L'esclavagisme à la Réunion

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296275423
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Sudel FUMA

L'ESCLAVAGISME A LA REUNION 1794-1848

Publication du
Cen.tre de Docul11.ent(ltiol1 et (le Recherche de l'Université el1 Histoire Régiol1ale (le La Réun.Ïol1

Editions

LI Harmattan

5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 750()5 PARIS

Université de La Réunion 24-26 Av. de la Victoire 97489 SAINT - DENIS Cedex

Illustration de couverture et documents: Archives Départementales de La Réunion

Composition, Maquette: Edith AH-PET

Cartes et graphiques: Bernard REMY
Dactylographié et composé au Secrétariat Secteur Recherche et Publications de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l'Université de La Réunion 24-26, Avenue de la Victoire - 97489 - SAINT-DENIS CEDEX

@ L' Halmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1779-5

A mes ancêtres esclaves qui ont vécu dans cette ile et à tous les petits réunionnais pour que notre Mémoire défie les épreuves du Temps.

Sudel FUMA MaÎtre de Conférences Université de La Réunion

TABLE

DES

MATIÈRES

Préface. ..............................
In trod u c t Ion.

..

... ........

....

...

..

......7
1 5

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

I A-

Le

monde
sucrier

de
et

la servitude
l' esclavage. . . . . . . . . . . . .. .. .. . .. . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. .. . . . . . . . . . . . . .

23
29

L ' enjeu

-

Une activité dévoreuse d'hommes
les contours ethniques de la plantation.

29
. . .. .. . .. . . . .. .. .. . . . .. . . . . . .. .. . . .. . .. 3 6

B-

Le travail -

des esclaves

du sucre

39

La nature de l'esclave...
L'organisation du travail

.. .. ... .. .. .. .. .. . .. ..
des esclaves

. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. .. .. . .. . 39
. . . . . . . . . . . . . 44

sur les grands domaines.

1. La valeur de l'esclave 2. Des champs de cannes à J'usine à sucre 3. Le rythme de travail des esclaves du sucre.

45 48 55
61 61 62 65 77 78 81 88

c-

-

L'environnement social des esclaves suries grandes plantations Un uni v ers carcéral 1. Le commandeur. 2. Un climat de suspicion - Le cadre de vie des esclaves 1. Les camps d'esclaves 2. Vêtements et nourriture des esclaves 3. La discipHne des habitations

-

4. La santé des esclaves

99

II

Une solution de remplacement Le s pre mie rs en gag és as ia t ique s ... ... . .. .. .. ... .. .. ... .. .. .. .. .. .. .. . . . .103
Le s p r em i ers tr a v ai Il eu r s en gag é s . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1 0 5

A-

-

Des textes à la réalité 1. Le cadre juridique 2. Un esclave déguisé La résistance indienne 1. Le recours au droit 2. Les mutineries d'engagés avant 1848 3. Le marronnage

.16 106 .11 0 .114 .11 5 ..118 .122 .124 125 ..13 1 .141 143 .144 ..144 .149 .160 161 .164 ..167 169 ..169 169 .13 .15 .19 179 .187

B-

Le travail libre : une solution d'avenir - des Chinois pour le sucre En attendant l'émancipation: l'espoir africain

_

III A-

Servitude

et Hberté

L'a bolition del' escIavag e - la colonie devant les perspectives d'émancipation. 1. Les Affranchis avant 1848 l'émancipation des esclaves 1. L'application des décrets d'abolition de l'esclavage 2. Les effets généraux de l'émancipation la nouvelle répartition de la population 1. Le vagabondage des affranchis 2. Les conditions de vie des affranchis

à B 0 ur ho n . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1 4 9

-

B-

Le travail des affranchis de 1848 - la reglementation du travail 1. L'arrêté sur le travail obligatoire 2. La pratique de l'engagement. 3. La législation du travail sous le Second Empire -l'organisation du travail des affranchis. 1. De 1848 à 1852
2. Del 85 2 à

1 8 6 0 . . .0.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1 8 3

Conclusion.

