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L'éveil

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 58
EAN13 : 9782296320123
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L'ÉVEIL

l

Miguel Ballé

,

L'EVEIL

L'Harmattan 5~7.rue de l'École Polytechnique

75005 Paris FRANCE
~

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Écritures MERIDJEN Alain, Un matelas par terre, 1995. DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995. RABINOVITCH Anne, Comme si les hommes étaient partis en voyage, 1995.AOUAD BASBOUS Thérèse, Mon roman, 1995. HAGHIGHAT Chapour, Le chant nocture des voyageurs, 1995. CLANCY Genviève, TANCELIN Philippe, L'été insoumis, 1970-1984, 1995. LO NYOMBO Samba, Dakar Transgress, 1995. FLAHAUT Daniel, Une blouse blanche sous le boubou, ...en Afrique et à l'OMS, 1995. ZIANI Rabia, Le secret de Marie, 1995. STARASELSKI Valère, Le Hammam, 1996. DESHAIRES J.M., L'Impromptu d'Alger, 1996 GOURAIGE Guy, Courage, 1996. GENOT Gérard, La frontière des Beni Abdessalam, 1996. MUSNIK Georges, Par-dessus mon épaule, 1996. BOCCARA Henri Michel, Traversées, 1996. STARASELSKI Valère, Dans la folie d'une colère très juste, 1996. ALATA I.-F., Les Colonnes de feu, 1996. COISSARD Guy, L'Héritier de Bissas Moïse Simba Kichwa Ngunuri, 1996. DUBREUIL Bertrand, Pierre, fils de rien, 1996. GUEDJ Max, le cerveau argentin, 1996. AOUAD Maurice, Dernier jour, dernier rois, 1996.
@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4318-4

«

Les valeurs sont nos désirs eux-mêmes,
par l'esprit d'une manière juste

valorisés

et de ce fait spiritualisés

et sublimés.

»

Paul Diel

Pour

Lisa, de tout mon cœur.

-1Le vrai courage est de faire ce qui est juste. Dr. Benjamin Justice

CECI n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus une chronique. Je crois qu'il s'agit plutôt d'une longue lettre que je m'adresse à moimême pour essayer de comprendre ce qui m'est arrivé ces derniers temps. L'accident était-il prévisible? A quel moment pouvait-on voir dans les faits se mettre en place les courbesd'événernents, les enchaînements qui allaient ensuite se dérouler aussi inéluctablement qu'une goutte d'eau glîsse le long d'une vitre? Est-il possible de retracer l 'histoire jusqu'à la "catastrophe" initiale, au sens mathématique du terme, qui a propulsé ma vie dans .cette direction, dans cet enchaînement forcené et destructeur d'expériences qui suit sa propre finalité? Chaque système, m'at-on dit, suit sa logique jusqu'à l'absurde. Était-il possible de modifier le cours des choses? Était-il possible de prévoir, d'appréhender, d'agir? Ou bien, ma survie n'a-t-elle été qu'un simple hasard, un petit morceau de chance dans un monde déterminé, le grain de sable dans les rouages du temps qui arrête l 'horloge? Aujourd'hui, assis face à la baie, un de ces bons soirs de septembre, l'air est doux et la mer est accueillante. Alors que la nuit tombe, l'Océan se transforme peu à peu en un univers sombre et mystérieux sous l'azur profond du coucher de soleil. Quelques étoiles apparaissent timidement; quelques lumières; la plage est progressivement désertée alors que la rosée bretonne tombe délicatement sur le littoral. En bas, je les entends rire. On rit beaucoup dans cette maison. Pas de gros rires agressifs, ni hystériques, mais plutôt une sorte de joie diffuse où le rire ne s'entend pas, mais est toujours là, sous-jacent, comme des bulles de gaz invisibles dans une bouteille de mousseux, toujours prêtes à gagner la surface. Là, je reconnais le rire des jeunes filles, puis celui des adultes. Je soupire un instant et me laisse respirer la présènce des êtres autour de moi: le magnétisme inquiétant de l'Océan, le rire dans la maison, l'obscurité dans la pièce où la seule lueur provient maintenant de l'écran de mon portable et des mots qui s'y inscrivent - comment? Éparpillées sur le bureau, je devine encore la lueur blanche des feuilles du carnet de notes que -7-

