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L'enfer khmer rouge

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 232
EAN13 : 9782296349957
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L'ENFER KHMER ROUGE
UNE ENFANCE AU CAMBODGE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN 2-7384-5893-9

MAIAYPHCAR
YVES GUlHENEUF

L'ENFER

KHMER ROUGE
UNE ENFANCE AU CAMBODGE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Les auteurs expriment une particulière reconnaissance à : - Catherine Guiheneuf - Marie-Louise, André et Chendareth Phcar
Ils remercient également: - Pierre Blet - Jean-François Duranton - Vladimir Guiheneuf - Christian Haguet - Eric J eanjean

Dédicace
A l'heure où le soir tombe sur mes esquisses des temples d'Angkor, souvent je songe à mon pays lointain, le Cambodge. Je n'ai rien oublié: aucun des chemins de la jungle, aucun des corps mutilés, ni le visage de mon père, ni le sourire de ma mère, ni celui de mes frères et sœurs. C'est pour eux que j'ai écrit ce livre, pour qu'ils ne meurent pas une seconde fois dans l'indifférence du monde. La plupart de mes souvenirs sont autant de brûlures qui peuplent mes cauchemars malgré les années écoulées. Ils témoignent des horreurs que peut commettre la folie des hommes. C'est ma famille, puis mes petits frères, qui m'ont donné jour après jour l'énergie de continuer à me battre. J'étais si jeune et j'ai vu tant de morts que je ne sais comment j'ai survécu. Parfois, dans le silence de la nuit je m'interroge: qui donc a tenu le fil de ma vie pendant toutes ces années, le hasard seul ou bien Dieu? Je dédie ces pages à ma famille. Je les dédie également aux enfants du Cambodge et à tous ceux qui, dans le monde, souffrent à cause des rêves fous de . quelques uns de leurs frères humains.

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Préface

En 1965, peu de temps après mon arrivée au Cambodge, j'ai entendu parler de la grande famille des Ph car. Le père, un entrepreneur à l'esprit ouvert et courageux, s'était porté garant d'un journal d'opinion, Le Messager, lancé par un prêtre des missions étrangères. Il fallait du courage à l'époque pour cautionner un tel journal! Le Messager a d'ailleurs dû clore ses colonnes, quelques mois après sa naissance, sur pression du prince Sihanouk. Puis les tempêtes ont déferlé sur le Cambodge... Bien des années plus tard, le 28 mai 1997, dans l'avion qui me ramène à Phnom Penh, je lis L'Enfer khmer rouge, que m'a remis Malay quelques jours plus tôt. Je découvre alors l'histoire de cette vieille famille du village "Noalang" de Phnom Penh. Malgré ma proximité de cœur, j'ignorais tout de ce qu'avaient vécu ces amis,. l'épreuve était demeurée cachée sous le voile du sourire khmer que la discrétion m'avait interdit de lever. Félicitations, Malay, et un grand merci pour ce livre agréable à lire, on comprend bien le drame de ta famille, et par elle, celui du peuple khmer tout entier. Ta sensibilité douloureuse affleure à chaque ligne. Durant les dernières années, la communauté internationale palabrait inlassablement sur un éventuel procès de Pol Pot. Ce livre est un témoin accablant de ce

régime kafkaïen dans lequel tout sentiment humain semblait avoir déserté les responsables. Puisse le Cambodge ne pas connaître à nouveau un tel drame, dont les scènes initiales sont en train de se rejouer ces derniers jours. Battambang, le Il juillet 1997 François Ponchaud 1

1 Le Père François Ponchaud a vécu de nombreuses années au Cambodge avant 1975, et y réside actuellement. Il fut un des tout premiers, si ce n'est le premier, a dénoncer le régime khmer rouge dans les colonnes du journal Le Monde et dans son livre Cambodge Année Zéro.

