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L'Algérie de la Révolution

240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296145535
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L'ALGÉRIE DE LA RÉVOLUTION (1963-1964)

DU MEME AUTEUR Chez d'autres éditeurs Le Nord, Maspero, 1967 Un ouvrier parle, Le Seuil, 1968 L'Algérie indépendante (en collaboration avec Gérard Chaliand), Mas~ pero, 1972 Les Travailleurs étrangers en France, Le Seuil, 1973 L'Algérie de Boumediene, Presses de la Cité, 1978 Je hais cette France-là, Le Seuil, 1979 La Femme dans le Monde arabe, Mazarine, 1980; en anglais: The House of Obedience. Women in the Arab Society, ZED-Press, Londres, 1982 La génération suivante, Flammarion, Paris, 1986
CONTRIBUTION A DES OUVRAGES COLLECTIFS

Les Villes nouvelles de la province française, EPHE, Laboratoire de sociologie industrielle, Paris, 1969 Le Mythe du développement, Le Seuil, 1977 «Women in Algeria» in Women in the Muslin World, Harvard University Press, 1978

Juliette MINCES

L'ALGÉRIE DE LA

RÉVOLUTION
(1963-1964)

Editions l'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0044-2

PREFACE

Ce livre de bonne foi a été écrit par Juliette Minces, semaine après semaine, dans les pages de Révolution africaine, entre le mois de février 1963 et la fin de mars 1964. Seul le dernier texte, écrit par l'auteur en mai 1965, après son retour, a été publié dans une revue française, les Temps modernes, en juin 1965. Il est beau que cet ensemble puisse être réimprimé, tel quel, sans que son auteur ait à en rougir. L'exemple est assez rare pour être souligné. Juliette Minces donne en introduction à son livre les indications nécessaires pour le rendre compréhensible aux lecteurs d'aujourd'hui qui, dans leur majorité, n'ont connu ni la guerre d'Algérie, ni les débuts, forcément tâtonnants de l'indépendance. Qu'on me permette simplement de compléter son témoignage par le mien. J'ai connu Juliette Minces, et son compagnon Gérard Chaliand, chez Madeleine Rebérioux, en 1960, si je me souviens bien. C'est là

dire que nous appartenons, eux comme moi, à ce qu'on a appelé

«

La

génération algérienne », c'est-à-dire au groupe, pas trop nombreux, de ceux qui se sont formés à la vie politique et militante dans et par la lutte contre la dernière de nos guerres coloniales. Cette expérience coïncidait, à des degrés très divers d'investissement, avec la crise du système. soviétique et des valeurs qu'il symbolisait, ouverte certes depuis longtemps, mais manifeste depuis 1956. La révolution algérienne nous tenions tous dur comme fer à cette expression - beaucoup plus proche de nous que la révolution cubaine, nous concernait très directement en tant que Français, car liée à un système indiscutablement oppressif et tortionnaire et avait été, même pour ceux d'entre nous (c'est mon cas) qui n'avaient jamais été mobilisés par l'idéologie communiste, une sorte de substitut au modèle révolutionnaire: l'idée d'un Tiers-Monde régénérateur de la révolution était assez communément partagée, avec des degrés divers, bien entendu. La crise du FLN, aussitôt après l'indépendance, pendant l'été 1962,

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5

allait-elle porter un coup fatal à cette fixation idéologique? Oui et non. Bien entendu, nos petits groupes volèrent en éclats, les uns soutenant avec ardeur le bureau politique du FLNregroupé autour de Ben Bella et de Khider, mais dont la force de frappe était l'ALNdu colonel Houari Boumediene, «fer de lance », disaient certains trotskystes, de la révolution. D'autres - j'en étais - choqués par la violence de l'affirmation identitaire (arabo-islamique) de Ben Bella, mettaient leurs
espoirs en la Fédération de France du FLN, plus cr laïque ». C'était le temps où Mohammed Boudiaf, un des cr chefs historiques» du FLN, promenait de rédaction en rédaction, souvent accompagné par Gérard Spitzer, leader de la Voie communiste, ou par moi-même, son beau visage d'Akhenaton, sa dialectique impressionnante et sa critique radicale du pouvoir en train de s'installer à Alger. J'entends encore un de ses proches, ancienne victime de la torture en métropole, m'expliquer tranquillement qu'après tout, il était encore citoyen français, et que rien ne l'obligeait à s'installer en Algérie. Je me souviens d'avoir pris conscience du caractère passablement ridicule de ces mini-débats, le jour où un camarade lié aux Temps modernes, me fit savoir, presque solennellement, que le lieutenant Allouache, porte-parole de la wil-

laya IV (Algérois) - qui, après avoir supplanté à Alger la cr Zone autonome », fort révolutionnaire, d'Omar Oussedik, était à son tour
aux prises avec l'armée de Boumediene

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se trouvait

à Paris, à la

disposition de qui voudrait le voir. Trop, c'est trop, me dis-je alors. Nous avions certes des excuses. Pour la plupart d'entre nous, nous ne connaissions pas l'Algérie Colette et Francis Jeanson, André

Mandouze étaient des exceptions

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avaient marqué la vie du FLN de 1954 à 1962. Jean Daniel à l'Express et les rédacteurs, fort sceptiques, de France-Observateur notamment Roger Pare t, étaient plus lucides que nous, mais nous ne leur pardonnions guère la mollesse relative de leur engagement anti-colonialiste. Claude Bourdet avait été l'exception qui confirmait la règle. Mais il est vrai que cette crise permanente ne fut révélée dans toutes ses dimensions que lorsque fut venu, pour le FLN,avec l'œuvre de Mohammed Harbi, le temps de l'histoire (1). Pendant plusieurs années pourtant, l'Algérie, même pour ceux d'entre nous qui avaient été le plus violemment «choqués» en 1962, resta présente à l'horizon. Nous lisions la presse algérienne de langue française, notamment Alger républicain que dirigeait Henri Alleg, l'auteur de la Question, et Révolution africaine, que dirigèrent successivement, comme le rappelle Juliette Minces, Jacques Vergès puis, après son passage à l'opposition dirigée
(1) M. Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Jeune Afrique, Paris, 1980; Les Archives de la révolution algérienne, ibid.; 1981. 6

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et moins encore les crises qui

par Mohammed

querelles la « Le Parti », signé par Rabah Bitat, autre «chef historique ». J'en cherchai en vain le contenu, il était vide, fort heureusement, serais-je tenté de

Khider,

Mohammed

Harbi. D'obscures

traversaient. Je me souviens d'un article au titre énorme: dire. .

