L'avortement en Pologne: la croix et la bannière

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296272057
Nombre de pages : 240
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Jacqueline HEINEN Anna MATUCHNIAK-KRASUSKA

L'AVORTEMENT EN POLOGNE LA CROIX ET LA BANNIERE

Préface de Marie-France

CASALIS

Éditions L'HARMA TT AN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 - Paris

@ L'Harmattan, ISBN'

1992

2-7384-1585-7

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V'1

Nos remerciements vont à
Madame Véronique NEIERTZ, ministre, secrétaire d'Etat aux Droit'] des femmes, dont le soutien a permis la parution
de cet ouvrage.

Collection « Logiques Sociales» Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaïn LAACHER
Dernières parutions: Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économique de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Bene F., ~tre femme et cadre, 1991. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Boyer H., Langage en spectacle, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. DaYah-Henbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. De LaJarte J., Les peintres amateurs, 1992. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens C., GaUand J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Papennan P., La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedlf M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Becbtnah D., Entraide, participation et solidarité dans l'habitat, 1992. FUmer R. (Sir), Patriarche ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. Gras A., Joerges B., Scardiglf V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, 1992.

Collection « Logiques Sociales» (suite)
Guienne Vo,Le travail social piégé 1, 1991. Jamet Mo, Le sport dans la société - Entre raison(s) et passion (s), 1991. Labbé Do, Crolsat Mo, La fin des syndicats, 1992. Joubert So, La raison polythéiste, 1991. LaUve d'Épinay Co, Vieillir ou la vie à inventer, 1991. LaUement Mo, Des PME en chambre, 1991. Manderscheid Fo, Une autre sécurité sociale: la mutualité sociale agricole, 1991. Martin Do,Représentations sociales et pratiques quotidiennes, f991. Martin Do, L'épuisement professionnel. T.l : L'entreprise institutionnelle, 1992. Masnata Fo, Le politique et la liberté. Principes d'anthropologie politique, 1991. Miquel Co, Antoine Jo, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Moreau de Bellalng Lo, L'empirisme en sociologie, 1992. Moutiaux Ro, Percheron Ao, Prost Ao, Tartakowsky Do, 1968 exploration du mal français. T. 1 : Terrains, 1992. Moutiaux Ro, Percheron Ao, Prost Ao,Tartakowsky Do, 1968 exploration du mal français. T. 2 : Acteurs, 1992. Muller Mo, Le pointage ou le placement. Histoire de l'ANPE, 1991. Namer Go, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 19861988, 1991. Péquignot Bo, La relation amoureuse. Étude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Périnel Co, Réformer dans l'Église. Experts et contestataires (préface de R. Rémond), 1991. Pharo Po, Politique et savoir-vivre. Enquête sur les fondements du lien civil, 1992. Poignant So,La Baston ou les adolescents de la rue, 1991. Prades Jo, La technoscience. Les fractures des discours, 1992. Reynaud E., Le pouvoir de dire non, 1991. Strauss Ao,La trame de la négociation, (textes réunis par Isabelle Baszanger), 1992. Tarrius Ao Les fourmis d'Europe. Migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales, 1992. Toumier P., Robert P., Étrangers et délinquance. Les chiffres du débat, 1991.

TABLE DES MATIERES

PREFACE INTR 0 DUCTI 0 N Chapitre 1 L'EGLISE OU LA RECONQUETE DE L' ESP ACE PERDU Des réactions timorées Un passé lourd de conséquences L'Eglise inteIVient tambour battant Un droit foulé aux pieds Le poids des interdits Chapitre 2 "POLONAIS

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23 25 27 30 33 35

= CATHOLIQUE" ?

