L'ARMÉE DE L'AIR EN INDOCHINE (1945-1954)

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La guerre d'Indochine, oubliée de 1945 à 1954, a laissé des traces et des blessures profondes. Les responsables tant militaires que politiques ont eu souvent tendance à rejetter les fautes les erreurs du commandement sur l'incapacité de l'aviation à appuyer les combattants. L'impossible mission de l'armée de l'Air en Indochine de 1945-1954, est un exemple de la complexité des situations sur le terrain, mais également du courage et du sacrifice des hommes, dans un conflit injustement relégué aux oubliettes de l'histoire contemporaine.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296170612
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L'ARMEE

DE L'AIR EN INDOCHINE

(1945 - 1954)

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0305-4

Philippe GRAS

L'ARMEE DE L'AIR EN INDOCHINE

(1945

-

1954)
mission

L'impossible

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

INTRODUCTION

L'étude de l'action de l'aviation française en Indochine de 1945 à 1954 est au départ un travail de thèse. Elaboré par le souci de comprendre, par la volonté de faire la lumière sur un sujet contesté, il a été retravaillé pour devenir cet ouvrage. Passionné par l'histoire de l'aviation et soutenu par M.Vaisse, directeur du C.E.H.D., l'auteur a voulu comprendre avant tout les conditions de l'action aérienne en Indochine et les responsabilités de l'armée de l'Air dans la défaite finale. La guerre d'Indochine débute en décembre 1946. Elle va bouleverser les données stratégiques de la défense face à l'Est de l'Europe, et imposer des concessions militaires pour l'Indochine. Alors que la puissance militaire et donc aérienne française est en pleine mutation, terme employé pour parler des restrictions draconiennes des budgets et des baisses importantes des effectifs, elle va devoir céder des unités, des moyens et des budgets pour un conflit extérieur, pour lequel elle ne possède pas de moyens militaires adaptés. L'armée de l'Air d'Indochine pose la question de la priorité accordée au théâtre d'opération européen face à l'Asie, et plus globalement au défi technologique et militaire de la lutte contre le monde communiste. Ce type de guerre implique l'ensemble des composantes d'une société contre un adversaire désigné, accusé de tous les maux et contre lequel tous les moyens sont bons. Face à ce type de guérilla, totalement nouveau pour une armée qui sort d'un conflit européen, la question est également de savoir comment le corps expéditionnaire va gérer cet élément et comment il va utiliser sa puissance aérienne dans cet environnement hostile? Cette question est au centre de la problématique «indochinoise» de l'utilisation de l'armée de l'Air. Si l'absence d'adversaire aérien en Asie oblige l'aviation à une adaptation aux forces terrestres, la modulation de cette adaptation est un facteur essentiel de la survie de l'armée de l'Air d'Indochine, qui a toujours été faible numériquement et matériellement. Face à ces paramètres négatifs, l'aviation d'Indochine, qui va intervenir durant 8 années dans une

guerre oubliée, doit sa survie à son adaptation aux conditions du conflit, autant que par ses facultés de développer de nouveaux modes d'interventions. L'Indochine devient, sans réelle politique établie, un terrain d'expérimentation des techniques et des matériels de la guerre moderne. Ces évolutions de l'effort aérien passent par une concertation au plus haut niveau, sur les modes d'utilisation de l'aviation, et sur les aspects quantitatifs de l'emploi de l'aviation, pour obtenir une meilleure coordination des moyens de feu et de maintenance. Durant toute la guerre d'Indochine, et notamment lors de la bataille de Dien Bien Phu, l'action de l'aviation a été critiquée par les acteurs et décideurs. Il est donc important de comprendre le système d'utilisation de l'aviation en Indochine par rapport aux forces terrestres et maritimes. Face aux critiques sur son action, il est utile de savoir si la faiblesse de l'armée de l'Air correspond à une faillite générale de son action, ou à des phénomènes annexes, qui ont entravé son utilisation? Le corollaire à cette problématique tourne autour des systèmes d'alliances entre les pays. Si la France est alignée sur la position américaine et confrontée à la pression communiste en Asie à partir de 1950, il apparaît fondamental d'étudier les réactions et les évolutions de la position américaine au sujet de l'Indochine française, ainsi que les répercussions sur l'évolution de l'action militaire en Indochine. Le basculement américain en faveur de la France en Indochine est tardif, mais conséquent sur le plan militaire. La mise en place du M.A.A.G. (Military Aid Advisory Group) en juillet 1950 est le symbole frappant de cette évolution, mais aussi de l'intrusion américaine dans la conduite de la guerre. Malgré des objectifs communs, les relations entre français et américains en Indochine ont toujours été conflictuelles. La guerre d'Indochine a laissé des traces et des blessures, qui vont peser lourd dans les réactions face aux évolutions du conflit algérien. Les responsables militaires et politiques du conflit ont eu souvent tendance à rejeter les fautes et les erreurs du commandement sur l'incapacité de l'aviation à appuyer, à ravitailler, à renseigner les combattants. Ce jugement, injustement ressenti par les aviateurs et souvent présent dans la littérature, doit à présent s'effacer au profit d'une certaine réhabilitation de 8

l'action de l'aviation. Ce travail en profondeur de plusieurs années dans les archives militaires doit permettre de rétablir certaines données en présentant des analyses et constats chiffrés. L'étude de l'aviation durant le conflit indochinois est un sujet méconnu et pourtant fondamental de l'action militaire de 1945 à 1954 en Asie. L'impossible mission de l'armée de l'Air en Indochine de 1945 à 1954, est un exemple de la complexité des situations sur le terrain, mais également du courage et du sacrifice des hommes, dans un conflit injustement relégué aux oubliettes de l'histoire contemporaine.

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PRESENTATION

DE L'INDOCHINE

FRANÇAISE

1) L'EMPIRE IMMOBILE

La colonisation de l'Indochine, sous couvert de protection des missionnaires français, est une occasion pour le second Empire de se tailler un domaine en Asie. Poursuivant l' œuvre de conquêtes, la IllèmeRépublique y instaure un régime politique de protectorat. En 1887, le gouverneur Doumer fait créer l'Union indochinoise, qui marque la fin de la pacification militaire, et l'ancrage définitif de la péninsule dans le giron colonial français. Le territoire ne semble pas favorable à un développement économique important. Grand comme une fois et demie la France, il recèle de nombreuses populations différentes, et une géographie tourmentée. La châme annamitique parcourt l'ensemble de la nouvelle colonie, depuis les plateaux de Cochinchine, jusqu'aux développements du Tonkin. L'ensemble du territoire indochinois est marqué par la géographie des reliefs. Plus de 85 % du pays est situé à plus de 300 mètres d'altitude, et seule la zone côtière de la mer de Chine représente une ligne de plaines pratiquement ininterrompue. Le reste du pays se découpe le long de la chaîne en une zone côtière à l'est bordant la mer de Chine et la vallée du Mékong à (1) Le relief élevé de la majorité du pays tend à freiner toute l'ouest. tentative d'unification politique du pays sous la férule d'un seul monarque. Le seul empire historique de la zone ouest du pays, est celui des khmers, en grand déclin au XIXèmesiècle et largement menacé par le Siam. Les populations vivant en Indochine se répartissent en plusieurs ethnies. Les plus anciennes sont les indonésiens, que les vietnamiens qualifient de moïs (sauvages). A ces populations primaires s'ajoutent des peuples venant du nord par la vallée du Hunan, les thaïs, à l'ouest du pays, les mans (en petit nombre) et les méos. Malgré des échanges et des courants,
(1) Pour la présentation générale physique et géographique de l'Indochine, voir: BREBION (A.), Dictionnaire de bio-bibliographie générale, ancienne et moderne de l'Indochine française, Paris, Société d'Editions géographiques, maritimes et coloniales, 1935, 429 p. RUSSIER (A.), L'Indochine française. Atlas indochinois, Hanoi, Haiphong, Imprimerie d'Extrême-Orient, 1931, 658 p. et cartes, et ROBEQUAIN (C.) L'Indochine française, Paris, Colin, 1935, 224 p.

chaque population garde sa spécificité, bien que les thaïs dominent au nord et les moïs au sud. Le centre du pays est la région politiquement la plus développée, avec la présence millénaire de l'empire d'Annam, dont la capitale historique est devenue Hué au XIXèmesiècle. La cour impériale de Hué, profondément inspirée d'un confucianisme «immobile », véhicule et transmet la vision d'un Vietnam éternel et moyenâgeux. La colonisation française bouscule l'ordre impérial de la péninsule. Bien qu'ayant favorisé la dynastie annamite des Nguyen, le protectorat, instauré par Napoléon III vise à déstructurer l'organisation antérieure. Le pays est divisé en trois régions (Cochinchine, Annam et Tonkin), auxquelles sont adjointes deux régions périphériques (Cambodge et Laos), le tout étant géré par le gouverneur colonial français. La Cochinchine est dirigée par un gouverneur et possède, ainsi que l'Annam le statut de protectorat. L'apparence du pouvoir impérial y est conservée bien que tous les rouages de l'administration soient doublés par des fonctionnaires français. Au fur et à mesure des empiétements de la fin du XIXèmesiècle aux années 30, le pouvoir impérial en est réduit à une portion congrue de régime, avec le seul faste comme attribut. Le Tonkin est lui, soumis à un régime hybride. Les villes principales sont des territoires français, et le gouverneur a reçu de l'empereur les délégations complètes de pouvoir sur le reste du pays. Ainsi le gouverneur français est à la fois représentant de la République et de l'empereur.(2) Chaque pays de la colonie quelle que soit la nature de son protectorat dépend du gouverneur général de l'Indochine, luimême soumis au ministère des Colonies à Paris. Au début de la colonisation, les protectorats asiatiques étaient dépendants du
(2)

DALLOZ (I), La guerre d'Indochine, Paris, Complexe, 1987, 314 p, p.17 et DEVEZE (M.), La France d'Outre-mer, de l'empire à l'Union française, Paris, Hachette 1948. Pour les structures politiques de l'empire, voir par exemple: TSUBOI (Y.), L'empire vietnamien face à la France et à la Chine, Paris, L'Harmattan, 1987,468 p. CADY (IF.), The roots offrench impérialism in eastern Asia, New York, Cornell University Press, 1954, ISOART (P.), «La création de l'Union indochinoise, approche politique », Approche-Asie, n° Il, 1992, 125 p., p. 28. 12

ministère des Affaires Etrangères, mais la création de l'Union indochinoise de 1887 les fait basculer vers celui des colonies. L'Indochine ne pouvant rien devoir à la métropole, doit financer ses installations par ses propres revenus. Cette imposition importante sera une des bases de revendications politiques du nationalisme vietnamien. L'autre donnée importante est la faiblesse des structures démocratiques du pays, faiblesse traditionnelle d'une colonie, mais qui sera source de revendications en termes de (3) libertés politiques. La fédération a mis en place un système d'assemblées, qui reste largement favorable aux français. Avec un fonctionnement à double collège d'électeurs, le conseil colonial de Cochinchine n'a pour fonction essentielle que de voter le budget. A partir de 1928, une autre institution est créée par l'administration générale de Hanoi, le grand conseil des intérêts économiques et financiers. Son mode de désignation et ses attributions n'en font pourtant qu'une faible contrepartie au pouvoir colonial français. L'Indochine française des années trente est ainsi dominée par le pouvoir politique de l'administration française et organisée pour favoriser le développement économique des intérêts privés, minoritaires dans le pays. En 1935, la France réalise 3 % de son commerce extérieur avec l'Indochine. La colonie reçoit 50 % de ses produits de France, pour lui en renvoyer 25 % de ses exportations. Malgré des réalisations scolaires et des infrastructures d'utilité publique dans le pays, l'aspect économique prime largement dans l'œuvre colonisatrice française. C'est une colonie d'exploitation par rapport aux colonies de peuplement. La majorité de la terre appartient à une petite minorité de riches propriétaires, autre trait caractéristique de la colonisation (en Cochinchine, 50 % de la terre appartient à 2,5 % de la population).(4) L'enrichissement d'une petite partie de la population vietnamienne, qui débouche sur la création d'une bourgeoisie
(3) BROCHEUX (P.) et HEMERY (D.), Indochine, la colonisation ambiguë 18581954, Paris, la découverte, 1995, 427 p., pp. 128-135. Sur les problèmes économiques de la colonisation, voir: BERNARD (P.), Le problème économique indochinois, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1934, 247 p. et DURAND (G.), «Le commerce extérieur de l'Indochine française », Etudes indochinoises, publiées par l'Institut d'Histoire des pays d'Outre-mer, Etudes et Documents, n° 25, Université d'Aix-en-Provence, 1993. (4) BROCHEUX (P.) et HEMERY (D.) opus cité, p. 101. 13

autochtone, porte aussi en elle les germes de la contestation, car ses fils vont fréquenter les établissements français des grandes villes. Globalement, l'éveil indochinois au nationalisme est lié aux évolutions du monde chinois.

2) LA MONTEE DU NATIONALISME

Le Vietnam est un pays qui procède complètement de la sphère d'influence chinoise. Historiquement, Chine et Vietnam ont toujours été en conflit, avec pour corollaire général une dépendance vietnamienne à la Chine des empereurs. L'intervention militaire française de 1884 en Annam et au Tonkin met fin à une vassalité vietnamienne de dix siècles, sans pour autant rompre totalement les liens entre les deux pays. Par le traité de Tientsin, de juin 1885, la Chine abandonne officiellement toute prérogative (5) territoriale sur le Vietnam et reconnaît le protectorat français. Mais les liens entre les deux pays ne sont pas rompus. Dès la fin du XIXèmesiècle, les idées réformistes chinoises arrivent au Tonkin. Les préceptes de Liang Ch'! Chao ou de Kang Yu-Weï connaissent un vif succès chez les lettrés vietnamiens. Les traductions chinoises de Yen Fu font connaître en Indochine la philosophie française des lumières. L'organisation politique se structure graduellement. En 1912, Phan Bhu Chau, organise à Canton une ligue pour la restauration du Vietnam (Viet Nam Phue Quoe Dong Minh ). En 1927 est créé à Hanoi le parti national du Vietnam (Viet Nam Quoe Dan Dang ou V.N.Q.D.D.), copie du Kuomintang chinois, par rejet du communisme montant, dont le but est la fin de la domination
coloniale française.
(6)

(5) Ouvrages de références sur l'histoire sIDo-vietnamienne : FAllŒANK (lK.), «On the Chiny tributary system », Journal of Asiatiques Studies, Harward, Vol. VI, mars 1941, pp. 131-245 et TSUBOI (Y.), L'empire vietnamien face à la France et à la Chine, opus cité. CHEN (C.K.), «Problèmes du communisme vietnamien et du Vietnam, hier et aujourd'hui », Studies on spécial subject, Tapeï, 1955, n021, pp. 121-134. JOYAUX (F.), La Chine et le règlement du premier conflit d'Indochine, Genève 1954, Publications de la Sorbonne, 1979, 476 p, pp. 42-59 : La dimension historique des rapports sino-vietnamiens. (6) RUSCIO (A.), La guerre française d'Indochine, Paris, Complexe, 1992, 279 p. p.23. 14

A partir des années trente, se développe un mouvement national, en liaison avec les thèses défendues par une partie de la gauche sur le colonialisme. Si le parti communiste est fermement anticolonialiste, en se basant sur les conditions de Lénine, la S.F.I.O. opte en partie pour le modèle de «colonialisme humaniste». En Indochine, les partis communiste, vietnamien et chinois, entretiennent des rapports de plus en plus étroits. En 1922, Ho Chi Minh rencontre Zou En Lai à Paris. Après un passage à Moscou, Ho est envoyé à Canton par le Komintern, où il met en place une association pour les jeunes camarades révolutionnaires du Vietnam (le Thran Nien). Il crée également une section d'instruction politique, dont fait partie Pham Van Dong, futur président de la République démocratique du Vietnam. L'orientation politique de l'opposition majoritaire vietnamienne est clairement orientée dès la fin des années vingt, et Ho Chi Minh se présente comme le chef de cette mouvance. En 1930, il crée le P.C.I. parti communiste indochinois, copie du modèle chinois, dont il va rester proche matériellement et intellectuellement. Durant la seconde guerre mondiale, Ho passe la majeure partie de son temps en Chine où il organise des maquis, en relation avec Zou En Lai, et (7) aidé par le chef militaire de Yunnan le général Yen Chien Yin. L'alliance politique chinoise et vietnamienne, bien que contrenature, sur le plan de I'histoire des deux pays, est établie politiquement, avec la France comme adversaire commun.