Le coup d'Etat du colonel Boumediene, en juin 1965, le retour de beaucoup de nos camarades, victimes de la torture, mirent un terme. à ce qui restait de cet investissement. Seul un groupuscule, Le Communiste, que dirigeait Michèle Mestre, persista à voir dans l'Algérie du colonelle phare de la révolution mondiale. Ce petit journal alla jusqu'à expliquer que nos camarades torturés ne l'avaient pas été. Bien entendu, loin de nos agitations, l'Algérie avait vécu, s'était transformée, renouvelée, pas toujours en bien, mais pas toujours non plus en mal, et ceux d'entre nous qui ont simplement inversé leur idéalisme en changeant de lunettes idéologiques, avaient tort. Nous pressentions quelque chose de ces transformations (2), de ce «socialisme sauvage» comme l'appelait Jean Lacouture, en lisant par exemple le courrier des lecteurs d'Alger républicain, longtemps resté étonnamment libre, ou en lisant les reportages de Juliette Minces dans Révolution africaine. Quelques-uns de nos camarades, en effet, avaient pris un risque que je n'avais pas pris: franchir la Méditerranée, s'installer en Algérie, les uns dans une perspective à long terme pour y mener une vie de militants révolutionnaires, d'autres, comme Gérard Chaliand et Juliette Minces, dans une perspective à court terme. Je ne parle pas évidemment ici de ceux qu'attiraient principalement les hauts salaires de la coopération. On les appela en bloc, surtout après 1965, de façon rétrospective,

les

«

pieds-rouges ». Juliette Minces tient à dire, dans son introduction,

qu'elle ne se sent pas concernée par ce terme. Elle fut pourtant, à sa façon spécifique, partie prenante de ce mouvement, et je ne vois pour ma part, dans cette appellation, rien de péjoratif. Il y eut de tout

dans les « pieds-rouges », trotskystes, marxistes

«

généraux », si je puis

dire, chrétiens tiers-mondistes de l'espèce dominicaine ou de l'espèce franciscaine, avocats en mal de clientèle. Il y eut parmi eux, c'est vrai, des théoriciens à la recherche d'un champ d'application, des donneurs de leçons et même quelques dénonciateurs, comme les groupes révolutionnaires en charrient toujours quelques-unes,. certains d'entre eux s'étaient fait la main en attisant au maximum la querelle sanglante entre FLN et MNA mais aussi beaucoup d'hommes et de femmes parfaitement honnêtes et généreux, voulant, au sens le plus noble du

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(2) Dont on pourrait trouver le bilan dans le livre de Bruno Etienne L'Algérie, culture et révolution, Le Seuil, Paris, 1977; ou dans celui d'Armand Frémont, Algérie -El Djazair; les carnets de guerre et de terrain d'un géographe, Maspero, Paris, 1982. 7

terme, servir le peuple algérien que leur propre pays avait si cruellement opprimé. Leur histoire reste à faire (3). Indiscutablement, Juliette Minces fut de ceux-là et son livre est un ~témoignage pour ce qu'ils virent et pour ce qu'ils firent. Que trouvera-t-on dans ce livre? Trente-deux reportages à travers cette Algérie «évacuée », comme le disait J.-F. Lyotard, déracinée comme l'écrivaient Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (4), avec ces paysans sans terre, avec ces citadins sans cité, avec aussi ceux, relativement

ou absolument privilégiés, qui s'installaient dans les « biens vacants »,
cela à titre individuel, nouveaux patrons, voire nouveaux pieds-noirs de la rue d'Isly devenue rue Larbi Ben M'Hidi, avec ses petits cireurs devenus, restés «soutiens de famille », avec ses bureaucrates plus ou moins capables formant le noyau d'une nouvelle classe dirigeante. Cette Algérie, on peut dire aujourd'hui on pouvait même dire hier qu'on ne savait si elle se dirigeait vers une république « bourgeoise» (mais il y avait si peu de bourgeois), ou vers une dictature militarobureaucratique, mais personne ne pourra nier qu'elle était alors traversée par une profonde aspiration à la justice, à l'égalité, à la dignité, ce que le livre de Juliette Minces fait en quelque sorte toucher du doigt, comme elle fait aussi toucher du doigt les obstacles et les difficultés. Juliette Minces a su éviter le piège dans lequel plus d'un Européen ami des Algériens est alors tombé: tout expliquer, des lacunes, des faiblesses du nouveau régime, par les conditions dramatiques de la décolonisation. Sans doute nous conduit-elle, et elle a raison de le faire, dans le secteur de l'Arba, sur les lieux des exploits, je veux dire des crimes, du colonel Argoud, ou dans le Constantinois, sur les traces du 20 août 1955, de l'insurrection (peut-être trop brièvement évoquée) et de la terrible répression, mais elle n'abuse pas de ces possibilités pourtant infinies,. elle s'efforce de montrer et parfois, très discrètement, d'aider les Algériens aux prises avec le réel: faire fonctionner une usine, entretenir et gérer nous sommes au cœur du mouvement d'autogestion, sanctionné par les décrets de mars 1963 un grand domaine viticole, vaincre les préjugés contre l'accès des femmes aux postes de direction, réinsérer dans la société de jeunes délinquants. Tout cela nous est rendu accessible, franchement et honnêtement. Et bien entendu, on devine la dimension mythique qui colore ces aspirations: face à un gouvernement provisoire déconsidéré, les Algériens, ou du moins nombre d'entre eux, avaient mis, en 1962, leurs