PREFACE
Merci d'un adulte. vingtième Le temps à Sudel Fuma Qui me permet temps avons à coeur. étudiant plus au Centre 1968, tout sûr, tOt, d'enseigner, Bien chargés Universitaire tentant avec de l'histoire ce Que le passé l'entreprise ayant relevé de la Claude de de le Que met mis, peut-être d'arriver avec lui au seuil devenir à porter

anniversaire, Que nous tenaient

un enfant

pour

l'un et l'autre,

des sujets En 1973,

Qui nous Sudel Je my arrivé à celle avec

entre trouve quelques

comme années

Réunion. WanQuet, l'Antiquité l'humanité mais

moi-même siècle,

depuis

du XXème l'aide

à peu près

a pu comporter

de notable. de Quelques

est folle

Claude,

de cours,

défi, j'essaie l'économique
méthodologique aux panoramas. plupart au niveau vers thèses. route leur Licence,

de trottiner au mental,
aux analyses Notre

moi-mêine de siècle en siècle et de du social au politique, de l'initiation
de textes, l'urgence et aux synthèses, s'arrêtant d'être, dans concours familier sur cathédrale, sur ou aux tableaux, cycle, les fronts, universités chercheur. ouvrent la tous de au premier d'autres

enseignement éprouvent

des étudiants des passerelles avenir maÎtrise, .. se profilent mairie du littoral.

Qui les conduiront d'administrateur agrégation, de l'horizon

d'enseignant, CAPES, au-delà

administratifs, lequel Barachois,

nos fenêtres:

de Saint-Denis,

préfecture,

Que de joyeux de ce sacré Français, frère notre

ou graves Charlemagne XVIII caracole,

moments

passés

à l'ombre

de la barbe

fleurie roi des Et

et en compagnie ou de Charles XVI, et de Louis dans

de Louis-Philippe, comme eux roi

Qui ne fut pas sacré,

X Qui le fut et fut aussi de France. de l'histoire,

de Louis équipe

les légendes vieille

et les images histoire

signalant /! y a aussi, chez passage Labrousse, échappées Marc

au passage par chance, Bloch la grande Georges Qu'ouvrent

les pièges la bonne et Lucien ombre Duby, sur

de la nomenclature nouvelle ou Fernand On Goubert, Pierre Febvre

et de la chronologie. que l'on puise saluant avec On salue Mandrou au les et Ernest

Braudel, se fortifie Nora.

de Michelet. Pierre les siècles

et les civilisations

8
Chaunu, et sur les mondes extra-européens Catherine COQueryVidrovitch, Louis Dermigny, Fr~d~ric Mauro.

Qui dira les d~/ices de lectures tropicales des campagnes
napo/~oniennes, du Polyptyque d'Irminon ou des p~r~grinations de l'industrieux Ulysse? /I est, en revanche, des auteurs peu conseill~s : Qui oserait alors suivre l'itinéraire de l'ancien maire de Saint-Pierre (la ville natale de Sudel), l'excellent Jules Hermann? De surcroit notaire et pr~sident du Conseil Général, ce notable (1846-1924) n'hésite pas à mettre en relation, à l'aide de la Lémurie, continent primitif, le français et la langue malgache, les îles de l'océan Indien et l'Europe, et, de proche en proche, toute l'histoire de l'humanit~. Ah ! ces jurys aixois ou parisiens, dont l'imagination grandit à 10000 kilomètres savoir et férocité et Qu'on soupçonne guettant, pour les abattre au terme de leur vol, fragiles passereaux, innocents pailles en queue. C'est partie pour s'initier à ces traquenards, partie par soif de science qu'on recueille la bonne parole de "missionnaires", d'3ge partois respectable mais d'enthousiasme intact qui, après avoir rempli les salles de cours de l'avenue de la Victoire, vont porter la bonne parole à qui la souhaite, à la radio, à la télévision, dans les salles de conf~rence : au fil des ans, M. Reinhard et P. Février, M. Mol/at du Jourdin, P. Guiral, J. -L. Miège, tant d'autres. Les historiens vont souvent aussi ~couter les g~ographes: Hildebert Isnard, qui a beaucoup écrit sur Madagascar et la Réunion, retrouve dans 111e d'anciens étudiants. Ils se souviennent QU'à la Faculté d'Aix, alors que la guerre d'Algérie empoisonnait toutes les relations, Isnard n'hésitait pas à r~unir de pacifiques tables rondes où sympathisants du F.L.N. et de l'D.A. S. arrivaient, sinon à se comprendre, du moins à s'expliquer. A cDt~ d'eux, d'autres étudiants, venus de toutes les parties de l'ancien empire colonial, ou passionnés par ses problèmes, s'interrogeaient sur

les réalités
communiquaient

de J'outre-mer.