3) LES BOULEVERSEMENTS DE LA GUERRE

Les événements politiques et militaires des années trente ne touchent que très indirectement l'Indochine, tenue fermement par l'armée et exploitée industriellement par les grandes entreprises nationales, sous couvert de la toute puissante banque d'Indochine. La seconde guerre mondiale va bouleverser ce fragile équilibre, en plaçant l'Indochine au rang d'otage. Otage de la politique du gouvernement de Vichy et otage de la puissance japonaise, qui occupe progressivement la colonie à partir de 1940. Le gouverneur général Catroux réagit en fonction des événements de la campagne de France, tout en ayant soin de ne pas heurter le puissant voisin
(1) CHIANG (Y.C.), HO CHI MINH en Chine, Tapeï, 1972,282 15 p.

japonais. Le Japon fait pression sur le gouvernement général de l'Indochine dès l'été 1940, pour obtenir des concessions.(8) C'est l'ultimatum de juillet, sur la ligne de chemin de fer du Yunnan, accepté par Catroux et dénoncé aussitôt par le gouvernement de (9) Vichy. Cette mesure entraîne le remplacement du gouverneur général Catroux par le chef de la flotte d'Indochine, l'amiral Jean Decoux le 20 juillet. Le général Catroux rejoint la France libre en 1940, désavoué par Vichy et remplacé par un homme qui va suivre la même ligne politique. L'amiral Decoux, entre dans une politique de collaboration active avec le Japon pour sauvegarder les acquis français en Indochine, tout en luttant contre toute forme d'opposition nationaliste.(1O) L'alignement progressif de la politique Decoux sur la stratégie nippone entraîne un raidissement de la politique britannique à l'égard de la colonie. A partir de l'été 1940, l'équipe Decoux, éloignée de toute possibilité d'alliance avec les anglo-saxons, s'oriente vers la collaboration directe avec le Japon. L'histoire de l'Indochine française durant la seconde guerre mondiale est celle des empiétements successifs de la puissance militaire nippone en Indochine. Le premier pas est effectué dès le 22 septembre 1940, avec les accords Martin/Nishara, qui entérinent plus qu'ils ne le prévoient, le stationnement de troupes japonaises au Tonkin. La limite de la liberté française est à nouveau clairement exprimée lors de la guerre franco-thaïlandaise d'octobre 1940. Ce conflit frontalier, rapidement conclu sous pression japonaise, fait des forces d'occupations nippones, les arbitres de la politique
française. (11)

L'Indochine devient donc un tremplin pour les forces japonaises, dans leur conquête du Pacifique. L'attaque japonaise sur Pearl Harbour, le 7 décembre 1941, achève de dresser les alliés contre l'Indochine française, d'autant plus que l'amiral Decoux signe le 8 décembre 1941 un nouveau traité d'alliance avec le Japon. Le
DALLOZ (I) opus cité, p. 78 et CATROUX (général), « La crise francojaponaise de juin 1940 », Notes documentaires et Etudes, n° 120, 22 août 1945, (9) SABATTIER (général), Le destin de l'Indochine, Paris, Plon, 1955,466 p. (10) CATROUX (général), Deux actes du drame indochinois, Hanoi 1940, Dien Bien Phu 1954, Paris, Plon, 1959,235 p. p. 117. (11) Voir pour l'ensemble de la guerre franco-thaïlandaise «Rappel chronologique concernant l'intervention japonaise en Indochine », Indochine française, n05, janvier 1945, pp. 47-49. 16 (8)

piège se referme davantage sur la colonie française, qui s'isole de tout espoir d'aide militaire anglo-saxonne, laquelle est en retraite dans toute la zone de l'Asie du sud-est. Le Japon apparaît comme le véritable vainqueur de la guerre du Pacifique, et la collaboration avec lui, souhaitée par Vichy, est plus que jamais à l'ordre du jour. Decoux appelle ouvertement à suivre la politique du maréchal Pétain et applique les directives de révolution nationale dans la (12) colonie. Decoux favorise les projets nationalistes, en amalgamant les protagonistes. Dès août 1940, les partis communistes chinois et indochinois ont signé un traité d'alliance et de coopération pour lutter contre les deux impérialismes, japonais et français.(13) Les multiples concessions françaises en Indochine sont interprétées comme autant de signes de faiblesses par le P.C.C. et le P.C.!., ainsi que de véritables attaques contre la Chine. Ho Chi Minh utilise cette compromission pour rallier les groupes nationalistes non communistes. En mai 1941, lors du congrès de Ching Tsi, dans la vallée du Kwang Si, est créée la ligue pour l'indépendance du Vietnam (<<Viet am Doc Lap Dong Minh Hoï » ou Viêt-minh) N dont les buts sont clairement établis:

- Lutter

contre les impérialismes

français et japonais.

- Obtenir l'indépendance du Vietnam. Nguyen Aï Quoc accepte que le Viêt-minh fasse partie du mouvement du Dong Minh, afin de lui donner une assise nationale et pour contrecarrer les plans chinois sur le mouvement. Un moment emprisonné par la Chine, il est libéré en février 1943, à la suite des échecs répétés du Dong Minh pour s'opposer efficacement à l'impérialisme. Le chef du Viêt-minh se voit offrir la présidence du Dong Minh au même moment. En devenant Ho Chi Minh (celui qui éclaire), Aï Quoc transforme le Viêt-minh en élément prépondérant fédérateur de toutes les oppositions à la France et au Japon.

(12) SABATTIER (général), Le destin de l'Indochine, opus cité, p. 38. (13) DECOUX (l), A la barre de l'Indochine, Paris, Plon, 1949, 376 p., p. 79. « Allocution radiodiffusée du vice-amiral d'escadre Jean DECOUX, gouverneur général de l'fudochine », Indochine Hebd~madaire Illustrée, n° 74 du 29 décembre 1941, p. Il. 17

L'évolution de la politique Decoux face au Japon favorise les desseins du Viêt-minh, qui rassemble de 1943 à 1945 les populations de l'Indochine sous la bannière du nationalisme. Entretenant de bonnes relations avec le Dong Minh, Ho est également en contact avec les Etats-Unis, par l'intermédiaire de l'O.S.S. qui lui fournit des armes et des instructeurs en échange d'informations et de pilotes américains tombés en Indochine.(14) L'évolution de la guerre, défavorable aux forces japonaises dans le Pacifique et aux forces de l'Axe, à partir de la fin 1942, entraîne une redéfinition partielle des relations entre l'Indochine et le Japon. La politique de duplicité entre l'Indochine française et l'empire du Japon, s'efface peu à peu, pour déboucher sur une occupation militaire pure et simple. Pour J. Legrand: « Les japonais utilisent l 'lndochine comme base stratégique de conquête, comme un pont pour parvenir aux autres régions de leur grande sphère de prospérité ». Lorsque le Japon n'enregistrera plus que des défaites et s'effondrera sous les coups américains, au lieu de laisser aux vainqueurs le soin de détruire le pont, ils le feront sauter eux-mêmes le 9 mars 1945 ».(15) A partir de 1944, l'Indochine est dans une situation politique intenable, alors que le cours de la guerre est devenu totalement favorable aux alliés. La colonie est victime de son alignement sur le Japon, et les bombardements américains visent des cibles militaires japonaises en Indochine. Hanoi est bombardée dès décembre 1943 par l'aviation américaine.(16) L'amalgame entre l'empire du Japon et le régime Decoux est total pour les alliés, même si une partie de l'armée (général Mordant) tente maladroitement de faire acte de résistance. L'amiral Decoux, qui

(14) JOYAUX (p.), opus cité, p. 50. (15) LEGRAND (colonel), L'Indochine à I 'heure japonaise, Cannes, Aegitna, 1963,312 p, p. 210. Pour la version japonaise des événements: GAVEREAU (l), Le Japon, l'ère de HIRD HITD, Paris, Imprimerie Nationale, 1988,525 p, et JONES CF. .), Japan 's New roder in East Asia, Oxford Université C Press, 1954, 352 p. (16) «Les bombardements d'Hanoi (10-12 décembre 1943) », Indochine Hebdomadaire Illustrée, n° 172 du 16 décembre 1943, p. 32. « Les bombardements d'Hanoi », Indochine Hebdomadaire Illustrée, n° 173-174 des 22 et 30 décembre 1943. 18

est resté durant toute la guerre d'une fidélité aveugle au gouvernement Pétain, ne peut pas faire marche arrière.(17) Avec l'évolution de la guerre, et notamment la libération de la France, le gouvernement de Vichy ne représente plus rien pour les japonais alors que le G.P.R.F. est lui un ennemi. G.Gaultier résume la situation en disant «A partir de l'été 1944, la position de la colonie d'Indochine est paradoxale, car fidèle à un gouvernement
défunt»
(18) .

La position personnelle de Decoux est à l'image de la vision de l'Indochine aux yeux de la France libre: désastreuse. Pour De Gaulle, il est impossible de garder Decoux à son poste, car non seulement il a vilipendé la France combattante durant toute la guerre, mais surtout il a joué un double jeu trop parfait pour que le chef de la France libre puisse accepter une quelconque alternative à son remplacement. Decoux symbolise par trop le régime de Vichy pour être maintenu en place. Pourtant l'évolution politique de l'Indochine et de Decoux lui-même est réelle à l'automne 1944. Suite à des tensions de plus en plus fortes avec le pouvoir japonais, Decoux fait positionner l'armée d'Indochine sur les frontières nord de la colonie, il fait supprimer les signes visibles du régime de Vichy (comme la légion du combattant, dissoute en novembre 1944) et prend des contacts secrets avec les émissaires de la France libre.(19)En accord avec le G.P.R.F. il fait nommer le général Mordant, chef «officiel» de la résistance à la collaboration au poste d'inspecteur général des forces armées. L'Indochine de la fin de l'année 1944 est donc dans une position délicate, avec une direction bicéphale Mordant/Decoux, qui s'espionne et se déteste, le tout dans un contexte d'alliance plus ou moins forcée avec un Japon défait mais belliqueux, et un silence glacial de la métropole.

Discours DECOUX du 30 août 1944 et du 30 décembre 1944, (cité par LEGRAND, opus cité, p. 241), Voir sur l'attitude de DECOUX et son évolution de la fm de la guerre: DEV~LERS (P.), Le Vietnam de 1940 à 1952, Paris, Seuil, 1952,473 p, p. 84. (18) GAUTIER (G.), Hanoi au soleil de sang, la fin de l'Indochine française, Paris, Société de Production Littéraire, 265 p, p. 52. (19) SABATTIER (général), Le destin de l'Indochine, opus cité, p. 99 et MARCHAND (général), Le drame indochinois, Paris, PeyrolU1et, 1953, 287 p. p.I7. 19

(17)

Les tentatives de rapprochement du gouvernement général, y compris par l'intermédiaire de Mordant vers le G.P.R.F. se heurtent à des refus. C'est autant la personnalité fade et ambiguë du général Mordant que l'amorce de négociations avec Decoux qui bloquent tout contact. Le général De Gaulle sait qu'il n'a plus rien à attendre de l'Indochine française. Le destin de la guerre est scellé depuis Stalingrad et la Normandie et il ne pourrait aider militairement la colonie si elle prenait les armes, comme à Paris en août 1944. En janvier 1945, alors que les bombardements alliés prennent Saigon pour cible, De Gaulle ordonne la neutralité en cas de débarquement allié. Cet ordre met fin aux tentatives de résistance du général Mordant, mais ne saurait constituer une garantie suffisante pour les autorités japonaises. Le basculement progressif de la colonie dans le camp allié explique le coup de force japonais du 9 mars 1945. Le brusque coup militaire du 9 mars trouve donc la majorité de ses explications dans la lente, mais inexorable dégradation des relations entre le Japon et l'Indochine française, au fur et à mesure de l'évolution de la guerre. Pour la colonie française, le coup militaire japonais est aussi le commencement de l'éviction. Il fait arriver le Viêt-minh au premier plan de la vie politique vietnamienne, et il fait comprendre à la population la fragilité de l'assise du pouvoir colonial français. Alors que le pays est sous domination française depuis 70 ans, il a suffi d'une nuit et d'hommes en armes décidés pour détruire le prestige de la France. Davantage que les destructions militaires ou les exécutions, le coup de force japonais du 9 mars 1945 est le premier pas psychologique (20) Alors que le Japon subit les assauts de l'éviction française.
(20) Le coup de force japonais a cependant fait de nombreuses victimes dans l'année d'Indochine. Pour l'année de l'Air, voir: FACON (P.) «9 mars 1945, des aviateurs témoignent », Revue Histon'que des Armées, n° l, 1994, p, 91. Pour l'ensemble des activités militaires durant la période voir également: D'ABZAC-EPEZY (C.) «Le prix de la survie: l'armée de l'Air d'Indochine de septembre 1940 à mars 1945 », Revue Historique des Armées, n° l, 1994, pp. 7783. Le martyre de l'aviation française d'Indochine est le capitaine ESTIENNE, décapité au sabre par les japonais, le 10 mars 1945. Cité par BOURSAIN (capitaine) «L'Héroïque sacrifice du capitaine ESTIENNE », Forces Aén'ennes Françaises, n° 45 de 1950, pp. 297-301. 20

américains dans le Pacifique, il détruit sa position indochinoise durant le printemps et l'été 1945. Le Viêt-minh, qui lutte à la fois contre la France et la puissance nippone, fait proclamer l'indépendance du Vietnam en septembre 1945, en profitant largement de la vacance du pouvoir en Indochine. La seconde guerre mondiale fige les positions en septembre 1945, dans un imbroglio total en Indochine. Le seul fait évident est l'éviction de la puissance coloniale française, usée par 4 années de collaboration, et un coup de force qui profite à l'opposition nationaliste. La France veut reprendre pied dans la colonie dès la fin de la guerre, sans en avoir les possibilités matérielles. Confrontée à l'attitude ambiguë de l'Indochine française à l'égard des alliés, la France de la libération doit en reprendre possession dès la fm de la guerre, au nom de principes contestables, et surtout pour éviter que d'autres ne se l'approprient. Le Japon, défait en 1945, occupe le nord du pays, et la Chine y fait stationner des troupes. La conférence de Postdam va brouiller encore les cartes en accordant à la Grande-Bretagne l'occupation d'une partie de la colonie française. Dans ce jeu militaro-diplomatique, la France du général De Gaulle est la moins bien placée des nations pour revenir en Indochine, d'autant plus que l'armée française de l'immédiat après-guerre est en incapacité totale d'équiper un corps expéditionnaire. Les années de guerre ont dressé un fossé profond entre la métropole et l'Indochine. De par son attitude de fidélité au gouvernement Pétain, la colonie est déconsidérée par le pouvoir du général De Gaulle et par les forces alliées du Pacifique. Si les britanniques ont une position conciliante, au regard de leur propre situation politique, les Etats-Unis, ancrés dans une optique anticolonialiste de principe, et qui ont eu à affronter les défenses françaises lors d'attaques sur l'Indochine, ont une position franchement hostile à l'égard de l'Indochine française. Ces facteurs d'oppositions vont devenir des freins au retour de la France dans la colonie, à partir de 1945. Mais la guerre a également favorisé l'émergence du nationalisme, en temps que force politique active. Le Viêt-minh a profité des carences du pouvoir pour rassembler la totalité des oppositions à la France coloniale. 21

Pour une France libérée mais meurtrie, il va falloir trouver rapidement, non seulement des moyens aériens, mais également un sens à son engagement en Indochine.

