INTRODUCTION A LA LECTURE D'ALFRED ADLER

De
Publié par

Adler médecin viennois spécialiste de la médecine sociale prône la primeur des changements de conditions sociales pour un réel aboutissement des traitements thérapeutiques. Disciple de Freud, il lui apparaît très vite comme un dissident dans la mesure où il considère que la solution aux problèmes de l'homme n'est pas à chercher dans sa sexualité mais plutôt dans sa fragilité inhérente et dans son infériorité aboutissant à une compensation abusive exagérée.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
Lecture(s) : 42
Tags :
EAN13 : 9782296418141
Nombre de pages : 258
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

INTRODUCTION À LA LECTURE D'ALFRED ADLER

Collection L 'Œuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun

L 'Œuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'œuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

Déjà parus

Michèle RAMOND, La quesrioll de l'autre dans FEDERICO GARCIA LORCA, 1998. Jean Tristan RICHARD, Les srrUCfllres inconscienres du siglle pictural, 1999. Pierre BRUNO, Antonin Artaud. rdalité et poésie, 1999. Jean-Pierre MOTHE, Du sang et du sexe dans les contes de Perrault, 1999. Aida HALLIT-BALABANE, L 'dcnture du trauma dans Les Récits de la Kolyma de Varlam ChalamO\" 1999. Richard PEDOT, Perversions rextuelles dans la fiction d'Iall .lvfcEwan, 1999. Philippe WILLEMART, PrOIl\I, fJoJle et psychanalyste, 1999. Fabrice WILHELM, Baudelmre: l'écrirure du narcissisme, 1999. Elisabeth DE FRA,NCESCHI, Amor artis . pulsion de mort, suhlimation et création, 2000. Céline 1\IASSON, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer Le ((faire-œuvre pen'ersi/ii, une élude clinique de l 'ohjet, 2000.

<9 L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9473-0

Régis VIGUIER

INTRODUCTION À LA LECTURE D'ALFRED ADLER
La Psychologie Individuelle, une psychanalyse humaniste

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Du mème auteur

Adler et l'adlérisme.

Paris. Presses Universitaires

de

France.Que sais-je

0,

n° 2558. 1990.

La théorie ana~Vfiqlle adlérienne, Paris, Masson. collection médecine et psychothérapie, 1993 Ali seuil de la psychologie des profondeurs. Etude comparath'e des doctrines de Janet et d'Adler, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1993

à .\farie-Louise. Christiane. .Jgl1ès. EII/II/anlle! Cf Enc.

SOlVlMAIRE

SOMMAIRE

.....

............... ..................

7

AVANT-PROPOS La spécificité de la contribution d"Adler à la compréhension du phénomène humain. Les difficultés d'appréciation du message d'Adler

9

CHAPITRE I - Situation d'Adler en Psychologie. CHAPITRE II - Itinéraire intellectuel d'Adler. CHAPITRE III - Lignes de force du système adlérien
Le fonctionnement du psychisme humain. Su~jecti\ité. Ambi\alence. Inconscient.

19 31

51

CHAPITRE IV - L'élaboration de la personnalité.
Les notions de style de \ie et de fratrie... . . . . ... .. . . . . . .

.69

CHAPITRE

V - Relations inter personnelles.
... .

Réussite et échec. Attitudes efficaces et attitudes négati\es

85

CHAPITRE
Réflexions humain
pour

VI

- La psychanalyse humaniste
plus
... ...

une société qui se cherche un de\enir

109 des profondeurs. ... 121

CHAPITRE VII - L'éducation

CHAPITRE VIII - Psychopathologie et psychothérapie
Les déformations du style de \ie. Les rè,es 13 5

CHAPITRE IX - Synthèse de la théorie CHAPITRE X - Citations majeures d'Adler
CHAPITRE XI - Spécificité d'Adler ...........

