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L'EGLISE ET L'ECONOMIE

De
128 pages
L'Évangile au contact des problèmes de société, cela devrait être explosif, révolutionnaire. Il en a été ainsi en partie, mais l'église s'est aussi en partie accommodée au monde. On appelle communément " doctrine sociale " ce qu'elle a enseigné depuis la fin du XIXe siècle. Qu'est-ce qu'en définitive que cette " doctrine sociale " ? Que dit-elle aujourd'hui ? Jean Yves Calvez, qui est l'un des meilleurs connaisseurs, répond ici brièvement, synthétiquement, clairement.
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L'ÉGLISE ET L'ÉCONOMIE
La doctrine sociale de l'Église

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8580-4

Jean-Yves CALVEZ

L'ÉGLISE ET L'ÉCONOMIE
La doctrine sociale de l'Église

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur
La pensée de Karl Marx, Seuil, 1956. Église et société économique (avec J. Perrin), 2 voL,. Aubier, 1959 and 1962. Introduction à la-vie-politique , Aubier, 1967. Aspects politiques et sociaux des pays en voie de développement, Dalloz, 1970. La Politique et Dieu, Cerf, 1985. Foi et Justice, Desclée de Brouwer (DDB), 1985. Droits de l'homme, Justice~ Évangile, Centurion, 1985. Une éthique pour nos sociétés, Nouvelle Cité, 1988. L'économie, l'homme, la- société:- l'enseignement social de l'Église, Desclée de Brouwer, 1989. Développement, emploi, paix, DDB, 1989. Tiers~monde, un monde dans le monde,. Éd. ouvrières, 1989. Questions venues de l'Est,..Éd..ouvrières, 1992. L'Église pour la démocratie (avec H. Tincq), Centurion, 1992. L 'homme dans le mystère- du Christ. Le message de JeanPaul II, DDB, 1993. L'Église devant le libéralisme économique,. DDB, 1994. Politique, une introduction, Aubier-Flammarion, 1995. Nécessité du travail. Disparition d'une valeur-ou redéfinition? L'Atelier, 1997. Le Père Arrupe. L'Église après le Concile,. Cerf, 1997. Socialismes et marxismes. Inventaire pour demain, Éd. du Seuil, 1998. Église et société: Un dialogue orthodoxe russe - catholique romain (avec A. Krassikov), Cerf, 1998. Les silences-de ladoctrine-soc-iale-catholique, L'Atelier, 1999.

Introduction
La" doctrine sociale de l'Église" ? On en parle, elle circule. Elle &' st fait entendre davantage à certains moments, on a e presque fait silence sur elle à d'autres. Il n'est pas facile de l'appréhender dans son ensemble. Elle ne se trouve pas en la forme d'un bon livre. Elle est dispersée plutôt dans des documents officiels. Les plus anciens de ceux-ci sont poussiéreux. Ils étaient écrits en latm, leurs traductions sont lourdes, de lecture malaisée, en tout cas peu agréable!. La doctrine sociale de l'Ég.1ise s'est constituée ~ar accumulation. Un nouveau document n'abolit pas les précedents, il les résume, il en reprend certains points, il les développe, les met à jour: il n'est pas facile, dans ces conditions, de faire une synthèse. À l'expression "doctrine sociale" certains ont préféré" enseignement social "~ " Orientations. sociales" serait peut-être une désignation plus exacte. encore" Doctrine sociale" est tout de même le tenne le plus employé, ceci m'incite à le retenir pour ce petit ouvrage. Il faut certes toujours penser à l'articulation doctrine/pratique. C'est une doctrine tournée vers la pratique, impliquant des recommandations pratiques~ l. Les plus récents ont certes été écrits en l'une ou l'autre langue vernaculaire, ils sont présentés en même temps dans des traductions en d'autres langues, plus ou moins correctes toutefois au plan stylistiq~e. (Ils sont donnés également dans les Acta du Saint Siège en une version latine plus officielle, mais rarement prise en considération désonnais). 2. Ceux qui ont contesté i'expression " doctrine sociale" ont surtout craint qu'on ne majore en l'employant l'autorité des affmnations de l'Eglise en matière sociale. La mise en garde ne manquait pas de sens; mais on peut noter q:u'aujourd'hui la tendance n'est plus guère à telle

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LA "DOCTRINE SOCIALE"