22

Première partie:

LE SENS DE L'ENGAGEMENT

Chapitre 1 : LE RETOUR EN INDOCHINE

Introduction:

LES DIFFICULTESDU RETOUR

Malgré la condamnation du régime Decoux, la libération de l'Indochine occupée par les japonais et son retour dans le giron de l'empire français sont une préoccupation du général De Gaulle. Dès août 1941, fut créé un service chargé d'organiser la résistance en Indochine et des mesures sont prises pour préparer le retour de la France dans la colonie. Lors de la séance du 26 août 1943, le comité français de libération nationale prescrit aux commissaires des Affaires Etrangères des colonies, ainsi qu'au général Catroux, de préparer le texte d'un mémorandum pour les alliés sur la question de l'Indochine. Il fut aussitôt décidé d'étudier les modalités de la participation militaire de la France à la libération

du territoire de la colonie, sous administrationfrançaise.

(1)

Le comité de Défense Nationale et le commissaire aux Affaires Etrangères furent chargés d'informer les gouvernements alliés de cette décision. Le général Blaizot a été nommé chef de la mission militaire française en Extrême-Orient le 8 septembre 1943 et commandant éventuel des F.F.E.O. (Forces Françaises d'ExtrêmeOrient) le 20 septembre de la même année. L'orientation est
(1) Pour l'organisation militaire de l'Indochine durant la seconde guerre mondiale, VOIr: HESSE D'ALZON (colonel), La présence militaire française en Indochine (19401945), Publication du Service Historique de l'année de Terre, 1985. Pour l'action de l'année de l'Air, voir principalement les synthèses suivantes: EHRENGARDT (C.l.), «L'année de l'Air en Indochine 1940-1942 », Connaissance de I 'Histoire, n° 58 de juillet 1983, pp. 46-58. DEJARDIN (M.), L'armée de l'Air en Indochine 1940-1945, S.H.A.A. G. 25, 1960, 82 p.

donnée durant la seconde guerre mondiale, par les organismes dirigeants de la France libre, orientation visant à faire revenir l'Indochine à la France après la guerre. En septembre 1943, le général Pechkoff est désigné comme délégué du comité français de libération nationale en Chine, à Chunking, siège de la mission française de Chine. L'instruction du 12 novembre 1944 le charge de diriger les relations avec la Chine, de superviser les éventuelles relations avec la résistance en Indochine, de recueillir des renseignements sur les révolutionnaires annamites réfugiés en Chine. Le 19 avril 1944, un Etat-major réduit et une compagnie sont mis en place, en plus du C.L.!. Les ambitions françaises sont affichées, mais les moyens manquent, car les effectifs sont dépourvus de matériels et d'équipements. De plus, faute de cadres, la brigade est constituée de personnels d'Afrique Equatoriale, pour les transporter en Afrique du Nord. Mais l'essentiel manquait aux forces françaises en constitution, l'aide des alliés pour transporter les troupes. En juin 1944, la première brigade attend toujours d'être acheminée à Madagascar. La seconde est retirée à la même époque des effectifs des F.E.F.E.O. (Forces Expéditionnaires Françaises d'Extrême-Orient) pour être renvoyée en renfort en Italie. Si l'Indochine est une priorité «théorique» de la France libre, elle compte peu pour les alliés, bien que les britanniques soient plus conciliants que les américains. En Inde, le général Mackensie, chef de la «force 136 », a créé une section française de l'Indochine, la French Indochina Country Section (F.I.C.S.), dirigée par le capitaine De Langlade. En Juin 1944, les éléments de cette section sont regroupés dans le détachement français des Indes. Le 5 août 1944, le comité de Défense Nationale décide la création d'un service d'action subversive en Indochine, travaillant en liaison avec la «Force 136 », qui disposait de moyens aériens, et dont le commandement fut confié au lieutenant-colonel De Crèvecoeur. En juillet 1944, le général Blaizot demande au commissaire de la guerre de prendre une décision rapide au sujet de la mise sur pied des différentes tranches du corps expéditionnaire et de prendre contact avec les anglo-saxons pour les équiper. La première tranche, prête à intervenir à l'automne 1944, comprendrait le C.L.!. et la brigade de Madagascar, soit 9 000 hommes dont 3 000 européens. 24

La seconde tranche, mise sur pied à la libération de la métropole et destinée à relever directement les troupes d'Indochine, comprend 5 brigades, 2 régiments de chars et 2 régiments de reconnaissance, soit 58 600 hommes dont 30 000 européens, y compris 10 500 légionnaires. La troisième tranche est constituée de 4 brigades, 5 régiments de reconnaissance et 4 régiments de chars, soit 47 000 hommes, dont 38 000 européens et 9 000 légionnaires. En août 1944, le général Blaizot proposait de diviser le corps expéditionnaire français en deux groupements, qui seraient mis à la disposition des britanniques en Malaisie pour le premier et des américains dans le Pacifique pour le second. Blaizot justifiait sa proposition par des considérations d'ordre politique: « L'obligation d'affirmer notre victoire sur le Siam afin de reprendre laface vis-à-vis des populations de l'Union indochinoise et surtout celles du Siam et du Laos. Avec intérêt évident de limiter la pénétration des chinois au Tonkin, pour enlever le territoire au général Chang Kaf Chek pour lefaire passer dans la zone anglaise ou à défaut dans la zone américaine ».(2) Il existe un pas important entre la création de corps d'armées sur le papier et leur mise en fonction opérationnelle. La formation des effectifs du C.E.F.E.O. va connaître d'importants retards, si bien qu'en mai 1945, le C.L.I. est instruit mais pas équipé, la 1ère D.I.C.E.O. ne compte que la moitié de ses effectifs, alors que la 2ème D.I.C.E.O. est constituée uniquement de ses cadres. La brigade légère de Marine d'Extrême-Orient, qui devait constituer la réserve du C.E.F.E.O. avec 3 200 hommes, n'en compte que 500. De plus, toutes les unités françaises connaissent des problèmes quant aux troupes noires et indochinoises. Les troupes noires rechignant à aller se battre en Extrême-Orient et certains chefs français jugeant les indochinois «de vigueur physique variable et de combativité relative ».(3) Cette question empoisonnera les préparatifs des unités françaises, à tel point que le général Leclerc décide le 9 août 1945 de n'envoyer en Indochine que des éléments blancs et indochinois. Le commandant supérieur des troupes en Indochine confirme son opinion le 24 septembre 1945 :
(2) S.H.A.T. (3) S.H.A.T. 10 H. 782. 10 H. 782, lettre du général NYO. 25

« Malheureusement, je ne peux pas prendre les noirs. Ceci est une décision formelle à la suite des réactions britanniques et annamites. L'envoi des noirs serait une catastrophe qui risquerait de mettre définitivement le feu aux poudres ».(4) Le Haut-commissaire de France en Indochine émet une analyse identique, le 28 septembre 1945, quant à l'utilisation de troupes de couleur: « Renseignements pris du point de vue politique, les troupes noires ne peuvent être utilisées en Indochine. Les populations indochinoises et les observateurs étrangers ne manqueraient pas d'exploiter leur présence contre nous et dy voir une manifestation française du colonialisme ».(5) (La participation de troupes noires à la guerre d'Indochine devient pourtant une réalité à partir de mars 1947, quand le premier bataillon sénégalais arrive en Indochine. En 1954, 21 000 sénégalais combattent dans les rangs du C.E.F.E.O.)(6)

Lors de sa séance du 26 mai 1945, le comité d'Indochine décide que le corps expéditionnaire serait commandé par le général Leclerc et que ses composants seraient modifiés et augmentés numériquement. Selon un des membres du comité d'Indochine, cette augmentation est le fruit de la volonté française de prouver sa force et sa détermination aux peuples indochinois. Force et détermination peuvent seules effacer l'impression désastreuse d'un récent passé. Si cet effort n'était pas accompli, ce serait ouvrir la porte à l'aventure.(7)
(4) S.H.A.T. 10 H. 239, dossier K 4. (5) S.H.A.T. 10 H. 782. (6) Pour l'ensemble de cette question, voir: KOUASSI (Y.), La participation militaire de l'Afrique noire à la guerre d'Indochine, 1947-1955, Doctorat de 3ème cycle, sous la direction du professeur GIRAULT, 1986, Paris 1. S.H.A.T. 10 H. 506/508 : Les effectifs noirs en Indochine. S.H.A.T. 10 H. 420 : Rapport moral sur les troupes afucaines 1951/1953.
(1)

Le comité d'Indochine a été créé lors du conseil des ministres du 13 février 1945, pour se substituer au comité d'action pour l'Indochine. Il est chargé d'organiser la participation française sous toutes ses formes à la libération du tenitoire indochinois et de préparer le rétablissement de la souveraineté française. il est présidé par le chef du gouvernement et par le ministre des colonies en son absence. La mise en place de ce comité, organe administratif du retour français en Indochine, corollaire à la préparation militaire du C.E.F.E. O., prouve la détermination du gouvernement français à reprendre pied en Indochine. 26

(8) pres fige» .

Le général Blaizot va dans le même sens le 4 juillet 1945 en demandant que l'Indochine soit libérée par un corps expéditionnaire important, de l'ordre de quatre divisions: « Indispensables au rétablissement de notre position et de notre La position britannique semble favorable à la France puisque les services du S.E.A.C. de Lord Mountbatten ont fixé à quatre le nombre de divisions devant intervenir en Indochine après la libération de Singapour, et surtout qu'ils acceptent que ces divisions soient sous commandement français si au moins la moitié des unités est française. Il faut donc mettre rapidement sur pied deux divisions destinées au théâtre du Pacifique.

La capitulation japonaise du 15 août 1945 n'entraîne pas la paix dans la colonie française d'Indochine. Le pays est occupé, pour la moitié sud par les forces britanniques du général Gracey et par les parallèle. Le retour militaire de troupes japonaises au nord du 16ème la France en Indochine s'effectue difficilement à partir de septembre 1945. Les troupes entament une «chevauchée» de libération depuis la Cochinchine, jusqu'au Tonkin, l'entrée des forces françaises dans Hanoi le 18 mars 1946 se faisant en partie grâce aux négociations de Leclerc et l'équipe Sainteny avec le Viêt(9) minh. La France ne dispose que de trop peu d'éléments militaires en Indochine pour imposer sa puissance, elle doit composer avec Ho Chi Minh, qui a déclaré l'indépendance du Vietnam depuis le 2 septembre 1945, en profitant largement de la vacance du pouvoir. Depuis le coup de force japonais du 9 mars 1945, la France ne possède même plus le semblant d'autorité qu'elle avait conservé durant la seconde guerre mondiale. L'armée française cantonnée et
(8) S.H.A. T. 4 Q 80, dossier D-l. (9) TIexiste plusieurs ouvrages qui traitent du retour de la France en Indochine en 1945. Pour la partie militaire: BODINIER (commandant) Le retour de la France en Indochine, 1945-1946, Textes et documents, Vincennes, Publications du S.H.A.T. 1987. DEVILLERS (P.), Paris-Saigon-Hanoi, les archives de la guerre 1944-1947, Paris, Gallimard, 1988. Pour la partie politique et diplomatique: SAINTENY (l), Histoire d'une paix manquée, Paris, Amiot-Dumont, 1953. TONNESON (S.), Déclenchement de la guerre d'Indochine, les vêpres tonlânoises du 19 décembre, Paris, I'Hannattan, 1987. 27

surveillée depuis 1940 par le Japon est rapidement éliminée, et seule une poignée d'hommes, dirigés par le général Alessandri parviendront à gagner la Chine au terme d'un épuisant périple. L'armée de l'Air est restée opérationnelle militairement pendant une grande partie du second conflit mondial, engagée aux côtés de l'armée de Terre dans «l'affaire de Langson» et dans la guerre contre le Siam.(1O) ependant l'aviation est, par essence, une arme C de haute technicité et c'est par le manque de pièces de rechanges que les appareils français sont cloués au sol. Dès lors, les aviateurs et le personnel au sol de l'armée de l'Air deviennent des fantassins qui participent, à l'égal de leurs camarades de l'armée de Terre, à la défense de la colonie en mars 1945. Le coup de force japonais porte de nouveaux coups aux personnels de l'armée de l'Air. (11) Certains officiers sont tués au combat, ou même décapités. En mai 1945, la situation militaire de la France en Indochine est, devant les oppositions des alliés vainqueurs, pour le moins fragile, et l'armée de l'Air est à reconstruire entièrement. A cette époque la présence militaire française en Orient se résume à la mission militaire française, détachée auprès du S.E.A.C. de Lord Mountbatten, et d'un détachement français en Chine sous les ordres du général Sabattier. Les éléments de l'armée de l'Air repliés en Chine sont sous le commandement théorique du colonel Fay, qui, après avoir été nommé représentant des forces françaises auprès du commandement américain de Chine, est resté à la disposition du général Sabattier. Début 1945, le général Blaizot accroît le lien entre les forces françaises et américaines de Chine en créant un poste d'officier de liaison des F.E.F.E.O. à Chung King, avec mission d'assurer la liaison permanente entre le commandement français et le quartier général de Wedemeyer.(12)Depuis la mission
DEJARDIN (M.), 25, 1960, 82 p.
(11)

(10)

L'armée

de l'Air en Indochine

1940-1945

», S.H.A.A.

G.

FACON (P.), «9 mars 1945.. des aviateurs français témoignent», Revue

Historique des Armées, n0194, mars 1944, pp.77-90. novembre 1944, S.H.A.A. C. 657. (12) Note du général BLAIZOT, n° 9/R.B/I.B/S., de Kandy, le 6 avril 1945. Après avoir proposé le capitaine DUGIT (note n° 1576/S.E.R/S. du 9 avril 1945), qui est soigné à Calcutta, le choix se fait sur le capitaine POSTAL, connuandant la base de Tong, détaché au 5èmeR.I.C. connue officier de liaison Air. POSTAL établit plusieurs rapports sur les événements du 9 mars, et les conséquences sur l'armée de l'Air. 28

française de Chung King, en Chine, les permanences de Calcutta, de Jessore, aux Indes, Fay doit reconstituer les infrastructures, renouer les liens, retrouver les hommes. La tâche est immense, les moyens inexistants. Le colonel Fay envisage pourtant, dès le 28 avril 1945, d'étudier les conditions dans lesquelles les forces militaires pourraient reprendre part à la lutte. Cette volonté du général Sabattier relève davantage de l'utopie que de la possibilité matérielle, tant les forces françaises de Chine, aériennes et terrestres en sont réduites à la portion congrue (ces forces ne sont pas, de surcroît des unités combattantes, mais des personnels de l'armée de l'Air ayant trouvé refuge en Chine, par différents moyens, ou faisant partie de la colonne Alessandri).(13) Mais pour la France, il semble que la participation à la libération de l'Asie soit basée sur des considérations autres que stratégiques. Il s'agit de combattre dans les rangs des vainqueurs, même à titre symbolique, afm de s'asseoir ensuite à la table des négociations. Il semblerait cependant que le colonel Fay ait, selon C. Paillat proposé à Paris la reconstitution d'une force aérienne en Indochine, sans obtenir de réponse de la métropole.(14)Cette assertion est très probable, au regard de la politique de Fay depuis 1944, au sein du S.E.A.C. Le ministre de l'Air envisage pourtant depuis septembre 1944 les conditions du retour de l'armée de l'Air en Indochine. Charles Tillon, ministre communiste de l'Air propose pour les forces aériennes:

- 6 Fieseler

Storch, pour les missions « spéciales».