Certains,
Malgré

dont les familles

ne
leur

plus qu'à coups de fusils, pouvaient présenter

point de vue à leurs voisins.

l'~motion, la tension, souvent

perceptibles, le partage était fait entre le combat politique et la recherche, les déchirements personnels et la nécessaire survie d'une communauté scientifique. Au Centre Universitaire nous étions quelques-uns à avoir apprécié cette leçon. Comment ne pas évoquer aussi Madame Mas rassemblant par centaines les auditeurs, autour de tel ou tel "missionnaire", dans la plus grande salle de l'h~tel de ville de Saint-Denis. Menue, en tail/eur rose, tenant à bout de bras une Société née sous le Second Empire qui, miracle de la foi et du travail, vit encore en ce dernier tiers du XXème siècle. "Quelques amis de J'étude, ayant conçu la pensée de fonder à Saint-Denis une Soci~té destin~e à propager dans la Colonie le goût et la

9
culture des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, se sont réunis, le 8 novembre 1855, dans une des salles du Muséum d'histoire naturelle, afin de poser les bases de cette nouvelle institution", lit-on à la page 3 du Bulletin de la Société des Sciences et Arts de Iile de la Réunion de 1856. Etudiants et enseignants viennent nombreux à ces conférences, ponts tendus entre lile et l'extérieur, les vieilles générations de lettrés et la neuve Université, des groupes sociaux que le mode de vie et les' choix politiques peuvent, par ailleurs, diviser. La culture, pacification, rapproche compréhension de l'autre mais non unanimisme béat et aide au dialogue.

-

-

Le présent livre, malgré ce qu'en penseront certains avant de l'avoir lu - et quelques-uns encore après l'avoir refermé - a, me semble-t-il, cette ambition première. /I est des furoncles sournois à la racine desquels, dans les molles profondeurs qui lui font place, s'amasse le pus. A l'extérieur, peu de chose signale l'intrus. Une lourdeur tenace, une vague rougeur que le malade souvent, craignant un traitement douloureux, souhaite minimiser. "/I n y a rien, ou presque rien, en parler attiserait le mal". Dangereuse politique, dite de l'autruche, dont la proche Afrique du Sud, prodigue en de tels animaux, a pu mesurer les méfaits. A la Réunion, le temps n'est pas loin où beaucoup tenaient le discours de l'autruche,

refusant à jamais

-

aussi volumineux inhibiteur, malsain que soit

devenu l'amas de pus -le coup du bistouri salvateur. Sudel est un de ceux qui font acte de chirurgien, et l'entreprise ne date pas d'hier. Quelques noms d'étudiants du cours d'histoire contemporaine reviennent parmi tous ceux Qui, dans les années 1970, ont travaillé sur l'histoire de 171e où ils vivaient, à Maurice, à la Réunion, Qui aux Archives, qui sur le terrain: Marie-Irène Ah Toy, Issa Asgarally, Jocelyne Andérès, Prosper Eve, Ibrahim Cadjee, Sudel Fuma, Béatrice Bang, Claudette et Jean Saint-Marc, Philippe Berger, Jean-René Fontaine, Maryline Hoarau, Hanifa Issé, Marie-Lia Lebon, Catherine Baron, Noëlle de la Grange, Jocelyne Brizou, Sylvie Gaud, Mérandra Ramasawmy, Jean-Claude Deojee, Barbara Rivière, Jean-Paul Marodon, Nadège Lock Wah Hoon, Mimose Gourama, Margaret Apavou, Sylvaine Bayer, Expédit Montauban, Salama Ralambomamay, Marlène Valia, Alain Bénard, Danielle Marimoutou, Jeanne Vergoz... Combien de dizaines de noms encore, Que l'on voudrait citer, étudiants dont les visages et les travaux ne sont pas oubliés, dont on relit les pages et les itinéraires. Etonnante tolérance, étonnantes amitiés nées de ce travail de fourmi sur le passé des Mascareignes, ou de ces survols de l'histoire universelle, alors Que tant de fissures, tant de cicatrices auraient dû opposer. Joie de savoir que les soeurs, frères,

10
cousins, bient6t les enfants, de cette génération de découvreurs continuent à travaillersur 171e. oie de savoir que figurent deux de ces J pionniers, P. Eve et S. Fuma, aux c6tés de Claude Wanquet et d'Edmond

Maestri, pour labourer le champ de l'histoire moderne et
contemporaine à l'Université.