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42 45 46 48 50 52 56 58

Le rôle historique de l'Eglise Eglise contre Etat: deux visions conflictuelles Dialogue manqué avec la gauche laïque Une puissance incontournable.. Le flou des frontières entre politique et religieux Un visage d'intolérance La marque du conseIVatisme Une Eglise en perte de vitesse? Chapitre 3 LA POLITIQUE DE L'ET AT COMMUNISTE ENTRE UTILITARISME ET LAISSEZ-FAIRE

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63 65 67

La loi de 1956 : un cadre d'application des plus flous Les ordonnances de 1959 ouvrent un véritable droit à l'avortement

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Un économisme mâtiné de puritanisme L'avortement, substitut à la contraception ?. Les hôpitaux sur la sellette

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Des méthodes archaïques

~

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81 83 86 89 93 94 l00 103 104 107 110 115 117 .121 125 128 ..131 135 136 140 144 ..146 149

Contraception: information ou désinformation? Une pénurie organisée Produits dépassés et problèmes de qualité L'Etat ou l'art de faire le lit de l'Eglise... Chapitre 4 LA DOCTRINE CATHOLIQUE UNE ET VALABLE POUR TOUS Le foetus a-t-il une âme ? L'éthique sexuelle dans l'optique catholique L'Eglise, gardienne des valeurs Femme procréatrice, femme soumise Une obsession: délégaliser l'avortement.. De l'interdiction à la prison Chapitre 5 DU BON USAGE DE LA RHETO RIQUE... Gymnastique sémantique et manipulations L'art de l'esquive "Le viol, ça n'existe pas" La contraception: une question de morale Foin des états d'âme Chapitre 6 LE PROSELYTISME QUOTIDIEN Cours de catéchisme pour tous Puissance de l'image et du verbe Les mouvements anti-avortement Téléphones de détresse L'intervention dans les hôpitaux Chapitre 7 L'A VORTEMENT THEORIE A LA PRATIQUE AU

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DE LA 153 156 159

Principe général ou cas concret? Problèmes matériels = questions de femmes 10

Pour autrui ou pour soi? "Si on avorte, on devient stérile" "Mon ventre m'appartient! " Dans les faits: le tabou Un projet de loi révoltant L'incarcération: en aucun cas Si les femmes avaient leur mot à dire en politique... L'ambivalence vis-à-vis de l'Eglise Chapitre 8 CONTRACEPTION PORTEE DE L'EGLISE

161 163 165 167 169 172 177 180 185 189 191 193 197 201 203 205 207 208 212 213 215 217 219 223 226 229 232

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L'OMBRE

Le spectre de la nocivité Les curés exagèrent. Mauvaise qualité, coût élevé et pénurie Les carences du corps médical en matière d'information Le silence à l'école Qu'attendre de la famille et de l'entourage? Une question honteuse... Dans la pratique: un manque de cohérence Le scepticisme à l'égard des méthodes "naturelles" ... Le retrait et le préservatif: des pis-aller tolérés par l'Eglise L'usage limité des contraceptifs modernes Les méfaits de l'éducation religieuse Chapitre 9 "LA DEMOCRATIE POLONAISE EST DE GENRE MASCULIN" Un environnement politique hostile Droits formels ou droits réels? Une position de retrait Devenir des citoyennes à part entière BIBLI OG RAPHIE

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PREFACE

Depuis des millénaires, leur possibilité d'enfanter a été pour les femmes source des plus profondes joies en même temps qu'objet de leurs plus poignantes détresses. Une des avancées majeures de ce vingtième siècle a été la mise à disposition des femmes et des couples de moyens efficaces peImettant de choisir la taille de sa famille et le moment de mettre au monde un enfant. Ce droit fondamental à la parenté responsable s'inscrit désoImais dans les résolutions et conventions supranationales, telles par exemple les déclarations du Conseil de l'Europe (en novembre 1975 et en mars 1978) ou du Parlement européen (30 mars 1981, 11 février 1981, 12 mars 1990). Le livre de Jacqueline Heinen et d'Anna Matuchniak-Krasuska nous expose la dramatique situation d'un Etat et d'un peuple attirés par le vertige d'une morale extatique qui condamne et nie les plus fondamentales aspirations humaines au bonheur de l'amour pleinement partagé affectivement et sexuellement dans le couple homme-femme. Il est question aujourd'hui, et nul ne l'ignore, d'empêcher les femmes polonaises d'avoir recours à la médecine pour ce qui touche à la maîtrise de la fécondité. Le corps médical a pris les devants en adoptant un code d'éthique qui, précédant la loi, interdit aux médecins de pratiquer des interruptions volontaires de grossesse (I.V.G.). En 1992, il était devenu quasiment impossible d'obtenir une I.V.G. dans les hôpitaux polonais et nombreuses étaient les femmes à se rendre à l'étranger. A celles