- 6 Junker 88 pour le bombardement. - 6 Junker lU 52 pour les missions de transport.
(13)

En supplément de la liste des persolU1els de l'année de l'Air, liste des prisonniers de la zone nord, et swtout de la citadelle de Hanoi. (Message n° 20/Air du 20 octobre 1945). Ce point est à compléter avec la lettre n° 2291/S. du 21 décembre 1945, du Haut-commissaire, qui dit que les personnels de l'Air, de Terre et de Mer cesseront d'être des prisonniers de gueae le 18 octobre 1945 pour la zone de Saigon. Sur proposition des commandants de secteurs pour le reste du teITitoire, les hommes libérés sont considérés comme étant en opérations, à la date de leur libération. (14) PAILLAT (C.), Le guêpier, Paris, Robert Laffont, T.l, p. 164. Dans lIDarticle consacré à la reconstitution de l'année de l'Air en fudochine (R.H.A. n° 3 spécial, 1982, p. 3), P. FACON continue les dires de PAILLAT. 29

Si les moyens proposés sont ridiculement faibles, et composés uniquement d'appareils allemands récupérés ou abandonnés, le ministre précise cependant que leur mise en œuvre devra se faire: (15) « dès que possible ». Etant donné la situation politique et militaire de l'Indochine, même cette petite force aérienne ne saurait être envoyée dans l'immédiat, et le «dès que possible» de Tillon peut représenter un avenir lointain, voire utopique, tant les conditions militaires et politiques sont défavorables à la France. La démarche commune du général Sabattier et du colonel Fay en faveur de la participation française à la lutte contre le Japon prouve la volonté des responsables militaires de la colonie de reprendre les armes. Toutefois les obstacles sont importants, dans le camp français en premier lieu. La France métropolitaine tient pour secondaire le terrain d'opérations de l'Asie du sud-est au moment où se termine la guerre en Europe et les rencontres des responsables militaires français avec leurs homologues américains sont décevants: - Le général Sabattier rencontre le général américain Wedemeyer, chef d'Etat-major du théâtre de Chine le Il mai 1945, pour finalement essuyer un refus américain de tout soutien aérien aux forces françaises réfugiées en Chine ou combattant encore dans des maquis. Outre l'opposition américaine à toute initiative coloniale, les déboires des avions américains au-dessus de l'Indochine durant la seconde guerre mondiale ne sauraient arranger les choses. Les appareils alliés ont essuyé des tirs de la D.C.A. française, et quand un avion américain a été abattu, le 17 novembre 1944, les servants de la batterie française ont été décorés par l'amiral Decoux. Les négociations sont d'autant moins faciles pour Sabattier, que la «bonne humeur» légendaire de l'américain lui a valu le surnom de « Joe pisse-vinaigre ».(16)
Note TILLON n° 442/E.M.G.A/I-0 du 30 septembre 1944, par décision ministérielle. TILLON reconnaît cependant que les problèmes de maintenance sont beaucoup plus importants sur les avions allemands que sur les matériels alliés. (16) LAURET (IC.) et LASSIERA (R.), CHENNAULT et les tigres volants, Paris, Hachette, 1977, 323 p, p. 88. Le général WEDEMEYER est le supérieur du général CHENNAULT sur le théâtre d'opérations de Chine, et il a contribué à la mise en place de l'escadrille de 30 (15)

- Le général Juin, chef d'Etat-major général de la Défense Nationale rencontre le général Marshall aux Etats-Unis fin mai 1945 pour plaider, entre autres, le cas de l'Indochine occupée militairement par le Japon depuis le 9 mars 1945. - Le général Marshall refuse toute modification des plans américains qui visent à contourner l'Indochine pour s'emparer des positions japonaises de Chine et des îles du Japon en vue de couper de leur métropole les armées nippones engagées dans le
Pacifique.
(17)

I) LA RECONSTITUTION

DE L'ARMEE DE L'AIR

1) LES NEGOCIATIONSAVEC LES ALLIES

L'Indochine est comprise dans le vaste théâtre d'opérations du Pacifique, lui-même divisé en plusieurs secteurs et différents commandements. Le Pacifique sud-ouest est sous direction
mercenaires américains des «tigres volants », à la solde de CHANG KEI CHECK, contre les japonais. CHENNAULT va revenir plusieurs fois en Indochine, pour diriger les aviateurs américains au service de la France durant la Ruerre d'Indochine. 17) Le rôle joué par les Etats-Unis dans le processus français de reconquête de la colonie est fondamental. Parmi toutes les publications françaises et étrangères disponibles, nous avons consulté les ouvrages et travaux suivants: CESARI (L.), La France, les Etats-Unis et l'Indochine, 1945-1947, Doctorat de Nouveau régime, 1991, Paris IV, sous la direction du professeur ARTHAUD. DEVILLERS (P.), Conflits de décolonisation en Asie du sud-est: Indochine et Indonésie, Doctorat d'Etat, 1983, Paris I, sous la direction du professeur DUROSELLE. VALETTE (J.), «Le gouvernement des Etats-Unis et l'Indochine », Revue d'Histoire de la Seconde Guerre Mondiale, n0183, avril 1995, pp. 43-62. Sur les conceptions stratégiques des Etats-Unis à l'égard de l'Indochine à la fin de la guerre: THORNE (C.), «Indochina and anglo-américan relations, 1942-1945 », Pacific Historical Revue, volume 45, février 1976, pp. 73-96. LEFFLER (M.P.), «The américan conception of national security and the beginings of the cold war, 1945-1948 », Américan Historical Revue, vol 89, n02, août 1984, pp. 346-400. Sur la position du président ROOSEVELT à l'encontre de l'Indochine: DRACHMAN (R.), United States Policy towards Vietnam, 1940-1945, Rutherford, N.l, Fairley Dickinson J.P., 1970, pp. 203-212. «The anticolonial policies of Franklin D. ROOSEVELT », Political Sciences Quartely, vol lOI, 1986, pp. 65-84. 31

américaine, avec le général Mac Arthur, le théâtre de Chine est théoriquement sous commandement chinois, avec le général nationaliste Chang Kaï Check, mais en fait sous domination américaine par l'intermédiaire du chef d'Etat-major, le général Wedemeyer, le sud-est asiatique est sous commandement britannique avec l'amiral Mountbatten. L'Indochine n'est pas attribuée à une direction précise, ce qui entraîne des tensions entre les alliés. Le nord du pays relève du commandement américain de Chine, alors que le sud et le Laos sont dévolus au S.E.A.C. de Lord Mountbatten. Ses services utilisent et ravitaillent la «Force 136 », dans laquelle opèrent des français libres. La position française à l'égard de l'Indochine relève donc complètement des alliés, or ceux-ci sont divisés à ce sujet. L'Indochine n'entre pas dans les plans américains et le président Roosevelt est hostile au retour français en Indochine. Les services américains, de leur côté négocient activement avec Ho, pour empêcher ce retour. Selon certaines sources, il est même un agent de l'O.S.S. qui, en échange de renseignements sur les opérations japonaises et une aide aux pilotes américains abattus, reçoit des armes, des instructeurs et de l'argent des services secrets
améri cains. (18)

Le général Chennault, commandant de la Xlyème Air Force (et ancien chef des « Tigres volants ») est favorable aux demandes françaises, par pragmatisme davantage que par calcul politique. Son passé de mercenaire au service de la Chine nationaliste ne doit pas faire oublier que le commandant de l'A.Y.G. (Américan Volunteer Group) est un grand connaisseur de l'Asie, qu'il « pratique militairement» depuis 1937.(19)Toutefois le général
(18)

Nom de code de HO CHI MINH pour l'O.S.S., « Lucius », qui est en contact avec les service du major PATTY, opposant convaincu au retour français en 1945. (19) LAURET (lC.) et LASSIERA (R.), CHENNAULT et les tigres volants, opus cité. La route de CHENNAULT, persolU1age atypique de l'aviation américaine, croise plusieurs fois celle de l'armée de 1'Air française en Indochine. CHENNAULT est arrivé en Chine pour la première fois en 1937, pour former les pilotes nationalistes contre le Japon. Puis il crée et commande l'A. V.G. (<< Américan Volunteer Group »), qui devient les «Tigres volants» après Pearl Harbour. Les avions de l'A. V.G. sont facilement identifiables, grâce aux gueules de requins peints sur les capots des P.40 Tomahawk, (pratique qui va devenir 32

Chennault ne peut faire intervenir ses escadrilles de B.17 sans l'autorisation de l'Etat-major américain de Chine. Le refus américain d'intégrer la France à la campagne du Pacifique est d'autant plus navrante que les aviateurs français réfugiés en Chine, pilotes, navigateurs et observateurs viennent de passer (20) Cette question va nombre d'années en Extrême-Orient. rapidement revenir à l'ordre du jour lors de la création du commandement de l'Air en Indochine. A) Le rôle du colonel Fay Avec la capitulation de l'Allemagne les choses évoluent favorablement pour la colonie française et le général Fay propose à nouveau, le 17 mai 1945, la reconstitution des forces aériennes d'Extrême-Orient. Cette reconstitution n'avait été envisagée durant les opérations militaires, que sous la forme éventuelle d'un groupe de transport investi de missions spéciales, comme le largage d'agents français de la «force 136 », ou de groupes gaullistes (le groupe Messmer est l'un d'eux) en Indochine, ou le parachutage d'armes à la résistance intérieure. Pour la première fois depuis l'entrée en guerre de la France en 1939, la création d'une force aérienne importante est envisagée par le gouvernement français en faveur de l'Indochine, le 28 mai 1945.(21) Le colonel Fay estime au printemps 1945, à juste titre, que cette force aérienne ne saurait être placée que sous commandement américain, car la France ne peut prétendre posséder un commandement indépendant au regard de ses faibles forces sur le terrain. Son opinion va rapidement évoluer, car ses messages à Paris affichent sa volonté de créer un commandement français dès le mois de juin. Il semble que les propositions de Fay de mai 1945, de placer les futures forces aériennes françaises sous
courante durant la seconde guelTe mondiale, pendant la guelTe du Vietnam, et même durant la guerre du Golfe en 1991). (20) Lettre du général ANDRIEU à l'amiral D'ARGENLIEU, Haut-commissaire de France n° 818/AIR/I-C.l du29 novembre 1945. Liste des personnels français réfugiés en Chine le 21 juillet 1945, S.H.A.A. C. 802. (21) Télégramme de l'Etat-major de la Défense Nationale à Washington, n0138D.N/I.P/T.S. du 28 avril 1945. 33

commandement américain soient destinées à favoriser les négociations avec les alliés, en évitant de s'aliéner les Etats-Unis, et les faisant participer activement à la création, avec cette allégeance diplomatique. Le but de la France dans cette opération est de disposer à nouveau de moyens aériens dans le ciel de l'Indochine pour pouvoir à terme, réaffirmer sa suprématie disparue depuis le 9 mars 1945. La solution idoine pour satisfaire les deux parties est donc de créer un commandement de l'Air représentant le ministre de l'Air.(22) Cette idée, admise à Paris dès le mois de juin 1945, et soumise aux américains en juillet, se trouve au cœur de la politique du commandement français en Extrême-Orient. L'E.M.G.A. fait savoir au colonel Fay, que la France demande l'autorisation à Washington de créer un commandement de l'Air en Indochine, qui lui sera
confié. Paris demande à FA Y d'attendre la décision américaine.
(23)

B) Le déblocage de la situation Le retour de la France en Indochine est complètement lié au bon vouloir de l'administration Truman. Pour Leclerc, la situation est d'autant plus délicate que le général De Gaulle le met en garde contre les britanniques dès septembre 1945, et lui fixe la conduite à tenir dans une directive du 27 octobre: «Nous n'avons rien à conclure avec les locaux, tant que nous n'avons pas laforce ».(24) Pour tenter de débloquer la situation, le général Juin se rend aux Etats-Unis pour participer à la conférence de San Francisco en mai 1945. Il offre les services aux américains d'un corps expéditionnaire (les deux divisions «blanches », mises en place par le comité de l'Indochine). Le C.C.S. refuse l'envoi dans l'immédiat de troupes françaises dans le Pacifique, faute de
(22) Lettre du colonel FAY, n° 120/13/S.P.M/M. du 22 juin 1945. (23) Télégramme de l'Etat-major de la Défense Nationale au colonel FAY, n° 4044/1-0.S./E.M.G.A. du 6 juillet 1945. (24) DE GAULLE (C.), Lettres, notes et carnets 8 mai 1945-18 juin 1951, Paris, Plon, 1984, p. 105. L'attitude du général DE GAULLE est sans ambiguïté. Rien ne doit être conclu tant que la France n'est pas en position de force. Cette conception semble beaucoup plus proche de celle de D'ARGENLIEU, que de celle de LECLERC, partisan de la négociation. 34

tonnage pour les transporter. Les unités ne pourraient être employées avant le printemps 1946. En août 1945, les préparatifs de départ des unités se poursuivent. ère La 9ème D.I.C. est au complet et équipée, alors que la 1 D.I.C.E.O. est obligée de se faire prêter du matériel. Le 16 août, est créé un groupement 2ème D.B., composé de 2 200 hommes, commandé par le lieutenant-colonel Massu et destiné à constituer l'avant-garde du corps expéditionnaire. Il apparaît rapidement que les délais d'envoi des troupes en Indochine, où la situation politique reste confuse et peu favorable aux intérêts français, ne pourront être tenus. Le général Leclerc demande le 18 août que les premiers éléments n'embarquent pas avant septembre 1945. La seconde tranche, dont l'embarquement est reporté à fin octobre 1945, doit se faire équiper par les alliés en premier lieu. A la suite d'actives tractations avec les britanniques, et sous-couvert de paiement immédiat des matériels et des services, les britanniques pourvoient à l'équipement des troupes françaises. Le 15 septembre 1945, les premiers soldats français embarquaient sur le croiseur Le Triomphant à destination de l'Indochine, pour mettre le pied à Saigon le 3 octobre 1945. La France militaire est de retour dans la colonie après 5 ans d'absence.

2) L'ORGANISATION DES FORCESFRANÇAISES

A) La place de l'armée de l'Air L'Etat-major général de l'Air demande aussi dès le 5 juillet 1945, que le colonel Fay adresse rapidement à Paris, un panel de propositions sur les formes que devrait prendre le retour des forces aériennes en Indochine, et ce surtout en termes de (25) commandement. Cette demande de Paris débouche sur un rapport de Fay du 13 juillet 1945, document de référence, dans lequel il décrit longuement son projet de C.A.E.O. (Commandement de l'Air en Extrême-Orient).(26)
(25) Lettre de l'E.M.G.A. au colonel FAY, sans cote, du 5 juillet 1945, S.H.A.A. C.656. (26) Rapport du Colonel FAY, n° 151/R.B/2-T.S. du 13 juillet 1945, à Kandy (Indes britanniques). 35

Le colonel Fay souhaite la participation française aux opérations militaires en Extrême-Orient en expliquant clairement à l'Etatmajor général de l'armée de l'Air, que le prestige futur de la France dans l'optique de la reconquête de l'Indochine dépend en grande partie de sa participation militaire. Fay pense aussi que l'existence d'un commandement français peut favoriser la participation des troupes françaises aux côtés des alliés dans les opérations de libération du territoire, et permettre la négociation avec ces mêmes alliés. En somme le colonel Fay préconise la création d'un organisme de commandement français pour assurer la présence française lors du retour militaire des anglo/américains. Au regard de la position militaire française, il admet encore la tutelle américaine quant au commandement, mais il ne cache pas sa préférence pour un commandement français « autonome» au sein du dispositif allié, à l'image de l'organisation d'une R.A. (Région Aérienne).C27)Les archives ne prouvent pas que cette ambition ait été motivée par le général De Gaulle mais la démarche est identique, plus un état est petit, plus il doit s'affirmer. Son rapport est «approuvé» par son supérieur au S.E.A.C. le général Blaizot (sauf en ce qui concerne le stationnement du commandement de l'Air, que Fay veut déplacer à Calcutta et que Blaizot souhaite garder à Kandy).C28) e 25 de ce même mois de L juillet, en se fondant sur des conversations avec des responsables alliés qui tablent sur la défaite imminente du Japon, le colonel Fay écrit au ministre des armées une lettre qui résume la position de la France et la politique que lui, Fay mène auprès des alliés depuis 5
mOIS: « Il apparaît de plus en plus nécessaire, si nous ne voulons pas être évincés de notre domaine aérien, de mettre sur pied le plus rapidement possible le commandement de l'Air d'Indochine, de fixer ses attributions et de lui donner les moyens indispensables de (29) remplir ses missions ».

