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HISTOIRE DES SCIENCES DE L'HOMME

De
306 pages
L'histoire des sciences de l'homme se développe en France à la croisée des disciplines, de la philosophie et de l'histoire intellectuelle. Interrogations, doutes éthiques, réformisme politique suscitent une réflexion épistémologique. Il s'agit de comprendre quelle est la place de la science dans le monde moderne. Les différents intervenants s'interrogent sur la périodisation, les usages historiographiques dans les disciplines, les tendances actuelles de l'épistémologie, le rapport conflictuel des sciences humaines aux savoirs qui les bordent.
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Sous la direction de Claude BLANCKAERT, Loïc BLONDIAUX, Laurent LOTY, Marc RENNEVILLE et Nathalie RICHARD

L'HISTOIRE

DES SCIENCES

DE L'HOMME

Trajectoire, enjeux et questions vives

Publié avec le concours de la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme

L'Harmattan
5-7 rue de l'École Polytechnique

L 'Harmattan

Inc.

75005 Paris - FRANCE

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE

Introduction
lA demande d'histoire. Du détour au parcours
Claude B LANe KAER T . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 9

Une unité problématique
L'histoire générale des sciences de l'homme. Principes et périodisation
Claude B LAN C KAER T . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 23

lA « science de l'homme» : désirs d'unité et juxtapositions encyclopédiques Fernando VIDAI... ..... ........ ..... .. .. Pour l'histoire des sciences humaines. Perspective anglaise

p. 61
p. 79

Roger SMI'm

o. 00.. .00. o.00... 0000000000. ...o....o..... 0 ..0 o. .. 0...

Les disciplines à l'épreuve de l'histoire
À quoi sert l'histoire des sciences de l'homlne ?
Loïc B LONDIAUX- Nathalie RICHARD p. 109

L'histoire de la psychologie entre oubli et mélnoire, entre passetemps et spécialité Jacqueline CARROYE .0... Tradition, courants et ruptures: ... ... p. 131

pour une histoire de la géographie 0 0... p. 159

en tension
Marie-Claire ROBIC

6

SOMMAIRE

Philosophie et sciences de l'homme: regards croisés
Les sciences humaines dans la philosophie des manuels: une dangereusefamiliarité ? (France, 1960-1996)
AI1neMarie D R 0 UIN - H.ANs . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 183

L'épistémologie des sciences sociales aujourd'hui. Remarque,ç sélectives sur quelques débats actuels
J
eaI1-

Philippe

B

0

UILLO

UD

. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

p. 219

Frontières de la science
Penser la transformation des rapports entre le scientifique et le non scientifique
Laurent LOTY

- Marc

RENNEVILLE

. .. .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . .. . . . . . .. . . . .. . .. . . . . . . .

p. 247

L'autonomie problématique de l'économie vis-à-vis du politique. débat exemplaire: Mercier de La Rivière et Mably
Claude GAUTIER

Un
p. 265

..

Le style et l'objet Claire S ALOMON- AYET B

p. 283

Index des auteurs cités Ont participé à ce volume

p. 293 p. 305

Introduction

LA DEMANDE D'HISTOIRE

Du détour au parcours

L'histoire des sciences de l'homme et de la société se situe en France à la croisée des disciplines, de la philosophie et de la sociologie des savoirs et savoir-faire. Sans réel statut universitaire, elle vit néanmoins d'une dynamique créatrice qui tient au nombre et à la qualité de ses réalisations. Depuis une génération, l'encadrement associatif des chercheurs supplée pour partie aux rigueurs budgétaires du monde académique. Sociétés savantes et revues de spécialités se multiplient en France. Directement ou non, elles contribuent à une vaste fédération des énergies pour que ce domaine de la recherche, longtemps sous-représenté, prenne rang dans la République des Lettres. La logique propre aux actes commémoratifs, comme on en connaît de multiples exemples dans les sciences établies, rencontre aujourd'hui le « territoire» de l'historien. Il s'agit de comprendre le devenir des sciences humaines dans leur mouvement de fond et leurs péripéties de surface. Décentrer son regard sur une pratique spécifiquement définie, qui obéit au canon des formations, n'est pas un exercice aisé. Ni même encouragé: « l'histoire fait peur », écrivait en 1988 Erika Apfelbaum. Et, en effet, l'on ne saurait s'engager dans une telle démarche réflexive sans dérouter des idées convenues ou chahuter la généalogie des « pères fondateurs» qui confère sens et unité au parcours stochastique d'une profession. L'historien des sciences est souvent considéré comme un transfuge. Jusqu'à une date récente, sa vocation exigeait une conversion des intérêts cognitifs. C'était une démarche d'aprèscoup, de « seconde approximation» aurait dit Bachelard. Cette remarque générale est d'autant mieux vérifiée pour ces disciplines à haut coefficient symbolique que l'on nomme, par écart, les sciences humaines. En France, le regain d'intérêt pour une histoire critique, opposée en tout aux complaisances patrimoniales chères à l'institution scientifique, procède initialement du désenchantement de 1968. Ne pouvant faire table rase du passé comme elle le souhaitait, une génération « contestataire» entreprit un « inventaire sans pitié» des sciences sociales. Dans les décennies précédentes, le courant prospectiviste, la planification économique et l'ouverture de l'université aux sciences humaines avaient favorisé leur essor malgré la déshérence d'après-guerre. Le

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Claude BLANCKAERT

premier bilan historiographique fut ordonné au doublet science / idéologie, repris de la tradition marxiste. Alors qu'Althusser (1974 : 38-39), au zénith de son influence, enseignait doctement que des philosophies « idéalistes» servaient de « substitut théorique» aux pseudo-sciences humaines, des chercheurs venus des disciplines elles-mêmes s'inquiétaient de leur rôle d'ingénieurs sociaux et d'une compétence experte tournée contre les libertés fondamentales des êtres humains. Afin de « démystifier» certains discours technocratiques, sociologues, psychologues ou anthropologues voulurent soumettre ces sciences « partisanes» à la seule question qui vaille: celle de leur validité propre et de leurs usages politiques. Axés sur la critique de l'ordre social (bourgeois), les travaux historiques qui suivirent gardent aujourd'hui valeur de témoignage. Leurs attendus documentaires n'ont pas souvent soutenu l'épreuve du temps, sinon dans un registre contemporanéiste mieux maîtrisé. Dans la même période liminaire, entre 1970 et 1980, l'émergence de modèles biologisants aux ambitions hégémoniques, la polémique sur l'inné et l'acquis, la querelle du QI et, bientôt, la sociobiologie d'obédience darwinienne, ont donné une intensité nouvelle à la réflexion éthique. À leur examen, on avait cessé de croire, à la manière de la vulgate marxiste, que la science se situait au niveau de l'infrastructure des forces productives, soustraite à la souillure idéologique. Il fallait donc prendre acte que la science est dans la société et non à côté d'elle, que son autorité est contestable comme le sont ses verdicts sans nuances. En conclusion d'un ouvrage collectif très remarquable traitant des représentations biologiques dans leur relation au pouvoir et à la hiérarchie sociale, le sociolinguiste Pierre Achard témoignait dès 1977 de ce que pourrait être une« épistémologie citoyenne », assurée de sa portée pédagogique:
« Notre travail critique ne prétend pas proposer une position «juste », ni une nouvelle position universaliste qui répondrait aux textes que nous étudions. Le lecteur évitera donc de traduire trop vite nos commentaires en jugements de valeur. Nous avons voulu montrer que la « science» et les pratiques qui y sont associées ne sont pas hors de l'idéologie, mais à son centre, et que leur objectivité ne les rend pas pour autant impartiales. Nous espérons ainsi permettre le doute, la critique, l'incertitude afin que la parole du profane retrouve son droit d'expression partout où l'autorité scientifique s'exerce sans légitimité démontrée» (Achard, Chauvenet, Lage, Lentin, Nève, Vignaux, 1977 : 284).

Maintenant, le travail historique ne peut pas être l'objet d'une curiosité intermittente. n a ses exigences. Il demande, en premier lieu, du temps et le bénéfice d'une formation. L'établissement d'un dossier, surtout s'il semble contentieux, suppose une enquête coûteuse et quelque chose comme une « application ». Or les premiers «historiens» des sciences de l'homme étaient en général des « dilettantes ». L'opération historique chère à Michel de Certeau, la compilation des sources ou la pratique de l'archive leur étaient étrangères. L'étude du passé avait pour eux valeur circonstancielle et instrumentale. Comme l'indique encore

tardivement Erika Apfelbaum (1988 : 500), cette activité « n'est en général pas

LADEMANDEDlmSTOIRE.

