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JACQUES DERRIDA ET L'ESTHETIQUE

128 pages
Les écrits de Derrida n'ont cessé de solliciter l'image plastique et de dialoguer avec l'esthétique. Or comment et de quel droit parler ou écrire à propos du visible, de l'image, de la peinture en dépit de l'hétérogénéité entre discours et image et néanmoins observant un " devoir d'exégèse " ? C'est l'aporie que Derrida soulève à plusieurs reprises et que les auteurs du présent ouvrage tentent de déjouer.
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Jacques Derrida et l'esthétique

Sous la direction de

Nathalie ROELENS

Jacques Derrida et l'esthétique
Préface d'Éric Clémens

L' Hannattan

2000 5-7, rœ de l'École-Polytechniqœ
75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8811-0

(Ç) L'Harmattan,

OUVRAGESDEJACQUESDEIDUDA:
LISTE DES ABREVIA nONS

La carte postale, Paris, Flammarion, 1980 La dissémination, Paris, Le Seuil, 1972 Droit de regards (B.Peeters, ill. M.-F.Plissart), Paris, Minuit, 1985 DP Du droit à la philosophie, Paris, Galilée, 1990 Donner le temps. 1. La fausse monnaie, Paris, Galilée, DT 1991 ED L'écriture et la différence, Paris, Le Seuil, 1967 Éperons. Les styles de Nietzsche, Paris, Flammarion, EP 1978 Échographies de la télévision (avec Bernard Stiegler), ET Paris, Galilée - INA, 1996 FS Forcener le subjectile in Antonin Artaud, Dessins et portraits, Paris, Gallimard, 1986. Glas, Paris, Galilée, 1974 GL GR De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967 Khôra, Paris, Galilée, 1993 K Marges - de la philosophie, Paris, Minuit, 1972 M MAV Mémoires d'aveugle. L'autoportrait et autres rumes, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1990 MEM Mémoires, pour Paul de Man, Paris, Galilée, 1988 p~s Positions, Paris, Minuit, 1972 Prégnances, Montpellier, Fata Morgana, 1993 (sine PR pag.) PSY Psyché. Inventions de l'autre, Paris, Galilée,. 1987 SP Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993 TA D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, Paris, Galilée, 1983 YEP La vérité en peinture, Paris, Champs-Flammarion, 1978 VP La voix et le phénomène, Paris, P.U.F., 1972

CP D DR

La publication de cet ouvrage a été encouragée par une subvention émanant du projet «Les frontières du Modernisme» de l'Université d'Anvers (dirigé par le professeur Walter Geerts)

Nathalie Roelens

AVANT-PROPOS

Le 16 décembre 1998 s'est tenue à l'Université d'Anvers une table ronde intitulée «Jacques Derrida et l'image plastique», la dixième dans une série de rencontres entre chercheurs néerlandais et belges, tous interpellés par l'oeuvre derridienne. Ces tables rondes se sont échelonnées entre 1992 et 1998 et étaient jusqu'à présent demeurées inédites. L'attribut «plastique» dans l'intitulé de la table ronde visait à restreindre l'usage trop étendu du vocable «image» en français (incluant par exemple la rhétorique des tropes). Les écrits de Derrida n'ont en effet cessé de rencontrer l'image plastique, prenant pour ainsi dire en écharpe dans leur tracé un autre tracé, celui de l'artiste, ou plus précisément du dessinateur. Dessina-

teur que Derrida aurait pu devenir - cette confidence nous vient
de Mémoires d'aveugle
-

si cette vocation secrète n'avait été tuée

dans l'oeuf par un frère plus habile. Toutefois, dès lors que nos débats ont fini par solliciter le domaine de «l'esthétique» tout entière, c'est ce terme qui l'a emporté dans l'intitulé final. Que le dialogue entre Derrida et l'esthétique soit un dialogue passionné - nous aurions pu intituler cet ouvrage Passions de l'esthétique à l'instar du beau volume Passions de la littérature dirigé par Michel Lisse -, nul n'en doutera. Mais j'ai préféré maintenir la conjonction «et» - Jacques Derrida et l'esthétique -, plus neutre, permettant à la fois la jonction et la disjonction, à la fois le mesurable et l'incommensurable. L'esthétique comme science du beau ou philosophie de l'art comporte d'ailleurs en elle-même un hiatus. Car comment et de quel droit parler ou écrire à propos du visible, de l'image, de la peinture? C'est la question que Derrida se pose dans La vérité en peinture: «Quant à la peinture, sur elle, à côté d'elle ou par-dessus, le discours me paraît toujours niais, à la fois enseignant et incantatoire, programmé, agi par la compulsion magistrale, poétique ou philoso-