I - "Dans ma famille nous étions quatorze"
Juin 1966 à mars 1975

Je suis né au Cambodge en 1966, à Phnom Penh, sur les bords du Tonlé Sap, le puissant affluent du Mékong. C'était au mois de juin, quand le fleuve commence sa crue pour couvrir trois mois plus tard la plaine de ses eaux grises. Mon pays ne portait pas encore ce terrible nom de "Kampuchéa démocratique" que lui donnèrent les Khmers rouges. Selon la légende, l'étymologie du mot "Kampuchéa" remonte à un lointain brahmane du nom de Kambu. Mais dans les camps, les Khmers rouges nous disaient que le nom de notre pays venait de Kam, la fatalité et de Puchéa, la pureté de la race. Cette étymologie leur convenait parfaitement, car ils voulaient extraire de la masse du peuple cambodgien une race pure, parfaitement fidèle à leur doctrine, et ce quel qu'en fût le prix. Quant à la démocratie, elle ne vit jamais le jour au "Kampuchéa démocratique". Au contraire nous avons souffert d'une dictature sans nom qui extermina froidement plus de deux millions d'êtres humains. C'est pourquoi je maudis ce nom de "Kampuchéa démocratique" Dans les années soixante Phnom Penh passait pour être la plus belle ville d'Indochine; elle était même surnommée "le petit paradis de l'Asie du sud-est". Sa beauté remontait en partie au protectorat français qui nous avait protégé du Siam et du Vietnam, entraîné sur la voie d'une scolarisation presque totale du pays, et appris à déchiffrer les écritures des temples 13

d'Angkor. En 1966 Norodom Sihanouk gouvernait le Cambodge. Les Khmers vivaient en paix. Ils ne se souciaient pas de ce qui se passait à l'est, au Vietnam. La guerre semblait lointaine et impossible. Pourtant des nuages obscurcissaient déjà l'horizon. A Paris ou à Hanoï, Saloth Sâr, qui n'avait pas encore pris le nom de Pol Pot, étudiait avec une attention implacable les plus extrêmes des doctrines communistes. Depuis peu la "piste Ho Chi Minh" traversait le nord-est du pays, permettant au Vietcong de mener ses attaques vers le Sud-Vietnam. Notre gouvernement n'intervenait pas pour que ces incursions cessent. Il semble qu'il essayait de jouer un jeu difficile et hasardeux entre Hanoï d'un côté, Saïgon et Washington de l'autre. Quelques années plus tard cette politique se désagrégea, et les conséquences furent tragiques pour le Cambodge. Cependant en ce mois de juin 1966 je n'étais qu'un bébé de quelques jours, parfaitement insouciant, le septième enfant de mes parents. Mon père avait choisi de m'appeler "Malay". Ce prénom a vraisemblablement la même origine indienne que le mot Malaisie formé à partir de Malaju, le nom de l'antique cité du royaume malais. Des Pakistanais m'ont aussi affirmé que "Malay" est le nom donné à une plante sauvage qui pousse sur les pentes de la chaîne de l'Himalaya. Notre nom de famille appartient lui aussi au monde végétal car en cambodgien "Phcar" veut dire "fleur". Mais, à la place de "Malay" choisi par mon père, ma mère préférait me prénommer "Veasna", ce qui signifie "la destinée" ; celle qui selon la légende déviderait le fil de son écheveau de la naissance jusqu'à notre dernier souffle. Dans la famille, on m'appelait donc indifféremment "Malay", "Veasna" ou "Sna", le diminutif de "Veasna". En 1966, mon père avait quarante ans. Il portait les prénoms d'André et de Kralap qui lui venaient de son ascendance eurasienne. En effet son propre père était un Cambodgien et sa mère une. Française. Je tiens d'elle ma nationalité française. Mon grand-père paternel vint suivre ses 14