Les petites Îles tropicales offrent à ceux qui disposent des moyens de jouir de la vie plus de tentations, plus de voies d'évasion, que les contrées depuis longtemps industrialisées et assujetties aux rigidités de la vie urbaine. Mais ces iles offrent aussi un champ souvent vierge à ceux qui, au risque de bousculer quelques amateurs de routine, sont

prêts à innover. A cette aventure ont participé des étudiants
enthousiastes, dont le samedi après-midi n'était fait ni de volcan, ni de cirques, ni de plage mais de papiers et d'interrogations dans la studieuse salle 15 de l'ancienne maternité de l'avenue de la Victoire. Jeux de mots faciles, mais comment ne pas succomber au charme des deux symboles? Socrate, faisant référence au travail de sage-femme de sa mère, avouait son ambition d'accoucher sinon les corps du moins

les esprits. Nous, suant, sans Socrate, sous les caprices d'une
incertaineclimatisation, nous demandions parfois si nous avions eu bien raison d'abandonner, fût-ce le temps de quelques samedis, les valeurs sûres du siècle de Périclès et du Haut-Empire romain, celle des cathédrales gothiques et des découvertes de Christophe Colomb, de la révolution industrielle, de l'Unité italienne ou des deux guerres mondiales.
Et pourtant, la victoire était là, d'abord victoire sur nous-même. Notre respect hu/nain, nos yeux tournés vers le dedans, nos bouches taciturnes, tout ceci bougeait. Oh ! non sans grincements, coups de frein, coups de sang, coups de gueule, coups de cafard, on allait un peu à l'aveuglette. Sur une initiative de Jean Poirier, de l'Université de Nice, Eric Boyer, Sudel Fuma et moi-même avions suggéré à nos étudiants et à nos élèves de participer à une série d'enquêtes pour recueillir des récits de vie. Les vieilles personnes nous parlaient (merci, vous Qui souvent êtes devenus des amis et qui restez vivants et dans nos souvenirs et par vos voix, enregistrées et déposées aux Archives Départementales de la Réunion ,. merci pour votre accueil et pour nous avoir aidés à comprendre qu'il y a plusieurs histoires dans l'histoire). Les archives, elles, parfois nous désolaient: tant de papiers à remuer pour une si maigre moisson. Et puis l'exultation venait: un d'entre nous avait ramené dans ses filets un fabuleux poisson. Tournée, retournée, auscultée, la savoureuse bête - puisée dans le vivier des notaires ou dans celui des missionnaires ou de la police ou des gouverneurs ou d'ailleurs (prodigieuses mais chiches archives privées, dont on vous dit

souvent qu'il ny en a plus mais Qu'onfinitpar trouver)- caressée,

Il savourée, la belle bête livrait quelques secrets. Secrets infimes certes, mais en les rapprochant d'autres bribes de confidences, recueillies dans des sources orales ou manuscrites, le passé prenait forme. Forme parfois très différente de celle que J'on attendait, que J'on avait lue dans les livres ou entendu raconter.

Epreuve scientifique, épreuve morale: dans les années 1970 proposer à des étudiants nés ou vivant à la Réunion de travailler sur l'histoire de 171e était mal perçu par la plupart de ceux Qui avaient les moyens de s'exprimer. L'enseignant qui sy risquait se faisait inévitablement accuser d'être moins attaché à la culture occidentale et à la mèrepatrie Qu'il ne l'aurait dû. De là à le dire "communiste",
"indépendantiste", le pas était aisé à franchir. Ne comparons Que le comparable: certes, on ne risquait pas à la Réunion ce que Nelson Mandela et Martin Luther King - Soljénitsyne, Jean Moulin risquaient, avaient risqué, en d'autres lieux, mais certaines perfidies, certains regards aidaient à comprendre ce que peut J'oppression dans les pays où sont mis à son service les matraques, les chiens policiers, les tenailles rougies ou les fusils à lunette. King, cinq ans avant d'être assassiné, se trouve à Washington sur les marches du monument de Lincoln. Devant lui, 250 000 personnes attendent le discours Qu'il va lire. A peine a-t-il commencé Qu'il repousse le papier: "J'ai fait un rêve", dit-il. Toute la journée, la foule a marché, chanté, écouté, prié. Noirs et Blancs unis. ''J'ai fait un rêve aujourd'hui". L'émotion fait couler des larmes sur la sueur de ce 28 août. ''J'ai rêvé qu'un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils des anciens esclaves et les fils de ceux Qui furent leurs maîtres