.159
169 '207
,.,,.,., . _.;.J

A::\NEXE - Points de \ lle CONCLUSIONS
.........

sur Adler..
.................

.231
.

GLOSSA.lRE DES TER\ŒS

ADLERIENS

237

REPERES CHRONOLOGIQUES DE LA VIE D'ADLER.
BIBLIOGRAPHIE
I1\DEX .

'247
. '249

.
...................

')-., .;.).'

x

A V ANT -PROPOS

I. LA SPÉCIFICITÉ DE LA CONTRIBUTION D'ADLER À LA COMPRÉHENSION DU PHÉNOMÈNE HUMAIN Depuis son émergence et son expansion sur toute la planète, l'espèce humaine a exploré suffisamment de voies pour pouvoir admettre avec fierté l'impact incontestable de son action sur le monde entier. Elle a pratiqué cette exploration avec ses moyens, sans commune mesure avec ceux de ses prédécesseurs Elle a pu ainsi dégager le réel de l'illusion, pressentir l'invisible derrière l'apparent, établir des rapports entre des éléments qui semblaient ne pas en avoir, reconstituer l'événement passé, en tirer des conclusions et anticiper l'événement futur. Elle a pu, au cours des millénaires, imaginer de nouvelles hypothèses, les comparer, en soupeser la vraisemblance, et apprendre à nuancer son jugement au fur et à mesure des brassages des expériences. Elle a au cours de son histoire découvert que la présence de l'Altérité n'était pas que menace, mais également lien sécurisant et enrichissant. Ce n'est malheureusement qu'en comparaison avec le moindre degré de développement cérébral et psychique de ses ancêtres et avec leurs moindres exigences qu' apparait la certitude de la supériorité de l 'Homo Sapiens Sapiens. Car aucun des atouts qui lui ont permis un destin si exceptionnel dans l'histoire de la vie ne peut s'exercer au-delà d'un rayon d'action finalement très restreint. Sa perception de la réalité est partielle, souvent lacunaire, isolée de l'ensemble dont elle fait partie, mal appréciée faute d'exactitude dans la hiérarchisation des éléments, soumise à l'influence tendancieuse de l'expérience antérieure et jamais vraiment

assurée de ne pas se voir déviée par une invasion intempestive des émotions. Le psychisme humain est tout autant marqué par ses possibilités que par ses limitations, au point que l'on ne sait vraiment jamais si, dans un cas particulier. c'est l'effort de la transcendance des limitations ou l'avortement des potentialités qui va prédominer. La raison humaine émerge ainsi péniblement d'un climat d'ambivalence dans lequel baignent, plus ou moins, toute motivation et toute action humaines. Il n'est donc pas étonnant que sur le chemin de l'exploration du monde, la rencontre de l'Homme avec ses semblables se soit effectuée et continue de s'effectuer dans un imbroglio d'attitudes contradictoires, avant même que ne s'y ajoute l'infinie variété des heurts d'intérêts, reels ou
. .

presupposes.

IJ n'est pas surprenant que, dans l'histoire de l'individu et dans celle de l'humanité, s'étale une exposition simultanée et successive d'actes où l'odieux le dispute à l'héroïque, et où l'objectif le plus précis càtoie le subjectif le plus convaincu. Ces limitations ne sont pas de légères imperfections. facilement effaçables avec un peu d'habitude de la vie. Elles s'inscrivent dans la nature profonde du psychisme humain Elles se répètent avec force dans chaque individu et sont susceptibles d'entrainer les mêmes dérives que celles qui déjà ont mené aux errements du passé. Elles ne peuvent s'estomper que sous l'action d'une conscience attentive constamment en éveil, et risquent de réapparaitre à la moindre somnolence de l'attention. Aucune des aptitudes psychiques n'est exempte de ces limites rapidement atteintes. Et c'est le plus fréquemment dans l'imagination qu'il tàut voir se réaliser le plus nettement le rêve de liberté et de toute-puissance d'une humanité qui y trouve un efficace stimulant et une cause tout aussi efficace de fuite du réel. Les limitations de l'humanité dépassent le cadre d'approximations phylogénétiques. L'élaboration de chaque 10

