KINSHASA, SIGNES DE VIE

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L’auteur traque avec obstination les signes et les sens d’une culture urbaine bouillonnante, exprimant, à travers codes et masques variés, le profond appétit de vivre qui anime le peuple kinois. Les textes rassemblés ici abordent, analysent, commentent les valeurs et comportements d’une société tiraillée entre les forces contraignantes et souvent contradictoires : l’Economique, le Politique, le Religieux.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 296
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EAN13 : 9782296403499
Nombre de pages : 175
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n° 42 1999

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Périodique bimestriel de l' Tweemaandelijks tijdschrift van het Bimonthly periodical of the

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-

Lye M. YOKA

Kinshasa, signes de vie

n° 42 1999

Institut Africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC
Tervuren

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Du même

auteur

-

Le Fossoyeur (Recueil de nouvelles. Collectif), Paris, Editions Ratier, 1977 (Collection Monde Noir). Tshira (théâtre), Kinshasa, Editions Lokolé, 1984. La ville et la vie, Centre Culturel Français de Kinshasa et Centre Dramatique National de Reims, 1987. Destins broyés (Recueil de nouvelles), Kinshasa, Editions Saint Paul, 1991. Lettres d'un Kinois à l'oncle du village (pamphlets politiques), TervurenParis, Institut africain/L'Harmattan, 1995 (Cahiers africains, nOI5).

Couverture: Dessin original de Ekunde Mombanza

@ Institut africain / Afrika Instituut - CEDAF/ASDOC, ISBN: 2 -7384-8678-9 ISSN: 1021-9994

1999

Sommaire
AVANT-PROPOS de LYE M. YOKA 7 9 13

PRÉFACE de LUlvIENGANESO KIOBE ANTOINE IMAGES EN NOIR ET BLANC

Rites, rythmes et idolâtrie 15 Les sectes à Kinshasa: culte de la personnalité et volonté de puissance 24 La mode vestimeotaire : le culte du paraître 29 Sociologie du bar, Je lieu-laboratoire 35 L'informel chez le~ artistes: le pouvoir des sans-pouvoir 38 Mythologie populaire de l'argent-monnaie: culte de la débrouille 44 Radio-trottoir: la parole des sans parole 57 « Paix na pain» : la musique reprend-elle enfin la parole? 61 Rire à Kinshasa: les langages en folie 68 Mythologie de la violence à Kinshasa 76 Démence et pouvoir: sémiologie de la psychose 82 La conférence nationale souveraine: la palabre avortée? 90 La démocratie au quotidien à Kinshasa: langages populaires utopiques 96 Vivre ou ne pas vivre l'ethnie 106 Retour des mythes fondateurs: sémiologie des événements sociopolitiques récents au Congo 110 Carnet de guerre d'un Kinois 119 OMBRES EN LUMIÈRE (EVOCATIONS) Notice sur les personnages évoqués Mayerenge- Musamba- Yoka : le Kinois centenaire Sony Labou Tansi : la quête permanente du sens Lomami Tchibamba, le « croisé» des belles-lettres Le cardinal Malula : entre César et Dieu Joseph Kabasele (Grand Kalle) : l'artiste du grand large Patrice-Emery Lumumba: le héros tragique CODA: DEUX VOIX POUR RENFORCER L'HOMMAGE Nuit de rire (Vincent Kalimasi Lombume) Kinshasa Makambo CONCLUSION 127 129 131 137 146 149 152 155 159 161 165 167

Liste des articles de Lye M. YOKAparus dans les revues Congo-Afrique et Le Mois en Afrique, reproduits et actualisés dans la présente publication

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«Les sectes à Kinshasa: culte de la personnalité et volonté de puissance », Congo-Afrique, n° 343, mars 2000, p. 133-144. «Carnet de guerre d'un Kinois », Congo-Afrique, n° 329, novembre 1998, p. 517-522. «Retour des mythes fondateurs: sémiotique des événements sociopolitiques récents au Congo », Congo-Afrique, n° 325, mai 1998, p. 261269. «Démence et pouvoir à Kinshasa: sémiotique de la psychose sociale actuelle », Congo-Afrique, n° 315, mai 1997, pp. 273-280. «La démocratie au quotidien à Kinshasa: langages populaires utopiques », Zaïre-Afrique, Kinshasa, , n° 310, décembre 1996, pp. 527536. «Mythologie de la violence à Kinshasa », Zaire-Afrique, Kinshasa, n° 282, février 1994, pp. 83-88. «La Conférence nationale souveraine au Zaïre: la palabre ensorcelée », Zaïre-Afrique, n° 262, février 1992, p. 69-74. «L'impact de l'art traditionnel et populaire à Kinshasa: résistance? », Zaire-Afrique, janvier 1992, p. 47-51. folklore ou

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«Le phénomène de la mode à Kinshasa », Zaire-Afrique, n° 177, septembre 1983, pp. 425-430. «Radio-trottoir, le discours camouflé », Le Mois en Afrique, Paris, octobre-novembre 1984, na 225-226, pp. 154-160.

