L'enseignement universitaire au Zaïre

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Publié le : samedi 1 juillet 1978
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EAN13 : 9782296213289
Nombre de pages : 200
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BENOÎT VERHAEGEN

L'ENSEIGNEMENT

UNIVERSIT AIRE

AU ZAÏRE
De Lovanium à l'Dnaza 1958-1978

EditionsL'Harmattan
18, rue des Quatre-Vents
75006 Paris

CEDAF
Place Royale, 7
1000 .. Bruxelles

CRIDE
B.P. 1386
Kisangani (Zaïre)

Cet ouvrage est publié par les Éditions L'Harmattan, en coédition avec le CEDAF (Centre d'Études et de Documentation Africaines, Bruxelles) et le CRIDE (Centre de Recherches Interdisciplinaires pour le Développement de l'Éducation, rattaché à l'UNAZA, Université Nationale du Zaïre, à Kisangani).
ISBN 2-85802-070-1

Introduction

Tous les textes qui figurent dans cet ouvrage ont été écrits pendant que j'enseignais au Zaïre soit à l'Université Lovanium, soit, depuis 1971, à l'Université nationale du Zaïre. La plupart étaient destinés aux étudiants et concernent l'enseignement universitaire, sa pédagogie et ses programmes, les relations entre l'université et la société, entre étudiants et professeurs, ainsi que les événements importants qui ont jalonné l'histoire de l'université au Zaïre: le deuxième anniversaire de l'université Lovanium, la grande grève des étudiants de 1964 et la création de l'U.N.A.Z.A. en 1971. D'autres textes regroupés dans la deuxième partie de l'ouvrage furent adressés plutôt au corps académique et scientifique zaïrois. Ils traitent de la recherche et des méthodes en sciences sociales et posent le problème de leur adaptation aux conditions africaines. Ils développent les thèses d'un ouvrage que j'ai publié en 1974: Introduction à l'histoire immédiate. Ils plaident pour une science sociale interdisciplinaire et totalisante, engagée et militante, fondée explicitement sur la théorie et la méthode du matérialisme historique. L'enseignement universitaire et la recherche connaissent actuellement au Zaïre et en Afrique une crise profonde. Tous les espoirs mis depuis 1960 dans le développement des universités et dans l'africanisation de leurs structures, ont été déçus. Si l'université zaïroise n'est plus cette enclave trop visible de l'Occident en Afrique, elle est demeurée tout en s'africanisant, le meilleur auxiliaire du capitalisme occidental et le relai des intérêts impérialistes. Deux textes, l'un publié en 1977 dans la revue Ethiopiques sous le titre provoquant « l'enseignement contre le développement », et l'autre qui fut prononcé à Kinshasa en décembre 1977 dans le cadre des Grandes conférences universitaires de l'U.N.A.Z.A., développent ce bilan négatif, tant dans le domaine de la 'recherche que dans celui de l'enseignement. La question que l'on se pose est évidemment celle de 5

