Houphouët Boigny : l'homme de la France en Afrique

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296299870
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HOUPHOuËT-BOIGNY
L'HOMME DE LA FRANCE EN AFRIQUE

La Côte d'Ivoire à l'Harmattan
(dernières parutions)
AMoNDn Marcel. Le PDCI AMoNDJI Marcel.

et la vie politique de 1944 à 1985.208 p.
La dépendance et l'épreuve des

Côte-d'Ivoire

lails. 188p.
AMONDnMarcel. L'Afrique Noire au miroir de J'Occident. Diffusion Nouvelles du Sud, 204 p. BAKARY-AKIN Tessy. Côte-d'Ivoire - Une succession impossible,

208p.
BAKARY-AKIN Tessy. UJ démocratie par le haut en Côte-d'Ivoire.

320p. BIAKADevalois. Côte-â Ivoire. La « disparition. du patriote \'ictor BÙIlc/J BodIJ. Plaido~r polU libérer sa dépouille mortelle, 240 p. Front Populaire Ivoirien. Propositions pour gouverner la Côted'Ivoire. 224 p. GBAGBO Laurent. UJ Côte-d'Ivoire. EcollOmie et société ci la veille de l'iNlipendance 1940-1960.224 p. GBAGBO Laurent, POIU11Malternative démocratique. 180 p. GBAGBO Laurent, llistoire d' lUIretolU. 140 p. GBAGBO Laurent, Agir polU les Libertts. 206 p. KOFFl EHul Bruno, Le pouvoir de la Brousse - Ni dbnocratie ni
développement sans les paysans organists. Le libéralisme. 314 p. KOFFl ThY A Pascal. Côte-d'Ivoire KOUlJBALY Mamadou. Noire. 224 p. Le roi est nu. 132 p. nouveau départ pour l'Afrique et ajustement structurel Irançaise en

KOCMOUI!Korli Moïse. PolitiqlU! économique en Côte-d'Ivoire. 144 p. NANDJUI Pierre. J/ouphouët-Boigny Afrique, 224 p, NGUESSANZoukou L.. Régions

et la politique

et régionalisation

en Côte-d'Ivoire.

184 p. SERYAntoine, Côte-d'Ivoire-Après

lafaillite l'espoir?

200 p.

DIEGOU BAILLY, La restauration du multipartisme en Côte d'Ivoire ou la double mort d'Houphouët-Boigny, 336 p.

PIERRE NANDJUI

HOUPHOUËT-BOIGNY L'HOMME DE LA FRANCE EN AFRIQUE

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@L'HARMAITAN, 1995
ISBN:

2-7384-3090-2

Avant-propos

Ni par sa population, ni par l'étendue des terres soumises à sa souveraineté, ni par son économie, ni par son armée, ni même par sa puissance intellectuelle et morale, la France n'est demeurée une nation de première grandeur. » Or, dans ce monde « dur et dangereux» qu'est le monde d'aujourd'hui, il importe, selon le fondateur de la V. République française, « qu'un pays comme le nôtre [la France] retrouve cette grandeur perdue, sous peine soit de ne jouer aucun rôle dans les affaires internationales, soit d'y tenir celui de vassal de quelque superpuissance ». Pour se faire, il ajoute que « faute d'Empire, la République doit rassembler autour d'elle et entretenir, même à grands frais, toute une clientèle d'Etats susceptibles d'épauler ses entreprises dans l'univers entier »(1). Cette citation, tirée d'ouvrage intitulé Essai d'explication de la politique étrang~re du général de Gaulle, illustre très bien la

manière dont l'homme de Brazzaville, en reprenant la direction des affaires de son pays, ad' abord cherché à octroyer l'indépendance aux pays francophones d'Afrique, et à utiliser, dans un second temps, ses acteurs politiques pour soutenir ses ambitions internationales. Voilà pourquoi la politique africaine de la Fgnce, du général de Gaulle à Mitterrand, a été ,comme l'explique M. Jean-Pierre Cot, ancien ministre socialiste de la coopération,
(1) ln Diplomatie française et problèm£s internationaux contemporains, éditions Cujas, 1978.

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d'« entretenir au coup par coup un réseau de relations, de

complicitésqui devaient perpétuer l'influence de la France dans ses ex-colonies et assurer ses positions politiques, commerciales et stratégiques ». Au sein de ces réseaux de relations et d'amitiés, la Côted'Ivoire de M. Houphou~t-Boigny a joué un rôle non négligeable pour la défense des intérêts et de l'influence de la France en Afrique.

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Introduction
Situation géographique et historico-politique de la Côte-d 'Ivoire

Situation géographique La République de Côte-d'Ivoire est située en Afrique
occidentale entre les S" et U)' degrés de latitude Nord et les 3" et 8" degrés de longitude Ouest (se reporter à la carte ci-jointe).

Elle a la forme d'un quadrilatère irrégulier d'environ SSOkilomètres de côté et elle couvre une superficie de 322 000 kilomètres carrés, soit l'équivalent des deux tiers de la France. Elle possède une façade maritime sur le golfe de Guinée et se trouve limitée à l'est du Ghana, convention francobritannique du 12 juillet 1893, au nord par le Soudan et la Haute-Volta, loi du 4 septembre 1947 et à à l'ouest par la Guinée et le Libéria, convention franco-libériennede 1892. La Côte-d'Ivoire possède un relief plat plutôt monotone, à l'exception de la région montagneuse de Man où certains pics atteignent presque I 300 mètres d'altitude. Elle est recouverte d'une végétation très dense dans sa moitié méridionale tandis que le nord est constitué de savane. Elle connaît par ailleurs deux ,grandes aires climatiques: un climat équatorial chaud et très humide au sud, un climat tropical chaud et sec au nord. Dans le sud, les précipitations annuelles atteignent parfois plus 7

de trois mètres alors que la moyenne est de un mètre dans le nord. Les températures fluctuent très peu, surtout sur la côte.