DU DÉTOUR AU PARCOURS

Il

une fin en soi mais plutôt un détour, une transition ». Cette considération explique la fragilité foncière des premiers essais historiographiques et leur faible retentissement contemporain. À l'occasion d'un colloque rassemblant les acteurs du domaine tenu en avril 1986, l'apport des « scientifiques» fut suffisamment massif pour que l'historien des idées américain Charles Coulston Gillispie (1988 : 381) arbitrât avec un certain recul cette situation « à la française ». Il remarqua, comme un trait de culture nationale, qu'en France tout le monde se saisit de l'histoire, ajoutant - en défense de sa propre profession - que malheureusement ce qui est l'affaire de tout un chacun n'est l'affaire de personne! Il incriminait finalement l'étroite filière des disciplines et des départements universitaires qui risquait de faire obstacle à une entreprise collégiale. Les historiens stricto sensu seront bien sûr sensibles à cet argument, qui concerne un statut et un habitus professionnels, comme au scepticisme qu'il pouvait nourrir. Néanmoins, ces craintes n'étaient pas fondées. Si les chercheurs d'origine scientifique ont envisagé leurs travaux historiographiques comme une propédeutique destinée à se situer eux-mêmes dans un organigramme complexe et conflictuel, ils sont devenus, par vocation, de véritables historiens, au titre dlune remise en cause personnelle. La plupart se sont persuadés, à la suite de Michel Foucault et des sociologues de la science, que la fréquentation des œuvres souvent reléguées aux oubliettes du temps reste le meilleur - et le seul moyen de « scruter l'humus même des pratiques qui conditionnaient subtilement le déplacement des vérités» (Donzelot, 1986 : 53). Longtemps dévaluée comme « activité d'antiquaire », l'érudition a ainsi gagné ses lettres de noblesse. Un autre facteur favorisa ce revirement. « On fait J'histoire de sa discipline », écrivaient Benjamin Matalon et Bernard-Pierre Lécuyer (1988 : 375), «parce qu'on est mécontent de son état actuel. C'est d'abord une simple volonté intelIectuelle, un compromis entre le désir d'abandonner un domaine de recherche auquel on ne croit plus et les exigences de la profession qui rendent difficile une reconversion à tout autre chose ». Assurément, des choix personnels ont suivi, la re-

conversions'est opérée. Les amateurs ou historiens « par occasion» ont déserté
un domaine dont ils découvraient la difficulté. Demeurèrent les transfuges passionnés, tous ces « hybrides» venus de la philosophie, de la science ou de l'histoire qui durent, au fil des rencontres et des travaux, trouver un langage commun et une identité professionnelle neuve. Dans le fond, l'origine des chercheurs est indifférente à la qualité des études. Pour des raisons conjoncturelles mal élucidées, l'histoire des sciences est peu implantée à l'université et vit, en France, sur le mode de la division des formations. Dans le camp philosophique comme chez les scientifiques, dominant notre recherche il y a une génération encore, l'histoire avait souvent une portée plus critique qu'analytique. Son traitement était subordonné à des critères épistémologiques normatifs, qu'ils regardent le statut de l'objet dans les sciences humaines, leurs formes de rationalité, la chronologie de leurs « ruptures» inaugurales, une certaine téléologie de la vérité ou la trop fameuse opposition Science vs Idéologie. En bref, selon le titre suggestif d'un colloque de mai 1980

organisé à l'Universitéde Paris-X-Nanterre : « Pourquoi et comment faire l'his-

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Claude BLANCKAERT

toire des sciences humaines? ». Durant plusieurs années encore, l'activité intel-

lectuelle s'épuisait dans le questionnement procédurier de ses « conditions de
possibilité », sans que le passage à l'acte concrétise l'intention. Les initiatives restèrent donc livrées à la discrétion personnelle. À la manière, en tout opposée, des œuvres classiques de Georges Gusdorf et Michel Foucault, elles s'avéraient parfois originales mais toujours idiolectales. C'est en histoire des sciences humaines que se vérifiait surtout le propos acide de Georges Canguilhem (1977 : Il), daté de 1976 : « à l'heure actuelle, on dispose, en cette matière, de plus de manifestes ou de programmes que d'échantillons. Au regard du recensement des intentions, le bilan des réalisations est maigre ». La demande d'histoire était, certes, plus impérative de la part des praticiens des disciplines. Situation de crise, incertitude quant à l'objet, perplexité devant la transformation des «terrains» traditionnels, nouveaux savoir-faire, suscitaient l'interrogation. L'histoire y avait une meilleure vocation à devenir l'analyseur de la modernité et de la place des savoirs sur l'homme dans l'espace universitaire. C'est pourtant sous ce regard disciplinaire que s'amorça une première déflation sur le langage critique. À cela, une bonne raison, somme toute inattendue: que l'histoire y soit annexée à des intérêts actuels (défense de l'institution, inquiétude, refus des dogmes, etc.) ou non, on découvrit qu'elle ne saurait cautionner' ni dans sa singularité ni dans l'identité de ses principes organisateurs, l'unité des spécialités telles qu'elles existent actuellement. En approfondissant les annales séculaires des sciences de l'homme, on constatait que les divisions disciplinaires sont d'apparition récente, que leurs frontières et leurs objets, si bien délimités par une vision rétrospective en « tunnel» ou en « pilier» selon l'expression de nos collègues anglo-saxons, se troublent jusqu'à devenir arbitraires . De l'intérieur même des disciplines, un clivage s'est donc opéré entre une représentation apologétique du passé, appelée à répéter la bonne fortune des héros fondateurs, et une «histoire historienne des sciences », selon les mots de Jacques Roger (1995 : 43-73) qui cultive le jugement de fait et de structure plutôt que le jugement de valeur. La diversité des histoires régionales est devenue de soi un enjeu de la recherche, une source de questionnement. Elle conduit à disqualifier les « lieux de mémoire» professionnels figés ou, mieux, à les mettre dans leur vraie perspective fonctionnelle et prosaïque - en un mot stratégique. Appelant elle-même une explication circonstanciée de type sociologique, théorique, voire politique au sens large, l'autonomie disciplinaire a cessé d'être un postulat de la recherche historienne. Telle est l'inflexion majeure qui marque la période écoulée. Nous avons rencontré la complexité et, avec elle, le bénéfice du travail collectif. Quand les critères historiographiques ont commencé à se détacher des dépendances épistémologiques d'héritage inquestionné, les méthodes et les problématiques de l'histoire des sciences de l'homme se sont régularisées, par isomorphisme et ouverture décisive vers la recherche internationale. Dès lors, la « littérature à l'estomac» typique de l'après 1968 a fait place à l'analyse contextuelle et réflexive tant il est vrai qu'ainsi modifiée, « une situation sociale change à la fois le mode du travail et le type du discours» (Certeau, 1974 : 31).

LA DEMANDE

D'HISTOIRE.