savoir si l'impasse et la crise actuelles étaient prévisibles et évitables; l'université africaine était-elle condamnée dès l'indépendance à devenir - ou demeurer - cette courroie de transmission de la domination et de l'exploitation occidentales? Des erreurs ont-elles été commises par les nouveaux pouvoirs africains qui expliquent cette situation? Comment aurait-on pu les éviter? Avant de fournir quelques éléments d'explication, il faut reconnaître que la crise de l'université zaïroise revêt des formes extrêmes qui ne se rencontrent pas dans la plupart des autres pays africains. Nulle part ailleurs le divorce est aussi grand entre les besoins réels de la société et les qualifications produites par l'université; nulle part ailleurs le passif économique et culturel de l'université n'est aussi lourd comparé aux ressources nationales, nulle part ailleurs l'aliénation a été aussi profonde. La responsabilité de ceux qui ont dirigé l'université zaïroise durant la période cruciale de 1960 à 1967, au moment où il était encore possible d'envisager des réformes en dehors du contrôle du pouvoir politique, est écrasante. Leur mégalomanie immobilière et bureaucratique, leur absence totale de considération pour les' réalités africaines, leur positivisme intellectuel borné, leur besoin d'affirmation autoritariste et paternaliste, en ont fait, jusqu'à la caricature, les héritiers du système colonial belge et de tous ses défauts. Il n'y a pas moyen de comprendre la situation actuelle du Zaïre ou de son enseignement supérieur sans se référer au système colonial belge et au pouvoir clérical qui a gouverné sans partage l'université Lovanium. Cependant la crise de l'enseignement supérieur et de la recherche au Zaïre dépasse le cadre des responsabilités du pouvoir académique et renvoie à la crise de la société globale dont l'enseignement n'est qu'un sous-système. Au Zaïre comme en Europe et dans le monde, la crise de l'université est celle de la société. Il est illusoire d'espérer faire de l'université une oasis de progrès et un levier de développement alors que la société dans son ensemble est soumise à la contrainte impitoyable de l'impérialisme et de la domination culturelle étrangère. J'ai espéré avec quelques uns que les étudiants constitueraient à la longue un ferment révolutionnaire capable de contribuer au changement radical de la société. La plupart des textes rassemblés ici portent la marque de cet espoir. L'avenir nous dira s'il était déraisonnable.

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I
,

L'UNIVERSITE ET LES ÉTUDIANTS

La première partie de ce recueil est constitué de textes parus, soit dans la revue des étudiants de Lovanium, Présence universitaire, soit dans des revues scientifiques étrangères ou zaïroises. La plupart sont devenues introuvables. C'est la raison pour laquelle il nous a semblé utile de les regrouper et de les introduire. Nous en avons respecté la forme originale. Chaque texte est précédé d'une brève notice qui permet de le situer dans le contexte de l'époque.

1 Socialisme... mais lequel?

Il s'agit du texte d'une conférence prononcée à la tribune de Pax Romana en mai 1961 devant les autorités académiques de l'université Lovanium et devant les étudiants. Le Zaïre était à cette époque sous la tutelle de fait de l'organisation des Nations unies. Il n'y avait pas de pouvoir légitime et reconnu à Kinshasa, mais deux gouvernements contestataires ou dissidents, celui de Gizenga à Kisangani et celui de Tshombe au Shaba. Lovanium était une université catholique, autonome et dirigée par un pouvoir clérical représenté par le chanoine Gillon (*).

On entend affirmer de plus en plus que « le Congo doit tendre dès maintenant vers un système économique de type socialiste» (1). Parfois on précise qu'il s'agit d'un socialisme africain afin de marquer les distances à l'égard du socialisme européen. Ce qu'on appelle le « solidarisme bantou» serait le fondement et selon certains la justification de ce système socialiste qui n'aurait ainsi aucun lien de parenté avec le socialisme marxiste. Dissipons certaines confusions. Le socialisme n'est pas seulement une technique économique. Planifier, nationaliser, créer un secteur économique coopératif ne concerne pas l'essence du socialisme. Le socialisme est d'abord une méthode d'analyse de la réalité sociale. Il ne peut dans ce sens-là exister un « socialisme africain»
(*) Présence universitaire, n° 7, juillet 1961, pp. 19-24. (1) Résolutions du premier Congrès National des Etudiants Léopoldville, mai 1960.