phique, toujours, et plus encore quand il est pertinent, en situation de bavardage, inégal et improductif au regard de ce qui, d'un trait (se) passe (de) ce langage, lui demeurant hétérogène ou lui interdisant tout surplomb.» (VEP : 175) Cet écueil, nous l'avons ressenti et nous nous y sommes heurtés maintes fois. Et pourtant l'image semble toujours appeler un «devoir d'exégèse» (DR: III). L'image «requiert la lecture» (DR: V). Comment sortir de cette aporie? Peut-être à la manière d'Antonin Artaud qui n'écrit jamais sur ses dessins et peintures mais «plutôt à même» (FS : 60) ou à la manière de Derrida luimême qui tisse une «tunique d'écriture» autour du dessin tout en entendant résonner les mots et les vocables «à même sa peam> (MAV : 44). C'est sans doute à même le débat entre Derrida et l'esthétique que les auteurs ont voulu se tenir. La tâche impossible à laquelle ils se sont attelés n'en est devenue que plus stimulante, la question suscitant plusieurs approches dont cet ouvrage donne un aperçu modeste mais de bon augure pour les recherches à venir: historique (Aram Mekhitarian), phénoménologique (Rudy Steinmetz), psychanalytique (Georges Mauguit), poïétique (Ann Van Sevenant), transartistique (Nathalie Roelens), onirique (Michel Lisse).

8

Eric Clémens

PRÉFACE:LERÉFERRANT
J'imagine, parce que je l'ai été, le lecteur potentiel hésitant, réticent, résistant même devant le commentaire - la philosophie, j'en garde le nom, comme commentaire, les textes ou plutôt le corpus étrange, protéiforme et proliférant signé Jacques Derrida comme commenté, jusqu'à cette préface comme commentaire de ses commentateurs... Difficile de ne pas épingler cette pratique d'un jeu de mot, comment taire/commentaire, pareil à celui glissé dans ce livre, cécité/c'est cité! Mais telle quelle, cette pointe d'épingle ne fait qu'achever le travail mortifère qu'elle prétend dénoncer. A moins qu'elle ne force à reprendre les choses où elles en sont, inflation des discours, limitation à la paraphrase, empirisme casuistique, en tout répétition de la dite métaphysique. Nous en sommes là, logiciens et analystes du langage, historiens et herméneutes, phénoménologues et déconstructeurs : lecteurs qui décrivent, soulignent, recoupent, combinent, condensent et parfois exemplifient ou ajoutent, sans jamais tenir de discours autonome (ne serait-ce pas l'illusion moderne, l'empire de la subjectivité, pour reprendre le mot de Heidegger?). Comment cependant nous désengluer, désengluer la philosophie de la philosophie (plutôt que dire «de la métaphysique», ce qui se crédite d'une séparation ad hoc)? Comment changer (de sol, d'époque, de système,...) de pratique sans renoncer à cette pratique - et céder plus que jamais à la technoscience déchaînée sous le couvert massif des défoulements spectaculaires et des communications insignifiantes? Car nous resterions coincés entre notre désir de ne pas céder sur l'interrogation radicale, héritée de la philosophie, et notre soupçon que nous ne pouvons que refouler ce désir et nous soumettre, sans plus, à la fausse rigueur de la reproduction, si nous ne déplacions pas notre langue, nos langues et nos langages reçus.

Bref la résistance au commentaire s'explique par la résistance à ce qu'il charrie, mais de ce qu'il charrie nous ne pourrons nous débarrasser sans passer par son analyse - la dissolution ou la réduction ou la déconstruction et ses chances de libérations ou de constitutions ou d'engendrements... (Nul doute que ces notions divergent, mais je persiste à penser qu'une même tension les traverse.) J'en viens donc au fait, à ce qui se présente dans ce livre: les lectures qui interrogent «l'esthétique de Derrida». Y a-t-il une esthétique de Derrida? Y a-t-il même une chose esthétique à interroger? * Où en sommes-nous avec la question esthétique? A une ambivalence qui la renvoie à la fois à la sensation et à l'art - à la transformation, par-delà Kant, de la première par le second. La fiction esthétique, ses façonnements seconds (si toute fiction est langage de langage), transforme la sensation - prétendument brute ou sauvage, de fait jamais naturelle selon une origine ponctuelle - en perception au monde. Mais formulée de la sorte, ces propositions ne relèvent-elles pas du volontarisme moderne - de la fiction comme représentation: la transformation (en perception artificielle) obéit à la volonté de représenter (la sensation naturelle)? La métaphysique moderne échoue en fin de compte dans la métaphysique d'artiste. On connaît ça. Répétition funeste, sauf que l'éviter ne permet pas de l'affronter. D'où, malgré tout, d'emblée, pour cette bonne raison élémentaire, l'insistance sur l'«esthétique». Ou plutôt sur ce qui peut résulter de son affrontement: rien moins que la «sortie» de la répétition, c'est-à-dire des impasses du couple moderne, le sujet et l'objet, avec le donné présent dont ils perpétuent la pétition de principe. Comment répéter pour ne pas répéter? Par le détour derridien? Il n'y a évidemment pas d'«esthétique» derridienne, en quelque sens qu'on l'entende, ni de critique, ni ne phénoménologie, ni encore moins de la méthode (pas plus que de «poli10

