INDUSTRIALISATION ET DÉVELOPPEMENT AU BRESIL 1500-2000

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Cet ouvrage propose une reconstitution historique du développement brésilien en caractérisant chaque étape du processus d'industrialisation par rapport à son environnement politique, économique et social.

Publié le : vendredi 1 septembre 2000
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EAN13 : 9782296412125
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INDUSTRIALISATION ET DÉVELOPPEMENT AU BRÉSIL
1500 - 2000

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

Dernières parutions

CENTRE D'ETUDES SUR LE BRESIL, Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil, 1999. RIBARD Franck, Le carnaval noir de Bahia, 1999. ZAPATA Monica, L'œuvre romanesque de Manuel Puig, 1999. ROJAS Paz B., ESPINOZA Victor C., URQUIET A Julia O., SOTO Heman H. Pinochet face à lajustice espagnole, 1999. CHEVS, Enfants de la guerre civile espagnole, 1999. GRESLE-POULIGNY Dominique, Un plan pour Mexico-Tenochtitlan, 1999. ROLLAND Denis, Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine, 1999. BOSI Alfredo, Culture Brésilienne: une dialectique de la colonisation, 2000. ROUX Jean Claude, Les Orients de la Bolivie, 2000.

Jacky BUFFET

INDUSTRIALISATION ET DÉVELOPPEMENT AU BRÉSIL 1500 - 2000

Préface de Rui Guilhenne

Granziera

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

2000 ISB1V:2-7384-9162-6

(Ç)L'Harmattan,

Pour Loriane, Marine et Benjamin

PRÉFACE

Au Brésil, quand nous commençons un cours d'histoire économique, nous essayons d'attirer l'attention des étudiants sur les difficultés éprouvées par nous, les Brésiliens, à comprendre notre pays. Après les immigrations européennes des XIXe et XXe siècles, le cadre social déjà dense issu de la période coloniale s'est fortement complexifié. S'y sont ajoutées les différentes formes d'intervention de l'Etat, de la décentralisation à la centralisation, du libéralisme à la privatisation, en passant par l'engagement en profondeur. Il en résulte une confusion qui rend notre pays difficile à comprendre. Les esprits les plus avertis constatent la fragmentation de notre vie sociale, un peu comme si des couches vivantes représentatives de plusieurs siècles se présentaient chaque jour devant nos yeux. Connaître ces difficultés pour essayer de leur donner un sens, voilà l'un des objectifs de ce livre. Le seul moyen d'y parvenir c'est de partir de la colonie, un détour de cinq cents ans comme le fait Jacky Buffet. On y découvre tout ce qu'il y a de profond dans notre histoire et notre développement. Même notre industrialisation souvent qualifiée de « tardive» et qui rappelle l'idée de sous-développement mérite d'être analysée dans l'histoire du peuple brésilien et de la construction de son identité. Nous savons aujourd'hui qu'il existe une histoire économique et une histoire du peuple brésilien qui ne se recouvrent pas. Au moment des commémorations du cinquième centenaire du Brésil, il est donc important de penser cette identité et d'aller au-delà de la glorification traditionnelle des découvertes portugaises. Notre histoire, c'est d'abord celle du métissage. C'est là que l'identité commence. L'intérêt porté par les Portugais au commerce des épices - le seul au cours des trente premières années - a tout d'abord permis la venue au Brésil d'aventuriers partis de Lisbonne sur les navires autorisés. Tandis que certains rentraient les soutes aussitôt remplies, d'autres s'installèrent, vivant parmi les indiens qui les considéraient comme des égaux, certes puissants, mais jamais comme des conquérants. Des unions se formèrent qui enclenchèrent le métissage. Le mameluco venait de faire son entrée dans l'époque moderne. Quand la couronne réorienta sa stratégie vers la terre et la production de sucre,

l'armée de mamelucos était déjà nombreuse. Comme le montre Jacky Buffet, la faiblesse du Portugal l' a amené à faire appel aux capitaux privés, hollandais surtout, de sorte que, dans la réalité, il y a une histoire du sucre et en parallèle une histoire des mamelucos, en dehors bien sûr des réseaux commerciaux qui déversaient leurs richesses en métropole. L'occupation de l'espace par les Portugais, très bien décrite par l'auteur, n'a également pas empêché un peuplement spontané, lui aussi inscrit dans la faiblesse portugaise. Ce mouvement s'est développé en particulier à Sao Paulo où la pénétration dans l'arrière-pays, la chasse aux indiens hostiles et la résistance à l'influence des jésuites espagnols sont devenues les principales motivations. La métropole n'a été que peu présente dans cette entreprise. Ce n'est d'ailleurs qu'à partir de 1654, une fois la souveraineté portugaise retrouvée et les Hollandais expulsés du Pernambouc que Lisbonne commence à regarder vers le sud. La chute du sucre était déjà amorcée. Paradoxalement, ce qui va affaiblir « l'indépendance» des gens de Sao Paulo, c'est la découverte de l'or dans le Minas Gerais. En faisant basculer le centre de gravité de l'économie, l'or entraîne tout à la fois la réorientation du trafic d'esclaves vers le centre-sud et le transfert de la capitale de Salvador à Rio de Janeiro. Mais même ces éléments ne peuvent masquer des avancées importantes dans la construction de l'identité brésilienne. En effet, le transfert de la capitale à Rio de Janeiro n'intervient qu'en 1763, à une époque où le déclin de l'or était déjà enclenché. Ce décalage s'explique principalement par le fait qu'à cette époque le trafic d'esclaves était déjà totalement indépendant du Portugal. De plus, dans les mines, l'esclave noir achetait sa liberté à partir de son travail. La promesse d'une liberté à venir était le seul moyen d'obtenir sa docilité. Il en résultait la nécessité de renouveler en permanence le stock d'esclaves et surtout une nouvelle source de métissage. Ces observations sont faites ici non pour nier le rôle subordonné de la Colonie dans le processus d'accumulation en métropole et en Europe, mais pour préciser l'origine de la fragmentation présentée par le pays au bout de cinq cents ans d'histoire. Même dans la région sucrière, le pouvoir de la métropole n'a jamais été absolu, les grands commerçants ayant participé très tôt aux financements et dicté une partie des règles. L'esclavage n'est évidemment pas en reste et fournit des éléments appréciables permettant de saisir la dynamique du retard de l'histoire brésilienne. On s'aperçoit en effet rétrospectivement qu'il y a eu tout au long des siècles des événements qui ont propulsé l'esclavage et l'ont épargné de la crise dont souffrait l'économie coloniale. La venue du roi et de son entourage

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en 1808 est un de ces événements. L'expansionnisme napoléonien très bien décrit par Jacky Buffet a modifié sensiblement les relations entre les oligarchies et le pouvoir. Avec l'arrivée du Roi les ports sont ouverts et les Anglais se substituent à la métropole dans le commerce des produits coloniaux. Pour les hommes libres, cela signifiait la fin du régime colonial et la possibilité de devenir riche en commerçant directement avec les Anglais. Avec la Couronne, c'est aussi un Etat qui arrive dans la colonie, une colonie dépourvue de société civile. L'Etat devient très vite la base de l'enrichissement individuel. Il organise la répartition foncière et réactive le vieux système des sesmarias dans un marchandage politique destiné à garantir à la Cour des revenus
réguliers. Il en résulte l'apparition d'une nouvelle classe foncière