AVANT-PROPOS
de Lye M. YOKA
Kinshasa, signes de vie est un témoignage. Au Kinois que je suis, il semble que nous ne regardons pas assez notre ville, notre capitale. En revanche, j'ai toujours été perplexe devant la fascination des étrangers à l'égard de Kinshasa. J'ai à chaque fois lu dans leurs regards l'étonnement devant des habitants férocement frappés par la crise économique mais qui résistent stoÏquement par le cœur et par l'esprit. J'ai lu aussi dans ces regards l'envie et la concupiscence de touristes séduits par une ville paradoxale, aux confins d'un érotisme exhibitionhiste et d'une piété tapageuse, une ville apparemment patiente et placide mflis dont les colères politiques subites sont restées historiques. Ces regards des autres m'ont poussé à me regarder moi-même et à m'exprimer comme pour m'administrer la preuve de mon identification (qui ne sait en effet que le Kinois est d'abord un «malade» de la crise d'identité ?). La prise de conscience a commencé par des tén10ignages littéraires, à travers des œuvres de fiction ou des pamphlets qui exprimaient à ma manière mais tout haut les discours seconds et subversifs que je subodorais dans les bas-fonds ou à la périphérie. Par exemple l'accueil généralement favorable du public de Kinshasa ou celui de l'étranger pour le recueil de nouvelles Destins broyés ou pour les Lettres d'un Kinois à l'oncle du village m'ont conforté dans la conviction que les cris du cœur et les coups de tête kinois n'étaient que la face exposée d'un mode de vie secret fait du pire et du meilleur sans compromis, de violences rentrées, d'élans brisés, de paroles confisquées. La tragédie d'un Sisyphe qui ne le laisse pas paraître, tellement il a voilé sa douleur derrière le masque et le rictus de l'étourderie et de la désinvolture. J'ai donc tenté d'aborder aussi la face cachée, dans une analyse plus austère et plus « technique». Pour dire que Kinshasa parle par le cœur et le ventre, qu'il n'a pas encore dit son dernier mot. Kinshasa, signes de vie est donc la compilation d'un certain nombre de réflexions mûries et généralement publiées entre 1980 et 2000, c'est-à-dire la période la plus critique de l'histoire récente de la ville et du pays. Bon nombre de textes publiés ont d'ailleurs été remaniés et réactualisés en fonction des événements récents et des changements symboliques ou politiques qui se sont imposés à 1'histoire. J'ai pensé, par ailleurs, que l'observation et la description plus ou moins objectives des signes de vie et de survie d'une société urbaine éprouvée pouvaient être complétées et compensées par la présentation parfois «hagiographique » de certaines notabilités qui ont marqué l'histoire de la ville: hommes politiques, artistes, écrivains, bâtisseurs, homme d'église. Il

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n'y a dans les exemples retenus qu'un échantillon subjectif. Tant d'autres témoins, exceptionnels aussi, auraient pu y figurer! L'ouvrage est ponctué par des fragments d'illustrations. Arrêt sur des images reprises à la littérature kinoise d'expression française ou à la paralittérature d'expression chansonnière en lingala. C'est l'occasion de remercier le directeur de la revue Congo-Afrique - dont la perspicacité, la persévérance et l'efficacité sont exemplaires! - pour m'avoir offert des espaces si précieux de critiques et d'analyses et pour m'avoir autorisé à reproduire et à réactualiser ici ces écrits. Je remercie également l'écrivain «potentiel » (dans les deux sens de «puissant» et de « prometteur ») qu'~st Vincent Lombume Kalimasi. L'emprunt d'un de ses textes à titre d'illustration est l'expression de mon amitié et de mon admiration. Ma reconnaissance s'adresse aussi à l'autre ami, belge cette fois, Filip De Boeck, ce « Kinois » d'adoption que la passion de l'anthropologie africaine a mis sur ma route au point de me faciliter un bénéfique séjour de recherche sur Kinshasa à la K.U.L. De même Jean-Pierre Jacquemin dont je continue à admirer la patience et la vigilance en tant que lecteur critique appréciera sans doute combien j'ai tenu compte de ses conseils si avisés et si pertinents! Je ne pourrais passer sous silence les encouragements de mon épouse Amnii Dada, ma lectrice d'expérimentation et de proximité, ma Kinoise exigeante! Merci enfin à Kim et Dada Yoka mais surtout à Bekele pour leur assistance technique précieuse dans la phase de saisie du texte. Que tous ceux qui de près ou de loin m'ont aidé par leurs critiques et conseils trouvent ici le témoignage de ma gratitude et la promesse que je les associerai toujours à cette aventure sémiologique périlleuse qui consiste à lire à temps et à contretemps les signes de vie de notre époque!