je porte habituellement sur moi. Peut-être le mystère est-il là, sous mes yeux, comme une sorte d'anagramme innocent, un rébus psychologique. Chacune des ces notes représente un morceau de Je suis aujourd'hui temps, comme un puzzle. J'ai peur - je l'avoue! un autre homme, mais pourtant, il me faut reconstituer cette partie de moi-même, comprendre cette folie, la décortiquer, la vaincre, la dominer, sans quoi, elle restera là, tapie au sein de mon esprit et prête à s'emparer de mon âme au moindre moment d'égarement. Oui, j'ai peur de raviver ces souvenirs, de revivre ces instants, pourtant si exaltants. « La vie est faite de rencontres» disait mon grand-père. Ce sont certainement des rencontres qui ont fait et défait ma vie au cours de cette dernière année. Rencontre d'êtres hors du commun, rencontre de mes propres spectres, des illusions qui peuplent mon subconscient. Et, en quelque sorte, chacune des personnes qui a changé ma vie à jamais reste une énigme, un mystère. Connaît-on vraiment quelqu'un? Veut-on seulement savoir? Nous sommes tous divisés en une myriade de parcelles d'individualité qui nous poussent à droite et à gauche au gré des circonstances. Parfois, cette division se cristallise et donne lieu à des personnalités d'une femme qui possédait différentes. J'ai lu une fois l'histoire vingt-sept personnalités indépendantes les unes des autres. Mais je suis bien placé pour savoir qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on écrit. Voyez-vous, je suis un anthropologue de l'ésotérisme, et vous n'imagineriez jamais les absurdités écrites au cours des siècles. Mais la confusion est réelle. Il est vrai qu'avant mon accident, je disais une chose et en faisais une autre. Et pourtant, certains d'entre nous peuvent avoir des personnalités distinctes. Je crois avoir rencontré quelqu'un comme ça. C'était une femme très belle...

Où commencer? Quel point de départ donner à la suite d'événements, à l'enchevêtrement causal des circonstances qui m'ont mené jusqu'à la cassure? Je vois maintenant bien plus clairement que chaque cause est un effet et que chaque effet est une cause. Le passé n'existe jamais - ce n'est qu'un souvenir. Le futur est également une abstraction. Chaque unité de temps est sa seule réalité tangible, sa seule cohérence. Néanmoins, le récit a besoin d'un début et d'une fin. Mais n'introduisons-nous pas une fi-

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nalité par le choix même d'un point de départ? Je ne crois à aucun déterminisme dans les événements qui m'ont emporté, plutôt une suite de circonstances qui se sont servies de ma propre volonté en la séduisant. Ce qui s'est passé aurait très bien pu ne jamais se produire, qui sait? Cependant, lorsque j'y repense, mes souvenirs se dirigent spontanément vers un après-midi moite, dans les jungles du Yucatan, à la frontière entre le Mexique et le Guatemala. C'est de cet instant-là que mes souvenirs semblent émerger: un attracteur étrange qui, comme l'eau du bassinet, se dirige en spirales vers l'évacuation. Inversement, mes souvenirs naissent de ce point unique. La jungle.
Roberto et moi avançons lentement, avec difficulté, dans les broussailles épaisses de la jungle du Yucatan. Esteban, notre guide, est en avant et taille une route à coups de machette que l'on entend résonner régulièrement dans l'air lourd. La jungle ici n'a rien d'attrayant. Loin des visions hollywoodiennes d'arbres géants créant de leurs feuillages enlacés, des voûtes célestes audessous desquelles fleurit une végétation luxuriante, nous avançons péniblement dans une espèce de super-maquis touffu, plein de petits cactus dont les longues épines traversent facilement les semelles de nos tennis. Nous avons d'ailleurs pris du retard pour permettre à Roberto de retirer de son pied une écharde de trois centimètres de long. Le ciel est couvert et la pluie tropicale - quotidienne à cette époque de l'année - ne va pas tarder à tomber, épaisse, torrentielle et pénétrante. Je suis inquiet. La saison des pluies ne fait que commencer, mais il faut que nous nous soyons sortis de la jungle avant que le Petén ne se transforme en un énorme marécage. Roberto est pâle, les traits tirés, il avance sans mot dire, plongé dans une réflexion profonde, ou peut-être un demi-rêve de gloire? De gratification? J'ai du mal à reçonnaître mon collègue universitaire, et je me dis que je ne dois pas avoir l'air brillant non plus. Tous les quelques mètres, il s'arrête, regarde le ciel en attendant la pluie, se passe une main sur le visage pour en chasser la sueur et poursuit machinalement son geste en lissant sa courte barbe. Puis, il replonge la tête en avant et se remet à avancer. Je respire un moment, avalant l'air moite à larges gorgées avant de me remettre moi-même en marche. C'est sa détermination farouche qui nous a menés jusque-

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là, son désir de prouver qu'il existe encore de grandes cités mayas à découvrir. Qui est le plus fou des deux - le fou ou bien celui qui le suit? Je ne suis pas archéologue et pourtant, je suis là. Je l'accompagne et affronte moiteur et moustiques en essayant de m'extirper de la profonde dépression qui nous guette depuis hier. Tout autour de nous, le bruit des criquets est assourdissant Le chac-chac régulier de la machette d'Esteban ne se fait presque plus entendre. Pourquoi me suis-je fourré dims cette galère? Parce que l'idée est en partie la mienne. Nous sommes ici à cause d'une erreur. Je suis un spécialiste des systèmes mathématico-philosophiques ésotériques, chercheur au Centre de la Recherche, dans un laboratoire d'anthropologie. En fait, après des études de mathématiques, je m'étais reconverti vers l'histoire et j'avais fait une thèse sur les origines occultes de la théorie de la gravitation universelle1. Le succès inattendu de ce travail et du petit livre qui l'avait suivi m'avait permis simultanément d'intégrer le CDLR et de me faire un nom sur la place. Depuis, je poursuis diverses recherches sur les doctrines ésotériques fondées sur des bases mathématiques et leurs applications. Derrière les étiquettes se cache une idée simpIe: les structures de nos sociétés sont bien plus saturées de