études en France au début du siècle. Il fut un des premiers Cambodgiens à obtenir un diplôme d'ingénieur. A son retour, il fit fortune et créa une entreprise de briqueterie à Preak Tar Prom, un village situé aux environs de Phnom Penh. Par la suite mon père lui succéda et dirigea l'affaire avec succès pendant plusieurs années. A l'origine elle était la seule briqueterie de la région, et les affaires marchaient bien. Mon père employa jusqu'à deux mille ouvriers. Mais des concurrents apparurent. Ils fabriquaient des briques moins cuites, donc moins solides, mais aussi moins chères. Mon père se refusa à ces pratiques, si bien que son entreprise dépérit. Puis la guerre survint. Les commandes se tarirent. Et l'affaire fit faillite. La déchéance financière de la famille fut particulièrement rude. Certains jours ma mère allait faire les courses avec vingt-cinq Riels. Au lieu de riz, nous n'avions que du potage d'épluchures de riz à manger. Du temps où la briqueterie fonctionnait, mon père fut un entrepreneur très proche de son personnel. Il prenait à cœur ses conditions de travail et de vie. En outre il possédait quelques notions de médecine; s'il apprenait qu'un de ses ouvriers était malade, même à trois heures du matin, il se levait pour aller le soigner. Quand nous étions à table et qu'il voyait un de ses employés passer, il l'appelait pour qu'il mange avec nous. Il était cordial, chaleureux, prêt à tout donner. Il lui arrivait souvent de secourir l'un ou l'autre de ses ouvriers qui rencontrait des problèmes financiers. Quand nous avons été beaucoup moins riches, nous avons dû compter chaque Riel. Nous ne mangions pratiquement jamais de viande, mais les principes dispendieux de mon père ne le quittaient pas. Un jour où ma mère s'était absentée, il utilisa tout l'argent du ménage pour nous acheter et nous cuisiner un poulet par enfant! Mon père jouissait aussi d'une intuition remarquable, grâce à laquelle en avril 1975, nous n'avons pas évacué Phnom Penh les mains vides contrairement à des centaines de milliers d'autres Phnom Penhois. Enfin, il était très doué pour

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la mécanique et identifiait à l'oreille l'origine de la panne d'un moteur . A-côté de ces qualités manifestes, mon père avait quelques défauts tout aussi conséquents. Il entrait parfois dans de terribles colères. Comme ce jour où, à cause d'une mauvaise querelle de famille, il saisit un tee-shirt de Vichet, mon petit frère, et le trempa dans l'essence pour mettre le feu à la maison. Vichet qui avait quatre ans à l'époque, ne comprenait pas la situation et s'agrippait au pantalon de mon père en disant: "Papa, Papa, pourquoi tu trempes mon tee-shirt dans l'huile?" Mon père se calma et ne mit pas son projet à exécution. Mais, oserais-je dire, tout le monde avait eu chaud! Malheureusement le principal défaut de mon père ne résidait pas dans ses accès de colère. Il connut une autre femme que son épouse. Nous en avons tous souffert. Cela rongea certainement ma mère, néanmoins son caractère calme et patient fit qu'elle ne nous le montra jamais. En dépit de cette blessure, elle sauvegarda l'harmonie de la famille. Il arrivait même que mon père rentrât soûl, mais ma mère l'accueillait toujours: par chance il n'avait pas l'ivresse violente. J'ignore bien sûr ce que se disaient mes parents quand ils étaient seuls tous les deux. Ma mère essayait certainement de le persuader de changer de vie. En tout cas, ils ne se disputèrent jamais devant nous. Après la faillite de la briqueterie dans le début des années soixante-dix, mon père tenta de monter un garage automobile; mais il échoua et la ruine de la famille se poursuivit. Il recouvra un emploi stable à la fin de l'année 1973. En effet, mon grand frère Léon avait pu le faire embaucher comme chef de garage par une fondation caritative américaine. La mécanique automobile ne présentant aucune difficulté pour mon père, il donna pleinement satisfaction dans ce travail. Et le dimanche ses employeurs lui donnaient parfois le droit d'emprunter de belles voitures américaines, avec lesquelles il nous promenait dans les rues de Phnom Penh.