personnalité s'effectue sous l'effet d'impressions aléatoires et d'une subjectivité incontrôlable puisqu'inconsciente. Elles sont d'autant moins discernables clairement qu'elles impliquent les outils mêmes avec lesquels elle perçoit et saisit la vie. Et quand même la gêne de leur présence forcerait-elle la conscience à compenser leurs déficiences, l'intrication de l'écheveau pulsionnel, enraciné dans la ténébreuse inconscience, rendrait la recherche de solutions incertaine Les limites imposées par l'Evolution au psychisme humain ne peuvent que se constater et inciter à la modestie. Mais leur correction se trouve hors de notre portée. Le psychisme humain ne peut intervenir que sur les seules données modifiables, celle qui relèvent du regard de l'Homme sur lui-même. La reconnaissance des limitations humaines, de sa subjectivité, et de son ambivalence, constitue un pas important vers la sagesse. Cette reconnaissance pourrait éloigner d'autant l'Homme de l'égarement dans des voies conflictuelles, génératrices d'égocentrisme, de violence et de destruction, censées assurer son bonheur. Personne ne détournera l'Homme de sa quête de bonheur. C'est la finalité de tout être. Pour cela, il est prêt à tout, prêt à justifier, sincèrement, tous les moyens sans exception. Si l'Homme, tend à développer ses potentialités et à trouver dans ce développement sa satisfaction, si rien ne lui importe autant que cette satisfaction, alors s'impose l'idée qu'il est urgent d'offrir à l'Homme les conditions de développement qui le dissuadent de recourir à ce qui, dans l'état de nature sauvage, constitue la garantie de survie: la compétition permanente et la nécessité de faire partie des vainqueurs. Toute l'expérience humaine nous incite d'ailleurs à penser qu'il lui est aussi aisé de se révéler divin ou diabolique. Car c'est bien là le paradoxe humain, le désir irréductible d'être aimé, apprécié, de voir reconnue sa propre valeur, et ne réussir qu'à créer un océan de larmes autour de lui.
11

Le problème pour I'Homme réside dans le degré de sa maturation psychique et de civilisation suffisant pour lui faire comprendre que les normes de la nature ne pourront jamais lui apporter autre chose qu'une succession ininterrompue de conflits, et insuffisant pour organiser le monde de telle manière que le développement des uns s'allie avec la satisfaction des autres. Malgré un raffinement des modes de pensée qui, étalé sur des siècles, peut sembler impressionnant, la conscience de ce paradoxe n'induit pas de sensibles avancées. Ainsi l'Homme progresse-t-il, depuis des millénaires, écartelé entre les progrès instables, irréguliers, aléatoires d'une humanisation dont on ignore jusqu'à quel point elle ira, et la tentation du retour à des nom1es de comportement primitif, chaque fois que son intérêt ne semble pas pouvoir se satisfaire par un comportement sociable et genereux. La modification du comportement de l'Homme vis-à-vis de sa propre espèce et de son environnement exige le préalable de la compréhension du fonctionnement du psychisme. Celui-ci, à la fois plus évolué que les autres espèces et dramatiquement soumis à des limites suit des règles de fonctionnement qu'on ne peut impunément ignorer. A 1fred Adler invite à la compréhension de notre nature profonde et au dépassement de l'organisation archaïque de la société, pour ne pas en rester au simple constat du peu d'efficacité de nos attitudes dont la maladresse éclate à chaque instant. Il rappelle également que personne ne le fera à la place de l'Homme. La clinique, I'Histoire et l'expérience personnelle révèlent l'étendue des méfaits provoqués par la fureur exacerbée des frustrations de chaque être humain. Dans sa relative solitude, fragilisé par le choc des événements, chaque être humain se trouve obligé de défendre, avec les moyens dont il dispose, son ambition d'être heureux, contre l'acharnement des autres, forcés, eux aussi, d'assurer leur propre sécurité, avec leurs 12