1 Copernic a toujours soutenu qu'il n'était pas l'auteur de sa vision du moncfe mais qu'il s'agissait là d'une tradition pythagoricienne occulte. Le soleil étant l'être le l'fus important de l'Univers, il ne pouvait qu'en être le centre. Galilée, que d'aucuns tiennent pour l'inventeur de la science moderne, était aussi un pythagoricien acharné (d'où ses nombreux déboires avec l'Église) et avait une obsession pour les cercles qui dépasse tout entendement. Il avait tenté de prouver à plusieurs reprises qu'un corps ne tombe pas selon une ligne droite, mais une trajectOIre circulaire - ce qui laisse reveur si l'on se souvient de la géométrie courbe de Gauss et de ses applications relativistes. Quant au maître lui-même, le grand Newton... Lorsque, dans les années vingt, l'économiste John Maynard Keynes acheta à une vente aux enchères la bibliothèC].ue de Newton, il y trouva une foule de traités occultes, une passion pour l'Egypte ancienne et pour le temple de Salomon. Newton avait décortiqué laborieusement plus âe vingt versions différentes des livres de la Révéfation et d'Ezéchiel afin de dresser un plan exact du temple de Salomon. Ce plan se trouve à l'heure actuelle dans la bibliothèque ae Babson College, près de Boston. Newton suggère d'ailleurs à plusieurs occasions que ni fe calcul différentiel ni la loi de 1a gravitation ne sont de lui, mais proviennent de ses recherches selon une tradition occulte qui remonterait aux premiers rois égyptiens (première dynastie, vers 3400 avo J.-c.). -10-

mathématiques qu'il n'y paraît2, Mais, à l'opposé de notre monde rationnel-légal, dans la plupart des sociétés traditionnelles, l'élément mathématique était souvent détenu par une caste de prêtres et entouré d'un secret mystificateur. Avec le temps, ces traditions enrobées d'un voile ésotérique ont donné lieu à de nombreuses déviations et interprétations plus ou moins délirantes3, Or la thèse que je défends avec véhémence est la suivante: en retrouvant les constructions mathématico-logiques d'une société, nous pouvons en apprendre bien plus qu'en nous contentant d'étudier ses artefacts matériels; ou même sa littérature. Et c'est bien pour prouver une fois encore cette idée que je me retrouve ici, dans la jungle. Étrange équipe, tous les trois, si loin des représentations traditionnelles des "chercheurs de ruines" avec leurs expéditions géantes et leurs armées de porteurs. Pas de bottes ni de casques. Pas de porteurs non plus. Nous Sommes en baskets et T-shirt. Roberto est en short mais Esteban et moi préférons des pantalons kaki style "guérilla" pour nous protéger des griffes des taillis qui nous entourent à perte de vue. Nous portons tout notre équipement dans des sacs à dos et nous nous nourrissons presque exclusivement de sardines et de riz, à moins qu'Esteban prenne le temps de chasser l'un des petits cochons

2 Dans de nombreux cas, les premières civilisations (Égypte, Mésopotamie, Amérique précolombienne) se sont développées en conjonction avec des religions stellaires à base d'astrologie. On peut même montrer que l'écriture a souvent pour double origine la comptaoilité et l'astronomie. Les textes les plus anciens que l'on connaisse des civilisations mésopotamiennes sont des traités d'astronomie. De même, il paraît de plus en plus vraisemblable que les pyramides aient été liées à un culte stellaire d'Orion, lieu de résidence de l'Osiris céleste (Bauval & Gilbert, Mandarin). En Europe, il a été démontré 9ue l'imposante construction de Stonehenge constitue en fait une sorte de ' calculatrice-calendrier" p'ermettant de prévoir solstices et éclipses. En ce qui concerne les civilisations précolombiennes, leurs ~rouesses astronomiques sont bien connues. On peut voir dans notre propre histoire des éléments caractéristiques de ce genre de phénomène. La construction des cathédrales, par exemple, repose entièrement sur une géométrie sophistiquée, par la suite "perdue" pour la science "normale" (avec tout le fanatisme de la Renaissance) et qui ne s'est propagée que par des instructions ésotériques (c'est-à-dire cachees du pubhc) que l'on a interprétées par la suite de mille et une manières. Une des conséquences les plus inattendues apparaît dans la réflexion des francscmaçons du XVITIème siècle et a une influence réelle: il suffit de regarder un plan de Washington ou de Barcelone pour retrouver une forme différenciée des mêmes éléments. -11-

