L'âge d'or australien

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Publié le : samedi 1 mars 1997
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EAN13 : 9782296335233
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L'ÂGE D'OR AUSTRALIEN
LA RUÉE VERS L'OR (1851) ET SES CONSÉQUENCES

1997 ISBN: 2 -7384 - 5130 - 6

@ L'Harmattan,

MICHEL BERNARD

L'ÂGE D'OR AUSTRALIEN
LA RUEE VERS L'OR (1851)
~ ~

ET SES CONSEQUENCES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole -Polytechnique 75005 Paris

L'HarmattanINC 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

DU MîME AUTEUR

Histoire de l'Australie de 1770 à nos jours, L'Harmattan, Samuel Beckett et son sujet, L'Harmattan,
«

Paris, 1995.

Paris, 1996.

La quête identitaire dans la littérature australienne» in Le Pacifiqueou

l'odyssée de l'espèce, (Dir. Serge Dunis), Klincksieck, Paris, 1996.

REMARQUES

. Un astérisque
. Des cartes

* indique un renvoi au glossaire.

. Les références aux saisons concernent l'hémisphère Sud: l'hiver et l'été sont donc inversés par rapport à l'hémisphère Nord.
de chaque colonie se trouvent à la fin du livre.

OCEAN INDIEN

Détroit de Bass ~ LaW\

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.

7

INTRODUCTION

Lorsque, le 22 août 1770, James Cook* planta le drapeau britannique sur la petite île de la Possession, à l'ouest du Cap York, il ignorait alors que, 125 ans plus tard, on y découvrirait de l'or. Si le célèbre navigateur avait creusé un peu plus profond, l'histoire de l'Australie aurait sans doute commencé par une ruée vers l'or au lieu de l'implantation d'une colonie pénitentiaire. Malgré cela, l'or joua un rôle prépondérant dans la destinée australienne en accélérant la métamorphose d'un pays de convicts en une terre promise où chacun pouvait faire fortune. Toute l'image de l'Australie allait être transformée non seulement à l'étranger, mais aussi à l'intérieur du continent tant au plan économique et politique que démographique. Il est vrai que, déjà, avant même la découverte du continent, la légende d'une Terra Australis Incognita s'était emparée de l'imaginaire des Asiatiques et des Européens, et bon nombre d'expéditions avaient eu pour objectif la découverte d'un Eldorado. Au XV' siècle, dans les archipels de Java et Sumatra, de nombreuses légendes décrivaient des îles d'or où se trouvait une cité de rêve. Tous les navigateurs, Hindous, Chinois, Musulmans et Européens, avaient en tête ces fabuleuses îles d'or, surtout lorsqu'ils atteignaient l'extrémité orientale de l'archipel indonésien au-delà duquel l'espace encore inexploré nourrissait les rêves les plus fous. Pourtant, la Costa d'Ouro -la Côte d'Or - dont les Portugais dessinent le tracé à partir de 1530 ne sera, au XVII" siècle, pour les Hollandais et le boucanier anglais William Dampier, qu'un espace stérile infesté de mouches et d'aborigènes vivant dans le dénuement le plus complet. Il faudra attendre que l'Endeavour de Cook jette l'ancre à Botany Bay pour que le continent antipodal offre un intérêt non pas mercantile, mais avant tout scientifique aux Européens. Ce sera pourtant l'installation d'un pénitencier qui inaugurera l'histoire de l'Australie moderne en permettant au gouvernement anglais d'évacuer vers une destination lointaine la lie de la société, c'est-à-dire toute une population qui devait à jamais quitter le sol britannique. Au cours de l'implantation de la colonie, à partir de 1778, plusieurs convicts avaient ramassé quelques pépites alors qu'ils travaillaient sur les chantiers des routes. En 1823, un prisonnier enchaîné, occupé à des travaux de voirie près de Bathurst, fut fouetté pour avoir en sa possession un morceau d'or grossier que l'officier de service croyait être le produit de montres et de bijoux divers volés puis fondus. En général, les bagnards

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préféraient se taire de peur d'être accusés de vol et punis en conséquence. Leur principal souci était, en fait, de survivre et non de s'enrichir. Officiellement, ce fut un géomètre, James McBrien, qui, le premier, découvrit, en 1823, de nombreuses particules d'or dans le sable d'une colline des Montagnes bleues (Blue Mountains), à proximité de la Fish River, près de Bathurst. Mais le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud ne donna aucune suite à son rapport. Seize ans plus tard, un explorateur polonais, le Conte Paul Strzelecki, envoya au gouverneur Gipps un compte-rendu dans lequel il prétendait avoir découvert un gisement près de Hartley, mais Gipps lui imposa de garder le silence. En 1844, le Révérend William Clarke montra au gouverneur l'or qu'il venait de découvrir à Hassan's Walls. Mais Gipps lui intima également l'ordre de garder ses pépites et de se taire. Un certain nombre de bergers trouvèrent, eux aussi, des pépites alluvionnaires. Dans les années 1840, McGregor, un vieux berger du district de Wellington, vendit quelques grains à des bijoutiers de Sydney, mais il refusa de révéler le lieu de sa trouvaille. En 1846, près de Beechworth, des ouvriers qui creusaient le bief d'une scierie pour David Reid, un squatter de la région, aperçurent de la poussière de métal jaune, mais leur employeur leur demanda de reprendre le travail, car il ne s'agissait, selon lui, que de mica. Pourtant, c'était bien de l'or cueilli dans un lieu qui deviendra l'un des plus célèbres gisements d'Australie. En 1849, à 16 km à l'ouest de Clunes, à Amherst, un berger du nom de Thomas Chapman découvrit 38 onces d'or, mais il n'y aura pas de suite. A cette époque, la Nouvelle-Galles du Sud, dont le Victoria * faisait alors partie, venait de sortir de son statut de colonie pénitentiaire et ses préoccupations concernaient surtout l'industrie lainière. Les éleveurs ou « squatters »* constituaient une classe de possédants qui craignaient que la précieuse main-d'œuvre qu'ils employaient n'abandonnât les lieux de travail pour aller prospecter sur les champs aurifères. En outre, l'or risquait de déstabiliser une société constituée encore de convicts et de descendants de convicts. C'est à Coloma, en Californie, que la première ruée vers l'or aura lieu, aux pieds de la Sierra Nevada, sur la propriété du Capitaine Sutter. Le 24 janvier 1848, James Marshall, attiré par un scintillement inattendu au fond du bief d'une scierie qu'il est en train de construire pour Sutter, découvre une pépite. Mais, contrairement à David Reid, Sutter vérifie la nature du métal en pratiquant le test de l'acide nitrique et celui de densité d'Archimède: il s'agit bien d'or et, qui plus est, d'une pureté de 22 carats! Contrairement à ses vœux, la nouvelle s'ébruite comme une traînée de poudre, et le domaine du capitaine est vite envahi par une foule en délire. En Australie, il faudra attendre encore trois ans avant que le premier
«