propres moyens. En démontant les mécanismes fondamentaux du psychisme, Adler nous indique quelles attitudes favorisent l'apprivoisement de l'Homme et quelles attitudes le désespèrent et le rejettent dans la haine et la violence du frustré. Ces attitudes se retrouvent à la base de tout notre comportement relationnel, éducatif, professionnel, conjugal, et s'étendent au domaine où il manque le plus, et où on ne pense mème pas à l'y réclamer, le politique. Le rôle de cette instance de décisions devrait ètre d'aider à l'instauration d'une réelle communauté qui renonce au statut d'une simple collectivité faite de la juxtaposition d'individus en rivalité permanente. Alfred Adler offre une vision de l'Homme à un certain stade de sa civilisation, le nôtre, et propose, au moment où s'estompent les échelles de valeurs qui ont encadré les actions humaines, un sens pour le voyageur lors de son bref passage sur cette planète. Dans cette optique l'insécurité et la fragilité humaines trouvent leur compensation dans la mise en place d'un milieu humain, sans gagnants ni perdants. L'individu s'y investirait dans une collaboration avec la société qui lui redistribuerait la totalité de son investissement et de ses fruits.

II. LES DIFFICULTÉS D'APPRÉCIATION DV MESSAGE D'ADLER Le lecteur non averti d'Alfred Adler résiste souvent mal à une certaine perplexité au moment de porter un jugement global sur son oeuvre. Il oscille souvent entre l'approbation à de nombreuses descriptions cliniques, conformes à la perception de son propre vécu ou intégrées aux données de la psychologie actuelle, et une certaine réticence devant l'ensemble de l'oeuvre. Celle-ci, empreinte d'une solide logique, peut paraître trouver une remarquable application dans la résolution de problèmes surgis dans la vie quotidienne, 13

mais ne pas briller particulièrement d'un éclat novateur ni même garantir la même valeur thérapeutique devant des pathologies déroutantes. Le lecteur est alors naturellement tenté de chercher la cause de sa réticence dans une défaillance de la théorie qui se pencherait sur des problèmes trop déterminés et révélerait ainsi son incapacité à rendre compte de la totalité du psychisme. La pensée d'Adler souffre incontestablement d'un déséquilibre entre l'étendue de ses enjeux et la modestie de leurs mises en forme. Si la simplicité de son style, dénué de toute ambition littéraire, permet au lecteur peu familiarisé avec la démarche psychologique de pénétrer d'emblée dans l'analyse de la personnaJité, illustrée par de nombreux exemples puisés dans sa vaste expérience clinique, elle ne lui évite pas le risque de l'inciter à assimiler cette analyse plus à une vulgarisation qu'à une exposition exhaustive de concepts capitaux et à lui laisser croire qu'à une simplicité de style correspond inévitablement une indigence théorique. Lors de ses interventions au cercle de Vienne, Freud, déjà, accompagnait ses compliments sur la perspicacité des remarques d'Adler, de réserves sur ses qualités de communication stylistique]. Son style écrit famiJier se distingue mal d'une causerie informelle. parsemée de présentations de cas, retraçant le chemin qui l'a amené à établir tel ou tel point de la théorie, et traduit ce que l'on sait de lui par ailleurs. Il passait pour un psychologue aux manières familières. peu directif. plus enclin à saisir la douleur des hommes par l'écoute empathique qu'à la formaJiser, pragmatique dans son approche, persuadé de l'utiJité de son message humaniste, mais indifférent aux avantages qu'il pourrait en tirer pour lui-même.
I Les premiers ps\'chm1Q~\'.<,'(es.Vol. 2. 1908-1910. 1978. séance du 23 février 1910. Gallimard Paris.