sauvages que l'on rencontre souvent dans ce maquis. Parfois, je me demande si ce purgatoire a une fin. Malgré la fatigue, nous avons néanmoins un faible espoir. Depuis hier, nous avons rencontré plusieurs chocolatiers et aujourd'hui, Esteban nous a montré un sapotillier. Ces arbres étaient à la base de l'économie des cités mayas et se trouvent souvent à leur proximité. Nous avançons donc sans vraiment oser espérer... J'ai rencontré Roberto à Paris, il y a quelques années dans un colloque sur les calendriers antiques. Roberto est un archéologue mexicain, fils de bonne famille - c'est-à-dire financièrement indépendant - qui poursuit les vestiges de ses ancêtres (probablement pas car il est tout ce qu'il y a de plus "castillan") avec passion. Si aujourd'hui encore, nous avons plus de questions que de réponses sur la signification des inscriptions des stèles mayas et aztèques, il est clair que les calculs numériques liés à leur calendrier étaient très sophistiqués (ils avaient en particulier découvert l'usage du zéro) et hautement représentatifs des structures de leur société. À la suite du colloque, nous avions continué de travailler ensemble par correspondance, et peu à peu nous avions formulé une hypothèse apparemment loufoque: la position des cités mayas serait organisée selon un mode géométrique. De même que pour les fresques géantes sur le sol de Nazca, les Mayas auraient très bien pu établir une cartographie du Yucatan et positionner leurs cités selon des principes mathématiques. En fait, nous étions persuadés que les cités étaient disposées selon des "alignements" qui correspondaient aux axes directeurs de la péninsule: ChichénItza, Yaxuna, Uaxactun, Tikal, Chama sur un axe, Palenque, Yaxchitlan, Bonampak, Kuruiga et Copan sur un autre. Un troisième alignement apparaît dans la direction Uxmal, Chichén, Coba, les trois axes formant un parfait triangle équilatéral. Palenque se trouvant à la rencontre de l'axe Palenque-Copan et de la bissectrice de l'angle (Uxmal, Chichén, Yaxuna), nous espérions trouver une autre cité symétrique, entre Uaxactun et Yaxuna. Après avoir essuyé les railleries de ses collègues, Roberto s'était mis martel en tête au point de monter lui-même une expédition. Il m'avait alors demandé de l'accompagner. Je l'avais suivi dans cette folie par amitié et par

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défi. J'étais le seul à le croire et j'envisageais également avec plaisir un séjour dans la jungle guatémaltèque, loin des bureaux et des bureaucrates du Centre de la Recherche. Nous avions survolé dans un petit coucou local l'ensemble de l'axe, étudiant en détail le relief sans rien voir de significatif. Après dix jours, déçu et à court de fonds, Roberto avait accepté d'abandonner. Nous avions décidé de faire quelques derniers vols en descendant plus vers le sud de l'axe, et là, à notre grande surprise, nous avions découvert, en pleine jungle à l'est du lac de Petexbarun, des collines dans un territoire parfaitement plat. Ces monticules pouvaient bien être des pyramides enfouies! Alors, fous d'enthousiasme, nous avions regardé la carte avec attention et remarqué que notre "découverte" se situait en fait à l'endroit le plus évident: l'intersection des deux axes Chichén-Chama et Palenque-Copan, au coin du triangle. C'était ça, cela devait être là : une cité, notre cité. Nous avions alors longuement discuté pour savoir s'il fallait attendre de monter une nouvelle expédition avec l'Université de Mexico pour avoir les autorisations appropriées ainsi qu'une meilleure saison pour des fouilles. Mais Roberto était de plus en plus convaincu qu'on lui retirerait la paternité de sa découverte, d'autant plus que la situation politique à la frontière du Mexique et du Guatemala était loin d'être claire, et que l'accès pouvait être bloqué pendant des mois. Peu à peu, dans les tavernes de Mérida, buvant bière après bière, j'avais laissé Roberto me convaincre de tenter le coup.
«

Écoute, Miguel, me disait-il, c'est facile. Il nous reste un

peu d'argent, je sais où trouver un guide. C'est un type bien, il nous a aidés dans la dernière expédition du Département. Il nous fera

éviter les militaires et les guérilleros. Pas de problème! » "No
problemo", concluait-il en mimant un terrible accent américain. Il s'agitait et, les yeux étincelants d'un mélange de cerveza et d'ambition, me décrivait déjà l'expédition. En camion jusqu'à San Cristobal de las Casas dans le Chia pas, puis un vol jusqu'au terrain de brousse de San Pedro, et quelques jours de marche. Le soir venu, nous faisions le tour des hôtels, avec leurs salons coloniaux et leur ventilateurs fatigués, pour y baratiner les Américaines. Finalement, je m'étais laissé convaincre.