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(3) Jean-Louis Hurst, qui s'appelait «Maurienne» pendant la guerre d'Algérie, prépare un gros livre à leur sujet. (4) J.F. Lyotard, «L'Algérie évacuée », Socialisme ou barbarie, 34 (marsmai 1963), pp. 1-43; Pierre Bourdieu et A. Sayad, Le déracinement, Minuit, Paris, 1964; c'est à dessein que je cite des travaux contemporains des reportages de Juliette Minces. 8

espoirs dans les ministres détenus en France. Ben Bella, appuyé par l'armée, avait su jouer de cette espérance. Quand le FLN au pouvoir se fut révélé comme largement composé de profiteurs et de prévarica~ teurs, on joua avec le mythe d'un gouvernement pur, trahi dans ses intentions par des serviteurs infidèles. Contre le parti réel, on espéra dans le Congrès, qui eut lieu à la fin d'avril 1964 sans répondre, et pour cause, à ces aspirations. On pourrait prolonger indéfiniment cette liste... Tout cela se lit dans les reportages de Juliette Minces, ou parfois se devine. Il est clair qu'elle ne pouvait pas tout dire, et qu'elle partageait elle-même certaines des illusions qui s'étaient largement répan~ dues, en France d'ailleurs comme en Algérie. Le parti, le parti unique reste conçu chez elle, idéalement, comme l'instrument par excellence de la mobilisation populaire, et on devine, à l'arrière-plan, l'idée qu'il existe tout de même un socialisme « scientifique» (5). Il est évidemment facile, avec un recul de près d'un quart de siècle, de percevoir les lacunes que peut contenir ce livre. Les reportages de Juliette Minces ne l'ont pas conduite partout: ni en Oranie, ni dans le Grand Sud (à l'exception de la zone pétrolière d'Hassi Messaoud), où l'installation du pouvoir d'Alger ne s'est pas faite sans dommage pour les populations sahariennes, ni même dans les « nouveaux villages », héritiers des tragiques regroupements imposés par l'armée française. Elle nous montre beaucoup de syndicalistes, mais ne peut parler de la liquidation (non physique) par Khider, en janvier 1963, juste avant les débuts de Révolution africaine, de la direction de la centrale

syndicale, l'UGTA. lle ne mentionne, à propos de la Kabylie E

«

impa-

tiente », que les problèmes économiques et sociaux, alors qu'il existait un problème politique et culturel (6) qui se traduira notamment par

la création, sous la direction de Hocine Ait Ahmed, du « Front des
forces socialistes» (FFS) et le retentissant meeting semi-insurrectionnel de Tizi-Ouzou le 29 septembre 1963. Elle reste, pour des raisons évidentes et nullement déshonorantes, discrète sur le poids grandissant et «réactionnel» de l'islam, et doit attendre son retour en France, pour mentionner certaines absurdités de la politique d'arabisation (en arabe classique, alors que la population parlait le dialectal f). Il est d'ailleurs juste de dire que cette politique n'en était alors qu'à ses tout premiers pas (7).
(5) Cette idée marque elle aussi le livre parallèle, publié en 1964 (Maspero, Paris) par Gérard Chaliand, sous le titre: L'Algérie est-elle socialiste? (6) On lisait dans un village kabyle, nous dit Juliette Minces, cette formule empruntée à Danton: «l'instruction est, après le pain, le premier besoin du (7) Pour un bilan commode, peut-être insuffisamment critique, voir G. Grandguillaume : Arabisation et politique linguistique au Maghreb; Maisonneuve et Larose, Paris, 1983. 9
peuple
».

mais dans quelle langue

devait

se faire cette instruction?

Tout cela, qui pourrait être allongé, est évidemment aujourd'hui facile à dire. Il était certainement moins facile, à Alger, en 1963 et au début de 1964, de voir et de dire tant de choses vraies, sans morgue ni servilité. Pour avoir su le faire, j'adresse à Juliette Minces au nom de ceux, nombreux, qui seront ses lecteurs, mes remerciements et le témoignage de ma vieille amitié. Pierre Vidal-Naquet Paris, le 15 février 1988

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INTRODUCTION

Ce livre rassemble tous les reportages que j'ai effectués pour Révolution africaine, en Algérie où j'ai vécu entre janvier 1963 et juin 1964. Lorsque, pour la première fois, j'arrivai en Algérie c'était au tout début du mois de janvier 1963, et l'équipe qui m'avait précédée s'activait fiévreusement à préparer le numéro zéro de Révolution africaine - je fus frappée par l'atmosphère qui régnait dans les rues d'Alger: détendue, joviale, chaleureuse. Les Algérois exprimaient leur soulagement: la guerre était enfin finie elle avait duré huit ans et avait été extrêmement dure, dans l'ensemble du pays. Les conflits pour l'appropriation du pouvoir entre l'armée de l'extérieur, dirigée par le colonel Boumediene et les willaya de l'intérieur, avaient également cessé. Dans le peuple régnait le sentiment que tout était possible. Sur les murs, d'immenses slogans s'étalaient: «Par le peuple, pour le peuple» ou encore: «Un seul héros, le peuple ». Et tous les gens simples, les militants de la base voulaient y croire. En tant que «métropolitaine» venue aider l'Algérie à se reconstruire - c'est ainsi qu'on nous voyait alors l'accueil était incroyablement hospitalier, dans les magasins, les transports en commun, chez les particuliers. Parfois même, à la fin d'un long trajet en taxi, le chauffeur refusait qu'on lui paie la course, après avoir appris pourquoi nous étions venus en Algérie. Une telle absence d'animosité, d'esprit de vengeance à l'encontre des Français, surtout des «métropolitains» m'a toujours surprise. Pourtant ceux-ci, venus prêter mainforte aux pieds-noirs, s'étaient illustrés dans la police et dans l'armée avec la brutalité que l'on sait face à des groupes armés certes, mais aussi face à la population civile des campagnes et des villes. Dans les campagnes plus encore qu'en ville, les signes de la « pacification» villages détruits, forêts brûlées au napalm ne pouvaient laisser de doutes sur sa violence. Mais aucune «pacification» ne se fait en douceur et les Algériens disaient que «c'était la guerre ».