gold rush» perturbe toute la société de la Nouvelle-Galles du Sud, puis
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celle du Victoria, et que commence une fantastique aventure qui marquera à jamais le futur du continent. Toutes les convoitises, toutes les espérances vont converger vers les «champs d'or» (gold fields), des milliers de livres seront arrachées chaque jour au sable des rivières et au sous-sol des collines.

Il

CHAPITRE I GOLD! GOLD!

I LA NOUVELLE-GALLES, TERRE AURIFÈRE

En ce début de février 1851, un homme à cheval s'enfonce dans l'outback en direction de Guyong. Edward Hargraves est l'un de ces «barbares du Nouveau Monde», dont la vulgarité n'a d'égale que la fougue et le désir de s'enrichir. Plus d'un an auparavant, il se trouvait en Californie dans un lieu où la configuration du sol ressemblait à s'y méprendre au relief qu'il avait pu observer dix-huit ans plus tôt dans le bush de la Nouvelles-Galles du Sud. Il est persuadé que cette similitude est la preuve tangible de la présence d'un filon aurifère. Et, lorsqu'il quitte Sydney le 5 février 1851, il n'a qu'une seule idée en tête: vérifier sur place. En fait, il n'ignore pas que des bergers ont trouvé de l'or dans la région de la Lewis Pond Creek en 1830, mais il souhaite avoir la primeur de la découverte pour s'en attribuer tout le mérite. Hargraves quitte Sydney à cheval, traverse les Montagnes Bleues puis s'accorde un jour de repos à Guyong, à l'auberge Wellington, tenue par la veuve Lister. Le 12, il reprend la route, accompagné du jeune John Lister qui connaît bien la région et a même trouvé quelques échantillons de quartz aurifère au bord de la Lewis Pond. L'itinéraire conduit les deux prospecteurs jusqu'au confluent de la Lewis Pond et de la Summer Hill qui est elle-même un affluent du Macquarie. Voici ce qu'écrit Hargraves:
« Après avoir parcouru une distance d'environ 15 miles, je me trouvai dans le pays que je désirais si vivement contempler de nouveau. Le souvenir que j'en avais ne m'avais pas abusé. On ne pouvait avoir de doute ou se tromper sur la ressemblance de la formation du terrain avec celle de Californie. Je me sentais entouré d'or, tout tremblant et palpitant d'angoisse en pensant à l'instant de vérité où ma baguette magique transformerait ce désert sans piste en une région aux

richesses innombrables. » 1
Comme la rivière que longent les deux hommes est complètement à sec, ils explorent la berge et trouvent de l'eau quelques kilomètres plus loin. ..
1 E. H. Hargraves, Australia and its Gold Fields, p. 114, in C. M. H. Clark, Select Documents in Australian History, 1851-1900, Angus and Robertson, Sydney, 1955, p. 3.

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Après un repas frugal, Hargraves, persuadé que l'or se trouve sous ses pieds, décide de gratter le sol:
«

Mon guide alla chercher de l'eau à boire, puis après avoir pris

un repas sommaire, je lui dis que nous nous trouvions à présent dans les champs d'or, et que l'or se trouvait sous ses pieds tandis qu'il allait chercher l'eau de notre dîner. Il écarquilla les yeux d'un air ébahi et, lorsque je luis dit que j'allais maintenant trouver de l'or, observa mes gestes avec le plus vif intérêt. Mon excitation, sans doute, était beaucoup plus intense que la sienne. Je pris la pioche et grattai le gravier de dyke qui s'étendait le long de la rivière perpendiculairement à la rive, et, avec la truelle, je remplis une batée de terre que je lavai dans le trou d'eau. Le premier essai produisit un

petit fragment d'or. « Regarde! » m'exclamai-je, puis je lavai cinq
batées à la suite, obtenant de l'or dans toutes sauf une [...] "Ce moment, m'écriai-je en direction de mon guide, est un jour mémorable dans l'histoire de la Nouvelle-Galles du Sud. Je serai baronnet, tu seras chevalier, mon vieux cheval sera empaillé, mis dans une vitrine et envoyé au British Museum!" En cet instant, j'eus le sentiment d'être un grand homme. Peutêtre étais-je alors aussi fou que Don Quichotte pendant toute son existence; et, assurément, mon compagnon était aussi simple que Sancho Panca, car le brave garçon me dit par la suite qu'il s'attendait que j'obtins pour lui l'honneur que j'avais promis. A notre retour à Guyong, cette nuit-là, j'écrivis un mémorandum sur cette découverte et je le donnai ensuite au