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«

Dye, Dye jPor aquf, vengan por aqui! »

Esteban me tire de ma stupeur en nous faisant de grands gestes. Il nous regarde accourir avec un large sourire sur son visage normalement impassible. Ses yeux noirs luisent dans l'obscurité du revers de son vieux chapeau de paille. La machette à la main, il se tient avec un pied posé sur ce qui semble être une gigantesque marche de terre recouverte de mousse. Il ne dit rien, ne bouge pas et fait signe à Roberto, le "patron" de notre petite expédition. Roberto avance avec un air d'anticipation furieuse et, arrachant presque la machette des mains d'Esteban, commence à racler la terre. Puis il s'arrête. Il se retourne et nous regarde, comme interdit. Un sourire radieux se répand lentement sur son visage et il tire nerveusement sur sa barbe noire. Je m'approche fasciné et je passe ma main sur la pierre qui se cache derrière, sous la terre. Ici, un renflement, comme un symbole. Je frotte et je dégage le début d'une image. C'est une stèle. Nous avons trouvé! Nous y sommes! Je regarde mes deux compagnons qui exultent. Soudain, Roberto se met à siffloter, puis à chanter doucement. « Gracias a la vida

Que me ha dado tanto... »
Une chanson que je connais bien pour avoir entendu Roberto la fredonner plus d'une fois au cours de ces derniers jours. Il chante Violeta Parra - la chanteuse chilienne qui s'est suicidée il y a maintenant des annéescomme une prière, un hymne, un remerciement. La pluie se met à tomber à torrents alors que nous découvrons frénétiquement la stèle. Nous avons si chaud qu'une fine vapeur d'eau s'élève de nos épaules. Nous dégageons une stèle couchée. Elle devait avoir à peu près trois mètres de haut et s'est brisée en deux en tombant. Peu à peu, nous découvrons une figure gravée en bas-relief. Avec émotion, nous voyons apparaître un homme maigre, de profil, dans le style maya. Sa tête est entourée de glyphes. Roberto les note fiévreusement dans son calepin et se

répète à lui-même: « Incroyable, incroyable. » Esteban a repris
son masque d'impassibilité mais ses mains tremblent alors qu'il contourne les figures de ses doigts. Tout à l'heure, lorsque nous avons dégagé la tête de notre ami allongé, je l'ai surpris en train de se signer subrepticement. Tigres, oiseaux, étoiles entourent le front de ce personnage à l'air cruel, taillé dans le roc, qui porte

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une longue tunique, un collier et un ceinturon ornés de multiples symboles. Il fait sombre et déjà le soir tombe après la pluie. Un silence inquiétant nous entoure peu à peu. Nous ne bougeons plus et, sans nous regarder, nous nous sentons tout à coup mal à l'aise, introduits dans un monde qui ne veut pas de nous, des voleurs dans la nuit, susceptibles de réveiller quelque chose qu'il vaudrait mieux laisser au profond sommeil des siècles. Après le premier moment de joie intense, d'exultation, de triomphe, comme des élèves qui ont gagné le premier prix, alors que la nuit epaisse de la jungle nous entoure doucement, nous imaginons dans la pénombre les masses obscures des gigantesques pyramides, quelque part autour de nous, leurs caveaux, leurs autels au sommet d'escaliers aux marches ruisselantes de sang, leurs spectres avides de sacrifices humains. Mon imagination se met à galoper, je me sens épié, j'ai l'impression d'une présence qui m'enveloppe de son attention. Que s'est-il passé? Dans la distance des siècles, pourrons-nous un jour comprendre pourquoi et comment une civilisation aussi florissante, aussi grandiose, à pu ainsi s'évanouir4 ? J'ose à peine respirer tant j'essaye d'écouter les bruits de la jungle, de percer les secrets de cette obscurité, de ces esprits. Brusquement, Esteban rompt le sortilège en se dirigeant bruyamment vers son sac et en s'affairant avec son matériel de cuisine. Pas de pécari ce soir, encore des sardines. En fin de compte, nous ne sommes restés que quelques jours sur le site. Esteban était de plus en plus inquiet de l'effet des pluies sur la jungle et prévoyait un retour difficile. Nous avons à peine eu le temps de repérer trois bâtiments, des pyramides probablement, et de commencer à en dégager les marches. Nous
4 L'une des énigmes les plus troublantes de la civilisation maya est celle de sa brutale disparition. Au Xème siècle, les Mayas ont, sans raison apparente, abandonné leurs cités pour se disperser dans la jungle et ne plus jamais en sortir. Nous ne connaissons aucune explication à cette disparition, ni invasion, ni guerre civile, ni épidémie meurtrière. Pour une raison connue d'eux seuls, les Mayas semblent avoir simplement tout laissé tomber et s'être évanouis dans la jungle. Les hypothèses les plus farfelues ont été formulées: des extraterrestres auraient recueilfi toute cette population (théorie populaire sur la base de l'interprétation "de la fusée" ô'une stèle de Tikal) ; ou bien les "mages" mayas auraient trouvé des voies d'accès à un monde parallèle et emmené leurs cités après eux ; bref, personne n'a d'explication plausible à proposer. -15-

avons travaillé frénétiquement pour mettre à jour le plus de vieilles pierres possible. Nous étions à court de tout, même de sardines et il fallait économiser. Esteban chassait le singe pour nous nourrir. Il n'en était pas fier; Roberto m'apprit que c'est presque une déchéance pour le chasseur que de tirer des singes, mais il n'avait pas le temps de chasser le pécari, nous devions avancer sur le repérage des bâtiments. Je commençais d'ailleurs à être pressé par le temps: j'avais un autre travail à faire au Mexique avant de rentrer. Une revue d"'ésotérisme" m'avait commandé une série d'articles sur le thème de "À la recherche de Castaignède5" et j'avais encore un long chemin à parcourir. Alors que nous travaillions à dégager la pierre, j'essayais de faire parler Roberto sur ce sujet. Il avait lu Castaignède dans sa jeunesse et était convaincu qu'il ne s'agissait que d'une