Congolais,

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pas plus qu'il n'existe une géométrie ou une algèbre africaines. Le socialisme est en second lieu une conception de l'homme et du monde, un humanisme et une théorie de l'histoire. Pour Karl Marx « l'histoire est le mouvement effectif par lequel la liberté se constitue en se délivrant de l'aliénation ». Sur ce point précis il peut également n'y avoir aucune contradiction entre la théorie marxiste et le mouvement de décolonisation africain. Au contraire, ce dernier trouve parfaitement sa place dans la théorie de l'aliénation. Mais le socialisme marxiste est également matérialiste, ce qui veut dire que la source de l'aliénation est située par Marx dans les rapports interhumains qui se nouent à l'occasion de l'activité essentielle de l'homme: la production économique. Les rapports capitalistes de production sont d'après Marx à l'origine de toutes les aliénations de l'homme moderne... Le paradigme matérialiste de la pensée socialiste et son corollaire l'athéisme, sont difficilement acceptables comme tels par les chrétiens et par la plupart des sociétés à fondement culturel religieux. Mais ne discutons pas ici le point de savoir si l'athéisme constitue un élément essentiel du marxisme (2). Le socialisme, tel qu'il s'exprime dans les pays socialistes et dans les programmes des partis socialistes, se caractérise par des techniques économique particulières. C'est surtout ce dernier aspect du socialisme qui est à l'origine de sa vogue actuelle parmi les pays africains indépendants. Le système capitaliste et les techniques capitalistes sont disqualifiés par leur passé colonial et de plus jugés inadéquats pour résoudre ce nouveau défi imposé aux pays indépendants d'Afrique: réaliser leur développement sans sujétion à l'économie de l'ancienne métropole. Il est normal qu'on se tourne vers leur antithèse: les techniques socialistes. L'élaboration d'une «voie africaine du socialisme », pour employer les termes de Senghor, semble en effet correspondre à un assentiment presque général de l'élite intellectuelle de l'Afrique (3). Cependant, afin qu'il s'agisse d'un authentique socialisme, fut-il africain, trois conditions nous paraissent devoir être remplies.
(2) Léopold Senghor affirme que l'athéisme n'est pas nécessaire à la part positive de ['œuvre de Marx. Voir « Congrès Constitutif du P.F.A., p. 53, Présence Africaine, Paris. (3) Voir à ce sujet le colloque de Florence du Congrès Méditerranéen de [a Culture (19 au 24 mai 1961) et ['intervention de M.G. d'Arboussier (Sénégal).

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10 La pensée socialiste étant essentiellement inductive, doit se référer d'une manière permanente à une analyse préalable de la réalité sociale concrète dans une perspective historique. Cette analyse suppose une méthode bien définie. La question qui se pose est de savoir s'il existe une autre méthode d'analyse que la sociologie marxiste, éventuellement élargie à la dimension d'une cosmologie comme l'a fait Theillard de Chardin ou d'une dynamique des civilisations esquissée par Levi-Strauss. 20 L'implantation de techniques économiques de type socialiste dans une société qui serait demeurée bourgeoise ou tout simplement inchangée revient à substituer à une classe exploitante d'origine privée, une classe exploitante de fonctionnaires, substitution qui provoque le plus souvent une perte d'efficacité très grande pour l'ensemble du système mais n'atténue pas l'exploitation de la masse. Dans une société qui se décolonise le processus de substitution est particulièrement tentant parce que le remplacement d'occidentaux par des autochtones satisfait une revendication affective de la masse. 3° Une organisation authentiquement socialiste de l'économie implique nécessairement que les masses, elle-mêmes participent à la gestion et au contrôle de l'économie. La simple désignation, par un gouvernement démocratique, de fonctionnaires responsables de la gestion ou du contrôle d'entreprises économiques ne suffit évidemment pas pour réaliser une économie socialiste. Dans le meilleur cas il ne s'agira que d'une technocratie planifiée. Une économie socialiste exige que la masse des travailleurs, que ce soit par l'intermédiaire de syndicats représentatifs, d'un parti unique ou de conseils ouvriers et paysans, participent directement aux décisions économiques sans passer par les institutions parlementaires. En définitive une société réellement socialiste se reconnaîtra au fait que le pouvoir politique attribue aux masses un rôle actif permanent dans l'élaboration et la réalisation des objectifs fondamentaux de la nation. Mais cette condition ne peut être remplie que si les institutions permettent à ta masse de s'exprimer et si, plus fondamentalement encore, une idéologie est proposée et diffusée qui entraîne l'intérêt et l'adhésion des masses. La médiation idéologique entre le pouvoir et les masses s'impose d'autant plus dans les pays indépendants d'Afrique que la rupture de 1'« ordre colonial» s'accompagne le plus souvent de mouvements centrifuges et anarchiques et d'un affaiblissement des instruments du pouvoir (armée, administration, finances publiques). 11