PRÉFACE
de LUMENGANESO Kiobe Antoine
Je considère que c'est un devoir et un honneur de préfacer un livre tel que celui écrit par mon ami et coIIègue Lye M. Yoka. Un devoir du Kinois que je suis en faveur de l'autre Kinois qu'est Yoka, au nom de cette sorte de «phratrie» sans frontières qui nous réunit et qui nous rappelle à tous que nous restons solidaires de notre grand « village ». Mais surtout parce qu'il existe finalement peu d'écrits sur la capitale de la République Démo~~atique du Congo. Lorsqu'on a cité en effet les ouvrages ou articles de type sociologique ou historique de Kolonga Molei, de Lumenganeso Kiobe, de A. Sakombi Inongo, de Mbumba Ngimbi, de Marc Pain, de Léon de Saint Moulin, de François Bontinck, on a à peu près effectué le tour des « spécialistes» de Kinshasa. C'est peu pour une ville si trépidante, si évocatrice des sociodrames typiques que vit non seulement notre pays mais l'Afrique. Plus que centenaire, la Ville de Kinshasa a vu passer tellement d'événements significatifs (allant du changement de statut administratif sous la colonie jusqu'aux révoltes populaires devenues historiques, comme celle du 4 janvier 1959, ou encore la chute de la dictature la plus vertébrée d'Afrique en 1997) et d'hommes illustres qui l'ont façonnée et ont marqué à la fois le pays tout entier, qu'elle reste une sorte de kaléidoscope de la marche du temps pour tous les Congolais finalement. Si l'on y ajoute que Kinshasa est la vitrine de 1'« ambiance» festive d'habitants réputés jouisseurs et épicuriens, on mesure les paradoxes, les contradictions, mais aussi toute la passion de vie que l'on peut y trouver dès lors que l'on cherche à être un observateur avisé. Yoka qui manie aussi allègrement la plume que la langue, n'est pas n'importe quel Kinois. Dès sa tendre jeunesse, il a appris à « torturer» les mots français suivant les mouvements féconds de son esprit et de son imagination, sans aucunement trahir la langue de Molière. Tour à tour poète, nouvelliste, dramaturge, essayiste, pamphlétaire... il a arpenté toutes les formes de la littérature avec une maîtrise rare de l'écriture. Il n'est donc pas étonnant que Yoka, à partir des menus faits quotidiens, soit parvenu à édifier une véritable approche sociologique inédite. L'écrivain qui nous avait habitués, grâce à une plume à la fois alerte, comique, talentueuse, à revisiter Kinshasa dans des fictions ou des pamphlets mémorables, comme ses savoureuses «Lettres d'un Kinois à l'oncle du village », nous invite à présent à un exercice de critique pointilleuse et précise. Nous découvrons ainsi une ville optimiste de nature, malgré la forte crise qui la frappe. Cet optimisme est soutenu par des réseaux et une philosophie de solidarité qui prend courageusement en charge les structures de l'informel.

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Cet informel à Kinshasa est une vraie totalité: l'invention incessante des langages populaires, la créativité artistique abondante, la débrouillardise permanente pour la survie de chaque citoyenne et de chaque citoyen, du jeune « shegué » au haut fonctionnaire en passant par l'artisan réparateur de pneumatiques (<< quado ») ou la « bongolatrice » cambiste d'Oshwe-Street. L'on comprend donc tout le sens du titre: « Kinshasa, signes de vie». Il s'agit d'un témoignage actuel et vivant sur une ville en métamorphose vertigineuse, mais qui reste toujours debout. Répétons-le, c'est un honneur pour moi de préfacer l'ouvrage si dense d'un auteur qui a posé ses marques. Dans ma propre approche et mes propres écrits d'historien et~J d'archiviste attaché à Kinshasa, je n'ai cessé de montrer tous ces aspects cachés de l'histoire épique d'une ville exceptionnelle. C'est pourquoi je partage entièrement l'optimisme de Lye Mudaba Yoka. C'est pourquoi j'invite également tous les lecteurs à partager de même cet optimisme en faveur d'une métropole qui est l'image emblématique d'une culture négro-africaine vivante, à la croisée d'Internet et du tambour immémorial. LUMENGANESO Kiobe Antoine Professeur d'histoire et d'archivistique à l'Institut supérieur pédagogique de la Gombe, Directeur général et Conservateur en chef des Archives nationales du Congo
(A RNA CO)

A Joëlle FIDD~ Sarah 12EY, Diane MUNDONl ces Kinoises sans âge sans frontières
du 3ème millénaire.