DU DÉTOUR AU PARCOURS

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Dans cette configuration nouvelle, une référence méthodologique s'est imposée largement dans la communauté française des historiens des sciences de l'homme. Il s'agit de l'article fondamental de George W. Stocking, publié dlabord en 1965 : « On the limits of "presentism" and "historicism" in the historiography of the behavioral sciences ». Stocking y mettait en garde les historiens contre l'abus des récurrences et des considérations actuelles dans l'examen des développements de la science, cette alliance de la cécité et de l'anachronisme propre au point de vue des vainqueurs. Il leur opposait l'historicisme méthodologique, le perspectivisme si l'on veut et, sans utiliser le mot, le principe de symétrie, qui permettaient de donner intérêt et « raisonnabilité » à des moda1ités du savoir aujourd'hui étrangères à nos manières de faire et de penser (Stocking, 1982, chap. I). Quoique cette dichotomie ait perdu en vigueur, le fait que l'historicisme fasse toujours consensus témoigne peut-être mieux d'une stratégie de groupe que d'un credo épistémologique partagé. En faisant choix de considérer la chronologie comme elle se donne, du passé vers le présent, les historiens rompaient avec une habitude mentale. D'abord, les « problèmes» du présent cessaient de valoir pour norme d'intelligibilité du passé. Ensuite, la multi-contextualisation souhaitée par George Stocking offrait une alternative crédible et vraiment importante à toutes les approches professionnelles vivant de leur fonds propre, à la manière dont les anthropologues voulaient être gardiens exclusifs d'une « anthropologie historique de l'histoire de l'anthropologie », à la manière aussi dont les psychanalystes ambitionnaient dlécrire le «roman psychanalytique de l'histoire de la psychanalyse ». Philosophes, sociologues et historiens de l'art ont exprimé, bien entendu, les mêmes tentations autoréférentielles. Enfin, l'historicisme est devenu un signe tacite ou « militant» de reconnaissance pour la recherche spécialisée obéissant à des standards internes au champ historiographique. Il remplit l'office de ce que Susan Faye Cannon (1978 : 150) appelle un «procès de certification». La communauté des historiens des sciences de l'homme s'en trouve authentifiée et renforcée, par-delà l'individualisme des recherches personnelles. Elle se donne ainsi les moyens de se concentrer sur des problèmes spécifiques au domaine historique lui-même, sans égard pour des sollicitations externes. Le fait alors qu'on œuvre, ou non, de l'intérieur des disciplines concernées ou en histoire professionnelle peut être relativisé, même si cette division existe et qu'il convient dlen tenir compte. L'histoire des sciences de l'homme a pu ainsi assumer un rôle recteur dans les disciplines sans se limiter à la position ancillaire et minorante où on la cantonnait. Telle se dessine, du moins, une tendance récente et encourageante. Ce partenariat critique entre scientifiques et historiens est maintenant une règle du travail intellectuel. « Être historiciste ou tout simplementhistorien, c'est comprendre que les textes ont des contextes, que les discours ont été pensés et prononcés à l'intention d'un auditoire, que les articles et les livres ont été pensés el écrits à l'intentiond'un lectorat,que les grands hommesquels qu'ils furent ont eu des professeurs et nlont pas tout inventé, qu'ils ont reproduit comme les autres les préjugés et les stéréotypes culturels les plus généraux de leur époque, qu'ils ont eu les mêmes faiblessesnarcissiques(bien

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souventplus que les autres...), bref qu'ils furent simplement des hommes et surtoutdes hommes de leur temps» (Mucchielli, 1998 : 13). En faisant retour sur des épisodes qui marquent cette histoire de courte durée, un enjeu double se dégage. Il importait, dans l'immédiat, d'assurer l'indépendance et la visibilité d'un domaine d'érudition alors négligé dans l'histoire classique des sciences et qui, de l'intérieur des disciplines, se heurtait à l'indifférence, voire à l'hostilité des autorités administrati ves. Il fallait encore oublier que le secteur global des sciences de l'homme et de la société est lui-même articulé selon la logique constitutive d'une opposition entre paradigme lettré et paradigme savant. Un psychologue ou un archéologue qui questionne en historien la genèse de sa discipline bascule incessamment d'un camp dans l'autre. Durant les années 1980, groupes de recherche et cellules de crise forgèrent l'outil historiciste. Une génération pionnière donna la première impulsion, notamment en histoire de la linguistique, de la géographie et de la sociologie. À sa suite, on commença à exhumer et étudier la face cachée des savoirs, leur commande sociale, les écoles perdues ou refoulées, les mécanismes d'instauration des légitimités symboliques et les cadres proprement disciplinaires de la science « normale ». Les motivations des historiens varient, comme leur cursus. Ceux-ci amorceront la critique idéologique interne des disciplines quand ceux-là lui préféreront l'aventure des concepts, la découverte du psychisme, du langage, des « fous» ou des «sauvages ». Les uns approfondiront la représentation changeante de l'homme, les autres la pesanteur de ses usages intéressés. La systématisation d'un ordre de connaissances ou ses traductions normatives. Reste cependant que tous les chercheurs sont persuadés de l'utilité de comprendre la place de la science dans la société et l'inscription culturelle de ces savoirs omniprésents et, partant, redoutés. Cette problématique peut jouer de tous les registres de l'historicité. À travers la longue durée des paradigmes ou la microhistoire des controverses qui ponctuent leur implantation, l'image de l'homme, les formes mêmes de la gestion du corps social, s'en trouvent modifiées. Interrogations, doutes éthiques, réformisme politique ou approbation des choses comme elles vont, n'y sont pas indifférents. Malgré la disparité des points de vue, l'histoire des sciences humaines est cependant plus homogène qu'il paraît. La démarche associative y contribue puissamment. Dans sa plus grande généralité, le champ lui-même est maintenant immanent aux acteurs de la recherche historique et se construit selon leurs réflexions d'ensemble. À cela une bonne raison. Aujourd'hui indéclinable, J'histoire des sciences humaines ne s'appuie pas en France sur une tradition de recherche qui l'aurait, depuis longtemps, configurée. Elle constitue donc un pôle de recherche novateur et un lieu de dialogue ouvert. Elle a dû trouver sa légitimité et son rythme de croissance malgré le désaveu des structures traditionnelles de l'histoire des sciences réputées « dures », malgré également l'embarras des praticiens des disciplines en sciences humaines. Aujourd'hui, soupçon et démentis se sont heureusement dissipés. Il n'est plus temps d'écrire, comme on le disait au milieu des années 1980, que « l'histoire des sciences sociales est encore largement une histoire en friche - pour ne pas

LA DEMANDE

D 'IllSTOIRE.

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dire une terra incognita» (Drouard, 1982: 55). II reste de ces moments critiques le sentiment d'une réussite favorable à tous et la solidarité d'une communauté qui affirme son style de pensée par ses écrits et ses congrès. Du fait de cette convergence d'intérêts, aucune société savante, aucune revue ne s'y soustrait. L'unité d'ensemble de ce parcours resterait mystérieuse si Pierre Bourdieu n'avait déchiffré pour nous ce qu'il appelle un « effet de synchronisation» lié à l'habitude de travailler ensemble et de profiler des travaux individuels sur un « horizon d'attente commun ». Grâce à cette synergie des efforts, J'histoire des sciences humaines est maintenant en capacité d'ajouter un chapitre méconnu à l'histoire des sciences classiques. C'est en effet la compréhension du monde intellectuel moderne qui est en jeu à travers la construction du sujet psychologique, la prévisibilité des actions humaines, la rationalisation gestionnaire de la vie sociale ou l'eurocentrisme. Fût-il spécialisé comme c'est devenu la règle, l'historien ne peut toutefois pas isoler arbitrairement ces divers thèmes pour les étudier séparément. Le voudrait-il qu'il n'y parviendrait pas. Il s'agit en vérité d'objectivations globales qui parlent toutes de l'homme. Elles se modifient historiquement en fonction des divers régimes de véridiction qui se proposent, depuis les formes réductrices du naturalisme jusqu'à l'herméneutique. Comme l'image de soi et des autres qui s'y cristallise d'hier à aujourd'hui, ces objectivations relèvent d'imaginaires socialement « conditionnés» et culturellement situés. Pour l'historien donc, les sciences humaines fonctionnent sur un mode réticulaire. Elles présentent une sorte d'élan commun. Leur passé nous les montre échangeant modèles et outils conceptuels pour définir leurs domaines d'objets empiriques: le mental, le désir et l'inconscient, le social, la culture, le mythe, etc. Ces thèmes circulent de façon transdisciplinaire, sans qu'il soit possible de leur assigner une véritable épaisseur ontologique. On parle aujourd'hui de fictions créatrices ou d'inventions qui attestent qu'en dépit d'une fondation formelle

des savoirs, « toutes les sciences humaines s'entrecroisent et peuvent toujours
s'interpréter les unes les autres» (Foucault, 1966 : 369). Les études portant sur les sciences humaines nous dévoilent des phénomènes d'interface et d'émergence qui sont moins visibles - mais en partie identiques - dans des sciences réputées plus anciennement établies. Par là, l'histoire des sciences de l'homme peut devenir un laboratoire d'idées dont bénéficiera l'historiographie classique des sciences. En temps réel, l'activité scientifique n'est guère différente d'un secteur à l'autre. Quand on évoque une division des savoirs qui isolerait les sciences dites « dures» de celles qui ne le sont pas, c'est le plus souvent sur un ton soupçonneux, pour signifier l'absence de critères de démarcation de ce qui, dans les sciences de l'homme, serait de l'ordre des intentions, de l'idéologie utilitariste ou de la connaissance valide. Néanmoins, l'historien n'a pas vocation à légiférer sur l'état des sciences, à juger du seuil de vérité et d'innovation auquel est parvenue telle ou telle discipline. L'un de ses objets d'enquête est précisément l'étude des définitions changeantes de la théorie scientifique et de la pratique d'examen qu'elle suggère. En définitive, il importe de déplacer le problème des normes de scientificité sur un terrain généalogique: comment la partition entre sciences dures et