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Tout en regrettant, jusqu'à un certain point et malgré les exactions de l'OAS qui l'avaient provoqué le départ précipité des pieds-noirs, ils essayaient toujours de faire une distinction entre ceuxci, les forces de répression et le «peuple français It. Politesse envers les nouveaux venus? Il est frappant, à cet égard, de constater chez nombre de jeunes Algériens d'aujourd'hui qui n'ont donc pas vécu la guerre une extrême violence verbale à l'encontre des Français en général, ces «colonialistes », violence que je n'ai jamais constatée chez leurs pères, pourtant anciens combattants ou maquisards. Est-ce dû à l'enseignement de leur histoire nationale? Quoi qu'il en soit, en ce mois de janvier 1963, l'indépendance, pour les Algériens, c'était la fin des inégalités entre pieds-noirs et «musulmans », la fin de l'exploitation; c'était surtout la reconquête de leur

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identité et la fin du mépris institutionnalisé. Ben Bella, un des

«

chefs

historiques », avait été placé à la tête de l'Etat par un coup de force de Boumediene; Mohamed KhMer, autre «chef historique» dirigeait le Parti d'une forte poigne en faisant de la surenchère «identitaire» et en muselant, dès que les circonstances s'y sont prêtées, l'UGTA,le syndicat, après que le FLN, parti unique, se voit vu gonflé comme un oued en crue, de «militants de la dernière heure ». On ne savait pas alors - du moins les gens de la rue qu'entre ces deux «chefs historiques », les conflits de pouvoir, qui n'avaient rien d'idéologique, ne manquaient pas. Depuis, bien de ces personnalités ont disparu de la scène politique, en ont été écartées ou sont mortes. Ben Bella a été renversé par un coup d'Etat militaire en juin 1965 et remplacé par le colonel Boumediène. A la mort de ce dernier, en décembre 1978, Chadli Bendjedid, lui aussi un militaire, devint président de la République. Quant à Mohammed Khider, écarté dès 1963 de la tête du Parti, il a été assassiné en Espagne dans des circonstances mal déterminées, dans les années 70. Peu à peu, le président Chadli a libéralisé l'économie algérienne sans pour autant libérer la vie politique, toujours régie par le système du parti unique, le FLN, dont le contenu est encore plus flou qu'à l'indépendance. Bien qu'il en soit parfois discuté, surtout à l'étranger, notamment par l'ex-président Ben Bella pour qui ce serait un possible tremplin politique, le pluripartisme ne semble toujours pas à l'ordre du jour. Des oppositions se sont manifestées dans le pays, toujours

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réprimées, y compris par la force, que ce soit à propos du

kabyle» apparu dès l'indépendance et jamais résolu par crainte du «régionalisme» -, que ce soit, plus récemment, à propos des Droits de l'homme, de l'arabisation à l'Université, du Code de la famille ou de l'intégrisme. L'Algérie, naguère considérée comme un phare par tout le Tiers12

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«

problème

n'était-elle pas révolutionnaire sur le plan intérieur et la plaque tournante de tous les mouvements de libération nationale? est rentrée dans le rang. L'affairisme, la corruption, l'exploitation classique dans les entreprises d'Etat ou non, et les inégalités se sont développés, comme partout, ainsi que l'émigration, liée à une forte démographie et à un chômage endémique. Mais l'Etat a été construit et c'est peut-être l'aspect le plus positif un très grand effort de scolarisation accompli. Est-ce cela qui avait été rêvé par les militants, pendant ces huit années de lutte armée que l'on appelait Révolution? Certes, beaucoup de combattants n'avaient pas cherché à voir au-delà de la lutte nationale: tout ce qu'ils voulaient, c'était une Algérie algérienne. D'autres ne souhaitaient «que» prendre la place des piedsnoirs. Et un certain nombre s'étaient battus (militants politiques de gauche, syndicalistes) pour qu'avec l'indépendance, le pays transforme également les rapports sociaux et de production. Ce sont notamment ceux qui avaient rédigé la Charte de Tripoli où il était question de réforme apraire, de l'émancipation des femmes, etc. Au lendemain de l'indépendance, ce sont ces derniers qui, du point de vue de l'opinion publique internationale, avaient conforté l'image d'une Algérie« révolutionnaire ». Pour nous qui avions suivi de très près ce conflit, qui nous y étions opposés, l'Algérie dans ses fondements et à cause de sa longue lutte armée, ne pouvait qu'être «socialiste », bénéficiant aux plus pauvres, tout particulièrement aux paysans, mais aussi aux femmes. Car celles-ci avaient joué un rôle très important dans cette lutte. C'est du moins les conclusions que beaucoup d'entre nous avions tirées, confirmées par la lecture de Frantz Fanon mais aussi par les déclarations officielles ou celles des dirigeants de la Fédération de France du FLN, ou encore par les conversations avec les militants algériens avec lesquels nous étions mis en contact. Militants qui, parfois, étaient d'un mutisme absolu, ce qui accroissait encore notre admiration car jamais nous n'aurions osé penser que ce mutisme venait simplement du fait qu'ils n'avaient rien à dire politiquement. Pourtant, à l'époque de la guerre, si nous avions fait une véritable analyse de la nature et du conten~ idéologique du FLN(comme l'avaient fait nos aînés, plus expérimentés, particulièrement Jean-François Lyotard, de la revue Socialisme ou Barbarie) notre enthousiasme lyrique eût été plus modéré et nous aurions plus vite compris les conflits sous-jacents, sans pour autant modifier notre choix anticolonialiste. Mais nous avions mis en quelque sorte tout cela entre parenthèses. Nous savions que, sorti de la guerre, le pays était exsangue, désorganisé et manquait de cadres. Beaucoup d'intellectuels étaient morts ou partis. La relève devait se préparer: de nombreux étudiants algériens avaient suivi la consigne, donnée par le FLN, de la grève des études en France. La plupart, francophones, ne purent poursuivre ces études