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Quand je suis né ma mère avait quarante et un ans. J'étais son septième enfant, et elle eut encore deux fils après moi. Elle s'appelait Bounhoeuv Somay, et contrairement à mon père, appartenait à une famille entièrement cambodgienne. Je sais fort peu de choses sur mes grands parents maternels si ce n'est qu'ils furent catholiques, chose rare au Cambodge où l'immense majorité de la population pratiquait le Bouddhisme. Ma grand-mère a tenu à vivre les derniers mois de sa vie chez des religieuses. Ma mère, elle aussi, croyait très profondément. Sa foi ne la quitta jamais même aux moments des pires épreuves dans les camps khmers rouges. Quand j'étais enfant et que je voulais lui faire plaisir, je lui disais que plus tard je serais prêtre. Tous les dimanches nous allions à la messe dite en latin. Je ne comprenais rien et trouvais cela particulièrement long et ennuyeux. Néanmoins la communion m'intriguait: - C'est quoi la chose blanche que le prêtre vous donne à manger? - C'est le corps du Christ, me disait ma mère. Cette réponse dont je ne comprenais pas le sens me plongeait dans un abîme de perplexité. Une de nos voisines, qui confectionnait les hosties pour la messe, me donna des explications qui me parurent plus satisfaisantes. Elle m'en fit goûter une et me montra comment elle les fabriquait. La seule messe de l'année où je me rendais avec plaisir était celle de Noël car à la fin nous pouvions admirer la crèche et embrasser le petit Jésus.

A la maison nous avions aussi une crèche avec une
multitude de personnages en plâtre qui nous encombraient un peu. De temps en temps l'un d'entre eux se cassait. Il n'y avait plus qu'à s'en débarrasser. Cependant il était inconcevable pour ma mère de jeter n'importe où les restes de Saint-Joseph ou d'un Roi Mage; nous allions donc pieusement déposer les morceaux de plâtre au pied d'une des grandes statues de saints qui ornaient le jardin du séminaire à côté de chez nous. Ma mère se montrait très attentive aux personnes, à leurs malheurs ou à leurs joies, elle était toujours prête à rendre 17

service. Comme mon père, elle possédait un tempérament généreux. A l'époque où la briqueterie fonctionnait encore, nous avions à notre service deux bonnes que ma mère traitait plus en filles de la maison qu'en domestiques. Elle leur offrit à chacune un collier en or pour leur mariage. Plus tard dans les camps, ma mère demeura fidèle à elle-même. Elle partagea sa nourriture entre ses enfants, ne se nourrissant que d'eau et d'herbes. Ma mère se caractérisait aussi par une ouverture d'esprit inhabituelle dans la société traditionnelle khmère. Elle souhaitait que ses enfants aillent le plus loin possible dans leurs études. Elle même, en plus du cambodgien, connaissait le latin et le vietnamien. Mon père, quant à lui, écrivait et parlait le français et le latin, mais n'écrivait pas le cambodgien. Lorsqu'il vint en France, il correspondit avec ma mère en latin, seule langue qu'ils savaient tous les deux lire et écrire. Mon grand-père paternel qui avait épousé une française, eut quatre enfants avec elle, dont mon père. Une fois ma grand-mère décédée, il se remaria avec une autre Européenne: Henriette Dumortier. Avec sa seconde femme il eut encore sept enfants, que nous considérions comme des oncles et tantes. à part entière. Mon grand-père mourut en 1966. Henriette et ses enfants vivent aujourd'hui en France où ils ont pu venir avant le 17 Avril 1975. Mon père avait une sœur et deux frères issus du même 1it que lui. Sa sœur se maria avec un jeune homme prometteur : Chea San. Quelques années après leur mariage, Sihanouk nomma Chea San ambassadeur en France, puis en Grande Bretagne, et ensuite en Corée du Nord. Il devint même ministre de l'information. En mars 1970 il représentait notre pays à Moscou, et ce fut lui qui eut le pénible devoir d'annoncer à son prince le coup d'état de Lon Nol. Cela est rapporté dans l'excellente pièce d'Hélène Cixous : L'histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. Plus tard, quand les Khmers rouges triomphèrent, 18

