur les mérites ou les défauts de l'expérience. Les Comoriens qui ont vécu les temps de l'autonomie coloniale, l'indépendance défiant l'ancienne puissance tutrice et puis la restauration, se prononceront sur les mérites politiques respectifs de ces situations. Maintenant qu'un peu de recul a été pris et que de nouveaux éléments de documentation sont apparus, il convient de faire la part de ce qui fut réalité politique ou velléité de discours, réalisation ou utopie, vérité ou intoxication. En effet, comment une phase si lourde de changements a-t-elle pu faire l'objet d'appréciations aussi contradictoires? Avec le souci de rechercher l'objectivité de l'historien et non pas la sincérité du mémorialiste, nous serons amenés à nous demander comment une crise de cette profondeu~ a pu survenir dans un pays où le calme et la maturité politique des notables paraissaient si sécurisants. Rien ne prédisposait les Comores à de tels bouleversements, mais la structure politique et économique de ce petit pays présente bien des aspects qui auraient dû être pris en compte sérieusement avant la décolonisation. A cette structure finalement peu favorable à une indépendance, sont venus s'ajouter des aspects conjoncturels: la personnalité insulaire d'une île, Mayotte, dont les différences ont été forgées par des politiciens dans un contexte de tensions de plus en plus exacerbées. L'ambiguïté des positions du pouvoir métropolitain d'une part, et le refus des hommes politiques comoriens. d'alors de forger l'unité nationale d'autre part, ont entraîné un blocage de la situation dont la proclamation de l'indépendance unilatérale parut être la solution aux uns comme aux autres.
Dès août 1975, le coup d'état du Front National Uni sembla un mois plus tard être une normalisation consécutive à une tension entre deux nations que tout paraissait prédisposer à s'entendre. Il n'en fut rien. Le fossé se creusa davantage entre la France et les Comores et la sécession de Mayotte devint plus que jamais la pomme de discorde entre les deux nations. C'est sur ce tableau de décolonisation ratée qu'Ali Soilihi prend complètement le pouvoir à partir du début de l'année 1976. La préoccupation du nouveau chef d'état est d'abord d'assurer la

Histoire de la révolution

comorienne

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survie d'un pays auquel l'ancienne puissance tutrice a brusquement retiré toute assistance. Mais cette carence est pour Ali Soilihi d'une certaine façon bénéfique. Dans son esprit, elle va permettre d'organiser de nouvelles structures administratives selon d'autres principes que le reste de situation financière due à des fonctionnaires parasites. Sa volonté de galvaniser l'effort national s'allie, selon ses propres termes, à un point de vue résolument « anti-féodal ", grâce auquel on fera disparaître les coutumes qui entravent le développement. De simple gestionnaire d'une nouvelle nation aspirant à la vie, Ali Soilihi devient ainsi le promoteur d'une pensée tiers-mondiste au service des nations sous-développées. A l'issue de cette phase «anti-féodale ", il supprime effectivement l'essentiel des structures de l'état pour entrer dans une phase socialiste qui fait ainsi suite à la «table rase" des institutions. Cette stratégie du développement politique et économique voulue par Ali Soilihi est bien connue) mais il en avait confié la mise en œuvre à des acteurs inexpérimentés ou inaptes: les jeunes issus des lycées ou de son organisation politique qui, s'ils n'appartenaient pas à l'ancienne administration, n'avaient pas forcément la compétence pour animer les nouvelles structures. En outre) les phases «anti-féodale" et socialiste se heurtèrent à des obstacles humains et matériels insurmontables: disette financière croissante, soutien international insuffisant, calamités imprévues (massacres de Majunga et éruption de Singani). Le «deus ex machina" qui mit fin à l'expérience rencontra une population soulagée d'une expérience qu'elle n'avait pas comprise. Mais la situation critique financière et l'isolement international ne suffisent pas seuls à expliquer l'échec. Il tient aussi, nous croyons) à la nature de changement proposé et à la qualité des acteurs appelés à le mettre en œuvre. La société comorienne) profondément islamique, était mal préparée à la laïcité et les trahisons viendront d'abord de la part de ceux qui percevaient le vent du changement comme un athéisme. Mais c'est surtout de la part des acteurs habilités à mener la nouvelle politique que vinrent les excès.