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Claude BLANCKAERT

sciences de l'homme est-elle née dans l'histoire? De quand date-t-elle ? Quels furent les arguments déployés pour son illustration? Quels intérêts corporatifs mobilisait-elle? Comment surtout les limites sectorielles de cette régionalisation ont-elles évolué? On traite souvent de ces questions, même chez les historiens, d'une manière un peu statique, comme si les frontières du « dur» et du « mou» avaient quelque chose de fixe, voire même de sacré. Mais il est indispensable de rappeler qu'elles sont, à l'image des frontières territoriales, essentiellement mobiles dans le temps. Cette grande incertitude de la division du travail intellectuel s'avère donc évolutive. La cartographie, autrement dit la surface symbolique, et le prestige des savoirs obéissent à une logique distributive. L'ancienneté de l'installation leur donne en apparence le confort de la légitimité. Mieux vaudrait donc suggérer, avec Sylvain Auroux (1993 : 34), que les sciences humaines « doivent se débarrasser de ce complexe d'infériorité par rapport aux sciences de la nature. Ce privilège d'ancienneté, d'importanceet de réussite des sciences de la nature est un leurre. Nous ne sommes pas des sciencesjeunes, avec peu de réalisations technologiques.Nous sommes des sciences anciennes, des sciences fondament.ales,qui ont des réalisations technologiques considérables» !

Tardif, le grand partage qui isole relativement les sciences de l'homme ne saurait désavouer un compagnonnage de plus longue durée qui les associe, par transferts réciproques et développements parallèles, avec les sciences dites « de la nature». Aussi bien, l'utilitarisme à courte vue qu'on leur prête, la fonction « caméraliste » ou « extrodéterminée » des sociologues et démographes (cf. Boudon, 1992 : 313), la dimension essayiste ou impressionniste de leurs déductions, n'ont rien de spécifique. Beaucoup de sciences cultivent les mêmes prétentions à l'application et vivent sous des contraintes matérielles semblables. Toutes les communautés négocient pareillement leur développement sur un plan budgétaire, idéologique et technique. Il serait donc par trop idéaliste d'identifier programmes de vérité et composantes théoriques. «Les processus cumulatifs », conclut Benjamin Matalon (1992: 13-14) «ne sont jamais seuls en cause, y compris dans les disciplines réputées les plus "dures", c'est-à-dire peut-être les plus rigides». « Social studies» et études rhétoriques des savoirs prouvent suffisamment que des emprunts méthodologiques entre les diverses histoires des sciences sont à la fois féconds et indispensables. Tout indique qu'ils se multiplieront avec l'abandon d'une historiographie normative et internaliste. * * * L'histoire des sciences de l'homme tient de ses origines récentes une réelle conscience des tâches fondatrices. Née du silence des instances officielles, la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme (SFHSH) s'efforce depuis 1986 d'organiser et soutenir la recherche collective. Ses travaux paraissent,

LA DEMANDE

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d'ores et déjà, référentiels. On assiste à une authentique coproduction institutionnelle d'un domaine pluraliste, ouvert à la discussion et qui, surtout, a accru sa swface d'érudition de façon décisive. La force de la Société tient à son enjeu de connaissance qui court des aspects bio-médicaux de la recherche jusqu'aux sciences de la gestion. Dès sa création, son cadre d'études recouvrait en extension et en compréhension la synthèse des savoirs, des programmes de recherche, des institutions, historiquement liés à l'analyse scientifique du «phénomène humain» dans ses aspects qualitatifs et quantitatifs. Cependant, les conditions de son exercice ont littéralement changé l'écriture de l'histoire des sciences humaines. n y a quinze ans, le point de vue disciplinaire prédominait avec ses effets particuliers et ses « questions vives », que les promoteurs de la recherche répercutaient et enrichissaient de leurs solutions partielles. La SFHSH a eu l'ambition de passer outre. Son propos était de favoriser la communication, de canaliser les travaux autour de thèmes spécifiques et communs à la plupart des sciences de l'homme: l'institutionnalisation, la mathématisation de l'expérience, les savoir-faire observationnels, les échanges internationaux, le débat nature / culture, l'eugénisme, la mise en texte des découvertes, etc. En privilégiant les marqueurs d'unité et les objets transversaux plutôt que les traditions figées des disciplines, avec leurs composantes mémorialistes souvent heurtées et leurs manuels de référence, la Société encourait deux risques symétriques: soit, à la suite d'autres associations internationales, de couvrir, sous un intitulé générique, une pratique de l'histoire sélectivement centrée sur l'un des secteurs - psychologie, sociologie, etc. ; soit, à l'inverse, mais pour les mêmes motifs, de décevoir l'attente de ses adhérents par sa trop grande généralité. Dans les faits, la SFHSH a tenu son cap sans unanimisme de façade, sans susciter de fronde ou de contestations de principe relatives aux buts poursuivis. La volonté de rassemblement qui animait les premiers sociétaires 1 n'est pas étrangère au fait qu'ils aient tous opté, d'un accord tacite, pour des objectifs de vaste amplitude et de long terme, seuls capables de donner à une oeuvre d'ensemble sa vraie dimension heuristique. Assurément, la pertinence informationnelle n'est pas l'unique finalité des travaux d'une société savante. Mais elle est préalable et constitue le premier dénominateur commun à des chercheurs spécialisés aussi bien en linguistique qu'en médecine psychiatrique. Nous avons ainsi dessiné les traits communs en minimisant les facteurs de division. Les formes spécifiques d'intervention de la SFHSH paraissent alors, avec quelque recul, la réponse institutionnelle à l'incertitude du domaine d'érudition comme à son trop faible impact au milieu des années 1980. Le résultat de cette démarche volontaire est patent. Par la didactique et l'émulation qu'elle favorisait, la Société a permis qu'on passe graduellement de l'amateurisme, dans le sens le plus noble comme le plus inconstant du mot, à
1. À l'issue de l'acte constitutif de la SFHSH le 15 avril 1986, le premier Conseil d'administration rassemblait Erika Apfelbaum, Sylvain Auroux, Philippe Besnard, Claude Blanckaert, Jean Céard, Daniel Dory, Alain Drouard, Jacqueline Feldman, Bruno Helly, Paul Henry, Jean Jamin, Bernard-Pierre Lécuyer, Benjamin Matalon, Paul Mengal, Philippe Pinchemel, Britta Rupp-Eisenreich, Pierre-André Taguieff.

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une perspective d'histoire professionnel1e, obéissant donc à des standards académiques plus uniformes et, surtout, plus stables. Nouvelles contraintes, nouvelles exigences. À l'origine de l'Association, C.C. Gil1ispie voyait dans la durée de l'institution un test de vitalité du domaine nouvellement délimité. Ce défi est relevé et, pour le moment, gagné. Une volonté de clarification présidait à toutes ses entreprises. Serait-elle moins nécessaire à ce jour? C'est là affaire d'appréciation. Toutefois, la dimension militante inscrite dans le nom de la Société « pour» l'histoire des sciences de l'homme - et ses statuts n'est pas si dépassée qu'il paratI. Il convient toujours de
«

susciter, favoriser et coordonner

toutes études et recherches ayant trait à

l'histoire, la sociologie et à l'épistémologie des sciences de l'homme».

À l'occasion de ses dix ans d'exercice, la SFHSH a eu l'initiative d'un colloque international qui s'est tenu à Paris en décembre 1996. Nous avons voulu témoigner d'un mouvement global et repenser le sens d'une trajectoire historiographique en évolution rapide. Pour cela, les organisateurs du colloque, euxmêmes investis de responsabilités diverses au sein de son Conseil d'administration, ont choisi d'interroger les opérateurs généraux, notamment épistémologiques, qui donnent cohérence à un projet commun d'analyse des sciences de l'homme. Son programme était organisé autour de cinq questions « vives» qui constituent autant de manières de « faire l'histoire des sciences humaines» :
« Quelle valeur attribuer aux périodisations et à l'idée même d'une unité des sciences de l'homme ou de leurs annales? Quels sont les usages institutionnels et politiques de celle historiographie? Selon quels critères examiner les tendances épistémologiques actuelles en sciences sociales? Que penser des transformations de ces configurations par lesquelles on distingue, selon l'époque, les sciences de la religion, de la morale, de la politique ou de 1'« éthique» ? En quoi analyses et problèmes diffèrent-ils selon les traditions nationales ? »

Les actes partiels de ces journées chaleureuses sont ici tournés vers un passé récent. C'est un bilan provisoire, un moment de réflexion et d'élaboration polyphonique. En combinant leurs expériences, les historiens acceptèrent que des points de vue se complètent sans s'opposer et qu'en deçà des angles d'approche ou des classements «disciplinaires» modernes, l'histoire des sciences de l'homme procède d'une notion unitaire de son objet d'enquête. La Société a dé-

marqué au départ son nom du département des « Sciences de l'homme et de la
société» du CNRS. À la demande des spécialistes des études « physiques », la géographie, l'anthropologie et la médecine, on abandonna, dans les mots non dans l'idée, le versant sociologique, pour consacrer dans son titre l'universalité du concept d'homme sous toutes ses déterminations. À dire vrai, ce choix s'est révélé judicieux. Non seulement pour ses résonances philosophiques et morales,

LA DEMANDE

D 'ffiSTOIRE.