Secrétairecolonial,comme chroniques d'un grand événement. »2
Hargraves essaya de prospecter le site avec l'aide de Lister et de James Tom, un jeune conducteur de troupeaux de Bathurst. Mais leur pratique de l'orpaillage n'était pas très efficace et Hargraves apprit à ses deux compagnons comment fabriquer un «berceau cali£ornien ». Il s'agit d'une boite percée de trous faisant office de tamis. Une fois la caisse remplie d'alluvions, on chasse la terre et les graviers par un mouvement oscillatoire laissant l'or plus lourd se déposer au fond du bac. Par la suite, les trois frères Tom porteront le berceau à dos de cheval et iront prospecter une quinzaine de kilomètres plus loin jusqu'à Lewis Pond Creek où ils découvrent quelques pépites. Pendant ce temps, Hargraves, qui n'a aucun doute sur l'importance de sa découverte, se rend à Sydney pour y rencontrer le Secrétaire colonial Deas Thomson à qui il demande 500 livres à titre de dédommagement. Mais Thomson n'a qu'une crainte, celle de voir Sydney succomber à la
2Ibid., pp. 114-116 inop. cit., p. 4.

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fièvre de l'or: la ville se viderait de sa main-d'œuvre et ce serait l'anarchie. Déjà, trois ans auparavant, les dirigeants de la colonie avaient été alarmés par le départ massif d'émigrants pour la Californie. Thomson cherche donc à temporiser et invite Hargraves à s'adresser par écrit au gouverneur. Douze jours plus tard, Hargraves envoie une lettre dans laquelle il indique l'endroit de sa découverte et réclame 30 £ pour l'achat d'un cheval afin de se rendre sur les lieux où il doit rencontrer le géologue du service des mines. Mais Hargraves ne sera pas au rendez-vous. Lorsqu'il atteint Bathurst, en avril, il apprend que John Lister et William Tom viennent de localiser un filon à Yorky's Corner, à environ trois kilomètres du site de sa découverte initiale. Lister a cueilli une pépite de 60 grammes à même le sol. Les deux hommes sont rentrés à Bathurst avec plus de cent grammes de métal précieux. Or, Hargraves, qui brûle d'entendre son nom prononcé sur toutes les lèvres, montre ses échantillons de métal jaune à quelques habitants de Bathurst. Il n'hésite pas à propager la nouvelle, car il pense que plus il y aura de monde sur les placers, plus on aura de chance de repérer de nouveaux gisements. Son objectif n'est pas de prospecter luimême, mais de provoquer une ruée vers l'or qui lui permettra de recevoir une récompense gouvernementale et d'avoir son nom dans l'histoire. Deux jours plus tard, le Bathurst FreePressdu 10 mai 1851salue la « deuxième
Californie» et annonce une véritable révolution en Australie: l'or risque de provoquer un bouleversement social sans précédent. Lorsque le Commissaire aux terres domaniales a connaissance de l'événement, il se rend à Ophir, nom des mines d'or du roi Salomon donné par Hargraves à l'endroit de sa découverte. Il y trouve sept ou huit hommes fouillant le sol et prévient les autorités. Quelques jours plus tard, il écrit de nouveau, car des centaines de gens sont sur le point de quitter Bathurst pour se rendre sur le site. Or, beaucoup sont armés et le gouvernement craint le pire depuis l'exemple californien. II LES RÉACTIONS A SYDNEY

Lorsque la nouvelle atteint Sydney, le gouvernement ne montre pas d'inquiétude, car Ophir se trouve à 270 kilomètres de la capitale. Deas Thomson a négligé de donner suite aux lettres du commissaire, pensant que Hargraves a produit des pépites ramenées de Californie. Quant au Conseillégislatif*, il n'aborde même pas la question. Cependant, le 15 mai 1851, la cité est en émoi: le Sydney Morning Herald vient d'annoncer qu'un gisement a été récemment découvert en Nouvelle-Galles du Sud, dans la région de Wellington. Toute la ville retentit du cri: «De l'or! De l'or! » Les diligences sont prises d'assaut, on se lance sur la route, à pied, sac au dos, pour gagner le champ aurifère. En moins de 24 heures, plus de 200

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personnes ont plié bagages. L'or est sur toutes les lèvres et fait l'objet de multiples interrogations: partez-vous aux mines? Est-ce que vous y êtes allé? Avez-vous rencontré quelqu'un venant des mines? Avez-vous déjà vu des pépites? Vos domestiques vous ont-ils quitté? Mon cocher est parti etc.3 En une semaine Sydney se vide: les artisans abandonnent leurs ateliers, les ouvriers quittent les usines, tandis que d'autres en profitent pour exiger une forte augmentation de salaire. On dit que les bergers

délaissent leurs troupeaux. Toute la population est sous l'emprise de « la
fièvre impie» (<< unholy hunger ») qui s'est emparée de la ville:
«

En moins d'une semaine, la diminution de la population des rues

de Sydney était très visible, tandis que Parramatta, déjà à moitié désert, avait perdu presque la moitié de ses habitants. Quant à Bathurst, l'activité commerciale habituelle était complètement paralysée. Mon fabriquant de fiacres déplorait la perte de dix ouvriers et mon tailleur de sept. Mon libraire-papetier se plaignait que son commerce ne pouvait tolérer aucune flambée des prix, tandis qu'il payait 3 sh. 6 p. la livre de pain, 8 sh. pour le ferrage de son cheval et que ses employés demandaient une augmentation de salaire pour faire face à la hausse du coût de la vie. On consacrait si peu de temps et d'intérêt à la culture en général qu'il considérait que la ruée

vers l'or lui avait fait perdre 50 £ par semaine rien qu'au comptoir.
Sydney se métamorphose: exposent chemises de flanelle
(<< cabbage

»4

on ouvre de nouvelles boutiques qui bleue et rouge, chapeaux palmistes

l'équipement du parfait désigner les mineurs: «Les vitrines marchandises consommateur devantures, et chercheur d'or.