Monde

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dans d'autres pays et un grand nombre d'entre eux avaient d'ailleurs rejoint le maquis ou étaient devenus des permanents du Front. Pour aider à préparer cette relève, un certain nombre de jeunes Français, proches de la gauche du FLN, étaient partis en Algérie dès son indépendance. Ce fut notre cas, à la demande de Jacques Vergès, très lié à Mohammed Khider et qui désirait créer à Alger un hebdomadaire de langue française, qui serait l'organe du FLN. On y traiterait surtout des mouvements de libération nationale, du TiersMonde et principalement de l'Afrique, en plus des rubriques relatives à l'Algérie. D'où le titre choisi: Révolution africaine. Nous connaissions Vergès d'assez longue date, comme avocat du FLN certes, mais surtout pour avoir fréquenté, en même temps que lui, l'Ecole nationale des langues orientales. Quant à lui, il nous connaissait également sur un autre plan: Gérard Chaliand et moi-même dans une moindre mesure - avait contribué à la création, en 1961, de la revue de François Maspero, Partisans, dont il faisait partie du comité de rédaction et à laquelle il collaborait activement. Ses écrits sur le Tiers-Monde commençaient à être appréciés. Aussi lorsque son projet prit corps, fin 1962, Vergès s'adressat-il à nous pour faire partie de l'équipe rédactionnelle de son futur hebdomadaire. Il avait également engagé Georges Arnaud, Siné, Robert Namia, Georges Chatain, Elie Kagan, Brouleau, etc. Le journal devait traiter de l'Algérie indépendante, avec notamment des reportages «( l'Algérie sans fard ») et des informations politiques et culturelles sur le Tiers-Monde et plus particulièrement sur les mouvements de libération nationale dont la plupart avaient une représentation à Alger. L'hebdomadaire devait aussi avoir son édition française, imprimée à Paris grâce aux soins de notre «antenne» parisienne, Marcel Péju. C'est ainsi que les choses s'organisèrent, après les semaines fiévreuses et captivantes de la préparation du numéro zéro et la sortie, enfin, du premier numéro, le 2 février 1963. En ce qui nous concerne, il était acquis dès le départ que nous n'étions pas venus en Algérie pour nous y implanter. Ni pour tester notre propre conception de la Révolution. Nous devions travailler avec les Algériens durant une période limitée à deux ans au maximum. Notre contribution à l'effort de reconstruction du pays consistait donc, tout en fabriquant le journal, en la formation de jeunes Algériens qui nous « doublaient» afin de pouvoir nous remplacer petit à petit. Certains se sont révélés des « potiches» comme celui dont le nom figurait au bas des reportages à côté de celui de Georges Arnaud au début, puis du mien lorsque je le remplaçai (C'est la raison pour laquelle son nom a été supprimé dans la présente édition). D'autres, au contraire, ont appris leur métier dans les meilleures conditions possibles de l'époque. Et, hormis le directeur, nous avions tous le même salaire.

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C'est dans ce sens que le terme de «pieds-rouges, devenu par la suite un terme quasi-générique pour désigner les Français venus hors du cadre de la coopération s'installer durablement en Algérie pour en infléchir la vie politique, était impropre, en ce qui nous concerne. En effet, à l'inverse d'un certain nombre d'autres «porteurs de valises» très idéologisés je ne parle pas de ceux qui, insoumis, déserteurs ou condamnés en France par contumace, s'étaient réfugiés en Algérie après son indépendance -, il n'a jamais été question, pour nous, d'utiliser l'Algérie comme terrain d'expérimentation de nos «théories politiques ». D'autres expériences, ailleurs, comme en Guinée, nous avaient enseigné qu'au premier désaccord important avec les dirigeants, on redevenait très vite l' « étranger indésirable» que l'on ne pensait pas être dans un régime qui se voulait «révolutionnaire ». Nous

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avions ainsi appris déjà les limites de

«

l'internationalisme ». En Algé-

rie même, à partir du moment où certains de nos articles mécontentèrent les pouvoirs en place, nous fûmes taxés de pieds-rouges, expression dont la forte connotation péjorative n'est pas à souligner. Jacques Vergès était donc le directeur de la publication et Zohra Drif, que nous ne vîmes pratiquement jamais, en était la rédactrice en chef. De fait, c'était Gérard Chaliand qui en assumait réellement la fonction. Puis, à partir du numéro 15, daté du 11 mai, apparut un «comité de direction» composé de Jacques Vergès, de Zohra Drif et de Djamila Bouhired que nous ne vîmes pas davantage. La vie interne du journal reflétait, bien évidemment, les contradictions politiques de l'Algérie. Et dès le numéro 2, Georges Arnaud, en désaccord avec Vergès qui lui reprochait un article trop favorable à Ben Bella, démissionnait de Révolution africaine. C'est alors que je fus « bombardée », du jour au lendemain, reporter à sa place, tandis qu'à l'origine, je devais être chargée de la documentation du journal, entre autres grâce à ma connaissance de quelques langues étrangères. Le premier juin 1963 (numéro 18 de Révolution africaine), Mohammed Harbi devint directeur de l'hebdomadaire. Jusqu'en août, son nom seul figurait puis apparut, avec le numéro 29, celui du nouveau rédacteur en chef, Yahia Khelif. Entre-temps, Chaliand avait continué son travail, puis avait quitté l'Algérie. Le départ de Vergès de la direction du journal était dû à ses désaccords profonds avec le président de la République d'alors. Il est vrai, aussi, que la rédaction de Révolution africaine avait, avant mars 1963, date de la promulgation des décrets sur l'autogestion, peu d'illusions sur la nature du régime algérien. Mais les décrets de mars modifiaient, du moins momentanément, les données et l'option « socialiste» qu'ils étaient censés confirmer ouvrait une brèche dans le conservatisme social des responsables issus du FLN. En fait, les décrets de mars, même s'ils ne concrétisaient qu'un état de fait, même partiellement, l'exploitation en autogestion par