tique» ou de «physique», chez lui aucune métaphysique «spéciale» ou «générale», aucune philosophie «pratique» ou «théorique»). Mais lui en supposer une ne permet-il pas de montrer ce qui la déplace dans ce qu'il en diffère? Que l'esthétique nous référerait à la chose même et que Derrida serait notre référence: voilà ce qui se trouverait ainsi déplacé et que les lectures, dans les déplacements de leur répétition, auraient à montrer. * Ou encore, autrement: il n'y a pas de donné présent qui fonde, y compris dans l'autofondation ; cependant l'art, la littérature, la fiction jusque dans son oeuvre ou son travail le plus mondain - de la mathématique à la télévision - porte ce leurre à son comble; mais là, à partir de là l'errance qui nous a menés de la religion de l'art (la création romantique) à l'esthétisation du siècle (la technique post-moderne) pourrait être traversée. Tel est en tout cas l'enjeu des lectures poursuivies ici de Derrida. J'en risque un aperçu, sous forme de prélèvements hypothétiques dans les textes qui suivent. Les désarrimages de l'image plastique dans les inscriptions qui tranchent les significations, la spectralité de l'inapparent dans la différance qui donne à voir la décentration de l'autoportrait, l'éthique qui sépare l'esthétique d'elle-même dans l'exigence du bien dire laquelle introduit à la discontinuité du don comme de l'objet du désir selon Lacan, l'expérience imparfaite du disjoint qui rouvre la possibilité de toute jointure, la logique de l'abandon qui détache de la référence pour la vérité en peinture (ou en photographie) comme revenance qui nous regarde en divisant le corps, «une certaine séparation/réparation du rêve» - telles me paraissent les voies esquissées de cette traversée de ce qui aura été l'esthétique. L'«esthétique» donnerait la «perception» du jeu de la spectralité qui transparaît de la différance... *

Il

Un pas de plus ou de côté... J'oserais énoncer que le quasitranscendantal (c'est dire aussi bien le quasi-immanent) de l'esthésique dans la traversée de l'esthétique se découvre transhistorique. Non qu'il renvoie à l'éternité de l'art ou à la solidité des sensations, pas plus qu'il ne se ramenait au relativisme des perceptions ou au nihilisme des conceptions, mais en ce que le jeu de son faire-paraître (dans la fiction) laisse ouvert le jeu des phénomènes (dans la perception). De quoi s'agit-il donc? De l'expérience du corps, de son écart entre les choses et les mots, et du monde qui ne surgit que dans cet entre-deux. Or cette expérience apparaît après coup comme celle de l'inexpérience dans laquelle nous nous trouvons jetés par notre apparition dans le langage, en même temps que, littéralement, elle pro-vaque notre frayage, notre tracement sensitif,

sensé et sensuel, en deçà/au delà du langage - échos au «sens du
monde» de Jean-Luc Nancy: le monde, l'ouvert entre nos existences, est le seul sens, en tous les sens du mot sens. Dans cette temporalité formatrice rien moins que linéaire, l'inexpérience pro-vaquée du corps apparaît comme expérience de la chair, cet entrelacs mouvementé de la division du corps au monde décelée depuis Merleau-Ponty, par la transformation de ce qui l'excite et qu'elle suscite: les déjà-là physique, linguistique, historique, mais qui ne sont jamais donnés. L'art à sa naissance ou technè ou fiction est donc à notre naissance et n'est donc pas simplement un effet d'époque, un moment culturel de repli esthétique au temps de la sécularisation. Et l'écriture de l'«esthétique» depuis la lecture de Derrida participe de cette expérience de l'inexpérimenté en tant que genèses «esthétiques» de l'esthésique qui traversent toute époque, fût-ce celle de la soi-disant «mort de l'art» ... * Aucune révérence ne doit faire taire la lecture. Et l'enjeu de l'écriture s'affirme dans cette traversée de l'illusion et de la désillusion référentielle dont l'interrogation philosophique radicale demeure notre forme: sur ce point, nous sommes tributaires 12