Cette doctrine, faut-il dire aussitôt, évolue, au moins en ce sens qu'elle s'adaI?te. Les situations sociales ne se modifientelles pas au cours du temps? Mais, dans une certaine mesure, la doctrine sociale a changé même, nous en verrons des exemples. Telle ou telle forrÎ1ulation première était en fait inexacte, insuffisante. Peut-être n'avait-on Qas été au fond du problème. On l'a corrigée postérieurement. Cette évolution entraîne une question de l'exégèse des textes plus anciens quand on tente une synthèse. Une partie de la difficulté tient au fait qu'on a affaire à des textes autorisés - c'est-à-dire provenant d'une autorité, celle du pape ou celle des évêques en général,. qui perdure de personne à personne. Peut-on poser en principe que ce qu'a dit un détenteur de cette autorité hier - pape, évê~ue - n'est à comprendre désormais que selon ce que dit l'actuel '"détenteur? C'est un peu ainsi que font la plupart des récepteurs de la doctrine sociale de l'Église. Cette sorte d'actualisme fait cependant problème. L'autorité qui est la source de la doctrine sociale de l'Église affinne souvent la pérennité de celle-ci, de ses principes essentiels en tout cas: on le comprend puisqu'il s'agit de faire entendre, dans les temps les plus divers, ce que suggère, voire impose le même" Evangile ". Jusqu'où, cependant, s'étend en prati'llle cette notion de principes essentiels qui ne changent pas? on ne peut pas ne pas se poser la question. Et la réponse pourrait être qu'elle ne s'étend pas si loin que cela en vérité. Je suis en train d'évoquer déjà comme des imperfections et des limites de la doctrine sociale de l'Église. Je cherche en fait à mener le lecteur à prendre une première connaissance d'elle dans sa réalité. La question sera reprise dans le dernier cha-

pitre de l'ouvrage.

.

majoration. On distingue assez bien, d'autre part, dans la doctrine sociale, les principes et les applications, les recommandations pratiques.

INTRODUCTION

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D'un autre.point de vue~la doctrine sociale de l'Église est la voix qu'élève - surtout par ses responsables assurément - la communauté de croyants en Dieu et en Jésus de Nazareth qu'on .appelle justement" l'Église ", dans les conjonctures sociales aigües ; précisons qu' ".Eglise" veut simplement dire " assemblée ". Cette voix a fait plus de bruit à certains moments, moins à d'autres. Elle est accueillie avec ferveur par les uns, apparaît difficile à accueillir au contraire pour d'autres, la contestant, dans la communauté même. Les choses n'ont pas toujours été pacifiques, il s'en faut, autour de la doctrine sociale de l'Église. C'est qu'elle tranchait dans des débats. Il faut certes préciser encore. Le titre de ce livre dit" doctrine sociale de l'Église" mais désigne en réalité la seule doctrine sociale de l'Église catholique, sachant qu'il y a d'autres Églises, ~rotestantes, orthodoxes. Les" catholiques ", les " protestants", les" orthodoxes" sont tous des chrétiens: des croyants en Dieu et en Jésus de Nazareth, pour reprendre l'expression employée plus haut 3. Dans un pays cornine la France, où l'influence" catholique" est de beaucoup la plus large, on a cependant tendance à omettre, à côté d'Église, l'adjectif catholique alors qu'on parle de la seule Église catholique. Surtout, " doctrine sociale de l'Église ", le terme qui nous intéresse ici, signifie couramment dans la plupart des' cas" doctrine sociale de l'Égli~e catholi~ue "... Tout en signalant une bonne fois son inexactitude, on suivra ici en pratique ce même usage, qu'il serait trop difficile d'écarter. Ajoutons qu'il y a toujours eu une doctrine sociale de l'Église. L'Église, née dans la tradition juive, a d'abord accueilli, depuis le début, les injonctions de Dieu au peuple d'Israel touchant la vie économi~ue et sociale. " Il n'y aura pas de pauvre chez toi ", dit ainsi l'Un des grands livres de la Bible
3. On ne s'étendra pas ici sur ces différences, les supposant assez connues. Tous ces croyants sont dit" chrétiens" (traduction du grec christianoi) parce qu'ils affirment dans leur foi que Jésus est Christ, Christ c'est-à-dire Envoyé de Dieu en qui Dieu même est présent.

1.0

te LA DOCTRINE SOCIALE"

appelé le Deutéronome (ch. 15, v. 4). La loi dite du jubilé établit de son côté q~'aucune. ~ropriété n'est absolue, elle n'est jamais que relative, tous les biens faisant retour périodiquement à leur détenteur originel, la distribution initiale étant certes supposée équitable4. DIeu même est le maître des biens en définitive. Les Prophètes d'Israel ont insisté constamment d'autre part sur le respect de la justice, lutté contre les exactions et les accaparements5, demandé un traitement fraternel pour l'étranger, pour la.veuve,. et pour le pauvre qui, malgré l'injonction deutéronomique, existait hélas bel et bien. Tout cela est capital pour l'Église. Jésus, lui, n'a pas directement parlé d'organisation de la vie économique et sociale,.mais fortement dénoncé l'avidité. Celle de cet homme, par exemple, qui a immensément amassé, et à qui Dieu dit: " Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l'aura? " Jésus a mis en garde contre l'excès du souci des biens et de leur acquisition: "Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, et pour votre corps de ~uoi vous le vêtirez. Observez les lys, ils ne filent ni ne tissent.~~". L'argent" trompe" souvent l'homme, dit encore Jésus. L'Église~ ensuite, s'est constituée dès ses débuts en communauté de partager Il n'en a pas résulté une règle stricte de communisme intégral par la s.uite, mais il faut d'autre part remarquer que rien, dans les textes fondateurs du christianisme, ne dit que cette situation ne devait être que celle de la première Église. Il n'y a aucunement l'idée qu'il y aurait une première

4. Et en vue d'aliénation ou d'achat la valeur du bien subissait une décote cOITespondantau temps écoulé depuis le précédent jubilé. Il devait s'échanger selon ce qui lui restait de valeur. 5. Un psaume de semblable inspiration nous montre Dieu parlant de ces" malfaisants" " qui mangent mon peuple en mangeant leur pain" (ps 14,4).