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les ouvriers agricoles des domaines devenus vacants et par les ouvriers des usines abandonnées à la suite du départ des colons avaient aussi pour arrière-plan très concret, la lutte pour le pouvoir entre Ben Bella chef de l'Etat d'une part et de l'autre Khider, chef du Parti, épaulé par le clan de Rabah Bitat, de son épouse Zohra Drif, etc. La popularité de Ben Bella devint alors, en très peu de temps, considérable et Khider démissionna. C'est dans ce contexte que se situe la décision de Vergès de saborder Révolution africaine. Son projet était de frapper le régime de Ben Bella par un coup spectaculaire: transférer Révolution africaine d'Alger à Paris, en se repliant sur notre antenne parisienne. Le sens de cette manœuvre ne pouvait être clair que pour ceux qui n'ignoraient pas que Vergès jouait le clan Khider-Bitat, espérant, en cas de victoire du secrétaire général du parti, devenir son éminence grise et son conseiller en matière d'aide aux mouvements de libération nationale. En plus radical, il voulait en quelque sorte tenir en Algérie le rôle qu'avait le Dr. Khatib au Maroc. Les cadres de la rédaction de Révolution africaine et de façon unanime toute son équipe lorsqu'ils furent sollicités par le directeur refusèrent ce sabordage et le transfert du journal à Paris. Ils décidèrent même de continuer sans Vergès. Mohammed Harbi, connu pour ses options politiques qui se situaient sans ambiguïté à l'extrême gauche du FLN,fut alors contacté par deux des membres de l'équipe dirigeante du journal, dont Gérard Chaliand. Harbi était alors un des conseillers de Ben Bella et un des promoteurs des décrets de mars. Il accepta de prendre la direction de l'hebdomadaire. Avec lui, l'.algérianisation du journal devait s'accélérer dès la fin de l'été 1963. Quant à moi, devenue reporter, j'ai pu découvrir une Algérie « profonde », très différente d'Alger. Une Algérie lasse, en attente (voir: «La Kabylie impatiente ») et en même temps désireuse d'agir, de construire, dès que se trouvait là un cadre honnête et dynamique (voir «Les successeurs de Borgeaud », ou «L'exemplaire dévouement de cinq infirmiers du bled »). Une Algérie contradictoire aussi, où bon nombre d'anciens maquisards, combattants de l'ALNou militants actifs pendant la guerre, estimaient avoir payé leur écot et ne voyaient pas pourquoi ils devraient à nouveau s'échiner pour reconstruire le pays ou simplement participer à son développement ou à sa vie politique. Ils attendaient tout de l'Etat (aides, pensions, etc.), jugeant que le temps était venu pour eux de se reposer. Il est vrai qu'à cette

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époque

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très

mal

connue

des jeunes

d'aujourd'hui,

l'histoire

y

étant, comme toujours et partout, racontée en fonction des besoins de l'heure l'Etat promettait beaucoup, tout en sachant qu'il n'était pas en mesure de tenir ses promesses. Ajoutons que dès l'indépendance, les plus malins s'étaient approprié les appartements vacants qu'ils occupaient ou qu'ils louaient -, les véhicules abandonnés,

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les meilleures places, avec une incroyable avidité. Sur cela, l'information circulait fort bien - la fameuse radio-trottoir -. En outre, très rapidement, de petits potentats s'étaient imposés localement, s'appuyant sur le Parti ou sur l'Administration, quand ce n'était pas sur un « cousin» bien placé, tandis qu'en ville se constituait, avec une célérité foudroyante, une petite-bourgeoisie parasitaire qui profitait de tous les vides laissés par les colons, mais aussi de toutes les combines que la désorganisation de l'économie permettait d'exploiter. Trop faible, l'Etat ne parvenait pas - il n'y est jamais vraiment parvenu à moraliser la vie économique et politique du pays et à freiner le développement de ce que l'on a appelé la « nouvelle bourgeoisie », dont les intérêts ne correspondaient pas, évidemment, à ceux de la majorité. En revanche le Parti, démesurément grossi par ces classiques militants de la dernière heure, n'était plus qu'une boîte vide. Ses mots d'ordre ou ses explications avaient du mal à atteindre la base, particulièrement dans les villages reculés. Quant aux véritables militants de la gauche du FLN, ils n'étaient pas nombreux, beaucoup ayant été liquidés pendant la guerre soit par l'aile droitière du FLN, soit par l'armée française ou l'OAS.Les survivants s'étaient vu peu à peu mis à l'écart, de même que les militants actifs de l'UGTA,e syndicat algérien. l Les décrets de mars devaient leur conférer à nouveau un rôle important, qu'ils ont joué, dans la mesure de leurs moyens, c'est-à-dire en dépit des freins considérables très vite apparus (voir le dernier article = Autogestion et luttes de classe en Algérie). Pendant ce temps, les villes se gonflaient à cause de l'exode rural et les bidonvilles se multipliaient. C'est tout cela qu'il fallait dire, voire dénoncer dans les reportages. Mais il ne fallait pas attaquer de front, afin de ne pas affaiblir la position du journal. De même ne fallait-il pas aborder certains sujets

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«

sensibles », tel celui du statut des femmes car, hormis certaines

exceptions, « ce n'était jamais le moment », En fait, mon rôle de reporter était double, sans même que je l'aie voulu: faire connaître les vrais problèmes rencontrés par la grande masse des Algériens en laissant s'exprimer au maximum mes interlocuteurs. Il me fallait aussi, le plus souvent leur expliquer leurs droits et leurs possibilités à la suite de décisions prises au sommet mais qui ne leur avaient pas été transmises ou expliquées, parce que les dirigeants d'Alger ne se déplaçaient guère. Je devais donc servir de courroie dé transmission entre cette base démunie et les plus hautes autorités. Ces carences dans la transmission ou dans l'explication, qu'il me fallait ainsi combler, avaient souvent pour origine le manque de cadres compétents, sur place. Mais le plus fréquemment, elles provenaient du fait que ces décisions n'étaient pas toujours du goût des dirigeants locaux qui les sabotaient ainsi indirectement. Ce fut particulièrement clair pour l'autogestion, 17

sa mise en place, son fonctionnement. Aussi, quand arrivait quelqu'un d'Alger, fût-il un journaliste pour discuter avec les paysans, les villageois ou les ouvriers d'usines, il était reçu avec le plus grand intérêt. Ainsi, bien que Française et femme, le fait d'être envoyée par un hebdomadaire, même de langue française, m'a toujours valu d'être