1~

A l'encontre d'oeuvres qui se sont révélées précocement à leurs auteurs, comme c'est le cas pour Schopenhauer dont l'oeuvre magistrale, Le monde comme volonté et comme représentation, a été conçue entre vingt-six et trente et un ans, la pensée d'Adler s'est élaborée lentement, au prix d'acquisition de notions, d'abandon et d'enrichissement d'autres qui n'étaient pas forcément opposées, mais qui se sont trouvées substantiellement modifiées. La chronologie reste donc obligatoirement associée au maniement d'un concept. La permanence de lignes directrices apparues précocement ne simplifie pas la compréhension du lecteur qui ne peut se contenter d'un regard hâtif Plus impliqué par la pratique thérapeutique que par la théorisation, Adler a laissé à d'autres le soin de creuser nombre de concepts prometteurs. Il n'a jamais non plus vraiment été tenté de présenter une synthèse claire de sa théorie, équivalente à l'Abrégé de psychanalyse2 de Freud, à part un article très succinct paru en 1936"'. La regrettable absence de réelle systématisation, peut -ètre imputable à l'état d'inachèvement de sa réflexion, à l'époque de sa mort en 1937, ajoute au désarroi du lecteur, mal à l'aise pour saisir la trame directrice, obligé de refaire, pour son compte, la synthèse de la totalité de ses oeuvres, et confronté par là, au risque d'une lecture personnelle, facilement réductrice et déviante. Ce sont souvent d'ailleurs des lectures fragmentaires qui ont suscité des regards lacunaires sur Adler. Incontestablement, ces maladresses de formes n'ont pas aidé à créer l'engouement suffisant à une reconnaissance correcte de sa contribution à la naissance de la psychologie des profondeurs. L'amateur inconditionnel de langage hermétique
: Commencée en 1938. et publiée en 19~6, à Londres. 3 1l1efundamental views of Individual P!!;ychology.in Inter. Journ. Indiv. Psvcho/. na 1. 5-8. 1935.
15

et sophistiqué, déjà fustigé par Locke4 , souffiira de ne trouver qu'un vocabulaire usuel, sans prétention, inapte à exprimer des nouveautés conceptuelles. Il aura parfois raison en face d'expressions peu heureuses et imprécises qu'une traduction naïvement fidèle rend encore plus maladroites5. Mais ces handicaps stylistiques ne constituent pas un obstacle bien gènant pour celui qui s'attache plus au fond qu'à la forme et accepte de renoncer à rencontrer une plume brillante. Abordée rapidement, la psychologie d'Adler ne semble pas avoir la prétention de révolutionner l'empire de la pensée, ni ètre destinée à attirer sur elle l'attention des psychologues et du grand public. Et pourtant, une étude plus attentive révèle une vision digne d'intérèt du phénomène humain. Audelà de toute attente initiale. sa pensée apparaît comme un ferment pour un nouvel ordre social. Bien que mise en place à une époque socialement et politiquement différente de la nôtre, l'analyse adlérienne souligne avec autant de justesse les causes individuelles et collectives du comportement humain actuel. La théorie analytique adlérienne préconise les conditions d'une humanisation du cadre de vie, et des progrès éthiques de reconnaissance du droit à l'épanouissement de l'individu, ainsi que de la forme de sa contribution à la vie de la communauté. Elle est aussi confrontée à l'amer constat qu'à d'anciens esclavages se substituent d'autres servitudes alors que l'humanité se retrouve démunie de la certitude de . . ses anciens reperes. Le but que recherche cet ouvrage est de faire ressortir l'esprit de la théorie d'Adler, au-delà de l'aspect ingrat des textes et de l'état d'inachèvement de sa doctrine, et de souligner la valeur d'un homme pour qui la psychanalyse
~