- les

grands

propriétaires - qui va rapidement revendiquer son indépendance vis-à-vis de la Couronne et de la métropole. Ce conservatisme constitue un véritable recul après le bouleversement social entraîné par la découverte de l'or du Minas Gerais au XVIIIe siècle. Une fois encore, la quête des marchés extérieurs oriente complètement la politique économique. Le café est sans doute le produit qui a le mieux permis l'adaptation des nouvelles classes aux limites dessinées par l'Etat dans le système des sesmarias. La condition de sesmeiro ouvrait aux hommes libres les portes de la Banque du Brésil fondée par le Roi. Le sesmeiro pouvait trouver là les crédits nécessaires à l'achat des esclaves et au développement de son activité. Très vite, il devient un homme riche, attaché à sa terre et à ses esclaves et prêt à affronter la forêt pour y faire prospérer son entreprise. Ces transformations rendirent très vite nécessaire le développement de nouvelles fonctions économiques: les commerçants pour assurer l'écoulement des productions, mais aussi les banques pour soutenir les ventes à l'extérieur et assurer le renouvellement de la main-d'œuvre devenue de plus en plus coûteuse en raison des pressions anglaises à l'extinction du trafic négrier. C'est par ces canaux que les profits vont peu à peu gagner le villes. Mais le café de Rio ne va pas survivre à la fragmentation du pouvoir entre les villes et les campagnes. L'absence d'une véritable force hégémonique va précipiter sa chute et il faudra attendre la guerre du Paraguay pour voir renaître les plants de café dans la région de Sao Paulo. La guerre va en effet pousser l'engagement de l'Etat audelà de ses limites traditionnelles et favoriser, par la voie d'importants déficits budgétaires, la diffusion de l'argent sur un vaste territoire, en particulier dans le Rio Grande do Sul et Sao Paulo, des provinces qui jusque là connaissaient très peu la monétisation. Le résultat est la renaissance du café à Sao Paulo alors que celui de Rio plongeait dans la crise. Des changements importants en

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découlent: la constitution d'une armée puissante, la fin de l'esclavage et la proclamation de la république. Comme le montre Jacky Buffet, la spécialisation de base agraire est en revanche reconduite, la terre étant toujours associée à la richesse et au pouvoir politique. A Sao Paulo, ce pouvoir prend en outre une dimension économique importante avec un fort développement des exportations et la constitution progressive d'une véritable classe hégémonique. Dans son livre, Jacky Buffet commence l'étude de cette période avec une étude historiographique très importante des relations entre le café et les

débutsde l'industrie.Deux faits sont à souligner: d'une part la montée d'une
importante immigration (italienne notamment) que n'arrêtent pas les crises périodiques de surproduction, d'autre part la transformation progressive du café en bien de consommation de masse qui ouvre des perspectives de production illimitées, mais qui finit par précipiter la chute des cours. Il en découle une crise profonde qui coïncide avec celle de 1929. A partir de là, Jacky Buffet examine la nature du nouvel Etat issu de la Révolution de 1930. L'industrialisation est précisément enclenchée dans ces années en réponse aux besoins croissants de la vie urbaine et va devenir le fil conducteur de la politique économique du pays. C'est une vraie révolution après quatre siècles de ruralisme. Le lecteur trouvera ici un excellent tableau de cette industrialisation «tardive ». Le premier gouvernement à remettre en cause cette stratégie est celui de Collor de Mello suivant une réorientation franchement néolibérale qui se poursuit encore de nos jours. Jacky Buffet a finalement raison quand, arrivé à la fin de son livre, il affirme que le Brésil est un pays inégalement développé. Il a raison également quand il souligne que l'intérêt général est le plus souvent sacrifié au profit de l'intérêt individuel. Ce siècle s'achève sans qu'une alternative ait pu émerger des mentalités tant des riches que des pauvres. Le néolibéralisme a poussé jusqu'à la limite sa logique alors que l'industrie ne cesse de voir affaibli son pouvoir de donner des réponses aux masses urbaines.

Rui Guilherme Granziera Université d'Etat de Campinas

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PRÉSENTATION GÉNÉRALE DU BRÉSIL

Superficie Population Densité Langue Etat

8 511 965 km2 (5e pays par la taille). 159 691 000 habitants (6e population du monde). 18,7 hab.! km2. Portugais. République fédérative composée de 26 Etats + District fédéral de Brasilia. Démocratique depuis 1985 - Dernière Constitution le 5 octobre 1988 - Régime multipartiste avec un Congrès comprenant deux assemblées législatives (Sénat et Chambre des députés) - Fernando Henrique Cardoso élu président depuis le 1er janvier 1995. Brasilia (administrative), Sao Paulo (économique). Real. Catholique à 89%. 8e puissance mondiale en termes de PNB et 34e en terme de PNB per capita (4 720 dollars par habitant). Coefficient de Gini = 60,1. 10% des Brésiliens les plus riches se partagent 48% du revenu national contre 0,8 % pour les 10% les plus pauvres. La moitié pauvre de la population se partage moins de 15% du revenu national.

Régime:

Capitales Monnaie Religion Economie

Social

CARTE ADMINISTRATIVE DU BRÉSIL

Ccllombie

-

NORD

OF CEARA Fortaleza

Région Frontièfe internationale Umite de région Umite d'État District fédéral État Capitale d'État

0cMn AtIMtIque

500km

RUELLAN

Denis et Alain (1989), Le Brésil, Karthala, Paris, p. 70

INTRODUCTION

L'industrialisation n'est pas qu'un phénomène économique. C'est aussi un processus de construction politique et sociale dans lequel se structurent l'Etat et les classes. Les projets de société s'imposent par accord tacite ou par violence. De ces classes et de ces projets naissent des conflits qui s'inscrivent dans la structure du politique et du social, et marquent de manière durable l'économique. C'est cette conjonction dans l'histoire longue des stratégies individuelles et collectives d'acteurs, des formes d'organisation politique et des structures d'intermédiation de la société, qui donne son véritable sens à un processus d'industrialisation... et qui inspire les partis pris de cet ouvrage. L'histoire est notre premier parti pris. Elle s'impose à nous comme cadre de référence d'un processus qui se nourrit dans la durée et les expériences successives, malheureuses ou constructives. Comprendre la société brésilienne actuelle, c'est d'abord comprendre ce qu'elle a été dans le passé, ne pas perdre de vue que le présent est aussi fait de réalités qui remontent loin dans le temps et qui ne doivent pas être traitées comme des épiphénomènes, mais comme autant d'éléments structurels à prendre en compte dans le raisonnement. La terre, les formes de sa répartition, les structures sociales qu'elle a fait naître en constituent un bon exemple. Notre second parti pris est celui de la pluridisciplinarité, un concept flou, difficile à manier, qui se pratique sans doute plus qu'il ne s'explique. Nous ne prétendons pas faire de cet ouvrage un modèle du genre, car notre pluridisciplinarité est avant tout une infidélité à l'économie, notre discipline de rattachement. Parce qu'on a trop souvent voulu limiter le « développement» à « l'économie du développement », on a perdu beaucoup de sa substance et réduit à néant nombre de ses dimensions pourtant limitatives du raisonnement économique. L'analyse historique du modèle de développement ne peut être exclusivement économique, au moins pour une raison évidente. A vouloir expliquer la situation actuelle en remontant I'histoire, on finit par arriver à un moment où le phénomène que l'on cherche à observer - l'indice d'un changement majeur - n'est pas encore apparu.

S'agissant de l'industrialisation, remonter aux origines revient à remonter aux premières industries ou pré-industries, ou proto-industries. On voit déjà dans cette polysémie que le temps érode l'essence des phénomènes et que le lien entre le passé et le présent ne passe pas forcément par les mêmes outils d'analyse. Avant la première proto-industrie, « il n'y a plus rien ». Fautil considérer qu'il n'y a rien à puiser là où le fait est inexistant? Cette inexistence postulée est-elle réelle ou seulement apparente? Considérons le problème autrement. Cette première proto- industrie n'est pas le fruit du hasard. Quelles circonstances ont présidé à son apparition? Un homme? Une classe? Quel type de classe? Industrielle-bourgeoise? Agraire? D'où vient le capital, ce que Marx appelle « l'accumulation primitive» ? Quelles circonstances l'ont dirigé vers des secteurs non traditionnels? On voit bien qu'au delà des interrogations liées au phénomène proprement dit, il faut remonter à d'autres interrogations concernant par exemple la formation des classes, la dynamique économique avant l'apparition du phénomène à observer ou encore la structuration de la société, son rôle et sa place dans la division internationale du travail. La recherche du modèle de développement est donc forcément plurielle... mais ne l'est sans doute jamais assez. Notre troisième parti pris est celui de l'enseignement pour la période présente des éléments collectés dans l'histoire. « Le nez contre la vitre », on finit par oublier, de par l'ampleur de la crise et la complexité du présent, les éléments historiques qui en constituent la trame incontournable. C'est sans doute là où nous somme le moins convaincant, car il y a un caractère quelque peu naïf à rappeler des choses connues de tous. Mais la conscience des inégalités sociales, du mal-développement et de la pauvreté ne doit pas disparaître derrière la complexité des phénomènes économiques, en particulier dans un contexte de mondialisation. Le développement doit se faire au service du plus grand nombre et pas seulement de quelques nantis. Au confluent de ces trois partis pris, cet ouvrage propose donc une reconstitution historique du développement brésilien en caractérisant chaque étape du processus d'industrialisation par rapport à son environnement politique, économique et social. L'industrialisation est ici comprise comme la manifestation d'un changement majeur, porteur de modernité, une aspiration, sans pour autant que ce terme n'inclut une quelconque admiration normative. Le plan est construit en deux parties articulées autour d'une réinterprétation de la Révolution de 1930 fondée sur deux idées centrales: (1) l'instauration d'un « Etat de compromis» au lendemain d'une Révolution qui ne peut être perçue comme industrielle-bourgeoise, (2) son rôle dans le