(27) Rapport du colonel FAY, commandant P.I., n° 151/R.B/2-T.S. du 13 juillet 1945, p. 4. (28) Rapport du général BLAIZOT au général chef d' Etat-maj or de la Défense Nationale, n° 1661/1-0.0., du 24 juillet 1945. (29) Lettre du colonel FAY, n° 93/AIR du 25 juillet 1945, à Kandy, S.H.A.A. C. 657. 36

Dans cette lettre, Fay demande au chef d'Etat-major de l'Air de hâter sa décision au sujet de la création d'un C.A.E.O., car Mountbatten a demandé à la mission militaire française quelles étaient les mesures envisagées pour le retour de l'administration française en Indochine dans le cas où la guerre contre le Japon prendrait fin dans un laps de temps de 6 mois. En juillet 1945, les britanniques représentent déjà les seuls alliés de la France en Asie. C'est uniquement avec l'aide britannique que l'armée française de Leclerc peut reprendre pied en Indochine, l'aide de Gracey est fondamentale, et c'est la bonne volonté britannique qui permet la remise sur pied d'une aviation de chasse, équipée de Spitfire prêtés par la Royal Air Force. Selon Fay, ces rencontres entre dignitaires des armées aUiées prouvent que «le conflit évolue vers un dénouement rapide» et donc que la France doit agir, rapidement.

B) Les premiers résultats

Dans cette lettre du 25 juillet, le colonel Fay, chef par intérim de la mission française auprès du S.E.A.C. et futur commandant de l'Air en Indochine fixe les moyens aériens indispensables à deux ou trois groupes de transports (composés d'appareils américains pour favoriser les rechanges) pour pallier la désorganisation du réseau routier indochinois, ainsi qu'un groupe de chasseurs bombardiers pour des opérations de maintien de l'ordre et de police.(30) Les missives répétées du colonel Fay auprès du ministère et de l'Etat-major de l'Air portent finalement leurs fruits malgré le peu d'enthousiasme des responsables de l'Air, pour un envoi d'escadrilles en Indochine. Pour le général PioUet, chef d'Etatmajor de l'Air:

(30) Rapport FAY n° 93/AIR, opus cité, pp.lO-ll. Listes rapports n0144/AIR, S.H.A.A. C. 657 : «Organisation et commandement de l'armée de l'Air en Indochine en 1945 », dossier n° 2 «Situation du personnel de l'Air» du 25 avril 1945 et S.H.A.A. C. 802 « Situation du personnel de l'armée de l'Air réfugié en Chine» du 21 juillet 1945. 37

« Les seuls éléments permanents de cette constitution sont les demandes du commandement responsable en Indochine et les réticences parallèles de l'Etat-major de l'armée de l'Air ».(31) Le 7 août 1945, (soit le lendemain de l'explosion de la première bombe atomique) le commandement de l'Air informe le colonel Fay que sa principale demande, la création d'un commandement de (32) l'Air en Indochine était acceptée. L'évolution est sensible et prouve clairement que la France veut, à partir de l'été 1945 recouvrer sa puissance militaire en Indochine (alors que la conférence de Postdam «partage» le Vietnam entre p les britanniques au sud et les chinois au nord du 16ème arallèle). Les américains ne s'opposent pas à la création du commandement de l'Air, et le colonel Fay en assume la direction provisoire.(33)Les moyens du nouveau commandement de l'Air sont constitués théoriquement par un groupe de douze C-47 Dakota. Ce groupe, créé le 12 août 1945 est commandé par le commandant Claudel, commandant du 1/15, qui sera remplacé à son poste par le capitaine
Barberon.
(34)

Tout en restant sous l'autorité du commandant du G.M.M.T.A. (Groupement Militaire des Moyens de Transport Aérien), Claudel est placé sous la tutelle du commandant de l'Air en Indochine, pour les questions administratives et territoriales. Les missions du G.M. (Groupe de Marche), définies les 12 et 17 août, sont: 1)Assurer le transport militaire en Extrême-Orient et en coordonner l'utilisation. 2) Assurer les transports conformément aux priorités du Hautcommissariat.

(31)

FACON (P.) «L'année de l'Air et la guerre d'Indochine 1945-1954 », Colloque organisé par la Commission Canadie1U1ed'Histoire Militaire, Montréal, 14-19 août 1988, 147 p, S.H.A.A. G.1606, p. 4. (32) Lettre du ministre de l'Air au colonel FAY, chefP.I. de la mission militaire française auprès du S.E.A.C. n° 4820/E.M.G.All/0/T.S. du 7 août 1945. (33) Lettre n° 4820/E.M.G.A., opus, cité. Dans cette lettre, le ministre de l'Air infonne FAY qu'il a envoyé une demande à Washington pour que les Etats-Unis reco1U1aissentle commandement de l'Air d'Indochine. (34) Note n° 6285/E.M.G.All/T/O.S. du 12 août 1945. 38

3) Assurer la liaison avec les alliés, pour l'entretien et la réparation des avions, jusqu'à l'arrivée du matériel technique des EtatsUnis. (35)

Les données du problème se modifient radicalement et rapidement lorsque le Japon, après avoir subi deux attaques atomiques, capitule le 15 août 1945. A partir de cet instant le retour militaire de la France en Indochine ne peut plus s'interpréter comme celui d'une force militaire de libération du territoire, agissant dans le cadre interallié, mais comme celui d'une puissance coloniale qui revient dans son fief colonial. De plus le statut de l'Indochine a été défini par la conférence de Postdam, sans la présence ni l'accord de la France, avec partage du pays en deux à hauteur du 16ème parallèle, entre la Chine au nord et la Grande-Bretagne au sud. La position de la France est donc des plus délicates, car elle est exclue dans les faits militairement et diplomatiquement d'Extrême-Orient. Il est visible que le pouvoir est à prendre en Indochine à l'automne 1945, et que la France (tout comme le Viêt-minh) compte bien profiter de la confusion politique pour affirmer son autorité sur l'Indochine. Le 16 août 1945, le vice-amiral Thierry d'Argenlieu est nommé Haut-commissaire de France en Indochine, commandant des forces françaises de Terre, de l'Air et de Mer. Il a pour mission de « rétablir la souveraineté française dans les territoires de l'Union indochinoise». Il quitte Paris le 5 septembre 1945 pour se rendre en Inde en attendant le résultat des opérations de désarmement des troupes japonaises, menées par les forces du général britannique Gracey. Le général Leclerc est nommé commandant supérieur des troupes en Indochine. Il est chargé «sous l'autorité du Haut-commissaire, de prendre toutes mesures militaires tendant au rétablissement de la souveraineté française ». Il quitte Paris le 18 août 1945 pour prendre contact avec les autorités britanniques à Kandy le 22. Il assiste à la capitulation du Japon le 2 septembre sur le cuirassé américain Missouri, pour arriver finalement à Saigon le 5 octobre. L'amiral d'Argenlieu l'y rejoint le 30 octobre 1945. Le HautRapport du colonel FAY, sans cote, du 28 septembre 1945. S.H.A.A. C.802. Les bases françaises sont inutilisables à court terme, mal entretenues durant la guerre, ou bombardées par la XIVème ir Force. A 39 (35)

commissaire donne délégation au général commandant supérieur . . (36) pour approuver Ies cItatIons.

3) LA 1v1ISE PLACE DU COMMANDEMENT DE L'AIR EN

A) Les difficultés d'installation Le commandement de l'Air français en Indochine se crée fin juillet 1945 à Kandy en Inde, sous le commandement du colonel Fay. Il est composé de 23 officiers et sous-officiers qui ont pour mission de veiller, une fois le territoire indochinois réoccupé, à la mise en place des moyens de défense de la colonie et surtout des mesures nécessaires à la préparation des bases aériennes en vue d'une utilisation par les forces aériennes alliées puis françaises. Ce commandement de l'Air constitue le premier échelon de la future force aérienne d'Indochine, et doit être composé d'hommes provenant d'éléments repliés en Chine à hauteur de 40 %, les 60 autres venant de métropole. Parmi les effectifs repliés en Chine avec la colonne Alessandri, figurent des personnels de l'armée de l'Air. Ces pilotes et mécaniciens sont l'objet d'attentions de la part du commandement, qui se préoccupe de leur sort et de leur utilisation. Plusieurs observateurs français ont déjà pris place à bord d'avions de reconnaissance L.5 américains, de façon plus ou

moins formelle.

(37)

Le général Valin connaît cet état de faits, et
les les de le

insiste auprès des plus hautes instances militaires pour que aviateurs français, réfugiés en Chine, restent sur place et aident (38) américains. Pour l'Etat-major de l'Air et pour le commandement de l'Air Kandy, il est fondamental que les américains reconnaissent

(36) D'APZAC-EPEZY (C.), La présence militaire française en Indochine (19401945), opus cité, pp.43-46. (37) Rapport du général SABATTIER, commandant des troupes françaises en Chine, au général chef d'Etat-major de la Défense Nationale, Chunking le 17 mai 1945, S.H.A.A. C. 657. (38) Lettre du général VALIN, chef d'Etat-major général de l'Air, n° 340/E.M. G.A., du 20 juillet 1945. VALIN se base sur les liaisons du capitaine POSTAL en Chine et sur la correspondance du colonel TAPIE (rapport 1966/D.N/P.), et «Fiche descriptive du personnel de l'armée de l'Air en Indochine », du 25 avril 1945, S.H.A.A. C. 657, dossier n° 2 : « Organisation du commandement de l'armée de l'Air en Indochine en 1945 ». 40

savoir-faire français en Asie, et chaque fois que cela est possible ils favorisent la coopération franco-américaine, en le faisant savoir aux responsables de la XIVème Force, à l'Etat-major américain Air du Pacifique. Fay sait qu'il ne peut rien faire sans l'aval et l'appui des américains. La situation de l'équipe Fay est loin d'être confortable face aux américains en Chine. Durant la guerre, de pénibles incidents ont provoqué la mort d'aviateurs américains, lors d'opérations de bombardement sur l'Indochine, et les relations sont parfois glaciales. Considérant la pauvreté de ses propres moyens, le colonel Fay sait qu'il ne peut seul, mettre en place la moindre organisation: « En août 1945, lors de sa création, le commandement des forces aériennes en Indochine ne disposait d'aucun matériel, d'aucune
installation et de très peu de personnel ». (39)

Le retour des français est d'autant plus complexe à mettre en place que la situation politique en Indochine se dégrade pour les intérêts français. Ho Chi Minh a déclaré l'indépendance du Vietnam le 2 septembre 1945, les relations entre la population française et les puissances occupantes (notamment les chinois) sont difficiles et un climat d'insécurité tend à se généraliser. Fay et son équipe savent que la réinstallation des français dans le nord de l'Indochine ne pourra se faire sans recourir à l'épreuve de force, car l'implantation viêt-minh est plus forte au Tonkin que dans les autres régions de l'Indochine et l'attitude du gouvernement chinois est ouvertement hostile à la France. Les protagonistes présents en Indochine ont pratiquement tous des intérêts divergents. Devant cette situation, le commandement de l'Air de Kandy ne peut que préconiser une forte implantation française en Cochinchine, se servant ensuite de ces positions solides comme bases de départ vers le nord. Dans un rapport du 19 septembre 1945, le colonel Fay établit la liste des priorités: « Il faut prévoir dès maintenant l'arrivée en temps voulu du personnel, du matériel, du carburant nécessaires aux unités affectées à ce théâtre, qui, dès leur débarquement seront appelées
à entrer en opération ».(40)
(39)

FAY (colonel) « Les ailes françaises en Indochine », Forces Aériennes Françaises, n° 7, avril 1947, p. 5. (40) Rapport du colonel FAY au chef d'Etat-major de l'année de l'Air, le 19 septembre 1945, S.H.A.A. C. 657. 41

Dans ce rapport, le commandant de l'Air évoque les autres difficultés de sa fonction, à savoir, trouver rapidement une organisation et résoudre les problèmes de personnels et de matériels.(41)Ces différents obstacles vont se lever peu à peu mais beaucoup moins vite que ne le souhaiterait Fay. La question de l'organisation du commandement de l'Air trouve un début de réponse dès le 31 août 1945 lorsque le général Leclerc signe l'instruction réglant l'organisation et les attributions du commandant de l'Air suite à l'arrêt de la composition du C.E.F.E.O. pour les forces terrestres le 26 août 1945. Ce document est important car il précise pour la première fois la définition exacte de la mission du commandement de l'Air en Indochine. Le colonel Fay, commandant par intérim des forces aériennes en Indochine a pour mission, sous les ordres du général Leclerc commandant en chef (provisoire puisque sa tutelle du Hautcommissaire est effective depuis septembre 1945) des forces de Terre, de Mer et de l'Air, d'assurer la mise en œuvre des unités aériennes et la reprise des établissements de l'Air. Le dernier point n'est pas le moindre puisqu'il adjoint au colonel FAY d'affirmer la propriété française sur tous les établissements, terrains ou matériels ayant été utilisés par les japonais.(42)Cette volonté de récupération du matériel de guerre japonais s'exprime concrètement pour l'armée de l'Air, par la « dotation» du groupe de chasse 1/7 Nice en chasseurs japonais Nakajima KI 43 Oscar.(43)Pour réactiver l'aviation, Fay dispose, selon les termes du rapport de Leclerc, des moyens en hommes suivants: « Le personnel « d'Air Indochine », actuellement replié en Chine, des forces aériennes en provenance de France et de la libération du territoire indochinois ainsi que du personnel resté sur
place! »(44)

Cette liste est vague, elle semble plus théorique que réelle et le général Leclerc le notifie en annexe de son rapport sur les
personnels de l'armée de l'Air.(45) Le 1er octobre 1945, Fay informe
(41) Rapport FAY du 19 septembre 1945, opus cité, p. 3. (42) mstruction du général LECLERC réglant l'organisation et les attributions commandant de l'Air en Indochine, n° 1/AIR/I.C. du 31 août 1945, S.H.A.A. 657. (43) Chasseurs japonais stationnés à Tan San Nhut, en mauvais état. (44) Instruction du général LECLERC, n° I/AIR/I.C. du 31 août 1945, pp. 2-4. (45) Rapport n° 1/AIR/I.C. du 31 août 1945, annexe 1 : 42

du C.

l'Etat-major général de l'armée de l'Air qu'il va quitter définitivement la mission militaire de Kandy, pour venir s'installer à Saigon (il voyage dans le même avion que le général Leclerc).c46) Le bureau « Air» de Kandy va lui, continuer de fonctionner jusqu'au 20 octobre 1945.(47)