accueillie par les

«

gens de la base» avec une chaleur et une confiance

émouvantes. Emouvantes par la naïveté de leur attente: je n'avais pourtant aucun pouvoir, mais ils attendaient de moi que je les aide, par mes articles, à résoudre leurs problèmes, nombreux et de tout ordre. Ils s'imaginaient qu'en les faisant connaître, les autorités interviendraient au plus vite. Ainsi étaient-ils aussi persuadés que s'ils rencontraient tant de difficultés, c'était parce que Ben Bella, mal entouré, n'était pas mis au courant, et que, peut-être, le serait-il à travers moi. Ce qui lui permettrait d'agir. (J'ai souvent entendu ce type d'arguments concernant les chefs d'Etat de pays dits révolutionnaires: ils étaient toujours crédités de la meilleure volonté, mais mal entourés, mal conseillés, ils n'étaient pas tenus au fait des réalités profondes de leur pays et c'est pourquoi les choses allaient si mal.) Le rôle de notre journal mon rôle en l'occurrence consistait donc à devenir le porte-parole de ces laissés-pour-compte. Ils nous faisaient une telle confiance que c'en était parfois pathétique. Bien que je ne parle ni l'arabe ni le kabyle ou le chaouia (le parler des Aurès), ceci n'a jamais constitué un obstacle. D'abord, parce qu'il y avait toujours une personne capable de servir d'interprète, surveillée par tous ceux qui nous entouraient et qui veillaient à ce que les choses soient dites. Ensuite, le chauffeur du journal, Chabane, avec lequel je faisais véritablement équipe, m'aidait souvent de ses remarques judicieuses, lorsqu'au retour, nous discutions ensemble de ce que nous avions vu et entendu. Enfin, il suffisait de regarder et de voir. J'ai beaucoup appris ainsi. Au fond, ce fut ma véritable formation, celle qui m'a enseigné à reconnaître les distorsions entre les discours, toujours lénifiants, à tous les niveaux, dès que nous avions à faire avec des dirigeants, et la réalité. J'ai appris l'extrême importance du

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-

«

terrain ». J'ai aussi appris une certaine forme de modestie, car j'ai

découvert notre impuissance, face aux sous-développements, face aux dirigeants populistes et démagogues, au poids de la bureaucratie, face à cette «nouvelle bourgeoisie », inculte, arrogante, avide, pour qui l'indépendance de l'Algérie n'avait été que le moyen de s'enrichir. J'ai aussi découvert un peuple chaleureux, hospitalier, plein d'humour, qui a cru aux changements escomptés parce que promis, et qui, à bien des égards, a été floué. Mais ceci était à prévoir: on ne sort pas ainsi de 130 ans de colonisation et du sous-développement même avec des dirigeants les plus sincères et honnêtes, ce qui n'est pas toujours le cas. Car le sous-développement ne se manifeste pas seule18

ment dans l'économie. Il se manifeste aussi dans les mentalités, avec un autre rapport au temps, à l'espace, à l'effort; il se manifeste enfin dans l'absence de traditions démocratiques, qui laisse la place au despotisme, au «pouvoir personnel », à la dictature ou, « au mieux» à l'armée, généralement seule force organisée du pays. C'est tout cela que ces reportages, faits entre janvier 1963 et juin 1964, montrent, laissent entrevoir ou prévoir.
Juliette MINCES Paris, janvier 1988.

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PETIT GLOSSAIRE

UGTA: Union générale des travailleurs algériens (syndicat unique) BNASS (anciennement CNASS) Bureau national d'animation du secteur : socialiste Biens vacants: Biens immobiliers (appartements, villas, fermes); domaines agricoles; entreprises ou ateliers industriels ou artisanaux, abandonnés, donc laissés «vacants» par le départ des pieds-noirs ONRA: Office national de la réforme agraire Chahid (pl.: Chouhada): martyr (de la «révolution») Djoundi (pl.: Djoundi): soldat ONACO:Office national de commercialisation SAS: Service d'action sociale ALN: Armée de libération nationale FLN: Front de libération nationale ANP: Armée nationale populaire JFLN: Jeunesse du FLN Fidai (pl. : fedayin) : combattant Moudjahid (pl. : moudjahidine) : combattant, partisan SAP: Service agricole de prévoyance HP: Bureau politique RSTA: Réseau des transports urbains FNS: Fonds national de solidarité FFS: Front des forces socialistes J(asma: district MPS: Magasin populaire socialiste

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I LES SOUTIENS DE FAMILLE

Révolution africaine, 16 février 1963, n. 3

Place des Martyrs. Il pleut à torrents. Il y a peu de gens dans les rues, si ce n'est les cireurs qui attendent sans grande conviction le client; ils ont entre 6 et 14 ans. Pour eux l'indépendance n'a pas changé grand-chose encore. Moins de clients européens, c'est tout. Deux d'entre eux, recroquevillés sous un arbre, bavardent, avec des gestes d'hommes. Nous nous approchons. - Cireur M'sieur? La boîte est déjà ouverte, le cirage prêt; le dialogue s'engage, réticent. Bekkouche leur parle en arabe, puis traduit.

- Quel âge as-tu? - 12 ans M'sieur. - Ça fait longtemps que tu cires?
Depuis un mois seulement. - Pourquoi t'es-tu fait cireur? - Je n'ai plus mon père. Ma mère est trop vieille. Avant on vivait de secours. Moi, je faisais des commissions. Mes copains m'ont dit que je gagnerais plus en me faisant cireur. Alors je cire. - De quoi parliez-vous quand nous sommes arrivés? De rien. Petit rire gêné. - Mais si. Ça avait même l'air d'être intéressant I Il hésite. L'autre le pousse du coude. - Eh bien, on parlait de ce qu'a dit Ben Bella. Ce Centre; ça peut être pas mal.

-

-

- Est-ce que vous - Peut-être.

iriez?

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- Es-tu déjà allé à l'école? - Non, jamais. Je voulais bien, mais il fallait de l'argent à la maÎson. Et puis, il n'y a pas de place pour moi.
Il cire les chaussures de Bekkouche, tout en parlant. Soigneusement, en frappant sur sa boîte un coup bref, pour demander de changer de pied. Pas d'amertume dans ses paroles. Il accepte. Il faut de l'argent. C'est tout. Il n'est même pas surpris des questions qu'on lui pose. Il répond, sans faire de commentaires, sans phrases inutiles. Nous le laissons. De toute façon, il n'a pas grande envie de se raconter en détail. Peut-être son camarade le gêne-t-il. Said s'est approché de nous, curieux. Nous l'entraînons sous un porche: il pleut trop. Lui a 12 ans et a envie de parler. De temps à autre, il se mord la lèvre, pour mieux réfléchir. - Ça fait cinq ans que je cire. On vient du bled. Ma mère est restée avec son mari. Ma sœur m'a amené à Alger avec ses 4 enfants et mon grand frère. Mais lui, il ne peut pas travailler, il est malade.
({