Nous allons tenter d'appliquer ces quelques réflexions d'ordre général aux problèmes et à la situation spécifique du Congo. Le fait fondamental révélé par une analyse sociologique même sommaire du Congo indépendant est la rupture révolutionnaire avec les structures coloniales provoquée par la mutinerie de la Force Publique (4). L'ancien groupe dominant a non seulement été exclu du pouvoir politique - ce qui est le fait de l'indépendance mais également de tous les rouages directeurs de la vie publique et sociale. L'éventualité selon laquelle une assistance technique massive aurait pu restituer sa position priviligiée à l'ancien groupe dominant, a été dissipée par l'échec de l'expérience katangaise. A cette révolution sociale a correspondu une rupture dans la dynamique culturelle. Les valeurs occidentales ont cessé d'être le modèle culturel de la société africaine. Les processus d'assimilation se sont en partie arrêtés. La confiance que l'on accorde encore à l'occidental est strictement limitée aux matières techniques au sens étroit du terme. Ce qui signifie que les plans, les propositions et les conseils aussi judicieux et fondés soient-ils, que des occidentaux pourraient prétendre émettre dans le domaine de la politique économique et sociale, n'ont plus de chance d'être acceptés, à moins qu'ils ne rencontrent les conceptions non encore formulées des Africains. On peut objecter que la « révolution» congolaise est le fait de soldats de 2e classe et que, dès lors, on ne peut rien en espérer sur le plan culturel et idéologique. C'est le propre de toutes les révolutions de se manifester à certains moments par des forces aveugles, dont le rôle est d'ouvrir la brèche aux intellectuels et aux mouvements organisés. Ceux-ci doivent en premier lieu accepter le fait de la révolution, même si elle s'est faite sans eux ou à l'encontre de leurs opinions et de leurs intérêts. Le premier congrès national des étudiants est certes une indication précieuse dans ce domaine. Il importe, en second lieu, que les intellectuels et les mouvements organisés acceptent de remplir leur fonction d'encadrement, de participation et d'orientation dans le fait révolutionnaire tout en respectant l'impulsion profonde. Seul un
(4) Une analyse plus approfondie dont il ne peut être question ici devrait mettre en lumière la spécificité du système colonial belge, ses conséquences culturelles, sociales et économiques, ainsi que le caractère particulier du processus de décolonisation. 12

contact étroit avec les masses, dépassant le niveau des affinités ethniques, permettra aux intellectuels de réaliser le difficile équilibre entre le respect de la dynamique révolutionnaire originale et la participation au développement et à la structuration des forces révolutionnaires. Le rôle des intellectuels se situe au triple plan de l'analyse historique et des méthodes d'analyse, de la définition des techniques de gestion principalement économiques et enfin de la formulation et de la diffusion de l'idéologie. Il est remarquable de constater que sur ce triple plan les Occidentaux, sauf de rares exceptions, n'ont pu être d'aucune utilité aux sociétés qu'ils ont colonisées, et cela malgré les moyens intellectuels et matériels considérables dont ils ont pu disposer. L'inadéquation complète des théories et des politiques de développement économique dans les pays colonisés n'échappe à personne et devrait être une raison permanente d'humilité dans le chef des économistes occidentaux. Quant au plan des idéologies il est inutile d'insister sur l'absence totale de réussite des occidentaux à cet égard dans les pays colonisés. Le décollement entre les deux sociétés est tel que les occidentaux, bien loin de prévoir, de connaître ou d'orienter, ne comprennent pas, même après coup, les idéologies du processus de décolonisation et de la révolution. Je ne veux pas terminer ce quelques réflexions sans préciser un point qui pourrait facilement susciter dans un public d'intellectuels une confusion radicale. Le rôle nécessaire attribué aux intellectuels n'implique en aucune manière une disponibilité de l'histoire à l'égard de leur impulsion ou de leurs conceptions. L'histoire récente de la République du Congo fournit déjà une illustration de la résistance d'une société aux initiatives d'universitaires. Au contraire, la participation des intellectuels sera extrêmement féconde si elle respecte les lois du déterminisme historique spécifiques à la situation du Congo et de l'Afrique. Celle-ci contient un défit fondamental et prioritaire à tous les autres: la découverte des techniques de gestion et de développement adéquates dans le domaine économique. Les techniques adoptées ne pourront s'inspirer servilement, ni du modèle capitaliste même corrigé et évolué, ni du modèle soviétique à cause de la disparité radicale des situations et des conditions de départ (5).
(5) Faut-il préciser que les résolutions économiques du premier Congrès des Etudiants paraissent, à l'exception d'un certain verbalisme socialiste, encore étroitement inspirées par le modèle capitaliste et ses essais occidentaux de rénovation? 13