hats» )5, ceintures de cuir, bottes, couvertures, pelles, bref tout « digger »*, terme couramment employé pour
offraient un spectacle tout à fait nouveau. Les correspondant aux désirs et aux goûts du moyen furent soudain retirées sans vergogne des l'on exposa seulement les articles d'équipement du Des chemises en serge rouge et bleue, des chapeaux

3 Godfrey Charles Mundy, Our Antipodes; or, Residence and Rambles in the Australasian Colonies with a Glimpse of the Goldfields, Richard Bentley, London, 1852, cité dans Nancy Keesing (ed.), History of the Australian Gold Rushes, Lloyd O'Neil, Hawthorn, Victoria, 1971, p.24. 4Godfrey C. Mundy, Our Antipodes, cité dans N. Keesing, op. cit., pp. 14-15.

5 Le

«

cabbage tree hat» est un chapeau à large bord fabriqué à partir des feuilles du
porté au début de la colonisation, est

palmiste local. Ce genre de chapeau, couramment devenu le symbole du nationalisme australien.

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californiens, des ceintures de cuir, de « vrais gants de mineur», des bottes, des couvertures blanches et écarlates occupaient les étalages des rues chics. Les trottoirs étaient encombrés de pioches, de batées et de pots; la machine à rincer l'or, ou « berceau» virginien, jusqu'ici étranger à nos yeux, devint en deux jours un ustensile familier des foyers, car des centaines se trouvaient exposés à la vente, « de 25 à 40 s. », devant les magasins et les étalages, de sorte qu'un étranger ou une personne distraite, qui n'aurait pas encore entendu ce cri de ralliement « De l'or! De l'or! », pouvait s'imaginer qu'un flot soudain et miraculeux de bébés - bref, un fléau - venait de se déverser sur

la cité dévote. »6 Les colonnes de journaux se remplissent de réclames pour les matériels d'extraction, les charrettes, les tentes imperméables, les armes à feu, le chocolat, les élixirs de vie. On peut lire aussi des conseils pratiques, des témoignages de ceux qui n'ont pas résisté à l'appel de l'or ou des offres de partenariat pour constituer une équipe. Pendant que le camp d'Ophir se peuple, toute la bonne société est en effervescence et le mot folie revient constamment dans la presse. Les pasteurs des différentes confessions font des sermons vigoureux, mettant en garde leurs ouailles contre l'attrait des biens matériels et l'appétit de richesse. Catholiques et protestants sont, pour une fois, unis dans un même combat contre Mammon. Avec eux, les riches propriétaires considèrent l'événement comme une véritable menace pour la cohésion sociale. James Macarthur ne demande-Hl pas au Secrétaire de la colonie d'interdire l'extraction du minerai et de déclarer la loi martiale dans la région de Bathurst? Les mineurs ne sont qu'un ramassis de vauriens, des fripouilles de bistroquets. C'est le retour de la barbarie. Deas Thomson et le gouverneur FitzRoy redoutent un chamboulement social: les convicts libérés, les bergers, les fermiers, les policiers et les gardiens de prison risquent d'aller spontanément tenter leur chance à Ophir. Des centaines d'hommes s'y trouvent déjà. Sur la route de Parramatta, puis dans les Montagnes bleues, on assiste à une étrange procession de charrettes et de chariots chargés de tentes, de berceaux californiens, de sacs de farine, de thé et d'outils. Le gouvernement colonial se sait impuissant à enrayer l'hémorragie. Que faire? Charles FitzRoy, sachant fort bien qu'il est impossible de contenir l'exode par la force, déclare que l'or est la propriété légale de la GrandeBretagne puisqu'il se trouve en terre domaniale. La loi, en effet, stipulait que tout minerai appartenait à la Couronne, même lorsque le gisement se
6 G.C Mundy, Our Antipodes, pp. 561-564, London, 1855 in C. M. H. Clark, Select Documents, pp. 4-5.

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situait dans une propriété privée. Le gouverneur décide alors qu'à partir du 1erjuin, chaque mineur devra obtenir une licence d'exploitation de 30 shillings mensuels. A l'époque, ce tarif était exorbitant, mais c'était le moyen habile de taxer ceux qui trouvaient de l'or et de pousser les plus malchanceux à reprendre leur travail habituel. Par cette loi, qui obtient l'assentiment des squatters, William Wentworth* en tête, FitzRoy pense pouvoir dissuader les diggers potentiels et même inciter les plus malchanceux à reprendre leurs tâches habituelles. Le juge de paix, John Richard Hardy, est nommé commissaire aux terres domaniales pour le district de la région aurifère où il est chargé de percevoir le montant de la licence, d'administrer le camp, de résoudre les conflits et d'exercer la justice en sessions ordinaires. Le 3 juin, il s'installe à Ophir, accompagné de dix hommes en armes. Un millier de prospecteurs campent déjà au bord de la rivière. Le calme règne. Hardy distribue les licences payées en pépites et