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développement d'une industrialisation « restreinte» avant d'être « tardive ». La première partie (jusqu'en 1964) situe les fondements historiques de ce type d'industrialisation. On y repère les modalités de son apparition, le jeu des forces sociales favorables ou opposées à son développement, leur impact sur la nature du phénomène et les contradictions qui, au Brésil comme dans toute l'Amérique latine, portent en germe les coups d'Etat. La seconde partie (de 1964 jusqu'à nos jours) retrace les manifestations de cette industrialisation dans l'implantation du modèle autoritaire de régulation issu du coup d'Etat de 1964, son échec progressif et la difficile reprise en main par la Nouvelle République. On y montre que, si la période moderne a su accoucher d'un véritable processus d'industrialisation, celui-ci s'est greffé sur une société dont le caractère inégalitaire a été exacerbé, au point qu' aujourd 'hui on peut parler de véritable pathologie de développement. Ce travail n'aurait sans doute pas vu le jour sans l'appui efficace et chaleureux des amis qui en ont suivi les principales étapes. Je tiens à remercier tout particulièrement mon ami Rui Guilherme Granziera, Professeur d'économie à l'Université de Campinas et son épouse Thaïs, qui ont bien voulu m'éveiller à la complexité de leur pays, mais aussi à ses charmes, à la richesse de ses musiques et de ses couleurs. Je garderai présent le souvenir de ces soirées passées à harceler les amis de l'Université sur des sujets où mon ignorance a pris plus que de raison sur leur temps de loisir: Sergio Silva, Tamas Szmrecsanyi, Sergio Buarque de Hollanda Filho. Je veux faire ici une place toute particulière à Paul Bairoch, qui, tout en n'étant pas spécialiste du Brésil, a confirmé ma passion pour l'histoire économique et m'a fait confiance en me permettant de travailler à ses côtés à l'Université de Genève. Sa disparition prématurée laisse un vide irremplaçable. L'ingrat travail de relecture a été assuré par Jean Solchany, collègue et ami de l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon. Qu'il trouve ici l'expression de ma reconnaissance. Merci à Loriane, Marine et Benjamin qui ont su me détacher de mon travail en m'appelant à des plaisirs moins ingrats et à qui je dédie ce livre. Merci également à Christine dont j'ai éprouvé au-delà du raisonnable la patience et le dévouement. Merci enfin, et tout particulièrement, à Victor et Michelle, mes parents, pour les soutiens qu'ils m'ont témoignés depuis si longtemps. J'ajoute pour en finir que cet ouvrage a bénéficié d'une aide du Ministère de l'Education Nationale, de la Recherche et de la Technologie. Que la Direction de la Recherche trouve ici l'expression de ma gratitude.

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PREMIÈRE PARTIE

A la recherche des fondements historiques de
« l'industrialisation tardive »

Bien que n'apparaissant que dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'industrialisation brésilienne, dans son acte de naissance, est déjà marquée par les spécificités qui caractérisent le développement du pays depuis sa découverte en 1500. Pour comprendre le sens de son apparition et à partir de là les formes de son développement ultérieur, il semble logique et nécessaire de la considérer dans sa dimension historique longue, voire de la replacer dans la formation des contextes politique, économique et social dont elle est la résultante. Notre première partie analyse précisément cette logique d'apparition en identifiant les circonstances historiques qui conduisent à voir dans l'industrialisation brésilienne un phénomène « tardif». Le premier chapitre s'attache à préciser l'émergence et le développement de ce processus jusqu'à la chute du système agro-exportateur à la fin des années 1920. L'examen des connexions historiques entre le système de production oligarchique caféier, la structure sociale et l'organisation politique, conduit à mettre en évidence une industrialisation «étroitement liée» et par conséquent «étroitement limitée» au développement de la caféiculture d'exportation. Nous précisons alors la structure de classes qui caractérise la société brésilienne au cours de la Première République (1889-1930) en remettant en question l'existence d'une véritable « classe industrielle-bourgeoise» à l'aube des années 1930.

Le second chapitre procède à une relecture de l'industrialisation des années 1930-1964 à la lumière de cette structure de classes particulière. Un double processus est mis en évidence: tout d'abord, la formation progressive de la classe industrielle-bourgeoise dans le cadre d'une forme spécifique d'Etat dite «Etat de compromis» ; ensuite, le rôle joué par ce contexte dans le processus d'industrialisation du pays, industrialisation que l'on peut alors qualifier de « restreinte». Enfin, les limites de ce développement industriel «restreint» sont évaluées dans le cadre d'une analyse des contradictions auxquelles il donne lieu sur la fin de la période.

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CHAPITRE PREMIER

Oligarchies, café et industrialisation
Au cours des trois siècles qui suivent sa découverte, le Brésil connaît une évolution politique, économique et sociale étroitement liée à l'expansion coloniale et commerciale des nations européennes. Partie intégrante d'un empire portugais arrivé à l'apogée de sa puissance, son histoire se dessine à l'ombre d'un processus de colonisation original qui puise dans l'inexistence des métaux précieux les raisons d'une mise en valeur fondée sur le développement de l'agriculture. Ce mode d'exploitation des terres nouvellement découvertes, unique dans l'Amérique latine de l'époque, modèle le pays et donne progressivement naissance à une structure et une organisation sociales qui vont marquer toute son histoire jusqu'à l'aube de la crise de 1929 : le système oligarchique foncier. C'est au cœur de l'histoire de cette formation sociale issue du système général de colonisation qu'il faut rechercher l'explication et les déterminations à travers lesquelles s'organise la vie politique et économique du pays jusqu'à la crise de 1929. Comprendre ce cadre général, c'est aussi mettre en évidence le contexte dans lequel naît et se structure « l'industrialisation tardive ». Celleci apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle sous la conjonction de deux facteurs: l'affirmation d'une oligarchie liée à la caféiculture dans un contexte international très porteur, d'une part; le passage d'une économie de travail servile à une économie de travail salarié sur les exploitations, d'autre part. Il en résulte une industrialisation particulière, quasiment imposée par l'introduction de normes capitalistes sur les exploitations, mais en même temps limitée aux besoins exprimés par le secteur caféier et ses représentants. De cette analyse découle une autre implication fondamentale: l'absence d'une classe industrielle-bourgeoise au moment de la naissance de l'industrie et dans les décennies qui suivent. On touche ici aux fondements de «l'industrialisation tardive» en soulignant son caractère durablement « restreint» durant toute la période de domination oligarchique.