Présentation

historique

des peuplements

L'histoire de la République de Côte-d'Ivoire/comporte, d'une part, celle des collectivités autochtones et, d'autre part, celle également de la pénétration et de l'établissement français. Cette histoire des différentes communautés ivoiriennes s'insère dans celle de l'histoire générale des peuples de l'Afrique et dans celle de l'Afrique de l'Ouest en particulier. TIa fallu attendre des décennies avant que des investigations soient menées sur le long passé glorieux des peuples africains. De toutes les régions du monde, l'Afrique est le continent que les historiens, sans aucun doute, ont le plus négligé, certains auteurs allant même jusqu'à nier l'existence d'une histoire africaine. Récemment encore, note I. Wallerstein, un historien

américain: « Jusqu'à l'époque récente de la pénétration
européenne, la quasi-totalité de l'Afrique ignorait la roue, la charrue,les bêtes de somme,presqu'entièrement les maisons en pierre et les vêtements, si ce n'est en peaux; elle ne connaissait pas d'écriture, et par là, n'avait pas d'histoire(l). » Une Afrique sans histoire, faute d'écriture, voilà une opinion véhiculée de nos jours par certains auteurs égarés, chargés de faire connaître l'histoire des Africains. TIest évident que, non seulement, ces propos sont excessifs et inadmissibles, mais qu'il n'est pas du tout exact de dire qu'il n'existait point d'écriture en Afrique. Et même si cette affirmation était vérifiée, cela n'empêcherait pas que l'Afrique eût une histoire. Car il y a une histoire partout où il y a des hommes. C'est à la fin de la Seconde Guerre mondiale et à partir du processus de décolonisation qui s'ensuit que des historiens, chercheurs entre autres, se sont penchés sur cette question de l'histoire et des peuplements africains. Cette histoire, il convient de le souligner au passage, fut variée, fertile en invention, en réalisation artistiques et politiques. Nous nous
(1) Immanuel Wallerstein, L' Afrique et l'indépendfJ11l:e. Paris. édiûons Présence Africaine. 1966. p. 17.

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contenterons de relater ce que le professeur R. Cornevin a écrit à ce propos: « Jusqu'à une date récente~l'Aistoire de l'Afrique occidentale commençait à l'Empire du Ghana. C'est depuis la Deuxième Guerre mondiale qu'ont pu être mis à jour des éléments de la civilisation Nok, et que des fouilles méthodiquement entreprises, notamment au Tchad et au Nigéria, ont permis d'aller plus loin dans la connaissance du passé de ces pays(2). »
C'est ainsi qu'au néolithique, apprend-on, l'Afrique de l'Ouest n'ignorait ni la poterie, ni l'animal domestique, ni l'agriculture, ni le fer, connu très tôt, ni la houe, etc. A titre d'exemple, le pays Yoruba en Afrique de l'Ouest, fut connu par la qualité de ses œuvres anistiques. Les bronzes d'Ué, obtenus selon la technique de la cire perdue, sont mondialement connus. Dans son ouvrage sur l'histoire de l'Afrique noire, M. KiZerbo écrit: « Le travail du laiton, la sculpture sur bois ou sur ivoire, le travail du fer, du cuivre, le tissage ou la fabrication des tambours, toutes choses nécessaires aux rites et protocole de la cour, étaient l'affaire de corps de métiers spécialisés, dûment hiérarchisés, avec une échelle de titres, depuis l'apprentissage jusqu'à la maîtrise, avec leurs rues et leurs

sanctuaires réservés(3). » Il ne faut sunout pas être surpris de l'ignorance dans
laquelle nous avons été tenus concernant cette panie du monde, d'autant que faire l'histoire de l'Afrique n'intéressait pas l'administration coloniale, et si d'aventure elle s'en mêlait, c'était pour la rendre encore plus obscure. A cet égard, si l'existence d'une histoire de l'Afrique a pu faire l'objet de controverses entre auteurs, celle du peuplement de la Côted'Ivoire a suscité les passions, et l'on s'interroge toujours sur le passé et les origines des innombrables populations ivoiriennes aux soixante dialectes, aux coutumes et aux mœurs diverses qui vivent aujourd'hui en Côte-d'Ivoire. On s'est efforcé d'enregistrer ce que la tradition ou la transmission orale, d'ailleurs déformée, entre générations a
(2) Robert Comevin, L'Histoire des peuples de l'Afrique, Paris, éditions Berger-Levrault, 1962, p. 219. (3) Ki-Zerbo, cité par le MagaziTU! d'information spirituelle et de la solidarité internationale (MISSI), juin-juillet 1988, p. 190. 9