Chea San et sa famille rentrèrent au Cambodge pour leur plus grand malheur. Dans la pièce d'Hélène Cixous, Sihanouk évoque son "ami Chea San" dans l'acte V, au moment de l'invasion vietnamienne; mais à cette époque là, Chea San avait déjà vraisemblablement quitté notre monde. Seuls, trois de ses enfants, ont survécu à l'holocauste khmer rouge. Les deux frères de mon père, Bouthay et Bout Vana, sont, eux, passés à travers les mailles khmères rouges; ils vivent tous les deux avec leurs familles au Vietnam. La femme de Bouthay étant vietnamienne, cela leur a permis de partir au Vietnam peu après la chute de Phnom Penh. A cette période les Khmers rouges et les Vietnamiens agissaient en "frères communistes", mais ils se firent la guerre, moins de quatre ans plus tard. Dans ma famille nous étions quatorze: mon père, ma mère et neuf enfants, deux des enfants étaient mariés et un des couples avait un fils. A ma connaissance nous ne serions que quatre à avoir survécu, mais d'autres sont peut-être encore en vie, quelque part dans un village retiré du Cambodge. Mes souvenirs forment un vaste labyrinthe où je croise sans cesse des ombres chères dont je ne sais dire si elles appartiennent à notre monde ou à l'au-delà. Les Khmers rouges et les Vietnamiens ont fait du Cambodge un immense cimetière où dorment les martyrs, attendant que Jésus ou Allah viennent les réveiller de leur sommeil, ou bien que se poursuive la longue chaîne de leurs réincamations.2

2 Trois religions sont présentes au Cambodge: le Bouddhisme, l'Islam et le Christianisme. Ces trois religions diffèrent dans leur fondement et leur spiritualité. Mais toutes les trois enseignent qu'il y a une vie après la mort. Cependant, la réincarnation (revivre successivement dans d'autres corps) enseignée par les Bouddhistes, n'est ni la résurrection (ressusciter de corps et d'esprit comme Jésus-Christ) en laquelle croient les Chrétiens, ni le paradis d'Allah qu'enseignent les Musulmans. 19

Anna et Truong

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En 1971 j'avais cinq ans. Mes parents me confièrent à ma sœur aînée Anna et à son mari Truong. Ces derniers n'avaient pas encore d'enfant et me traitèrent comme le fils qu'ils espéraient avoir. La nuit je dormais sur le lit, tandis qu'eux s'allongeaient sur un matelas posé sur le sol. J'ai beaucoup aimé Truong et Anna. Je chérissais particulièrement Truong qui occupait une place unique dans mon cœur, à la fois comme un père et comme un frère. Je pense souvent à lui, son absence me pèse. Il m'est surtout difficile de ne pas savoir s'il est vivant ou s'il est mort, s'il a survécu ou non au génocide des Khmers rouges. Comment faire le deuil de quelqu'un qu'on espère revoir un jour? Je n'ai jamais su si les Khmers rouges ont découvert qui était Truong et à quelles activités il avait participé contre eux. J'espère de tout cœur qu'il vit encore, mais cela n'est guère probable. Il est surprenant de voir la façon dont certaines vies d'hommes ou de femmes se coupent et se recoupent parfois entre elles à des années de distance. A Kompong Som où j'habitais avec Truong et Anna, vivait ma cousine Anne Noeum Yok Tan mariée à Pierre Chhum Somchay. Le recueil de poèmes posthume de Pierre: Veilleur, où en est la nuit? est un témoignage particulièrement fort sur l'époque khmère rouge. Mes frères André et Léon, ainsi que ma sœur Amia, étaient parrains et marraine de quatre des enfants dont parle le livre. Et voilà qu'aujourd'hui, vingt ans plus tard, j'essaie à mon tour de raconter ces années qui comptent parmi les plus sombres de l'humanité. Kompong Som est le grand port maritime du Cambodge. Il s'appela quelques années Sihanouk-ville. Truong y travaillait comme chimiste dans la raffinerie. Anna possédait le diplôme d'institutrice mais elle ne trouva pas de poste. Elle dut
3 Voir le tableau des membres de la famille Phcar en fin de volume. 20