I L'OLIGARCHIE FONCIÈRE AU CŒUR DE L'INDUSTRIALISATION BRÉSILIENNE

-

1 Naissance et ascension de l'oligarchie (1500-1822)

-

Lorsque la flotte de Pedro Alvares Cabral mouille l'ancre au large des côtes sud-américaines le 22 avril 1500, le sort de la nouvelle colonie portugaise est pratiquement déjà scellé. Dans les métropoles européennes, les nations de droit divin proclament avec force les vertus du mercantilisme et rivalisent en armant à travers les océans de puissantes expéditions en quête de mondes à conquérir et de légendaires métaux précieux. Espagnols, Portugais, Hollandais, Français et Anglais s'engagent dans un vaste mouvement d'expansion planétaire, et par-delà les lIes des Açores et du Cap-Vert, gagnent la route des vents alizés en direction d'un nouveau pays de l'or. Si les expéditions de Pizarre au Pérou, de Cortès au Mexique et le pillage des civilisations des hauts plateaux des Andes ou de l'isthme centraméricain se révèlent être d'un rapport immédiat pour la Couronne d'Espagne, les troupes de Cabral ne trouvent au Brésil ni or, ni civilisation millénaire, ni épices. Obtenu au hasard d'une ligne hâtivement tracée sur une carte imprécise un jour de l'année 1494 \ ce nouveau monde à la fois vide et sans limites va connaître alors une voie de colonisation originale et totalement distincte de celle empruntée par les conquérants espagnols. Après une période de trente années au cours desquelles le Portugal
n'accorde que peu d'intérêt à cette terre apparemment sans richesses aurifères
2,

les nécessités de couvrir le coût de son occupation, de décourager les visées expansionnistes des puissances concurrentes basées dans les Caraïbes et de compenser les pertes occasionnées par la disparition du monopole commercial en Asie conduisent les Portugais à s'impliquer plus activement dans la mise en
J

Le Brésil est devenu propriété de la Couronne portugaise avant même d'avoir été découvert. En
de Tordesillas Fausto signé Boris en 1494, (1998), les terres situées propriété do Brasil, textile à l'est d'une du Portugal, Edusp, ligne imaginaire situées pp. 42-43. les profits et d'Asie, portugaise. tirés ce qui tracée à l'ouest à à l'ouest à l'Espagne. trouvait étaient des Iles du Cap Vert devenaient A historia celles

vertu du Traité 370 lieues revenant
2

Sao Paulo,

L'unique richesse à l'aube de la colonisation était le bois (pau-brasil), dont la teinture rouge extraite
un débouché insignifiants accordé dans l'industrie comparés au Brésil durant métropolitaine. tirés des colonies années Cependant, d'Afrique aux profits

par décoction, de cette activité explique

le peu d'intérêt

les premières

de l'occupation

22

valeur du nouveau territoire. Celle-ci prend forme à travers l'exploitation de la toute première richesse du pays, le climat tropical, et donne lieu au développement de l'agriculture coloniale. Ce choix de mise en valeur révèle toute son originalité si l'on considère que l'entreprise mercantile ne s'était encore jamais fixée comme objectif l'appropriation directe des espaces nouvellement découverts. Elle s'était développée sur I'hypothèse qu'existaient, par delà les mers et les océans, des foyers économiques disposés à entretenir des relations commerciales avec les «nouveaux venus ». L'absence d'un tel foyer au Brésil ne pouvait que modifier la nature de l'entreprise mercantile portugaise en la forçant à organiser elle-même la mise en valeur du nouveau territoire, d'où le choix de l'option agricole. Cette initiative - également pionnière en Amérique du Sud - va immédiatement unir le Brésil à l'Europe en scellant sa spécialisation dans l'exploitation des produits agricoles d'exportation. La rentabilisation des terres occupées par le Portugal s'effectuera ainsi sur la base d'un flux de produits primaires destinés aux marchés européens, sur lesquels seront prélevés les profits commerciaux. L'histoire qui commence alors peut être analysée comme une succession de périodes au cours desquelles le pays se spécialise dans une production principale destinée au marché extérieur. Cette voie de colonisation prend effet à partir de 1530 avec la mise en exploitation de l'une des épices les plus appréciées en Europe, le sucre 3. L'avantage d'une expérience ancienne dans
les lIes de l'Atlantique (Madère et Sao Tomé), l'existence d'un sol et d'un climat favorables à son développement et la possibilité de bénéficier d'un réseau de

commercialisation déjà établi

4,

constituaient autant de signes favorables au

développement d'une production agricole à grande échelle, seule capable d'assurer la rentabilisation de la colonie. Cependant, dans la mesure où ce type d'exploitation entraînait une complètè révision de l'entreprise mercantiliste, le Portugal allait devoir affronter des problèmes pour lesquels il n'était pas préparé. En effet, pour être véritablement rentable, l'entreprise agricole à grande échelle exigeait une main-d'œuvre abondante. Or, ni la faiblesse démographique du petit royaume, ni la soumission des peuples indigènes, ni

3

En raison de la proximité du Nordeste par rapport au sud de l'Europe, le sucre est cultivé du
Bahianais, sur des terres très fertiles qui feront de cette le centre dynamique de la vie politique, économique et de couvrir largement les frets élevés

Rio Grande do Norte au Reconcavo région, aux XVIe et XVIIe siècles,

sociale du Brésil. Le sucre présentait en outre l'avantage inhérents au commerce de longue distance.
4

Notamment à travers la Hollande qui commercialisait le sucre produit dans les colonies
depuis le XVe siècle.

portugaises

23

le recours à une main-d'œuvre salariée ne permettaient d'envisager une issue

à ce problème 5. En revanche, la traite négrière, déjà pratiquée dans les lIes
de l'Atlantique et dans les exploitations du sud du Portugal, avait amplement démontré sa capacité à résoudre les problèmes de mise en valeur des ressources locales. En conséquence, dès le départ, l'esclavage et la déportation des peuples africains apparaissent comme l'unique moyen permettant de résoudre le problème de la main-d'œuvre, tout en garantissant les profits exigés par la métropole. Compte tenu de la faiblesse financière de la Couronne et de l'enjeu économique de l'opération, l'organisation de la traite ainsi qu'une part importante de la production, seront prises en charge par le gouvernement Hollandais, premier distributeur de sucre en Europe. Un second problème inhérent à ce mercantilisme nouvelle version, surgit avec la nécessité de mettre en place une organisation permettant à la métropole de contrôler les excédents produits localement, et susceptibles de se transformer en profits au cours de l'étape de commercialisation en Europe. Or, là encore la faiblesse financière et démographique dans laquelle se trouvait le Portugal ne permettait pas d'envisager une mise en valeur à partir d'une extension classique de la métropole vers sa colonie. Dépourvue de toute possibilité d'établir de véritables foyers de peuplement, la Couronne portugaise va alors céder à des particuliers, fortunés de préférence, et moyennant entre ces producteurs directs et les marchands de la métropole constituera le mécanisme fondamental de transfert de l'excédent généré par la colonie. Par ce canal transiteront dans le sens «colonie-métropole» les produits coloniaux aux prix les plus bas et dans le sens «métropole-colonie» les biens manufacturés aux prix les plus élevés. Sa reproduction est en outre renforcée par «l'exclusif métropolitain» en vertu duquel la colonie s'engage à ne commercer qu'avec la seule métropole portugaise.
5

paiementdéfinià l'avance,le privilègedu commercecolonial6. Le pacte établi

Le Portugal ne comptait à cette époque que 1 350 000 habitants ce qui excluait d'emblée tout

transfert de population. Par ailleurs, la main-d' œuvre locale, outre son insuffisance numérique, révélait une inadaptation au travail servile, tandis que le travail salarié était incompatible avec une réduction des coûts de production.
6

La Couronne va ainsi avoir recours au système dit des «capitaineries héréditaires ». Selon ce

système, le Portugal accordait certains avantages aux nobles métropolitains qui s'engageaient, moyennant le respect d'un «pacte colonial» définissant leurs obligations, à organiser par leurs propres moyens financiers la mise en valeur de la colonie. Grâce à ce système le Portugal pouvait ainsi développer une colonisation et retirer de substantiels profits commerciaux sans grever le trésor royal. A partir de 1548, ce système est remplacé par la venue à Salvador de Bahia d'un Gouverneur général et d'une véritable administration coloniale chargés d'organiser sur place l'occupation du pays.

24

L'ensemble de ces conditions donne finalement naissance à un système particulièrement bien adapté à la maximisation du profit commercial à travers le triptyque bien connu: latifundio, monoculture, esclavagisme 7.