Essai sur l'entendeme!1l humain. Line IlL Ch. X ,'oir le passage Telles que« Enfant gâté. courage \'ita!. hermaphrodisme psychique ». 16

concernant «L 'abusde langage consistanten une affectation obscure >I.
S

prenait toute sa dimension dans sa contribution au mieux-être de l'espèce humaine. Cette démarche nécessite parfois l'explicitation de certains points qui sont restés, dans leurs formulations, à l'état d'intuitions ou d'affirmations, tout en nourrissant la pratique de la psychanalyse. Bien que le terme de p!;ychanalyse ait été gardé après la rupture, Adler, conscient de la spécificité de ses idées dans la recherche psychanalytique, et désireux de couper court aux polémiques qui avaient marqué les derniers temps de sa collaboration, donna à sa doctrine le nom de Psychologie Individuelle Comparative, l'ergleichende Individualp.sychologie, malencontreusement traduit en français par Comparée, ce qui a incité à placer l'objet de la comparaison avec les autres personnalités ou une personnalité idéale Pour Adler, il s'agit de comparer les différents traits de la personnalité pour en déceler les constantes directrices. Individuel souligne l'aspect unitaire de la personnalité (individuum, qui ne peut pas être divisé, voir la note 190, p. 240). Le terme individuel est malheureusement facilement connoté à l'idée d'individualisme et ouvre la voie à des contresens. On peut aussi parler d'adlérisme, de psychologie sociopersonnel1e (Martine de Bony), et bien sùr de psychologie adlérienne Il n'est pas néanmoins abusif de parler de psychanalyse adlérienne, si l'on garde bien présent à l'esprit que l'ossature psychanalytique (présence d'une force structurante de la personnalité, genèse des troubles vue comme une perturbation de la force structurante, organisation de la personnalité à partir d'un état inconscient) donne naissance à une architecture doctrinale originale dont la caractéristique majeure est la dominante humaniste et qui, par rapport à Freud, est plutôt parallèle que divergente. On peut donc parler de psychanalyse humaniste.

17

CHAPITRE I
SITl'ATION D'ADLER EN PSYCHOLOGIE

I. LA PSYCHOLOGIE AVANT JANET Adler occupe dans l'histoire de la psychologie une place singulière. Acteur important parmi les pionniers de la psychologie des profondeurs, il est le point de convergence d'orientations différentes et à la source d'une doctrine dont l'originalité transcende les influences qui ont agi sur elle. Il s'est réclamé de Janet qui se trouvait en deçà du clivage psychanalytique, et a dû lutter, pour d'autres raisons, afin de se démarquer de Freud qui l'a amené au-delà d'une psychologie préanalytique, celle qui affirmait qu'il n'y avait de faits psychiques que conscients, ou qui ne reconnaissait les faits "subconscients" que comme facteurs pathologiques exceptionnels (c'était la position de Janet). Collaborateur et élève de S. Freud, il ne deviendra jamais son disciple6. Au contraire il sera à l'origine d'une théorie basée sur des prémices antérieures à sa rencontre avec lui. Non seulement il ne lui doit pas l'essence de sa théorie, mais il diverge nettement avec elle sur certains points capitaux. Certains ont même parlé d'elle comme d'une antithèse de la doctrine freudienne, ce qui n'est vrai que pour certains aspects, et faux si l'on considère l'ensemble. Si la psychanalyse d'Adler diffère de celle de Freud sur des points cruciaux, cependant elle ne s'y oppose pas totalement. Elle la complète même en y apportant des éléments sur la subjectivité de l'élaboration de la personnalité et une dimension sociale. Le jaillissement scientifique qui marque le dix-neuvième siècle suscite, par son dynamisme, notamment dans l'espace linguiste français et allemand, une recherche féconde, soucieuse de s'entourer des garanties offertes par l'esprit scientifique. La caution de la science s'étend jusque dans la
6

Adler n'a jamais été analysé par Freud Corre5pondance Jung-Freud, lettre du 3/1/1913.