le tiers monde en développement.

Le choix des techniques ne devra tenir compte ni des relations économiques établies dans le passé, ni des offres d'assistance pour le futur. Au contraire, ce sera à l'assistance étrangère à s'adapter et à trouver des modes de relations convenables avec les économies en voie de développement. Par parenthèse, c'est probablement sur ce terrain là que se jouera la véritable compétition entre les quatre blocs économiques dominants: la Chine communiste, la Russie soviétique, l'Europe et les Etats-Unis, dont les chances sont proportionnelles à leur degré d'adaptabilité aux nouvelles relations . avec

La formulation et la diffusion des idéologies, l'établissement d'un système politique et de relations sociales stables, le développement d'une culture spécifiquement africaine seront tous plus ou moins étroitement déterminés par le choix des techniques de gestion et de développement économique.

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2 La problématique des étudiants dans le monde

Comme le précédent, il s'agit du texte d'un discours prononcé à la tribune de Pax Romana. Il est daté de mars 1962. Les institutions politiques du Zaïre fonctionnent à nouveau. Adoula dirige le gouvernement. Kasavubu exerce ses prérogatives de Chef d'Etat, mais la sécession katangaise n'est pas encore résorbée et la « crise congolaise» est loi'rl d'être terminée comme en témoigne la présence civile et militaire massive des Nations unies. L'objet de la conférence est de mettre en lumière les principales contradictions sociales qui conduiront deux ans plus tard aux rébellions populaires de 1964 (*).

Le 7 février 1962, un attentat au plastic était dirigé contre la maison de Malraux, ministre français de la culture. L'explosion blessait grièvement et mutilait une petite fille de 4 ans, Delphine Renard. Le lendemain une manifestation de protestation était réprimée à Paris: huit manifestants, dont trois femmes, étaient tués. Cinq jours plus tard, le 13 février, 500 mille Parisiens assistaient aux obsèques des victimes du 8 février, témoignant de leur volonté d'arrêter la montée du terrorisme de l'O.A.S. (1). A l'origine de ce sursaut inattendu du peuple français il y avait eu le geste de six étudiants et lycéens de 19 à 20 ans, auteurs de l'attentat au plastic du 7 février. Il se révéla très vite au cours des enquêtes entrepri(*) Présence universitaire, n° 9, avril 1962, pp. 17-29. (I) L'organisation de l'Armée secrète était composée d'Ultra de l'Algérie française qui s'opposaient par le terrorisme à la politique d'indépendance du général de Gaulle. 15