Ainsi définie, l'exploitation de la colonie aurait pu se prolonger très longtemps. Elle va cependant faire naître une structure sociale bien particulière qui finira par avoir raison du système au point de le détruire. La constitution des grandes exploitations sucrières, puis de manière plus marginale des exploitations cotonnières, va en effet favoriser l'émergence d'une classe de grands propriétaires, directement liés à la Couronne portugaise dans un type de dépendance comportant à la fois son unité et sa contradiction. En établissant les règles institutionnelles d'une exploitation fructueuse de la colonie par la métropole, l'entreprise agro-mercantile avait en effet opéré une nette séparation entre le contrôle de la production et le contrôle de la commercialisation. Chacune de ces activités retenait des parties bien distinctes du revenu produit et était contrôlée par des groupes sociaux différents, sur des marchés différents. Or, la part la plus importante était réalisée dans l'opération de commercialisation, à l'extérieur de la colonie, c'est-à-dire hors de portée des producteurs directs. Les relations ne pouvaient en être que plus conflictuelles 8. En même temps, la médiation de la métropole représentait pour les exploitants directs la garantie d'un revenu commercial et surtout l'assurance de débouchés pour leur production. Ceuxci se retrouvaient par conséquent étroitement soumis à l'autorité de la Couronne dans un système de relations qui comportait à la fois son unité et sa contradiction. Tant que la métropole était en mesure d'assurer
7 A titre d'exemple, Luciano Martins rappelle qu'en anivant à Lisbonne en 1650, le sucre valait près de 5,3 fois plus qu'en quittant le Brésil. Martins Luciano (1976), Pouvoir et développement économique: formation et évolution des structures politiques au Brésil, Anthropos, Paris, p. 37. 8 Braudel nous en a légué d'ailleurs une description particulièrement saisissante: « Les maîtres

du Brésil, ce sont les marchands du royaume, le Roi d'abord, ensuite les négociants de Lisbonne et de Porto, et leurs colonies marchandes installées à Récife, à Parahyba, à Bahia, la capitale brésilienne, puis à Rio de Janeiro, nouvelle capitale à partir de 1763. Ces Portugais, détestés avec leurs grosses bagues aux doigts, leur vaisselle d'argent - les berner, quel plaisir pour un Brésilien! Encore faut-il y réussir. Chaque fois que le Brésil chausse de nouvelles bottes, le sucre, puis l'or, puis les diamants, plus tard le café, c'est l'aristocratie marchande du Portugal qui en profite et se repose davantage encore. Un déluge de richesses arrive par l'estuaire du Tage: cuirs, sucre, cassonade, huile de baleine, bois de teinture, coton, tabac, or en poudre, coffrets remplis de diamants... Le Roi du Portugal est, dit-on, le plus riche souverain d'Europe; ses châteaux, ses palais n'ont rien à envier à Versailles, sauf la simplicité ». Braudel Fernand (1979), Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme, XVeXVIIIe siècle, Tome II, Les Jeux de l'Echange, Armand Colin, Paris, p. 181.

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l'écoulement des productions agricoles sur les marchés européens, l'unité de ce système n'avait à priori aucune raison d'être remise en question, malgré le prélèvement effectué par les bourgeoisies commerciales portugaises. Il était cependant clair qu'aux premiers symptômes d'affaiblissement de l'autorité métropolitaine, les seigneurs de la terre chercheraient à contrôler eux-mêmes la commercialisation et à récupérer l'excédent ainsi prélevé par Lisbonne. L'évolution de la situation européenne va leur en fournir la possibilité. En 1579 la Hollande se sépare de l'Espagne et déclare son indépendance, ce qui entraîne un conflit entre les deux pays. En guise de représailles, l'Espagne prend possession un an plus tard du territoire portugais. Pour la Hollande, principale bénéficiaire de l'entreprise coloniale portugaise, l'absorption du petit royaume (et par conséquent de sa colonie brésilienne) par l'Espagne, signifiait la perte du fructueux marché sucrier. Fermement décidés à ne pas perdre ce qui fondait leur puissance en Europe, les Bataves avaient alors le choix entre deux solutions: ou bien établir dans l'une de leurs possessions un nouveau foyer de production sucrier, ou bien occuper le foyer brésilien passé sous contrôle espagnol. Les avantages liés à la seconde solution (plus rapide, plus facile, moins coûteuse), vont l'emporter et conduire les Hollandais à s'emparer des zones sucrières du Pernambouc. C'est alors qu'apparaissent les problèmes. Après une courte période de relative tolérance de la part des «maîtres de moulins », les relations entre les deux communautés se dégradent En effet, si depuis son installation sur les zones sucrières la Compagnie des Indes Occidentales n'avait manifesté aucune prétention en matière d'organisation de la production, la volonté d'accroître les quantités produites amène progressivement les Hollandais à proposer aux producteurs directs de moderniser les exploitations à partir de crédits directement fournis par la compagnie. L'endettement qui en découle et les mesures d'expropriation menées à l'encontre des exploitations non solvables enclenche alors un vaste mouvement de protestation et de violence. Lorsqu'en 1640 le Portugal recouvre sa souveraineté, les tensions accumulées entre les maîtres des moulins et l'administration de la Compagnie sont à leur comble; la résistance lusobrésilienne s'organise et s'oppose à l'envahisseur dans une série de conflits connue sous le nom d'Insurrection Pernamboucane. Victorieux en 1654, le Brésil et le Portugal sortent cependant très affaiblis de ce conflit dans la mesure où, forts des connaissances acquises durant les années d'occupation, les Hollandais en profitent pour développer dans les Caraïbes une industrie sucrière concurrente qui sonne le glas pour l'économie Nordestine. Au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, sous

26

l'influence de la multiplication des foyers de production, le cours du sucre s'infléchit, puis chute franchement. Il s'ensuit une lente désorganisation des exploitations qui plonge la colonie et la métropole dans une profonde crise économique, et favorise l'apparition d'une première fissure dans l'alliance « bourgeoisies marchandes métropolitaines - producteurs directs». Cet épisode met également en évidence la faiblesse du Portugal et la nécessité d'entreprendre une révision du système de défense du territoire et de ses colonies. Au lendemain de la Restauration en 1640, le petit royaume accepte finalement de s'allier à l'Angleterre et de négocier, moyennant une série d'accords 9, la défense de son territoire et de sa colonie brésilienne. Son empire colonial restreint, le petit royaume s'efforce enfin de juguler la crise née de la perte du marché sucrier en intensifiant le pacte colonial. La découverte de l'or au XVIIIe siècle, fournit un cadre hautement propice au renforcement du lien colonial et donc à l'opposition métropole-

colonie. Découverts dans des proportions insoupçonnées

10,

l'or et les

diamants transforment rapidement la colonie en provoquant un vaste

mouvementmigratoireinterne et externe 11 vers les riches régions du triangle
Minas Gerais-Goias-Mato Grosso. Ce rush de l'or modifie sensiblement la nature de la colonie en faisant apparaître à côté de la traditionnelle fonction de production, un important besoin de consommation et d'importations. De son côté, la métropole va voir dans les gisements aurifères la possibilité de juguler la crise née de la perte du marché sucrier. Renforcé par les accords signés avec l'Angleterre, le pacte colonial s'exprime alors à travers un alourdissement de la fiscalité englobant non seulement les productions d'or, de diamants et de produits agricoles, mais également les importations rendues inévitables par la poussée démographique issue de l'émigration métropolitaine. Lourdement pénalisés par cette structure de domination en voie d'intensification, les producteurs locaux renforcent alors leur opposition à la couronne à travers une série d'insurrections, qui ont pour conséquence
9

Le Portugal accepte de céder Bombay aux Anglais et leur accorde le droit de maintenir des

commerçants dans toutes ses colonies. En échange, ces derniers s'engagent à assurer la défense du petit royaume et de sa colonie. Par l'accord de 1703, le Portugal renonce également à tout développement manufacturier. L'or découvert dans le Minas Gerais gagnera directement l'Angleterre en échange des produits manufacturés que la Couronne s'était engagée à acheter aux Anglais.
10

Entre 1700 et 1770 on extrait au Brésil autant d'or que dans toute l'Amérique espagnole entre

1492 et 1800. Gunder Frank André (1979), A acumulaçiio mundial, Estampa, Lisbonne, p. 138. Il Le Portugal ira même jusqu'à instaurer un passeport obligatoire pour le Brésil afin d'endiguer ce flux estimé entre 500 000 et 800 000 personnes. Martins, op. cit. p. 43 ; Wemeck Sodré Nelson (1979), F ormaçiio historica do Brasil, Civilizaçao brasileira, Rio de Janeiro, pp. 59-60.