INTRODUCTION

Il

Églis.e devant disparaître pour céder la place à une autre, différente6. Dans les_siècles suivants., l'Église a rencontré la monnaie, le crédi~ un jour la banque,.!' entreprise,. l'assurance. Très tôt elle a dénoncé des accumulations indues. C'est déjà le fait de ceux qu'on appelle" pères" de l'Église; un certain nombre de grands maîtres de doctrine des premiers siècles, qui inculturèrent le christianisme dans l'univers ~éco-romain. L'un de ceux qui ont le plus dénoncé l'accumulation de richesse indue et l'injustice est Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople, la grande capitale de l'époque. Au Moyen Age et à la Renaissance, on a lutté contre toute espèce de tricherie et de vol et fait le tour, dans des traités savants, des exigences de la justice dans les conditions concrètes d'une économie monétaire et de crédit__ L'Ég.1isea longtemQs interdit le £rêt à intérêt compris comme gain sans cause aucune et, surtout~ spoliation du pauvre incapable de rendre ce qu'on lui a prêté7. Sur le fond de la continuité - non sans écliQses d'ailleurs de cette préoccupation, quelque chose de nouveau commence dans la seconde moitié du XIXe siècle et tout spécialement avec une "encyclique" - en traduction exacte lettre circulaire du pape Léon XIII en 1891, intitulée couramment Rerum novarum8. On ne dit pas tout de suite" doctrine sociale de l'Église" - on dit d'abord " philoso~hie sociale chrétienne" 6 Je reviendrai, au chapitre XI, à la fm de l'ouvrage, sur ces origines très spécifiquement chrétiennes de la doctrine sociale de l'Eglise. 7 Exception était déjà faite, semble-t-il, pour le cas de gain perdu du fait du E!êt c'est-à-dire de l'aliénation temporaire du bien (" lucrum cessans") ou de dommage subi du fait de cette même aliénation temporaire (" damnum emergens "). 8 On a coutume de désigner les encycliques des papes par les deux (ou trois) premiers mots latins du texte même, souvent choisis pour leur valeur symbolique: "res novae", par exemple, ce nominatif correspondant au g~nitif" rerum novarùm" signifie "choses nouvelles". Le pape commence en effet par évoquer toute la nouveauté de l'économie industrielle, la révolution commencée depuis un siècle en Angleterre et atteignant à la fm du XIX e la France, l'Allemagne, la Russie...

12.

LA "DOCTRINE SOCIALE"

mais quand apparaîtra, bientôt en fait, l'expression" doctrine sociale de l'Église ", on la considérera comme ayant commencé avec cette encyclique. C'est essentiellement de la "doctrine sociale" commençant là et ~i s'est dével02.pée ensuite jus-

qu'à nos jours que traite notre ouvrage.

.'

Bien entendu,. il existe, d'autre part, une pensée sociale des chrétiens, des catholiques en particulier, plus large que la seule doctrine sociale qui est le fait des instances autorisées, qui est en tout cas authentifiée par elles. Je pense à des auteurs comme Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, Gaston Fessard, Pierre Teilhard de Chardin, Henri de Lubac, dans les années 30; semblablement" François Perroux, Louis-Joseph Lebret, dans les années 40-50. Toutes personnes dont la pensée a touché, fût-ce diversement, la société et les .questions sociales. C'est de la doctrine officielle de la communauté-Église qu'il sera néanmoins seulement question ici. On fera état surtout des déclarations des souverains pontifes, ou papes, évêques de Rome, placés selon la doctrine catholique au centre et à la tête de l'Eglise entière. Mais il ne faut pas oublier que les autres évêques, à la tête des Églises particulières inscrites dans les tenitoires appelés diocèses, ont aussi une notable autorité. Certains. d'entre eux ou des conférences d'évêques ont contribué de façon importante à la constitution de la doctrine sociale de l'Église. On a beaucoup remarqué l'exemple des évêques des États-Unis avec leur lettre Justice économique pour tous, remarquable document de quelque 200 ]2ages, longuement ]2réparé, au moyen d'une très large consultation, publié en 19869'. Il est en fait de nombreux autres documents de même g~nre, et le. Cardinal Roger Etchegaray, alors président du Conseil ponfitical (romain) Justice et Paix, a ~u dire à l'occasion de la publication d'un Répertoire

9. En traduction française aux Ed. du Cerf en 1987 (préface de JeanYves Calvez).