délimite les concessions

(<<

claims »). Il a l'intelligence de donner aux

nouveaux venus le temps de prospecter afin de pouvoir payer la taxe. Mais le Secrétaire colonial imposera au commissaire de collecter l'impôt auprès de chaque prospecteur dès son arrivée~
Pendant ce temps, à Sydney, la rumeur s'amplifie: on y propage d'incroyables histoires de prospecteurs qui, du jour au lendemain, découvrent une fortune dans le sol. A la fin du mois de juin, Sydney compte 2 000 personnes arrivées par mer en provenance d'autres colonies, dont le Victoria. Un éleveur du district de Bathurst, William Sutter, raconte en ville comment un digger, à lui tout seul, a récolté l'équivalent de 4 000 £ de métal précieux en un seul jour. Pour faire taire les remarques incrédules, Sutter apportera deux grosses pépites d'or pur devant des centaine de regards ébahis. Vers juillet 1851, le travail sur les champs aurifères, parmi les collines lugubres de la région de Bathurst, a perdu beaucoup de son charme. Des centaines de diggers désenchantés rentrent chez eux, mais la découverte de la pépite de Kerr ranime tous les espoirs et relance l'activité des prospecteurs. Le Bathurst Free Press du 16 juillet relate, en effet, comment un jeune Aborigène du nom de Kerr Tommy, de la mission de Wellington, a découvert par hasard, alors qu'il s'amusait à casser des cailloux avec son tomahawk, un morceau de quartz contenant 36 kg d'or sur la propriété du Dr Kerr. Celui-ci récompensera le jeune homme et son frère en leur donnant une terre à cultiver, deux troupeaux de mouton, deux bœufs, deux chevaux sellés et de la nourriture 7. Mais Tommy noiera dans 7 Cf. N. Keesing,op.cit., p. 39-44. « Bathurst est de nouveau pris de folie! Le délire de la
fièvre de l'or est revenu avec une intensité accrue. Les hommes se rencontrent, se regardent fixement d'un air stupide, formulent des propos incohérents et se demandent ce qui va se passer. Chacun a vu des centaines de fois cinquante kilos [a hundredweight: en fait 112 livres en mesure an~laise, soit 50,7 kg] de farine; cinquante kilos de sucre ou de pommes de terre sont une realité quotidienne, mais cinquante Kilos d'or est une expression quasi inconnue dans la langue anglaise. Cela dépasse l'entendement ordinaire, c'est une sorte 18

l'alcool sa déception de ne pouvoir jamais être considéré à l'égal des Blancs. D'ailleurs, les Aborigènes ne se sentent absolument pas concernés par cette soif de l'or et préfèrent vivre à la lisière des camps. Vers le 24 mai 1951, plus de mille personnes se trouvent aux alentoursd'Ophir. On y dresse des tentes, on y construit des huttes, quelques boutiques s'improvisent: gargotes, bouchers, forgerons... Les fermiers des environs y voient une. aubaine pour écouler farine et viande de mouton à des prix prohibitifs. Les denrées indispensables telles que le sucre, le thé et la farine atteignent des sommes astronomiques. A peine arrivé, on creuse, dans le froid et l'humidité, les uns avec des outils adéquates, les autres avec un équipement de fortune. La saison hivernale rend l'exploitation du sol très difficile. Le climat, les chemins embourbés, le prix des marchandises, tout cela dissuade les hommes de pénétrer plus avant vers l'ouest. Certains se vantent, mais les prouesses se font attendre, et ils doivent finalement quitter les lieux, désenchantés ou exténués. On leur avait promis la fortune d'un simple coup de pioche, ils n'ont que la soif, la sueur et les larmes. Des centaines d'entre eux, démoralisés par la licence, sont consternés lorsque les policiers brisent les outils de ceux qui ne sont pas en règle. On voit des diggers s'enfuir dans le bush pour échapper aux contrôles. D'autres ont la chance de gagner une fortune en quelques semaines, mais le travail en décourage plus d'un. Il faut retourner les blocs rocheux, creuser le gravier jusqu'à la couche de terre. L'or se trouve sous forme de pépites près de la surface du sol ou bien en paillettes mêlées au gravier alluvionnaire. L'orpaillage n'est pas très rentable et il faut aller chercher la veine de quartz en creusant des trous que les pluies inondent. Un trou d'extraction est un « schicer », mot-valise qui condense l'anglais « shit» et l'allemand «scheize», tous deux signifiant «merde». La promiscuité irrite les individus, mais la fascination qu'exerce l'or permet de tout supporter. La découverte d'une pépite est saluée par des hourras. Certains diggers tombent sur un filon puis ne découvrent plus rien par la suite. D'autres deviennent fous et s'enfuient dans la forêt à jamais. On passe en un rien de temps de l'euphorie à l'abattement. Mais pour la majorité des mineurs, la valeur de quelques pépites dépasse largement le salaire qu'ils avaient comme ouvriers ou comme dockers. L'or d'Ophir est peu profond et certains s'installent sur les places avec un simple baluchon sur l'épaule, une pioche, une pelle et un plat en étain servant de batée. D'autres sont mieux équipés: ils arrivent à trois ou quatre avec un chariot transportant toile de tente, pioches, pelles, seaux, hache, batée, levier, «berceau» en bois, parfois même un treuil pour évacuer l'eau d'exhaure. Mais trois mois après le rush, le gisement d'Ophir
d'incompréhensibilité physique, mais c'est une réalité matérielle dont nos propres yeux ont été les témoins lundi dernier. » (p. 39)

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est épuisé et nombreux sont ceux qui sont allés tenter leur chance au-delà des collines, à Sofala, sur les rives de la Turon. Sur 2 000 diggers, il n'en reste plus que deux cents. Constatant qu'Ophir est déjà sur le déclin, le gouvernement décide de favoriser les recherches. Il nomme Hargraves commissaire aux terres domaniales et le charge de prospecter d'autres