gardé. A l'exception de l'histoire du royaume Mossi, qui permet de remonter jusqu'au xr siècle, nos connaissances sur le peuplement de la République de Côte-d'Ivoire sont limitées et ne dépassent pas le début du XVIIrsiècle. Nous n'entendons pas ici faire l 'histoire de l'Afrique ni celle des ethnies de Côted'Ivoire. Nous voulons simplement faire ressortir de notre étude quelques données historiques propres à fournir des indications utiles à la compréhension d'une histoire générale de
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ce continent.
C'est ainsi que la Côte-d'Ivoire présente une grande diversité de population. Celle-ci se compose en effet d'une soixantaine d'ethnies différentes tant par leurs structures essentielles et leurs pratiques sociales et économiques que par leurs langues. Cette pluralité ethnique comprend quatre grands groupes: Mandé, Voltai"que Krou et Akan(4), dont les aires d'extension dépasse largement le territoire national. A défaut de données historiques et de chronologie précises, le puzzle ethnique et linguistique, les infinies variantes des cultures et de l'habitat, les cloisonnements hérités du passé, témoignent, d'une façon générale, de la multiplicité des courants migratoires qui, en provenance du Nord, de l'Ouest et de l'Est, ont dessiné le paysage humain actuel de la Côte-d'Ivoire. Sur la question du peuplement de la Côte-d'Ivoire, il est bon de faire observer qu'en savane, les Sénoufo et les Koulango sont probablement les plus anciens occupants. Venus de la région voltai"que, par flux successifs, ils se sont installés là dès le premier millénaire de notre ère et y ont fondé de gros villages et une société égalitaire s'appuyant sur des traditions marquées par le culte des ancêtres et le matriarcat. Par contre, on dispose de peu d'informations sur les Koulango, installés au nord-est à peu près à la même époque que les Sénoufo. Ils formèrent au XVIr siècle, la dynastie des Dagouba, entre la haute Comoé et la Volta noire, et le royaume de Bouna. Divisés en commandements militaires ayant chacun à sa tête un prince de la famille royale, ils exploitèrent les gisements aurifères de Gaoua, établissant des relations commerciales avec le tout puissant royaume Achanti. Le royaume de Bouna sera
(4) Voir aussi sur cette question, Françoise Dureau, Migration et urbanisation: le cas de la Côte-d'Ivoire, éditions ORSTOM, 1987, p. 9-10. 10

finalement détruit par les Abron du royaume de Bondoukrou au
début du XIxe siècle.

Entre le xv- et le XVIIIeiècle, des poussées successives s entraînèrent la venue de nouveaux peuples. De l'Ouest, les peuples Guéré, Krou et apparentés, qui traversèrent la forêt et occupèrent le Sud-Ouest du pays. Du Nord, arrivèrent les Malinké chassés des régions soudanaises par l'invasion marocaine (xvr siècle). Ils s'installèrent dans la zone des savanes et parvinrent même à la cÔte. Par l'Est, pénétra le peuple Akan ; tout d'abord, vers la fin du XV" siècle, le groupe Abron qui s'installa à la charnière de la forêt et de la savane, au sud de Boudoukrou. Mais c'est à la rm du XVII"iècle et au début du xvnr siècle, s que se place le grand mouvement de pénétration des Agni et des Baoulé. Les premiers occupant le Sanwi, l'Indénié et le Moronou et les seconds s'enfonçant jusqu'au cœur du pays, sous la conduite de la fameuse reine AbIa Pokou(5) et chassant les Sénoufo et les Malinké au nord de Bouaké. Mais après des campagnes victorieuses, ils se scindèrent en clans. D'une façon générale, les Baoulé se caractérisent par un strict régime matriarcal et une solide organisationpolitique. A la lumière de ces innombrables différences ethniques,. comment s'est donc amorcée la pénétration française en Côted'Ivoire ?

De la pénétration à la conquête française L'apparition des premiers voiliers d'Europe sur la Côte occidentale d'Afrique noire ouvre de fait le début de la pénétration européenne en Afrique qui s'étendra sur cinq siècles. Elle semble remonter à la première moitié du
(5) Aujourd'hui encore, certains épisodes de l'histoire des Baoulé font référence à cette reine. Parvenue sur les rives du fleuve Comoé en furie à l'ouest d' Abengourou, elle n'hésita pas, sur le conseil de son devin, à sacrifier son fils nouveau-né pour assurer à son peuple le passage du fleuve. C'est ainsi que naquit « Baoulé» qui veut dire que l'enfant est mort. Le même mythe, on le retrouve chez les Agni de N'denyé pour qui c'est nana Adjoka Kpanhi qui aurait sacrifié son neveu à la Comoé. Chez les Dan, bien loin de là, ce sont les hippopotames qui réapparaissent. 11

XIV"siècle. S'agissait-il d'abord de caravelles portugaises, espagnoles, françaises, gênoises ou anglaises? Les avis sont partagés. Notre intention n'est pas ici de rechercher qui a occupé le premier ce territoire, mais de démontrer que l 'histoire de la CÔte-d'Ivoire - comme de maints Etats africains - a commencé avec les premières relations de voyage d'Européens en Afrique, et surtout avec la mise en place d' arc hi ves administratives. C'est justement l'époque du missionnaire, du petit sergent, du cartographe, du négociant de l'épopée aventureuse du négrier, de l'administrateur et du chercheur d'exotisme. En dépit d'anciennes tentatives d'implantation européenne, la CÔte-d'Ivoire est restée longtemps marginale dans le trafic du golfe de Guinée. Si, dès le XIV" siècle, les navigateurs portugais, rouennais et dieppois, ont affronté la dangereuse barre de la cÔte des Dents - et les villes du littoral éburnéen, Fresco, San Pedro, Sassandra témoignent encore de leur passage - le commerce négrier à proprement parler, qui s'avérait plus favorable en pays Achanti ou au royaume d'Abomey, les attirait davantage que la CÔtedes Mal-Gens. Cependant, des missionnaires français s'établirent au XVIf siècle dans la région d' Assinie, pour fort peu de temps à cause du climat meurtrier. Tout autre tentative fut considérée vaine jusqu'à l'arrivée dans cette même région d'Assinie de deux nouveaux missionnaires. L'un d'entre eux, le père Gonzalves, envoya en France un jeune Ivoirien du nom de Aniaba, qu'il présenta comme prince héritier du royaume d'Assinie. Le titre de prince, lui valut d'être reçu à la cour, d'être baptisé par Bossuet, sous le nom de Louis, et d'être le filleul du roi Louis XIV(6). Quand survint la nouvelle de la mort du chef d'Assinie, il fut donc décidé de renvoyer Louis dans son pays. Mais arrivé à destination, le chef défunt d'Assinie ayant déjà été remplacé, la population de cette région n'accorda guère d'attention à Aniaba(7). En plus, dès 1703, les Français évacuèrent le poste d' Assinie.
(6) Mylène Rémy, La Côte-d' Jyoire aujourd' hui, Paris, éditions J.A., 1976, p. 54. (7) Gaston Joseph, La Côte-d'Jyoire, Paris, Librairie Arthène Fayard, 1944, p. 5.