DU DÉTOUR AU PARCOURS

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qui sont restées à l'horizon de nos investigations, mais pour son efficace historique. On a donné ainsi à l'idée générique de l'homme et à un humanisme de conviction leur plus grande extension, là où, précisément, les critères épistémologiques se brouillent et déjouent des clivages que nous croyons bien connaître. Sous ce rapport, l'histoire des sciences de l'homme assume une dimension proprement culturelle en modifiant notre perception théorique des systèmes sociaux et en mettant à bonne distance les images vieillies couramment associées à la notion même de science. C'est à son tour une activité de production de l'humain, de ses modèles historiques et de leur incessante transformation (Calame, Kilani, 1999). Elle participe ainsi d'une Anthropopoiésis .
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Une unité problématique

L'mSTOIRE GÉNÉRALE DES SCIENCES DE L'HOMME Principes et périodisation
Claude BLANCKAERT

L'histoire générale des sciences de l'homme, comme horizon de synthèse, semble aujourd'hui encore une cause à plaider, plutôt qu'une réalité de fait. Ses postulats sont hypothétiques, ses constructions fragiles. L'hétérogénéité réelle de ses objets, lesquels se déploient des pôles bio-médicaux de la recherche jusqu'aux sciences de la gestion, ajoute à ce premier désordre. L'imprécision des chronologies et des traditions disciplinaires nationales confirmerait enfin l'impossible unité des sciences de l'homme. Or une collection de monographies locales ne font pas une histoire générale, pas plus qu'une taxinomie n'équivaut au mouvement orienté d'un développement (cf. Gillispie, 1988 : 380 et 383). Parlera-t-on, en guise d'alternative globale, d'une histoire de la culture, voire d'une philosophie de l'humanité? Peine perdue. Les synthèses de haut vol, qui racontaient le destin des idées d'Aristote à nos jours, ont essuyé deux générations de critiques spécialisées. Sans doute les associe-t-on maintenant à l'érudition compilatoire ou à une impasse encyclopédiste, à la manière dont Will Durant écrivait naguère The Story of Civilization en quelques dizaines de volumes ennuyeux. Avec son objet hyperbolique, l'histoire générale des sciences de l'homme peut paraître de même venue. N'imiterait-elle pas, sans trop le dire, le style vieilli, linéaire ou « évolutionniste », de 1'« histoire des idées» ? Ne renoue-t-elle pas avec des récits d'instauration inconciliables avec le progrès des connaissances historiques? Auteur en 1997 d'une grande History of the Human Sciences et cOlÛrontéluimême à toutes ces objections, Roger Smith convient qu'il y a, en apparence, quelque folie à poursuivre ce projet grandiloquent. Comment en effet rassembler en un tout significatif une multitude de dossiers sur lesquels, souvent, les travaux manquent et auxquels, s'ils existent, aucune synthèse ne peut rendre justice (Smith, 1997b : 31) ? Sans contester au disparate des sciences sa réalité historique, Roger Smith considère néanmoins que la synthèse ouvre des voies de recherche valides si l'enquête indéfinie se subordonne au récit d'une « quête» (ibid. : 32). L'histoire est (re)connaissance de soi. Ce qui unifierait a posteriori

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l'ensemble des savoirs de l'homme et de la société serait la poursuite de l'objectivité et sa construction historique, inlassablement reprise (Smith, 1997a : 15). L'histoire des sciences humaines devient alors un champ d'expérience réflexive sur la condition des hommes et des femmes et sur le paradoxe, irréductible, de la communauté de nature entre le sujet qui connaît et l'objet qui est connu (cf. Smith, 1998 : 3). Le fait n'est donc pas de poser l'homme en extériorité du monde de la recherche, qui n'en serait qu'une approximation. Il n'est pas non plus de juger la scientificité des méthodes employées. Pour Roger Smith (1997a: 14), «connaître la nature humaine revient à connaître ce qui a été pensé et dit à propos de la nature humaine ». Souvent dénoncées, la diversité des sciences de l'homme et la compétition des écoles paraissent un effet nécessaire, intrinsèque, du champ d'études. Les êtres humains, qui s'interrogent sur leur nature et sont acteurs de l'histoire, se créent et se transforment incessamment quand ils produisent un savoir d'eux-mêmes. Leur vie n'étant pas uniforme, les connaissances théoriques vont varier avec leur expérience existentielle (Smith, 1997a : 22 et 1997b : 34). L'unité des sciences humaines dépend d'un regard éloigné. Elle prend ici la forme d'une systématisation d'autant mieux contrôlée que Roger Smith avait initialement focalisé son propos sur l'histoire des connaissances psychologiques (Smith, 1998 : 5-6). Une sélection de thèmes pertinents en résulte, dont la centration sur le sujet humain devient le motif narratif. L'History of the Human Sciences est le dernier en date d'une série d'essais personnels fondés sur la conviction que la synthèse demande autant d'attention historiographique que les commentaires circonstanciés des moments de controverses institutionnelles ou de fondation théorique. L'histoire générale ne procède pas d'une juxtaposition d'histoires locales. Elle se déploie à un autre niveau d'étude que les analyses de détail, lesquelles tendent d'ailleurs, et aujourd'hui plus qu'hier, au pointillisme microhistorique. Elle témoigne d'une volonté de soumettre aux conditions architectoniques d'ensemble le devenir conflictuel des sciences de l'homme. Chacun dans son langage, Georges Gusdorf, Michel Foucault ou Sergio Moravia ont inauguré ce genre réflexif dans les années 1960, à une époque où l'histoire des sciences de l'homme n'était pas « faite» et, par conséquent, pas enseignée (Gusdorf, 1966 : 192). Rien n'indique, à trente ans de là, que cette histoire soit « faite» si elle est enseignée et que ce moment d'achèvement, s'il était souhaitable, se rapproche de nous. Le mot lui-même, avec ses connotations hégéliennes de convergence ou de totalisation, n'a plus grande signification pour l'historien présent. La généralisation de l'expérience historienne passerait-elle pour noble ambition, elle n'en serait pas moins faillible et prétentieuse. Dans le fond, l'histoire générale des sciences humaines semble réclamer de nos suffrages « un chèque en blanc », comme cela fut dit du système de Foucault quand parurent les Mots et les choses (Revault d'Allonnes, 1970: 30). Toutes les critiques qu'on lui a opposées depuis sont bonnes à méditer: idéalisme, présomption, et même inculture. n reste pourtant de bonnes raisons de maintenir l'exigence des tableaux panoramiques à côté des vues de détail qui peuvent, sans se désavouer, se contrôler mutuellement. L'incrédulité ou l'indifférence dans lesquelles on tient mainte-