régions8. Hargraves se met en route, avec chevaux et domestiques. Il
parcourt 1450 km en deux mois sans trouver le moindre indice d'un nouveau gisement là où, pourtant, d'autres comme le Révérend W.B. Clarke, appointé, lui aussi, par le gouvernement, se montreront plus perspicaces. Pourtant, ce n'est pas au gouvernement que reviendra le mérite de la découverte de nouveaux gisements, mais plutôt aux diggers eux-mêmes qui, fuyant les contrôles de la licence et la bousculade des camps, s'avancent de plus en plus à l'intérieur du bush. En juillet 1851, ils progressent au nord-est, vers la Turon, dans une région qui recèle un riche filon. En 1852, le champ aurifère de la Turon compte six à sept mille personnes. Une ville nouvelle vient de naître: Sofala, avec ses tentes, ses boutiques en bois mal alignées, ses hôtels et pensions, ses rues parsemées d'ornières et de traces de sabots. Le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud décide alors d'assurer le convoyage mensuel du métal précieux jusqu'à Sydney sous escorte, moyennant un prélèvement de 2% sur la valeur du métal. Chaque mardi matin des milliers de livres en or sont ainsi transportées à Sydney où l'argent est gaspillé et où les diggers s'imbibent dans les bars. A la fin de 1854,3000 mineurs fouillent le sol de Sofala et les rives de la Turon là où, quatre ans plus tôt, il n'y avait que moutons et kangourous.
Les autorités, persuadées de maîtriser la situation, pensent que, contrairement à la Californie, la loi et l'ordre règnent dans les camps. On affiche même une certaine prétention à être britannique et non pas yankee. Il est vrai que, lors de sa visite de Major's Creek, en avril 1852, près de Braidwood, le gouverneur général fitzRoy a pu constater que l'ordre et la bienséance prévalent sur les sites. Vêtu de sa tenue officielle qui contraste avec les vêtements crottés des mineurs, ce bon vivant a reçu un accueil
8 Entre-temps Hargraves avait obtenu 2 000 £ de récompense plus divers cadeaux de la part du gouvernement colonial. Il se retira dans une magnifique propriété à Norahville et se montra fort in~rat envers Tom et Lister. Les familles de ces derniers écrivirent de nombreuses pétItions; il y eut trois enquêtes parlementaires pour que justice soit rendue et leurs descendants sont toujours occupes à défendre leur cause. Selon Tom et Lister, ce sont eux-mêmes qui avaient indi<3.ué à Hargraves le lieu où ils venaient de découvrir 4 onces d'or, et ils auraient été trompes par les };'romesses de Hargraves. Selon ce dernier, il n'y avait jamais eu d'accord écrit et, aujourd hui, ses descendants continuent de défendre son honneur. Tom et Lister n'obtiendront à eux deux que 1 000 £ de dédommagement suite à une pétition adressée au parlement de la Nouvelle-Galles du Sud. fi faudra attendre 40 ans après la découverte pour que la colonie reconnaisse leur place dans l'histoire.

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chaleureux et a bu à la santé des époux royaux. Il est donc assuré que tout va pour le mieux alors que, dans les camps, l'alcool fait des ravages et les rixes sont nombreuses. Aux bordels et au tripots s'ajoutent les combats de coqs pourtant interdits. Et comme le jour du sabbat n'est pas respecté, le clergé est dans tous ses états, car, pour lui, l'influence de la religion constitue le meilleur rempart contre le crime et l'anarchie. Dès août 1851, l'évêque anglican William Grant Broughton prêche en faveur d'un croisade contre ces ostrogoths du bush, car la civilisation chrétienne est en danger. La bourgeoisie urbaine redoute un écroulement de toutes les valeurs sociales et le retour à la barbarie. Lorsqu'en mai 1852 les eaux de la Turon et de la Major's Creek (Braidwood) quittent leurs lits en raison de pluies diluviennes, certains y voient le signe d'une intervention divine. Les camps ne sont plus approvisionnés, et les prix des denrées alimentaires grimpent en flèche. En juin, c'est au tour du Molongo et de la Murrumbidgee: toute la ville de Gundagai est balayée par les inondations, les cultures sont entièrement détruites et le bétail noyé. Certains habitants restent plusieurs jours perchés dans les arbres, mais nul n'abandonnera son rêve d'un Eldorado. III LES CHAMPS D'OR DU VICTORIA La ville de Melbourne, capitale du Victoria, est en émoi en constatant la fuite de sa main-d' œuvre vers les « chaInps d'or » de la Nouvelle-Galles du Sud. Le maire de la ville crée un comité qui décide de faire appel aux prospecteurs. La Gazette de Port Phillip du Il juin 1851 publie un encart alléchant:
«

DEUX CENTS GUINÉES DE RÉCOMPENSE

Le comité appointé par l'assemblée générale qui s'est tenue à Melbourne le 9 courant est aujourd'hui disposé à offrir une récompense de DEUX CENTS GUINÉES à toute personne ou toutes les personnes qui feront pour lui la découverte d'une MINE D'OR ou D'UN FILON dans un périmètre de 200 miles autour de Melbourne, dont l'exploitation pourrait être rentabilisée, ce montant étant indépendant de toute récompense que le gouvernement est susceptible d'accorder. LE MAIRE, WILLIAM NICHOLSON, PRÉSIDENT» 9
9 PEACH, Bill, Gold, The Australian Broadcasting Company of Australia, Melbourne, 1983, p. 44. Commission, Sydney, and The Macmillan