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qui redoutent la survenue d'une grossesse, on prescrira l'abstinence. Et celles qui sont enceintes sans l'avoir désiré seront contraintes de mener cette grossesse à terme et de devenir mère d'un enfant qu'elles savent ne pouvoir ni accueillir, ni aimer. ni élever. Ce complexe système d'interdits et d'obligations est bien connu des sociétés humaines qui, en fonction de leur culture propre, de leur religion, de leurs préoccupations militaires et démographiques, ont tour à tour tenté de contraindre les couples à la procréation en interdisant et en réprimant sévèrement l'interruption des grossesses non désirées. En France. par exemple, au lendemain de la Grande Guerre, la loi de 1920 condamnait pareillement le recours aux moyens anticonceptionnels et l'avortement. Effective durant plus d'un demi-siècle (55 ans), cette criminalisation n'aboutit cependant pour la France ni à une augmentation des naissances, ni à l'éradication de l'avortement. Elle eut pour effet de priver les femmes de soins médicaux, et les ravages de l'avortement clandestin constituèrent un lourd problème de santé publique jusqu'à la législation de 1975. A l'est de l'Europe, la Pologne, comme les autres républiques socialistes, fit partie des premiers Etats à médicaliser l'avortement en le légalisant. Ce mouvement visant à ne pas priver les femmes du recours à la médecine pour avorter en préservant leur santé et leur fécondité future devait gagner les pays occidentaux qui. en cette dernière décennie du XXème siècle, ont tous légalisé l'interruption volontaire de grossesse, à deux exceptions près: l'Irlande et Malte. Les conditions et modalités de ces législations sont déterminantes sur l'évolution de la planification familiale d'un pays, et on peut aujourd'hui regrouper les situations nationales selon trois grandes catégories. 1. Les pays où la législation est favorable à la contraception et à l'information sexuelle, et qui reconnaissent aux femmes le droit d'interrompre une grossesse non-désirée. Ce sont essentiellement les pays du Nord: Suède, Danemark, Grande-

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Bretagne, Pays-Bas, France. Ce sont aussi développent des politiques sociales et familiales. la France dans ce groupe: le consensus médical de l'opinion publique à cette liberté existent lorsque apparaissent des risques de régression.

des pays qui On peut classer et l'attachement et s'expriment

2. Les pays qui ont légalisé l'avortement sans développer la contraception. Ce sont essentiellement les pays de l'Est: URSS, Pologne, Yougoslavie, Hongrie, Tchécoslovaquie. On y observe une surmortalité maternelle et infantile qui peut être très élevée. 3. Enfin les pays où l'évolution des mentalités a permis de légiférer sans toutefois que soit encore reconnue la liberté des femmes à disposer de leur corps. Ce sont essentiellement les pays de la Méditerranée: Grèce, Espagne, Italie. Les forces qui, dans chacun de ces pays, se sont mobilisées pour faire reconnaître le droit à l'avortement volontaire ont toujours su et déclaré que ni l'interdiction, ni la répression n'étaient à même de convaincre les femmes de devenir mères quand elles ne le désirent pas. La maternité ne s'impose pas par décret, et l'autorité de l'Etat n'est pas de nature à inciter les femmes et les couples à procréer. La situation créée en Roumanie par la dictature de Ceaucescu a tragiquement prouvé la véracité de cette affirmation, énoncée tout autant par les féministes que par les démographes. La terrible réalité imposée aux femmes roumaines par Ceaucescu a eu pour conséquence de rendre clandestin ce qui était déclaré, illicite ce qui était légal, dangereux ce qui était une pratique médicalisée. Vu du côté des femmes, cela signifiait : angoisse, souffrance, culpabilité, risques pour la santé, la fertilité, la fécondité ultérieure, l'équilibre psychique et affectif de ces mères malgré elles. Vu du côté des enfants: drames et tragédies de l'abandon, du délaissement, de l'asile. Nos écrans de télévision nous ont montré les images de ces lieux effrayants où étaient regroupés des enfants de tous âges désignés par le temle d"'orphelins", alors que pour la quasi-totalité d'entre eux il s'agssait bien là d'enfants abandonnés, confiés à l'Etat par leurs