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Cependant, les contacts se renouèrent à nouveau avec les Français lorsqu'en 1842, pour lutter contre le commerce
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çlandestin, les armateurs de Bordeaux incitèrent le

gouvernement français à envoyer en CÔte-d'Ivoireune mission chargée de choisir leJLç!1H)la~~mentsdéfinitifs de leurs installations aux fins d'entreprendre le libre commerCeavec les souverains locaux du pays. Cette mission fut donc confiée à l'amiral Bouêt-Willaumez, commandant La Malouine. Celui-ci signa plusieurs traités(8) avec les chefs coutumiers qui lui permirent de créer des comptoirs fortifiés permanents à Garroway près du cap des Palmes, à l'embouchure du Cava11y, et à Assinie. Au cours des années suivantes,le cordon lagunaire fut prospecté et des conventions furent passées avec les chefferies de Bassam, Dabou, Grand Lahou, Fresco et Sassandra(9), plàçant ces régions sous la protection de LouisPhilippe, roi de France. Mais les premiers résultats sont loin des prévisions; les dépenses d'entretien sont lourdes. Si bien que la France, épuisée par la guerre de 1870, décide de rapatrier ses cadres dirigeants en même temps que ses garnisons stationnées sur la cÔte. De nombreuses escarmouches entre colons et tribus autochtones réfractaires, des pourparlers interminables et une active évangélisation marquent cette étape, sans que la situation ne se redresse pour autant. Un homme énergique, Verdier, négociant à la Rochelle, prend alors les affaires en main, avec le titre de Président de France. Il est secondé par Treich-Lapleine qui, par ailleurs, consolide l'influence de la France dans le Sanwi. A l'heure de le conférence de Berlin de 1884-1885qui définit le principe des zones d'influence en Afrique, ces deux Français réussiront non seulement à faire revivre les installations cÔtièrespériclitantes, mais à poner le drapeau de leur pays dans l'intérieur de la CÔte-d'Ivoire,en connexion avec la mission Binger de 1888.
(8) Pour plus de détails sur ces actes, se reporter au travail de I.-F. Brevière, Recueil de traités franco-indigènes conclus dans les rivières du sud et du Golfe de Guinée de 1838-1870, Mémoire d'histoire, Université de Dakar, p. 119-121. (9) Holas B., La Côte-d'Ivoire, présent-passé-perspectives, Paris, éditions Librairie orientales Paul Guethner, 1965, p.45. 13

Convaincu par de tels succès, le gouvernementfrançais, met alors en place un appareil administratif: par un décret du 10 mars 1893, il érige en colonie le territoire annexé, appelé désonnais CÔte-d'Ivoire, et c'est justement Binger qui en est nommé le premier gouverneur. A partir de 1895, la jeune colonie sera intégrée dans le cadre de l' AOF, avec un gouverneur général, siégeant à Dakar. La seconde phase de la pénétration française se prolonge jusqu'aux premiers jours de la guerre de 1914-1918. Elle est entièrement consacrée à la pacification du pays en vue de la mise en valeur économique de la jeune colonie. Après l'éphémère passage du gouverneur Clozel en CÔte-d'Ivoire (1902-1908),partisan de la pénétration pacifique, le gouverneur Angoulvant (1908-1915),partisan de la manière forte, substitue la conquête militaire à la politique des traités(10). C'est ainsi que le nouveau gouverneur, à qui l'administration de la jeune colonie vient d'être confiée, décide subitement de prendre le contrÔle de l'ensemble du territoire ivoirien. Pour ce faire, il élabore très rapidement un plan de reconnaissance des zones non encore conquises par la puissance coloniale française et un programme d'action contre les révoltes qui se généralisent dans tOut le pays contre la présence française, après quelques années d'apparente soumission. A cet égard, on peut notamment citer, à titre d'exemple, les soulèvements des Agni de l'Indénié (18941895), des N'gban et les Warébo du Baoulé(1899), de l'Assikasso, des Baoulé de Toumodi, des Tepo du Cavally, des Bourbouri, des Dida et des Wobé (1912-1913), des Abbey d'Agloville (1910) et les soulèvementsdes Attié de 1913(11). Le programme Angoulvant comporte trois volets. Le premier volet concerne l'internement des fomentateurs de troubles, le paiement d'amendes de guerre, le désannement total de la population, le versement des impÔts,la réfection des agglomérations. Il se traduira par une grande mobilisation des populations pour la construction des routes, le débroussail(10) Sur ces problèmes, voir l'ouvrage de l'auteur, Pacification de la Côte-d'Ivoire, Paris, Larose, 1916, p. 17 et suiv. (11) Sur ces soulèvements, se reporter à l'ouvrage du général Duboc, L'épopée coloniale en AOF, Paris, éditions Edgar Malfère, 1938, p. 263 et suiv. 14