mystification. « Il faut être Yanqui pour écrire des choses pareilles » me disait-il d'un ton sarcastique. Pourtant, il
semblait en savoir plus qu'il ne laissait paraître. Je cherchais à savoir si Castaignède pouvait effectivement être le représentant d'une tradition occulte mexicaine, plutôt qu'un auteur solitaire ou encore le porte-parole d'une des nombreuses sectes qui ont fleuri au cours des trop belles "sixties"... Roberto maintenait que l'on ne trouve rien de similaire dans les écrits à proprement parler mexicains. Alors que nous en discutions en dégageant des marches, il s'était tout à coup arrêté, pensif, en face d'un bas-relief que nous venions de mettre au jour: les figures étaient comme attaquées, non par l'érosion, mais par des coups de burin, défigurées. Les hypothèses se bousculaient en silence dans mon esprit. Une guerre? Mais pourquoi les vainqueurs auraient-ils pris la peine de défigurer des bas-reliefs sur des marches. L'une des pyramides, que nous avions repérée, semblait inachevée. L'escalier n'était pas en ruine, mais donnait plutôt l'impression d'avoir été abandonné avant la fin de sa construction. Les basreliefs eux-mêmes paraissaient incomplets, comme si l'artiste s'était arrêté en plein travail, puis, dans un moment de rage et de

5 Charles Castaignède
à capturer l'attention

est un des rares auteurs "mystiques"
du grand public

- particulièrement

à avoir réussi
les années

dans

70. fi a écrit une série d'ouvrages, légende de leur fait propre.

situés au Mexique, qui sont devenus une

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frustration, Impossible,

avait attaqué au burin sa propre il devait y avoir une raison...

création!

«j Fuera ! » Le cri faillit me faire mourir de peur.

« j Fuera de aqui, vayense ! »
Je me retournais en sursautant. Mon cœur cognait contre ma poitrine. Une vieille femme ridée, fripée, habillée d'une robe paysanne d'un blancsale, un fagot de bois tenu sur son dos par une lanière qui passait sur son front, sortit de la jungle en faisant des grands gestes et en nous criant de nous en aller. Surpris, aucun de nous n'avait bougé. Je regardais mes compagnons du coin de l'œil. Roberto était livide, blanc comme un linge. Il me semblait que ses jambes tremblaient un peu. Une vieille femme.. Esteban n'avait pas l'air étonné mais son visage avait une expression à mi-chemin entre le courroux et l'inquiétude. La vieille continuait de crier. Roberto reprit son souffle et lança un regard rapide à Esteban. Celui-ci se décida finalement à bouger, se dirigea vers son sac et en tira l'une des gamelles de campagne qu'il utilisait pour la cuisine. Puis, toujours sans un mot, il se dirigea vers la femme .et lui offrit l'objet. Celle-ci s'arrêta de crier et se mit à lui parler rapidement à voix basse. Nous n'entendions pas ce qu'elle disait, mais, pris d'une curieuse réticence, nous restions à notre place, sans nous rapprocher d'Esteban et de la vieille. Quelques heures plus tard nous étions assis autour d'un feu,
essayant de nous protéger

- sans

grand

succès

-

des dernières

gouttes d'une averse. La vieille était assise, immobile, et ne semblait.pas sentir les gouttes qui ruisselaient sur son visage fripé. Elle avait des rides tellement profondes, taillées dans le cuir de sa peau, qu'on distinguait à peine ses yeux. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière, regroupés dans une longue natte qui partait du haut de son cou et lui tombait dans le dos. Elle fumait cigarette sur cigarette du paquet que Roberto lui avait offert, en marmonnant dans une langue étrange entrecoupée de mots espagnols. Je la regardais avec curiosité et me demandais de quel village elle pouvait bien venir. Mon instinct d'anthropologue m'aurait poussé à la questionner, mais elle m'avait tout simplement ignoré, ne parlant qu'à Esteban. Celui-ci me semblait d'ailleurs mal à l'aise. Il avait remplacé son T-shirt Pepsi-Cola

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par une "guayavera", sorte de chemise locale, et se tenait raide, sous son poncho, comme au garde-à-vous. Le bois humide dégageait en brûlant une épaisse fumée âcre qui tourbillonnait autour de nous avant d'être aspirée dans la nuit. La vieille ne nous parlait toujours pas, et Esteban, à la demande de Roberto, essayait de nous expliquer sa présence. D'après Esteban, nous étions en présence d'une indienne lacandon, dont le caribal (village) se trouvait à quelques jours de marche vers l'ouest. Je doute que cela soit vrai, car je n'ai jamais entendu parler de Lacandons dans cette région - les quelques familles recensées vivent plus au sud, vers le Chiapas - et parce que la vieille parlait un espagnol plus riche que celui des tribus indigènes mais pourquoi pas? Il expliqua alors son courroux par notre présence sur un lieu de prière et qu'il serait préférable de décamper au plus vite si nous ne voulions pas encourir la colère des dieux. Je ne pouvais que sourire à ces menaces infantiles, mais étais tout de même mal à l'aise à l'idée d'empiéter sur un site sacré. De plus, d'autres expériences similaires me permettaient de soupçonner qu'il s'agissait en fait d'un stratagème pour nous soutirer quelques pesos. Roberto, lui, ne souriait pas. Tout à coup, la vieille se remet à parler à Esteban. Il écoute gravement ce qu'elle lui dit à voix basse, puis nous lance un regard