prendraient place tous ensemble à la table de la fraternité et
rompraient le même pain. . . ".

Ce n'était pas trahir la France, mais au contraire l'aider à sortir de certaines hypocrisies et mieux préparer son avenir international Que de tenter avec d'autres, modestement, derrière un pupitre ou une
liasse de documents, de comprendre et d'expliquer un passé que ses héritiers, bon gré, mal gré, avaient reçu en héritage et avaient à gérer, en prise directe sur leur avenir. En 1977, Sudel soutient un mémoire de maÎtrise d'histoire. Un volume va en naître 1. On y trouve aux pages 160-165 un étrange document: la généalogie de la famille F. Aux Îles, certains se font généalogistes pour

1. Esclaves et Citoyens, le destin de 62 000 Réunionnais. affranchis de 1848 dans la société réunionnaise, Saint-Denis. et le développement

Histoire de /'insertion des Fondation pour la rocherche

dans l'Océan Indien, 1979, 174 p. (2e éd., 1982).

12
d~monter Que leurs ancetres appartiennent, sans conteste, et sans m~/ange, à ce que l'univers blanc a produit de meilleur. Sudel, sachant déjà à peu prbs où il va aboutir, fait - sans forfanterie et sans honte - un travail analogue. Le r~sultat est là : de g~n~ration en gén~ration le voici au XVIIIe siècle devant ses ancetres, ni ducs, ni clercs, ni mOme marchands. Non Que de telles paternit~s soient à exclure mais fIde bonne naissance" ~vitaient sur le lieu de leurs exploits, les males de décliner leur identité aux tabellions. La seule certitude donc, aux racines de cette famille, trois femmes, trois esclaves :Magdeleine et A/hala, nées à Saint-Pierre (Sudel né à Saint-Pierre...), et Marie-Rose. Le petit-fils de cette dernière, Jules B., épouse Sensée Marie L. en 1851. Eugène F, le fils de Magdeleine, épouse Pa/mire, la fille d'Atha/a, en 1849. Comme bien d'autres, la famille F. a dû attendre l'abolition pour nai1re officiellement. Sudel Fuma soutient, par ailleurs, une thèse de 3e cycle, intitulée

L 'Homme et le sucre à la Réunion: 1827-18622.En 1987, il soutient devant la même Université sa thèse de doctorat d'Etat3. En 1989, Sudel décide d'apporter à un vaste publie la synthèse de ses recherches sur le produit majeur de l'économie réunionnaise4. A vec le présent livre, ce sont les hommes Qui viennent au premier plan, travailleurs du sucre des années 1815-1848, c'est-à-dire des ese/aves, mais aussi leurs compagnons libres, les premiers engagés des planta/ions sucrières. Le nombre de ces derniers grandit avec /'éffJancipafion de 1848 car, pour la plupart, les nouveaux affranchis choisissent un autre destin Que ce/ui d'ouvrier agricole. La production va néann70ins prospérer jusqu'aux années 1860, apportant un dénlenti à ceux Qui avaient prédit que la libération des esclaves ruinerait lile. La vie de ces hOff/mes, celle des rares femmes, leurs con/pagnes, est présentée avec un souci du délai/, un recours fréquent aux textes d'archives, Qui in7mergeronl le lecteur dans un univers où le dépaysement n'est pas /e fruit du romanesque mais d'une réalité qui parafl ~tre parfois à des années-lumière de noire propre vie, alors Que cinq générations sculement nous séparent de ces travail/eurs et de leurs maitres, les propriétaires des plantations.