lement autour des villages et l'obligation de faire des cultures(12), etc. Le second volet fait référence aux moyens destinés à faire ce projet. Ces moyens se traduiront par l'envoi dans la nouvelle colonie de deux brigades de tirailleurs venus de Dakar, soigneusement rétribuées sur le budget local. La première brigade est installé à Toumodi et la seconde dans le cercle de Touba, Bouaflé et Kodiakofi. Enfm, le dernier volet de ce programme aura pour effet de réduire les fiots réfractaires qui émergent au milieu des zones tranquilles. Ce volet sera suivi, à partir de 1910, par l'action des colonnes militaires(13). C'est ainsi que sept années de lutte seront nécessaires pour qu'Angoulvant atteigne ses objectifs, à savoir l'achèvement de sa politique de pacification au cours de laquelle cent vingt mille fusils furent retirés aux différentes tribus(14) qui luttèrent contre la présence française dans le pays. Au lendemain du premier conflit mondial, l'emprise coloniale de la France sur la CÔte-d'Ivoireest désonnais solide, dans la mesure où tout le pays se trouve placé sous le système d'administration directe, caractérisée par une stricte hiérarchisation des cadres, une fonnule instituée qui connaîtra par la suite tous les avantages et tous ses inconvénients. Au plan social, de même que dans le domaine de l'enseignement, des progrès sont visibles. Progressivement et sans heurts, un mode de collaboration s'installe entre autochtones et Français de CÔte-d'Ivoire,si bien que durant la guerre de 1914-1918, la France non seulement rappellera une grande partie de ses troupes en service en Afrique mais aussi recrutera sur place un corps de vingt mille tirailleurs(15). La CÔte-d'Ivoire, à mesure, connaît une modernisation. Ainsi, Grand-Bassam, capitale primitive, est détrônée en 1900 par Bingerville. Abidjan n'est promue à ce rang qu'en 1934. Mais bien que, dès 1898, son site soit retenu pour l'aménagement d'un port lagunaire, le projet, faute de crédit, n'aboutira qu'en 1950. En attendant mieux, Abidjan devient le
(12) Voir Jean Suret-Canale, L'Afrique rwire, l'ère coloniale 1900-1945, Paris, Editions Sociales, p. 134 et suiv. (13) Anonyme, Histoire militaire de l'AOF, Paris, Imprimerie nationale, 1931, p. 627. (14) Gaston Joseph, op. cit., p. 10. (15) Holas, op. ciJ., p. 48.

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point de départ d'une voie ferrée qui relie Bouaké en 1912, Bobo-Dioulasso en 1934, Ouagadougou en 1955 et draine vers le Sud ivoirien la main-d'œuvre Mossi. Au point qu'en 1932 l'administration française juge plus rentable de rattacher la Haute-Volta à la Côte-d'Ivoire.

C'est à partir de cette période que des grandes sociétés françaises d'import-export, dont les plus célèbres, notamment la compagnie française de l'Afrique occidentale (CFAO), la société commerciale de l'Ouest africain (SCOA) et bien d'autres, s'implantent fortement dans le pays et amorcent des éléments de transformation. De la conférence de Brazzaville planteur Houphouët-Boigny à l'intronisation du

Avant de poursuivre notre étude, il convient de lever toute ambiguïté. Nous n'avons pas l'intention ici, de nous atteler à l'étude de la conférence franco-africaine de Brazzaville, qui a été déjà traitée par de nombreux auteurs. Mais nous voudrions en revanche, faire ressortir les aspects positifs de cette conférence qui n'ont pas tardé à accélérer l'évolution de l'Afrique noire francophone- et en particulier de la Côted'Ivoire - vers l'indépendance. Il faut d'abord faire observer que toutes les colonies européennes qui se sont multipliées en Afrique, en Asie et aux Amériques dès les premières années du XVI" siècle, sont devenues plus tard des prolongements de leurs métropoles. C'est ainsi que dans le cadre de la colonisation française qui nous intéresse ici, nattra la doctrine de l'assimilation, qui constituera, pendant des siècles, l'esprit de son engagement hors de l'hexagone. Cette politique a pour principe de faire sortir les populations d' Outre- Mer de « leur uni vers obscurantiste », en leur enseignant des valeurs françaises. Or, cette présence française en Afrique qui a permis un contact direct et continu entre les peuples de différentes cultures a, par ailleurs, semé la discrimination juridique, politique et sociale entre les populations africaines et métropolitaines, que ce soit sous la deuxième ou troisième République ou sous le second Empire. Les traits de l'administration coloniale française 16

particulièrement le régime de l'indigénat associé au travail forcé qui assurait le recrutement de travailleurs pour les entreprises françaises dans des conditions arbitraires et inhumaines - ont, pendant longtemps, tourmenté les sujets africains. Cependant, le fardeau supporté par les colonies françaises d'Afrique pendant la lutte des nations alliées contre le nazisme hitlérien, entraîna très rapidement une modification des