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parents qui ne pouvaient les élever à cause de leur situation économique et sociale. S'enracinant dans l'accusation et la culpabilisation, la criminalisation de l'avortement, loin de constituer une prévention de tels actes, est au contraire à l'origine de leur répétitivité. Que la Pologne interdise aujourd'hui avortement et contraception, et elle connaîtra demain les "oIphelinats" que les Roumains travaillent à rendre inutiles et dont on voit déjà la préfiguration dans les foyers d'enfants dont parle cet ouvrage. Comment ne pas se révolter d'apprendre dans ce livre que de nos jours, encore et toujours, se diffusent et se proclament tant d'inepties médicales et sociales? Comment ne pas réagir face à l'emprise cruelle d'une religion chrétienne qui impose à ses fidèles de sacrifier le plus simple des bonheurs de la vie à une doctrine, à une inteIprétation théologique de textes que d'autres églises chrétiennes lisent diversement? Comment ne pas dessiller les yeux de ces citoyens et citoyennes sincères mais tenus dans l'ignorance sur les faussetés scientifiques et médicales que leur assène le coIps ecclésiastique? Comment ne pas oeuvrer à la connaissance et à la libre détermination des individus confrontés au choix le plus existentiel de transmettre ou non la vie? Comment ne pas dénoncer l'hypocrisie d'un raisonnement qui ne prend en compte que la mise au monde d'un enfant en occultant ce qui l'accompagne: les vingt années de soins, d'amour, de soutien que nécessite son éducation à l'autonomie? Deux sociologues, l'une de France, l'autre de Pologne, exposent dans ce livre des faits que beaucoup se sont efforcés de masquer et de taire. Le travail de ces femmes, courageusement solidaires, constitue une somme précieuse pour celles et ceux qui tentent d'agir dans une Europe où les droits les plus fondamentaux

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seraient également respectés à l'Est comme à l'Ouest, au Nord comme au Sud. Le 24 juillet 1992, le Parlement polonais a adopté en première lecture un projet de loi qui abolit les lois permissives héritées du régime communiste et interdit l'avortement, sauf en cas de danger pour la vie de la mère. il prévoit des peines allant jusqu'à deux ans de prison "pour toute personne provoquant la mort de l'enfant conçu", à l'exception de la mère concernée. Ce projet répressif, qui entend faire cesser totalement les interruptions volontaires de grossesse en pénalisant les médecins, a été adopté après une journée de débats par 212 voix pour et 106 contre. Le Parlement a rejeté un projet de loi, présenté par des députées, qui restreignait la loi de 1956 mais proposait de maintenir le droit à l'avortement pour des raisons sociales. Il a également repoussé un projet de référendum qui, selon tous les sondages, aurait très vraisemblablement confirmé la volonté populaire de conserver la possibilité pour les femmes d'avorter médicalement. Même s'il ne prévoit pas de peine pour les femmes qui cherchent à avorter ou qui pratiqueraient sur elles-mêmes des manoeuvres abortives, le texte de juillet 1992 pénalise lourdement les femmes dans leur droit à décider de leur destin. Ses multiples et tragiques conséquences ne tarderont pas à démontrer que ni l'interdiction, ni la répression ne sont à même de supprimer le recours à l'avortement. Dès l'année 1989, l'annonce des menaces pesant sur les droits des femmes polonaises a suscité dans les courants féministes français un vif élan de solidarité et de nombreuses initiatives, largement reprises par les organisations qui avaient activement soutenu l'émergence de la démocratie en Pologne. Nous nous devons toutes et tous de regarder la réalité exposée dans cet ouvrage et de soutenir les efforts des courants qui, en Pologne, agissent pour l'information et la connaissance, préalables indispensables pour que les décisions politiques répondent aux besoins et aspirations des peuples.

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Souhaitons avec les auteures que l'autoritarisme religieux n'évacue pas de la jeune démocratie polonaise la reconnaissance des droits de la personne humaine à disposer de son corps et à décider de sa vie.