On nous rappellera que l'esclavage fait l'objet d'une exploitation politique. On nous rappel/era qu'après un long silence i/ suscite
2 Université. de Plovence. IHPOM, 1983, f>42 p dactyl 3. MutatIOns s(lcl%giqups ft économiques dans une ife à sucre siècle, "1-1346 p, d;]cty I. 4 Une colonie ife à sucre. L ëconomlR Editions, 41 J p

La Réuf7lon au X/Xe

de La Réunion au X/Xe SIRC/A. Seiint -André. Océan

13
désormais trop de bavardages, d'inflation, de déraillements (de snobismes ?), de forfanterie. Sachons reconnaitre le feu Que toute fumée signale. Mais souvenons-nous aussi d'un proverbe créole, "Ia lang' n'a pa l'lo", la langue n'a pas d'os, chacun peut dire n'importe Quoi et son contraire. Oubliant Que les écrits restent, certains ont appliqué le principe à l'écriture, heureux Quand ils trouvaient des lecteurs. Avec Sudel, le dessein était fermement tracé et n'a pas varié depuis les premiers travaux: le chercheur, sa famille, ses anc~tres ont d'abord vécu le sujet dans leur chair: L'étonnant n'est donc pas que la passion soit visible mais qu'elle soit si bien maitrisée. Pour moi, je suis heureux Qu'avec une méthode et des mots Qui n'auraient pas été forcément les miens à toutes les pages, ce livre ait été écrit par un descendant de Marie-Rose, de Magdeleine et d'Athala. En quatrième de couverture de Clepsydre, "ouvrage historique bimestrier dont la parution débute à la Réunion en 1989, on lit un "manifeste historique", dont S. Fuma n'est pas le signataire mais à certains passages duquel, on pourrait supposer qu'il adhère. "Certains considèrent l'histoire comme une science refuge contre le temps présent. Elle serait plus voyage aux pays des grimoires et de
/'enchanternent que la narration de la comrnune infortune. D'autres recensent les larnbeallx de n7anière partisane et reeonJposent à postériori des didactiques vengeresses et ensorceleuses ou de nouvelles et dérisoires légitimités (...). CLEPSYDRE a une double ambition: rnieux faire connaÎtre la partie maritime, tropicale et lointaine

de l'histoire de France et de l'Europe permettre aux citoyens
regroupés dans une démarche associative l'appropriation du temps qui
If,

"

passe

et l'apprivoisement

de leur patrimoine

Mais la dernière phrase du manifeste laisse songeur: "CLEPSYDRE fera une histoire sans histoires et sans historiens Certesun homme ,. peut soigner sans être médecin et faire du pain sans être boulanger
PI.

mais on peut aussi se faire soigner par un médecin sans en mourir el, sans faire la grimace, nJanger du pain de boulanger. Personnellernent, j'aime que, sans faire d'histoires, nJais les racontant fort bien, Fuma fasse de l'histoire en historien. Dans ce livre, tout fiéunionnais retrouvera de sa vie et le lecteur, d'Oli qu'il soit, ne perdra pas son temps. Sudel Fuma a mis aussi ses qualités d'enthousiasme el de créativité au service du département et de la ville. Dans une Île Qui cornpte 40% de chômeurs, on n'ose reproclJCr à un historien de s'inquiéter du présent. On n'ose lui souhaiter non plus de se faire battre aux prochaines élections municipales et cantonales. Sou/7aitons-lui alols de savoir se satisfaire de peu de SOlnmeil {Jour que, sans pnver son épouse, ses

14
enfants, ses étudiants et ses électeurs du temps Qu'il leur doit, il nous offre bienttJt un nouveau et passionnant livre sur son ile natale.