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L'année précédente, en mars 1850, William Campbell, un éleveur de la région de Clunes, découvre par hasard quelques pépites dans une crevasse au bord de la Deep Creek, sur les terres d'un ami, Donald Cameron, qui est certain que la découverte n'a aucune valeur. Tous deux préfèrent garder le silence. En revanche, le Dr Bruhn, lui, persuadé que la région contient un gisement aurifère, s'est mis en route au moment même où Hargraves quitte Sydney pour le futur gisement d'Ophir. Il interroge les bergers de Cameron qui lui indiquent l'emplacement de la découverte de Campbell. Bruhn est un excentrique, qui cherche de l'or uniquement pour le plaisir et non le gain, sans s'embarrasser d'outillage quelconque. Il fait part de ses observations aux uns et aux autres. La rumeur parvient aux oreilles d'un menuisier du bush, près du village de Burn Bank, qui vient de rentrer de San Francisco sur le même bateau que Hargraves. Il sait comment extraire le métal précieux et se rend sur la propriété de Cameron, où il découvre du quartz aurifère qu'il montre à un courtier en or de Melbourne. Celui-ci présente l'homme à un journaliste qui accepte de ne rien publier pendant sept jours en échange de renseignements sur l'emplacement du gisement. Au bout d'une semaine, le 8 juin 1851, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Le même jour, Donald Cameron écrit au lieutenant-gouverneur du Victoria, Charles La Trobe, qu'il vient d'apercevoir une douzaine d'hommes en train de fouiller le sol sur les rives de la rivière. Cependant, Clunes ne connaît pas de ruée soudaine et, à la fin du mois, la population du camp s'élève à 50 hommes et deux femmes seulement. A Melbourne, le comité qui avait promis une récompense de 200 livres à celui qui découvrirait un gisement se trouve assailli par des dizaines de personnes revendiquant la paternité de la découverte. Entre-temps, un certain Louis Michel, gérant de l'hôtel Arc-en-ciel de Melbourne, tombe sur un filon au bord d'une petite rivière qui se jette dans le Yarra, à une journée de marches de la ville. Michel pense que seul l'or pourrait lui rendre tous ses clients qui sont allés tenter leur chance en Nouvelle-Galles du Sud. Accompagné de quelques hommes, il parcourt les montagnes situées à l'est de la ville et découvre un filon en juillet 1851. Il abandonne alors son hôtel et prospecte avec succès les rives de l'Anderson's Creek, à Warrandyte. Un mois plus tard, une centaine d'hommes fouillent l'ardoise aux alentours de la rivière. Au nord-ouest de Melbourne, la route de Clunes traverse Buninyong qui est la bourgade intérieure la plus importante à l'époque avec son médecin, son pasteur presbytérien et son école. En août 1851, le maréchalferrant Hicock découvre quelques pépites à moins d'un kilomètre de sa forge et, bientôt, les 80 km qui séparent Geelong de Buninyong sont parcourus par des files de chariots transportant provisions et matériel. Parmi les marcheurs, un vieil immigrant âgé de 75 ans, John Dunlop, est 22

bien décidé à tenter sa chance. Il charge l'un des hommes qui l'accompagnent, Regan, d'aller se renseigner à Clunes sur la qualité du filon et les méthodes utilisées là-bas pour extraire le métal. En septembre, sur la route qui traverse la région de Ballarat, Regan découvre quelques pépites sous les acacias: ce sera l'un des gisements les plus fabuleux du Victoria. Lorsque Melbourne apprend que de l'or se trouve à portée de pioche à Ballarat, la surprise est immense. Toute la population est en émoi. L'indignation morale que suscitait, chez certains, les départs pour Ophir est vite oubliée et, à l'annonce de chaque nouvelle découverte, les habitants, toutes classes et religions confondues, se précipitent sur les champs d'or où ils construisent en hâte leurs huttes de branchages et de calicot. Plus rien n'arrête la marée humaine, pas même les intempéries, le froid ou la perspective de vivre dans des abris de fortune. Dès octobre, Melbourne et Geelong se vident et les femmes doivent s'organiser en groupes d'autodéfense, car les policiers ont cédé à l'appât de l'or. Les commerçants perdent à la fois leurs employés et leurs clients. L'évêque anglican Perry colle une affiche sur son église en construction invitant les maçons à reprendre le travail pour l'amour de Dieu et 30 shillings par jour. A partir de janvier 1852, les prix grimpent d'une façon vertigineuse au point, parfois, de doublf'r. Les fonctionnaires obtiennent jusqu'à 50% d'augmentation de salaire et certains travailleurs manuels parviennent à gagner le double de leur paye habituelle. Charles Joseph La Trobe, lieutenant-gouverneur de la nouvelle colonie indépendante du Victoria, partage les mêmes inquiétudes que l'archevêque de Melbourne: comment emayer la folie qui s'est emparée de la ville? Tout comme FitzRoy, en Nouvelle-Galles du Sud, il décide qu'à partir du 1er septembre les mineurs devront s'acquitter des droits d'une licence obligatoire, soit 30 shillings par mois, payables d'avance. En échange, l'administration assurera la sécurité des personnes et des biens. La réaction est vive parmi la cinquantaine de mineurs de Buninyong, car la plupart n'ont pas les moyens de payer. Cependant, les commissaires montrent la même prudence que Hardy sur le champ d'Ophir en autorisant

des fouilles libres pendant le mois de septembre. Mais, déjà, les « stump
orators », perchés sur leur souche, haranguent la foule qu'ils incitent au

refus de payer. Le gouverneur est qualifié de « gros cochon emplumé» et
de tzar victorien oppresseur des pauvres. On entend le slogan américain : «pas d'impôt sans représentation ». Une protestation solennelle est adressée au tyran. Les mineurs qui vont retirer leur licence sous la tente du commissaire sont molestés. Le capitaine de police fait part de ses inquiétudes à La Trobe qui décide alors de renforcer les forces de police pour éviter tout débordement. Au même moment, à Geelong, un certain M. Booley, s'insurge contre l'aristocratie locale et manifeste ouvertement ses 23