ses à l'occasion des activités de l'O.A.S. à Paris qu'à l'origine de la plupart des attentats, il y avait eu des étudiants. Cette participation importante des étudiants dans les mouvements terroristes d'extrême droite constitue certes l'élément nouveau dans le contexte politique français de cette année. A cette participation répondirent les prises de position de l'Union Nationale des. Etudiants de France et de la Fédération française des Etudiants Catholiques. Ces derneirs déclarèrent dans un communiqué officiel que: «l'O.A.S., tant par ses méthodes que par ses principes, est absolument inacceptable pour un chrétien, qu'elle est tout à l'opposé des devoirs de dialogue et de respect d'autrui. Si le christianisme laisse à chacun le soin de choisir ses options politiques, il condamne catégoriquement des formes d'action qui précisément sont la négation même de la politique et se réduisent à la simple subversion. II est du devoir de tout étudiant chrétien de rester calme et lucide et de faire tout pour éviter le drame d'une guerre civile; mais il doit savoir que ce n'est pas la complaisance envers les fauteurs de guerre ni par la démission devant les problèmes qui, se posent que l'on sauvera la paix. » Dans plusieurs autres pays, les étudiants occupent depuis deux ans l'avant-scène de la vie politique. Au Ghana, l'Université d'Achimota fut le théâtre de manifestations violentes en juin de l'année passée à l'occasion de l'éviction de 6 professeurs. Les étudiants se heurtèrent à la police qui protégeait la résidence du Président N'Krumah. Plus récemment, au mois de janvier, de cette année, « l'Association des Etudiants Ghanéens en Grande-Bretagne» lança un appel au président N'Krumah afin qu'il démissionne, accusant le gouvernement et les fonctionnaires de concussion et d'autocratie. Le mois passé c'est à Moscou que les Etudiants russes eurent l'occasion de montrer leur opposition, mais cette fois à l'égard de leurs professeurs, lors de la visite de 30 marcheurs de la Paix venus des pays occidentaux. Les Etudiants soutinrent les «Marcheurs de la Paix» lorsque ceux-ci au cours d'un meeting reprochèrent aux Soviétiques de défendre la politique de leur gouvernement dans ses explosions nucléaires. Les professeurs qui avaient voulu faire évacuer la salle durent céder devant les réactions violentes des étudiants qui ovationnèrent les Marcheurs de la Paix. La Guinée connut en novembre-décembre 1961 également une période agitée. Au centre de la crise qui couvait depuis de longs mois, nous retrouvons les étudiants, solidaires de leurs professeurs guinéens. Ce fut ce qu'on a appelé le « Complot des Enseignants ». La répression brutale fut faite par l'armée et par les jeunesses politiques pro16

gouvernementales du R.D.A. C'est pour leur tendance communiste que les étudiants et les enseignants furent poursuivis. La Conférence Nationale du Parti Démocrate Guinéen préconisa la peine de mort pour les enseignants condamnés et l'interdiction de séjour à vie pour les étudiants qui refuseraient de rentrer en Guinée ou qui accepteraient des bourses étrangères. L'Association des Etudiants Guinéens en France répondit par un communiqué se solidarisant avec les opposants du Président Sekou Touré, qu'ils accusèrent d'avoir « déserté la cause révolutionnaire ». L'association déclara également soutenir l'ambassadeur soviétique à Conakry. Dans un contexte totalement différent, il y a un mois à peine, l'Association des Etudiants d'origine Malgache en France s'attaquait violemment au gouvernement Malgache et au président Tsiranana dénonçant l'incapacité et la corruption de toute l'administration et le régime policier. L'Association s'insurgait contre le fait que l'indépendance « avait été vidée de son contenu par ceux-là même qui avaient mission d'édifier une République libre et prospère ». Il est dès maintenant possible de tirer certaines conclusions provisoires de ces tentatives de révolte des étudiants contre le pouvoir établi : - Tout d'abord il s'agit d'un phénomène qui touche tous les pays d'Afrique et plusieurs pays d'Europe, que leur gouvernement soit de droite ou de gauche, nationaliste ou modéré, neutraliste ou pro-occidental. - Cette révolte commence à se manifester dans les pays africains seulement après quelques années d'indépendance. C'est ainsi que le Ghana et la Guinée furent les premiers touchés par le mouvement, mais la tension se développe dans les autres pays africains également, n'épargnant d'ailleurs pas le Congo, si l'on peut en juger par les manifestes des étudiants. - Le mouvement n'émane pas en premier lieu d'anciens universitaires auxquels les régimes nouveaux refuseraient une place en proportion de leur diplôme, mais plutôt d'étudiants. Si l'on s'interroge sur leurs mobiles, il se dégage une caractéristique essentielle du mouvement qui lui donne d'ailleurs son aspect universel: les étudiants, qu'ils soient en pays communiste ou capitaliste, en Afrique ou en Europe, commencent, dès leurs études, à se sentir concernés par la vie politique de la communauté nationale à laquelle ils appartiennent. Les études ont cessé d'être un vase clos, un milieu fermé; les étudiants ont cessé de former cette caste dont les membres n'éprouvaient le besoin de se regrouper et de manifester que pour défendre leur privilège d'étudiant ou ceux de leur classe. 17