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de distendre les liens d'exploitation jusqu'à la remise en cause du pacte colonial. Ces luttes connaissent deux phases essentielles. Au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle et de la première moitié du XVIIIe siècle, les conflits restent limités à la contestation de certains aspects du pacte colonial sans chercher à remettre en cause ses fondements. Ces mouvements sont dits « nativistes » (<< Acclamation de Amador Bueno », Sao Paulo, 1641 - «Révolte de Beckman », Maranhao, 1684 - «Guerre des Emboadas », Minas Gerais, 1709 - «Guerre des Mascates », Pernambouc, 1710 « Révolte de Filipe dos Santos », Vila Rica, 1720). A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, à la suite de l'indépendance des Etats-Unis en 1776, premier pays du continent à rompre ses liens coloniaux, la preuve est faite que le colonialisme mercantiliste peut être débouté. L'abolition du pacte colonial devient alors le cœur du mouvement de libération nationale
(<<

Conjuration

minière », 1789

- « Conjuration

bahianaise

», 1798) 12.

C'est dans ce climat de révolte annonciateur de changements très proches que se termine le XVIIIe siècle. L'affaiblissement politique de la Couronne portugaise constaté lors de l'occupation hollandaise, la perte du marché sucrier et la politique d'extrême fiscalisation développée au cours du cycle de l'or, ont peu à peu exacerbé l'opposition traditionnelle liée au pacte colonial et renforcé le sentiment nationaliste qui commençait à animer les fazendeiros (grands propriétaires). L'affaiblissement des liens coloniaux est désormais irréversible, et consacre à travers les conséquences de l'expansionnisme napoléonien en Europe, le moment historique de l'affmnation de la nouvelle aristocratie rurale brésilienne. C'est à la faveur de l'une de ces campagnes qu'est mené le processus d'accès à l'Indépendance. Après avoir vaincu les Prussiens à Berlin, l'Empereur Napoléon en proie à un expansionnisme débordant, s'attaque en effet à l'Angleterre en déclenchant le 21 novembre 1806 le blocus continental. L'objectif de l'opération était alors de ruiner économiquement le berceau de la révolution industrielle en forçant le gouvernement d'Albion à accepter la paix française. Or pour parvenir à ses fins, et de manière à s'assurer qu'aucune perturbation n'entrave le bon fonctionnement du blocus, la France devait encore réunir l'appui de toutes les puissances en relation avec l'Angleterre. Principal allié du royaume insulaire, le Portugal se retrouvait dans une position extrêmement inconfortable: ou bien adhérer à la requête de Napoléon, ce qui revenait à perdre le précieux soutien militaire de l'Angleterre, ou bien
12 Pour une excellente analyse de ces mouvements Ivo de Assis (1983), Historia do Brasil, Maderna, voir Silva Francisco des Assis, Bastos Pedro 2e édition, Sao Paulo, pp. 90-101.

28

renoncer à la politique du blocus, ce qui l'engageait inévitablement à prendre le risque d'une intervention armée et d'une occupation de son territoire. Face à l'hésitation de la Couronne portugaise, Napoléon va alors sommer Lisbonne en août 1807 de déclarer la guerre à l'Angleterre, de fermer ses ports à tout navire battant pavillon britannique et d'incorporer ses forces militaires à l'escadre française. Acculé à son extrême limite, l'Empereur Dom J03.0 accepte de fermer ses ports, mais signe deux jours plus tard avec son alliée, une convention secrète réglant les modalités du transfert de la Couronne portugaise au Brésil en cas d'invasion du pays. Informé de cette convention, Napoléon déclare la guerre au Portugal, proclame l'extinction de la dynastie de Bragança et organise le partage de l'empire colonial portugais. La Couronne, la Cour et le gouvernement de Lisbonne sont immédiatement transférés à Salvador de Bahia sous protection britannique. Deux mois plus tard, ils gagnent la ville de Rio de Janeiro. Le transfert de la Couronne dans sa colonie entraîne d'importantes répercussions dans le fonctionnement du pacte colonial. En effet, avec l'occupation du Portugal par les armées de Napoléon, c'était en fait tout le système de relations commerciales colonie-métropole qui s'écroulait, alimentant directement le nationalisme de la classe senhoriale peu à peu constituée en réaction à l'exploitation portugaise. Pour contrebalancer cette situation et rétablir les flux d'échange entre la colonie et ses partenaires européens, il s'avérait de plus en plus nécessaire d'établir des contacts directs avec les marchés, sans passer par la métropole alors sous occupation française. Cette revendication, exprimée par les classes senhoriales locales désireuses de récupérer l'excédent jusqu'alors confisqué par Lisbonne, débouche en 1808 sur l'ouverture des ports aux navires étrangers, mesure par laquelle le monopole du commerce instauré par les Portugais disparaît au profit d'une reconnaissance du Brésil comme puissance commerciale à part entière. Les problèmes étaient cependant encore loin d'être résolus. En 1809, le Portugal recouvre sa liberté grâce à l'intervention militaire des Anglais, accourus au secours de leur allié. Les bourgeoisies métropolitaines découvrent alors avec stupeur que les vaisseaux en provenance du Brésil gagnent directement les ports européens sans passer par Lisbonne. De son côté, Dom J03.0pouvait difficilement rétablir l'autorité coloniale sans s'exposer au mécontentement des oligarchies locales, bien décidées à maintenir les acquis de l'ouverture des ports.' Il ne pouvait non plus engager plus avant sa politique de libéralisation commerciale, dans la mesure où celle-ci entraînait directement l'extinction' des principes

29

mercantilistes qui avaient fondé la puissance portugaise. Manifestement pris au piège d'un conflit dont l'issue devenait de plus en plus évidente, Dom Joao s'engage alors dans un imbroglio politique particulièrement tortueux, cherchant à ménager les oligarchies brésiliennes en quête de libre-échange,

tout en rétablissant un certain nombre de monopoles métropolitains 13. Il est
facile de comprendre que cette politique ne va satisfaire ni les uns ni les autres, mais exacerber le conflit métropole-colonie dans un dédale de positions inconciliables. Dès lors la rupture n'était plus qu'une question de temps. L'insurrection de Porto en août 1820 va précipiter les événements. Depuis le départ de la Cour pour le Brésil, le royaume portugais traversait en effet une crise profonde, alimentée par la perte du monopole commercial, le mécontentement des bourgeoisies marchandes et la tyrannie de la régence anglaise. Après avoir formé une junte provisoire du gouvernement suprême du royaume et procédé à l'élection de Cortès Constituants, les révolutionnaires soulevés à Porto exigèrent le départ des Anglais, la proclamation d'une nouvelle Constitution, le retour de Dom Joao, l'annulation des concessions faites au Brésil et aux puissances étrangères, le rétablissement intégral de leurs privilèges, et surtout le retour à l'ancienne situation coloniale. Effrayé par l'ampleur d'un mouvement qui pouvait très rapidement remettre en cause la souveraineté de la Couronne, Dom Joao s'embarque pour Lisbonne le 21 avril 1821, laissant à son fils Dom Pedro, la charge de la régence. Les événements vont alors s'accélérer. De retour à Lisbonne, Dom Joao informe les Cortès de la régence de Dom Pedro, provoquant immédiatement leur radicalisation en vue d'un rappel de toute la famille royale. De l'autre côté de l'Atlantique les oligarchies teITiennesprofitent de la confusion pour sommer le prince à prendre position en faveur de la rupture, provoquant à leur tour la démission des ministres portugais et le départ des troupes encore en poste à Rio. Le 4 mai 1822, Dom Pedro entérine l'escalade en déclarant qu'aucune loi promulguée par les Cortès de Lisbonne ne sera ratifiée sans son accord et est promu le 13 au rang de Défenseur Perpétuel du Brésil. Le 1er juin il adopte un nouveau décret considérant comme acte d'agression toute tentative de débarquement des troupes portugaises, et annonce le 3 juin, la convocation d'une Assemblée constituante législative. Le 7 septembre enfin, à la suite d'un ultimatum lancé par le Portugal annulant tous les décrets pris par Dom Pedro, le régent annonce la sécession du Brésil et son accès à l'Indépendance. Enfin, le 1er décembre 1822, Dom Pedro est sacré Premier Empereur du Brésil.
13