Marie-France

CASALIS

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INTRODUCTION

Tous les pays d'Europe centrale et orientale sont traversés par des interrogations majeures concernant leur avenir, que ce soit en raison de conflits ethniques parfois sanglants ou d'une crise économique souvent voisine de la catastrophe, vu la montée du chômage et l'état de délabrement de l'industrie. Pour les habitants de ces pays, l'effondrement du communisme se traduit par le soulagement d'être sortis d'un système politique oppressif ne laissant aucune place aux libertés individuelles. Mais ce sentiment se double d'incertitudes croissantes quant au lendemain. Deux ans après les premières élections libres, la fascination vis-à-vis de l'économie de marché commence à laisser place au doute. Ce qui domine fort souvent, dans ces communautés qui ont perdu leurs points de repère, c'est le désarroi. La tentation est donc forte de se tourner vers des "valeurs sûres". Ce n'est pas un hasard si, parallèlement à l'attraction pour la société de consommation, on relève dans l'ensemble des pays postcommunistes une montée de la religiosité qui renforce l'autorité des Eglises, quelle que soit la confession dominante. C'est dans un tel contexte que s'inscrit le projet de loi impulsé par l'Eglise catholique polonaise en 1989, lequel remet en cause la loi de 1956 sur l'avortement en proposant d'interdire l'interruption de grossesse avec des peines de prison à la clé pour la femme et pour le médecin. L'annonce de ce projet fut un choc pour tous ceux et toutes celles qui considèrent le droit de contrôler son propre corps comme un droit fondamental de l'individu - et pour nous plus particulièrement.

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Le présent ouvrage est parti d'une enquête réalisée à chaud durant deux mois à l'automne 1989 - à Lodz, Varsovie et Cracovie. Toutefois, notre objectif fut d'emblée de situer l'initiative ecclésiastique dans son contexte politique, ce qui supposait une approche historique. Nous avons donc décidé d'étudier les motivations de l'Eglise et des auteurs du projet de loi, de voir quel était le degré de rupture ou de continuité des politiques actuelles dans le domaine de la reproduction par rapport aux orientations du régime communiste, d'examiner en quoi cette proposition est un révélateur des rapports sociaux de sexe existant en Pologne et jusqu'à quel point elle a ouvert la voie à de nouveaux clivages dans le paysage politique et social. L'enquête elle-même entendait apporter une réponse à la question: quelle est la réaction des Polonais (femmes et hommes) face à la remise en cause de l'exercice d'un droit en vigueur depuis plus de 30 ans ? Nous l'avons donc axée autour de l'attitude des acteurs concernés vis-à-vis de la contraception et de l'avortement en général, de leurs pratiques en la matière, et de leurs réactions face au projet de loi. Outre les personnes que nous avons interviewées à ce propos (1), nous avons procédé à une trentaine d'entretiens avec des personnes représentatives des milieux les plus directement touchés par le projet de loi - Eglise, Parlement, syndicats, secteur hospitalier, groupes féministes. Pour des raisons liées aux moyens matériels dont nous disposions, nous avons enquêté uniquement en milieu urbain. A l'évidence, il s'agit d'une étude qualitative qui ne prétend pas à la représentativité. Néanmoins, les sondages effectués depuis lors à l'échelle nationale dans l'ensemble des secteurs économiques et sociaux ont montré la validité de notre travail puisque leurs résultats confortent notre analyse et viennent appuyer les conclusions qui se dégagent de notre propre enquête.

1

A partir d'un questionnaire comprenant une trentaine de questions, pour la plupart ouvertes, nous avons interviewé 68 personnes âgées de 18 à 60 ans. Ce groupe était fonné de deux tiers de femmes et d'un tiers d'hommes salariés et étudiants.

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Depuis son lancement, le projet de loi a suscité des débats passionnés dans les médias polonais, mais il n'a entraîné que des réactions embarrassées de la part des milieux politiques qui ont reporté le vote du Parlement à plusieurs reprises, avant d'adopter le texte répressif de juillet 1992. Celui-ci sera soumis à une deuxième lecture lorsque la commission chargée de l'examiner dans tous ses détails aura rendu compte de ses travaux. Nombre de commentateurs voient dans le thème de l'avortement un substitut à des discussions plus importantes sur les problèmes économiques et sociaux qui divisent la classe politique et que cette dernière n'ose affronter. Mais on peut aborder les choses différemment. Nous considérons pour notre part que cette question sert au contraire de révélateur sur plus d'un point essentiel. D'une part, elle met en lumière la spécificité de la situation que connaît la Pologne au regard des autres sociétés d'Europe centrale et orientale, du fait de la place prépondérante de l'Eglise catholique. D'autre part, elle témoigne du long chemin que les femmes de ce pays ont encore à parcourir pour être reconnues comme citoyenries à part entière. Enfin, et par là même, elle éclaire les difficultés plus générales que rencontrent les sociétés postcommunistes pour mettre en oeuvre un régime véritablement démocratique.