Hube,t BERBEAU, directeur du CERSOI
(Centre d'Etudes et de Recherches sur les Sociétés de J'Océan Indien),

Université d'Aix-Marseille III et Groupement de recherches Océan Indien du CNRS

INTRODUCTION

Le XIXème siècle est une période charnière dans le développement économique, social et culturel de l'lie de La Réunion. Sur le plan économique, l'activité industrielle du sucre et la culture de la canne marquent très fortement la vie des habitants de l'lie, transforment leurs habitudes et comportements sociaux, les font entrer dans un nouveau système de marché où la rentabilité, la concurrence, le profit maximum deviennent des principes fondamentaux à la base de la réussite économique. Siècle de la canne à sucre, principale ressource de l'lie, le XIXème siècle génère une société pluriethnique originale née des besoins de la colonie. Pendant toute la période de l'esclavage, fondement du système colonial, la population se partage en deux grands groupes ethniques, différents par leur statut social et leur mode de vie: les Blancs formant la population libre et les Noirs, composés en majorité d'esclaves et de quelques centaines d'affranchis... Entre ces deux grands groupes, les Métis, nés d'unions illégitimes entre Blancs et Noirs, ne représentent qu'une minorité de la population n'ayant qu'une faible influence dans la société coloniale. Aucune passerelle culturelle entre ces deux composantes de la population coloniale n'existe vraiment car les relations de domination inhérentes au système servile font obstacle aux échanges entre les habitants qui vivent dans un monde cloisonné par des principes moraux, et par une législation fondée depuis 1723 sur le Code Noir. Dès 1674, l'ordonnance de Jacob de la Haye avait introduit un système de discrimination raciale devenu une règle fondamentale dans l'organisation sociale de la colonie. Majoritaires par leur nombre, les esclaves qui forment près de 80% de la population au début du XIXème siècle n'ont aucune existence
.

dirigé par la minorité agissante de la population blanche. Deux conceptions de vie différentes s'affirment dans une société bipolaire, intolérante, soumise à des règles strictes où toute transgression sociale est punie par la loi. Les idées nouvelles qui

légale et ne sont que les outils d'un développement

économique

18 se répandent en Europe pendant le Siècle des Lumières, idées de tolérance et de liberté, n'atteignent pas le monde colonial hermétique aux philosophes du XVlllème siècle. L'ordre colonial intangible et sacro-saint s'impose à tous: Blancs, Esclaves ou Affranchis. Privilégiée dans son mode de vie, la minorité blanche dominante, détentrice du pouvoir économique et politique, propriétaire des grandes exploitations sucrières, défend avec force le système colonial. Les rapports inégalitaires qui favorisent les Blancs s'appuient sur le droit, mais aussi sur la tradition née de la colonisation au début du peuplement de l'lie. Une société esclavagiste aussi figée dans ses structures sociales, aussi ancrée dans ses traditions de domination, ne pouvait se transformer sans la volonté politique des autorités coloniales. En effet, pendant près de deux siècles, l'lie eut pour fondement social le régi,me de. l'esclavage, synonyme de traite des Noirs, de répression et d'absence de liberté. La traite des Noirs, véritable déportation d'hommes, de femmes et d'enfants, pour approvisionner la colonie en maind'oeuvre servile, fut très active pendant tout le XVlllème et le début du XIXème siècle. Plus de 200 000 esclaves, issus en majorité de Madagascar et d'Afrique Orientale, furent introduits à Bourbon pour cultiver le café, les plantes à épices ou la canne à sucre. Reconnue et encouragée par l'Etat, qui accordait une prime par tête d'esclave aux armateurs négriers, l'opération de traite se déroulait en plusieurs étapes. Les Noirs, achetés aux roitelets africains ou malgaches et aux traitants arabes, émissaires des Imans de Mascate, avaient été préalablement razziés dans les villages de brousse et emmenés, enchaÎnés et maltraités, jusqu'à la côte après plusieurs jours de marche.. Echangés contre des fusils ou des pièces de monnaies, ils devenaient la propriété des négriers, chargés de les convoyer jusqu'à Bourbon. Entassés dans des navires spécialisés pour la traite, avec des entreponts aménagés pour contenir le maximum d'esclaves, ils étaient alignés sur le plancher, pouvant à peine se redresser pendant le voyage. Les navires négriers pouvaient recevoir entre 300 et 800 esclaves de traite qui étaient attachés deux par deux par les chevilles, et reliés à une chaÎne centrale. Dans de telles conditions, la santé des esclaves était extrêmement précaire. Mal nourris pendant les deux à trois mois de bateau, souffrant de

LA TRAITE DE LA COTE ORIENTALE VERS BOURBON AU XVIII- SIÈCLE
échelle 500 km

DE L'AFRIQUE

AFRIQUE

............. 8.

OCEAN

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