étrange. « La vieille, dit-il, a quelque chose à dire à l'un de nous. » Le silence tombe, et nous la regardons, nous attendons. Elle
chantonne quelque chose dans sa barbe, puis, finalement me regarde fixement. Je vois ses petits yeux luire sous ses paupières épaisses et je ne peux m'empêcher de frissonner. J'ai l'impression d'être transpercé parce regard sénile qui est maintenant si fixe, si intense.

« j El aguila y el lobo! » dit-elle soudainement.
le loup.

L'aigle et
))

« El aguila y el loba se disputan tu alma, gringo.

L'aigle

et le loup se disputent ton âme. Mon intérêt professionnel est éveillé de nouveau. Mon âme? Concept catholique s'il en est - mélangé au loup et à l'aigle; symboles? Totems? J'ai beau rationaliser aussi vite que je peux, je subis tout de même un pincement au cœur, une angoisse qui descend lentement vers le creux de mon estomac. Je hausse les épaules comme pour contrecarrer par un cynisme cartésien un

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éventuel sort que la vieille me jetterait. Les autres me regardent avec un sérieux déroutant. Puis Esteban dit du bout des lèvres "bruja"- sorcière - se signe, embrasse son pouce et crache dans le feu. La vieille se met à rire, à rire et ne s'arrête plus. Des larmes d'hilarité roulent sur ses joues ridées. Elle rit toujours d'un rire aigu, cassé, qui de nouveau me fait frissonner. Je ne peux me défaire de l'impression de ces yeux qui me traversent de part en part, bien qu'elle ait maintenant les yeux clos. Elle hoquette, tousse, puis continue à rire plus doucement. Je retiens l'impulsion subite de faire, moi aussi, un signe de croix. Bruja ! Sorcière. L'aigle et le loup.

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-11Il était un homme qui cherchait le sens de la vie. Fortuné, il avait dédié sa vie entière à sa quête, cherchant, par jungles et par monts celui qui, enfin, pourrait lui ensei~ner le sens de la vie. Au bout de longues annees de recherches infructueuses il rencontre finalement, dans une grotte de l'Himalaya le seul homme qui connaît le sens de la vie. Assis en lotus, plein d'une joie pure et paisible, le saint homme lui dit doucement: « La vie est un long fleuve

tranquille.

»

L'homme médite cette phrase longuement, l'aboutissement de toute une VIe, puis, soudainement, inexplicablement, il est pris d'une colère sourde. «Quoi? crie-t-il au saint homme, J'ai passé toute ma vie, dépensé toute ma fortune, traversé le monde de part en part, pour ap'prendre que la vie est un long fleuve tranquIlle - c'est une escroquerie! - Comment? Comment? s'écrie le saint homme d'un air paniqué, la vie n'est pas un long fleuve tranquille? » Le Lama Olivier Propos

A. J'AI RENCONTRÉ par hasard alors que je revenais tout juste du Mexique. De retour dans ma routine parisienne, cette aventure me sembla très vite bien loin, caricaturale, dénuée de toute son intensité émotionnelle. Le retour avait été pénible. Le chemin que nous avions tracé s'était embourbé par endroits, et les moustiques nous dévoraient sans répit. L'accueil de Roberto par son département, à l'université, avait été moins que triomphal et ses collègues semblaient porter peu d'attention à la découverte d'une nouvelle cité. Il avait suscité un peu plus d'intérêt dans la presse et déclenché une polémique sur la souveraineté de cette cité: nous étions juste à la frontière guatémaltèque et le gouvernement du Guatemala en avait profité pour revendiquer cette partie du territoire. Je l'avais abandonné à ses querelles, inquiet mais satisfait, pour aller à Oaxaca où j'avais écrit plusieurs articles sur Castaignède. Travail somme toute agréable, bien payé et intéressant. Je n'avais, bien entendu, pu approcher ni Castaignède, ni les sorciers qu'il décrit, mais j'avais en revanche découvert une face ignorée et secrète du Mexique. L'expérience -20-