La crise de la jeunesse universitaire moderne est donc un problème de socialisation, un refus de l'individualisme. Elle témoigne d'une volonté d'être intégré, engagé, dans la société des travailleurs dès avant la fin des études. Tous les conflits de la société des adultes, de la communauté politique retentissent dès lors dans le monde des étudiants amplifiés bien sûr par la disponibilité des esprits et par l'intransigeance de la jeunesse. Au centre des préoccupations des étudiants africains nous devons donc rencontrer la problématique politique de l'Afrique.

Le problème

politique

de l'Afrique

Il semble nécessaire - si nous voulons réfléchir en universitaire sur cette problématique politique - que nous dépassions le moment de l'événement, du quotidien, de l'accidentel, pour nous attacher aux lignes de force de l'évolution. Dans la phase d'accélération de l'histoire dont nous sommes les témoins, un simple recul de 4 ans suffit à nous désorienter. Mais ce recul est absolument nécessaire si nous voulons éviter de tomber dans la recherche de déterminismes simplistes, de responsabilités individuelles, de complots machiavéliques au niveau des individus, des faits quotidiens, des institutions éphémères. La seule méthode de connaissance qui soit féconde est celle qui s'appuie sur une analyse historique des forces sociales, des institutions de base et des rapports économiques et sociaux durables. Ce recul ne doit cependant pas servir à fonder un optimisme que les faits et la situation actuelle interdiraient. L'introduction de la dimension historique donnera d'ailleurs à la crise congolaise une ampleur plus grande, une allure sans doute encore plus catastrophique. Ce recul n'est pas destiné à nous détacher de la réalité, em.0re plus que nous ne le sommes déjà, nous autres universitaires de Lovanium. Enfin cette distance d'intellectuels à l'égard de l'événement ne peut encore moins justifier un certain fatalisme devant l'histoire, un refus d'agir, un scepticisme d'universitaires. Au contraire, la perspective historique doit guider notre réflexion dans la recherche des forces sociales, des structures économiques, des courants idéologiques qui devront animer le 18