YOKA,

IMAGES EN NOIR ET BLANC

RITES,

RYTHMES

ET IDOLÂTRIE

Introd uction
Le monde, disait Shakespeare, est un vaste théâtre où tout le monde vient, l'espace de l'existence, faire son numéro. Et il est vrai, plus que jamais, dans les défis actuels auxquels est confrontée 1'humanité, que l'esprit de lucre et de compétitivité, le culte du paraître, les insignes d'identification du pouvoir, la séduction érigée en système, tout cela nous balance, sur la scène de notre existence, dans des rôles sans cesse mouvants: le comique vire au mélodramatique, le drame devient tragédie... Tout cela accentue les enchères marchandes dans les rapports interpersonnels, verticalement ou horizontalement. Tout cela recompose des espaces de complicité, de solidarité, de retraite. Tout cela engendre, à chaque séquence de l'aventure de I'homme, de nouveaux simulacres et de nouveaux mythes. Il nous semble que parmi les huis clos qui s'instaurent, la ville est le lieuoxymore, comme disent les sémiologues, c'est-à-dire l'endroit exemplaire où éclatent les paradoxes, les chocs, les mythes. La ville, la civitas, n'est-elle pas le lieu où se composent et se décomposent les utopies de la civilisation d'aujourd'hui et de demain? C'est pourquoi, pour le démontrer, nous avons choisi Kinshasa qui déjà, à l'époque coloniale, était présentée par Jacques Denis comme « la ville la plus typiquement centrafricaine» 1 avec ses prétentions de gigantisme et ses charmes de sirène. C'est là que nous étudierons, à travers les rythmes d'une société en mutation vertigineuse, la spatialisation des mythologies et des protocoles, lesquels instaurent des médiations et des réseaux inédits de socialisation.

Kinshasa:
Ville-spectacle

Ville-spectacle.

Ville-Narcisse

Dès lors qu'une ville s'étend, et étend ses prétentions géopolitiques, non seulement elle sécrète des mythes collectifs sur les nouveaux rapports qu'elle établit, mais également elle s'érige elle-même en mythe. Toutes les grandes villes du monde ont ainsi acquis, en fonction de leur spécificité et de leur vo-cation plus ou moins exceptionnelle, une structure mythologique que l'imagerie ou la littérature populaire dressent en images d'EpinaI.

I

J. DENIS,Le phénomène urbain en Afrique Centrale, Académie Royale des Sciences Colo~
niai es (Classe des Sciences morales et politiques), Mémoires, Série, 1. XIX, fase. 1, p. 81 s.

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Une ville comme Kinshasa, née des contraintes coloniales utilitaires (commerce et industrialisation), stratégiques et administratives, entraîne nécessairement pour les citadins un mode de vie basé essentiellement sur des rapports d'échanges marchands, où absolument tout - biens et personnes - est programmé dans un vaste circuit capitaliste. Cette situation met terriblement à l'épreuve la solidarité clanique déjà suffisamment secouée par la promiscuité des sous-cultures multiples. Il est évident que dans ce circuit, tout ce qui et tous ceux qui ne sont pas « programmés », comme le chômage et les chômeurs, sont suspects, et donc marginalisés. Ville de paradoxes, Kinshasa, qui capitalise toutes les chimères du succès et du progrès moderne, est une ville-spectacle, avec son propre langage, «une machine à transformer la matière en symboles », comme disait Duvignaud 2. La ration émotionnelle qu'elle procure par l'investissement intensif de l'espace festif, avec les explosions et les implosions extatiques autoréglées par les mécanismes mêmes de sa situation de métropole (en particulier par la multiplication effrénée des lieux de plaisance et des « défouloirs »), tout cela dresse Kinshasa en un vaste théâtre éclaté où se ritualisent des fonnes d'hédonisme et de narcissisme sans cesse inédites3. Théâtre où également les uns se donnent en spectacle aux autres (spectacle horizontal ou bien vertical) dans une espèce de bal masqué tragi-comique qui manipule les illusions comme autant de traquenards ou de miroirs aux alouettes4. Duvignaud, fasciné par ce «véritable théâtre spontané» que constitue l'expérience sociale, a noté que «le théâtre est chose urbaine, comme I'Histoire »s. Méditons donc un instant, avec Roland Barthes, sur l'illusion théâtrale (singulièrement du théâtre occidental de ces derniers siècles, dont nous sommes encore fortement tributaires) et qui est la paraphrase de notre thème. Barthes écrit que le théâtre a eu jusqu'alors comme fonction essentielle de maquiller le secret (les « sentiments », les « situations », les «conflits») en manipulant l'artifice (par la machinerie, la peinture, le fard, les sources de lumière). « La scène à l'italienne est l'espace de ce mensonge: tout s'y passe dans un intérieur subrepticement ouvert, surpris, épié, savouré par un spectateur tapi dans l'ombre. Cet espace est théologique, c'est celui de la faute: d'un
2