rapportsentrela Franceet ses colonies: « Sansson Empire,la
France ne serait aujourd'hui qu'un pays libéré. Grâce à son Empire, la France est un pays vainqueurs », affirmait M. Gaston Monnerville. La conférence de Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944, convoquée en pleine guerre par le comité français de libération nationale (CFLN) qui s'était constitué à Alger sur l'initiative de M. Charles de Gaulle, entendait réfléchir sur les nouvelles aspirations des colonies et y répondre dans leur intérêt, mais aussi dans celui de la France. Parmi les fonctionnaires(l6) et experts appelés à discuter de ces importantes questions, la contribution apportée par le gouvernement général de l'AEF, Félix Eboué, patriote de race noire, fut particulièrement déterminante en ce qui concerne la politique à suivre à l'égard des autochtones. « L'indigène, dit-il, a un comportement, des lois, une partie qui ne sont pas les nôtres. Nous assurons son équilibre en le traitant à partir de luimême... comme un personnage humain, chargé de tradition, un membre d'une famille, d'un village, d'une tribu, capable de progrès dans son milieu et probablement perdu s'il en est extrait. » Déjà dans une circulaire(17) du 8 novembre 1941, Eboué recommandait « de maintenir les institutions traditionnelles, non comme une fin, mais un moyen pour permettre à la vie municipale de s'exprimer le plus tôt possible... La tâche de l'administration sera de suivre et de contrôler le fonctionnement des institutions, de diriger leur
(16) Tous les hauts responsables de l'Empire français sauf ceux de l'Indochine, participaient à cette conférence, dont MM. Saint Mart, gouverneur général de Madagascar et dépendances, Cournarie, AOF et F. Eboué gouverneur de l'AEF, etc. (17) OfflCefraT/{jais d'édition, 61 p. 17

évolution vers l'accession rapide des indigènes à la responsabilitépolitique ». Au XVIrsiècle déjà, Richelieu, exprimant la même idée, disait: « Un architecte qui, par l'excellence de son art, corrige les défauts d'un ancien bâtiment, et qui, sans l'abattre, le réduit à quelque symétrie supportable, mérite plus de louange que celui qui ruine tout à fait pour construire un nouvel édifice. » Dans son discours d'ouverture de la conférence, M. René Pleven rappela les grandes idées-forces ayant nécessité les assises franco-africaines de Brazzaville, en ces termes: « L'évolution du monde et des idées, les bouleversements économiques comme les nécessités du progrès social étaient autant de facteurs qui avaient concouru à la réunion de cette conférence en pleine guerre. » Il poursuivit: « C'est l'homme, c'est l'Africain, qui est la préoccupation constante de cette conférence. C'est surtout l'incorporation des masses indigènes dans le monde français, l'ascension des populations africaines vers la personnalité politique qui retiendra une partie très importante et peut-être la plus longue du temps de la

conférence(l8).»
Le rétablissement ou le maintien de la souveraineté européenne outre-mer ne pouvaient que déplaire ou se heurter aux ambitions des deux nouvelles puissances impériales qui sortaient incontestablement victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, l'Union soviétique et les Etats-Unis d'Amérique, tous deux réclamant le droit des peuples à disposer d'euxmêmes. Aux Etats-Unis précisément, les milieux d'affaires les plus engagés vers l'extérieur rêvaient, et ces idées étaient soutenues par certaines personnalités politiques, de faire sauter les barrières douanières que les vieilles puissances coloniales dressaient à leur profit autour de leurs possessions outre-mer. Par exemple, dans la Charte de l'Atlantique d'août 1941 signée entre le président Roosevelt et Churchill, à la veille de l'entrée effective des Etats-Unis dans la guerre, le chef de l'exécutif américain exigea expressément selon L. Gbagbo, qu'il soit fait mention de la « libre disposition des peuples et de leurs droits
(18) Magazine trimestriel de histoire africaine, n° 7, 1983, p. 12. l' 18

souverains»(19). « Notre victoire, écrit, dans le même ordre d'idées, le sous-secrétaire d'Etat américain Summer Welles, doit apporter la libération de tous les peuples(20). » De même que les Etats-Unis d'Amérique, l'Union soviétique de son côté dénonçait l'exploitation de l'homme par l'homme et, depuis sa révolution d'octobre 1917, a toujours proclamé avec constance son appui aux peuples coloniaux. C'est ainsi que, lors du deuxième congrès de la III" Internationale en 1920, les responsables soviétiques de l'époque avaient obtenu que tous les partis communistes de par le monde fassent de leur soutien actif aux mouvements anti-colonialistes un des grands volets de leur combat. Un peu plus tard, un document de travail du département d'Etat américain, intitulé« Déclaration des Nations unies sur l'indépendance nationale» et dont s'inspirera la Charte de San Francisco du 26 juin 1954, affirme que « toutes les nations possédant un domaine colonial devront coopérer avec les peuples de ces régions pour préparer à l'indépendance nationale ». De tels appuis ne pouvaient que susciter l'éveil des mouvements nationalistes dans les colonies françaises de par le monde. Au Viêt-nam, Ho Chi Minh, se leva contre le fait colonial, en Afrique, avec Allal Al Fassi au Maroc, Messali Hadj en Algérie et Habib Bourguibaen Tunisie. n n'était pas possible que la vague de ce droit d'émancipation n'atteignît assez rapidement l'Afrique noire où la masse des déshérités et des mécontents s'accroissait de jour en jour avec le retour de certains Africains ayant servi dans l'armée métropolitaine. Sur ce dernier point, voilà ce que disent R. Olivier et A. Atmore: « Le grand nombre de soldats quittant l'armée, où ils avaient vécu différemment et mieux, fut à l'origine d'une agitation générale et contagieuse. Ces Africains, en raison de leurs contacts avec d'autres peuples, y compris européens, avaient acquis une conscience politique et nationale. Déçus de
(19) Laurent Gbagbo, Réflexions sur la conférence de Brazzaville-

études et documents, Yaoundé,éditions Clé. 1978,p. 22.
(20) New YorkTimes.17 octobre 1943.