Nous avons habité tous les quartiers de la ville. Maintenant
Je pense qu'on y restera parce que c'est

on est à Climat-de-France. mieux: on a 3 pièces.
({

Quand elle peut, ma sœur fait des ménages. Mais maintenant

que les Pieds-noirs sont partis, il y a moins de travail pour elle. Moi, je gagne de l'argent pour tout le monde. Je peux faire jusqu'à 800 francs dans ma journée. Le dimanche, ça double. - As-tu déjà été à l'école? - Quelques mois seulement. Quand on est arrivés ici, ma sœur a voulu m'inscrire, mais il n'y avait pas de place. J'aimerais bien apprendre à lire! - Qu'est-ce que tu penses de tes clients? - Rien. Ils payent, alors ça va. Mais je préfère rester dans le quartier, je me sens mieux, il y a les copains. - Est-ce que vous vous disputez pour vos places? - Non, parce qu'on se les répartit. Ça (il montre du doigt) c'est mon coin. Personne d'autre n'y va. - Et si un autre s'y installait? - Il ne peut pas, c'est ma place. - Qu'est-ce que tu penses de ces centres où en enverrait les cireurs pour leur apprendre un métier? Moi, je suis d'accord, si on donne de l'argent. - Quel métier aimerais-tu apprendre?

-

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Ça m'est égal. Tu n'as pas de préférence? Non, ça m'est égal. Il faut que je gagne de l'argent. Devant notre insistance, il croit bon d'ajouter: «kif, kif JI.

avis?

-

Quand ta sœur décide quelque chose, est-ce que tu donnes ton

Il nous regarde surpris. Non, pourquoi? Eh bien, parce que tu ramènes de l'argent. Tu pourrais par exemple dire comment tu voudrais employer cet argent. - Non, pourquoi? C'est elle qui décide. - Est-ce qu'elle te laisse un peu d'argent pour toi? - Non. Juste pour acheter du cirage, ou une brosse. Mais c'est tout. Je n'en ai pas besoin autrement. Lui, n'a pas ciré les chaussures de Bekkouche. Elles étaient flamboyantes, la boue ne les avait pas encore souillées. La pluie vient de cesser. Said ne répond plus que par monosyllabes. Il a hâte de reprendre son poste. Un groupe d'enfants s'amuse en attendant le coup de canon pour aller manger (1). Boîte sur le dos, ils jouent à jeter des piécettes. Nous en abordons un au hasard. Il a 14 ans et s'appelle Mohammed. Un visage de vieillard, qui rajeunit lorsqu'il s'anime. La tête enfoncée dans les épaules, il paraît plus petit encore. Après l'indépendance, ses parents ont voulu retourner dans leur village, mais ils ont été très déçus; ils sont revenus à Alger. Il ne précise pas les raisons de leur déception, mais on les devine aisément. Son père est« docker occasionnel ». C'est-à-dire qu'il est le plus souvent en chômage. C'est Mohammed qui entretient la famille. A son retour à Alger, il avait voulu aller à l'école mais les classes étaient commencées et on n'avait pas voulu de lui; il était trop âgé. Tout de suite il nous parle des centres de formation pour les cireurs. Il en attend beaucoup. - Je suis déjà allé à l'école; je sais lire et écrire. Un petit peu, ajoute-t-il. J'aimerais bien y retourner. Quand je serai au centre (pour lui c'est devenu une réalité) je ferai tout ce que mon maître dira. S'il me dit «bouge », je bouge. S'il me dit «reste-là», je reste là. .J'apprendrai un métier et je ne serai plus cireur. - Quel métier voudrais-tu apprendre? - Mécanicien, si je peux. Je n'ai pas pu aller à l'école cette année; mes camarades m'ont demandé pourquoi je ne faisais pas comme eux, ils étaient libres et gagnaient de l'argent. «Ils m'ont aidé à faire ma caisse, ils m'ont donné des vieilles boîtes de cirage, j'ai acheté les brosses et j'ai fait comme eux. J'ai remboursé le cirage après. Maintenant je gagne ma vie. Je ne mendie
(1) Nous étions en période de Ramadhan (note de janvier 1988). 23

pas. Je n'aime pas être cireur; on ne nous traite pas bien. Des fois on ne me paye pas, on marchande. Moi quand je travaille, il faut qu'on me paye. Dans les cafés on nous renvoie comme si on mendiait. Moi, je préfère rester sur place, au même endroit. Quand je serai au Centre, j'apprendrai un métier et je serai bien payé. Un de ses camarades intervient. - Moi, je m'appelle Rachid, j'étais à l'école mais j'en suis parti. Je n'aimais pas mon maître, il était méchant, il nous battait. Maintenant je gagne bien ma vie, je suis libre, personne ne me dit rien. Et puis je connais les bons coins et j'y vais. Moi, je bouge, ça rapporte mieux. - Lui il aime être cireur, dit Mohammed, ça lui plaît, la rue, parce qu'il peut faire ce qu'il veut. Rachid s'éloigne en riant et revient avec une miche à la main. C'est le seul d'entre eux qui mange malgré le Ramadhan; il le fait ostensiblement, en se moquant des autres. Le Centre, il s'en moque,
«

on verra », dit-il.

Le chômage des parents, la misère, le besoin de rapporter de l'argent sont les thèmes constants. Ces enfants se ressemblent tous. Tout autour de la Méditerranée, du Pirée à Barcelone, de Beyrouth à Alger, le même visage, les mêmes gestes reflètent la même condition, la même gravité. Levés tôt, dehors en même temps que les premiers piétons, ils sont parmi les derniers rentrés le soir. Ils font vivre leur famille. Ils ne peuvent être que mendiants ou cireurs. Ou grossir les rangs de la jeunesse délinquante. Les petits cireurs ont leur fierté: ils ne mendient ni ne volent. Ils gagnent leur vie. La plupart n'ont pas choisi de le faire. C'est la misère qui les y a conduits. Et la guerre, qui a encore aggravé cette misère. La création de ces centres éducatifs et la subvention accordée à la famille sont la première mesure prise par le gouvernement algérien pour essayer de résoudre ce problème. La mise en application de cette mesure représente de multiples difficultés; les crédits, l'encadrement technique et pédagogique, les locaux.

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