B) Le double commandement de l'Air Pour assumer l'ensemble des missions de l'armée de l'Air, un projet d'organisation voit le jour en novembre 1945, après les premières ébauches durant le mois d'avril.(48) Les projets d'organisation du colonel Fay sont battus en brèche par son supérieur, arrivé en Indochine en même temps que le Hautcommissaire, le général Andrieu. Fay n'est que le responsable provisoire de l'Air en Indochine, et va devoir «partager» le commandement. Ce projet du colonel Fay, qui vise à dédoubler les responsabilités de commandement entre lui et le général Andrieu, va être « dénoncé» par Andrieu lui-même, par le biais d'une contreproposition. Selon lui, l'E.M.G.A. devrait abandonner cette idée pour en rester au décret du 13 octobre 1934 relatif au fonctionnement de l'armée de l'Air aux colonies.(49) Andrieu propose à l'amiral d'Argenlieu, (qui ne possède pas les pouvoirs d'application législatifs nécessaires) un autre projet d'organisation dans lequel le général commandant l'armée de l'Air dirige toutes les unités et les services.cSO) ne lutte est engagée U alors entre les deux hommes pour faire appliquer leurs conceptions, lutte qui se matérialise par plusieurs propositions d'organisation du commandement de l'Air.cSl)
«Mise en place du commandement de l'Air». (46) Télégramme n° 202/AIRlI.C/1 du 6 octobre 1945. (47) Télégramme n° 116/AIRlI.C. du colonel FAY, Kandy, le 1eroctobre 1945. (48) Attributions des commandants, n° 7151/E.M.G.AlI/O.S. et n° 7152/E.M.G.A., des 6 et 9 avril 1945, qui seront abrogées par la note n° 2737/E.M.G.A. du général ANDRIEU, le 6 avrilI946. Note générale sur les attributions n° 343/AIRlI.C/1 du 9 novembre 1945. (49) Lettre du général ANDRIEU à l'amiral D'ARGENLIEU, Haut-commissaire de France, n° 8I8/AIR/I.C/l, du 29 novembre 1945. (50) Note du général ANDRIEU n° 8l9/AIRlI.C/1 du 29 novembre 1945. (51) S.H.A.A. C. 657, dossier n° 2 : « Organisation du C.A.E.O. en 1945-1946 ». 43

Si l'opposition entre les deux généraux tient autant des conceptions de commandement que de la rivalité personnelle pour le pouvoir, la solution Andrieu de novembre 1945 a le mérite de regrouper l'ensemble des pouvoirs, des leviers de décisions de l'armée de l'Air entre les mains d'un seul homme, ce qui, en temps de guerre ou de période tendue représente une efficacité opérationnelle accrue. Mais le colonel Fay semble avoir beaucoup plus d'appuis et d'entrées que son rival, dont le projet est écarté en novembre 1945.(52) Le schéma du colonel Fay est donc finalement retenu sur la base de ses rapports des 9 et 29 novembre 1945. Le commandement de l'Air est scindé en deux parties (commandement de l'Air en Indochine et commandement des forces engagées), tout en gardant les deux commandements sous l'autorité du Haut-commissaire, avec: - Un commandement de l'Air, placé sous la responsabilité du général Andrieu dès le 15 novembre 1945, investi dans ses nouvelles fonctions par le comité de Défense Nationale le 31 août
1945. (53)

- Un commandement des forces aériennes engagées, aussi appelé C.F.A.E. (Commandement des Forces Aériennes Expéditionnaires) placé sous l'autorité du colonel Fay.(54) Pour constituer son Etat-major, le colonel Fay, consulté par l'E.M.G.A., propose le colonel Lassalle-Astis comme officier supérieur chef d'Etat-major et le capitaine Maurin, ex-commandant du groupe de chasse 1/4 Dauphiné, qui arrive en Indochine le
1er mars
(52) 1946.<55)

Le colonel FAY présente pourtant la « faiblesse» en 1945/46 d'un passé en

liaison avec le régime de Vichy, et dont l'oubli passe par l'éloignement en Asie. (53) Note n° 6248/C.A.B/3 du 20 octobre 1945. Dans cette note, le ministre de l'Air infonne le Haut-commissaire que le général ANDRIEU a été nommé commandant de l'Air en Indochine. Le colonel FA¥, commandant par intérim, reste commandant des forces aériennes en Extrême-Orient, sous les ordres du général ANDRIEU. Dès sa prise de commandement, le 24 octobre 1945, ANDRIEU confirme à FAY qu'il devient le véritable chef de l'armée de l'Air d'Indochine. Par la note n° 757/AIR/I.C/1 du 24 octobre 1945, FAY cesse officiellement d'exercer le commandement de l'Air par intérim, pour prendre ses nouvelles fonctions. (54) Note n° 343/AIRII.C/1 du 9 novembre 1945. (55) Dépêche ministérielle n° 6900/E.M. G.A. du 7 novembre 1945. Le capitaine MAURIN commande la première escadre de chasse (groupes II7 et III7), à partir 44

En décembre 1945, une note du général Andrieu précise, si besoin était, les pouvoirs du colonel Fay, en plaçant la phrase suivante en exergue, preuve des relations entre les deux entités de commandement: « L'officier commandant les forces aériennes du C.E.FE.O. est directement subordonné au commandant de l'Air en
Indochine ». (56)

Le commandant des forces engagées a cependant qualité pour traiter avec le général commandant les forces terrestres d'Indochine. Il a sous son autorité les moyens aériens suivants: ère - La 1 escadre de chasse, avec les groupes de chasse 1/7 et 11/7. - Les groupes de transport, le G.M.E. O. et -leG.T. 1/34 Béarn. - Les unités de l'Aéronavale, pour les opérations, telles la flottille 5 F., l'escadrille de surveillance 8 S. Mais l'Etat-major du commandant des forces aériennes engagées ne sera (provisoirement, mais on peut en douter) pas mis sur pied « immédiatement », alors que le colonel Fay a communiqué à l'E.M.G.A. la liste des officiers devant le composer. Les Etatsmajors des deux commandements de l'Air fusionneront en un seul, qui rendra le titre d'Etat-major du commandement de l'Air en
Indochine. (57)

Les services du général Andrieu prennent donc le pas sur ceux de Fay, dont le poste semble à terme condamné à être englobé au sein d'un Etat-major unique. Dans la sombre lutte d'influence que se livrent les deux homm~s pour le pouvoir, à la fin de 1945, le colonel Fay a remporté une « victoire à la Pyhrrus », puisque son projet d'organisation met en place le général Andrieu, au lieu de l'exclure. Le poste du colonel Fay est supprimé en avril 1946, «défaite» personnelle de l'homme qui a pourtant organisé l'aviation depuis

du 25 mars 1946. En août 1946, il revient en France pour préparer la relève de la première escadre par la seconde (Groupes II2 et W2), qu'il va également commander. Détails puisés dans: MAURIN (général), « J'ai commandé les premières escadres de chasse d'Indochine », Air Actualité, n° 472 de mai 1994, pp. 20-26. (56) Attributions du commandement des forces aériennes du C.E.F.E.O., note n° 558/AIRlI.C.-S. du 29 décembre 1945. (57) Note n° 558/AIR/I.C.-S. du 29 décembre 1945, pp. 2-3. 45

18 mois, expliquée officiellement par le caractère provisoire de son poste. La note du 19 avril 1946 porte également dissolution du commandement des forces aériennes du corps expéditionnaire. Ces notes sont les véritables délégations de pouvoirs du commandant de l'Air, définitions de leurs attributions définitives, mais aussi de leurs limites et multiples échelons de hiérarchies.(58) Le commandement de l'Air prend à sa charge l'ensemble des fonctions de directions des forces aériennes.(59) Le commandant de l'Air assure la direction des unités aériennes ne prenant pas part aux opérations en cours, telles que les escadrilles de transport effectuant des liaisons régulières ou des liaisons de commandement, ainsi que les services au sol dépendant de l'armée (60) de l'Air (réparations, transmissions, intendance et santé). Le commandant des forces engagées dirige les unités de chasseurs de bombardiers et de transports, y compris pour les parachutages,
(58) Notes n° 2336 et 2337/E.M.G.A/I-O.S. du 19 avril 1946. Ces notes annulent les instructions n° 7151 et 7152/E.M.G.A. du 19 novembre 1945 sur les attributions du commandement de l'Air en Indochine. Suite aux décrets ministériels des 29 septembre et 13 octobre 1934, ainsi que du décret du 2 septembre 1938 sur les attributions du commandement de l'Air, le commandant de l'Air relève: 1) Du ministre des armées pour tout ce qui concerne l'instruction aérienne, le matériel et son administration, et les missions aériennes n'intéressant pas directement la défense de la colonie. 2) Du ministre de la France d'Outre-mer (par l'intermédiaire du Hautcommissaire) pour l'administration des crédits. 3) Du Haut-commissaire pour tous les autres emplois de l'aviation (selon le décret du 22 janvier 1936). Le commandant de l'Air est chargé de remplir au profit de la colonie toutes les missions utiles (selon le décret du 13 octobre 1934), il est chargé de coordolU1er les différents services de l'Air. En période d'opération, le commandant de l'Air est placé sous l'autorité du commandant des F.F.E.O. mais il est responsable de l'emploi, de l'instruction, de la coordination et de la discipline des unités aérielU1es. Seuls lui échappent les groupes de transports, qui reçoivent leurs ordres du commandement du S/G.M.M.T.A., auquel le commandant de l'Air transmet les comptes-rendus de travail. Si le commandant de l'Air est membre de droit du conseil de Défense de l'Indochine, il est également noté chaque alU1ée par le Haut-commissaire, qui adresse ses rapports d'évaluations au ministre des armées. (59) Fonctions prévues par les instructions n° 7151 et 7152/E.M.G.A., opus cité. (60) Instructions fixant les attributions du commandant de l'Air, S.H.A.A. C. 656. 46

ainsi que les forces aéronavales qui devraient prendre part à l'opération envisagée.(61) Les commandants de l'Air, ont, dans cette direction bicéphale de l'armée aérienne en Indochine, des rôles délicats, car, d'une part leurs responsabilités sont étendues à de nombreux domaines qui peuvent se chevaucher, et d'autre part les intervenants et les intermédiaires sont autant de blocages potentiels. En effet, ils doivent rendre des comptes à plusieurs autorités de tutelle, telles que: - Le chef d'Etat-major général de l'armée de l'Air pour toutes les questions de matériel aérien et d'instruction. - Le Haut-commissaire de France en Indochine pour la gestion des crédits mis à disposition par le ministère des colonies pour les opérations aériennes de maintien de l'ordre.(62) - Le général Leclerc, commandant en chef des forces françaises en Extrême-Orient, pour l'ensemble de la stratégie sur le terrain, à savoir les problèmes relatifs à l'emploi des forces d'intervention et des moyens de transport et de liaison mis à sa disposition. Patrick Facon résume la complexité de la situation ainsi: « L'imprécation des différentes responsabilités et la complexité de l'organisation, auxquelles il faut ajouter le caractère propre des hommes qui détiennent les leviers, contiennent en germes (63) d'inévitables conflits ». L'ensemble du dispositif de commandement pose problème, alors que les moyens sont déjà faibles. Cette question des attributions va contribuer à retarder les indispensables décisions, au sujet des (64) terrains, des nominations et des stationnements.

Rapport sans cote du colonel FAY, du 9 novembre 1945, S.H.A.A. C. 160/1323. (62) Note n° 2736/E.M.G.All/0. du 19 avril 1946. (63) FACON (P.) «La reconstitution de l'année de l'Air en Indochine », Revue Histon'que des Armées, opus cité, p. 90. Dans cet article, FACON insiste aussi sur l'animosité qui existe dès 1945 entre les différents responsables civils et militaires en Indochine. Se basant sur C. PAILLA T, il décrit la mauvaise entente entre le colonel FAY et le général LECLERC, ce qui n'est pas pour améliorer un fonctionnement déjà complexe. Les mauvaises relations entre le général LECLERC et le Haut-commissaire D'ARGENLIEU sont beaucoup plus connues. Durant toute la gueITe d'Indochine, les oppositions entre personnes vont «empoisonner» les relations entre les commandements. (64) Rapport du colonel FAY du 19 novembre 1945. S.H.A.A. C.657. 47

(61)

4) LES CONDITIONS DU RETOUR

A) La reconquête de l'Indochine

Les premières troupes françaises à reprendre pied sur le sol de la ère colonie furent, le 12 septembre 1945, les hommes de la 1 compagnie du 5èmeR.I.C. (Régiment d'Infanterie Coloniale), qui accompagnaient, avec deux compagnies britanniques le général Gracey, depuis Ceylan. Mais le commandement ne peut toujours pas compter sur les 5 000 hommes de la colonne Alessandri en Chine, ni sur les soldats français faits prisonniers lors du coup de force et cantonnés dans la citadelle de Hanoi. Les premiers éléments de la 2èmeD.B. (1 100 hommes) débarquent à partir du 16 octobre. L'effectif français de combat est alors porté à 4 500. Le reste du groupement de la 2ème D.B. et les premières unités de la 9èmeD.I.C. débarquent le 23 octobre 1945, alors que les opérations militaires débutent autour de Saigon. A partir du 15 février 1946, les éléments du 3èmeD.I.C. et la B.E.D. relèvent en Cochinchine la gèmeD.I.C. qui part, elle, pour les opérations du Tonkin. La Brigade d'Extrême-Orient (B.E.O.) constituée à Madagascar pour l'intervention en Indochine est finalement réduite à ses effectifs blancs, soit 1 100 hommes et 200
indochinois. (65)

Dès le début des opérations de pacification de la Cochinchine, une organisation territoriale est installée, qui sera ensuite étendue aux autres secteurs.