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la situation qu'ils trouvèrent à leur retour, ils devinrent le point de convergence d'un mouvement général contre l'autorité, soit parce qu'on leur avait fait des promesses trompeuses, soit parce qu'ils s'attendaient à l'âge d'or réservé aux héros(21). » La France était particulièrement inquiète des agitations que nous mentionnons et qui bénéficiaient ouvertement de la sympathie des Etats-Unis d'Amérique et de l'Union soviétique, tous deux favorables à l'évolution des colonies d'outre-mer. A ces difficultés, vient s'ajouter la précarité de l'économie française qui évoluait, à cette période, de crise en crise, parmi lesquelles celles des matières premières en 1940, des transports en 1940-1941,de l'énergie en 1941-1942et de la main-d'œuvre qualifiée en 1942-1943(22). Il ne fait aucun doute que toutes ces difficultés sont à l'origine de la convocation de la conférence de Brazzaville. La France a plus que besoin de cet empire colonial qui l'a épaulée depuis des siècles, économiquement. Pour ne citer que ces quelques exemples, pendant le premier conflit mondial, la France était coupée d'une partie de ses sources d'importations, situées soit en territoire ennemi, soit chez les alliés dont les ressources étaient mobilisées pour la guerre. Dans l'espoir de trouver dans ses colonies le surcroît de matières premières dont la métropole avait besoin, Maginot convoqua en 1917 une conférence coloniale. Vingt ans plus tard, ce fut le tour de la crise économique mondiale, provoquée par la surproduction. M. Louis Rollin organisa de décembre 1934 à avril 1935, une conférence économique de la France métropolitaine et d'outremer pour ouvrir le marché des colonies aux exportations françaises. En somme, les autorités françaises de cette époque, convaincues des immenses sacrifices maintes fois réclamés à leurs colonies d'outre-mer, entendaient aller de l'avant. A ce propos, écoutons le général de Gaulle: « Car sans vouloir exagérer l'urgence des raisons qui nous poussent d'aborder l'étude d'ensemble des problèmes africains, nous croyons que les immenses événements qui bouleversent le monde nous
engagent à ne plus tarder. »
(21) R. Olivier et A. Atmore, L'Afrique noire de 1800 à nos jours,PMis, PUF, 1970, p. 218. (22) Laurent Gbagbo, op. cit., p. 23.

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La conférence, en tant que telle, n'ouvre pas de perspectives aux colonies. Néanmoins, elle entend « conduire les Africains au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires; c'est le devoir de la France de faire en sorte qu'il en soit ainsi »(23). C'est ainsi que la conférence s'achève par le rejet fonnel de l'idée d'indépendance dans les colonies françaises: « La fin de l'œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écarte toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'Empire, la constitution éventuelle, même lointaine, de " Self Government" dans les colonies est à écarter(24). »
Rejetant le retour à l'ancienne pratique du système de représentation, la conférence affinnait qu'il était indispensable que les colonies fussent d'abord intimement associées aux travaux de la future Assemblée et, ensuite, plus largement représentées aux parlements métropolitains. Cette représentation fut étudiée par la commission Monnerville, du nom de son président, dont firent partie, MM. Léopold Sédar Senghor du Sénégal et Migan Apity du Dahomey. Ces recommandations d'ordre politique étaient inspirées par deux préoccupations: d'abord, affinner et garantir l'unité politique intangible du monde français, ensuite, respecter la vie et la liberté totale de chacun des territoires constituant le bloc France-colonies. Il s'agissait de s'acheminer par étapes, de la décentralisation administrative à la personnalité politique. A l'intérieur de chaque colonie, on souhaitait que fat érigée une pyramide d'organismes représentatifs à la base, des conseils de subdivisions aux conseils régionaux, cOInposés en partie d'Européens, en partie d'indigènes, élus autantrque possible, au . suffrage universel. Ces assemblées auraient un rôle délibératif seulement pour le vote du budget et l'établissement des programmes de nouveaux travaux. Dans tous les autres domaines, le gouvernement garderait son pouvoir de décision. Sur le plan purement économique, la conférence a par ailleurs mis l'accent
(23) Charles de Gaulle, Discours de la conféreT/r:ede Brazzaville, Paris, éditions Berger-Levrault, 1946, p. 38. (24) Charles de Gaulle, op. cir. 21

sur l'industrialisation progressive des colonies et sur l'aménagement de l'agriculture en vue d'accroître la production. Sur le plan juridique, ont été proposées la suppression de l'indigénat et du travail forcé dans un délai de cinq ans, la limitation de la durée quotidienne du travail, l'institution d'une inspection du travail et de la création d'associations professionnelles dans les colonies. Ces quelques mesures prises en direction des territoires d'outre-mer vont faire naître en Côte-d'Ivoire des bouleversements profonds comme nous le verrons plus en détail tout au long de cette étude. Elles soulevèrent, d'une part, des indignations et des protestations dans les milieux coloniaux traditionnels, mais d'autre part aussi, l'espoir chez les populations ivoiriennes permettant à celles-ci d'exprimer pour la première fois leurs revendications. Pour les planteurs européens de Côte-d'Ivoire, c'était le début de toutes leurs difficultés, si bien qu'ils ne tardèrent pas à s'organiser pour combattre les changements qui s'annonçaient afin de sauvegarderl'essentiel de leurs acquis.