accepter un emploi d'ouvreuse dans un cinéma, ce qui m'a donné l'occasion de me rassasier de films d'aventures. Quand nous revenions à Phnom Penh, mes frères me faisaient raconter tous les films par le menu. J'appréciais particulièrement les films chinois traduits en khmer. J'ai vu au moins trois fois de suite Khmaouch Djoum Youp (Le fantôme pleure la nuit). Je connaissais très bien les coins et les recoins du cinéma et cela me permettait de me glisser dans la salle sans qu'Anna le sache. C'est ainsi que j'ai vu à l'âge de cinq ans des films réservés aux adultes. Je dois dire que je préférais de beaucoup les histoires de fantômes à ces films-là, qui pourtant remplissaient les salles de spectateurs. C'est aussi à Kompong Som que je découvris la mer. Je jouais avec émerveillement à m'enfuir devant les vagues et à courir derrière elles quand elles se retiraient. Mais ce dont je garde le souvenir le plus net, ce sont les trajets en moto entre Phnom Penh et Kompong Som, quand nous revenions de chez mes parents. Truong possédait une grosse moto japonaise; il m'installait devant lui sur le réservoir et Anna montait derrière. Dans les derniers kilomètres avant Kompong Som nous traversions la chaîne de montagnes dite "de l'Eléphant". Assis à l'avant de la moto, les yeux écarquillés, j'admirais les sommets et les ravins que la moto, même à faible vitesse, semblait engloutir. J'étais heureux à Kompong Som chez Anna et Truong, mais à sept ans, il me fallut rentrer à Phnom Penh pour m'inscrire à l'école. Peu de temps après, se produisit un événement qui, dans ma logique d'enfant, me parut fort positif; les Khmers rouges incendièrent la raffinerie de Kompong Som et Truong n'eut plus de travail. Anna et Truong vinrent alors habiter Phnom Penh. Ils logèrent quelques semaines dans notre maison, puis s'installèrent à cinq cents mètres de chez nous, ce qui me permettait d'aller les voir souvent. Truong avait la passion des combats de coqs. Il élevait luimême quelques coqs qu'il achetait fort cher. Les combats 21

étaient à mort. Quand le coq gagnait Truong empochait l'argent des paris mais, en cas de défaite, il ne lui restait plus qu'à faire une soupe avec les restes du volatile. Dix mille ou quinze mille Riels disparaissaient ainsi régulièrement dans le pot-au-feu familial! Pour aider Truong à nourrir ses coqs, je pourchassais des gros lézards blancs dont la seule vue m'écœurait. J'ignorais encore que dans les camps khmers rouges, je retrouverais ces mêmes lézards dans ma propre assiette! Quelques mois après leur arrivée à Phnom Penh, Truong et Anna eurent un fils: Say Raing Sey. L'accouchement se passa mal. Say Raing Sey souffrit beaucoup; les médecins le jugèrent mort-né et l'abandonnèrent pour s'occuper d'Anna qui présentait elle aussi de grands signes de faiblesse. Par chance la cousine de mon père assistait à l'accouchement. Elle avait été infirmière. Elle se saisit du nouveau-né et le frictionna vigoureusement jusqu'à ce qu'il donne signe de vie. Ainsi l'enfant et la mère furent tous les deux sauvés. Je considérais mon neveu Say Raing Sey comme mon petit frère et il me le rendait bien. Il ne partageait ses bonbons qu'avec moi, et nous avions des petits secrets qui n'appartenaient qu'à nous deux. Say Raing Sey avait la particularité d'être extrêmement malicieux. Vers deux ans il prenait le plus grand plaisir à s'installer au balcon du premier étage et à "faire pipi" sur les locataires d'en dessous. Cela lui valait des fessées de ses parents mais, dès qu'ils avaient le dos

tourné, il recommençait.