nécessaire introspection qui, par l'expérimentation et l' objectivation des phénomènes pressentis, peu ou pas conscients, s'efforce de se substituer à une spéculation totalement invérifiable. L'existence de ces mécanismes, et c'est là la seconde tendance de la psychologie, apparaît aux yeux des chercheurs de moins en moins contestable, même si la nature et l'étendue de leurs manifestations sont loin de faire l'unanimité. L'observation de manifestations isolées conduit à s'interroger sur leur appartenance éventuelle à des processus plus généraux et à une autre dimension psychique, invisible mais difficilement discutable, si l'on n'accepte pas de laisser une partie du comportement sans explication sérieuse. Leur étude ouvre la voie à des interprétations, puis à des systèmes qui peuvent donner l'impression d'un retour à la spéculation arbitraire. Mais leur passage par l'observation rigoureuse les immunise contre les périls d'une divagation déraisonnée. Ce besoin de comprendre le psychisme autrement qu'en appliquant les normes rationnelles d'un bon sens superficiel permet la découvertes de logiques individuelles, à la fois tributaires de modèles de réactions communs à tous les êtres, et irréductibles à des critères universels dont ils représentent la version ou la déformation individuelle. L'observation de la pathologie quitte le terrain de la mise en tableau nosographique, pour accéder à des tentatives de compréhension plus profonde du vécu. C'est en 1879 que Wilhelm WUNDT (1832-1920) fonde à Leipzig le premier laboratoire officiel de psychologie expérimentale. Physiologiste de formation, il y étudie la perception, puis tente de mesurer la complexité des processus psychologiques par l'étude des temps de réactions. Il illustre bien les deux tendances de la psychologie du dix-neuvième siècle: à la fois la nécessité de la scientificité et la place de la finalité de la psychologie dans l'expérience immédiate, sans qu'on ne puisse éliminer l'introspection. La psychologie 22

expérimentale, dont on peut le considérer comme le fondateur, n'est pas destinée à remplacer l'introspection, mais à l'objectiver. De leur côté, Christian VON EHRENFELS (18591932), Wolfgang KOHLER (1887-1967) et Max WERTHEIMER (1880-1943) sont amenés, à la suite de leurs expériences sur la perception, à mettre en évidence la prédominance de l'aspect global par rapport à la perception des divers éléments. En s'opposant à une vision trop analytique, ils font valoir l'importance de la notion de structure, la variabilité de la valeur de chaque élément suivant son appartenance à tel ou tel ensemble, ainsi que la modification de l'ensemble après la modification d'un élément (Geslalftheorie, théorie de la Forme). Paul GUILLAUME

(1878-1962) 7 l'introduisit en France et l'y développa. Cette
théorie a depuis débordé son champ d'étude original et a trouvé des applications en psychologie générale, en psychothérapie et en médecine psychosomatique. L'approche scientifique ne néglige pas des phénomènes restés jusqu'ici dans la sphère de l'étrange et de l'irrationnel. Le magnétisme de F. A. MESMER, le somnambulisme de PUYSEGUR et l'hypnotisme de BRAID8 dégagés de leur gangue magique, peuvent participer officiellement au traitement de la maladie, grâce aux travaux de 1. P. F. DELEUZE, d'Alexandre BERTRAND, de JeanMartin CHARCOT (1825-1893), d'Ambroise LIEBAUL T (1823-1904), et d'Hippolyte BERNHEIM (1840-1919), entre autres.
Psvchologie de la Forme. Paris. 1937. 8 Les trois noms correspondent à trois étapes dans l'appréhension de l'hypnose. Mesmer y voyait les effets d'un fluide bien réel. Puységur pensait à un somnambulisme. semblable au somnambulisme naturel qui survient durant le sommeil. Braid médecin, inclinait pour un état nerveux. déterminé par des manoeuvres artificielles. 23