J. DUVIGNAUD,Lieux et non-lieux,

Paris, Editions Galilée, 1977, Collection

l'Espace

Critique,

p.14. 3 Cf. Lye Mudaba YOKA,«Le phénomène de la mode à Kinshasa », dans Zaïre-Afrique, Kinshasa, septembre 1983, p. 425-430 et pp. 28-33 de ce Cahier. 4 Cf. à ce propos C. LASCH,Culture of Narcissism (American Life in an Age of Diminishing Expectations), New York, Warner Books, 1979, et particulièrement le chapitre «Politics as spectacle », p. 148. 5 J. DUVIGNAUD, ombres collectives, Paris, Presses Universitaires de France, 1975. Les

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côté, dans une lumière qu'il feint d'ignorer, l'acteur, c'est-à-dire le geste et la parole; de l'autre, la nuit, le public, c'est-à-dire la conscience» 6. Ainsi fonctionne symboliquement la ville avec ses acteurs aux multiples masques, aux multiples rôles, aux multiples pouvoirs du geste et de la parole; avec aussi ses spectateurs-voyeurs. Ville-Narcisse L'on comprend dès lors qu'au regard de l'imagerie populaire, surtout de la part des « spectateurs» tapis dans l'obscurité de l'arrière-pays ou du désœuvrement, une ville comme Kinshasa, sur laquelle sont braqués les projecteurs fantasmagoriques, finisse par apparaître comme une ville-Narcisse. Nous savons, à la suite de Freud, qu'il y a narcissisme quand le sujet se prend lui-même pour un objet surréalisé. Freud estime d'ailleurs que le désir narcissique est principalement féminin, ajoutant que paradoxalement, sur le plan de l'altérité, cette fixation affective, sensuelle et singulière à soi-même a toujours fasciné les hommes, non seulement pour des raisons esthétiques mais en raison de « constellations psychologiques» plus ou moins subconscientes. « Il est facile, écrit-il, de constater que le narcissisme d'autrui exerce un grand attrait sur ceux qui ont renoncé à une partie de leur propre narcissisme et sont à la recherche d'un amour objectaI (...) Tout se passe comme si l'état psychologique bienheureux et l'inexpugnable position libidinale qu'ils ont conservée et à laquelle nous avons nous-même renoncé suscitaient en nous de l'envie» 7. Girard en conclut que « la coquette est d'autant plus excitante, sa séduction mimétique est d'autant plus forte que les désirs attirés par elle sont plus nombreux »8. Or, comme nous le savons, le narcissisme a ses envers, et ceux-ci sont toujours fatals. Tous les poètes et les aèdes qui ont exalté Kinshasa témoignent tout à la fois de leur fascination et de leur dépit. Par exemple, Paul Mundanda, déjà au début des années 50, avec son fameux Kinshasa, Poto moindo (Kinshasa, Europe noire) qui décrit les tribulations d'un villageois venu tomber dans le traquenard et la galère de la ville; ou encore Kabasele, dans la chanson Kinshasa makambo (Kinshasa des mythes), où il est question des chimères et des chants de sirène d'une ville apparemment toujours en fête... L'on se rappellera également le bruit qu'a fait dans l'opinion la chanson Muana Nsuka des « Bana Odéon », évoquant la tragédie survenue tour à tour aux douze enfants d'un prolétaire, dans des conditions pénibles.
6

Roland BARTHES, L'Empire des Signes, Paris, Flammarion, 1970, p. 80. 7 Sigmund FREUD, « Verliehtheit and Hypnose », dans Gesammelte Werke, X, p. 155-156, cité (en traduction) par R. GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978, p. 392-393. 8 R. GIRARD, op. cil.

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