Viotti da Costa Emilia,
(1985), Brasil

« Introducao
em perspectiva,

ao estudo da emancipaçao
Difel, Sao Paulo.

politica do Brasil », in Mota

Guilherme

30

2 La consolidation de l'oligarchie oligarchie liée au café (1822-1889)

-

foncière et l'émergence

d'une

Ainsi se termine, la première grande période de l' histoire du Brésil. Par delà les événements militaires, ce qui en ressort, c'est l'affirmation de cette classe de seigneurs de la terre qui passe d'une situation de relais de l'exploitation coloniale à celle d'acteur majeur du processus d'indépendance. Le processus d'émancipation concrétise ainsi l'affirmation de ces producteurs et consacre leur existence en tant que classe nationale parfaitement constituée. Affranchis désormais de tout lien de subordination à la Couronne, ils sont parvenus à échapper à l'exploitation métropolitaine, à rétablir à leur compte les réseaux d'échange tissés avec l'Europe et finalement à récupérer les excédents jusqu'alors prélevés par Lisbonne. Considérée dans son ensemble, cette indépendance symbolise alors avant tout l'indépendance d'un bloc politique relativement uni, qui prend son véritable sens à travers la constitution d'une nouvelle structure politique désormais entièrement vouée aux seuls intérêts de l'oligarchie. Autrement dit, au lendemain du 7 septembre, pas plus la spécialisation agricole, la grande propriété foncière que le mode de production esclavagiste, ne sont modifiés. Les fondements de l'économie coloniale sont entièrement reconduits durant la période impériale, selon un schéma conforme aux intérêts de l'oligarchie. Cette affmnation de la suprématie oligarchique terrienne va trouver dans les formes institutionnelles de représentation politique définies par la Constitution de l'Empire, le cadre idéal de sa reproduction. Selon la Constitution de 1824, le privilège de la participation à la vie politique était en effet lié à des critères de fortune, limitant l'accès de l'Etat aux seuls citoyens pouvant faire preuve d'un revenu suffisamment élevé. Ne pouvaient ainsi participer aux élections primaires que les citoyens justifiant d'un revenu annuel net supérieur à 100 000 reis, revenu porté à 400 000 et 800 000 reis dans le cadre d'une élection législative ou sénatoriale. A ces restrictions de fortune s'ajoutaient des restrictions de statut, écartant d'emblée les mineurs de moins de vingt cinq ans, les domestiques et les affranchis. Ce système de participation à la vie politique et aux Assemblées représentatives établissait donc d'emblée la suprématie des classes économiquement dominantes en verrouillant définitivement à toute autre classe l'accès aux centres de décision. Compte tenu de la structure sociale qui prévalait au lendemain de l'indépendance, on peut en déduire que seules les oligarchies terriennes étaient autorisées à

31

prendre part à la vie politique du nouvel Etat. Les gouverneurs des provinces, les sénateurs, les ministres d'Etat et les députés étaient ainsi directement issus de la classe oligarchique foncière, qui disposait désormais des instruments constitutionnels légaux indispensables à la définition d'une politique conforme au respect de ses intérêts. Outre ces caractéristiques sélectives, la Constitution impériale établissait également le principe d'une monarchie unitaire et héréditaire, d'un Sénat élu à vie (assurant la continuité des élites politiques) et d'un Conseil d'Etat tout puissant (également élu à vie) chargé d'assurer le respect des institutions. L'unité de ce système était enfin assuré à travers la personne de l'Empereur qui se réservait, au moyen de son pouvoir modérateur, un droit d'arbitrage à tous les niveaux de pouvoir. Bien évidemment, cette organisation hautement centralisée de la vie politique et économique supposait l'existence d'une classe oligarchique relativement unie et exprimant des intérêts de classe communs, conditions indispensables pour assurer une adéquation parfaite du nouveau système politique au système économique. De fait, tant que cette classe oligarchique présentait un pacte « d'union sacrée », l'unité politique, et par conséquent les structures institutionnelles de l'Empire, n'avaient aucune raison d'être menacées. Le développement rapide de la caféiculture et la contestation de l'ordre esclavagiste à partir de 1850, vont cependant rapidement se combiner au déclin des oligarchies traditionnelles pour favoriser un éclatement du bloc hégémonique et une remise en question du centralisme impérial. En effet, au début du XIXe siècle, l'économie brésilienne se présentait comme une constellation de systèmes régionaux articulés autour de deux pôles principaux - le sucre et l'or - et d'un pôle secondaire, le coton produit dans le Maranhao. Cette division spatiale de l'activité avait à son tour favorisé le développement de deux activités annexes d'élevage: une dans le Sertao qui fournissait des animaux de trait, de la viande et du cuir aux plantations sucrières, et une dans le sud qui pourvoyait l'économie minière en animaux de charge. Au lendemain de l'Indépendance, ces trois
systèmes se trouvaient dans une situation de crise profonde
14.

Dans la région aurifère, nous l'avons vu, la dépression avait débuté dans le dernier quart du XVIIIe siècle avec le tarissement progressif des mines et la raréfaction du métal alluvionnaire. Cette crise se poursuit durant tout le XIXe siècle entraînant le déclin de l'oligarchie minière et la décadence de la région d'élevage qui lui était associée dans le sud du pays.
14

Furtado

Celso (1986),
chapitre

Formaçiio
XVI.

econômica

do Brasil,

Companhia

Editora

Nacional,

21e

édition,

Sao Paulo,

32

De son côté, l'économie sucrière nordestine s'accommodait très mal du développement des nouveaux foyers de production antillais mis en place par les Hollandais au lendemain de l'occupation du Pernambouc. Après avoir

connu une courte période de reprise vers la fin du XVIIIe siècle 15, le sucre
brésilien rencontre de nouveau tout au long du XIXe siècle des obstacles à son développement, en raison notamment de l'éclosion de nouveaux foyers de production, à Cuba tout d'abord, puis en Louisiane à partir de 1803, mais également de la généralisation en Europe d'une production substitutive à partir de la betterave. La production brésilienne, déjà considérablement affaiblie depuis la fin du XVIIIe siècle, est ainsi particulièrement touchée tout au long du XIXe siècle, ce qui écarte toute reprise durable. La situation du coton, second produit d'exportation, n'était pas meilleure. Développée très tôt dans le Maranhao, la culture du coton avait connu un développement prospère durant tout le XVIIe siècle, notamment à la suite de la révolution industrielle en Europe. Son développement connaît cependant un brusque ralentissement à partir de 1830 avec la mise en exploitation aux Etats-Unis d'une culture à grande échelle, alimentée par une main-d'œuvre servile abondante. Les prix chutent alors considérablement, abaissant la rentabilité de la production brésilienne à un niveau à peine complémentaire de l'économie de subsistance. Avec la Guerre de Sécession (1861-1865) l'économie du Maranhao connaît un renouveau de prospérité, mais une fois celle-ci terminée, la production nord-américaine reprend sa place sur le marché mondial écartant définitivement la production brésilienne. Enfin, les productions considérées habituellement comme secondaires ne laissaient présager aucun avenir apte à ramener une ère de prospérité semblable à celle désormais révolue du sucre. Le tabac, le cuir, le riz, le caoutchouc et le cacao étaient des produits mineurs dont les marchés ne réservaient pas de grandes possibilités d'expansion. Au lendemain de l'Indépendance, et durant toute la première moitié du XIXe siècle, l'économie brésilienne se présentait donc sous un jour particulièrement terne, articulant plus ou moins bien une mosaïque de soussystèmes régionaux en décadence et de moins en moins liés à l'exportation. Cette mauvaise situation des produits d'exportation se traduit par une évolution particulièrement négative de la balance commerciale qui enregistre des déficits durant toute la première moitié du XIXe siècle.