LIDSTOIRE GÉNÉRALE DES SCIENCES DE L'HOMME

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nant les essais de synthèse sont elles-mêmes discutables. Elles nous font, en tout cas, devoir d'y persévérer. Non par esprit de contradiction, mais pour penser à nouveaux frais le mouvement profond des sciences humaines dans la longue durée. Deux motifs plaident pour cet examen. Le premier, pour faire écho aux préoccupations pédagogiques de Gusdorf, tient à la didactique particulière à ce domaine de recherche. Les étudiants poursuivent des études très spécialisées et, en contrepoint, ils expriment le besoin de comprendre la dynamique globale des sciences dont ils n'approfondissent qu'un seul aspect. Cette sollicitation appelle réponse. Or les enseignants eux-mêmes s'en trouvent désemparés. Et l'on connaît la solution provisoire qu'on adopte face à ce type de demande. Soit l'on

se renferme dans les frontières rassurantes des disciplines - la « mentalité de
ghetto» selon le mot de Stefan Collini (1988 : 395) -, avec cette conséquence que l'identité disciplinaire n'est plus questionnée. Soit on prétend parler en termes unitaires de l'histoire des sciences humaines quand on se restreint à l'une de leurs divisions, notamment les sciences « sociales », ou à l'une des périodes les mieux connues, souvent la charnière des XIXe- Xe siècles, réputée fondaX trice. Le second enjeu, plus impératif, concerne les assises institutionnelles de l'histoire des sciences humaines. Depuis sa création en 1986, la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme a privilégié les objets d'études transversaux. Cette volonté affichée, je ne dis pas réalisée dans les faits mais toujours poursuivie, est bien exemplifiée dans le titre de sa première publication en 1988, Une histoire des sciences de l'homme (Matalon, Lécuyer, 1988) et dans l'organigramme de ses colloques et de ses Bulletins (cf. Blanckaert, 1993). Ce retournement de tendance par rapport aux orientations disciplinaires antérieures mérite à la fois d'être salué, car il témoignait d'une demande collective en faveur du développement d'un domaine historique sous-représenté à cette date, et d'être introspecté pour ses contraintes épistémologiques spécifiques. La question de légitimité de semblables objectifs unitaires se trouve posée. La justification d'un programme généraliste dépend dorénavant d'un travail collégial. Elle n'est plus soumise à la seule sagacité ou à la volonté de puissance de philosophes brillants et contestables. La tradition, toutefois, existe et l'on aurait tort de la dire périmée avant tout inventaire. Nous lui sommes redevables de formation ou d'ouverture. J'ai choisi d'interroger quelques manuels classiques de l'histoire des idées pour mettre en perspective leur objectif et comprendre après coup leurs limites et présupposés.

Peu convaincude la nécessité de « faire retour» à Gusdorf ou Foucault,je suis
cependant persuadé que les historiens spécialisés tirent bénéfice de se situer eux-mêmes vis-à-vis des grands textes qui proposaient un projet de connaissance unitaire. Leur rapport antagoniste à des philosophies datées, leurs apories mêmes sont une source d'enseignement précieuse, ne serait-ce que pour s'en déprendre. La chronologie qu'ils construisent est notoirement problématique. Elle engage diverses lectures du passé et plus qu'un calendrier des savoirs et savoirfaire, une restitution historiographique. Le cadre de nos travaux communs en dépend pour partie. Avec tous ses défauts, écrivait en 1937 B. Jasinowski, la

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périodologie « demeure une catégorie nécessaire de la connaissance historique» (Halkin, 1951 : 40). Elle mérite examen, redéfinition et, pourquoi pas, un accord raisonné. Encore faut-il justifier le principe de son utilité et mettre à plat les différends qui divisent les historiens. Sciences humaines, sciences inhumaines À l'heure des spécialités étroites, il est paradoxal d'évoquer, en historien et sans perspective normative, l'unité des sciences humaines. De prime abord, leurs annales nous les montrent diverses, segmentées et vivant d'une existence indépendante. Elles ne « naissent» ou ne s'« inventent », selon les expressions consacrées par l'historiographie, qu'en fonction de leurs impératifs propres, internes ou externes, en différents lieux et temps. Par exemple, l'archéologie préhistorique ne remonte guère en deçà des années 1850 quand des métadiscours d'orientation « linguistique », «historique» ou « géographique» bénéficient d'une tradition théorique dès la plus haute antiquité. Il semble donc que les sciences humaines sacrifient au principe d'hétérochronie, sans référence obligée à un champ de connaissances capable de les articuler, sans qu'elles se fondent dans une matrice chronologique homogène. D'un autre point de vue, la différenciation horizontale des disciplines modernes tend à la police des frontières sectorielles plutôt qu'à la circulation large des thèmes, des concepts ou des simples ressources intellectuelles. En radicalisant ce propos convenu, il n'y a pas aujourd'hui de langue com-

mune aux « sciences humaines ». Nul formalisme ni méthode, savoir-faire ou
terrain de rencontre qui les associe absolument ou qui dessine par exclusion un « territoire» épistémologique. Et quant à l'objet qui leur donnerait cohérence et unité, il se dérobe mieux encore à l'investigation. Les structuralistes des années 1960 l'ont souvent affirmé: les sciences humaines n'ont pas l'homme en soi, la nature humaine, pour horizon de savoir. Elles ne sauraient en tout cas fédérer des points de vue spécifiques sur la vie sociale, les faits de langage, l'inconscient ou la parenté, etc., sans contribuer, par leur mouvement d'analyse

même, à disperserle phénomène humain. « Nous croyons, écrivait Claude LéviStrauss (1962 : 326), que le but dernier des sciences humaines n'est pas de constituer l'homme, mais de le dissoudre ». Sciences humaines, sciences inhumaines. Ainsi, lorsqu'on traite en général de l'unité de ce système de connaissances dont la caractéristique serait moins d'expliquer l'homme que de le comprendre, dans ses modes d'être et son historicité fondamentale, l'équivoque surgit. Aucun concept descriptif et neutre n'en paraît justifier la démarche d'ensemble. La référence « humaine» n'y suffit pas, la référence « scientifique» moins encore. Habituellement, la modalisation emprunte donc au registre polémique, pro ou contra. En 1966, Michel Foucault s'est attiré un succès d'audience en annonçant la
« mort de l'homme» et en assignant l'ensemble des disciplines visées à une sorte d'unité par défaut, ce qu'on pourrait appeler une « ontologie négative» :

« inutile donc de dire que les "sciences humaines" sont de fausses sciences; ce

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ne sont pas des sciences du tout» (1966 : 378). Les philosophes ont notamment contesté la validité épistémologique du domaine global, au prétexte que l'on ne saurait étudier objectivement l'homme sans nier le caractère contingent, irréductible, de son histoire, sans réfléchir aussi à cet étrange dédoublement qui verrait l'homme-Sujet se mettre à distance de lui-même, pour s'offrir comme « chose» à l'observation, puis à la représentation causale et, bientôt, instrumentale. Tel est le sens - l'un des sens possibles - de la formule comminatoire de Jacques Lacan: « Il n'y a pas de science de l'homme, parce que l'homme de la science n'existepas, mais seulement son sujet. On sait ma répugnancede toujours pour l'appellationde sciences humaines,qui me semble être l'appel même de la servitude» (Lacan, 1966 : 859). Semblables remarques ésotériques reprennent en réalité le thème marxiste de l'aliénation idéologique, entendue à la fois comme fausse conscience et vraie exploitation. Dès les années 1960, avant même que Foucault ne stigmatise, sous les discours, les technologies de surveillance, de sélection sociale et d'astreintes incorporées à quoi seraient vouées « ces sciences dont notre "humanité" s'enchante depuis plus d'un siècle» (Foucault, 1975 : 226-227), la plupart des notations polémiques sur le statut global des sciences humaines faisaient explicitement référence à des formes d'asservissement de l'homme par l'homme et de barbarie politique - en résumé, à la « non-science» (Canguilhem, 1983 : 18). Dans une conférence célèbre prononcée en 1956 et souvent citée: «Qu'est-ce que la psychologie? », Georges Canguilhem (1966 : 89) dénonçait une conception cynique de l'homme-outil. Les psychologues lui paraissaient « les instruments d'une ambition de traiter l'homme comme un instrument ». À sa suite, l'exemple fut étendu. Qu'elles concernent le behaviorisme, les tests d'intelligence, l'ergonomie, la psychiatrie ou la criminologie, il fallait, selon Louis Althusser (1974 : 47), « poser la question des questions: si les sciences humaines sont, à part quelques exceptions limitées 1,ce qu'elles pensent être, c'està-dire des sciences; ou si elles ne seraient pas, dans leur majorité, tout autre chose, des techniques idéologiques d'adaptation et de réadaptation sociales ». Ces quelques jugements, qui avaient force d'évidence il y a une génération, ont longtemps convaincu les historiens que l'unité des sciences humaines se conçoit mieux dans la suspicion que dans l'affirmation. Aussi bien la question préalable d'Althusser trouva-t-elle, en écho, sa reprise historiographique : « l'histoire des sciences de l'homme est-elle une histoire des sciences comme les autres? ». En somme, une question-piège pour une sale histoire. D'un autre point de vue, diamétralement opposé, une épistémologie militante peut confesser de plus exaltants motifs. L'« ontologie négative» a pour contrepartie critique une revendication volontariste pour l'homme, destinée notamment à limiter les dangers de la spécialisation étroite ou de l'efficacité experte, aveugle à ses propres fins.