d'une terre si pleine de mysticisme et de mort - des ruines aztèques à la fête des morts - avaît satisfait l'édîteur du magazine, et m'avait permis de découvrir des tradîtions occultes méconnues en Europe. Je ne pensais plus guère à l'incident de la vieille femme si ce n'est pour regretter de n'avoir pas su mieux exploîter cette rencontre. Je restais néanmoins vaguement interpellé par cette histoire de loup et d'aigle et cherchais à trouver une signification précise à ces métaphores, mais la symbolique mexicaine tout entière regorge de loups et d'aigles, et j'avais fini par conclure qu'elle s'était tout bonnement payé ma tête de "gringo". En tant que spécialiste de l'ésotérisme, je bénéficie d'une protection magique inattendue: je suis d'un scepticisme à toute épreuve! Comment expliquer ma fascination pour l'ésotérisme? C'est quelque chose qui me poursuit depuis toujours. Soyons clairs, je n'ai jamais eu envie de participer, mais de "savoir" ! On m'a raconté que tout enfant déjà, je ne supportais pas l'idée qu'on soit au courant de quelque chose et pas moi. Il m'arrivait, semble-Hl, de piquer des colères terribles, apparemment sans raison parce que quelqu'un ne voulait pas me dire ce que j'étais convaincu qu'il ou elle savait. J'étais fasciné par mon oncle, un mathématicien, car il savait des choses mystérieuses, cachées. Il maîtrisait un langage secret. Je l'écoutais pendant des heures alors qu'il essayaît de m'expliquer les fondements de certains concepts simples. C'étaît un grand type assez maigre, avec un front haut plutôt dégarni; il semblaît apprécier ce temps passé avec un gamin de sept ou huit ans qui buvaît ses paroles sans les comprendre. Plus tard, je me spécialisais dans les rébus. À peine au lycée, je décidais d'apprendre à lire les hiéroglyphes égyptiens (malheureusement, je n'ai jamais poursuivi cela mais je me souviens encore du sens des principaux cryptogrammes) et passais mon temps à "explorer" les caves de nombreux immeubles ou à "découvrir" des passages souterrains. Bien plus tard j'explorais les catacombes de Paris, où je devais rencontrer toutes sortes d'illuminés (satanistes; touristes en quête d'émotion; apprentis archéologues; une fois, une orgie; bref, la panoplie habituelle du monde de l'occulte). Je traversais ce monde à la lisière entre le jour et la nuit sans pour autant en faire partie. Mon intérêt étaît purement celui de "savoir". Les mathématiques

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m'étaient venues presque instinctivement et, tout naturellement dans notre bon système français, j'avais été aspiré par les filières scientifiques. J'adorais écrire et déchiffrer les équations mais en fait mon goût pour les maths n'était que très limité. Une certaine capacité de calcul m'avait maintenu à flot en classes préparatoires (j'excellais dans les déterminants 4*4 ou plus, les multiplications matricielles et les systèmes d'équations différentielles) mais je n'avais ni l'intérêt ni la compréhension des mathématiques en termes de combinaisons d'entités logiques. La chimie était mon "dada" et je me souviens d'avoir essayé pendant des heures de transposer l'alchimie de Paracelse en équations. La physique (exception faite de la physique atomique) me laissait froid. Après l'inévitable école et malgré mon récent mariage, j'avais abandonné les délices d'une carrière de cadre supérieur pour faire un DEA, puis une thèse d'histoire et m'immerger totalement dans ma passion pour l'ésotérisme. Mes recherches me mettaient en contact avec un bon nombre de sectes et sociétés secrètes6, plus ou moins sérieuses, il m'arrivait aussi d'écrire pour certains magazines spécialisés dans ce milieu.
6 L'ésotérisme se porte mieux que jamais. Sans doute à l'approche de la fin du deuxième millénaire dans une société en crise, les organisations ésotériques pullulent. À Paris même, on en recense plus de 3500 - sans com ter celles qui se veulent "secrètes". Bien que la presse en fasse grand cas i s'agit, pour la plupart d'entre elles, de gens tout à fait "normaux" qui se réunissent pour discuter du sens de la vie selon telle ou telle doctrine et qui n'ont absolument rien à se reprocher. Les extrêmes, évidement, fascinent et des affaires comme celle de la Loge P4 donnent une mauvaise réputation à des activités dans l'ensemble innocentes et plutôt louables. Certaines sociétés présentent un intérêt historique certain. Le "Prieuré de Sion", par exemple, est une société 9ui se veut la protectrice de l'héritier par ligne de sang minterrompue de Jesus-Christ (le sang réal, ou Saint-Graal), et par là même sans doute de la ligne de David. Cet héritier, un homme charmant d'une soixantaine d'années, serait issu de l'union de Jésus-Christ et de Marie-Madeleine (unis lors des noces de Canaan). Marie-Madeleine aurait fui la Palestine après les ennuis que l'on sait, en compagnie de Joseph d'Arimathie et aurait débarqué à Marseille. Là, leur descendance se serait propagée pour finalement s'unir avec les Francs et créer la ligne des Mérovingiens. Trahis par leur grand chambellan, Pépin le Bref, les Mérovingiens auraient alors disparu "underground" pour réapparaître en la personne de Godefroi de Bouillon qui part, d'ailleurs, reconquérir son trône à Jérusalem (j'ai vérifié et c'est effectivement ainsi que Godefroi l'exprime). Après l'échec de l'opération Croisades, la ligne reste enfouie et n'apparaît politiquement qu'occasionnellement, protégée par de mystérieux "secrets". Au cours de cette tumultueuse histoire, la mission du "Prieuré de

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