Le domaine de l'intime n'échappe pas au désir de comprendre les ressorts de l' anormalité du comportement sexuel. La parution, en 1886, de l'ouvrage de Richard KRAFFT-EBING (1840-1903), Psychopathia Sexua/is, fait sortir de l'ombre ce qui a toujours existé, mais qui restait entaché de honte et d'inavouable. D'autres noms contribuent à décrire et à expliquer les formes de sexualité, Henry MAUDSlEY (1835-1918), qui fait de la sexualité la dynamique qui préside au développement des sentiments sociaux, éthiques, esthétiques et religieux. Malgré ses travaux sur la pathologie sexuelle, Le fétichisme dans / 'amour

(1887)9, sur les rapports du corps et de l'esprit, et sur
l'hypnotisme, le nom d'Alfred BINET (1857-1911) reste attaché à la mesure de l'intelligence, à la création de tests de développement et de la notion d'âge mentallO. le désir de soumettre mème le domaine du fantasque au contrôle de l'expérimentation amène à chercher les conditions qui pourraient modifier les rèves. Alfred MAUR Y étudie les modifications de la stimulation sensorielle pouvant induire le rève. changements de température, de régime alimentaire, audition de bruits en état hypnagogique. Il John MOURl YYOLO, lui, tente, notamment, de voir qu'elle serait l'incidence sur l'apparition de rèves de mouvement si les

membresdu rèveur étaient liés12 .
Théodule RIBOT (1839-1916) représente bien les deux tendances à l'oeuvre dans la psychologie de ce siècle. Persuadé qu'il est impossible de se passer de l'introspection, il est tout autant convaincu que la psychologie doit se séparer
')

Le mot « fétichisme» est une création de Binet.
de la première Echelle métrique

illTest de Binet. d"après le réalisation

d ïmelligence. ii Rève et sommeil, Didier. Paris. 1861 et 1878. I: Elnige Experimente Über Gesichtsbilder im Munich. 1897.

Traume,

Lehmann.

2~

de la philosophie pour accéder au statut de science objective Ainsi prennent forme les deux orientations de la psychologie qui tentent de cerner l'Homme de l'extérieur et de l'intérieur, la psychologie objective expérimentale et la psychologie clinique. On peut voir en celle-ci une tentative pour extérioriser l'introspection par la verbalisation, pour permettre un autre regard du patient sur ce qu'il ressent, et surtout offrir à cette extériorisation la garantie d'un témoin neutre, bienveillant et compétent. La conviction que chacun agit en fonction d'une logique privée, plus ou moins éloignée d'un consensus, sera la grande acquisition du dix-neuvième siècle. Cette logique personnelle s'enracine dans le tréfonds obscur de chacun, inaccessible à l'introspection rationnelle, imprègne toute la personnalité et implique l'extrême intime de la personnalité. C'est pourquoi cette acquisition sera péniblement réalisée et incomplètement reconnue. Elle constituera le clivage séparant ceux qui ne pourront jamais imaginer que l'être pensant, créé à l'image de Dieu, qui a pris possession de la planète soit mû par quelque chose d'incontrôlable, ceux qui l'admettent en partie, et ceux qui sont intimement convaincus qu'en-dehors de cette connaissance, rien ne peut se comprendre. Pour cela, il aura fallu que la notion d'inconscient cesse de représenter une force dirigeant le monde, comme chez Arthur SCHOPENHAUER13 (1788-1860), et son disciple Eduard von HARTMAtl\JN (1842-1906). Il aura fallu que l'inconscient devienne l'état dans lequel sont immergées les impressions et les pulsions de chaque personnalité. En germe chez Josef BREUER (1848-1925), la vision analytique de la maladie, à travers l'hypnose et le retour à la conscience de sa cause, fonde son approche dans l'étude de ce qui avait disparu

13Le monde comme volonté et comme représentation, P.D.F. Paris. 1969. 25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.