La naissance du mouvement des planteurs et le Syndicat agricole africain (SAA) Comme cela a déjà été souligné, la guerre et les discriminations économiques, politiques et sociales imposées par le pouvoir colonial français de l'époque en Côte-d'Ivoire avaient suscité d'innombrables abus. M. Jean Rose qui était président du syndicat agricole de Côte-d'Ivoire (SAC!) n'avait qu'un seul objectif en tête: saboter les recommandations de Brazzaville qui avaient apporté un immense espoir en Côted'Ivoire. Mais surtout, il avait la prétention de faire de son syndicat un second pouvoir dans la colonie, plus puissant que le pouvoir officiel. Il ne faut pas non plus oublier que la « Côted'Ivoire, en cette période charnière de la guerre, demeurait un bastion du vichysme militant »(25).
(25) Revue de l'Institut africain de recherches historiques et politiques, n" 7 et 8, octobre 1986, p. 131.

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Aux plans social, politique et économique, les grandes difficultés intérieures que traversait à l'époque la colonie de Côte-d'Ivoire furent à l'origine de la nomination par René Pleven de M. André Latrille comme gouverneur de Côted'Ivoire le 26 août 1944, pour succéder au vichyste Rey, après un éphémère passage dans le pays du gouverneur Toby. Ce choix, M. René Pleven, le considérait comme excellent dans la mesure où M. Latrille avait une grande expérience de l'administration coloniale, acquise entièrement en Afrique équatoriale auprès de M. Félix Eboué, gouverneur de cette autre région française. Une fois en Côte-d'Ivoire, M. André Latrille s'efforça d'appliquer résolument les recommandations de Brazzaville qui étaient en principe favorables à l'évolution des institutions vers l'accession rapide des Africains à la responsabilité politique et le développement des associations professionnelles. Selon G. Chaffard, « M. André Latrille voulait s'attacher à travailler dans l'esprit de Brazzaville »(26). En d'autres termes, il voulait s'efforcer de réparer très rapidement les disparités sociales qui freinaient l'évolution de la jeune colonie de Côte-d'Ivoire et permettre une réelle collaboration entre colons planteurs, d'un côté, et leurs collègues africains, de l'autre. Notons à ce propos que c'est justement la période où le caféier, introduit en Côte-d'Ivoire en 1881 par le négociant Verdier qui essaie les premières plantations à Elima, sur la Lagune Abi, se propage à un rythme effréné dans toute la zone forestière du pays. Ainsi que le cacaoyer qui, importé d'Amérique, atteint rapidement Sao Tomé, puis la Gold Coast (l'actuel Ghana) et finalement se répand dans le sud de la Côte-d'Ivoire à partir de 1895. En 1905, le gouverneur Angoulvant qui sera chargé de mettre la nouvelle colonie en valeur, décida subitement d'imposer ces deux formes de cultures d'exportations à la communauté ivoirienne en dépit de sa résistance. Comme le note bien

GeorgesBogoloAbou: « Les Ivoiriensiront jusqu'à arroser
d'eau bouillante les jeunes plants pour assurer l'échec de la plantation obligatoire(27). »
(26) Georges Chaffard, Les CaT1II!ts ecrets de la décolonisation, Paris. s éditions Calmann-Lévy, 1970, p. 32. (Lire la note 27 p. 24).

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C'est ainsi que l'intrusion de ces deux cultures d'exportation en Côte d'Ivoire vont non seulement enrichir les colons européens établis dans le pays, mais aussi favoriser selon J. Baulin, « l'ascension de la bourgeoisie terrienne en Côte-d'Ivoire ou chefs traditionnels et éléments lettrés ou simplement évolués prennent rapidement conscience de l'importance de leur poids économique dans la colonie et par conséquent exigent des réformes »(28). L'exemple de M. Lagarosse, dira M. Houphouët-Boigny,est à cet égard révélateur. « Planteur et plus tard, sénateur de la Côte-d'Ivoire, parti de (France) simple ouvrier (et) s'il était resté dans la métropole, il serait certainement parmi les communistes... Et malheureusement M. Lagarosse n'est pas le seul! Ils sont nombreux ces petits hommes... qui se sont installés sur place et qui aujourd 'hui sont pires que les
réactionnaires nés »(29). A la fin de la Seconde Guerre mondiale, on compte en Côte-d'Ivoire 3 726 citoyens d'origine européenne sur une population estimée à deux millions d 'habitants(30). Parmi ces « petits hommes» auxquels fait référence M. HouphouëtBoigny, on dénombre 220 à 235 planteurs qui se sont installés en Côte-d'Ivoire depuis les années trente et ont créé plusieurs plantations. On estime que ces Européens, le plus souvent français, possédaient à eux seuls 220 plantations de caféiers totalisant 2 715 hectares, 30 plantations de cacaoyers totalisant 7 715 hectares, 55 bananeraies totalisant I 677 hectares. Ils récoltent par ailleurs la quasi-totalité des bananes exportées à l'étranger, ainsi qu'à peu près 7 % du café et 5 %de cacao(31). D'autre part, les'Africains, notamment les chefs traditionnels et les citadins éduqués, se lancent comme les colons européens dans la culture cacaoyère et caféière dans
(27) Bogolo Abou G., La Côte-d'Ivoire - du désapparentement à l'indépendance 1950-1960, thèse de doctorat, Université Paris VII, 1989, p.379. (28) J. Baulin, La politique intérieure d' Houphouët-Boigny, Paris, éditions Eurafor-press, 1980, p. 22. (29) Op. cÎt. (30)Bogolo Abou G., op. cit., p. 382. (31) Fréchon Hubert, « Les plantations européennes en Côte-d'Ivoire », Dakar, Institut des hautes études, département de géographie, n° 3, 1955, p. 3. Voir aussi, Cahiers d'Outre-Mer, n° 29, janvier-mars 1955, p. 56-83.

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