B) Les moyens aériens

Le commandant des forces engagées, le colonel Fay, possède temporairement un statut plus enviable que celui du général Andrieu en ce qui concerne sa liberté de décision, mais il est
(65) TEULIERES (A.), La guerre du Vietnam 1945-1975, Paris, Lavauzelle, 1978, 256 p, p. 34. 48

bloqué par le manque de moyens. Il ne dispose, en novembre 1945, pour toute force aérienne, que de 3 C-47 Dakota, qui opèrent dans la zone du S.E.A.C. britannique, et de quelques pilotes. Il en attend 3 autres, pour débuter les tâches de transport en Indochine. Quelques autres Dakota (au nombre de 6) seraient en instance de livraison pour Air Indochine, en provenance du réseau du Levant, pour la réalisation d'une ligne aérienne Syrie/Calcutta. Le général Valin, commandant l'Etat-major général de l'Air, informe le chef du G.M.M.T.A. que 12 Dakota vont être envoyés en Indochine, en provenance de différents groupes de transports, dès le mois d'octobre 1945, pour former un groupe et participer aux opérations. Ce groupe ne comprendra pas d'administration propre, mais sera rattaché à une autre unité, à définir. Un autre groupe de transport de lU 52 sera envoyé prochainement.(66) Le commandant des forces aériennes engagées décrit ses moyens et ses prévisions, dans une note de novembre 1945. Les prévisions sont exactes, et seules les dates d'arrivée des groupes vont parfois différer, mais l'ordonnancement est celui prévu par Fay.(67) Le 10 novembre 1945, les forces aériennes comprennent: - Un groupe aéronaval formé de 4 P.B.Y. Catalina, basés à Tan San Nhut. - Un groupe de 12 Dakota, le G.M.E.O. stationnant en partie à Iessore, et en partie à Tan San Nhut. Ce groupe en formation est l'aboutissement des demandes du commandement de l'Air, et l'ossature du transport aérien en Indochine. Ces deux unités ont des missions de reconnaissance au profit du «génésuper», (commandant en chef) des parachutages, des ravitaillements, ainsi que des missions de transport de personnalités. A la date du 15 novembre 1945, le groupe de transport sera renforcé de 6 nouveaux appareils, de type C-47, ce qui portera son effectif à 18 avions. Le 1erdécembre, les effectifs G.T. 1/34 Béarn, en provenance du groupe de bombardement 1/34 seront envoyés en Indochine. Son stationnement sera Tan San Nhut ou Bien Hoa, après le départ de la Royal Air Force.
Lettre du général VALIN au colonel commandant n° 6285/E.M.G.AlI/O. du 12 octobre 1945. (67) Note n° 343/AIR/I.C/l du 9 novembre 1945. 49 (66) le G.M.M.T.A.,

Entre le 1er et le 10 décembre 1945,arrivée prévue de 2 groupes de
chasse, le C.G. 1/7Nice et le 11/7 Provence, avec l'Etat-major de la ère 1èreescadre.(68)Selon FAY, les deux groupes de chasse de la 1 escadre seront opérationnels pour le 15 janvier 1946.(69) Le colonel Fay réclame d'autres appareils, en arguant de la faiblesse, voire de l'inexistence du transport aérien en Indochine, alors que des appareils américains survolent souvent la colonie française, et tandis que Saigon est intégrée dans «leurs» lignes régulières. Selon lui, la France doit envoyer au plus vite 22 avions de transport C.47 Dakota en Indochine, en attendant les avions de combat dont l'arrivée est liée à l'évolution des événements (70) militaires et politiques. Le commandement de l'Air d'Indochine demande donc des moyens supplémentaires à l'E.M.G.A., alors que les unités prévues ne sont pas encore arrivées. Fay a déjà compris que les forces aériennes de maintien de l'ordre ne seront pas suffisantes. En juin 1946, le rapport final de la commission Guyot va (paradoxalement) dans le même sens que le colonel Fay.(71) Il préconise pour les forces aériennes d'Indochine: - 2 ou 3 groupes de chasse. - 1 groupe de reconnaissance aérienne. - 2 groupes de transport. Puis, ultérieurement, et en fonction de l'évolution, la commission préconise l'envoi de : - 2 groupes de chasseurs bombardiers. - 1 groupe de transport.
(68) Les personnels ont quitté Marseille à bord du Pasteur, le 2 novembre 1945, et les avions sont partis de Grande-Bretagne le même jour. Le bateau contient les avions Spitfire IX en caisses, et des rechanges pour un an. (69) Rapports S.H.A.A. C. 657. (70) FACON (P.), « La reconstitution de l'année de l'Air en illdochine », Revue Historique des Armées, opus cité, p. 91. (71) Rapport final de la commission GUYOT, n° 444/D.N/I/T.S. du 24 juin 1946, p.3. L'étude des conclusions est importante quant à la perception de la guerre d'fudochine en France. Selon les experts de la commission, seuls deux groupes de transport sont nécessaires (alors que ces unités sont débordées dès leur arrivée). Les escadrilles de chasse prévues initialement semblent davantage des groupes destinés à montrer la puissance de l'année française, car si la situation dégénère, la commission préconise l'envoi de chasseurs-bombardiers. Il ressort de l'étude du rapport GUYOT que la guerre d'fudochine est perçue comme une révolte qu'il faudrait mater en utilisant des avions dits « de police coloniale », comme les M.D. 450. 50

de police et de maintien de l'ordre. Soit un minimum de 4 escadrilles de chasseurs bombardiers et trois groupes de transport, chiffres qui ne seront atteints qu'au début des années cinquante. Si le rapport final prévoit de renforcer les unités aériennes dans la colonie, c'est uniquement pour rétablir l'ordre, à l'aide d'avions de transport, destinés à transporter des troupes, et de chasseurs destinés à prouver la puissance militaire du C.E.F.E.O. La seule ouverture sur un avenir de guerre consiste en l'envoi de chasseurs bombardiers (de type Mosquito, ou M.D. 450 Flamant), pour des missions « multirôles ». Le commandement de l'Air d'Indochine réclame lui, des avions de type P.47, et en nombre suffisant pour affronter une situation de guerre. Le ministère de l'Air envisage d'envoyer rapidement des sections aériennes formées de Junkers JU 52, de Goéland et de Morane 500, sans oublier le plan visant à envoyer des P.47, en renforts.(72) Pour servir et entretenir ces sections, l'effectif prévu est de 2 200 hommes, recrutés sur place ou venant de France. Pour les responsables de l'armée de l'Air (E.M.G.A.), le premier projet de déploiement de groupes aériens en septembre 1945, consiste en l'envoi d'une escadre complète de quatre escadrilles de Mosquito, 3 escadrilles de chasseurs bombardiers et une escadrille de reconnaissance, le 1/20 Lorraine.
Le Republic P.47 D Thunderbolt est le chasseur bombardier par excellence. D'aspect lourd et pataud (il pèse 4,5 tonnes à vide et plus de 8 tonnes en charge), il est probablement le chasseur idoine pour l'armée de l'Air en fudochine. TIest puissamment armé, 8 mitrailleuses de 12,7 mm, il peut emporter 1 135 kg de charges diverses, et son moteur Pratt et Whitney de 2 535 chevaux le propulse à près de 700 km/h. Les chifffes d'utilisation du P.47 durant la seconde guerre mondiale sont phénoménaux: 15 660 P.47 sont sortis des usines américaines durant la guerre, qui vont effectuer 546 000 missions de guerre en 1 934 000 heures de vol, avec des taux de pertes très faibles (0,7 % de pertes pour les P.47 soit 4,6 avions abattus pour chaque P.47 perdu). Les P.47 américains revendiquent 3 752 victoires aériennes et 3 325 avions détruits au sol, soit Wl total de 7 077 avions allemands et italiens détruits par ce type d'avion (selon les chiffres américains). Plusieurs escadrilles françaises sont équipées du gros chasseur américain à la fin de la guerre, le III3 Dauphiné (qui les troquera contre des Spitfire en fudochine en 1947), le I/4 Navarre, le I/5 Champagne, le I/6 Travail, le II/6 Roussillon, le II/5 La Fayette, le III3 Ardennes, etc... Les principaux inconvénients du P.47 sont de deux ordres, son poids, inconciliable avec les pistes herbeuses de l'Indochine, et sa distance de décollage (de I 200 mètres environ). Aucun terrain d'Indochine, à part Tan San Nhut, ne dispose d'un piste capable de recevoir les Thunderbolt. 51 (72)

- 2 escadrilles

Le plan initial comprend l'envoi de groupes de chasse équipés de bimoteurs britanniques de Havilland. Mais en attendant leur livraison, l'Etat-major de l'Air propose la constitution de deux groupes de Spitfire, qui eux peuvent être envoyés dans des délais
très brefs. (73)

Valin est conscient des impératifs de l'aviation en Extrême-Orient, même si la guerre n'est pas encore déclarée. L'E.M.G.A. est favorable à une importante force aérienne déployée en Indochine, mais deux obstacles persistent: - Les travaux de la commission Guyot qui ne perçoivent la défense de l'Indochine que dans le cadre global de l'Union française, - Les livraisons de matériel aérien par les alliés, car la France compte uniquement sur les britanniques pour ses équipements. Cette solution d'opter pour le Spitfire comme avion d'attaque au sol et d'appui se dessine et se concrétise, tant les difficultés d'acquisition des Mosquito et de formation des unités semblent perdurer. L'étude des archives prouve donc que le Spitfire devient l'avion de l'armée de l'Air d'Indochine «par hasard» et surtout faute de mieux. Dès septembre 1945, ordre est donné au commandant des forces aériennes françaises stationnées en Allemagne de détacher d'urgence un Etat-major d'escadre, deux groupes complets de Spitfire (avec un potentiel aérien important) et la moitié de leurs (74) services pour partir en Indochine. Le plan d'équipement des unités en Mosquito est pourtant maintenu pour 2 groupes de chasseurs bombardiers. Pour preuve, les demandes en personnels navigants envoyées par le ministère de l'Air.(75) L'emploi des chasseurs Spitfire en Indochine est donc le résultat de la défection ponctuelle des programmes Mosquito et non une volonté affirmée d'utiliser ce type d'appareil. L'avion idoine, retenu théoriquement, avec le Mosquito, dans cette configuration de conflit est le lourd chasseur bombardier américain

(73)

(74) Lettre du ministre de l'Air au commandant des forces aériennes tactiques de Lahr (Allemagne), n° 5869/E.M.G.AlI/O/-S. du 25 septembre 1945. (75) Lettre du ministre de l'Air du 25 septembre 1945, opus cité, pp. 2-3. Le ministère de l'Air recherche des navigateurs et des bombardiers pour 3 groupes de chasse-bombardement, et des radionavigants pour un groupe de reconnaissance. 52

Lettre n° 5992/E.M.G.AlI/O.-S.

er du 1 octobre 1945.

Républic P.47 Thunderbolt.(76)Cet avion est, sans aucun doute, la meilleure solution pour l'aviation française dans le conflit qui s'annonce, le P.47 ayant donné entière satisfaction durant la seconde guerre mondiale.(77) Mais le P.47 présente l'inconvénient de demander de longues pistes (plus de 1 000 m et autour de 1 200 m en charge) et seul l'aérodrome de Tan San Nhut près de Saigon possède cette longueur de piste. De plus les Etats-Unis, généralement hostiles au retour militaire de la France en Indochine, ne sont pas disposés à leur fournir du matériel pour le faire. C'est là le principal obstacle. L'option américaine Thunderbolt est rapidement écartée, mais reviendra à plusieurs moments de la guerre. L'industrie aéronautique française étant incapable de fournir des appareils de combat modernes, la France se tourne vers ses alliés, et dans ce cas vers la Grande-Bretagne. Les britanniques représentent alors un partenaire plus « avenant» que les américains pour la cession de matériel aérien. Les britanniques sont favorables au maintien français en Indochine en raison de leur propre position coloniale en Asie. De plus, la Royal Air Force est installée sur l'aérodrome de Tan San Nhut, avec des chasseurs Spitfire VIII et IX et du matériel de maintenance. Des négociations aboutissent à la signature des accords du 26 septembre 1945. Ces accords permettent à la France d'équiper ses unités de chasse de Spitfire britanniques rapidement, tandis que le colonel Fay mène, dans le même temps, des négociations pour obtenir la livraison de Spitfire IX, afin d'équiper deux groupes de (78) chasse. Les délais de livraison des Spitfire IX en Indochine sont encore importants car les avions britanniques ne sont prévus que pour la fin de l'année. Les rapports, souvent divergents sur les dates d'arrivée des Spitfire IX en Indochine, vont de novembre 1945 à janvier 1946. Les options de l'aviation d'Indochine sont
(76) Projet d'organisation de l'Air en Indochine, n° 956/E.M.G.AlC.A.B. du 27 août 1945. Ce rapport prévoit (comme plusieurs autres) l'envoi de deux groupes de P.47 et leurs Etats-majors. (77) Prévision d'envoi de deux groupes de chasse sur P.47 en Indochine, pour le mois d'octobre 1945 (au début du mois pour le premier groupe et trois semaines glus tard pour le second). Rapport FAY n° 44/AIR/I.C. du 30 septembre 1945. 78) Lettre du général JUIN n° 3468/D.N/8/P. au ministre de la Défense Nationale, le Il octobre 1945. 53

révélatrices des positions quant à l'Indochine. Si le commandement de l'Air demande des avions P.47 chasseurs-bombardiers lourds et performants, l'E.M.D.N. n'est disposé à fournir que des Spitfire IX, appareils dépassés en 1945. Le général Juin suggère officiellement, le Il octobre 1945, aux autorités britanniques, de mettre à la disposition des pilotes du colonel Fay des Spitfire VIII britanniques de Tan San Nhut : « Simplement pour montrer les cocardes françaises ».(79) Les tractations menées dans ce sens entre le commandement de l'Air, d'une part, et l'Air Commodore Cheschire, qui commande le Wing (escadre) de Spitfire de Tan San Nhut, ainsi que Ie Group Captain (colonel) Sturgiss, qui commande la base de Tan San Nhut, d'autre part, amènent à la cession gratuite, le 10 décembre 1945 de 8 monomoteurs britanniques à la 1èreescadre de chasse, qui doit arriver d'Allemagne.(80) Ces négociations ne furent pas simples, car il semble que français et britanniques ne soient pas d'accord sur les questions d'entretien des avions au sol et sur les fournitures en pièces.(81) La France souhaite que les Spitfire soient simplement prêtés par les anglais à leurs homologues français mais que les opérations de maintenance soient effectuées dans les ateliers britanniques de Tan San Nhut, alors que les anglais souhaitent que la France prenne en charge les avions qu'elle utilise.
(79) Lettre du général nnN n° 3468/D.N/8/P. au ministre de la Défense Nationale, le Il octobre 1945. Cette phtase de nnN sous-entend que les avions doivent être peints aux couleurs françaises. {80) Note FAY n° 987/F.A.F/I.C/4 du 7 décembre 1945. FAY confirme dans cette note que les Spitfire doivent être peints rapidement aux couleurs de la première escadre de chasse. (81) Parmi les multiples notes et rapports échangés sur les négociations, il est possible de relever les notes les plus importantes: - Note n° 603/3/Equip/867 du 3 octobre 1945 de la R.A.F.M. (Air vice-maréchal R.A. GEORGES, C.B.E-M.C.) au général HARTEMANN, qui demande que la France entretienne les Spitfire qu'elle va recevoir. VALIN, qui accepte l'entretien des avions, à condition que la GTande-Bretagne fournisse la maintenance (notamment en pièces et huiles). Le problème est résolu fin novembre 1945, par l'acceptation britannique à fournir l'ensemble de la maintenance pour les Spitfire (note n° R.A.F.M./3/Equip./59 du 27 novembre 1945 de l'Air vice-maréchal R.A. GEORGES). 54

-

Note

n° I091/S/E.R.A.AlC.O/E.M.G.A.

du 16 novembre

1945 du général

C) Les problèmes des personnels

Les problèmes de matériels aériens ne sont pas les seuls auxquels les français sont confrontés en cette fin d'année 1945. Le personnel de l'armée de l'Air présent en Indochine durant la seconde guerre mondiale, et dont une partie est réfugiée en Chine avec la colonne Alessandri, est de qualité. Mais il est usé, physiquement et moralement, par les longs séjours coloniaux et 5 ans de guerre. Beaucoup sont inaptes et non volontaires pour reprendre du service en 1945. Bien que le ministère de l'Air ait demandé le 20 juillet, au commandement de l'Air de garder le maximum de personnels sur place, pour éviter l'envoi d'hommes en Extrême-Orient, le colonel Fay précise en août 1945, que sur les 1 900 hommes dont il dispose, seuls 300 hommes sont « utilisables». Il préférerait rapatrier les 1 900 hommes et en recevoir d'autres, contrairement aux directives du ministère de l'Air.(82) Les multiples demandes de Fay débouchent pourtant sur l'envoi des premiers renforts à l'automne 1945. Les premiers devant être les pilotes et mécaniciens des sections de transport (début septembre 1945), suivis des détachements au sol de ces groupes avec leurs véhicules (pour le 15 septembre), et enfin arrivée prévue du commandement de l'Air et des deux groupes de chasseurs P.47 D Thunderbolt pour octobre/novembre 1945. Selon le commandant en chef, les effectifs globaux de l'armée de l'Air doivent atteindre 2 200 hommes dont 300 sur place pour la fin de l'année 1945.(83) A la fin du mois de septembre 1945, le colonel Fay dresse un tableau moins optimiste des prévisions d'arrivées. Pour le 2 octobre 1945, arrivée à Saigon d'hommes de l'Etat-major de l'Air, sur le cuirassé Richelieu, dont la mission est de préparer matériellement le commandement de l'Air, louer ou réquisitionner des immeubles pour les bureaux, ainsi que des véhicules, trouver des personnels de service (10 officiers et 15 sous/officiers).(84) D'autres arrivées de personnels étant prévues par Fay pour le 15 octobre (120 officiers et sous-officiers à bord du Quercy) et pour
(82) Rapport du colonel FA Y, sans cote, le 19 septembre 1945. S.H.A.A. C.657. (83) Rapport LECLERC de mise en place des éléments Air en Indochine n° 21/AIR/I/C. du 6 septembre 1945, de Kandy. (84) Les hommes arrivés le 2 octobre 1945 pour préparer les installations sont le capitaine LlliAUD, le lieutenant ROMAN, les adjudants MARCHAND et SERPAGGI et le sergent ASSELOT.