-

Les premières semaines de sa présence à Phnom Penh, Truong chercha du travail sans en trouver. Pour gagner sa vie et nourrir sa famille, il finit par s'engager dans l'armée gouvernementale. Possédant de l'instruction, il fut nommé lieutenant. Mais il était un officier particulièrement original: il ne savait pas se servir d'une arme! Le jour où mon grand frère Léon lui proposa de s'entraîner au tir au pistolet, Truong ne réussit pas à toucher un gros arbre en se mettant à deux mètres! L'inaptitude au maniement des armes de Truong jointe au fait qu'il parlait le vietnamien, langue des soldats 22

vietcongs alliés des Khmers rouges, le firent affecter dans les services où l'on "interrogeait" les prisonniers ennemis. Le pauvre Truong, incapable de faire du mal à une mouche, vit certainement là les pires horreurs car, par tous les moyens, les prisonniers devaient livrer leurs secrets. Je ne pense pas que Truong ait eu à torturer personnellement, son grade de lieutenant lui permettait d'éviter ces sales besognes. Mais ce travail était une souffrance pour lui, même si les exactions des Khmers rouges justifiaient qu'ils soient combattus afin de les empêcher de nuire davantage. Quand les Khmers rouges se rapprochèrent de Phnom Penh, la tâche de Truong devint beaucoup plus risquée. La nuit il partait à la tête de sa section "à la chasse aux Khmers rouges". Il s'agissait de capturer, ou plus souvent de tuer, les Khmers rouges qui s'infiltraient derrière nos lignes. Après des traques de plusieurs heures il fallait débusquer l'ennemi au fond d'une tranchée ou dans un recoin obscur. Il y avait même des histoires qui couraient selon lesquelles les Khmers rouges construisaient des souterrains pour s'y cacher, comme le faisaient les Vietnamiens du Nord. En Avril 1975, Truong était capitaine de l'armée gouvernementale. Ses activités dans les interrogatoires de prisonniers et dans la "chasse aux Khmers rouges" le désignaient tout particulièrement à la haine sans merci de ces derniers. Et il voyait avec appréhension l'étau se refermer autour de Phnom Penh.

Léon et Môm

Léon, l'aîné de notre fratrie après Anna, fut un enfant turbulent. Son jeu favori consistait à se battre contre les jeunes Vietnamiens qui habitaient notre quartier. Il entraînait dans ces bagarres ses deux cadets: André et Marie-Louise. C'étaient de furieuses batailles dont ils revenaient tous les trois écharpés, meurtris, mais enthousiastes. 23

En dehors de la bagarre, Léon aimait se servir d'un lancepierres. Il tirait remarquablement bien. Là encore, son tempérament fort l'entraînait dans des excès regrettables. Truong fut la victime de l'un d'entre eux. Lors de la première visite qu'il fit à la maison en compagnie d'Anna, Léon le menaça de son lance-pierres et le chassa en criant que l'on n'avait pas besoin de ce Truong, et qu'il pouvait retourner d'où il venait. Ses colères étaient célèbres dans la famille. Je me souviens d'un jour où, en mangeant, il s'est fâché et a tapé sur la table avec toute sa force. Il y a mis tellement d'ardeur que la table en bois en a été marquée. Un autre jour il s'en est pris au mur, et a donné des coups de pieds dedans, si bien que trois planches ont volé en éclats et que l'on voyait le jour à travers! En dépit de son caractère parfois agité, Léon réussissait en classe. Pourtant, quand il passa le concours pour entrer au lycée technique, il échoua. L'année suivante il essuya de nouveau un échec. Il en fut si contrarié qu'il perdit le goût d'étudier. Mais André et Marie-Louise persuadèrent ma mère d'inscrire Léon dans une autre école qui lui conviendrait mieux. Cela réussit parfaitement, et mon frère, qui avait pris un temps la décision de ne plus jamais ouvrir un livre, devint ingénieur des travaux publics! La réussite scolaire de son fils aîné fut certainement une des grandes satisfactions de ma mère. Pour son stage de fin d'études, Léon dut se rendre sur un chantier de travaux publics à Takéo. C'était en 1974 et déjà les Khmers rouges opéraient des incursions aux abords des villes. Or, les soldats khmers rouges faisaient partie de la fraction la moins instruite de la population. Certains confondaient une caméra et un bazooka, ou une lunette de géomètre avec une arme de guerre. Ils abattaient donc sans sommation cameraman et chef de chantier public. Pour qu'il puisse se défendre mon père munit Léon d'un pistolet. Le pistolet ne servit pas à Léon, mais en revanche, il eut à livrer un autre combat. En effet, à Takéo, Léon, le bagarreur 24