1. Selon Althusser, la psychanalyse

et le matérialisme

historique.

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En France, le plus combatif porte-parole de cette réaction est sans conteste l'historien Georges Gusdorf. Celui-ci part d'un autre plaidoyer cognitif, tiré de l'humanisme de l'école des idées: rien de ce qui est humain n'est - ne peut être, ne devrait être - étranger aux sciences humaines. Il est donc indispensable de renouer avec le sens de l'humain et de changer un état de fait socio-professionnel déclaré attentatoire à notre dignité: «les sciences de l'homme doivent être des sciences humaines; toute tentative pour leur donner le statut des sciences de la chose aboutit à une dénaturation de cela même qui est en question» (Gusdorf, 1971 : 212). Dans la tradition de Wilhelm Dilthey et de Bernard Groethuysen (1952), la dimension morale de ce souci de l'homme compose par écart une sorte d'« ontologie superlative» : la conscience d'humanité fait alors office d'opérateur de synthèse pour la nébuleuse de pratiques et de champs théoriques qu'on nomme « sciences humaines ». Pour cette raison, Georges Gusdorf dénonçait vigoureusement dès 1960 la dérive technicienne et l'oubli d'une vocation presque métaphysique qui définissait ces domaines de savoir.
« Les sciences humaines existent, mais elles semblent incapablesde défi-

nir leur unité, si bien que l'on en anive parfois à se demander si elles en ont une. Une telle perplexité a tout de même quelque chose de paradoxal. Elle est due, probablement, au manque de recul des techniciens qui considèrent leur objet de trop près, à la manière des enfants qui écrasent leur nez contre la vitrine pour mieux voir les jouets qui s'y Lrouvent exposés. L'objet commun des sciences humaines est l'homme, et l'homme ne saurait être coupé en morceaux indépendants les uns des autres, tel un saucisson qui se débite par tranches. Il est clair dès lors que chacune des sciences de l'homme correspond à une mise en question de l'homme tout entier. À vouloir isoler des autres l'une des perspectives épistémologiques des sciences humaines, à la refermer sur elle-même, on la réduit à n'être qu'une caricature de l'homme réel. Dès que l'on s'efforce au contraire de retrouver la densité concrète de la pensée humaine, chaque perspective empiète sur toutes les autres [...]. Les sciences de l'homme constituent donc un espace épistémologique unique, où l'on ne peut établir de cloisons étanches » (Gusdorf, 1960 : 487).

Dans cet écrit de résistance, Georges Gusdorf voulait que les sciences humaines fussent autres, et autrement agencées par exigence de totalisation. Il en appelait à l'interdisciplinarité et à un souci d'intelligence du phénomène humain. Son constat confirmait pourtant, par désaveu, les pratiques contemporaines avérées, restrictives et atomisées. Se voulant refondateur et redresseur d'injustices, Gusdorf stigmatisera dans maintes publications la « perversion» de la culture, la « sclérose» des institutions, la « déchéance» du savant qui est devenu un « hobereau féodal, cantonné dans les limites de la parcelle de savoir qu'il détient », etc. (cf. Gusdorf, 1967a).

L'avènement des spécialités, qui consacrait la « partiellisation » de la recherche (cf. Péquignot, 1990: 141), ne concerne pourtant pas seulement le champ des valeurs humanistes. Il s'agit d'un dispositif institutionnel constaté par tous les observateurs. La dissolution de l'homme semblerait vouer à son tour

~mSTOIRE GÉNÉRALE DES SCIENCES DE L'HOMME

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toute perspective généraliste soit à l'erreur du faux-semblant, soit au supplément d'âme d'une « anthropologie philosophique» très idéale. C'est pourquoi, parmi d'autres effets, l'histoire des sciences humaines a été si peu cultivée avant le tournant des années 1970, sinon dans l'optique exclusive des disciplines. Cet horizon critique des années 1960 garde néanmoins pour l'historien une valeur diagnostique et problématique. La scientificité des sciences de l'homme était alors si peu décidée qu'il dépendait d'un arbitraire éditorial qu'elles fussent, ou non, prises en considération dans les manuels historiques. En 1957, par exemple, les sciences humaines sont authentifiées et étudiées comme un département autonome du savoir dans l'Histoire de la science éditée par Maurice Daumas dans l'Encyclopédie de la Pléiade. La même année, et en dépit d'un titre de large ouverture, elles ne trouvaient pas accueil dans l'Histoire générale des Sciences, publiée sous la direction de René Taton aux Presses universitaires de France 1. La différence de traitement est bien sûr cardinale 2.Elle apporte, dans le premier cas, une solution à la pseudo-crise de légitimité des sciences humaines. D'une autre manière, on constate dans les contributions rassemblées par Daumas que la mosaïque disciplinaire, prise pour instance de fondation peu questionnée, a longtemps dominé l'écriture de l'histoire sans la renouveler. De tels découpages ont favorisé le style monographique et le récit événementiel au détriment d'une interrogation de plus longue portée sur l'opération historienne et la construction de thématiques transversales à l'ensemble des sciences de l'homme. Cette historiographie a vieilli, et pas seulement sous le rapport documentaire. Et c'est de là, de ce constat qu'il faut partir pour repenser le rapport d'actualité qui nous attache toujours aux œuvres ultérieures, à l'archéologie des sciences humaines menée par Michel Foucault dans Les mots et les choses comme à la collection encyclopédique que Georges Gusdorf a publiée sous le titre générique « les sciences humaines et la pensée occidentale ». La nouvelle querelle des Anciens et des Modernes Par ce double héritage de Foucault et Gusdorf, l'année 1966 pourrait bien figurer comme la date césure et inaugurale du domaine. Mais on mesure encore aujourd'hui, à l'ampleur de leurs dissensions philosophiques, les contradictions inhérentes à un genre historiographique dont la rationalité méthodologique oscille incessamment entre le pari sur l'homme et la mise à plat des événements, entre le préalable universaliste et le positivisme des faits. A ce titre, les œuvres contemporaines de Foucault et Gusdorf sont opposées et exemplaires.

1. Elles apparaissent paradoxalement dans la préface du directeur d'ouvrage: « Touchant à la fois aux sciences, à la philosophie et à l'histoire générale, l'histoire des sciences se trouve dans une situation toute spéciale, à la ft.ontière 111ênle es science.r hUl1laine.r,des sciences pures et des d techniques. Sa position privilégiée dans une zone de fécondes confluences en fait un instrument culturel de haute valeur» (Taton, 1966 : V. Je souligne). 2. Malgré les réticences sévères de l'école bachelardienne, la sociologie, l'économie, la psychologie et la linguistique figurent dans le recueil didactique dirigé par Georges Canguilhem (1970).

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Sous le titre De l'histoire des sciences à l'histoire de la pensée, Gusdorf publie en 1966 le premier tome d'un travail visant à briser la routine des spécialistes pour favoriser l'accès à une totalité de sens. Il s'agit, dans ses termes, d'une décision épistémologique: l'approche disciplinaire ne saurait éclairer son propre

mouvement. Il incombe à l'historien non d'être un « deuxièmesavant», marchant sur les traces du premier, mais de rendre compte d'une trajectoire culturellement située (Gusdorf, 1966 : 162). Pour y parvenir, l'historien ne saurait être trop instruit. Il lui faut ressaisir, selon Gusdorf, « ce facteur commun d'humanité qui assure la solidarité entre les approches du phénomène humain» : «La connaissance de l'homme selon le détail de telle ou telle épistémologie présuppose une théorie des ensembles humains, une épistémologie de la réalité humaine globale, dont on ne semble guère s'être soucié jusqu'à présent. Toute histoire des sciences renvoie à une histoire de la conscience» (Gusdorf, 1966 : 195). En voulant réaliser dans la solitude du cabinet un «Traité d'histoire et d'épistémologie des sciences humaines» (ibid. : 7), Gusdorf ambitionne d'accomplir les promesses d'une histoire de la civilisation qui verrait réconciliées la science empirique, l'herméneutique des textes et la métaphysique de la présence humaine au monde. Pour l'historien des sciences humaines, l'homme est une sorte d'invariant phénoménologique auquel tout savoir ramène et qui, d'époque en époque, se voit pris dans un système de coordonnées à quatre entrées où l'expérience scientifique rivalise avec les expériences religieuse, technique et poétique. Toutes procèdent d'une attitude fondamentale et d'un rapport au monde originaire qu'elles circonstancient. Cet « universel concret », dit Gusdorf (1966 : 207), demeure « leur référence commune ». L'homme, rien que l'homme, tout l'homme. L'attitude du savant en procède, quoi qu'on pense de la division du travail. Pour en rendre compte, Georges Gusdorf a élaboré un cadre d'analyse historique de ce qu'il nomme « espaces-temps culturels ». L'enjeu est d'en appréhender, d'âge en âge, le mode d'articulation en motivant la vérité existentielle d'un homme qui n'est pas savant par exclusion mais acteur concret et engagé, « s'efforçant d'organiser l'espace-temps selon les normes de l'hygiène intellectuelle la plus rigoureuse» (Gusdorf, 1966 : 210) ! Les quatre «éléments» primaires, l'art, la foi, la raison et la technique, coexistent dans chaque individu et la vie culturelle, comme mode englobant, réoriente incessamment les diverses