opinions en faveur de l'abolition des privilèges de classe et du droit de chacun à la propriété. Il prétend que le progrès social doit accompagner le progrès économique à l'époque du chemin de fer et du télégraphe. Lorsque les licences sont rendues officiellement obligatoires, le 21 septembre, Ballarat compte environ un millier de mineurs. Le jour où La Trobe visite Ballarat, un mois après sa découverte, il y a 2 500 hommes. Quinze jours plus tard, environ 5 000 diggers creusent les flancs de la montagne à Gold Point. Chaque homme a droit à une concession (<< claim») de 7 m 2 et demi (8 pieds carrés). Il faut d'abord creuser la terre et le gravier, puis l'argile. L'or le plus riche se trouve incrusté dans une mince couche d'argile rouge de 12 à 13 cm d'épaisseur, parfois seulement à 4,50 m de profondeur. Mais certains mineurs descendent jusqu'à 9 ou 10 m sans rencontrer le moindre filon, tandis que d'autres gagnent en une journée l'équivalent de dix années de travail en Angleterre. La plupart du temps, l'or alluvionnaire du Victoria se présente sous forme de « poussière » semblable à du pollen ou à des graines de melon, mais il arrive parfois qu'un prospecteur aperçoive, au fond d'une rivière, une énorme pépite à peine ensevelie dans le gravier. En 1858, on découvre, près de Ballarat, la Pépite Bienvenue (Welcome Nugget) qui pèse 63 kg. Onze ans plus tard, un Cornouaillais du nom de John Deason déniche, sous deux ou trois centimètres de terre, une énorme masse aurifère qui, une fois lavée de ses impuretés, pèse 65 kg. Appelée Welcome Stranger (L'étranger Bienvenu), c'est sans doute la plus grosse pépite au monde. Elle sera vendue à la banque de Dunolly pour la somme royale de 9 436 £.
Mais Ballarat se dépeuple rapidement, car on a mis à jour un gisement encore plus riche à Castlemaine, au pied du Mont Alexandre. Castlemaine se situe à 65 km de Ballarat où, le 20 juillet 1852, un gardien de station d'élevage, Christopher Peters, a découvert un morceau de quartz aurifère dans une faille qui traverse un enclos. Il prévient quelques amis qui, trois semaines après avoir pris officiellement congé de leur employeur, se rendent sur les lieux. Chacun gagnera en un mois l'équivalent d'une année de salaire. Mais leur présence n'échappe pas au regard de quelques passants, dont William Campbell de Strathlodden, qui en parle au lieutenant-gouverneur. Quelques semaines plus tard, les hauteurs du Mont Alexandre offrent le spectacle d'un immense camp qui s'étend du sud à l'ouest: innombrables toiles de tentes blanches installées sur le sol d'argile et d'herbe jaunes, parmi les fumées des feux de bois et les pistes sinueuses au milieu des broussailles. Les lieux d'exploitation s'étendent sur 13 ha au pied de la montagne: Fryer's Creek, Forest Creek, Campbell's Creek, Sailor's Gully, Castlemaine, Ranter's Gully, Cobbler's Gully. Le Mont Alexandre se situe à 110 km de Melbourne. Toutefois, ce n'est pas la proximité du site qui attire les diggers, mais la richesse du filoh

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et sa facilité d'extraction. Certaines équipes de mineurs parviendront à extraire plus de 2 kg d'or des flancs de la montagne, la moyenne étant de 450 g. En sept mois, l'escorte gouvernementale chargée de convoyer le métal précieux transportera à elle seule, jusqu'à Melbourne et Adélaïde, une cargaison d'une valeur de 2,4 millions de livres sterling. Parfois, alors qu'ils se débarbouillent à la tombée de la nuit, les hommes aperçoivent quelques paillettes dans l'eau sale. On découvre des pépites dans la poussière à même le sol; il suffit de racler 30 cm de terre pour voir apparaître du métal incrusté dans l'argile. Si on creuse entre 90 cm et 1,20 m, on en trouve dans les fissures de l'ardoise. En quelques semaines, des hommes sans ressources s'enrichissent pour la vie. Les coups de chance sont parfois surprenants. Ainsi, persuadé que la Woolshed Creek recèle un important filon, un certain Johnson embauche six hommes pour creuser un puits dans la vallée. Mais l'eau envahit l'excavation et Johnson décide d'arrêter les recherches. Cependant, ses hommes acceptent de travailler encore une semaine. Bien leur en prend, car, quelques jours plus tard, ils découvrent des milliers de pépites incrustées dans un lit de granite parmi ce qui était peut-être le plus riche gisement du nord-est. En une semaine, leurs gains s'élèveront à 15000 £ et Johnson régalera ses employés avec 240 bouteilles de champagne. Plus au nord se trouve une station d'élevage avec un grand abri de berger et un enclos à bétail. L'endroit porte le nom de son locataire d'autrefois, un certain Bendigo. On dirait que la rivière Bendigo roule sur l'or qu'on peut apercevoir à l' œil nu. Le filon sera découvert dans une chaîne de trous d'eau par des bergers et leurs épouses. Quelques jours plus tard, un éleveur les aperçoit en train de fouiller le sol et remarque quelques pépite s posées sur un chiffon. Aussitôt, la nouvelle de la découverte circule de bouche en bouche jusqu'à ce que l'Argus du 13 décembre 1852 révèle le nom d'un autre lieu mythique du« gold rush»: Bendigo. Les autorités de l'époque estiment qu'en juin 1852, la population des chercheurs d'or du Victoria s'élève à 30 000 personnes, et ce chiffre sera porté à 100 000 trois ans plus tard. Cette population est très mobile: on met à jour régulièrement de nouveaux gisements et, à chaque nouvelle découverte, une foule se met en route à pied, à cheval ou en carriole. Au cours de l'hiver 1852, on localise un filon à Omeo dans un endroit difficile d'accès des montagnes du Gippsland. Quelques hommes préfèrent pousser au-delà en direction du nord-ouest, vers l'Ovens River, et repèrent le filon de Beechworth. Situé à 260 km au nord-est de Melbourne, à proximité de la route de Sydney, Beechworth attire, à partir de la fin 1852, des milliers de prospecteurs venus de Nouvelle-Galles. Plus tard, dans la même région, le squatter David Reid localise, grâce à l'un de ses bergers, un nouveau gisement alluvionnaire. Il installe une boutique près de la rivière qui porte son nom et achète l'or des diggers pour quelques shillings l'once, faisant 25

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