55

le 20 du même mois (30 officiers et sous-officiers, ainsi que 15 véhicules, à bord du porte-avions Béarn).(85) Fin septembre 1945, l'Etat-major de l'Air fonctionne toujours à Kandy, au sein de l'Etat-major du général commandant les F.F.E.O. Le colonel Fay compte sur ses commandants de zones, les commandants Noël et Courthalac, pour obtenir des renseignements sur la situation.(86)Le détachement « aviation» réfugié en Chine se compose lui de 10 officiers, de 88 sous-officiers et de 12 indochinois, dont le repli sur Calcutta dans un premier temps et sur Saigon pour être intégré aux F.A.E.O., est un projet sérieusement envisagé mais semé d'obstacles. Fay se montre très réservé quant à son avenir, et plus généralement quant à l'avenir de la présence des (87) ailes françaises en Indochine du nord. Mais les questions numériques ne sont pas les seules pour l'équipe Fay, car il semble que nombre de personnels navigants rechignent à gagner l'Indochine à l'automne 1945. Les personnels ont été désignés d'office, puis prélevés dans des groupes différents, d'où un manque de cohésion au niveau du travail et un manque de
motivation .(88)

D) Les infrastructures

De manière générale, il semble que les conditions d'accueil et d'hébergement du personnel de l'armée de l'Air aient été assez déplorables. La nourriture et les casernements donnent lieu à de nombreuses récriminations.(89) Les infrastructures en Indochine sont en majorité inadaptées aux appareils modernes que la France
(85) Lettre FAY n° 87/AIRII.C. du 26 septembre 1945. (86) Rapport du conunandant COURTHALAC au colonel conunandant l'Air en Indochine, n° 40/0.R.G/3 du 4 octobre 1945. Sur l'ensemble des terrains, COURTHALAC pense que seul Tan San Nhut est opérationnel. Les bases de Bien Hoa, Cat Laï (hydrobase), Phnom Penh, Kompong Chang et Krakor le seront après réparations. Suite à des négociations avec les autorités britanniques, COURTHALAC propose l'organisation suivante: - Deux groupes de chasse équipés de P.47 à Thu Dau Mot ou Phnom Penh - Une escadrille de P.B.Y. Catalina à Cat Laï (les avions de la 8.S)
- Une escadrille de transport C-47 Dakota à Tan San Nhut. (87) Rapport FAY n° 44/AIR/I.C. du 30 septembre 1945, p. 2. (88) Rapport FA Y n° 44/ AIR/I. C. du 30 septembre 1945. (89) Rapport FA ¥, S.H.A.A. C. 657 du 19 septembre 1945. 56

se propose d'envoyer sur le terrain. Seul l'aérodrome de Tan San Nhut, près de Saigon, répond à tous les critères d'accueil, les autres varient quant à leur qualité, avec une immense 'majorité de terrains inutilisables, ou ayant besoin de réparations urgentes.(90) En septembre 1945, l'Etat-major de l'Air dresse la liste des installations de l'armée de l'Air, en zone nord et sud. Certaines sont encore occupées par les japonais.(91) Pour le colonel Fay, les conditions matérielles du retour de l'armée de l'Air en opération en Indochine ne sont pas réalisées. Il cite, dans plusieurs rapports les lacunes à combler d'urgence: - Seul le terrain de Tan San Nhut est pleinement utilisable, et par des transports de 25 tonnes. Il est occupé par un Wing de Spitfire (92) britannique et quelques Dakota à l'activité aérienne minimale. Les réserves en essence pour avions sont faibles, car transportées par air depuis Bangkok, aucun navire pétrolier n'ayant touché Saigon depuis la fin de la guerre. Tan San Nhut possède cependant une piste bétonnée de 1 500 mètres de long et 40 de large, fait unique en Indochine. La base de Bien Hoa peut être considérée comme utilisable. La piste a été allongée de 300 mètres et devrait être praticable aux chasseurs. Deux hangars à avions sont utilisables, ainsi que deux autres, plus petits, pouvant convenir à l'installation d'ateliers. Les réserves en carburant sont de 400 000 litres dans 4 cuves, et il reste 3 soutes à munitions de capacité non précisée. Le rapport du commandant Courthalac, délégué du commandant de l'Air, fait, en date du 4 octobre 1945, un point précis sur les installations d'Indochine.(93) Dans ce document, qui rejoint les vues du colonel commandant l'Air de septembre 1945, Courthalac souligne les multiples problèmes rencontrés sur les terrains, et les solutions (94) L'hydrobase de Cat Laï, qu'il convient de mettre en place. possède un plan d'eau de 4 000 mètres de long, et peut donc être utilisée par des hydravions de grandes dimensions, de type P.B.Y. Catalina. Plusieurs bouées d'amarrage en mauvais état sont encore présentes et un slip (ponton) de 25 mètres de long, également en
(90) RapportFAY n° 216/AIRILC/1/C.-S. du 9 octobre 1945. (91) Note n° 16/AIRlI.C. du 5 septembre 1945. (92) Fiche technique sur le telTain de Tan San Nhut n° 65/AIRII.C. 1945. (93) Rapport COURTHALAC n° 40/0.R.G/3 du 4 octobre 1945. (94) Rapport 27/AIR/I.C. du 16 septembre 1945. 57

du 2 septembre

mauvais état.(95)Courthalac résume le problème des bases dans la conclusion de son rapport : «]l est possible de dire dès maintenant que nous partons à zéro dans la zone sud, pour le matériel aérien, le matériel technique des bases et l'ensemble du matériel roulant ».(96) Les moyens aériens de transport sont faibles. Fay insiste maintes fois pour obtenir davantage de Dakota. Le 9 octobre, seuls un Caudron 51imoun et 3 Potez 25 T.O.E. (hors d'usage) ont été récupérés, grâce aux autorités britanniques et à l'intervention du représentant français (non officiel cependant) à la commission de (97) Fay réitère ses contrôle britannique, le commandant De Baglion. demandes de renforts en matériels aériens, avec les mêmes noms qui reviennent: une augmentation des transports aériens, de type C-47 et l'envoi de deux groupes de P.47 Thunderbolt. Le commandant de l'Air envisage les stationnements des groupes sur les bases, indépendamment des vues de l'Etat-major de l'Air à Paris et bien que les installations ne soient pas aux normes du chasseur américain. Il prévoit l'installation du premier groupe à Phnom Penh et à Thu Dau Mot pour le second.(98)L'option P.47 est une réalité pour les responsables de l'Air, étudiée concrètement par les délégués du commandement de l'Air. Fay s'inquiète des réserves en munitions pour les chasseurs lourds américains, et annonce avoir pris contact avec les autorités britanniques pour les autorisations de survol et les divers problèmes d'intendance, lors de l'arrivée des P.47.(99)L'arrivée des Thunderbolt étant prévue en deux étapes, le premier groupe le 15 octobre 1945 et le second le 10 novembre, Fay tient à ce que les bases et les équipements de
(95) Rapport du colonel FAY n° 146/AIR/I.C.-K. du 12 octobre 1945, de Kandy, en réponse à la demande du ministère de l'Air n° 5482/E.M.G.A. sur l'état des installations au sol du 8 septembre 1945. (96) Rapport COURTHALAC n° 40/0.R.G/3 du 4 octobre 1945. (97) Suite à l'intervention du commandant COURTHALAC auprès de l'Air Commodore CHESCHIRE, commandant de Tan San Nhut, mais aussi élément R.A.F. de la commission de contrôle, il a été admis qu'lUl officier français poun-ait accompagner les britanniques lors de la visite des bases par la commission. Les commandants COURTHALAC et DE BAGLION ont pu inspecter l'ensemble des installations du sud et de l'ouest de l'Indochine. Cette présence est également fondamentale pour la récupération par la France des avions Oscar japonais (ainsi que pour le Rufe). (98) Rapport FAY n° 216/AIR/I.C/I-S. du 5 octobre 1945, rapports n° 44/AIR/I.C. du 19 septembre et n° 73/AIRlI/C.D.U. du 23 septembre 1945. (99) Rapport n° 44/AIRlI.C. du 19 septembre 1945. 58

rechanges et de maintenance soient à cette date, préparés pour l'accueil et la mise en œuvre opérationnelle.(100)Cette succession de rapports précis au sujet des P.47 montre à quel point cette hypothèse a fait long feu. La situation des personnels de l'armée de l'Air est préoccupante à tout niveau, quantitatif et qualitatif, avec en exergue le problème des dossiers d'épuration, question que Fay soulève avec prudence.OOl) Comme à l'accoutumée, certains éléments laissent paraître le dénuement de l'Indochine, car dans ses demandes de renforts, Fay précise que les magasins d'habillement sont inexistants, et que l'E.M.A.A. doit faire venir les hommes avec un change complet et des vêtements neufs, et les obus car les munitions manquent sur le territoire.(102)Il insiste sur les dotations en armement pour les P.B.Y. Catalina, qui vont former la gèmeflottille et pour les P.47 Thunderbolt. Les rapports de septembre et octobre 1945 ne dénombrent que des stocks de bombes laissés par les japonais et utilisables par les P.47. Les obus pour avions trouvés dans les dépôts sont souvent de calibres non utilisés par les avions des alliés, et en mauvais état. Toutes ces données sont à étudier en tenant compte du fait que la quasi-totalité des terrains d'aviation est sous contrôle japonais, défaits depuis le 15 août 1945, mais toujours présents pour assurer le maintien de l'ordre.(103) Les terrains sont minutieusement fouillés, pour découvrir des munitions
et des pièces. (104)

(100) Rapport n° 441AIR, opus ci té et télégramme n° 1601AIR/I. C. du 29 septembre 1945, qui demande que les P.47 arrivent en fudochine avec des rechanges et des munitions pour 20 missions. (101) RapportFAY n° 46/AIR du 30 septembre 1945. (102) Rapport FAY n° 46/ AIR du 30 septembre 1945. (103) Liste des terrains d'fudochine, avec les possibilités d'accueil et les infrastructures au sol, dossier E.M.I.F.T/S.H.A.T. 10 H. 867.
(104)

BARTHELEMY (général), Histoire du transport aérien militaire français,
59

Paris, France Empire, 1981, 462 p, p. 92.

II) L'ADAPTATION

A LA GUERRE D'INDOCHINE

1) LE TRANSPORTAERIEN,NAISSANCEDU S/G.M.M.T.A. A) L'arrivée des transports en Indochine

L'organisation du transport aérien en Indochine est directement liée à la reconstitution du transport aérien militaire de métropole, et pour des raisons précises. La création est décidée le 21 mai 1945, lors d'une réunion organisée par le ministre de l'Air Tillon, au sujet du rapatriement des prisonniers et des déportés. Face à des situations sanitaires souvent graves, une intervention aérienne d'urgence est décidée.(105) e général Valin met à la disposition du L groupe militaire provisoire une grande partie des moyens aériens militaires disponibles: - Les groupes 1/15 Touraine, 11/15 Anjou, 111/15Maine et N/15 Poitou.
- Les groupes lourds 1/25 Tunisie et 11/23 Guyenne.CI06)

Les groupes de bombardement, désormais inutiles, vont être progressivement dissous, ou vont passer dans le transport, sous la direction du G.M.M.T.A. L'urgence dicte les orientations des responsables de l'Air.CI07) Tillon met en place le ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés (P.D.R.) dirigé par le résistant Henry Frenay, chargé d'organiser les rapatriements. Après accord des alliés, le G.M.M.T.A. débute les vols vers l'Allemagne en avril 1945. Le G.M.M.T.A. a effectué 571 vols sur l'Allemagne, 210 sur la
(lOS) Note TILLON n° 3390/C.A.B/3 du 7 juin 1945, qui crée lU1groupement de circonstances de moyens militaires aériens. L'instruction ministérielle de mise en place du groupement est du 20 juin 1945 n° 3542/E.M.G.All.O. du général VALIN. (l06) Ces unités sont encore basées en Grande-Bretagne en juin 1945. Elles vont quitter la base de Elvington pour Bordeaux-Mérignac le 10 octobre 1945. Le 20 octobre, est créée la 61 èrne escadre de bombardement, qui est placée sous l'autorité de l'E.M.G. En 1948, la 61èrneescadre est rattachée au G.M.M.T.A. jusqu'en 1946, date à laquelle le groupe 1II21 (ex-III23) est dissout, alors que le II25 reste à Mérignac (pour gagner l'Indochine en février 1952). (l07) Dissolution de 7 groupes, le II19 lvfaroc, le II22 Gascogne, le II/20 Bretagne, le II/63 Sénégal, le I/34 Béarn, le I/32 Bourgogne, le II/52 FrancheComté. Le Bretagne et le Franche-Comté devielU1entdes groupes de transport en mai 1946 et juillet 1946. Le Béarn est envoyé en Indochine. 60

Tchécoslovaquie, 72 sur les pays scandinaves, 31 sur l'Autriche, 25 sur la Yougoslavie, 25 sur la Pologne, 4 sur la Roumanie, et 4 sur l'Italie. Les navettes ont permis de ramener 16 000 personnes, sans aucun incident aérien.Cl08)Parallèlement à cette activité humanitaire, les transports du G.M.M.T.A. effectuent des navettes dans les colonies, pour rapatrier les fonctionnaires et leurs familles. Cette réorganisation du transport militaire, dès l'été 1945, permet d'envisager le détachement d'unités dans le cadre de la constitution dIu corps expéditionnaire pour l'Extrême-Orient. La création de la 61 èmeescadre de transport, en avril 1946, immédiatement incluse au sein du G.M.M.T.A., va permettre de dégager concrètement les moyens de l'intervention aérienne en Indochine. Stationnée à Chartres, elle réunit les groupes 1/15, 111/15 et IV/15.Cl09)Le transport militaire d'Indochine est ainsi formé à partir des cadres et des moyens du G.M.M.T.A., dont il reprend l'organisation globale.

Le 1er novembre 1945, les quelques Dakota qui opèrent en

Indochine depuis août, sont regroupés au sein de la première unité constituée, le G.M.E.O. (Groupe de Marche d'Extrême-Orient), commandé par le capitaine Grandvoynet et stationné à Tan San Nhut. Le G.E.M.O. est initialement composé de 3 Dakota, détachés du groupe de transport 1/15 Touraine, basé à Valence-Chabreuil dans la Drôme, et de 3 autres avions qui proviennent du groupe de transport 11/15 Anjou, commandé par le colonel Roos. Le détachement aérien du capitaine Grandvoynet arrive à Jessore, au Bengale, échelonné entre le 20 août et le 9 novembre 1945, où il est immédiatement, mais provisoirement intégré au 357ème Squadron Royal Air Force/India, basé également à Jessore.ClIO) La section de Dakota est divisée en deux pelotons de trois avions chacun, avec des missions bien précises au départ : - Le premier peloton a pour mission d'effectuer des parachutages de personnel et de matériel, destinés à l'entretien des éléments S.A.S. au Laos et dans le nord de l'Indochine.

(108) BARTHELEMY (général), Histoire du transport aérien militaire français, opus cité, p. 42. Missions de transport entre la France et l'Allemagne en 1945 permettent de recréer lUle organisation à partir du bombardement. C109) ème «La 61 escadre de transport », Air Actualité, n° 416 de décembre 1988 (110) Rapport n° 956/E.M.G.AlC.A.B. du 27 août 1945. 61

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