tendances pour devenir le « rapportdesrapports» au monde(ibid. : 217).Par
complémentarité, la culture cristallise l'esprit du temps, elle se prolonge et s'épanouit en mentalité dominante. L'histoire intellectuelle est donc faite d'équilibres locaux et de recompositions entre toutes ces influences qui se contrôlent, se refoulent l'une l'autre, sans s'annuler (ibid. : 225). La sociologie de ]a connaissance, qui met en évidence ce jeu des perspectives, explique pourquoi la vision du monde d'une époque est à la fois polarisée autour d'une dominante et soumise à un devenir de l'humanité véritablement transcendant. Poursuivie jusqu'en 1988, l'œuvre clé de Georges Gusdorf s'accorde ainsi à la finalité d'une anthropologie philosophique. La notion de «l'homme total» élaborée par

-cmSTOIRE

GÉNÉRALE

DES SCIENCES

DE L'HOMME

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Dilthey, la réclamation de l'humanisme moderne selon lequel-la formule est de Groethuysen - « il n'y a que l'homme qui ne soit pas chose» (cf. Dandois, 1995) permettent à Gusdorf d'organiser les archives historiques sans concéder rien à l'idéal positiviste. Ce qui compte, c'est le sens, l'accès à l'univers de la conscience de soi. Les historiens des sciences humaines tiennent souvent en haute estime et en meilleure approximation l'érudition déployée dans la quinzaine de volumes du grand traité de Georges Gusdorf. Ils semblent pourtant ignorer, faute d'exégèse, le soubassement philosophique très idéal qui sert d'argument récurrent à toute l'entreprise. Gusdorf écrit ces pages métaphysiques au moment où les structuralistes concluent, avec Lacan ou Lévi-Strauss, que les sciences humaines « ne font pas une anthropologie ». Le sujet toujours situé qu'elles mettent en exergue n'est pas cet homme abstrait ou une forme universelle. « Si le sujet est bien là, remarque Lacan (1966 : 857 et 859), au nœud de la différence, toute référence humaniste y devient superflue, car c'est à elle qu'il coupe court ». Assurément, l'historien n'est pas obligé de faire fond sur ces propositions obscures. Mais il ne peut ignorer, sinon par aveuglement volontaire, que les premiers essais systématiques qu'on tient encore pour fondateurs de l'histoire générale des sciences humaines sont nés dans et de ce contexte. Le traité de Gusdorf, notamment, n'a pas de soi les seules vertus d'un catalogue raisonné et chronologique où l'on pourrait puiser sans réserve. Cette histoire spéculative est restée attachée aux objectifs philosophiques contradictoires que poursuivaient, non sans violence verbale, d'une part les «humanistes» de diverses obédiences (existentialiste, phénoménologique, spiritualiste, etc.), d'autre part les partisans de ce que Foucault appellera « la raison analytique », rassemblés sous la bannière moderniste du structuralisme. Les mots et les choses, l'anti-Gusdorf ! En 1999, à trente ans de distance, l'euphémisation du langage critique et un certain conformisme humanitaire propre à l'idéologie des droits de l'homme, nous ont fait perdre l'enjeu et la révolte sourde du texte foucaldien. Foucault est lu avec application par les étudiants, et dans bien des pays. Son œuvre est elle-même promise à J'automatisme

de la répétition pédagogique. Les mots et les choses, une « archéologiedes sciences humaines », avaient cependant, en situation, un autre pouvoir d'appel. Ce livre est un manifeste dans le genre, alors encombré, de « l'anti-humanisme
théorique» postulé, entre autres, par Althusser (1965, chap. VII). Foucault a pris toute distance politique vis-à-vis de la phénoménologie de Sartre et MerleauPonty, et des défenseurs d'un marxisme édulcoré, piégés selon lui entre Roger Garaudy, Albert Camus et Pierre Teilhard de Chardin. Les mots et les choses représentent une réponse plus pamphlétaire qu'il paraît à l'ancienne classe intellectuelle dominante jusqu'en 1955 dont Gusdorf assume en partie les philosophèmes 1:

1. Didier Eribon (1989 : 60) rappelle qu'en 1946 Gusdorf était professeur de philosophie à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm au moment où Foucault y est admis. En 1946 et 1947, Gusdorf organisa pour les élèves une initiation à la psychopathologie.

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«Le point de rupture s'est situé le jour où Lévi-Strauss pour les sociétés et Lacan pour l'inconscient nous ont montré que le sens n'était probablement qu'une sorte d'effet de surface, un miroitement, une écume [...]. Les découvertes de Lévi-Strauss, de Lacan, de Dumézil appartiennent à ce qu'il est convenu d'appeler les sciences humaines; mais ce qu'il y a de caractéristique [par rapport à la génération des Tenlps nwdernes], c'est que toutes ces recherches non seulement effacent l'image traditionnelle qu'on s'était fait de l'homme, mais à mon avis elles tendent toutes à rendre inutile, dans la recherche et dans la pensée, l'idée même de l'homme. L'héritage le plus pesant qui nous vient du XIX e siècle - et dont il est grand temps de nous débarrasser -, c'est l'humanisme... » (Foucault, 1994, l. I: 514 et 516) .

La «mort de l'homme »... Michel Foucault a, dans l'Archéologie du savoir puis dans des articles ou entretiens tardifs, minimisé son rapport d'adhésion au moment structuraliste de la pensée française (cf. 1994, t. IV : 61 et suiv. et l'étude de Dreyfus et Rabinow, 1992). Mais sa répugnance envers un humanisme qu'il qualifie de « mou» et qu'il désigne comme « la petite prostituée» de la culture française d'après-guerre (Foucault, 1994,1. I : 615-616), lui faisait refuser toute signification immanente à la condition humaine, toute conception de l'homme réfléchie sur le mode empathique dans une herméneutique (Habermas, 1986). Foucault dénonce le grand rêve eschatologique des sciences humaines qui voudrait, en bonne dialectique, que l'homme se connaisse lui-même pour se libérer des déterminismes aliénants (Foucault, 1994, t. I : 663). L'objectivation de nos comportements ne prélude pas à l'autonomie plus grande du Sujet. De ce point de vue, l'historiographie foucaldienne de la modernité s'oppose aux multiples figures de la conscience de soi et de l'intentionnalité. La pensée structurale lui sert de vecteur critique:
«Je crois que les sciences humaines ne conduisent pas du tout à la découverte de quelque chose qui serait l'''humain'' - la vérité de l'homme, sa nature, sa naissance, son destin; ce dont s'occupent en réalité les diverses sciences humaines est quelque chose de bien différent de l'homme, ce sont des systèmes, des structures, des combinaisons, des formes, etc. En conséquence, si nous voulons nous occuper sérieusement des sciences humaines, il faudra avant tout détruire ces chimères obnubilantes que constitue l'idée selon laquelle il faut chercher l'homme» (Foucault, 1994, l I : 616). L'historien de ces sciences paradoxales pourrait en apparence investir son territoire sans trop se soucier de ces écrits de résistance et des querelles assassines qu'ils ont nourries 1. Mais la fortune durable de Gusdorf, comme l'ascen-

1. La plus radicale de ces déconstructions viendra du psychanalyste Gérard Mendel qui n'hésitera pas à comparer, comme idéologies de l'irrationnel, les Mots et le.f choses et Mein Kampf r L'œuvre de Foucault, dira-t-il en 1968, « constitue une tentative psychotique de dégagement d'envers la réalité extérieure» (Mendel, 1978, chap. 8-10 ; citation: 278 ; voir aussi: 321).