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Le verbe contre la coutume

Les comités commirent des exactions qui firent douter la population de la légitimité du pouvoirl . Cette appréciation, qui permet de démarquer des propos rassurants des discours les faits réels (dont les plus graves furent les mauvais traitements infligés aux grands prisonniers politiques de Voidjou), nous amène à faire le bilan de cette «période noire;2. Une fois encore, notre propos n'est pas celui d'encenser ou de condamner, même si les traumatismes de l'expérience ont fortement marqué la société comorienne. Nous nous efforcerons d'analyser, secteur par secteur, l'idéologie en cause et les applications qui en furent faites. L'organisation de l'état et de la société, l'éducation et l'économie, telles que les concevaient Ali Soilihi, posent encore bien des inconnues. Malheureusement, les sources sont trop souvent absentes ou disparues. Ali Soilihi, éloquent sur les ondes ou dans les discours électoraux, n'a pas écrit. La recherche de ses discours et de la connaissance des entretiens qu'il a eus ont été une de nos préoccupations essentielles. Cette quête est partielle ou inachevée, car bien des familles, des militants, détiennent encore des enregistrements qui n'ont pu être consultés. L'appréciation des actions révolutionnaires est aussi difficile, car les comités ne laissaient guère de procès-verbaux et la presse locale n'existait pas alors, pas plus qU'aujourd'hui.3 Il existe une démesure dans le volume des sources en cause. Les témoignages extérieurs (exilés, journaux réunionnais, etc.) sont nombreux mais les sources locales sont rares, sans doute à cause de l'autoritarisme d'Ali Soilihi qui, soucieux d'installer la contradiction à l'encontre d'une société «féodale ", jugeait incongrues les critiques des résultats obtenus.
1 Ali Soilibi, informé de certaines de ces exactions, ne cherchait nullement à les réprimer et considérait même qu'elles étaient un mal nécessaire, un peu, toutes proportions gardées, comme Robespierre estimait que la Terreur était un préalable à l'établissement d'une société égalitaire. 2 Ainsi appelée aujourd'hui par les Comoriens; curieusement, c'est Ali Soilibi qui a, le premiér utilisé, cette expression. 3 Depuis 1987, un mensuel imprimé, Al- Watwany, est édité par le gouvernement comorien.

AUTONOMIE

COMORIENNE NOUVELLES

ET ASPIRATIONS

PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES DE L'ARCHIPEL LE CONTEXTE GÉNÉRATEUR DE lA CRISE DE 1975

Dans un monde où les affrontements des grandes puissances représentaient une donnée permanente, l'océan Indien était alors devenu un enjeu. L'archipel des Comores, situé par le travers du canal de Mozambique n'est plus désormais inaperçu. De simples pas japonais pour franchissement des migrations du continent vers Madagascar, les Comores sont en passe de devenir une pièce essentielle de là stratégie internationale. «Véritable porte-avions incoulable ., selon les termes des experts militaires actuels, elles figurent effectivement sur la route de pétroliers géants qui approvisionnent l'Europe et l'Amérique depuis le golfe Persique. D'une superficie totale relativement exiguë (2 235 km2), les quatre îles ont des aspects et des aptitudes bien différentesl. La Grande-Comore (1147 km2), la plus vaste, possède un grand volcan en activité, le Karthala, dont les pentes et les coulées sont en bonne partie stériles ou difficilement cultivables. Les côtes sont accores, sauf vers Mitsamiouli, et les cours d'eau inexistants. Pays tropical humide comme le reste de l'archipe12, elle présente le privilège étonnant d'être une île bien arrosée, sans eau, car les précipitations
1 Il existe de nombreuses descriptions géographiques sur les Comores. Pour des points de vue notamment à la fois synthétiques et complets, voir J. Martin (969), Chagnoux et Haribou (980), P. Vérin et Battistini (987). 2 Moyenne des températures: 26,50 C. Moyennes annuelles de précipitations: au minimum 1 mètre, sauf quelques rares cas, et jusqu'à 5 mètres. Nuances selon l'altitude et l'exposition.

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Le verbe contre la coutume

s'infiltrent rarement dans les sols poreux laviquesl. Les pâturages d'altitude du Badjini et les forêts du Karthala et de la Grille recèlent des potentialités de développement enviées par Anjouan; avec ses 424 km2, cette île, aux cours d'eau pérennes, connaît une surpopulation déjà décrite par Robineau (966), mais offre à Mutsamudu des possibilités d'établissement de port en eau profonde toujours envisagé mais jamais encore construit2. Mohéli (200 km2) est, malgré ses possibilités et ses terres disponibles, l'île la moins mise en valeur. Mayotte possède un lagon enserré par un récif-barrière qui délimite un espace de pêche privilégié et a laissé périodiquement espérer son aménagement pour abriter une division navale. A cette diversité géographique correspond certes une diversité humaine, mais pas autant que les séparatistes mahorais ont voulu le laisser entendre3. La quasi-totalité des habitants, 300 000 en 19744, parle la langue comorienne subdivisée en deux dialectes principaux (anjouanais-mahorais d'une part, grand-comorien-mohélien de l'autre), 30 % des Mahorais connaissent le sakalava mais sont également bilingues5... Outre cette intelligibilité mutuelle que seuls des particularismes historiques nuancent, l'unité de la population est aussi assurée par l'adhésion à l'Islam. Les Comores constituent même l'avancée la plus méridionale de l'Islam dans le monde. De rite chaféite, les habitants pratiquent assidûment leur religion, mais le contact avec l'extérieur les a accoutumés à une très grande tolérance à l'égard des étrangers qui
1 Ce n'est qu'à partir de 1972 que les travaux du Bureau de Recherches Géologiques et Minières ont mis en évidence des nappes profondes, et que les forages ont fourni aux habitants de la région de Moroni une eau en quantité suffisante. 2 Ce port a finalement été construit en 1985 avec des financements arabes et occidentaux. 3 Voir à ce sujet l'étude inédite de Hory (1982). 4 Le recensement de 1966 donnait pour l'ensemble des quatre îles le chiffre

de 244 000 habitants.

Il

n'yeu

depuis que des estimations et le taux

d'accroissement naturel étant de 3,6 %, on peut estimer, avec Mikidache Abdou'Rahim (1969) que les Comores ont actuellement une population de 500 000 habitants. 5 Sur le malgache de Mayotte, voir Gueunier (1976 et 1986).