15

Notamment

à partir de 1789, à la suite de la désorganisation
Haïti.

du grand foyer de production

français

que représentait

33

Au plan de l'organisation politique et sociale, l'ensemble oligarchique représenté par cette constellation de sous-systèmes se présente pourtant plus que jamais uni dans la dépression, et réaffirme son attachement au centralisme en renforçant les structures politiques du nouvel Etat par l'intronisation d'un second empereur en 1840. Pourtant solide en apparence, ce monolithisme va rapidement succomber à l'émergence d'un nouveau produit d'exportation promis à un très bel avenir: le café. Introduit dans le pays au début du XVIIIe siècle et jusqu'alors cultivé à des fins de consommation locale, le café avait en effet commencé à s'affirmer comme culture d'exportation dans les années 1830, suite à un fort accroissement de la demande européenne et à la désorganisation de la production en Haïti. Son exploitation, initialement localisée dans l'arrière pays de Rio de Janeiro et dans la Vallée du Paraïba, gagne à partir de 1870 les terres fertiles de l'Etat de Sao Paulo, où elle connaît un développement particulièrement prospère. Cette localisation proche du littoral et des points d'embarquement lui permettait notamment de bénéficier de coûts de transports intérieurs réduits et de profiter avantageusement de l'infrastructure de transport léguée par l'activité minière décadente, à savoir la mule et les anciens chemins muletiers. Outre ces facteurs, la caféiculture bénéficie également d'une maind' œuvre servile abondante - suite à la désagrégation de l'économie minière - et s'établit ainsi dans le cadre de grandes unités de production pratiquant l'esclavage, et directement tournées vers l'exportation. Au cours de la première décennie de l'indépendance, le café représente déjà plus de 18% de la valeur des exportations brésiliennes et occupe le troisième rang des produits exportés après le sucre et le coton. Au cours des années 1840, il confirme son évolution, gagnant la première place du commerce extérieur avec plus de 40% de la valeur des exportations. Les conséquences de ce boum du café sont immédiates. A partir de 1860, la balance commerciale du pays connaît à nouveau une situation excédentaire. Mais surtout, aux plans politique et social, l'économie du café est à l'origine d'une nouvelle fraction de la classe oligarchique, nettement dissociée des fractions traditionnelles de par son dynamisme à l'exportation. A priori, rien au départ ne laissait présager un quelconque éclatement de ce bloc qui représentait désormais des secteurs différenciés. Cependant, les divergences vont rapidement faire surface à partir d'un événement d'une importance majeure dans le développement de l'agriculture d'exportation: l'abolition du trafic négrier. Conjuguée à la décadence des secteurs traditionnels, la pénétration du capitalisme au sein même de l'économie

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caféière ne tardera guère à provoquer l'éclatement du bloc hégémonique, en scellant l'affirmation d'intérêts politiques et économiques différenciés. Tableau 1 - Principaux produits d'exportation, 1821-1829 (% des recettes d'exportations) Années 1821-1830 1831-1840 1841-1850 1851-1860 1861-1870 1871-1880 1881-1890 1891-1900 1901-1910 1911-1913 1914-1918 1919-1923 1924-1929 Café 18,4 43,8 41,4 48,8 45,5 56,6 61,5 64,5 52,7 61,7 47,3 58,8 72,5 Sucre 30,1 24,0 26,7 21,2 12,3 Il,8 9,9 6,0 1,9 0,3 3,9 4,7 0,4 Coton 20,6 10,8 7,5 6,2 18,3 9,5 4,2 2,7 2,1 2,1 1,4 3,4 1,9 Caoutchouc 0,1 0,3 0,4 2,3 3,1 5,5 8,0 15,0 25,7 20,0 12,0 3,0 2,8 Cuir 13,6 7,9 8,5 7,2 6,0 5,6 3,2 2,4 4,2 4,2 7,5 5,3 4,5 Autres 17,2 13,2 15,5 14,3 14,8 Il,0 13,2 9,4 13,4 Il,7 27,8 24,8 17,9
1889-1930

Total 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100
», Revista

Singer Paul (1974), «0 Brasil no contexto do capitalismo intemacional, Mexicana de Sociologia, vol. XXXVI, n03, juil-sept., p. 556.

En effet, si l'indépendance avait bien permis de résoudre la contradiction qui avait dressé les bourgeoisies marchandes métropolitaines contre les producteurs directs, elle n'avait pas, nous l'avons vu, présupposé une quelconque remise en cause du mode de production esclavagiste. De leur côté, les nouvelles forces économiques issues de la révolution industrielle, en particulier l'Angleterre, désiraient non seulement une généralisation du libreéchange (ce qui avait été réalisé avec l'indépendance), mais également une suppression du mode de production esclavagiste qui portait atteinte à la compétitivité du sucre produit dans les dépendances anglaises. Pour enclencher le processus devant aboutir à l'abolition de l'esclavage, les nouveaux intérêts nés de la révolution industrielle devaient dans un premier temps supprimer les mécanismes qui entretenaient sa reproduction. En 1815, au Congrès de Vienne, la Grande-Bretagne avait franchi un premier pas en obtenant l'interdiction de la traite négrière dans l'hémisphère nord. En 1825, quatre années après l'indépendance, elle était parvenue à négocier l'extinction du trafic au Brésil en échange de sa reconnaissance comme puissance indépendante. En

35

1831, tous les esclaves débarqués au Brésil étaient déclarés libres. Cependant, si les oligarchies étaient attachées aux avantages qu'une reconnaissance britannique

pouvait représenter en terme de politique extérieure

16,

la perspective d'une

extinction de leur principale source de main-d'œuvre ne les enchantait guère. De fait, le trafic va reprendre rapidement, provoquant un renforcement des pressions

anglaises dans une véritable chasse navale contre les trafiquants

17.

Face aux

difficultés qui pesaient sur la traite, le Brésil s'incline finalement en proclamant

en 1850 la loi Eusébio de Queiros qui met un terme au trafic 18. Le trafic négrier éteint, c'était en fait tout le système de production en vigueur au Brésil qui était remis en question. Comment traiter ce problème? Si dans un premier temps, les caféiculteurs purent bénéficier d'une

main-d'œuvre servile encore abondante, voire supérieure à leur demande 19,
les problèmes vont rapidement prendre de l'importance avec l'extension des zones de production caféière. Dès lors, l'heure n'était plus au renforcement du trafic officiellement éteint, mais impliquait la recherche d'une véritable solution permettant d'assurer la poursuite de l'expansion caféière. Une première solution fut rapidement envisagée à partir d'un déplacement des populations serviles des vieilles régions décadentes du nord, en direction des régions de caféiculture en croissance du sud. Pour des raisons évidentes, les planteurs nordestins attaquèrent violemment cette proposition qui ne fut pas ratifiée par le Parlement. Il devenait en outre évident que le salut ne résidait pas dans une redistribution de la main-d' œuvre, mais bien dans une économie du travail servile alors en voie d' enchéri ssement. En 1855, l'introduction des premiers chemins de fer et des premières machines à café va ouvrir de nouvelles perspectives. En affectant les capitaux libérés par l'abolition à la mécanisation des transports et à la préparation du

16

C'est notamment
Silva-Bastos,

grâce à l'Angleterre
op. cit. p. 131.

que le Portugal reconnaîtra

en 1825 l'Indépendance

du

Brésil17

Il convient

de noter que les mesures prises par l'Angleterre

en 1845 (et connues

sous le nom

de Bill Aberdeen) intervenaient un an après l'expiration des derniers accords commerciaux signés avec le Brésil. Désormais «libéré» de toute entrave vis-à-vis de l'Angleterre et désireux de juguler les déficits qui pesaient sur son commerce extérieur, le Brésil avait alors procédé en 1844 (Loi Alves Branco) à une élévation générale des tarifs douaniers, qui s'établissaient désormais entre 20% et 60% ad valorem. L'Angleterre était bien sûr lourdement pénalisée par ces nouvelles mesures. Cano Wilson (1981) Raizes da concentraçilo industrial em Silo Paulo, Queiroz, 2e édition, Sao Paulo, p. 125 - Noya Pinto Virgilio, « Balanço das transformaç5es econômicas no seculo XIX », in Mota, op. cit. p. 135
18 19

Caio Prado Junior (1969), Evoluçilo politica do Brasil, Brasiliense, 6e édition, Sao Paulo, p. 39. Notamment en utilisant les esclaves « libérés» suite au déclin des mines.

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