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Chapitre 1
L'EGLISE OU LA RECONQUETE DE L'ESPACE PERDU

"Si un martien ne sachant rien de notre monde lisait Slowo Powszechne (1)en débarquant sur terre, il aurait l'impression de se trouver au milieu de meurtriers d'enfants recourant aux méthodes et aux objectifs de leurs pires ennemis durant la guerre, dans le cadre d'un plan d'extermination de leur propre peuple. Extermination réalisée "à domicile" sans l'aide de personnel spécialisé, par des femmes qui tirent un plaisir sadique de cespratiques abortives." (Polityka, 3.12.1988). Au nom du "génocide du peuple polonais", le clergé catholique a engagé une offensive ouverte contre la législation sur l'avortement qui, depuis 1956, autorisait l'I.V.G. à la simple
demande de la femme en Pologne

-

pays

dont

le taux

d'interruptions de grossesse est l'un des plus élevés des nations industrialisées. Dès l'automne 1988, sous le régime du général Jaruzelski, l'Eglise impulsait un projet de loi "en défense de la vie de l'enfant conçu" présenté à la Diète avec le soutien de députés appartenant à diverses composantes politiques. Ce texte, visant à interdire purement et simplement l'avortement, prévoyait 3 ans de prison pour la femme et 5 ans de prison pour
le médecin qui enfreindraient la loi

-

le tribunal

pouvant

1

Slowo Powszechne est un journal catholique existant de longue date et qui reflète assez fidèlement les positions de l'épiscopat polonais.

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s'abstenir de prononcer la peine dans certains cas (2). La tenue des premières élections législatives partiellement libres en juin 1989 (3) devait empêcher la discussion sur ce thème au Parlement. Cependant, l'Eglise multiplia ses efforts pour faire prévaloir son point de vue: la Commission de l'Episcopat aux affaires familiales, un groupe de prêtres, puis un groupe de sénateurs en appelèrent successivement aux instances parlementaires pour qu'elles légifèrent sans tarder sur la protection de la vie dès la conception. Une série d'autres textes furent élaborés par la suite, avec ou sans peines de prison. A la version plus "libérale" adoptée par le Sénat en septembre 1990 succéda celle de la commission ad hoc de la Diète d'avril 1991 préconisant l'interdiction absolue de l'I.V.G. ainsi que la pénalisation de toutes les personnes concernées. C'est une version inteffi1édiaire qui a été adoptée en première lecture en juillet 1992. Tous ces projets - qui ont en commun la volonté de "protéger la vie de l'enfant non-né" - témoignent du peu d'attention conféré aux droits des femmes. L'offensive de l'Eglise a d'ailleurs suscité de très vives réactions paffi1i ces dernières et contribué de manière bien involontaire à la naissance de groupes féministes qui sont descendus dans la rue à l'automne 1989 pour protester. De leur côté, les enquêtes réalisées à diverses reprises ont toutes montré que plus de 60% de la population étaient favorable au maintien de la loi de 1956 (4) et la proposition de référendum faite au printemps 1992 par

2
3

Le projet prévoyait l'introduction d'une aide juridique, sociale et matérielle à la femme enceinte, mais sans préciser quelles devaient en être les sources fmancières ni qui en serait responsable. Seul le Sénat fut alors élu sur des bases démocratiques, puisque les deux tiers des sièges de la Diète revinrent d'office au P.O.V.P., en vertu des accords passés lors de la Table ronde entre le gouvernement Jaruzelski et l'opposiûon incarnée par Solidamosc. Il s'agit notamment des sondages régulièrement effectués par les instituts OBOP et CBOS depuis le printemps 1989, ainsi que ceux de DEMOSKOP à partir de 1991.

4

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