mouvement révolutionnaire dont nous devinons qu'il est en gestation, et auquel vous espérez, je n'en doute pas, participer un jour à part entière. Notre réflexion doit non seulement s'appuyer sur un temps élargi à la dimension de l'histoire, elle doit également embrasser le mouvement de l'ensemble des peuples saisis par une problématique identique à la nôtre. Si notre réflexion doit donc être historique, elle doit aussi, et j'ajouterai avant tout, être africaine. Que nous enseigne l'histoire politique de l'Afrique? Il ne peut être question de faire un bilan du mouvement de libération de l'Afrique, ni non plus d'en retracer les étapes. Il faudra se contenter aujourd'hui de signaler dans la situation politique de l'Afrique, les points de tension les plus nets, les contradictions les plus importantes dans la perspective d'un engagement des intellectuels dans la vie et les institutions politiques de leur communauté nationale. La première caractéristique de l'histoire africaine des années 1958 à 1960 est l'importance du fait révolutionnaire que l'on peut définir comme la cassure brusque dans toutes les structures politiques, sociales, économiques et mentales d'une société. A première vue, la plupart des pays d'Afrique ont été saisis par ce courant révolutionnaire, ont connu cette cassure plus ou moins brutale de leurs structures. Mais une distinction s'impose immédiatement entre ces pays africains dont la révolution fut le fait de chefs révolutionmlires et de forces sociales conscientes, déterminées, et les pays qui subirent une révolution, sans révQlutionnaires, une rupture par abandon ou camouflage du colonisateur. Dans ces pays-là, il. n'y a pas eu de véritables révolutions, mais simplement un processus d'évolution particulièrement raccourci dans le temps, qui a produit, par une sorte d'illusion d'optique, l'impression d'un changement brusque, d'une mutation complète. L'exemple parfait d'une telle illusion est évidemment le passage juridicopolitique de l'état colonial à l'indépendance. Parmi les pays à caractère rêellement révolutionnaire il faut ranger évidemment en tête l'Algérie dont on peut penser que les structures et les institutions politiques serviront peutêtre un jour de modèle pour la plupart des pays africains. Le Mali, la Guinée et le Ghana appartiennent également, à juste tire, à l'Afrique dite Révolutionnaire ou de Casablanca. La différence fondamentale entre ces deux Afrique., l'Afrique révolutionnaire d'une part, et l'Afrique de Brazzavile ou modérée, qu'on pourrait appeler «l'Afrique de papa », 19

d'autre part, n'est pas leur adhésion ou leur refus du neutralisme positif, leur méfiance ou leur sympathie à l'égard de l'occident, leurs flirts ou leur bouderies avec le communisme, mais le fait que dans la première l'indépendance a été précédée - a dû être précédée - par la résistance du milieu, par une phase de luttes politiques. Ces luttes ont rôdé et aguerri les forces politiques, sélectionné les leaders et trempé leur caractère, modelé les institutions, pénétré les mentalités, forgé l'idéologie nationaliste et le loyalisme des citoyens à l'égard du nouvel Etat. Dans « l'Afrique de papa », l'indépendance est venue sans lutte, par abandon de la place. Une nouvelle classe dirigeante a pris le pouvoir ou l'a reçu. De nouvelles institutions, de nouvelles structures ont été mises sur pied, mais celles-ci furent le plus souvent préparées, inspirées et installées de l'extérieur par l'ancienne métropole. Leur africanisation reste à faire avant que le peuple ne soit réellement concerné par ces changements. Le défi dans ces pays est donc un défi politique, au sens profond du terme. Le problème de l'Afrique révolutionnaire, par contre, consiste, après avoir organisé et mobilisé les forces populaires dans le cadre d'un parti unique, sous l'autorité d'un chef indiscuté, de rendre compatibles d'une part, les objectifs passionnels, idéologiques, qui sont le moteur indispensable du sentiment nationaliste, de la cohésion nationale et le creuset du loyalisme des citoyens à l'égard de l'Etat, et, d'autre part, les objectifs fonctionnels, d'ordre technocratique et économique. Les nouvelles institutions sont en place; elles sont africaines; encore faut-il qu'elles fonctionnent, que l'économie produise et se développe, que la population soit mise au travail et se libère des aliénations dans lesquelles le système colonial l'avait enfermée. La reche.rche et le fonctionnement de techniques nouvelles et adéquates de gestion et de développement dans le domaine économique, social et éducatif, conditions d'une libération du travailleur africain, constituent donc le défi essentiel des pays africains réellement indépendants. C'est en résolvant ce problème que ces pays donneront un contenu social total à leur indépendance. Après l'effervescence de la phase de décolonisation politique c'est à l'africanisation en profondeur de leur économie, dans sa structure et dans sa finalitë, que ces pays doivent s'atteler. Si leurs dirigeants ont subi récemment les critiques véhémentes d'intellectuels et d'étudiants nationalistes, c'est effectivement à leurs capacités techniques et fonctionnelles, à leurs échecs économiques que l'opposition s'en est prise. Dans 1'« Afrique de papa », la problématique est radicale20

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